Janvier 1943

Vendredi 1er Janvier  (Circoncision)

On ne peut imaginer un temps plus triste que celui de ce jour. Il ne fait presque pas clair, il vente, il pleut ; l’air est d’une aigreur pénétrante. La situation lamentable de la France, nos angoisses pour l’avenir, bien des soucis personnels, la captivité de Franz, la séparation avec tant d’êtres chers, les difficultés de toutes sortes, les privations font un ensemble bien cafardeux. Mais tant de grâces nous ont été données, tant d’épreuves nous ont été épargnées, nous avons évité tant de maux que je remercie Dieu du fond de l’âme et ne veux me plaindre de rien.

Voici 3 jours que nous n’avons aucun service ; Francine est soi-disant malade ; les nettoyages, la cuisine nous tombent sur les bras. Avec cela, défilé des voisins pour le « Blavez-mad ». Heureusement Isis va de mieux en mieux. Nous avons appris hier soir la mort de la jument de Marcel à Kerdini.

Samedi 2 Janvier  (S. Basile)

Francine fait une réapparition. Nous en avions assez de passer tout notre temps à scier du bois ou devant le fourneau. Mais il faut avouer que cette absence avait du bon. La cuisine a pris un aspect d’ordre et de propreté que nous ne pouvons pas obtenir en temps normal.

Nous profitons de la liberté recouvrée pour faire quelques visites de jour de l’an. Nous allons d’abord, Cric et moi, chez ceux qui nous ont le plus aidées dans la crise Isis et nous les invitons à un "café" pour demain soir : les Charles, ceux du Verne, du Ponte et de Kergouner. Ensuite nous allons chercher du pain à Kermuster. Il fait un temps abominable : vent et pluie.

Lettres d’Henri, de Marie Aucher et de Jeannick.

Dimanche 3 Janvier  (Ste Geneviève)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h avec Cricri. Je vais ensuite inviter Toudic, Lévollan et Pétronille. Je prends mon petit déjeuner chez cette dernière qui a fait un pain brioché excellent. Annie va, comme d’habitude, à la grand’messe ; Cricri fait visite aux L’Hénoret et aux Salaün ; je garde Françoise ; Francine est de sortie. Nous avons donc les corvées culinaires quotidiennes auxquelles s’ajoutent les préparatifs de la réception du soir.

Tout est prêt à temps mais juste car les invités arrivent à 17hrs ½, et  nous avions dîné, fait la vaisselle, mis les 20 couverts. Quatre défections nous permettent de prendre place à une table. Françoise paraît s’amuser beaucoup. Tout se passe bien, à part une discussion nerveuse entre Gaouyer et Lucien sur des questions de battage.

Mardi 4 Janvier  (S. Rigobert)

Aujourd’hui nous avons eu la 2e journée des invités pour la Résurrection d’Isis. L’assemblée, un peu plus réduite, était surtout composée de femmes. Le père Salaün et Louis étaient les seuls représentants du sexe fort. Mes Salaün, Goyau, Paulette Kériou, Gourville et Clec’h ont apprécié notre menu. Cricri est déclarée excellente charcutière à cause de ses pâtés de foie et de tête. J’ai fait mes débuts dans la pâtisserie avec une tarte au riz que je ne trouvais pas réussie mais dont j’ai vu tout le monde se régaler, ce qui m’a réconciliée avec elle.

En tout cas je suis bien contente d’être débarrasser de ces réceptions qui, quoique très simples, donnent beaucoup d’embarras à cause des difficultés presque insurmontables qu’on a pour se procurer la moindre chose. Il faut faire avec les moyens du bord.

Mardi 5 Janvier  (Ste Amélie)

Nous nous levons de bonne heure, Cric et moi, et partons pour Morlaix. Nous ne sommes pas prises par le car Huet archi comble mais Ammonou nous entasse dans son camion à bestiaux. Nous débutons par le vétérinaire qui nous donne un remède pour panser les plaies d’Isis. Nous voyons Yvonne de Kermadec dont le départ pour Brest est retardé. Nous faisons quelques achats mais nous avons manqué le fourreur... La plupart des magasins sont fermés, beaucoup n’ouvrent que l’après-midi, certains ne le font que 2 fois par semaine le jeudi et le samedi. Je trouve un plat en faïence et de jolis boutons pour Cricri.

Nous rentrons assez tard, on a déjà déjeuné à la maison. Après-midi calme ; je range un peu et tricote pour Françoise. Mr Charles qui scie du bois pour Annie nous annonce son espoir de grand’paternité dont il paraît très heureux.

Carte de Pierre qui a vu le médecin. Diagnostiqué une jaunisse.

Mercredi 6 Janvier  (Epiphanie)

On sort Isis pour la première fois depuis sa maladie. La pauvre bête, encore très paralysée, ne fait que quelques pas dans la cour de ferme et s’empresse de rentrer dans son écurie. Mais il ne faut pas s’en inquiéter outre mesure car les vétérinaires nous ont prévenues que la convalescence serait longue.

Nous apprenons que Marcel Guéguen a trouvé une jument et ne l’a pas payée trop cher mais Louis croit que c’est une vieille, dans les âges de notre Mignonne.

Tricoté aux bas de Françoise. Nous allons goûter chez les Salaün, excellentes crêpes. Lettre d’Henri qui nous annonce son retour pour vendredi matin. En somme, journée calme. Il ne fait pas froid mais il a tant plu ces jours-ci que l’atmosphère est très humide et le sol un cloaque.

Nous tirons les rois avec un gougloff fait par Annie. Louis et Wicktorya se partagent la royauté.

Jeudi 7 Janvier  (Ste Mélanie)

Isis sort de nouveau. Cette fois on la conduit jusqu’à l’entrée du potager et on la laisse une dizaine de minutes à manger de l’herbe sous les pommiers. Elle n’est toujours pas forte et se meut avec beaucoup de difficulté. De plus les plaies faites par les sangles nécessitent des soins que Cricri lui donne mais qui l’énerve. Le mieux s’accentue cependant et, à partir de maintenant, nous espérons vraiment que notre bête pourra encore travailler. Nous osons même croire qu’elle nous donnera son poulain dans des conditions normales malgré la terrible secousse qu’elle a subie.

Baratté le matin, puis débarrassé la salle à manger que Francine lave l’après-midi pendant que Cric et moi allons au bourg. Colis de Franz. Il est très beau cette fois étant donné le produit de notre kermesse de Sept. Et nous y ajoutons un rôti de porc. Eté payer l’assurance des chevaux (940frs). Visite à Mr Le Guen qui nos donne 1 bouteille de kirsch et une de Byrrh, cadeaux dont nous sommes très heureux.

Vendredi 8 Janvier  (S. Lucien)

Retour d’Henri. Nous allons le chercher à Kermuster avec Mignonne attelée à la charrette pour rapporter ses bagages et le pain de la semaine. Le revenant a bonne mine et parait bien content de sa fugue. Il nous raconte ses jouissances gastronomiques aux Vans et à Sisteron et nous parle aussi des êtres chers auprès desquels il  vécu.

Les questions alimentaires tiennent maintenant une place énorme dans toutes les conversations. D’ailleurs cela m’a bien tranquillisée de savoir que mes Pierre n’ont pas une vie matérielle trop dure. J’écoute les histoires de mon mari en tricotant. Je termine les bas de Françoise et travaille un peu à un pull-over pour Cricri fait avec des laines de différentes couleurs. Isis est encore sortie, un peu plus que la veille.

Samedi 9 Janvier  (S. Julien)

A signaler une première. Pour utiliser les restes de notre jambon du « Blavez-Mad », Cricri nous confectionne une quiche lorraine d’après la recette de Madame Dupuis. C’est excellent et tous s’en régalent. Mais c’est encore assez long à préparer, une bonne partie de la matinée y passe. L’autre est employée à la correspondance.

Henri va faire le ravitaillement en boucherie au bourg. Il fait un temps affreux : vent glacé et pluie ; il est un peu grippé mais bien équipé : ciré de matelot et grandes bottes de caoutchouc. Il n’y a presque que son nez à l’air. Je lui avais proposé de faire cette corvée ; il n’a pas voulu par égard pour moi sans doute mais aussi parce qu’il aime assez sortir, se remuer.

Dans l’après-midi, le temps s’améliore, la pluie cesse mais nous restons tous à la maison, cantonnés dans la cuisine où il fait bon. Visite de Mes Goyau. Je tricote à un pull-over pour Cric.

Dimanche 10 Janvier  (S. Paul, erm.)

Messe de 8hrs ½ à Kermuster. Henri, Cric et moi y assistons. En revenant nous trouvons le veau de Bretonne qui venait de naître. Wicktorya, aidée de Me Martin, avait fait le vêlage. C’est curieux ce qui vient de se passer pour nos deux dernières vaches Io et Bretonne : elles n’ont présenté aucun symptôme, ne se sont pas cassées, n’ont pas fait de pis, n’ont manifesté aucun malaise avant la naissance ; pourtant on les surveillait car elles étaient à terme. Madelon qui doit suivre dans quelques jours commence à donner des signes.

Annie va à la grand’messe de Plouezoc’h et repart de suite après le déjeuner pour mener Françoise à l’arbre de Noël de Plougasnou où elle est invitée en qualité d’enfant de prisonnier.

Henri et moi allons dans l’après-midi à Madagascar souhaiter la bonne année aux Jégaden.

Lundi 11  Janvier  (S. Théodore)

Cricri était allée voir Madelon à minuit et à 3hrs du matin. Rien ne faisait prévoir un évènement tout proche et cependant Wicktorya en pénétrant dans l’étable à 7hrs a trouvé le veau sur ses pattes et la vache déjà délivrée. C’est encore une génisse, bien tâchée cette fois, plus typée, à mon avis, que les deux précédentes. De plus sa mère est une de nos meilleures laitières et si, dans cinq semaines, nous en avons la possibilité, je désire la sevrer pour nous.

Cricri fait le beurre. Avec Annie, j’ai une longue séance chez Eugénie pour notre ravitaillement du mois en épicerie. Après-midi paisible. Visite du Pot (François Marie Goyau) venu passer quelques temps chez ses grands parents. Visite de Me Périou qui cherche une vache. Défilé des clients, puis d’un ménage Colléter qui cherche un cochon etc. ...

Carte de Paule, Pierre encore souffrant mais déjà un peu mieux.

Mardi 12 Janvier  (S. Arcade)

La tempête a déraciné cette nuit le grand pommier de la ferme qui se trouvait près du tas de paille. C’était le dernier (à cidre) de ceux qui que nous avions trouvés au Mesgouëz. Je suis navrée. La pluie et le vent font rage toute la journée ; il nous est impossible de faire les visites projetées à Guergonnan

J’écris plusieurs lettres le matin (Madeleine Payen, Mes Dupuis). L’après-midi, nous sommes réunis dans la cuisine, seule pièce où il faut bon mais où on est dérangé à tout instant. Henri va porter le beurre de réquisition à Kermuster. Nous ne pouvons cette fois ne donner qu’une livre et demie et encore faut-il pour livrer cette quantité que nous nous privions un peu.

Annie commence un petit manteau pour Françoise dans un pull-over à moi qu’elle défait. Je tricote pour Cric. Cartes de Paul et de Pierre dont la crise hépatique me tourmente beaucoup.

Lettre de Jean-Michel Prat.

Mercredi 13 Janvier  (Bapt. De N.S.)

A 1h ½ et à 2hrs cette nuit, passage d’avions américains ou britanniques salués par la D.C.A. Il y avait quelque temps que notre atmosphère était plus calme et cette reprise d’activité aérienne nous a été désagréable. Il paraît que Roosevelt annonce par la T.S.F. que « nous allons voir ce que nous allons voir ». En attendant nous vivons de sales jours ; la pluie ne cesse guère et elle est accompagnée de véritables ouragans. On enfonce dans la boue jusqu’à mi jambes.

