1er juin 1870

Hier et aujourd’hui, les visites ont abondé chez moi. Beaucoup ont été banales; une m’a profondément remué, celle du pauvre Duc de Bissac La Rochefoucauld qui venait me remercier de ma sympathie et me parler de son fils Louis, mort si malheureusement en Egypte. J’ai dit d’ailleurs mes très anciennes relations avec la Princesse de Polignac, aïeule maternelle de ce regrettable jeune homme. Les larmes du coeur tombaient sur mon coeur.

Ce matin, j’ai été surpris par la venue de Gabrielle d’Honingthon, arrivant de Venise et pressée de me dire ses impressions. Elle doit me faire une seconde visite demain avant de partir pour la Bretagne. C’est une bonne âme, bien franche, bien confiante, et qui s’ouvre à moi sans réserve, comme à un ami sûr, ou plutôt comme à un vieux parent, à quelque oncle respectable pouvant lui rappeler le père qu’elle a perdu il y a cinq ans. Ses lettres sont sur ce pied là, elle m’a rapporté une médaille du Concile.

2 Juin

J’ai passé une heure avec Monsieur de Mouchy et avec Henri Standish qui ont approuvé ce que j’ai fait sur l’introduction au manuscrit Beauvau Rentré chez moi, j’ai successivement reçu Albert Gouré fraîchement débarqué de la Havane, Gabrielle d’Honingthon qui m’a fait ses adieux, et Mlle de Fouqueville qui m’a annoncé son mariage avec le Comte Thibault de Chabot. Il y a 30 ans, je donnais des leçons à sa future belle mère (née de Biencourt) et à son futur beau père, le Comte Gérard de Chabot, père du Duc et du Cardinal de Rohan. je les ai à peu près perdu de vue depuis 1848 parce qu’ils ont beaucoup vécu dans leurs terres du Poitou, et qu’ils ont même passé des hivers à Poitiers.

3 Juin

J’ai voulu voir aujourd’hui Madame de Boissieu et Madame de Guillemin. On m’a dit à leur porte qu’elles étaient sur la terrasse des Tuileries, et c’est là que je leur ai fait ma visite. Je es ai trouvées en compagnie de leur Grand’mère et de Monsieur de Boissieu, et entourés des 4 enfants, se portant bien du reste et s’apprêtant à faire, Jeudi, leur installation à St Germain. J’ai donc peu de chances de les revoir avant le mois d’Octobre. Elles m’ont dit avoir e bonnes nouvelles d’Auvergne.

4 Juin

Levé à 4 h 1/2, j’ai travaillé jusqu’au déjeuner; après le repas, je suis allé rue Richelieu recevoir de l’argent qui m’était du, et j’ai ensuite passé deux heures au Louvre., dans la salle qui contient la portion exposée jusqu’ici au musée Lacaze. J’ai eu la bonne aventure de rencontrer là un expert en tableaux, nommé Mallinet, que je connais de longues date, qui a vu souvent le collectionneur médecin, et qui m’a donné de curieux renseignements sur l’homme et sur les oeuvres d’art qu’il a léguées à l’Etat l’année dernière. On se demande comment, avec une fortune qui n’avait rien de princière, on a pu former une si précieuse réunion de tableaux de maîtres de toutes les écoles, choisies avec goût, authentique moins quelques unités imperceptibles, et dont quelques uns comblent des lacunes longtemps regrettées dans notre Musée. Nous n’avions qu’un Brauwer, en voici quatre qui nous arrivent, de la meilleure qualité; un seul Denner acquis à la vente du Duc de Morny pour 18.000 francs étaient au dessus du doute; en voici un second véritablement beau. Nous n’avons rien de Nicolas Maës, Monsieur Lacaze nous donne « le Benedicité » qui le caractérise à merveille. Puis ce sont deux tableaux de Frantz Hals, qui n’étaient représentés au Louvre que par un portrait de Descartes, un Backhuyzin, deux Breughel de Velours, un Gérard Dow, un Van Goyen, six Adrien Van Ostade, quatre Isaïe van Ostade, trois Rembrand dont deux oeuvres capitales, un Jean Steen, dix-neuf (Tiniers), un Pinaker. Voilà de vrais trésors dans l’Ecole Hollandaise. C’est surtout cela que j’ai regardé. Je n’ai pu cependant passer devant un Gilles de Watteau sans me demander s’il n’est pas au moins égal à celui que possède le Duc de Persigny; j’ai du m’arrêter devant des Largillière, des Philippe de Champagne, des Greuze, dont un semble douteux et paraît appartenir à Fragonard ((Danaé), mais dont quatre sont inattaquables: une jeune fille au buste, un portrait du peintre et ceux du Girondin Geusonné et du montagnard  Fabre d’Eglantine. Un portrait du Cardinal de Polignac par Rigault est un morceau magistral et m’a rappelé le rôle plus littéraire, plus politique, plus galant même que religieux de l’auteur de l’Anti-Lucrèce, du prélat sur qui St Simon a fait de si étranges confidences à ses lecteurs en y mêlant le nom de la Duchesse de Bourgogne. Il faudra évidemment retourner là plusieurs fois.

