Janvier 1941

Mercredi 1er Janvier (Circoncision)

Il y a environ 55 ans, ma grand’mère nous a lu une vieille prophétie annonçant que 1941 serait une année terrible pour la France. En effet elle s’annonce bien mal. Sa devancière a vu la défaite affreuse de nos armées, l’invasion allemande. Nous sommes en zone occupée et menacée des pires maux dont la famine. Mon fils Franz est prisonnier Oflag XIII A. Unter = loger A Bloc 2 – Baraque 23 – N° 2.055. Pierre est à Briançon, en zone libre avec sa femme et ses 4 fils dont le dernier Michel (que nous ne connaissons pas) est né le 1er Octobre. Christiane est avec nous au Mesgouëz. Nous menons dans ce bled une vie primitive, assez inconfortable et morne. Unique distraction : le travail.

Blavez-mad chez Pétronille, notre voisine du Mesgouëz-Bihen. En rentrant, à 11hrs du soir (heure allemande) naissance du veau de Fricolle.

Jeudi 2 Janvier (S. Basile)

Travail ordinaire. D’ailleurs il n’y  pas de fêtes pour nous cette année, rien que les réunions obligatoires avec les voisins.

Manquant de beurre, je fais des confitures pour notre Blavez-mad de dimanche (pommes et abricots secs).

Henri et Cricri vont à Kerprigent. Ils n’y trouvent qu’Henri, Marie et leurs enfants. Henri dit qu’une pie-noire pleine de son 2ème veau atteint le cours des 4500frs. Il donne une paire de guêtres de laine pour Franz.

Vendredi 3 Janvier (Se Geneviève)

Cricri part pour Lanmeur à 10hrs du matin afin de chercher un remède (poudre utérine Guilloteau) pour la vache non délivrée. Elle ne revient à 1hr de l’après-midi ayant mis seulement 3 heures pour faire 17 kilomètres sur des routes glacées avec un dur vent du nord.

On commence le traitement.

Le soir nous allons au Blavez-mad des Charles.

Au dîner nous mangeons des takès (galettes de pomme de terre).

Samedi 4 Janvier (S. Rigobert)

Henri va à Morlaix. Je vais à Plougasnou payer l’assurance pour les juments (420frs) et faire différentes courses. Cricri reste à la maison pour faire 6 tartes aux pommes pour le lendemain.

Le soir Blavez-mad chez Eugénie Cudennec. Henri qui a la migraine n’y va pas.

Cécile Guélou revient à la maison mais son cortège de lutins (20 maintenant) l’y suit.

Dimanche 5 Janvier (Se Amélie)

Messe de 8hrs ½ à Plouezoc’h. Départ dans une nuit absolument obscure. Courses de ravitaillement.

Préparatifs pour le Blavez-mad du soir.

Départ de Cécile Guélou.

Mort d’un voisin, Mr Lévollan. Je vais jeter l’eau bénite sur le corps à Kerligeau.

Réunion le soir dans la maison Jaouen. 25 personnes des familles Jégaden, Clech, Charles, Salaün et L’Hénoret. A 11hrs ½ nos invités s’en vont. Le père Charles absolument ivre se fait sortir de l’assemblée par ses deux fils.

Lundi 5 Janvier (Epiphanie)

Rangement de la maison Jaouen. Nettoyage de la vaisselle.

Visite de Jeanne Piriou.

Enterrement Lévollan qui me prend tout l’après-midi.

Au bourg mairie pour bons de pétrole. Pharmacie. Boucherie.

Grippée je me couche de bonne heure après un comprimé d’aspirine.

Reçu lettres de Madeleine Sandrin et de Nelly, une carte d’Etiennette.

Mardi 7 Janvier (Se Mélanie)

Je range le matin le matériel du Blavez-mad.

2 personnes différentes viennent pour acheter des vaches et ne paraissent pas étonnées du prix que j’en demanderais si je consentais à la vente.

Terminé les ourlets d’une douzaine de torchons.

Carte imprimée de Franz datée de 14 décembre et adressée à Annie.

J’écris à Marie Aucher, à Madeleine Payen, à Etiennette Guillaumnot (Corval) et une carte à Pierre.

Lettre d’Henriette à Henri. Elle lui annonce que les Olivier attendent un bébé pour Juin.

Le soir Blavez-mad à Madagascar.

Mercredi 8 Janvier (S. Lucien)

J’écris à Annie et à Mes Dupuis. Fatiguée par ma grippe je reste à travailler dans la cuisine où la température est supportable grâce au fourneau dans lequel nous brûlons du bois. Dans ma chambre, il y  a 2°, dans celle de Cricri 1° et dans l’appartement d’Annie 0°. Il ne faut tout de même pas que nous nous plaignons car il y a en ce moment une infinité de gens plus malheureux que nous.

Je marque mes torchons et leur couds des attaches. Je raccommode des sacs de la ferme.

Cricri va chez sa couturière à Plouezoc’h.

Lettres d’Annie et de Me Le Bris. Quête pour Lucien Troadec de Kergouner qui a perdu sa jument d’un coup de sang. Nous donnons 50frs. Le boulanger ne passe pas, routes glacées.

Jeudi 9 Janvier (S. Julien)

On trouve le matin dans l’étable le veau de Bihen (une petite génisse) né seul pendant la nuit. On ne l’attendait pas si tôt, le terme de la vache n’étant passé que depuis le 4. On surveillait Madelon dont le terme est échu depuis le 29 Janvier et qui est arrivée au moment de vêler. La petite bête née cette nuit a eu froid, elle est restée longtemps mouillée, n’a pas pu téter seule et n’est pas bien vaillante. Mais Cricri s’en occupe et pense bien la sauver. Fricotte commence à rendre son délivre par morceaux en putréfaction.

Il fait très froid. A 5hrs (heure allemande, c'est-à-dire 3hrs au soleil) dans l’après-midi, le thermomètre, à l’abri du vent du nord qui souffle dur, marque -6°. Dans notre chambre 0°. Chez Cricri -1°. Chez Annie -2°.

Vendredi 10 Janvier (S. Guillaume)

Froid : -1 chez nous, -2 chez Cricri, -3 chez Annie. Henri fait une flambée dans la chaudière du chauffage central. Je commence un capuchon de laine blanche pour CriCri.

Samedi 11 Janvier (Se Hortense)

Henri tente d’aller à Morlaix mais le car est supprimé par manque d’essence. A partir de maintenant les relations avec la ville vont être encore plus restreintes.

Je vais à Plougasnou dans l’après-midi. Le ravitaillement est aussi de plus en plus difficile. On ne trouve rien dans les épiceries. Les boucheries ont encore un peu de viande.

Envoyé mandat pour payer la garde de mes tapis au Bon Marché et 10frs à l’Oeuvre d’Orient, mis le mandat de Cricri à Françoise Drouineau, payé les assurances sociales des domestiques pour le contrat de travail de la polonaise Wiktorya Kukla.

Dimanche 12 Janvier (S. Arcadius)

Messe de 8hrs ½ à Plouezoc’h. Nous partons à 7hrs ½ par un clair de lune merveilleux.

Courses chez le boucher, le boulanger et chez Troadec. Eté toucher 1 litre de pétrole et le café, le sucre, e riz de Janvier chez Eugénie qui me doit encore les pâtes et les légumes secs du mois.

Après-midi visite au Roc’hou avec Cricri. Vu Mme de Kermadec Yvonne, Zaza et les 3 enfants. Cricri porte un petit manteau de laine pour Elisabeth.

La pêche est interdite pour un temps indéterminé dans le Finistère. C’est une punition de l’Allemagne pour les menées et la propagande contre elle et cela va augmenter la misère du pays.