Nous sommes encore obligés de renoncer aux visites que nous devrions faire. Henri s’était adjugé les châteaux : le Roc’Hou et Kerprigeant, les filles et moi les fermes. Ce ne sont que parties remises mais les gens peuvent se plaindre de notre manque d’empressement. Je profite de cette réclusion forcée pour avancer mon tricot. Le corps est terminé, il n’y a plus que les manches à faire.

Ecrit à Paule, à Roberte Heymann, à Jean-Michel.

Jeudi 14 Janvier  (S. Hilaire)

Barattage le matin. Nous avons de moins en moins de beurre mais la naissance des derniers veaux nous permet d’espérer que dans un mois, six semaines, nous retrouverons ce qui est nécessaire au Ravitaillement général. Pour celui-ci j’ai été obligée de demander un dégrèvement du 29 décembre au 1er avril. Nous avions toujours livré la quantité demandée ; nous n’avons pu porter que 2ls les 29 décembre et 5 janvier ; mardi dernier ce fut seulement 1l ½.

Matinée de dérangements et d’occupations variées. Nous nous apprêtons pour partir à Morlaix Annie, Cric, Françoise et moi en rapportant le palan du vétérinaire. Il n’y a aucun car ; on dit qu’il n’y en aura plus l’après-midi faute d’essence. Alors nous faisons notre série de visites à Guergonnan : Clec’h, Breton, Prigent, Féat. Et nous goûtons chez les premiers et chez les derniers. Henri va à Kerprigeant.

Vendredi 15 Janvier  (S. Maur.)

Bombardements intenses qui ont commencé vers 20 heures et ont duré presque toute la nuit. Il n’y avait pas eu pareil chambard depuis bien longtemps. La nuit, quoique en lunée, était cependant bien mauvaise. Des bombes ont dû tomber dans les environs car nous avons eu de grands déplacements d’air et la maison tremblait.

Dans l’après-midi, Cric et moi portons à Kermuster un colis pour Franz. Il contient des échalotes, du beurre, du pâté de foie, des haricots, du riz, du tabac, thon. Nous allons ensuite faire visite à Soizic Troadec dont le mari est allé nous chercher de la semoule à Tromelin. Nous goûtons à Kergouner avec d’excellentes crêpes dans la pâte desquelles il y a un peu de purée de pommes de terre.

Henri va faire visite au Roc’Hou. Le soir, ayant un meilleur éclairage avec la lampe à acétylène, nous tricotons assez tard.

Samedi 16 Janvier  (S. Marcel)

Départ mouvementé pour Morlaix par les cars du matin. La caisse du palan se trouvant embarquée dans la voiture Huet je saute sur le marchepied quand elle s’ébranle mais Cric reste en panne. Elle peut heureusement prendre Amonnou et nous nous retrouvons dans Morlaix mais j’ai du me débrouiller seule avec ma caisse de 25kgs. Un vieux bonhomme complaisant m’aide à la porter chez Baron.

Les magasins sont presque tous fermés et on ne trouve rien dans les autres. C’est décourageant. Henri est allé à la boucherie. Pas de viande cette semaine. On dit, mais ce sont peut-être des bobards, que nos communes sont punies à cause des fraudes et de leur manque d’empressement à servir le ravitaillement général. On ajoute même que les maires de Plougasnou et de St Jean sont en prison, l’un pour 10 jours, l’autre pour 5.

Dimanche 17 Janvier  (S. Antoine)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Il faut nécessairement faire le grand tour et nous avons ainsi une heure de marche en pleine obscurité. J’espère avoir quelques mérites et ne veux pas me plaindre que Dieu nous donne l’occasion d’en acquérir. Mais je redoute toujours cette sortie dominicale parce que je suis incapable de la faire seule. Il me faut un chien d’aveugle. Or, les deux qui sont seuls à ma disposition partent tard et marchent vite ; je sens que je les encombre et les retarde.

Annie va à la grand’messe ; Francine est de sortie, nous cuisinons. Malheureusement chaque semaine nous trouvons désordre et saleté. La pauvre Cric s’octroie donc un nettoyage à fond des casseroles.

Ecrit à Mimie Prat, à Jeanne Balcon, à Jeannick Charles. Visite d’Yves L’Hénoret qui nous invite à aller déjeuner demain au Moulin. Visite de 2 paysans de Plouezoc’h en quête de pies-noires à acheter.

Lundi 18 Janvier  (Ch. De S. Pierre)

Le temps s’est amélioré depuis hier matin, il reste un peu couvert mais il ne pleut plus et la température reste quand même assez douce. Il n’a pas gelé encore une seule fois de l’année. Je ne m’en plains pas mais les cultivateurs disent que c’est mauvais.

Barattage le matin, très peu de beurre. Nous en donnons cependant ¼ à Paulette qui va nous procurer 1l de pétrole. Ici on appelle cela du marché noir mais ma conscience est en paix. Au fond ce n’est qu’un échange tout à fait licite.

Nous allons déjeuner au Moulin. Les L’Hénoret tiennent à la tradition d’offrir un repas aux crêpes à ceux du Mesgouëz pour le Blavez-mad. Nous restons 3 heures à manger, boire et bavarder chez eux.

Terminé le pull-over à grandes rayures. Lettre de Franz à Annie. Il a toujours bon moral et sculpte beaucoup avec la terre de glaise du camp.

Mardi 19 Janvier  (S. Sulpice)

Les journées sont si courtes qu’elles se remplissent avec des riens. La matinée se passe pour moi à la confection d’un bœuf bourguignon qui est mangé en 10 minutes. Tout en le surveillant quelques rangs de tricot. J’ai repris ma jupe que j’ai commencée pour moi l’été dernier en gardant les vaches. Il y a un lé terminé et le 2e est bien entamé. Mais c’est encore une œuvre de patience et je déteste travailler pour moi. La nécessité m’y force. Ma robe tombe en charpie. Mais la laine étant très sombre je ne puis tricoter qu’en plein jour, alors j’ai commencé une paire de socquettes blanches pour ma fille.

J’écris à Paul et à Pierre et reçois précisément des nouvelles des Vans et de Sisteron. Mon cher malade va un peu mieux ; les pommes de terre sont arrivées. Henri va à la gendarmerie de Lanmeur au sujet de sa Croix d’officier de la Légion d’Honneur.

Mercredi 20 Janvier  (S. Sébastien)

Pas grand-chose à noter car ici l’existence quoique mouvementée ne présente guère d’évènements saillants. Annie et Françoise prennent des vermifuges, cela les met assez mal en point et les énervent. Cricri répond à Jeannick et à Jeanne Balcon. J’écris à Mes Battar et Tanret, nous faisons une carte collective pour Paule dont ce sera la fête le 26. Bonne journée pour mon tricotage. J’avance le travail de ma jupe, fais une ceinture brune pour Cricri, et le soir, grâce à la lampe acétylène qui marche bien (par hasard !) je termine la paire de socquettes commencée hier.

Mais ces ouvrages paisibles me donnent presque des remords car je sens qu’il faudrait me remettre à travailler la terre. Notre jardin est lamentable et il passe déjà quelques souffles printaniers dans l’atmosphère.

Jeudi 21 Janvier  (Ste Agnès)

Que tout est compliqué maintenant. Avec ces histoires de bons ou de tickets, de laissez-passer pour les denrées les plus nécessaires, les inscriptions, les numéros d’ordre, les récipients, les emballages qu’il faut fournir, on manque les distributions qui sont rares et se font à jour fixe quand la marchandise arrive. Je crains d’avoir manqué le coup pour le vin cette fois-ci faute de bouteilles portées chez Le Guen.

Ayant entendu dire que des pneus sont arrivés chez Me Henry, Cric refait une demande que je porte à la mairie et recommande de mon mieux à Jean Olive de Kerho. Je me démène aussi, mais en vain, pour la livraison de nos pommes de terre au ravitaillement. Les magasins sont remplis à crouler par le blé. J’obtiens un laissez-passer pour faire broyer l’orge.

Envoyé un colis à Franz : 2 paq tabac, 2ls haricots, 2 paq pâtes, 2 pains d’épices, 2 paq gâteaux secs, 2 boites sardines, 1 livre de sucre, ½ l  de café.

Vendredi 22 Janvier  (S. Vincent)

C’est fou ce que les imprévus mangent de temps ici. Chaque matin, je me lève dès que le jour commence mais, réveillée bien avant, j’organise et note dans ma tête l’emploi de mes heures d’activité. Presque jamais je ne puis accomplir le programme dressé. Ainsi aujourd’hui rien n’a été fait, d’autres occupations ont surgi, trop urgentes.

Aussitôt après le petit déjeuner, Louis m’a donné 4 sacs à raccommoder ; il fallait qu’il les charge et les pèse, le laissez-passer étant près pour 2hrs de l’après-midi. Ensuite comme la charrette allant à Corniou passait devant Madagascar, je pouvais lui faire transporter les 36 bouteilles réclamées par Eugénie. Donc recherches de litres vides et lavages.

Ma correspondance est donc restée en panne. Dans l’après-midi nous devions aller à Térénez ; Louis étant absent, Cricri a du faire les étables ; Annie se lavant les cheveux, il m’a fallu garder Françoise. Enfin le soir, visite imprévue de Jeannick qui dîne avec nous.

Samedi 23 Janvier  (S. Raymond)

Cricri n’était pas encore descendue que déjà on la demandait au Verne pour panser le pied de Mr Prigent qui venait de se couper fortement en fendant du bois. En l’attendant je m’occupe de cuisine puis nous partons toute deux à Kermuster avec Françoise pour chercher du pain. Il est plus de 1h quand nous rentrons et nous nous faisons gronder par le grand chef déjà revenu de sa course au bourg (boucherie) et qui meurt de faim.

Mon mari qui avait très mince appétit toute sa vie est devenu un ogre depuis que nous sommes entrés dans l’ère des restrictions. Et il lui faut non seulement la quantité mais aussi la qualité ce qui est encore plus difficile à obtenir ici. Il n’est pas le seul à avoir grand souci de mangeaille. C’est devenu la question primordiale pour beaucoup de gens.

Francine lave la salle à manger puis part à un bal de noces. Je m’occupe du dîner et tant pis je leur offre une salade de scaroles à la crème et à l’ail dont ils se régalent tous. Mais quel luxe ! Est-ce permis ?...

Dimanche 24 Janvier  (S. Babylas)

A 4 heures du matin Domino met au monde une jolie génisse. Cricri l’assiste seule et cette nuit de veille n’empêche cependant pas ma fille d’aller à la messe matinale de Kermuster avec son père et moi. A notre retour nous trouvons Annie prête à partir pour Plouezoc’h ; Cricri fait son ouvrage de ferme, puis un quatre quarts au chocolat. Je garde ma petite fille en rangeant différentes choses. Préparé des coupes pour le vin mousseux de demain, nettoyé un plateau de cuivre, cherché des fournitures demandées par ma belle-fille et ma fille et des modèles d’ouvrage réclamés aussi par elles. Ecrit à Riquet Bonnal et à Marie Mayé.

Il fait un temps superbe, presque un soleil d’été. Matin et soir la température est assez fraîche mais elle devient douce assez vite et au soleil on a presque trop chaud. Nous pouvons même tricoter dans le jardin sans manteaux. Visite de Monsieur Gaouyer.

 

Lundi 25 Janvier  (Conv. De S. Paul)

A noter qu’hier nous avons rapporté de Kermuster une planche à hacher faite par Monsieur Tousse. C’est maintenant chose extraordinaire de se procurer un article de ménage quelconque et cela mérite mention sur mon journal de bord.