Mallenet m’a mené ensuite à une vitrine de la collection Sauvageot et m’a montré certaines pièces qu’il avait achetées pour ce violoniste amateur de bibelots précieux. Il m’a assuré que soixante quatre billes de mille francs avaient suffi dans le temps pour acquérir des objets dont l’ensemble est évalué aujourd’hui à 800.000 francs au bas mot.

A 2 h ½ je reprenais mes livres, et c’est vers cinq heures seulement que besogne faite, je puis me donner l’agréable distraction de fixer mes souvenirs artistiques de la journée.

6 Juin

Hier Dimanche, visite à Madame d’Ivry chez qui je suis resté cinq heures après le départ de la Duchesse de Fezensac pour les courses. rentré chez moi, j’ai lu trois heures et j’ai dîné avec les miens chez nos amis Muller, tout à fait en famille. Aujourd’hui, Madame Stamaty et Nanine sont venues me demander des conseils que j’ai donnés avec une austère franchise. J’ai du dire que pur donner des leçons, il fallait jouer du piano, recevoir une direction sérieuse, et, de plus, prendre des leçons d’harmonie de Maldent. Un professeur doit pouvoir montrer à son élève, sur le clavier, comment il faut faire; il doit savoir la musique à fond, et être en état d’essayer un piano en préludant; sans jouer un morceau ou un fragment de morceau appris. C’étaient là deux des mérites saillants de Camille, quand il avait la pleine possession de lui-même; et, sans espérer l’égaler, il faut tendre à ne pas trop amoindrir son nom. J’ai signalé ce qui fait défaut; j’ai dit les moyens d’y parvenir; on m’a remercié de bonne grâce; nous verrons ce que cela produira. A 4 h, je suis allé chez la Comtesse Auguste d’Ursel qui passe quelques jours à Paris et qui retourne en Belgique pour ses couches. Elle est toujours pour moi, Marie de Croix et je lui sait gré de la façon dont elle me le dit et dont elle me le prouve dans les rares occasions que j’ai de la voir.