Lundi 13 Janvier (Se Véronique)

Je termine le capuchon de CriCri.

Journée un peu moins froide mais la température redescend.

Cricri après le dîner va jusqu’à Kermuster chercher du pain. Elle s’attarde à écouter la T.S.F. chez le Sault et je pars à sa rencontre dans une nuit glacée mais splendide de clarté.

Envoyé cartes familiales aux Pierre et aux Paul. Répondu à Claude Prat.

Un vague malaise règne dans le pays. On ne sait rien de précis mais on sent qu’il se passe des choses graves. Des bruits circulent, vrais ou faux ? qui sèment le découragement.

Mardi 14 Janvier (S. Félix)

On trouve le matin le veau de Madelon né pendant la nuit mais assez récemment. Il est incroyablement fort et vivant. Une partie de la matinée se passe à l’installer. Cela fait 4 veaux dans la grande étable. Ils s’embrouillent les uns dans les autres et on est obligé de changer des vaches de place. On profite de ce branle-bas pour préparer des places pour 2 génisses qui doivent vêler prochainement.

Journée très froide.

Je commence une combinaison pour le petit Michel.

Cricri sort le soir avec Jeannick.

On dit que Lucien Troadec s’est cassé une jambe sur la glace.

Mercredi 15 Janvier (Se Rachel)

Ecrit à Madame Le Marois, à Albert, à Annie et à Mimie Prat.

Reçu carte de Paul. Marie-Louise a de nouveau de la fièvre. Reçu lettre de Franz (21 décembre) adressée à Annie mais lue avec autorisation donnée par cette dernière avant son départ. Cela me réconforte un peu, ou du moins diminue mon cafard et me redonne l’envie de conserver en aussi bon état que possible la petite exploitation à laquelle il s’intéresse, qu’il espère retrouver et qui sera probablement son gagne-pain.

Il neige une grande partie de la journée.

Je tricote auprès du fourneau de la cuisine pour Michel.

Le boulanger ne passe pas à cause du mauvais état des routes.

Jeudi 16 Janvier (S. Marcel)

Ecrit à Franz, à Annie, à Me Maurange, à Marguerite, à Pierre, à Madeleine Sandrin.

Cricri s’amuse à sculpter des oiseaux dans des pommes de pain.

Il n’y a pas de courrier sans doute à cause du mauvais temps ; le facteur ne passe pas. Je tricote dans l’après-midi. Henri fait une flambée dans la chaudière du chauffage pour empêcher l’eau de geler dans les tuyaux.

Vendredi 17 Janvier (S. Antoine)

Un 4ème chat est mort ce matin. Nous nous demandons s’ils sont empoisonnés ou victimes d’une épidémie. Peut-être est-ce simplement le froid qui les tue.

Nous allons déjeuner au Moulin à Vent, crêpes.

En rentrant trouvons le courrier. Lettres de Franz, 2-13 et 25 décembre. Carte de Paul, Marie-Louise mieux. Lettre de MARIE Aucher qui m’annonce la mort de sa belle-fille Minette, la 2ème femme de Tony enlevée le 14 décembre par une congestion cérébrale. Le pauvre Tony est prisonnier en Allemagne. C’est affreux. L’aumônier est chargé de lui apprendre son malheur. Carte des Pierre.

Franz dit avoir vu Roger Serdet.

Samedi 18 Janvier (Se Béatrice)

Temps plus doux mais il pleut et l’eau qui tombe du ciel augmente le bourbier du dégel de la terre. La neige est presque fondue partout.

Dans l’après-midi, Henri et moi allons à Plougasnou. Course inutile en ce qui concerne les tickets d’échange pour le pain. On ne les distribue qu’à partir de demain.

Nos voyons le bourg occupé de nouveau par les Allemands. Les anciens partis depuis une dizaine de jours étaient, parait-il, des troupes de combat. On dit que nous avons maintenant des troupes d’occupation. Pour le ravitaillement difficultés croissantes.

Nous rentrons trempés.

Le soir nous mangeons des crêpes faites par Yvonne.

Dimanche 19 Janvier (Se Germaine)

Messe de 8hrs ½ à Plouezoc’h. Courses. Jeannick étant de sortie nous faisons cuisine et vaisselle.

Dans l’après-midi visite à Lucien Troadec. Je lui porte deux paquets de cigarettes. Nous apprenons que vendredi soir il est tombé 3 bombes à Ploujean. La guérison de Lucien menace d’être longue. Quand on est allé le relever sur la route après l’accident, il a du atteindre la première maison, soutenu par Bescond et son fils en sautillant sur sa bonne jambe. Celle qui était brisée pendait, se balançait, les os taillés en sifflets ont déchiré les chairs. Le médecin croit que des morceaux d’os ont dû se perdre et qu’il aura un membre plus court.

Jeannick ne rentre pas coucher.

Lundi 20 Janvier (S. Sébastien)

Lettre de Franz datée du 1er Janvier. Il y a, collée dessus, une photographie où on le voit dans un groupe de prisonniers. Il ne semble pas trop amaigri mais a un air un peu triste et fatigué. Cette expression lui est peut-être donnée par une barbe qu’on n’est pas habitué à lui voir.

Lettre de Madame Le Marois. Une lettre de Madame Maurange m’apprend la mort de mon grand-père de Bicêtre, Monsieur Pierre Le Cadelec.

La mère d’Yvonne Bigourée est alitée à cause de son pied et condamnée à l’immobilité. Sa fille ne peut plus que nous donner des demi-journées d’ici quelque temps.

Je tricote un peu.

Ecrit à Germaine Morize, envoyé tickets pain et fromage.

Mardi 21 Janvier (Se Agnès)

Ecrit à Annie, à Madame Maurange. Envoyé carte à Paule pour sa fête.

Nous allons dans l’après-midi Cricri et moi rendre visite à Madame Féat qui est au lit. Yvonne nous offre un bon goûter et me donne 1 litre de pétrole.

Course chez Le Sault pour payer note et acheter une meule. Je vais à la boulangerie Braouëzec chercher du pain.

Nous apprenons un nouveau malheur chez Lucien. La jument achetée pour remplacer la morte a eu un coup de sang. On espère la sauver mais le vétérinaire n’en répond pas encore.

Mercredi 22 Janvier (S. Vincent)

Une des génisse (Bretonne ou Domino ?) a eu son veau pendant la nuit, vers 4hrs du matin. Cricri ne se couche presque pas. Tout se passe bien.

Température meilleure, +7° dehors et +9° dans notre chambre.

Je garde les vaches l’après-midi et tricote. Commencé la 3ème combinaison de Michel.

Lettres de Boulogne adressées à Henri. La vie y parait difficile mais les santés sont bonnes et les gens sont satisfaits du dégel.

Jeudi 23 Janvier (S. Raymond)

J’écris à Monique et lui envoie des tickets pour 3600grs de pain, la ration mensuelle d’une personne en fromage et la ration mensuelle de 2 personnes en matières grasses.

On nous dit qu’il est interdit de quitter la commune sans laissez-passer même pour aller seulement à Plouezoc’h. Henri et moi partons au bourg.

Le nouveau commandant allemand parait très sévère. Il a fait un avis dur à la population. Nous le lisons affiché à la porte de la mairie. Tous les laissez-passer ont été enlevés dès hier par les gens du bourg mieux informés que nous. Il faudra revenir.

Briquette a son veau le soir.

Je retire la carte syndicale de Franz et les tickets d’échange de blé en pain.