Aujourd’hui il y a du plus saillant à marquer : la remise de la croix d’Officier de la Légion d’Honneur à mon mari par le capitaine de Gendarmerie Saliou. Notre matinée s’est donc passée en arrangements, nettoyages et toilettes. Nous avons l’habitude de vivre en paysans et quand il faut rentrer dans nos peaux de gens du monde, cela n’est certes pas toute une affaire mais nécessite tout de même quelques préparatifs. Tout s’est bien passé. Pour que nos 2 fils soient un peu de la fête, eux aussi, j’avais descendu leurs photographies dans un coin du salon mais les pauvres n’ont pas bu leur coupe de vin mousseux ni mangé l’excellent quatre quarts au chocolat.

Tricot. Reçu carte d’Etiennette, ex Corval.

Mardi 26 Janvier  (Ste Paule)

Hélène Prigent vient se faire percer un abcès et panser par Cricri. Décidément, ceux du Verne sont de bons clients pour ma fille – clients bénévoles bien entendus. Henri va voir les Gaouyer et nous rapporte 20 livres de haricots de Chine. Annie porte à la poste de Plouezoc’h un mandat de 3000frs pour sa bicyclette et 2 colis de victuailles pour sa famille. Pendant que les autres se livrent à ces occupations, je garde Françoise qui est heureusement assez sage pour me permettre de détricoter un pull-over blanc dont j’emploierai la laine.

Denise Pouliquen vient demander des œufs ; j’en promets 1 douz. pour la fin de la semaine et me fais gronder car nous avons à en acheter pour nous-mêmes pour les commandes parisiennes qui nous sont faites par Albert et les Prat.

Nous apprenons la naissance du bébé des Olivier, une fille : Marie-José.

Mercredi 27 Janvier  (Ste Angèle)

Les nuits claires excitent Messieurs les Anglais qui nous font en ce moment chaque soir un beau charivari auquel la Défense allemande répond avec sa voix kolossale. Cela commence avec précision à 19hrs ½ pendant que Cricri reconduit Francine chez elle et notre fille entend et voit tomber autour d’elle une grêle d’éclats d’obus. J’en suis très malheureuse. Cette agitation aérienne a encore un autre inconvénient. Elle exaspère Annie déjà peu commode en temps normal. Nous  n’y pouvons rien, il n’y a qu’à subir.

Le temps moins brillant qu’à la fin de la semaine dernière se maintient doux et sans grandes pluies. Nous ne sortons pas beaucoup du Mesgouëz, avançant ainsi nos travaux de couture et de tricotage. Cependant ce matin, Annie, Françoise et moi, nous sommes allés chez les Gaouyer payer nos haricots.

Lettre de Franz à Annie.

Jeudi 28 Janvier  (S. Charlemagne)

Ecrit aux Pierre, à Paul, à Germaine ; répondu à Etiennette.

Baratté. Ensuite Annie et moi allons chez les Clec’h de l’école pour une question de haricots. Quand nous rentrons on sert le déjeuner. Aussitôt après Annie et Cricri partent au bourg ; ma fille pour s’informer s’il y a des familles de prisonniers parmi les réfugiés de Lorient et ma belle fille pour affaires personnelles. Je garde donc Françoise et ne puis guère que trier quelques haricots de Chine parmi ceux de Mr Gaouyer pour en faire de la semence.

Au courrier, nouvelles de Sisteron, de la main de mon Pierrot, enfin hors de son lit, pas solide encore mais en voie de guérison. Hélas ! à côté de la joie que me donne cette amélioration d’une santé si chère, vive contrariété en apprenant que les pommes de terre sont arrivées gelées. Nos pauvres enfants essaient d’en tirer le meilleur parti possible en les consommant de suite. Je n’ai pas de chance dans mes envois.

Vendredi 29 Janvier  (S. François de Sales)

Cette nuit la tempête a remplacé les avions et les canons comme chambard. On entendait la mer ; le vent et la pluie faisaient rage. Mais l’atmosphère s’étant calmée nous avons vécu une bien dure journée, la plus terrible pour la région depuis la guerre.

Cela a commencé vers 2hrs de l’après-midi. Les avions britanniques et américains sont arrivés en nombre (20 disent les uns, 60 affirment d’autres). Combats au-dessus de nos têtes. Acharnement. Quelques-uns passent et vont bombarder Morlaix. On nous dit le soir qu’une partie du viaduc est effondrée, bien des maisons atteintes et qu’il y a beaucoup de morts. Cric et moi allons chez les Charles, les Réguer, les Jégou, les Clec’h de Pen ar Ra, les Boubennec, courses importantes – rentrons à 6hrs ½. Dîner.

Francine est de sortie. Vers 8hrs recommencement des combats aériens. Un gigantesque bombardier, une forteresse volante tombe et éclate dans nos parages. Cela brûle jusqu’à 11hrs du soir.

Samedi 30 Janvier  (Ste Bathilde)

Dès nos levers nous repérons les endroits où il y a eu des dégâts hier soir. La grosse partie du bombardier est tombée à Kermuster mais il y en a de très importants morceaux à Pen an Allée, entre autre un moteur complet pas très endommagé. Henri va donc prévenir la Kommandantur. Je vais avec lui au bourg pour faire queue à la boucherie pendant qu’il accomplit cette mission et s’occupe du changement de nos cartes de ravitaillement.

Retour assez tardif pour le déjeuner. On ne fait pas grand’chose aujourd’hui à la maison, tout le monde est occupé par les évènements d’hier. Chacun raconte ses histoires et même celles qu’il tient d’autres personnes, plus ou moins véridiques. Selon les uns Morlaix est saccagé, selon les autres le mal pourra se réparer en peu de temps excepté ce qui concerne les vies humaines. La coiffeuse chez qui Henri allait est tuée paraît-il avec sa petite fille ; le caissier du Crédit Lyonnais que je connaissais bien lui aussi ; 43 enfants à l’école ND de Lourdes morts, Mr Coste sérieusement blessé, etc. ...

Dimanche 31 Janvier  (Ste Marcelle)

Hier soir je suis allée avec Henri voir les décombres du bombardier. C’est effrayant. Une sentinelle empêchait d’approcher. L’équipage se composait de 7 hommes mais on n’a retrouvé que 4 cadavres carbonisés et décapités (paraît-il) On suppose que les 3 autres sont peut-être descendus en parachutes. Jégaden l’a échappé belle à Morlaix vendredi et a bien cru sa dernière heure arrivée. Deux bombes sont tombées, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche, il n’a perdu que sa bicyclette, une machine toute neuve et ses sabots. Ici les évènements de vendredi continuent à hanter les esprits ; je me demande avec inquiétudes quelles seront mes impressions et sensations à la première alerte ; j’ai peur d’avoir peur.

Temps affreux toute la journée, véritable ouragan, 2 arbres déracinés chez nous dont le grand palmier à l’angle de la maison. Francine s’absente ; donc tout le tripotage de ménage. Cricri a aussi du travail supplémentaire à la ferme. Visite de Mr Charles. Un peu de lecture dans 1900 de Paul Morand.

Notes de Janvier

Pour résumer Janvier, je dois tout d’abord une grande action de grâces à Dieu. Nous avons eu des ennuis, des soucis, des peines, nous avons couru des dangers mais nous sommes sortis de tout cela sans grand mal. Isis se rétablit très lentement, est encore incapable de tout travail mais hors de danger immédiat et pourra nous donner son poulain si rien d’autre ne survient. Quant à Pierre, tombé malade après notre jument, j’espère qu’il est en ce moment mieux remis qu’elle puisqu’il pense retourner demain à son bureau. Le grand chambard de vendredi ne nous endommage que de quelques talus et de quelques petits arbres, enfin les tempêtes ne nous coûtent qu’un pommier, un châtaignier et un palmier.

Comme travail, j’ai pu faire 2 p. de socquettes pour Cricri, 1 paire de bas pour Françoise, 1 pull-Over, etc.

Février1943

Lundi 1er Février  (S. Ignace)

Que nous apportera ce m ois qui commence ? On peut se le demander avec anxiété devant les évènements qui se passent chaque jour sur la surface de ce monde bouleversé. Que Dieu nous garde ! Le bombardement de Morlaix, les aventures de Jégaden, la chute de la gigantesque machine infernale qui a semé des morceaux dans un rayon de plusieurs kilomètres, continuent à défrayer toutes les conversations de nos voisins et visiteurs. On a encore trouvé un autre moteur dans les garennes ; cela ferait donc 7 moteurs pour un seul appareil.

En allant chercher le pain, Henri, Cric et moi sommes retournés jeter un coup d’œil sur la prairie sinistrée. C’est terrifiant ! Nous n’avons pas pu approcher car des sentinelles empêchaient la circulation. Une cinquantaine de soldats s’occupaient à des recherches, au déblaiement. Ils désamorçaient et détruisaient les bombes. On en avait fait éclater plus de 100. Il paraît que c’étaient des bombes incendiaires.

Lettre de Riquet.

Mardi 2 Février  (Purification)

Les 6 sentinelles qui logent à Ker Languis ont dit qu’on avait tiré 7 cadavres des décombres mais qu’il devait y avoir une quinzaine d’aviateurs dans cette machine.

Henri et Cric s’embarquent pour Morlaix par le car du matin pensant logiquement que la douche anglaise avait dû refroidir l’entrain des gens du bourg et de la campagne pour les petites promenades à la ville. Ils trouvent assez facilement de la place mais, à part le paiement des factures de Preissac et Baron, ils ne peuvent rien faire. Tous les magasins sont fermés. Ils font alors les badauds et constatent beaucoup plus de dégâts qu’ils ne croyaient. La pauvre école maternelle de St Martin est rasée, le viaduc bien amoché, plusieurs maisons complètement effondrées. Le directeur du Crédit Lyonnais les reçoit sur la place devant les bureaux en réparation et leur montre des morceaux du caissier restés oubliés de ci de là. Un autre des employés a eu les 2 jambes coupées, une dactylo est sérieusement blessée, 4 autres employés sont malades de peur.

Mercredi 3 Février  (S. Blaise)

Pas de place hier pour noter que Louis a trouvé dans le potager, à 7 ou 8 mètres de la maison, une grosse pièce d’avion pesant 8 kilos. Elle a dû être projetée, car bien qu’il soit passé très près de nous, le bombardier n’est quand même pas venu là. Des Allemands viennent enlever une partie des pièces tombées chez nous. L’émotion parait se calmer un peu, sauf chez Annie, toujours surexcitée.

Incessant défilé de visites aujourd’hui, nous entendons beaucoup d’histoires et surtout beaucoup de bobards. Prigent, le père du petit Joseph que nous avions l’été dernier pour garder les vaches évacue Morlaix et me demande de reprendre son fils. Toutes les écoles sont licenciées pour un temps indéterminé.

Lettre d’Albert. Nos aventures ont été annoncées par la T.S.F. Je crains que mes Pierre s’inquiètent. Carte de Franz. Jeannick passe la journée à la maison. Malgré les dérangements j’avance mon tricot. J’en suis au 3e lé de ma jupe et j’ai commencé lundi soir une chemise américaine pour Pierre avec la laine détricotée. C’est clair et peut se faire dans la presque obscurité.

Jeudi 4 Février  (S. Gilbert)

Les allées et venues des clients et visiteurs m’empêchent de me tenir à un travail quelconque. Dans toute la matinée j’arrive seulement à baratter et à écrire 2 lettres (Albert et Kiki). Aussitôt après le déjeuner je pars au bourg pour faire envoyer un colis à Franz emportant d’ici un pot de beurre, 1 saucisson, 1kg de haricots, 1 paquet de tabac. Le Secours National y ajoute 2 paquets de biscuits, 2 paquets de sucre, 2 paquets de pâtes, 2 tablettes de chocolat, 1 paquet de tabac, 1 morceau de nougat de figues. Je fais quelques courses dans Plougasnou, plutôt sans succès. Les magasins ne sont pas fermés comme à Morlaix mais ils sont vides.