7 Juin

J’ai assisté ce matin, à la messe de mariage de Claire de Grétry, jolie, aimable et bonne personne, qui a suivi mes cours pendant 12 ans et qui m’a montré de toutes façons qu’elle en garde mémoire. Son père, élève de l’Ecole Polytechnique et aujourd’hui, Receveur Général à Rennes, a eu la singulière fantaisie d’augmenter un nom illustre d’une particule qui le défigure et de vouloir garder le bénéfice d’une origine que l’Art a rendu historique. Je me souviens que, faisant réciter à Paul de Grétry, que j’ai dirigé 4 ans, une leçon de géographie, Montmorency, l’ermitage, Rousseau, Grétry (1)  arrivèrent dans mon questionnaire. Je lui demandais sans façon s’il savait quelque chose sur Grétry, et il se hâta de me dire: « C’est Grand Papa qui a fait de la musique. » Madame de Grétry, fille du Marquis de Tilière, a été une jolie femme et ne l’a pas oublié. Quant au marié, c’est un Monsieur Henri Muse, secrétaire d’ambassade dont j’ignorais l’existence. Pour un diplomate, la distinction dans les manières est une nécessité, et, précisément, parce qu’elle devient une affaire d’uniforme, elle prend, même chez ceux qui l’ont naturellement quelque chose d’affecté, de quasi pédantesque, qui marque toute la corporation. Les Attachés, les Secrétaire, les Ministres plénipotentiaires affluaient à la Madeleine, et on les reconnaissait aussi facilement à leur tenue qu’à leur chaîne de décorations. C’est toujours un sujet d’étonnement pour moi que le nivellement universel de notre démocratie, le mélange confus des classes ne puissent effacer les types professionnels, et qu’on distingue aussi bien aujourd’hui que sous Louis 14, et sans l’aide du costume, un avocat, un médecin, un homme public de tel ou tel ordre. Je ne parle pas des professeurs, et pour cause; mais il ne doit pas être difficile de les deviner puisque Monsieur Guizot avait gardé quelque chose de sa première condition quand il était ministre et l’un des princes de la tribune.

8 Juin

Je suis allé au mariage de Louise Lécuyer, mon élève, avec Monsieur Pinatel, frère de Madame Henri Moitessier, aussi mon élève. Je connais la plus grande partie des gens qui étaient à la messe. Aspect tout différend de celui d’hier. Physionomies de négociants et de banquiers; les femmes élégantes; les hommes communs pour la plupart; j’étais assez près de l’autel pour entendre le discours de Monsieur Deguerry, notre bon curé, et en écoutant cette suite de conseils donnés aux conjoints, j’ai été en proie à une mauvaise pensée. Je me suis dit qu’au moins cent cinquante fois par an, notre vénéré et éloquent pasteur avait à parler sur la même matière et il m’a pris une forte tentation de croire que cette éternelle répétition doit dégénérer en routine, et j’ai senti quelque chose approchant dans une fluidité continue de paroles à peine relevées par des éclat de voix qui deviennent un tic chez lui. IL avait à sa droite l’Abbé Delahaye qui est si parfaitement sourd qu’on peut dire tous les jours le même sermon devant lui sans qu’il s’en aperçoive; mais à sa gauche était l’Abbé de Raynioal qui a ses deux oreilles, qui l’assiste d’ordinaire dans ces cérémonies, et qui doit savoir à une virgule près ce qui va venir; j’ai chassé comme j’ai pu ces laides critiques, mais elles m’étaient venues et je les consigne ici. Le ministère et le métier sont deux choses, et il est parfois difficile au plus apostolique des prêtres de repousser l’invasion de ce l’habitude prolongée a de machinal, de mécanique. voilà le côté humain.

Sortant de l’église, je suis allé faire mes adieux à la Marquise Dodun à qui je n’ai pas parlé mariage. Ce n’est pas un sujet qui lui plaise. En rentrant j’ai trouvé une invitation pour le contrat Bryas-Chazelles. Je ne saurais y aller faute de pouvoir encore me chausser, et je le regrette sincèrement. Je vais écrire pour expliquer mon cas et on compte si bien sur mon affection qu’on me croira.

9 Juin

J’ai consacré 1 h ½ à l’examen de ce que le Louvre possède de Rembrandt et je me suis pénétré autant qu’on peut le faire sur de tels spécimens, et avec mes souvenirs de Hollande du génie de ce peintre prodigieux. Quatre portraits de lui, par lui-même, réunis dans notre collection nationale et peu distancés les uns des autres méritent à eux seuls une étude, et ont cet intérêt particulier qu’ils le représentent à divers âges. L’un d’eux a appartenu au Duc de Choiseul, ministre disgracié de Louis 15 et a été acheté par Louis 16 à la vente de son cabinet. tout le monde a admiré un portrait du vieillard, un portrait d’homme, un portrait de jeune homme qui se voient dans la Grande Galerie, un portrait de jeune femme placée dans le salon carré. Mais il faut regarder plus longtemps l’ange Raphaël quittant Tobie, St Mathieu l’évangéliste, les Pèlerins d’Emmaüs, les deux philosophes en méditation qui viennent encore de la collection de Choiseul, le ménage du menuisier qui paraît être une Sainte Famille malgré les lunettes d’une vieille femme, et le Bon Samaritain qui fait entrer le blessé secouru par lui, dans une hôtellerie tout à fait hollandaise.  Une Vénus, habillée comme une riche dame des bords du Zuiderzee e qui tient sur ses genoux l’amour en tunique avec des ailes n’est pas moins dépourvue de couleur locale. Mais on reste ébloui de ce que montre un rayon de lumière dans ces compositions; on s’étonne de ce qu’on découvre dans l’ombre en y cherchant bien, et l’on trouve l’homme de tous les temps et de tous les pays dans ces intérieurs néerlandais, sous ces costumes de Juif du 17° siècle. On arrive même à sentir le sublime perçant des enveloppes laides et vulgaires pour la plupart.