Vendredi 24 Janvier (S. Timothée)

Ce matin on a trouvé Briquette morte dans l’étable. Elle avait rendu sa matrice avec le délivre. Jean va chercher le boucher qui constate que la bête a succombé accidentellement par suite d’une hémorragie interne et que la viande en est consommable.

Reçu lettres de Suzanne Boittelle, d’Annie et de Madame Maurange. Cette dernière aussi me demande des moyens de ravitaillement

Je garde les vaches tout l’après-midi.

Samedi 25 Janvier (C. de s. P.)

Les bouchers, tout en affirmant que la viande est excellente, ne veulent pas acheter Briquette, leur fourniture en viande excédant, disent-ils, leurs facultés de viande pour la semaine. Il faut donc nous débrouiller avec notre vache. Jégaden vient la débiter, on en vend quelques morceaux et on en sale la majeure partie. Cela rapporte environ 300frs mais nous donne beaucoup d’embarras. Toute la journée en courses pour récupérer si peu. C’est navrant mais il y a des malheurs pires. Ne nous plaignons pas.

Reçu lettre de ma sœur Marguerite et de Michèle Morize.

Dimanche 26 Janvier (Se Paule)

Messe de 9hrs ½ à Kermuster. Fête de Paule.

Il vient encore quelques acheteurs de vache.

Nous allons, Cricri et moi, porter de la viande chez les Troadec. Lucien est parti à l’hôpital, sa jambe étant en trop mauvais état pour qu’on le soigne chez lui.

Nous allons ensuite donner un morceau de Briquette à Madame Féat. Nous y goûtons.

En rentrant j’allume le feu, prépare le dîner et la pâtée des chiens. Jeannick rentre très en retard mais pour se faire pardonner elle me rapporte un litre de pétrole.

Pas de courrier aujourd’hui, naturellement c’est dimanche. Visite de Cécile.

Lundi 27 Janvier (S. J. Chrysostome)

Notre nouveau petit veau est malade. On le soigne.

Dans l’après-midi, Henri et moi allons à Plouezoc’h. Impossible de trouver poules et poulets que nous voudrions expédier à Paris.

Visite à Jaouen de retour de captivité comme malade. Il a encore fort mauvaise mine. Par lui nous avons des nouvelles de Le Mell, prisonnier en Silésie, et de François Grall dont le navire a été coulé et qui est resté 9 heures en pleine mer cramponné à une bouée de sauvetage.

Eté chercher du pain. Rencontré Jean Martin, bien vieilli, qui semble radoter.

Vent assez vif mais malgré cela température plus douce. Je commence une brassière pour notre petit Michel.

Lettre de notre concierge de Boulogne qui m’annonce la mort de Mr Lahr le 1à janvier.

Mardi 28 Janvier (S. Charlemagne)

Henri et Cricri vont le matin à Plougasnou chercher un remède et une tétine pour le veau qu’il faut, au moins momentanément, élever au biberon.

Lettres de Franz, d’Annie et de Madame J. Dupuis.

J’écris à Albert, à Annie, à Paul. Henri écrit à Franz.

Je travaille un peu dans l’après-midi à un drap dont je commence les jours.

Mr Prigent du Ner Hfir, conseiller municipal, vient le soir nous annoncer la nouvelle réglementation de la Mairie concernant la vente du beurre. On nous réquisitionne seulement 1 livre toutes les 3 semaines pour obtenir le poids minima exigé de la commune par le préfet. Mais nous devons nous efforcer de donner davantage. C’est juste.

Mercredi 29 Janvier (S. Fr. de Sales)

Hier soir, Cricri et Jeannick sont allées après le dîner chercher des volailles dans les fermes voisines et se sont attardées. Au retour elles ont rencontré ma patrouille allemande et se sont cachées dans un champ à plat ventre derrière un talus. J’espère que la leçon leur profitera mais je n’en suis pas sûre car cette histoire les a bien amusées.

J’écris à Me Lahr et à Me J. Dupuis, carte de condoléances à Léon Barbant. Reçu lettre de Franz et de Me Le Marois qui nous communique nouvelles de Briançon.

Henri va dans l’après-midi à Plougasnou pour chercher un laissez-passer. Il l’obtient à la Mairie mais doit retourner le faire viser à la Commandantur dont les bureaux ne sont ouverts que de 11hrs à midi.

Vers le soir une des génisses commence  être un peu malade.

Jeudi 30 Janvier (Se Martine)

La pauvre Cric a veillé la vache (Domino ? ou Bretonne ?) une partie de la nuit ; c’est la 2ème qu’elle passe et ce matin pas encore de veau.

On emporte le veau de Fricotte. Il fait 108 livres à 5frs = 540frs.

Henri va à la Commandantur.

J’écris à Annie et à Michèle Morize.

Le veau s’est décidé à naître vers midi 1/2. C’est une petite génisse.

On tue un coq pour envoyer demain rue Las Cases en même temps que les volailles de Dumetz et de Vadant.

Reçu le mandat d’Albert (termes de Janvier).

Vendredi 31 Janvier (Se Marcelle)

Henri part à 7hrs du matin pour Morlaix, emportant les 3 colis de volailles.

Cricri va dans l’après-midi à Kerprigent.

Je termine les jours du drap.

Le soir Mr Kervellec, le garde chasse, vient nous rapporter notre fond de passoire et reste à bavarder une heure avec nous. Il parle surtout du champ d’aviation de Ploujean que les Allemands déclarent devoir être le lus vaste de France. Cela ne me réjouit guère.

J’écris à Marguerite.

Cricri est allée chercher des nouvelles de Lucien Troadec qui va mieux. La fièvre tombe, on espère lui conserver sa jambe mais impossible de la plâtrer tant que la plaie suppure.

Note de Janvier

Adresse de Me J. Dupuis : Château de la Pinais – Moisdon la Rivière – Loire Inférieure.

Février 1941

Samedi 1er Février (S. Ignace)

Carte de Pierre.

Je termine une brassière pour Michel et j’en commence une autre.

Cricri fait des puddings.

Le soir Wiktorya dicte une lettre pour ses anciens patrons fermiers, à « La Bridoulette » Avesnelles (Nord). C’est tordant ! mais chose qui me préoccupe un peu, c’est qu’elle a exprimé le désir de retourner dans cette place où elle est restée deux ans et où elle se plaisait bien, dans la compagnie d’ouvriers agricoles, polonais comme elle.

Dimanche 2 Février (Purification)

Messe de 8hrs ½ à Plouezoc’h. Sermon sur le Sacrement de l’Eucharistie. Courses. Je trouve quelques comprimés de Viandox pour Franz. Un ressemelage de chaussures coûte 42frs maintenant ! Il parait que chaque personne n’aura plus droit qu’à 2 ressemelages par an. J’ai pu avoir celui de Franz sans carte. Je paie ¼ de saindoux 3,50frs.

Temps de chien toute la journée. Le soir nous mangeons des crêpes faites à l’astra. Pas fameux, mais c’est pour suivre la tradition de la Chandeleur.

La Polonaise nous fait une sorte de fromage blanc à sa manière.

Lundi 3 Février (S. Blaise)

Vent glacial du Nord.

Jeannick étant absente toute la journée pour affaire de famille, Cricri et moi sommes de cuisine. Dans les intervalles, je tricote un peu.

Le facteur apporte les journaux de deux jours, l’inquiétude sourde que j’ai dans l’âme augmente encore. Aucune lettre.

Le mauvais temps continue mais le soir la pluie cesse et le froid devient plus intense.

De nombreux bobards circulent. On annonce l’arrivée à Plougasnou de 20000 Allemands et on affirme que nous allons tous être évacués.

Mardi 4 Février (S. Gilbert)

Le matin je vais chez Eugénie pour toucher mes approvisionnements du mois. Sauf nos rations de sucre, tout manque. Je n’ai encore pas eu les pâtes ni les légumes secs de janvier.