En rentrant, trouvé une carte de mon Pierre qui me réconforte l’âme. Il nous écrit de Draguignan, faisant une petite fugue pour se remettre en changeant d’air 3 ou 4 jours avant de reprendre son travail. Il nous dit aussi que la majeure partie des pommes de terre pourra être utilisée.

Vendredi 5 Février (Ste Agathe)

Hier soir, beaucoup d’avions et de tirs mais les combats n’étaient pas au-dessus de nous, sans être très lointains cependant. Nous les avons jugés, peut-être à tort, du côté de Lannion. Aujourd’hui, la sirène de Morlaix a mugi plusieurs fois, des vrombissements d’avions se sont faits entendre presque sans trêve, quelques coups de canon, des explosions dont on ne connaît pas la cause, l’annonce de l’effondrement du pont de Landivisiau, voici en résumé notre journal de guerre.

Pour le reste, journée calme. Courses le matin chez Eugénie et Maria Réguer pour le ravitaillement. J’en rapporte du sel, des œufs et des choux-fleurs. L’après-midi je vais avec Henri à Kermuster chercher du pain.

Carte de Paule. Tout va bien à Sisteron mais nos enfants songent à un poste dans l’Ouest. Je termine le 3e lé de ma jupe et tricote le soir à la chemise américaine de mon Pierre.

Samedi 6 Février (S. Amand)

Profitant de ce qu’Henri est parti le matin au bourg pour la boucherie, je fais un peu de ménage, de rangements et de comptes, puis je trie encore quelques haricots de semence, cherche des sacs pour les mettre. Enfin je commence le 4e et dernier lé de ma jupe.

Dans l’après-midi Paulette Goyau vient et je m’occupe de son pull-over. Je déteste travailler sur un ouvrage que je juge gâché mais comme elle en est fière je m’applique cependant de mon mieux pour commencer une manche. Nous l’invitons à goûter avec sa petite nièce ; elle n’accepte pas ; je puis donc vers 5hrs reprendre mes aiguilles et faire un petit bout de tricot avant la nuit.

Après le dîner, pendant que la lampe à acétylène se prolonge, je prends la chemise de Pierre mais n’avance pas beaucoup car la lumière s’éteint vite et nous ne voulons pas brûler trop de pétrole. On a dit à la Mairie que nous n’en toucherions probablement pas pour Janvier, ni Février et peut-être plus du tout.

Bombardements à 21hrs.

Dimanche 7 Février (S. Fidèle)

En nous dirigeant vers Plouezoc’h, à 7hrs moins ¼, nous essuyons un gros orage : éclairs, tonnerre, grêle. C’était sinistre. Nous arrivons quand même avec quelques minutes d’avance pour entendre la messe matinale. Boucherie : un rôti de veau ! Nous revenons par St Antoine avec Yvonne de Kermadec, revenue de Lorient. Cette ville, complètement incendiée, n’existe plus, les habitants l’ont évacuée et Morlaix, bien éprouvé, a rappelé son assistante sociale, très heureuse de rentrer. Mr Costa va mieux ; on espère le sauver malgré la grande commotion reçue.

Après-midi calme. Seule une visite de Paulette Goyau qui s’ennuie à Pen an Allée. J’écris à Mimi Prat et à Marie Aucher, je lis un peu, fais quelques rangs de tricot pour Pierre et le temps passe vite... Vers 20 heures, les avions et les canons recommencent leurs duos impressionnants. Cela dure jusqu’à 22hrs ½ et met la pauvre Annie bien mal à son aise.

Lundi 8 Février (S. Jean de Matha.)

Après les tripotages habituels, un drame dans la matinée occupe tout mon temps. Annie et Françoise sont enfermées dans leur appartement. Serrure cassée. Impossible de la démonter extérieurement. On passe par la fenêtre aux prisonnières divers instruments mais elles n’ont pas la force de s’en servir et s’affolent. Enfin, au moment où Louis allait escalader avec une échelle, la porte s’ouvre...

Après-midi qui aurait pu être fastueuse pour mes travaux si nous n’avions pas été dérangés par les visites qui se sont succédées de 13hrs ½ à 20hrs. La première fut Jopic Prigent, notre ex gardeur de vaches. Nous ne pouvons pas le prendre actuellement : interdiction des autorités allemandes, puis ce fut le tour de Jeannick qui emmène Cricri faire des courses avec elle et revient dîner à la maison. Ensuite Denise Pouliquen, Paulette qui nous apporte des moules et des oursins, Me Clec’h de l’école avec un chargement de sabots.

Mardi 9 Février  (Ste Apolline)

Il fait assez froid depuis dimanche. Pour la première fois de la saison on a vu un peu de glace le matin mais dans la journée le soleil réchauffait l’atmosphère et il nous semblait délicieux de ne plus voir tomber la pluie. Le temps parait devoir se  gâter à nouveau et je crains bien qu’il contrarie les projets de jardinage que nous commencions à former. Le nettoyage, l’épluchage et nos "fruits de la mer" se partagent ma matinée avec le dévidage de la laine que Cricri avait lavée hier.

Au repas de midi nous nous régalons des oursins. Après le déjeuner un peu de tricotage, puis Henri, Annie, Cric et moi nous nous mettons en route pour aller goûter à Kergouner, chez les Troadec. Là nous apprenons la mort de Mr Costa de Beauregard. Elle nous est confirmée par Me Braouezec chez qui nous allons ensuite chercher du pain.

Carte de Pierre. Lettres d’Albert, de Claude, de Monique. Reçu photos d’Arnaud.

Mercredi 10 Février  (Ste Scholastique)

Henri part vers Trodibon vers 10 heures avec la seule intention de déposer notre carte en témoignage de sympathie. Il est admis auprès de Mr Costa très calme sur un petit lit de camp dressé dans son bureau et reçu très cordialement par Mes Costa et de Kermadec qui se trouvaient là. L’enterrement aura lieu vendredi à 10hrs ½.

Je termine la chemise américaine de mon Pierre. Cricri me la lave avec un peu de "persil" qui me restait. Elle devient blanche et aussi offrable que si elle était faite avec de la laine neuve. Il faut être ingénieux et tirer partie de tout maintenant. Hélas ! nous n’avons pas été élevées à cette école, je suis bien inférieure à mes filles, plus débrouillardes, plus adroites, surtout Cricri grâce à l’enseignement de l’Institut familial et ménager.

Visite de Jeannick. Elle épluche avec Cricri et moi quelques betteraves avec lesquelles nous allons essayer de faire du sucre. Carte de Paul.

Jeudi 11 Février  (S. Adolphe)

La journée aurait été calme sans une mésaventure qui m’a beaucoup ennuyée. En voulant faire sécher plus vite le tricot de Pierre, je le brûle ou du moins je le roussis fortement. Par bonheur le mal était localisé et il me restait un peu de laine. Je défais donc la partie endommagée et la retricote.

Francine s’adjuge tout l’après-midi en congé ; nous avons donc son travail à faire ; Annie a Jean Charles pour lui scier du bois. Elle va à Corniou porter à Jeanne Cazoulat ce qu’elle veut lui faire faire. Je vais donc être libre de lui donner ensuite de l’ouvrage pour moi.

Le soir, au dîner, nous avons un plat de haricots de Chine. Ils sont trouvés délicieux ; j’en sèmerai donc. Temps plus que maussade du matin jusqu’au soir, petite pluie fine mais température plus douce.

Vendredi 12 Février (Ste Eulalie)

Toute la journée se passe en courses, en allées et venues très urgentes. Nous partons, Henri et moi, à 9hrs ½ pour assister aux service et enterrement du Cte Robert Costa de Beauregard. Cérémonie touchante par sa grandeur, sa simplicité et la sensation des regrets profonds, sincères que tous les assistants éprouvent. Ce défunt était réellement très aimé. Au cimetière 3 discours. Nous ne rentrons qu’à 2hrs ¼ pour déjeuner.

J’avale en hâte ma pitance, change mes souliers contre des sabots et vais chez les Réguer chercher les choux-fleurs commandés. Heureusement ils sont prêts et cette course est assez vite faite malgré le mauvais chemin. En revenant, préparé des bouteilles pour le vin qu’on doit nous distribuer demain. Je les porte avec Henri chez Eugénie. Nous sommes obligés de faire 2 voyages. Et nous n’avons terminé cette corvée que peu d’instant avant le dîner.

A  l’enterrement vu les Kermadec et H. de Preissac, bavardé longuement avec ce dernier en attendant le convoi.

Samedi 13 Février (S. Lézin)

Henri et Cricri partent ensemble de bonne heure ; le premier va faire le ravitaillement en boucherie et une déclaration d’auto à la mairie tandis que notre fille se rend chez La Cave La Plane pour conférer avec Nédellec de choses concernant les œuvres du Secours national. Pendant ce temps, Annie et moi allons à Kermuster. La serrure est heureusement réparée car c’était un sujet d’inquiétude et de nervosité pour ma belle-fille. Elle envoie un colis de 30 œufs à sa mère et s’informe chez Tousse de cabanes à lapins. Il ne peut pas lui en faire mais indique un menuisier de Guimaëc très au courant de ce travail. Nous rapportons du pain.

Après-midi bien calme. Je commence une paire de gants en laine blanche pour ma fille. Quelques minutes avant 20hrs les avions commencent leurs rondes sur nos têtes accompagnées de la grosse musique de la D.C.A. Cela dure jusqu’à 23hrs ½. Annie, Françoise et Wicktorya n’osent pas aller se coucher. Il parait qu’on a abattu 2 avions mais ils ne sont pas tombés tout près.

Dimanche 14 Février (S. Valentin)

La chute des avions d’hier soir nous est confirmée de quatre coins différents : les gens de Kermuster, Toudic, les Charles, les Yves Salaün ont vu tomber un chasseur en flammes. Naturellement c’est horrible et je ne me réjouis pas de cette fin tragique mais tout au fond de mon âme je ne puis m’empêcher de penser que ce chasseur a bien cherché la mort. Il a tourné, plané au-dessus de nos têtes pendant plus de 2 heures malgré les obus qui volaient autour de lui. Il en était obsédant. Nous avons entendu quand il a été touché mais nous ne sommes pas sortis pour voir.

Messe à Kermuster. Francine ne parait pas de la journée. C’était bien son jour de congé mais habituellement elle vient préparer le petit déjeuner pendant que nous sommes à la messe. Notre journée se passe donc en cuisine et ménage. Je puis seulement écrire aux Pierre, à Claude et à Monique. Visite du petit Jospic Prigent qui a le cafard et voudrait bien venir à la maison.

Lundi 15 Février (S. Faustin)

Une nouvelle mésaventure détruit tout mon travail de la journée. J’étais bien contente lorsque vers 18hrs j’ai donné à Cricri sa paire de gants que je venais d’achever ; elle les essaie... Horreur ! La main gauche avait tous les doigts moins le pouce tricoté à l’envers. Il a fallu les défaire. Certes, j’ai des excuses, à tout moment je suis dérangée étant obligée de travailler dans l’unique pièce chauffée : la cuisine, où tout le monde se tient, où les gens du dehors entrent comme dans un moulin ; de plus j’ai une certaine malchance mais je dois convenir aussi que, depuis ma crise cardiaque de novembre 1941, je ne suis plus la même, je me sens très diminuée et plus capable de grand’chose. L’esprit a beaucoup faibli en même temps que les sens s’atrophiaient.