Je n’ai pu me refuser à jeter en passant des regards furtifs sur les Gérard Doio (2) , les Metzu (3) , les Mièris (4)   notre musée, et je me suis arrêté devant deux Ruysdael (5)  et deux Hobbéma (6) qui m’attiraient d’une façon irrésistible. Il n’y a pas d’élégies plus mélancoliques que les paysages du premier de ces deux maîtres. Le second n’est connu et apprécié que depuis une quarantaine d’années.

12 Juin

Ce serait une assez sotte fantaisie que celle de résumer dans un journal tout personnel mes lectures quotidiennes. Je passe de si longues heures à ce genre de travail que ces notes ressembleraient bientôt à un catalogue de librairie. Il est cependant des livres qui émeuvent plus que d’autres, et je viens d’en achever un de cet ordre, le volume consacré par Me Dauban à Madame Roland, qui contient quatre lettres jusqu’ici inédites de cette femme célèbre à Buzot. j’ai été sévère pour Madame Roland dont le caractère a des aspérités antipathiques pour moi. trop de Plutarque, trop de JJ Rousseau, une exagération du Moi qui l’a rendue cruelle pour Marie Antoinette et qui lui faisait voir jusqu’à un certain point dans la Révolution la substitution de sa propre majesté bourgeoise à la dignité traditionnelle de la fille des césars. Ce dernier grief subsiste tout entier. Ce qui vient de Rousseau ne me déplaît pas moins qu’autrefois; mais l’absence du christianisme dans ce coeur et dans cette tête me semble bien plus un malheur pour elle qu’un tort, et je lui sais gré de s’être crue obligée à plus d’austérité de fait du moment qu’elle secouait le joug salutaire d’une foi positive et d’un règne moral révélé. Il y a quelque chose d’héroïque dans cette pensée que la prison est un asile contre la passion et l’échafaud une délivrance; mais, si je m’étais appelé Buzot, j’aurais souffert beaucoup enlisant de telles choses. un honnête homme respecte ce qu’il aime, il n’immole pas à d’égoïstes jouissances, ce qu’il y a de sacré dans la volonté d’une femme de se conserver sans tache. Dirai-je tout enfin? Je suis péniblement affecté de certaines phrases écrites en vue de détourner le Bien-Aimé du suicide par la prévision des futurs contingents. Avouons le cependant, il ne faut parler qu’avec une extrême circonspection de ce qui se passait dans ces âmes orageuses à l’époque la plus troublée de nos annales. Madame Roland a voulu remplir ses devoirs, elle s’est imposée de grands sacrifices; il doit lui en revenir quelque gloire et je n’ai pas qualité pour douter des miséricordes de Dieu sur elle. Dans le courant du récit, j’ai rencontré trois noms portés par des gens que j’ai connus, celui du vieux comte Beugnot, le dernier qui ait entrevu Madame Roland à la Conciergerie, et dont j’ai élevé la petite fille, et ceux de Messieurs Tissot et Jullien de Paris. Monsieur Tissot, membre de l’Académie Française, avait obéi à des exaltations très accusées pendant la terreur et a fini dans une espèce de mendicité à peine déguisée. J’ai parlé dans une réunion présidée par lui et où Raymond Brukin ne le ménageait pas. Jullien de Paris, agent de Robespierre à Bordeaux et auteur principal du supplice des Girondins de St Emilion et de la mort de Buzot et de Pétron, allait souvent à l’Athénée et à l’Institut Historique quand j’en faisais partie, et il portait la tête aussi haute que s’il n’avait eu aucun poids sur la conscience. J’ai vu une fois, pendant une heure, Luckray, acteur et auteur dramatique de quelque talent qui était je crois son gendre.