Le facteur m’apporte des timbres du maréchal Pétain. Encore pas de lettres. J’attends impatiemment les papiers annoncés par Franz pour la correspondance et les colis.

Mouchette prend le taureau.

Nombreux passages d’avions. Dans la soirée cela parait barder au loin.

Jean va labourer avec nos deux juments chez Troadec dans l’après-midi.

Mercredi 5 Février (Se Agathe)

Il neige. Le boulanger ne passe pas. Cricri et moi allons à Kermuster chercher du pain. Nous en profitons pour payer nos dettes à Le Sault pour arrangement du broyeur de betteraves (20frs) et à Touze pour une charrette (1200frs). Chez la boulangère je paie des droits de douane pour l’essence du battage (146frs50) et un sac de son (30frs).

Cricri s’amuse à écrire nos menus d’une façon humoristique sur l’ardoise de la cuisine. Celui d’aujourd’hui : Potage Esaü, Brique rôtie (rôti de Briquette), Barbottage vachère (ragoût de rutas).

On installe une couchette dans l’écurie car il faut commencer à surveiller les juments. Marcel Charles vient passer la nuit avec Jean.

Jeudi 6 Février (Se Dorothée)

J’écris au jardinier Alain pour le relancer ; une carte à Franz.

Vers midi la jument Lina commence à être malade. Terrible journée. A 4hrs le vétérinaire arrive et découpe le poulain mort pour le sortir. On croit que le danger est passé mais la bête est trop faible pour se relever. 4 hommes restent à la veiller toute la nuit.

Vendredi 7 Février (S. Romuald)

La jument ne se remet pas. Le vétérinaire revient et ne nous enlève pas tout espoir. Mais je suis bien angoissée.

La vache Fricotte prend le taureau.

Lettre d’Annie. Lettre de Vadent qui a reçu sa volaille et qui en est content.

Monsieur Charles et Prigent veillent Lina.

Samedi 8 Février (Se Irma)

Vers 10hrs du matin, Lina meurt. On a téléphoné 2 fois au vétérinaire qui déclare nul le danger de contagion. La pauvre bête est enterrée dans le verger aussitôt après le déjeuner. Les hommes prennent encore le café, puis la maison rentre dans le calme. Mais hélas ! quel calme !

Lettre de Jean avec coupon pour répondre.

Je vais à Trésenvit pour avoir un certificat du décès de Lina afin de toucher quelque chose de l’assurance.

Les cultivateurs voisins ayant déclaré qu’Isis n’est pas encore tout à fait à terme, Cricri reste seule à la veiller.

Dimanche 9 Février (Septuagésime)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Vu Yvonne de Kermadec. Courses.

Journée de cafard lamentable.

Nous allons remercier Pétronille et les Jégaden. A Madagascar nous entendons la radio anglaise et les informations françaises. Que tout est embrouillé ! Que tout va mal ! C’est à n’y plus rien comprendre.

Cricri sort Isis deux fois et s’en occupe encore seule la nuit, l’évènement ne s’annonçant pas encore trop proche.

J’écris à Annie et une carte à Pierre.

Lundi 10 Février (Se Scholastique)

Je vais le matin à Plougasnou pour m’occuper de l’assurance de Lina.

Conversation avec le Maire au sujet de la vente du beurre. Vu Henri de Preissac chez Délépine. Appris la naissance de la petite Mariannick Loisel.

Lettre d’Albert et de Dumetz dont les poulets ne sont pas arrivés. Lettre de Madame Le Marois qui pense avoir bientôt une occasion d’envoyer mes lainages. Reçu les étiquettes pour les colis de Franz.

Dans l’après-midi je recouds les combinaisons de Michel.

Marcel et Jean veillent Isis toute la nuit.

Mardi 11 Février (S. Adolphe)

Depuis 13 heures, n ne quitte pas la jument. Monsieur Jégaden se montre très très dévoué. Le poulain ne naît pas et je m’inquiète un peu exagérément peut-être avec l’excuse du malheur qui nous est arrivé la semaine dernière. Je suis tellement énervée que je ne puis rien faire d’une manière posée, allant de la ferme à la maison.

Le matin je prépare le colis de Franz mais à cause de l’évènement qui menace de se produire d’un instant à l’autre, je ne puis aller le porter à Plougasnou.

Dans l’après-midi, pour ne pas laisser Jégaden seul à l’écurie, je vais tricoter près de lui et Cricri vient aussi repriser ses chaussettes.

Nombreuses visites de voisins.

Mercredi 12 Février (Se Eulalie)

Le poulain naît à 1hr du matin. Jusqu’à 3hrs on rester à l’écurie. Puis nous venons manger et boire à la maison, laissant la mère et l’enfant se débrouiller ensemble pendant une demi-heure. Retour près d’eux, barbotage à Isis. Transport dans le boxe. Jégaden, L’Hénoret et Charles restent jusqu’à la délivrance complète mais le père Salaün rentre chez lui, tandis qu’Henri, Cric et moi allons nous coucher. Il est 4 heures passées. Je suis contente que ce soit fini mais regrette un peu la pouliche espérée quoique ce mâle soit très beau dit-on, presque un phénomène.

Un peu vaseuse dans la matinée. Nous portons, Henri et moi, au bourg le colis de 5kgs pour Franz sous la pluie battante.

Carte de Franz (23 janv.) avec une nouvelle étiquette bleue.

Envoyé à Me Le Marois les combinaisons et brassières de Michel.

Jeudi 13 Février (S. Grégoire)

Jeannick est de sortie, toujours pour ses affaires de famille. Nous sommes donc occupées, Cricri et moi, à la cuisine. Cependant je puis écrire assez longuement à Kiki et ourlet deux carrés de toile pour torchons.

Après-midi, visites de remerciements aux Jégaden, aux Charles et aux L’Hénoret. Je porte aux premiers : 1 bouteille de rhum, 1 de cognac (61,50), aux 2nds : 1 litre de rhum et 1 paquet de tabac (35,00) aux 3èmes : 3 paquets de tabacs (13,50).

Cricri reçoit des bas envoyés de Brest par Jeanne Piriou qui en a déniché à 30 et 35frs la paire. Désormais on ne pourra plus acheter d’articles vestimentaires ni de tissus et autres matières pour ne fabriquer sans autorisation du Maire.

Loisel emporte le veau de Madelon : 50kgs à 5frs la livre, 300frs.

Vendredi 14 Février (S. Valentin)

A 1h du matin, réveillée par des allées et venues insolites de CriCri. Je descends et la trouve aux prises avec Fleurette qui fait son premier veau. Je l’aide à tirer le petit taureau qui va très bien mais s’entête à ne pas téter. Cric n’en vient à bout qu’à 4hrs du matin. Nous allons alors nous coucher. C’en est fini des naissances pour quelque temps. Je respire mieux mais suis toujours bouleversée par la mort de Lina.

J’écris au Dr Le Corre de Ploujean pour un échange de veaux.

Ourlé 3 torchons.

Un évadé d’un camp près de Nuremberg passe à la maison. Je lui donne 10frs.

Visite de Mr Boubennec qui nous apporte des moules.

Samedi 15 Février (S. Faustir)

Il pleut presque toute la journée.

Je ourle des torchons et tricote un peu sur un petit manteau commencé pour Michel. J’apprends un point de tricot à Yvonne.

Le soir nous mangeons les moules Boubennec avec une sauce à la crème faite ainsi : farine délayée dans le beurre, eau des moules, 3 échalotes hachées, 2 cuillerées de vinaigre ; laisser bouillir 10 minutes ; ajouter les moules et ½ verres de crème... Excellentes.