Agitation vers 5hrs de l’après-midi. On ne sait pas au juste ce qui se passe : canons, mitrailleuses. Les uns voient tomber un avion en flamme, les autres descendre un parachutiste. Cricri et Me Martin courent les garennes pour s’emparer de ce dernier et faire ainsi libérer leurs prisonniers.

Mardi 16 Février  (Ste Julienne)

Un vent violent qui souffle du nord sèche un peu le marécage dans lequel nous vivons depuis deux mois. Il est à craindre que la pluie revienne et que tout soit à recommencer. Ce climat est réellement trop humide ! Louis profite de cette légère amélioration du terrain pour labourer avec la seule pauvre vieille Mignonne un coin de notre potager destiné à recevoir les oignons, les échalotes et l’ail.

Henri et moi allons à Kermuster porter le beurre de la réquisition et chercher du pain. Cricri fait ses premiers fars d’après la recette de Paule et les réussit très bien. On les mange au goûter car nous avions invité les Troadec de Kergouner. Nous retenons aussi Me Martin. Les "tapettes" marchent.

J’écris à Albert et lui envoie quelques tickets. Son colis de 3 douz. d’œufs a du partir ce matin. Lettres de Franz. Lettre de Kiki. Je répare ma bêtise d’hier au tricot et termine les gants de Cric. J’en recommence même une deuxième paire. Le soir, après dîner, deux heures de chambard militaire.

Mercredi 17 Février  (S. Théodule)

Il faut avouer que nous habitons une zone où la vie est agitée. Les avions nous survolent constamment et les tirs de barrage donnent des émotions contre lesquels les gens réagissent plus ou moins bien. En général, ils s’y sont habitués. Dans notre entourage immédiat il n’y a guère qu’Annie à ne pas en avoir pris son parti, elle en est presque plus troublée qu’au début.

Malgré nos aventures de guerre qui se renouvellent chaque jour à des heures diurnes ou nocturnes très variées, la vie continue aussi normale que possible. Le temps s’est maintenu et nous profitons du soleil pour sortir tous dans la matinée. Henri va voir les Gaouyer, Annie et Françoise vont à Corniou chez leur couturière, Cric et moi allons chez Bellec de Kermuster qui a du abattre une jeune vache et qui en fait débiter la viande par Louis Cornaland. Nous rapportons une belle langue pour 40frs, à peu près moitié du prix que j’aurais du payer à Loisel.

Dans l’après-midi, mon mari et ma belle fille vont à Kerprigent. Louis travaille au jardin, je tricote.

Jeudi 18 Février  (S. Siméon)

Journée de casse. Une jolie théière à laquelle je tenais est brisée le matin par les chats en folie qui courent les uns après les autres sur les meubles et même dans les armoires. Henri casse le soir le globe de sa lampe acétylène. Ces malheurs ne seraient que de petits ennuis en temps normal mais étant données les difficultés, même les impossibilités de remplacement à l’heure actuelle, ce sont des catastrophes. Enfin prenons-en notre parti puisqu’il n’y a que cela à faire.

Yvonne Féat s’amène le matin, sans être attendue ou plutôt étant attendue depuis 3 semaines. Elle fait une lessive. La préparation du linge, celle d’un colis pour Franz, les choses quotidiennes du ménage occupent la matinée. Annie et Cricri partent à Plougasnou après le déjeuner me laissant la garde de Françoise. Je puis quand même terminer la 2e paire de gants blancs au tricot.

Visites de Mr Charles de Kergrist, de Me Martin, de Me Goyau. Henri écrit à Paul et à Mad de Favols. Le soir on vient chercher Cricri pour faire une piqûre à une jument  plus loin qu’à Le Mouster.

Vendredi 19 Février (S. Gabin)

Hier, Annie a envoyé un gros colis à son mari, emportant d’ici des haricots, du lard, du beurre 2 paquets de tabac et ayant trouvé bien des bonnes choses au Secours national que nous bénissons de tout cœur. Les étiquettes sont réduites maintenant comme la correspondance, nous n’en avons plus que 2 par mois ; il faut donc chaque fois envoyer le double de provisions et si nous n’avions pas l’aide précieuse de l’Oeuvre, nous ne pourrions jamais donner à notre prisonnier une amélioration de régime.

Avant même d’être levée Cricri était demandée à Kergouner, chez Lucien, pour une jument malade. Les vétérinaires appelés ne viennent pas et elle y reste presque toute la journée. Annie et moi allons au service de Mr Costa. Vu plusieurs personnes de connaissance, fait des courses, été payer les derniers haricots Gaouyer, rentrées déjeuner.

Visite de Jeannick ; je lui donne un peu d’orge et de blé à griller, de la salade et la reconduis chez elle. Eté ensuite prendre mes 10liv de choux-fleurs chez les Réguer. Le soir, tricoté un peu. Les avions ne viennent pas.

Samedi 20 Février (S. Sylvain)

Hier, sans doute pour célébrer l’anniversaire de la grande maladie d’Isis, Louis la mise quelques minutes à la charrue pour aider Mignonne dans le jardin. Notre pauvre bête paraissait contente mais était quand même assez lamentable. Cricri a de nouveaux clients pour ses aiguilles à piqûre : la jument des Troadec et Jeannette Pouliquen atteinte d’une typhoïde très grave.

Dimanche 21 Février (Septuagésime)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Vu Yvonne de K., Tatou a la jaunisse. Matinée fraîche mais temps splendide. Annie va à la grand’messe, je garde Françoise pendant que Cric fait la tournée de ses malades. Heureusement Francine est de service car ma petite fille se montre assez exigeante ; il faut lui montrer des images, raconter des histoires, jouer avec elle, et j’aurais eu du mal à faire la cuisine si je m’étais trouvée toute seule.

La température remonte rapidement et dans l’après-midi, au soleil, il fait très bon ; j’ai même trop chaud en continuant un peu le sarclage des choux. Cricri court toute la journée pour ses malades, gens et bêtes. Henri et moi allons faire visite à Me Féat. J’écris à Kiki. Je tricote un peu. Mon 4e lé de jupe est commencé depuis longtemps déjà et n’a encore que 25cm de hauteur à peu près et je commence à désespérer d’avoir mon tailleur pour Pâques. C’est un peu de ma faute aussi ; je l’abandonne pour d’autres ouvrages. Je me suis commencée une paire de gants pendant que j’en connais la marche.

Lundi 22 Février (Ste Isabelle)

Louis est malade, pas grièvement je l’espère, sans doute la grippe qui en ce moment sévit dans notre coin. Comme il reste au lit, chez lui, son ouvrage tombe sur les bras de la pauvre Cric, laquelle se trouvait déjà surchargée par ses malades de Kergouner et Jeannette Pouliquen. Je l’aide donc comme je peux. Baratté le matin et dans l’après-midi c’est moi qui vais prendre des nouvelles chez les Troadec après la visite du docteur. Le petit Adolphe est bien mal en point mais pas dans un état désespéré comme le dit sa mère devant lui.

Je commence la plantation des échalotes. Je suis interrompue par la visite d’adieux de Jeannick qui part demain matin pour Paris, vient chercher du beurre et nous apporte sa photographie de noces.

Au courrier lettres d’Albert, de Marie Mayé et le journal. De bonnes nouvelles : la ligne de démarcation sera supprimée le 1er Mars, mon cher beau-frère s’occupe de Franz, les œufs sont arrivés en bon état.

Mardi 23 Février  (S. Florent)

Nous sommes bien heureux de penser que maintenant nous n’aurons plus cette terrible barrière entre nos chers Pierre, notre frère Paul et nous. Quel soulagement bien que nous sachions qu’ils ne peuvent pénétrer dans notre zone interdite. Nous pouvons aller les voir et correspondre librement avec eux.

Louis est encore absent, ce qui complique notre vie. Cricri n’arrête pas du matin jusqu’au soir très tard. Madame Martin vient l’aider à faire les écuries et les étables. Elle et ses enfants goûtent avec nous. Françoise s’est prise d’amitié pour les petits Martin et joue avec eux.

Le matin je vais avec Henri à Kermuster porter le beurre de réquisition et chercher du pain. Le reste de mon temps est partagé entre la correspondance (écrit à Kiki et à Franz), la plantation d’échalotes, du sarclage et le soir, après le dîner, un peu de tricot.

Les femmes de Kerbaskiou viennent chercher la génisse de Domino.

Mercredi 24 Février  (S. Mathias)

Domino prend le taureau. Cricri fait le travail de Louis seulement le matin car il revient dans l’après-midi, bien enrhumé mais sans fièvre. Les autres malades vont mieux ; on peut même les considérer comme sauver à moins de rechutes ou d’accidents. Malheureusement Jeannette Pouliquen ne retrouve pas la raison. A la grande agitation des 10 derniers jours succèdent l’abattement et le mutisme. Et quand on lui arrache un mot il est toujours aussi fou.

Annie va le matin à Plougasnou, me laissant Françoise. En gardant ma petite fille, je prépare les semences d’ail ; j’en donne aussi à Me Martin. L’après-midi, je plante ces gousses, 5 planches de 80. Si cela réussit nous serons largement pourvus. Je termine le sarclage des choux. Il fait assez frais mais très beau temps.

Une lettre d’Albert nous apprend la mort de Mr Choquet, le père de Germaine

Jeudi 25 Février  (S. Léandre)

Alain nous fait la surprise de s’amener le matin. Il passe la journée à tailler les arbres fruitiers, les rosiers, les hortensias. J’achève la plantation des échalotes. Il fait beau temps et j’aurais aimé travailler davantage au jardin mais j’ai beaucoup de dérangements. D’abord j’ai 3 lettres de condoléances à écrire pour la mort de Mr Choquet, ensuite Me Goyau vient prendre une leçon de tricot, enfin Madame Martin nous invite à goûter. C’est tout un repas qu’elle nous offre et auquel nous faisons honneur : veau froid avec vin blanc, café a lait avec gâteau brioche, beurre, confitures, ensuite crêpes avec une excellente crème au chocolat.

Henri va au bourg pour le renouvellement de nos cartes d’alimentation. A 18 heures le facteur m’apporte une carte de Kiki par laquelle je voie qu’elle a dû être opérée le matin même mais sans aucune indication du lieu ; je suis très inquiète.

Vendredi 26 Février (S. Nestor)

Aucune nouvelle de Kiki ; c’était plutôt bon signe mais je reste cependant très anxieuse. Henri va le matin prendre mon billet pour Paris. Il ne peut l’obtenir que dans le train de lundi matin. Cricri termine sa 2e série de piqûres chez les Pouliquen. Jeannette n’a presque plus de fièvre mais a toujours l’esprit égaré.

On nous réquisitionne 250kgs de paille, ce qui est un gros ennui. D’abord nous n’en avions même pas assez pour les besoins de la ferme. Ensuite il faut livrer à Morlaix et Isis ne peut marcher.

Je vais avec Françoise aux choux-fleurs. Travaillé un peu au jardin. Eté chez Eugénie chercher le pétrole, le savon et la moitié de notre vin de février. Mangé du poisson et des moules apportés par Mr Boubennec. A s’en souvenir pour envoyer à Térénez un peu de beurre quand nous en aurons.

Samedi 27 Février (Ste Honorine)

Francine s’adjuge un congé et ne nous arrive qu’à 18 heures, ce qui nous oblige à faire son ouvrage au lieu de s’occuper des nôtres. Je puis cependant aller à Kermuster le matin. Nous y prenons chez Le Saux un seau de ferme pour lequel nous avions obtenu un bon et nous rapportons du pain. Henri va au bourg mais rapporte à peine une livre de viande pour la semaine de 8 personnes.