13 Juin

Je suis allé voir Thèche Mennessier à l’Ecole Normale des Directrices et Inspectrices des salles d’asile et j’ai appris qu’elle passe son examen le 11 Juillet et que sa soeur Marie a du renoncer au bénéfice de sa nomination aux Postes, faute d’un logement possible pour elle et sa famille dans la localité qui lui avait été assignée. Mes amis sont retournés à Pont Audemer, et ne prendront un parti définitif que dans quelques temps. L’école que j’ai visité ce matin est située rue des Urselines n° 10, près de St Jacques du Haut Pas, sur le terrain même de ce couvent des Urselines où Mlle d’Aubigné s’est convertie au Catholicisme et d’où elle est sortie pour épouser Scarron, à deux pas, et de Port Royal de Paris et de la maison du Carmel où s’est retirée Madame de Longueville, en plein pays janséniste enfin; mais je n’ai vu personne qui me parût ressembler à Arnauld, à Nicolle, à Pascal, aux modèles de Philippe de Champagne; je n’ai rencontré ni Monsieur de Tréville, ni Madame de Sablé. La rue St Jacques est encore tortueuse, montante, sale et noire comme elle pouvait l’être au temps de la Fronde. Monsieur Haussmann est pourtant passé par là et une rue Gay Lussac qui la coupe, introduit le Paris nouveau sur ce côté de la Montagne Ste Geneviève.

Entre 4 et 6 h, j’ai reçu la Duchesse de Polignac, née de Crillon que je n’avais pas vue depuis plusieurs années et le Baron Mallouet qui va s’établir à Viroflay et qui m’a demandé d’y aller dîner avant mon propre départ.

14 Juin

Mariage de Thérèse de Bryas avec le Vicomte de Chazelle. Tout le noble faubourg était à St Pierre du Gros Caillou, et le populaire, amassé devant l’église, regardait les voitures des gala, et les riches livrées avec curiosité, mais sans malveillance appréciable. On bâtit des hôtels sur les terrains vagues de ce quartier reculé et les secours arrivent avec les nouveaux habitants. Les pauvres s’en rendent-ils comptent? Je n’oserais pas l’affirmer, mais je suis porté à le croire d’après ce que j’ai vu et entendu en circulant à pied au milieu de cette foule. Madame de Bryas a eu la bonne grâce de me rappeler que depuis 36 ans, elle a des remerciements à me faire. Monsieur de Voguë, son père, n’a pas été moins bon et toute la famille a subi l’impulsion. Parmi les assistants avec qui j’ai pu échanger quelques mots, je nommerai le Comte de Béthune (Léon), le Comte Arnaud de Pomereu, la Comtesse de Castries, le Comte d’Ursel, la Comtesse de Croix, Caron, Madame Devrigny, la Comtesse Victoire d’Aunay. J’ai pu reconnaître le Duc de Richelieu, et il y a presque du mérite à cela, tant il est changé; il ne ressemble plus à ce que je le voyais chez la Vicomtesse de Noailles.

Je suis sorti vers la fin du jour pour aller chez Madame de Belleyme que je n’avais pas vue de tout l’hiver. Je l’ai trouvée en compagnie de sa fille Amélie qui va accoucher sous peu. J’ai eu là des relations fort suivies à une autre époque et je suis de ceux qui ont mis le plus de mesures dans une retraite que certaines gens ont opérée brusquement et avec éclat; mais pourquoi aborder un sujet délicat et pénible? On me reçoit bien dans les rares apparitions et on a eu le bon goût de cesser toute invitation à dîner. Les choses sont sur le pied où je les voulais.