Dimanche 16 Février (Sexagésime)

Messe de 8hrs ½ à Plouezoc’h. Rencontré Zaza. Cricri revient avec elle jusqu’à St Antoine. Courses : boucherie et bureau de tabac. Retour. Petit  déjeuner. Eté dans les garennes voir les taillis coupés, Mr Charles a terminé sa tâche.

Après-midi, visite aux Jégaden de Kerdini qui acceptent de nous aider pour le travail. Visite à Lucie. Eté chez Jaouen Guernevez pour voir s’il vend sa pouliche de 1 an.

Eté remercier les Léon. Eux aussi nous proposent de l’aide.

Lundi 17 Février (Se Marianne)

Eté à Troustang voir un arbre tombé et la litière qui a été coupée. Retour de Claude Charles, le pseudo fiancé de Jeannick. Gardé les vaches au début de l’après-midi. Tricoté un peu pour Michel. Lettre de Mimi Strybos.

On passe du blé au tarare pour porter au boulanger. Notre beurre augmente. Le barattage d’aujourd’hui a donné un peu plus de 6 livres.

Ce matin, vers 7hrs moins ¼, Jeannick voit de la lumière et entend marcher dans le couloir. Henri et Cricri sont aussi réveillés et croient que quelqu’un descend l’escalier. Hallucination sans doute...

Un poulain (mâle) naît chez Jégaden. Jeannick ne rentre qu’à 2hrs du matin.

Mardi 18 Février (S. Siméon)

Nous allons voir le poulain de Jégaden.

J’envoie le colis de 1 kg à Franz. Il contient ½ livre de chocolat, ½ livre de biscuits secs, 1 boite de kub, 2 paquets de tabac.

Lettre d’Annie.

Terminé la 2ème manche du manteau de Michel.

Ourlé un torchon. Eté chez Eugénie. Aucune épicerie ne lui est encore arrivée.

Mercredi 19 Février (S. Gabin)

On sort Isis et son poulain pour la première fois, environ ¼ heure 20 minutes. Cricri les photographie dans le petit enclos au bout du jardin.

J’écris à Albert et à Annie, félicitations à Me Palatre pour le mariage de son fils.

Jean conduit Isis à Kérient. On lui donne l’étalon « Nageur ». Elle se laisse servir.

Cricri va au Roc’hou, elle y travaille avec Me de Kermadec et Zaza, aide la première à visiter de vieux draps et s’occupe de la petite Deroff que le docteur Martin ramène après l’avoir opérée de l’appendicite, elle la déshabille et la couche.

1 carte de Franz pour Annie. Commencé un pull-over en coton blanc pour CriCri.

Jeudi 20 Février (S. Sylvain)

Porté 1 livre de beurre pour la réquisition (13frs).

On pèse le blé pour le boulanger et on le met en sac. On a 24 sacs de 50kgs soit 1200kgs pour lesquels j’ai 1800 livres de pain.

Ecrit à Annie en lui envoyant la carte de Franz.

Je travaille au pull-over blanc de CriCri.

Vendredi 21 Février (S. Pépin)

Le père Salaün et Claude Charles viennent en journée. Ils coupent les pommiers déracinés par les tempêtes de cet hiver. Jean tombe et se démet une cheville et des doigts de pied.

Je travaille au pull-over de CriCri.

Commandé au facteur 2 portraits du Maréchal Pétain. On porte le blé au boulanger qui applique exactement le même régime que les autres années. Pour 2400 livres de blé, j’ai 1800 livres de pain, soit 75%.

Samedi 22 Février (Se Isabelle)

Nous tentons, Henri, Cricri et moi, d’aller à Morlaix. Attente du car 2 heures ½. Nous y renonçons et faisons bien car il ne passe pas. On ne peut plus compter sur rien comme moyens de circulation. Nous sommes vraiment prisonniers ici.

Je travaille au pull-over de Cricri, terminant le 2ème devant. Jean va chez la rebouteuse, conduit en carriole par les fils Jégaden.

Franz ne me sort pas de l’esprit, c’en est obsédant. La nuit, j’ai des angoisses bien pénibles.

Dimanche 23 Février (Quinquagésime)

Messe de 8hrs ½ à Plouezoc’h. Boucherie. Cricri va à la messe à Kermuster à cause de l’ouvrage des chevaux qu’elle fait en l’absence de Jean. Jour de sortie de Jeannick. Nous sommes de cuisine.

Dans l’après-midi, je vais chez les Féat. Je leur apporte un morceau de Briquette. Me Féat me donne des pommes. Je goûte chez elle. Parlé à Fournis de Kergonnan qui prépare 2000 de blé pour le syndicat de Landerneau.

Vers 6 heures, visite des Jaouen. Le soir, visite du père Salaün qui a trouvé un prétexte pour venir chercher son verre de cidre dominical.

Les journaux annoncent la mort d’Alphonse XIII.

Violents bombardements.

Lundi 24 Février (S. Mathias)

Les journaux démentent la mort d’Alphonse XIII.

Visite de René Prigent de Ker au Prinz qui vient nous proposer de nous chercher une jument.

Dans l’après-midi, Cricri et moi allons à Plougasnou : poste, mairie, Loisel pour réclamer qu’on emporte mes veaux retenus depuis 15 jours, été à l’assurance pour Lina, touché 5750frs d’acompte, chez Derrien, chez Delépine. Envoyé à Franz colis de 1kg contenant 12 petits beurres, 26 comprimés pour potage, 1 paire de jambières d’Henri de Preissac, 1 boite de pâté de porc, 1 crayon, 1 mouchoir, quelques lignes.

Bombardements dans la soirée.

Lettre de Me Le Marois copiant une lettre de Marie-Thérèse du 9 févr.

Mardi 25 Février (Mardi Gras)

Que je pense à mon pauvre Franz ! Qu’il m’est dur de ne plus pouvoir lui écrire ! Hortense Delepine m’a dit hier que Melle de Beauroir avait reçu une lettre de son neveu : le lieutenant de Ligny prisonnier avec Franz, qui lui disait qu’ils s’entendaient merveilleusement ensemble, comme 2 frères. Cela m’a fait un grand plaisir.

Je termine le pull-over blanc au crochet de CriCri. Ecrit à Me Le Maris, lettre de Kiki, carte des Pierre.

Après le goûter je vais à Kermuster. Chez Me Toue je trouve pour 2frs un peu d’ail pour augmenter ma semence. Chez la boulangère je m’informe du pain de prisonnier. Elle en fait et je n’aurai qu’à commander la veille de mon prochain envoi.

Nous mangeons des crêpes le soir.

Mercredi 26 Février (Cendres)

Louis Breton vient travailler au jardin. Commencé une dentelle au crochet pour Cricri, préparé semence d’ail.

Isis retourne à Kérient et reprend l’étalon.

Lettre d’Annie, lettre de Jeanne Balcon. Reçu une étiquette pour colis Franz.

Je répare le manteau d’Henri, travaille un peu à l’entredeux de crochet pour Cricri et plante le soir avec Yvonne 2 planches d’ail, environ 150 gousses. Nous mettons aussi du plant d’oignon. Un coin du jardin se trouve bien débroussaillé. Le figuier et le noyer ne sont pas tout à fait morts comme je le craignais. Maintenant qu’ils sont dégagés, ils vont peut-être reprendre.

Jeudi 27 Février (Se Honorine)

Au petit jour, je suis réveillée par 15 bombes tombées je ne sais où pas sûrement pas très loin. Temps de chien : froid, pluie, vent. Nous avions songé à aller à Morlaix mais nous y renonçons.