Dans l’après-midi je vais chez Me Jégaden du Vur pour lui rendre 3 livres ½ de lard empruntées pour notre battage 1941. Très ancienne dette qui me pesait sur la conscience mais que je n’avais pu acquitter plus tôt n’ayant jamais eu la quantité de lard qu’on m’avait fourni. Nous n’avions tué que des porcs trop jeunes en chair et non en graisse. Chez les Oléron j’achète 5 livres de haricots noirs.

Annie reçoit une lettre de sa mère lui donnant d’aussi bonnes nouvelles que possible de Kiki.

Dimanche 28 Février (Sexagésime)

Henri, Cric et moi allons à la messe de 8hrs ½ à Kermuster, Annie et Wicktorya s’en vont assister à la grand’messe de Plouezoc’h. Francine est de sortie, régulièrement cette fois. A cause de mes préparatifs de départ, je suis obligée de laisser ma pauvre fille se débrouiller presque toute seule pour toutes les corvées ménagères de ce jour.

Je n’emporte pas de linge ni de vêtements, juste ce que j’aurai sur le corps, mes valises sont remplies de provisions alimentaires pour la table hospitalière à laquelle je m’assierai. Elles sont terminées à 4hrs. Henri et moi nous les portons à Kermuster. Ensuite préparatifs du dîner, repas, vaisselle ; je fais un peu de toilette pour aller plus vite à m’habiller demain et j’écris ces lignes pendants qu’avions allemands et anglais se font une guerre bruyante au-dessus de nos têtes.

Notes de Février

Ce mois fut marqué surtout par une grande activité aérienne, en ce qui concerne notre petit coin. Nous ne savons pas bien ce qui se passe ailleurs. Les Allemands ont avoué la perte de Stalingrad mais ne paraissent pas découragés par cet échec. La ligne de démarcation sera supprimée demain, ce qui amènera je l’espère une amélioration pour le ravitaillement mais les inspections, les réquisitions deviennent plus dures.

Il faut avouer que les manques à la discipline sont très nombreux ; tout le monde fraude plus ou moins et certaines infractions aux lois en ce moment sont de vrais crimes. Où allons-nous ? Nos gouvernants eux-mêmes, malgré le désir qu’ils ont de maintenir à hauteur le moral des Français nous annoncent la famine et autres calamités.

Mars 1943

Lundi 1er Mars (S. Aubin)

Henri et moi quittons le Mesgouëz à 7 heures du matin au très petit jour et c’est avec raison car nous ne sommes à Kermuster que quelques minutes avant l’arrivée du car qui, le lundi, est toujours en avance, paraît-il. Chose à noter.

Bon voyage malgré une grande affluence de voyageurs. J’entends exprimer dans mon compartiment les opinions les plus diverses ; il y a des gens de toutes les classes de la société dans cette voiture de 3e classe. Je garde mes idées pour moi. D’ailleurs, bien installée dans mon coin, je crochète, lis, fais la dînette tout à mon aise.

A la gare, trouvé le cher bon Albert qui m’emmène chez lui et m’y installe malgré les complications domestiques. Madame Choquet a déjà été recueillie par Germaine et occupe le lit d’Albert. Comme je prends le divan du bureau, mon pauvre beau-frère s’en va coucher dans la chambre de la terrasse. La bonne est malade. Blessée à la jambe elle doit être absente une dizaine de jours.

Mardi 2 Mars  (S. Simplice)

Nous sommes quatre à passer dans le cabinet de toilette les uns après les autres. On décrète que je dois me reposer du voyage et on me donne pour ce jour le dernier numéro. Pour me faire prendre patience, Michèle m’apporte un livre : le Récif de Corail par Jean Martet. J’écris aussi au Mesgouëz. Je me lève donc tard. Je vais faire une prière à l’église, mettre une lettre à la poste et gagne Boulogne. J’y déjeune avenue J.B. Clément. Le déjeuner est bon et copieux : pâté, bœuf bourguignon, purée de pommes de terre, fromage de Roquefort, confitures, café. Je pars presque de suite pour aller à la clinique, 95 Bd Arago, voir Marguerite. Elle a les visites de Linette Ourseire et de Me Pernot. Je me sens très fatiguée et m’évanouis presque. Ma sœur est bien installée, ravie de ses docteurs mais à demi satisfaite de ses infirmières.

Retour rue Las Cases. Dîner fait par Albert et Michèle. Pierre Payen monte faire les parties d’échecs quotidiennes.

Mercredi 3 Mars (Ste Cunégonde)

Avant de me lever, j’écris au Mesgouëz et à Sisteron, puis je fais ma toilette, mon petit ménage ; je passe à l’église, à la poste, vais au Bon Marché et chez Lucas. Je ne trouve qu’une très faible partie de ce que je cherchais mais c’est déjà un commencement et je désire rapporter aux pauvres de là-bas ce qu’ils m’ont demandé.

Revenue déjeuner rue Las Cases, je reste un peu auprès de Germaine après le repas, je crochète en écoutant le concert de la T.S.F. Ensuite je repasse au Bon Marché où on m’avait fait espérer du papier à lettres mais je suis encore bredouille car les quelques feuilles qui étaient arrivées avaient été distribuées en moins de cinq minutes.

Je reste toute la fin de l’après-midi à la clinique. Marguerite est un peu fiévreuse. Elle a les visites de Linette et de Freddy. Rue Las Cases je trouve Melle Petitjean. Soirée habituelle avec Pierre Payen.

Jeudi 4 Mars (S. Casimir)

Levée plus tôt, je pars d’assez bonne heure pour Boulogne. 1ère étape : la poste où je reprends le livret de Légion d’Honneur déposé par Henri. On me le rend sans formalité, ni difficultés. Ensuite je vais au Crédit Lyonnais toucher un chèque ; je gagne la Chaussée du Pont où je constate le vide de notre armoire à linge. Ce nouveau cambriolage me navre, me rend malade.

Je déjeune grand’rue et retourne chez moi où je continue à rassembler les affaires qui seront emportées au Mesgouëz. Je manque de courage et suis si désagréablement impressionnée dans mon appartement que je le quitte assez tôt pour rentrer rue Las Cases. J’apprends que Madame Choquet est repartie chez elle. Je lis un peu en attendant le dîner après lequel la soirée est celle de tous les jours. On ne se couche jamais avant 23 heures.

Vendredi 5 Mars (S. Adrien)

Une prière à l’église Ste Clotilde est mon premier acte extérieur. Ensuite je prends un bain dans l’établissement voisin, puis je vais Avenue de la République chercher le globe de lampe à acétylène demandé par Henri.

En rentrant je trouve des lettres de mon mari, de Pierre et de Paul. Nous déjeunons. J’ai rapporté quelques gâteaux trouvés sur ma route. Ils nous font plaisir bien que les pâtes en soient dures et sans goût. J’écris à ma fille, raccommode une chemise d’Albert, vais au Bon Marché et gagne le boulevard Arago où je passe 3 heures auprès de l’opérée un peu mieux qu’hier.

Rentrée vers 7hrs rue Las Cases, je bavarde avec Germaine. Elle  me donne à lire un livre : le Sermon sur la Montagne par Sédir. C’est très beau mais certains points me paraissent un peu orthodoxes.

Samedi 6 Mars (Ste Colette)

Bretonne prend le taureau.

Comme hier je commence par une visite au Bon Dieu. C’est doux d’être à proximité d’une église ; j’en profite. De là je vais à la poste, au Bon Marché et chez Lucas avant de prendre le métro d’Auteuil. Comme d’habitude je traverse le Bois de Boulogne à pied ; il fait un temps charmant et j’arrive avenue J.B. Clément une bonne heure avant les François Prat qui quittent leurs bureaux à midi ½ seulement le samedi. Fais la connaissance de ma nouvelle nièce : Elisabeth. Elle est moins jolie mais beaucoup plus gentille et sympathique que je ne me l’imaginais d’après ses photos et les on-dit. Rien d’une princesse lointaine ; une jeunesse souriante.

Olivier est de passage à Paris. On l’espérait un peu, il ne vient pas. Visite aux Deux pour leur parler de mon cambriolage. Je vais prendre mon billet de retour à la gare Montparnasse et ne l’obtiens que pour le dimanche 14.

Dimanche 7 Mars (Quinquagésime)

Messe de huit heures à Ste Clotilde pendant que tout le monde sommeille encore dans l’appartement. Petit déjeuner, ménage, je vais acheter des gâteaux chez Rollet, puis je cuisine. On m’a demandé des haricots noirs à l’étouffée. J’y mets lard et saucisson apportés du Mesgouëz. Ces provisions nous font deux repas auxquels nous mangeons plantureusement, en nous régalant, tous les 4.

Après le déjeuner, concert par Radio Paris qui fait entendre Faust. Après le 1er acte, je m’arrache avec peine à cette audition pour aller voir Kiki ; je reste auprès d’elle de 3hrs ½ à 6hrs ½. Comme visite bd Arago à noter celles d’Alice Faure et de Me mercier.

Ce sont les fiançailles de Jean Colombier. Michèle va au goûter avec les Payen. Le mariage aura lieu sans tarder, parait-il, à cause de la santé de Me Colombier qui est condamnée par un cancer dans les intestins.

Lundi 8 Mars (Ste Véronique)

1er acte de ce jour, une lettre au Mesgouëz. Ma pensée va constamment vers ceux de là-bas, non que je m’imagine leur être indispensable mais parce que je m’inquiète du surcroît d’ouvrage que mon absence fait peser sur eux et que j’ai des remords en menant une vie plus oisive et douce que la leur.

Après mon petit ménage quotidien je quitte la rue Las Cases. Prière à l’église avant de prendre la route de Boulogne. Rencontré Me Violet très amaigrie et Mademoiselle Mansoud. Je passe tout mon temps Chaussée du Pont, y déjeune très frugalement mais avec suffisance. Rien de plus lamentable que cet appartement abandonné depuis 4 ans. Tout y est sale, couvert de poussière. De plus la salle à manger est encombrée de meubles et de malles appartenant aux Sandrin.

Je rentre tard. Albert s’inquiétait. A 10hrs ½ canon de la défense. Autre alerte dans la nuit. L’appartement est secoué. Reçu lettres d’Henri, de Pierre, de Mimi Strybos.

Mardi 9 Mars  (Mardi Gras)

Ce n’est qu’au lit le matin que je puis faire ma correspondance car dès que j’ai mis les pieds à terre je ne m’arrête plus. J’écris donc au Mesgouëz et à Sisteron avant de me lever.

Matinée agréable : Bazar de l’Hôtel de Ville, les quais, la Samaritaine. Paris est délicieux par ce matin printanier, je flânerais volontiers. Malheureusement je ne trouve pas les objets cherchés.

Déjeuner rue Las Cases. Ensuite Bon Marché et clinique. Les médecins ont décidé que Marguerite rentrera vendredi chez elle. On voulait la renvoyer jeudi et c’est avec peine qu’elle a obtenu un sursis de 24 heures. Mes projets de départ se trouvent changés. Je resterai jusqu’à dimanche soir pour l’installer.

Nouvelles alertes dans la soirée et la nuit. Le canon tonne si fort que je ne peux pas dormir mais personne ne bouge.

Mercredi 10 Mars (Cendres)

La bonne des Albert revient guérie, la vie sera moins compliquée pour eux. Je ne sais comment ils auraient pu s’en tirer, Michèle rentrant en classe vendredi matin. Le masseur de Germaine un aveugle, nous donne des renseignements sur le bombardement de Rennes. Il les tient d’un Ingénieur des Chemins de fer. Cela fut grave et a causé beaucoup de victimes. La voie est coupée en 2 endroits.

Je vais au Bon Marché puis à Boulogne. Là, je trouve Henriette malade. Elle est debout et m’a préparé un déjeuner auquel elle ne touche pas, se contentant d’une tasse de café au lait. J’écris à ses filles. Courses dans Boulogne : achat de chaussures, de sinapismes pour Henriette. Courte station Chaussée du Pont. Visites aux dames Dupuis qui sont absentes de chez elles, l’une et l’autre, ce qui me navre.