18 Juin

On serait disposé à croire qu’après tant de révolutions, et en face de la marée montante de la Démocratie, hommes et femmes essaient de se suffire et se refusent certaines recherches de délicatesse; il n’en est rien. Une dame que je ne nommerais pas, me faisaient hier élégie sur la difficulté de trouver de bons domestiques et d’être à peu près servi. Cela venait à propos de son beau-frère et de la femme de celle-ci qui changent sans cesse leurs gens. Elle a fini par me dire que Monsieur et Madame exigent que, valet de chambre pour l’un, femme de chambre pour l’autre, leurs lavent les pieds, leurs mettent bas, jarretières et bottines. Je tombais des nues, et en dehors même de ce que de telles façons peuvent faire sentir et penser à ceux qu’on y assujettit, je déplorais la dépendance où l’on se met, le peu de cas qu’on fait de soi-même, l’ennui qu’on devrait éprouver à se voir ainsi maniés et emmaillotes comme un enfant. Je ne sais quelle a été la condition première de Madame x, mais j’ai connu son mari, jeune homme modeste, employé à la Chancellerie des affaires étrangères, et je jurerais qu’alors il s’habillait tout seul. Je puis encore affirmer qu’il n’est pas millionnaire maintenant; et, le fut-il dix fois, serait-ce une excuse? Je me rappelle encore le scandale de mes domestiques lorsqu’elles ont vu dans mon antichambre deux grands laquais passer et boutonner de haut en bas le pardessus du Comte Walewsky et tourner une écharpe de cachemire autour de son cou. Je ne puis voir là des êtres humains. ce sont de misérables poupées.

23 Juin

J’ai cédé hier à des instances prolongées, et, malgré mon état d’infirmité, plutôt gênant que douloureux, je me suis laissé emmener à Margeney par Monsieur Davillier pour ne revenir qu’à 11 h du soir. Il y avait près de 20 ans que je n’avais vu cette partie de la vallée de Montmorency et j’ai trouvé heureusement transformée une habitation que j’avais connue propriété délabrée de la Comtesse de Rochefort. Parmi les convives on avait eu la bonté de comprendre Séghers et sa femme, le roi de la fête était Monsieur de Sacy ex-rédacteur en chef du Journal des Débats, l’un des quarante de l’Académie Française, et l’un des 140 sénateurs qui garderont leurs 30.000 francs. On n’est pas plus aimable, plus spirituel qu’il l’a été, et je dois dire aussi qu’on n’est pas meilleur prince avec un si petit personnage que moi. Je lui ai demandé qui il comptait mettre à la place de Monsieur de Montalembert et celle de Monsieur Villemain, et il m’a répondu sans hésite: l’Archevêque de Paris et Ernest Renan; et comme une certaine surprise se manifestait sur mon visage, il m’a dit: « C’est moins énorme que vous ne pensez! En élisant Monsieur Renan tout seul, nous paraîtrions faire acte d’adhésion à ses doctrines; en le nommant après l’Archevêque de Paris, nous admettons seulement parmi nous le premier prosateur de ce temps-ci.» C’est spécieux.

L’avenir fait aussi souvent regarder dans le passé que le passé fait anticiper sur l’avenir; nous avons donc été amenés sans secousse à parler des dernières réceptions académiques et le sénateur lettré nous a fort amusés en nous racontant ce qui s’est passé dans les coulisses avec la séance où Auguste Barbier était héros et patient. Il avait selon l’usage porté son discours à Monsieur de Sacy, directeur en exercice au jour de son élection, et il lui en avait fait lecture. Monsieur de Sacy lui avait présenté quelques objections de détail, et avait critiqué la « cage hyménéenne » sans obtenir l’abandon de cette singulière périphrase. Il attaque plus résolument le début de la harangue qui est au moins bizarre et finir par dire au récipiendaire qu’à sa place, il le referait; et l’autre de lui avouer qu’il le trouvait fort joli et qu’il comptait bien le débiter comme il était. Il n’y avait plus qu’un parti à prendre, suivant Monsieur de Sacy, c’était de persifler un peu l’obstiné poète. Il se mit à l’oeuvre, et il trouvait aussi son exorde plus que passable quand la mort de Monsieur Villemain lui fit une loi d’être grave et de substituer l’expression de ses regrets aux joyeusetés qu’il avait caressées avec amour. Il a peine à se consoler de ce petit mécompte et il dissimule à peine que Monsieur Villemain lui a joué un vilain tour en n’attendant pas quelques jours de plus sur cette terre, la fin de ses souffrances physiques et de ses peines morales.