J’écris à Annie, à Jeanne Balcon, cartes aux Paul et aux Pierre, carte de Franz du 14 février.

Cricri me dit que son pull-over blanc est trop étroit. Je n’y puis rien pour l’instant n’ayant plus de coton et je commence la jaquette de son tailleur bleu.

Mauvais temps toute la journée.

Carte familiale de Paul, Marie-Louise semble aller mieux.

Vendredi 28 Février (S. Romain)

Dans la matinée, Henri est pris de douleurs violentes dans les reins. Il me fait peur. Cricri et moi sommes obligées de l’aider à remonter. Il s’étend et cinq minutes après c’est fini. Mais Wiktorya se déclare malade à son tour et se couche. Cricri fait l’ouvrage avec Yvonne toute la journée.

Me Braouëzec, mari de la boulangère de Kermuster, vient conduire une vache pie-noire au taureau. Loisel vient chercher les 2 veaux, celui de Bihen et celui de Bretonne : ensemble 94kgs à 10frs, 940frs.

Je vais chez Eugénie et touche une partie de mon épicerie de Mars. Toujours ni savon, ni café mais sucre, riz et la moitié des pâtes.

Mars 1941

Samedi 1er Mars (Se Eudoxie)

Le beau temps est revenu. On travaille au jardin. Louis Breton continue à débroussailler et Alain taille les arbres fruitiers. Henri coupe les buis, Yvonne et moi préparons le matin le plancher pour les échalotes. Le soir, nous en plantons 4kgs environ, 330 gousses exactement. Henri est devenu le père coupe toujours ; il rogne et fait rogner tous les arbustes. Je le laisse faire pensant que c’est pour le bien des plantes mais la beauté du jardin y perd. Mon mari n’a vraiment aucun sens artistique. C’est étonnant avec le père qu’il a eu et les frères qu’il a. Je le déplore surtout depuis qu’il veut s’occuper de tout.

Cette fois-ci la mort d’Alphonse XIII est annoncée d’une manière plus précise avec détails.

Lettre de Michèle, Germaine demande des œufs.

Dimanche 2 Mars  (Quadragésime)

Messe de 8hrs ½ à Plouezoc’h. Pendant la nuit tempête. Nous avons un vent terrible et des rafales de pluie. C’est lamentable ! Hier on se croyait au printemps. Chez Troadec, à St Antoine, nous trouvons du carbure. C’est l’éclairage assuré pendant 3 semaines 2 heures par jour. Henri met chaque soir 150grs de carbure dans sa lampe et elle dure de 8hrs à 10hrs ou 10hrs ½ selon les soirs.

Nous apprenons la mort en captivité d’un de nos voisins : Morvan de Traoëlet.

La viande de Briquette étant épuisée, je suis obligé de retourner à la boucherie et constate encore une élévation des prix.

La bourrasque dure toute la journée que nous passons dans la cuisine. Je tricote un peu et commence le livre donné par les enfants à Henri le jour de l’An : « Sous le pied de l’Archange » par Roger Vercel. Bombardement intense le soir.

Lundi 3 Mars (S. Marin)

Le père Salaün et Louis Breton en journée. On fait surtout des fagots avec les ronces et les arbres coupés. Les tempêtes de décembre avaient abattu 3 gros pommiers. De plus Henri a fait enlever le mimosa mort par le froid l’an dernier et un noisetier qui gênait.

Lettre de Franz (18 février). Le pauvre se réjouit de notre attente de deux poulains. Quelles seront sa peine et sa déception quand il apprendra la mort de sa belle jument Lina ! J’en ai l’âme à nouveau toute bouleversée et assombrie. Certes, je regrette la bête mais c’est à cause du pauvre prisonnier que je suis si profondément navrée de cet avatar qu’il a bien fallu lui annoncer. Pourvu qu’il n’ait pas trop de cafard.

Mardi 4 Mars (S. Casimir)

Encore les mêmes deux travailleurs au jardin mais le temps n’est guère favorable. Assez belles éclaircies, averses fréquentes et drues qui interrompent les besognes.

Je fais 1 colis de 1kg pour Franz. J’y mets un pain fait spécialement par la boulangère de Kermuster, c'est-à-dire cuit 3 fois, 3 boîtes de pâté de porc et 2 kubs. C’est vraiment peu et j’espère recevoir bientôt l’étiquette pour le paquet de 5kgs. Hélas ! après celui-là pour lequel j’ai depuis longtemps des provisions je ne sais ce que je pourrai mettre dans les autres. On ne trouve plus rien par ici.

Lettre d’Annie – carte de Pierre. La première parle d’un prochain retour. Le 2ème nous annonce que petit Henri sait lire. A 4 ans ½ c’est beau. Ce diablotin est travailleur et appliqué. Petit Yves est devenu un colosse. Tous vont bien. Dieu soit loué !

Ourlé 4 torchions.

Mercredi 5 Mars (S. Adrien)

Eté à Kermuster : boulangerie chez Le Sault, chez Maréchal, chez Touze commandé deux châssis pour le jardin. Me suis informée pour petits porcs signalés. Trop jeunes encore, à voir dans 15 jours. Louis Breton travaille au jardin. Henri coupe les troènes devant le perron. Jean conduit Isis à Kéricut. Elle refuse.

Carte de Franz du 22 février. Carte à Pierre pour lui donner surtout des nouvelles de son frère. Dans l’après-midi, nous plantons des escalonias dans le massif près de la chapelle. Nous n’avons pas reçu notre journal La Dépêche depuis 2 jours.

Dans la nuit de dimanche à lundi une bombe est tombée sur des bureaux, les traversant du toit aux sous-sols et s’arrêtant sans exploser, bombe de 240kgs.

Jeudi 6 Mars (Se Colette)

Temps assez beau dans la matinée. Nous avons la visite d’un aimable pochard Jean-Marie Lavenant que les enfants ont connu autrefois chez Olliéron et qui allait à la chasse avec eux. Ce garçon a fait 3 fois le tour du monde sur la Jeanne d’Arc. Il nous a raconté des choses intéressantes et drôles.

Je peux mettre une 5ème planche d’échalotes avant le déjeuner.

Dans l’            après-midi nous allons à Ker-au-Prinz. Vu de beaux chevaux mais nous ne pouvons mettre les prix demandés : 20.000frs pour une pouliche de 10 mois. Bon goûter : porc froid, pâté de foie, cidre excellent. Au retour nous nous arrêtons à St Antoine chez Troadec. Nous achetons 10kgs de carbure de calcium pour l’éclairage de l’hiver prochain et une faucille à bois.

Lettre d’Albert. J’écris à Kiki et à Annie.

Vendredi 7 Mars (S. Th. d’Aquin)

Temps affreux, pluie sans discontinuer. On ne peut même pas sortir les vaches. J’écris à Germaine et à Michèle. Dans l’après-midi je travaille un peu au crochet – bande de fermeture d’un corsage de dentelle à Cricri. J’écosse aussi quelques flageolets avec Henri. J’en mets une poignée de côté pour la semence.

Les Féat m’ont aussi procuré 2kgs de haricots blancs à 8frs la livre. C’est cher mais les semences manquent partout.

Cricri raccommode des sacs pour la ferme. A 6hrs du soir la vache Fleurette nous donne des inquiétudes par un gonflement subit du ventre. Cricri lui fait avaler 2 cuillérées d’ammoniaque dans 1 litre d’eau.

Samedi 8 Mars (S. Jean de Dieu)

Atmosphère un peu moins lugubre, l’eau dégringole plus lentement mais la terre est inondée. Il y a environ 60cms d’eau dans la cave. Henri y rentre jusqu’au genoux pour tenter de sauver le cidre. Mais au bout de 10 bouteilles, il a si froid qu’il y renonce.