J’assiste au Salut dans l’église de Boulogne. C’est le seul office que j’entends ce Mercredi des Cendres. Retour rue Las Cases. Germaine me donne  lire une longue lettre qu’elle vient de recevoir de Pierre pour la mort de son père.

Jeudi 11 Mars (S. Euloge)

Lever, toilette, ménage, petit déjeuner, prière à l’église, tout se fait maintenant avec régularité et ponctualité ; j’ai pris mes habitudes presque mes manies rue Las Cases que je vais quitter demain. Le reste de la matinée s’écoule sur la rive droite. Je vais dans de nouveaux magasins pour essayer d’y trouver les objets qui ont résisté à mes recherches jusqu’à présent. Donc exploré les Galeries Lafayette, le Printemps et les Trois Quartiers. Je vais aussi à Jeux d’Aiguilles et à la Ville de Nancy. Traversé les Tuileries. Temps exquis. Que de souvenirs d’enfance me reviennent dans ce jardin !

Après le déjeuner rue Las Cases je vais à Passy. Hélas ! sonné en vain à la porte de ma chère Mimi. J’achève la journée auprès de Marguerite. A mon retour rue Las Cases il est 7hrs et la radio donne le compte-rendu des cérémonies de Rennes le matin, devant les 257 cercueils. Discours de l’Archevêque et du représentant du Maréchal.

Vendredi 12 Mars (S. Pol, év.)

Le canon a encore tonné cette nuit. Je quitte la rue Las Cases d’assez bonne heure afin de pouvoir encore passer au Bon Marché et aller chez un marchand de couleurs de la rue du Cherche Midi qui m’a promis de l’alun. Je vais au Crédit Lyonnais faire et toucher un chèque pour régler la clinique de Kiki. Je passe au Marché. Il est lamentable. Visite Grand’rue où je trouve Henriette assez malade mais ses enfants François sont auprès d’elle et Claude est attendue le lendemain. Je déjeune comme je peux Chaussée du Pont où je fais quelques rangements et prépare un colis.

A 4hrs je suis rue Lemoine comme c’était convenu. Madame Pernot est aussi exacte au rendez-vous, Marguerite se fait attendre un peu. Je l’installe, la fais dîner et vais coucher Chaussée du Pont.

Lettre d’Harteweld qui annonce qu’on l’opère d’une hernie dans une clinique de Courbevoie, 12 rue de la Montagne. Lettre de mon Pierrot.

Samedi 13 Mars (Ste Euphrasie)

Cette nuit que je redoutais un peu s’est bien passée, sans visite de cambrioleurs et sans bombardements. J’ai même dormi beaucoup plus que d’habitude ayant presque fait le tour du cadran dans mon lit. Je grignote un morceau de pain et vais faire le petit déjeuner de Kiki chez laquelle je suis avant 8 heures. Puis je fais des courses pour son ravitaillement. Longues séances à la Mairie devant divers guichets pour lui obtenir un régime de suralimentation. J’obtiens des tickets supplémentaires de viande, de pain et de matières grasses.

Je vais aux nouvelles, avenue J.B. Clément. Il y a un mieux sensible. Après avoir déjeuné avec Marguerite, je vais prendre mon colis Chaussée du Pont et le porte gare Montparnasse, enregistrement ; les trains vont remarcher mais il n’y en aura plus qu’un en 24 heures, de nuit.

Au retour, je me confesse, vais voir Claude Chiny qui vient d’arriver près de sa mère. Chez Kiki je trouve Mimi Strybos bien souffrante elle-même.

Dimanche 14 Mars (Quadragésime)

Messe de 8 heures. Communion. Courses pour le ravitaillement. Les résultats en sont piteux parce que je ne suis inscrite nulle part. J’obtiens cependant 100grs de beurre chez Cormier, une demi-livre de pâtes dans une autre épicerie, un velouté Heudebert dans une troisième. Je prends un pot de confitures chez moi et porte ces maigres provisions à Kiki ; c’est peu mais, pour une personne seule, c’est déjà bien appréciable. D’ailleurs je sais qu’on lui apportera de plusieurs côtés.

Je n’avais encore rien cuisiné rue Lemoine que la bonne Madame Calloingre arrivait avec une grosse soupe toute chaude et une bonne tranche de poisson. Visite du petit ménage Jollivet. Je perds un temps fou avec les manies de Kiki. A 3hrs je vais faire mes adieux Gd Rue. On m’y avait invité à déjeuner mais naturellement le repas était terminé. On m’a gardé une part de quiche lorraine.

Retour Chaussée du Pont prendre mes bagages ; été m’embarquer à St Cloud ; pris nouvelles Paul Payen qui a 40° de fièvre ; dîner. Albert et Pierre Payen me conduisent à la gare.

Lundi 15 Mars (S. Zacharie)

Mon train a 3 heures de retard et je me demandais comment je pourrais m’en tirer quand j’ai eu la grande surprise de reconnaître mon mari à la sortie de la gare. C’est bien gentil de sa part d’être venu m’attendre au débarquement. Avec lui cela marche très bien, nous pouvons descendre mes valises et sacs jusqu’au bas de la ville où nous trouvons le car Hammonou. A midi ½ nous sommes à Kermuster et vers 1 heure au Mesgouëz où je déjeune de bon appétit.

Quelques tristes nouvelles m’y attendent : 1°, la mort du petit Adolphe Troadec qui était un gentil bonhomme de 9 ans ½, très sympathique par sa misère, puis celle de la folie complète de la pauvre Jeannette Pouliquen, l’avortement de Brück, les difficultés en tous genres, les animosités des uns contre les autres. Et comme je suis vaseuse au dernier degré, toutes ces choses prennent des dimensions exagérées pour moi.

Mardi 16 Mars  (S. Cyriaque)

Mouchette prend le taureau.

Un peu moins abrutie qu’hier, je recommence à me refaire à la vie d’ici bien différente de celle de là-bas. Pour certaines choses je m’y sens mieux. D’abord je suis revivifiée par l’air, ensuite j’éprouve une sorte de sécurité en étant entourée des plus proches miens ; je ne m’inquiète plus d’eux puisque je partage leur sort maintenant et c’est une bonne détente de l’esprit ; enfin je n’ai plus le remord de prendre pour me substanter sur les très maigres parts des gens de là-bas. Par contre le bagage de souci et de travail qu’il faut porter sera plus lourd et rendu plus pénible par des nervosités, des mauvaises humeurs. Enfin, que Dieu m’aide et me donne la paix de l’âme pour faire œuvre utile.

Eté le matin faire visite de condoléances à Kergouner puis été chercher le pain. Nous apprenons de nouveaux bombardements sur la ligne : au Mans et à St Brieuc. J’ai eu de la chance. J’écris aux Pierre, à Mimi Strybos, à Me Dupuis, à Albert. Après-midi, gardé Françoise en tricotant.

Mercredi 17 Mars (S. Patrice)

La journée débute mal. En tirant de la paille, Wicktorya s’envoie de la poussière et des débris dans les yeux. Elle ne consent pas à se faire laver et soigner par Cric et reste toute la journée à pleurer avec un bandeau sur les yeux. Et le soir elle va se coucher sans dîner.

J’écris à Claude Chiny, à Valentine, à Me Maudet, puis je fais un tour d’inspection au jardin. J’en reviens assez ennuyée ; tout me parait sale, envahi par les mauvaises herbes ; les planches où j’avais mis des échalotes et de l’ail ont été abîmées par des animaux, chèvre ou chats. Je répare comme je puis. Il y aura sans doute quelques manques.

Après le déjeuner je jardine encore, bêchant un petit coin de terre pour y semer le plus tôt possible quelques graines. Annie, de son côté, se met aussi à ses travaux agricoles et je garde Françoise qui est très enrhumée dans la petite pièce chauffée où elle joue sagement avec Nicole Martin.

Jeudi 18 Mars (S. Alexandre)

Les yeux de Wicktorya s’ouvrent... mais seulement vers 10 heures, alors que tout son travail fut fait par Cricri. Nous sommes tout de même satisfaits que ce petit accident ait été de courte durée et sans suites fâcheuses. Je vais le matin chez les Salaün chercher quelqu’un pour étendre du fumier à Kerdini, puis chez les Cazoulat, à Corniou, demander si Marcel pourrait nous arranger une boiserie de fenêtre. Cricri est redemandée chez les Pouliquen pour une nouvelle série de piqûres à la pauvre Jeannette ; on vient aussi la chercher pour mettre des ventouses à Soizic Troadec. En allant à Kergouner, j’entre dans un marécage.

A part ces petites allées et venues, la maison fut assez tranquille aujourd’hui et j’ai pu tricoter un assez bon morceau de mon 4e lé de jupe. Henri va au bourg faire faire l’envoi d’un colis à Franz. Colis offert par la kermesse.

Vendredi 19 Mars (S. Joseph)

Une de nos petites génisses est trouvée morte dans l’étable ce matin. Elle végétait depuis le commencement de l’hiver, et, à mon retour, je l’avais trouvée bien malade. Ce ne fut donc pas une surprise mais un gros ennui tout de même. Cette bête avait déjà un peu plus d’un an.

Fête de St Joseph, patron du Mesgouëz. Je le prie de nous accorder sa protection et lui demande aussi ses faveurs pour notre cher Albert. Ecrit aux Sandrin-Drouineau pour les féliciter de la naissance d’une petite Monique, le 6e bébé, évènement qui a dû arriver dans les premiers jours de ce mois et que j’avais appris à Boulogne. Ecris aussi aux Jean Lacan qui marient une de leurs filles.

Le matin nous allons à Kermuster chercher un colis et du pain. Je défais mon paquet, distribue une partie du contenu, range les reste, lave des bouteilles, vais chez Eugénie, tricote un peu. Cric a ses visites aux malades et son ouvrage de ferme. Madame Goyau vient étendre du fumier.

Samedi 20 Mars (S. Joaquim)

Quimper donne son veau à l’improviste vers 7hrs ½ du matin. C’est un petit taureau. Louis est absent toute la journée car c’est le mariage de son frère Tanguy avec la petit bonne de Cornaland. Le jeune ménage va devenir gardien de la propriété Baudet à Trégastel.

Henri ne rapporte pas un gramme de viande. Il parait que Plougasnou est puni pour son peu d’empressement à fournir au ravitaillement général. Je sème quelques carottes et quelques radis à la volée dans l’une de mes 2 petites planches préparées ces jours-ci. Dans l’autre je mets 2 lignes de poireaux et deux de salades : grosse blonde paresseuse et romaine. Les graines sont rares et chères ; il faut les ménager et ne procéder que par petits coups.

Le courrier nous apporte une bien triste nouvelle : Madame Maudet a été tuée dans le bombardement de Rennes. Elle allait porter une lettre à la gare et a été frappée à mort sur la place. Son pauvre mari qui l’accompagnait et qui m’écrit paraît avoir été blessé.

Dimanche 21 Mars (Reminiscere)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. J’y communie et prie pour Madame Maudet dont le souvenir me hante bien péniblement. J’ai grande compassion de son mari, âgé, presque aveugle et qui lui était très uni. Annie allant à la grand’messe, je garde ma Fafasse mais elle s’amuse avec les petits Martin et je puis, assise dans le jardin, car il fait un temps merveilleux, achever le 4e lé de ma robe de tricot.

Dans l’après-midi, je plante douze oignons destinés à faire de la graine ; j’écris à Mr Maudet, commence une lettre pour les jumelles Prat, range quelques petites choses dans la maison. En résumé, journée calme. J’en avais besoin pour mon pied blessé. Je ne suis pas tout à fait immobilisée mais ne puis marcher qu’avec mes sabots et encore je le fais le moins possible car la plaie est profonde.