25 Juin

J’ai achevé le travail dont je m’étais chargé; le manuscrit de la Princesse de Beauvau et toutes les notes, pièces justificatives, lettres inédites réunies par Madame Standish, sont classées, ordonnées de manière à pouvoir être livrées à l’impression. Je viens de passer deux heures avec Monsieur de Mouchy qui approuve et qui remercie. Je verrai Techener Lundi et ce qui revenait à mon amitié sera accompli. Je ne saurais dire à  quel point je suis satisfait des paroles et des façons de ce jeune homme que tant de choses pouvaient gâter. Il a voulu, avant même d’entamer notre travail, m’initier comme si j’étais de sa famille la plus proche, à des projets qui intéressent l’avenir d’Henri et qui auraient combler les voeux de celle qui nous manque? Raison, coeur, conduite, tout est réuni, et j’espère une bonne issue. Je mettrai les détails dans ce journal dès qu’il me sera permis d’écrire un nom qui n’a été dit qu’à moi.

26 Juin

Lundi dernier, au mariage Franqueville-Chabot, la Comtesse Fernand de Chabot m’avait appris que son mari sortait à peine d’une crise de rhumatisme articulaire qui avait failli l’emporter. J’ai vu si souvent cette jeune femme quand elle s’appelait Augusta Baudon, j’ai toujours été si bien traité par sa mère, que j’ai cru devoir faire acte de sympathie aujourd’hui. Je l’ai trouvés entourée de ses quatre beaux enfants, j’ai même vu le convalescent qui est maintenant hors de peine; sa soeur, la Comtesse de Bourges et Lady Hamilton étaient là, et le Docteur Barthier a fait une simple apparition. De là, je suis allé m’inscrire chez le Comte et la Comtesse de l’Aubespin qui viennent de perdre leur unique enfant et qui sont dans le denier désespoir. Enfin, j’ai fait mes adieux à Madame Meignan qui m’a retenu plus d’une heure. et chez qui on ne saurait trouver le temps long. Son mari est lié depuis des années, avec Monsieur (Seguin ou Legris), Ministre actuel des finances et par là, on a des jours sur la politique. La lettre des Princes d’Orléans nous a été un texte, mais non le seul. Elle venait de se faire relire Adolphe par un de ses fils et Benjamin Constant nous a fourni un aliment de plus de saveur. Je le possède assez bien pour tenir tête à tout venant sur ce qu’il a écrit.

28 Juin

J’ai eu hier deux conférences avec Techener et j’en ai écrit le résultat à Monsieur de Mouchy; puis, je suis allé assurer Thèle Mennessier dans sa lointaine rue des Urselines qu’elle était fortement recommandée à ses examinateurs? Elle subira ses épreuves le 11 et le 12 Juillet et m’informera du résultat dès qu’elle le connaîtra. Je serais alors à Lorcy où je serai demain pour un mois et où  ma femme me rejoindra dans huit jours seulement. J’ai achevé ce matin la révision de mes deux cours sur la Révolution (Histoire et Littérature) et je me persuade qu’ils valent mieux après ce nouveau travail.

Référencement

Référencement

  1. André Modeste Grétry, compositeur liégeois (1741-1813), connaît le succès à Paris avec ses opéras comiques. Il a écrit ses mémoires.
  2. Gérard Dow, peintre hollandais, 1613-1680.
  3. Gabriel Metzu, peintre complètement original, 1615-...
  4. François Van Miéris, dit « le Jeune », peintre hollandais, 1689-1763.
  5. Jacob Van Ruysdael, peintre hollandais (1628-1682).
  6. Meindert Hobbema, peintre hollandais, 1638-1709)