Nous ne sortons pas et restons tout l’après-midi dans la cuisine à écosser des haricots. Cricri continue le raccommodage des sacs. Je fais un peu de crochet pour elle.

Jean va porter du grain à moudre au moulin, faute d’essence pour opérer ici.

Lettre de l’amiral Juge, intéressante par la connaissance qu’il a d’une personnalité des plus en vue à l’heure actuelle.

Dimanche 9 Mars (Reminiscere)

Nous allons tous les trois à la messe de 8hrs  ½ à Plouezoc’h. Courses pour le ravitaillement. Jeannick étant de sortie nous sommes de service Cricri et moi. Rentré et scié du bois.

Visite de Monsieur de Kermadec. Son plus jeune fils, Charles dit Tatou, est de retour de zone libre. Mis en demeure de choisir une carrière, il se déclare pour l’agriculture et demande à entrer à l’école de Reims. Son père aurait préféré lui voir faire son droit. Mr de Kermadec nous dit que Mr de Guébriant qui fait partie du Conseil National espère obtenir une libération, au mois provisoire, des chefs d’exploitations agricoles.

Lundi 10 Mars (40 Martyrs)

Je descends à la cave opérer le sauvetage d’une trentaine de bouteilles de cidre.

On inaugure à Plougasnou un marché aux légumes qui aura lieu trois fois par semaine sur l’emplacement de l’ancienne gare.

Louis Breton vient le temps étant meilleur. Francine Braouëzec m’apporte des échalotes. Je lui donne 10frs. Je cours tout l’après-midi vainement pour trouver paille et foin pour nos bêtes. Une pouliche naît chez Pétronille. Je plante une 6ème  planche d’échalotes. Jean va chercher les châssis commandés chez Touze. On rentre les perches coupées par Monsieur Charles.

Lettre d’Annie qui me demande les démarches à faire pour sa délégation de solde.

Mardi 11 Mars (Se Rosine)

Louis Breton vient. Il fait avec Jean des pieux pour la clôture de l’allée entre Jésuate et nous. Ils les posent dans l’après-midi. Le matin, nous sevrons la petite Briquette qui fait quelques difficultés. Je vais chez les Jégaden avoir de la paille. Refus. Refus aussi chez Pétronille, chez les Troadec, chez les L’Hénoret. Alors je pars avec Cricri à Plougasnou demandant un peu partout. Je trouve enfin promesse d’une charretée  au Méjou chez la sœur de Me Troadec de Kergouner et au Syndicat chez Mr Le Melle nous nous trouvons avec un des directeurs de Landerneau qui connaît Franz, est très aimable et nous donne espoir de 2000 de paille. Cela est encore vague mais me tranquillise. A la mairie pour l’affaire d’Annie. Nous repartons en bicyclette chez E4mile Henry.

Mercredi 12 Mars (S. Marius)

Nous pesons des haricots secs de notre récolte pour le dîner. 650grs pour 6 personnes. Avec ceux déjà pris cela fait 10 livres 50grs.

Jean a conduit Isis à Kéricut, elle refuse encore mais j’apprends que la 2ème fois on lui avait donné « Jadis », l’étalon de la pauvre Lina. Cela me mécontente beaucoup et me fait peur.

Lettre de Franz (2 mars) informé enfin de la mort de la jument. Il ne parait pas trop démonté et cela va me redonner du cran.

Je garde les vaches une partie de l’après-midi, il fait assez froid. J’écris à Annie.

Le soir on met à couver 13 œufs venant de chez Me Féat et qui sont parait-il de poules de Hollande bleues. Jean commence le labour du potager. Dunff refuse aussi de la paille.

Jeudi 13 Mars (Se Euphrasie)

Le matin chez Eugénie, chez Pétronille pour récolter des œufs pour Germaine. J’ai 5 douz. A 12frs 50 la douz. 62,50frs. Porté beurre réquisition 13,50frs. Vu Me Jégaden du Mur qui ne veut plus me vendre son foin. Tas de difficultés. Je ne sais plus où donner de la tête. Il faut pourtant tenir bon.

J’emballe les 60 œufs pour la rue Las Cases. Je fais de mon mieux avec les moyens du bord mais redoute l’arrivée d’une omelette. On continue le labour du potager pour y mettre bientôt des pommes de terre d’été.

Henri va à Kerprigent pour se renseigner sur la paille. Je fais au crochet 2 dessous de manches pour le pull-over en dentelle de fil de Cricri.

Vendredi 14 Mars (Se Mathilde)

Henri part de bonne heure le matin pour Morlaix ; il emporte les œufs. Je vais à Traou-gar, chez olivier, voir une jument de 5 ans, fille de Kenavo qui me plairait. Mais le propriétaire en demande 25.000 et ne veut pas se décider avant la fin du mois.

Cric et moi allons à midi manger des crêpes chez Me Salaün.

Jean commence à mettre les barbelés frontières entre Jégaden et nous dans l’allée.

Visite de Preissac. Nous n’aurons as la paille sur laquelle nous comptions un peu depuis hier. Je suis désolée mais il me parle d’une autre jument qui pourrait faire notre affaire. Jean Clech’ vient me dire que je n’aurai pas la semence de pommes de terre que j’avais demandé chez son grand-père.

Samedi 15 Mars (S. Zacharie)

Grande foire à Morlaix, on pense que les cours vont s’y trouver fixés pour les bêtes et diverses denrées produites dabs le pays car, à l’heure actuelle, chacun demande un peu ce qu’il veut et suivant Mr de Kermadec tout atteint des prix astronomiques.

Je cours encore toute la journée pour essayer de trouer de al paille. Une Me Lelay sur la route de Kersaint m’en promet 500 livres. Au bourg, envoyé un mandat pour abonnement de 3m. à la « gerbe » envoyée à Franz ; payé aussi par poste « La Prévoyance ». Diverses courses. Vu Melle de Beauvoir qui me dit que maintenant en priant pour son neveu de Ligny elle y joint le nom de Franz.

J’écris à Albert pour sa fête. Temps superbe même chaud au cœur de la journée. Beaucoup d’avions.

Dimanche 16 Mars (Oculi)

Messe de 8hrs ½ à Plouezoc’h. Maintenant il commence à faire jour quand nous partons. Vu Yvonne de Kermadec qui nous dit qu’à la foire d’hier le prix des chevaux et bêtes à cornes a encore monté. Une jument moyenne valait de 35 à 40.000frs.

Très beau temps. Visite d’Yvonne Féat qui vient nous montrer son pull-over neuf et se faire photographier avec. Visite de Jaouen m’apportant 1 livre ½ de haricots noirs pour la semence. Horriblement chers, 10frs la livre. Que sera la vie l’hiver prochain !

Le veau de Domino s’échappe. Me Jégaden, Eugénie, Pétronille, Wiktorya, Jeannick, Jean, Cricri, Henri et moi lui faisons la chasse. Cela dure bien deux heures. Tout le monde est fourbu. Wiktorya semble s’intéresser à Jaouen qui dîne avec nous. La pauvre Cricri n’a pas pu avoir la messe, Wiktorya y étant allée avec nous.

Lundi 17 Mars (S. Patrice)

Le matin nous plantons quelques pommes de terre d’été. Mais l’ouvrage est mal fait à mon gré. D’abord la terre n’est pas assez préparée, ensuite il y a 3 semences différentes mal séparées. Les 3 premières rangées ½ sont des « up to date ». Il y a ensuite 1 rangée de Marjolaine puis 1 rangée ½ d’Esterligen de Jégaden. On verra ce que cela donnera. Les 3 dernières rangées ne vont pas jusqu’au bout côté (du mur).