Visite de Mr Salaün pour des questions de bois que je remets au lendemain car il n’est pas en état de les traiter.

Lundi 22 Mars (Ste Léa)

Voici 3 nuits qu les concerts recommencent. Deux bombes qui n’ont pas éclaté ont été jetées dans Morlaix, un train a été mitraillé pendant la nuit de samedi à dimanche. Les Américains sont revenus hier soir et ont encore lancé des projectiles. Il y en a 13 que des personnes d’ici ont vus. Ils sont de tailles impressionnantes, mais de quelle nature ? Les gens ne s’entendent pas sur ce point. Les uns les prétendent vides, destinés seulement à être des avertissements à la population pour qu’elle évacue ; Henri les croit plutôt défectueux ou mal armés.

Ayant à garder Françoise le matin pendant que sa mère va à Plouezoc’h pour des questions de chapeau, de sac à main et de chaussures, je tricote au jardin. Avec de la laine mangée par les mites, défaite et lavée je vais essayer d’avoir un pull-over neuf pour Cric.

Louis porte 2000 livres de pommes de terre au Syndicat (1360frs). Me Goyau continue à étendre du fumier, Cric a son ouvrage et ses malades, Henri et moi jardinons et allons chercher du pain à Kermuster en portant le beurre de réquisition.

Mardi 23 Mars  (S. Victorien)

C’est presque incroyable et pourtant je le note quand même, ma journée presque entière fut occupée par la préparation de 2 colis. L’un très simple et destiné à Suz Prat contient 24 œufs. L’autre pour mes Pierre chéris porte en plus des 2 douzaines d’œufs : 1 cake fait par Cric, 1 pain d’épices, une boîte de blédine et une paire de chaussures, (trois cadeaux d’Annie), 4lvs ½ de farine, 2 saucisses, 1 chemise américaine pour Pierre, de l’étoffe pour un tablier de classe et 4 petites pipes-joujoux.

Le temps de rassembler ces choses et surtout trouver de quoi les emballer solidement fut long. J’ai cousu une boite, sacrifié de l’étoffe au grand scandale de mon entourage ; je tiens à ce que ce paquet puisse arriver intact à Sisteron, je me souviens trop de la déconvenue des petits à l’ouverture de celui que j’ai pu ouvrir là-bas.

Lettre d’Albert. Il a dû voir aujourd’hui le général allemand.

Le temps menace de changer.

Mercredi 24 Mars (S. Timothée)

Réveil à 6 heures. Henri part porter nos 3 colis à Morlaix car Annie en a fait aussi un pour sa famille dans lequel j’ai ajouté 18 œufs pour Marguerite. Je l’accompagne jusqu’au car.

Le défilé des ouvriers continue au Mesgouëz. Il y en a une vingtaine dans l’équipe occupée à bouleverser notre coin pour la pose de câbles allemands. Il n’y en a guère qui ne viennent à la maison demander une chose ou une autre : pain, lait, cidre, pommes de terre, beurre, œufs, lard. Nous donnons ce que nous pouvons. Je n’aime pas être payée mais il est impossible cependant de nourrir tous ces gens-là dont quelques-uns ne se gênent pas pour chaparder. Il nous est disparu au moins une poule. Et puis c’est un dérangement perpétuel, des conversations à n’en plus finir pour tous ceux d’ici. J’ai grande impatience qu’ils s’en aillent. Nous aurons des dégâts dans notre blé et plusieurs arbres abattus comme bilan de cette histoire.

Me Martin tue son cochon.

Jeudi 25 Mars (Annonciation)

C’est en pensée seulement que je puis m’associer aux prières que fait aujourd’hui l’Eglise pour la Paix, le relèvement de la France, la libération des prisonniers. Dans la matinée, je suis prise par le barattage du beurre, une course à Kermuster pour avoir du pain. Après le déjeuner Henri par au bourg pour différentes courses importantes, entre autres le renouvellement de nos cartes d’alimentation ; Cric et moi allons au Vénec, chez Jourdren où il est arrivé un malheur : une vache est tombée dans la tranchée des Allemands et s’est tuée, on l’a débitée et nous en avons rapporté de quoi faire un gros pot au feu.

En passant, visite à Kergouner où l’état sanitaire est un peu meilleur. Je vais ensuite à Ker an Groas. Pas trouvé Maria Réguer chez elle mais je lui fais demander par une voisine de me préparer des choux-fleurs pour demain matin. Le père Salaün termine l’épandage du fumier pour l’orge. On me paie le cochon.

Vendredi 26 Mars (S. Emmanuel)

Henri nous a rapporté hier la liste de nos impôts en nature. C’est effrayant ! Je me demande avec terreur ce qui restera pour nourrir tout notre monde : gens et bêtes. Rien qu’un exemple : 13 livres ½ de beurre à fournir par semaine.

Souvenir pour mon frère disparu dont ce jour est la fête. Mélancolie, chagrin, un peu de malaise à la pensée de sa triste fin, espoir quand même en la miséricorde divine, en la protection de la Ste Vierge, dans les prières de Celle qui l’aimait tant et l’avait précédé devant Dieu.

Je vais avec Cric chercher les choux-fleurs chez Réguer et nous prenons aussi des haricots noirs chez Oléron.

Un peu de jardinage dans l’après-midi. N’étant plus habituée à ce travail je me courbature vite et ne puis prolonger. Avec Henri je vais après le goûter à Kermuster porter 12 œufs pour la réquisition et chercher du pain.

Samedi 27 Mars (Ste Lydie)

Journée qui s’annonçait bien et qui aurait pu être profitable à notre potager. Monsieur Salaün et Toudic viennent. Malheureusement une petite pluie fine mais tenace et pénétrante se met à tomber après le déjeuner. Tout n’est pas gâché cependant : l’ouvrage fait le matin reste et Toudic emploie les journaliers à peser dans la ferme les pommes de terre qu’il doit livrer mardi au ravitaillement. Alors cet ouvrage qu’il comptait faire lundi étant accompli, lui se donnera une autre tâche.

Tant de travaux pressent à cette époque qu’il ne faudrait pas perdre une heure. Henri a fait couper par Toudic les lierres qui envahissaient le toit de la maison. Hélas ! Cric a des rechutes de malades ; la voici obligée à une nouvelle série de piqûres chez les Pouliquen et à des visites quotidiennes à Kergouner. Francine va au bal d’un mariage, ce qui nous donne quelques corvées.

Dimanche 28 Mars (Oculi)

Nous ne pouvons pas assister aux cérémonies religieuses qui se font dans les paroisses pour la Consécration de la France au Cœur de Marie. Henri va à Plougasnou croyant que cela aurait lieu à la grand’messe et ce fut aux vêpres, Annie et Françoise à la grand’messe de Plouezoc’h

Nous avons encore des ouvriers. Il y en a même un qui couche depuis 3 nuits ici, prétendant qu’il a les pieds blessés et qu’il est trop fatigué pour faire 15kms en plus de son ouvrage déjà dur de terrassement. Il faut être charitable mais j’avoue que j’aimerai mieux l’être d’une autre manière qu’en subissant tous des bons hommes, venus de je ne sais où, qui me font assez peur.

Francine ne vient pas du tout ; nous n’arrêtons pas de la journée. Visite de Me, de Jean, d’Yvonne Féat avec la petite Françoise et son père : un agent de la police secrète. Après avoir fait la vaisselle, je lis un peu le soir. L’heure change pendant la nuit. Il faut avancer nos pendules et montres.

Lundi 29 Mars (S. Eustase)

Le temps se gâte depuis samedi. Nous avons encore de belles éclaircies mais des nuages et quelques averses. Je profite de tous les instants favorables pour travailler au jardin. Déjà les mauvaises herbes commencent à pousser dans les endroits qui ont été nettoyés avant mon départ pour Paris. Il faut se mettre aux sarclages des planches d’oignons, d’échalotes et d’aulx. Ce ne sera pas une petite affaire mais avant de l’entreprendre je sème 3 planches de lupin jaune et 3 planches de petites fèves noires données par la famille de Louis comme ersatz de café.

Ecrit à Paul. Aidé Cricri au barattage. Raccommodé 2 sacs de ferme. Eté à Kermuster avec Henri porter le beurre et les œufs de réquisition et chercher du pain. Au déjeuner un jeune soldat allemand vient nous demander à "manger". Henri le reçoit mal. Annie et Cric et moi en sommes navrées. On lui sert quand même quelque chose.

Mardi 30 Mars  (S. Jonas)

Une assez longue lettre à mes Pierre débute ma journée. Je m’occupe ensuite du jardin. Les poules sont venues gratter les planches travaillées hier. Avec elles, la chèvre, Isis ou les vaches qui s’introduisent parfois dans le potager, les chats qui se roulent, les taupes qui soulèvent la terre, j’ai beaucoup de déboires. J’en ai aussi d’autres parts une petite collection. Ainsi je soupçonne l’ouvrier auquel nous donnons l’hospitalité et un certain nombre d’avantages de nous avoir chapardé ce matin deux saucissons.

Lettres de Valentine, de Suzanne Prat et de Kiki. Cette dernière va mieux, se lève et reprend sa vie normale. Il parait qu’Harteweld a quitté sa maison de santé et pourra, après une convalescence de quelques jours, reprendre ses visites à Boulogne. Est-ce à souhaiter ?

Jeannie Bellec vient nous voir après le dîner et nous raconte ses malheurs. Les Charles chez lesquels je suis allée dans l’après-midi m’ont dit aussi les leurs. Tous ont été volés.

Mercredi 31 Mars (S. Benjamin)

Le réveil sonne à 6hrs. Depuis le changement d’heure, je dois toujours maintenant me lever dans une semi obscurité mais cette fois c’est nuit complète ; je n’aime pas cela. Il le faut cependant car Henri prend le car matinal pour Morlaix et j’ai plusieurs choses à faire pour l’embarquer. Il est d’ailleurs bien bon de se charger d’une course que j’aurais dû faire. Il va demander au vétérinaire un certificat qui nous dispense d’emmener Isis la semaine prochaine à Lanmeur pour subir une inspection allemande.

Je fais notre petit ménage puis je vais travailler au jardin. J’y suis retenue toute la journée par le sarclage de mes planches d’oignons. Comme il a beaucoup de manques, je mets de l’ail dans les vides pour qu’il n’y ait pas de terre perdue.

Après le dîner nous avons la visite d’un inspecteur qui examine toutes nos vaches au point de vue lactation.

Depuis 2 jours, Cricri a beaucoup de mal avec Jeannette Pouliquen.

Notes de Mars

Le mois qui s’achève me laisse un triste souvenir. Les bombardements anglo-américains en sont la première cause. Je voyais beaucoup Madame Maudet autrefois et sa fin tragique m’impressionne péniblement. Que de menaces planent sur nous ! Et puis mes inquiétudes pour Marguerite, mon voyage à Paris au cours duquel j’ai constaté tant de misères, ma santé peu brillante, le cambriolage de notre appartement, les difficultés et les ennuis d’ici, forment une collection assez lourde d’épreuves. Il faut essayer de tenir le coup cependant.

Si j’étais seule à pâtir, je me résignerais mieux mais c’est principalement sur la pauvre Cricri que pèsent le travail et les soucis du Mesgouëz et j’en souffre beaucoup sans pouvoir, en bien des cas, ne la soulager que par ma tendresse. Ah ! si Dieu pouvait nous rendre Franz, quel repos d’esprit nous retrouverions toutes les deux. La promesse que Cric a faite à son frère serait accomplie ; elle pourrait vivre un peu pour elle-même.