Dans l’après-midi Henri et Cricri vont à Kerprigent voir la jument de Jérôme dont il demande 18000frs. Elle ne les emballe pas. Jean et moi allons à Plougasnou chercher de la paille au Méjou chez Me Colléter. J’en obtiens 844 l pour 250frs. On doit m’en donner encore un peu mercredi. Temps beau mais vent assez aigre. Le syndicat ne peut pas me donner de paille. Il va falloir encore courir. Les cordes de P. Payen sont arrivées. Je les rapporte. Le soir chez Pétronille je trouve les plants d’oignons.

Le taureau semble bien avec Bretonne.

Mardi 18 Mars (S. Cyrille)

Planté le matin 2 planches d’oignons, environ 250. Après-midi gardé les vaches et mesuré les espaces pour planter des pommiers. Le beau temps paraissant se maintenir et Eugénie ayant pu me procurer 2 savons on commence une lessive. Il y a le linge de maison de tout l’hiver ; on s’était contenté de laver de temps en temps des petites pièces.

Lettre de Franz (7 mars). Reçu étiquette pour un paquet de 1kg.

Mercredi 19 Mars (S. Joseph)

Pardon du Mesgouëz dans les anciens temps. Je prie St Joseph de nous tirer d’embarras. Temps de chien.

J’écris à Annie, à Pierre Payen, à mon Pierrot.

Déjeuner de bonne heure. Nous devions aller chercher de la paille au Méjou mais il pleut, c’est impossible. Je pars seule prévenir et prendre un autre rendez-vous. Rencontré Yvonne de Kermadec au bourg avec Melle Mingam, venues pour organiser un bureau d’Entre aide à Plougasnou. Payé le cidre 220frs, diverses courses. Visite à Marie Braouëzec en location chez Fournis-Pouliquen.

Henri et Cricri vont à Barnenez voir une jument chez la fille de Me Pape. Carte de Pierre. Marie-Louise a une bronchite. C’est inquiétant !

Je vais à Kergouner me renseigner pour des porcelets. Ensuite Marcel Guéguen vient me chercher pour aller voir dans nos garennes de la lande à couper. Je lui en vends pour 50frs.

Jeudi 20 Mars (Mi-Carême)

La pluie a cessé. Dès le matin grand soleil. Jeannick qui va soi-disant au tribunal part à 8hrs. Nous faisons le petit déjeuner et partons Henri, Cricri et moi voir la jument d’Olivier à Traougar. Hélas ! il en demande maintenant 30000frs. Elle nous plaît mais ce serait fou.

A St Antoine, quelques achats chez Troadec. Le carbure est épuisé. Rencontré Me de Kermadec venu faire ses provisions.

Lettre d’Annie, carte de Pierre. Jean va chercher de la paille chez une Madame Le Lay, route de Kersaint. 500ls à 300frs = 150frs + 10frs à un aide. Il mène la jument à Kéricut. Elle prend de nouveau l’étalon « Najeur ».

Nous allons en fin d’après-midi à Cosquérès où on nous avait dit qu’il y avait une jument à vendre. C’est un faux bruit. Nous écossons des haricots après le dîner. On entend des bombardements.

Vendredi 21 Mars (Printemps)

Journée un peu morne. Nous comptions sur Breton pour travailler au jardin, il ne vient pas. Je rencontre Me Troadec en allant chez Eugénie ; elle me dissuade d’acheter la jument de Barnénès qui, selon elle, a 17 ou 18 ans. Chez Eugénie, je touche 1l de pétrole. Dans l’après-midi je m’occupe au jardin puis je travaille un peu au corsage de Cricri.

A 8hrs le soir, visite d’Henri de Preissac, il nous achète le veau de Domino. On doit le lui conduire demain matin à Kermuster.

Dans la soirée, n’ayant pas d’ouvrage pressé, je lis pendant 2 heures le début d’un livre d’Henry Bordeaux tout à fait d’actualité : « Les Murs sont bons ».

Samedi 22 Mars (Se Léa)

A 9hrs je pars à Kermuster, suivant Jean et la charrette où se trouve la petite génisse. Henri est au rendez-vous avant nous, se faisant peser du foin acheté la veille. J’obtiens aussi de Me Le Sault de la semence de pommes de terre 150ls (79,50frs) et 250 livres de foin (125frs). Je suis bien contente. Le veau pèse 106ls qu’Henri paie 540,30frs.

Dans l’après-midi, je m’occupe du jardin, Henri aussi. Il prépare la couche pour semer les tomates. Je mets un petit carré de persil. Le journal explique les bombardements de jeudi soir qui nous avaient semblé plus proche que d’habitude. En effet, des bombes sont tombées entre Lannion et nous. Il y a malheureusement des tués dans une ferme. Avant de prendre la mer les avions britanniques pris en chasse se délestent pour monter plus haut ou aller plus vite et lancent leurs engins au hasard.

J’écris à Franz.

Dimanche 23 Mars (Latere)

Messe de 8 heures ½ à Plouezoc’h. Jeannick est de sortie, nous sommes par conséquent de service. J’avoue que le déjeuner en est meilleure, plus soigné. N’empêche que c’est la corvée. J’écris à Annie, rassemblant tous les tickets que je puis lui envoyer car ils sont très à court rue grand’rue, paraît-il. Les rations sont maigres mais sont-ils prévoyants. Ici les domestiques n’ont aucun souci et sont loin de se contenter de leurs parts. Henri veut la sienne, entière. Cricri se sacrifie toujours, à ma grande désolation.

Visites de gens qui veulent que je leur vende, les uns des vaches, d’autres des veaux à sevrer, un autre du fumier et de vieilles ardoises. Les gens ont en ce moment la rage d’acheter, n’importe quoi, on veut changer ses billets en quelque chose d’une valeur d’utilité.

Tourné un peu dans le jardin dans les instants libres. Ecrit à Albert. Lu quelques pages de Bordeaux.

Lundi 24 Mars (S. Gabriel)

Quelques raccommodages dans la matinée. Déjeuner de bonne heure. Départ vers midi ½ (heure allemande) ou 11hrs ½ (heure française pour Plougasnou). Eté chercher la paille au Méjou chez Colléter, 916ls pour 270frs. Cette paille est presque du foin.

Courses. A la mairie pour donner de nouveaux renseignements au sujet de Franz, bon de pétrole : 1/2 litre seulement). A la recherche d’un réparateur pour notre pompe qui ne fonctionne plus, au Syndicat pour essayer d’avoir de la paille, chez Loisel, chez Corvellec, chez Choquer, chez Delepine, à la poste. Entrée à l’Eglise. Au retour  porté mon bon de pétrole chez Eugénie. J’apprends qu’une belle petite fille de 8ls est née aujourd’hui à midi ½ chez Me Henri. Il n’y a pas encore tout à fait 5 mois qu’Emile est marié.

Lettre de Franz (15 Mars)

Mardi 25 Mars (Annonciation)

Matinée dramatique. Les Allemands sont à la recherche de Tanguy Jégaden qui s’est évadé il y a quatre ou cinq mois et qui depuis ce temps vivait tranquillement ici sans être inquiété. Après avoir essayé de nier, sa mère, menacée d’être emmenée à sa place et fusillée, avoue, dit où il se trouve. On va le prendre mais on lui permet de rentrer chez lui embrasser ses parents et prendre uns valise.

Le fontainier vient et commence les travaux pour changer la pompe. Je garde les vaches car Yvonne fait une grosse lessive. Cela me permet de tricoter un peu. Commencé un pull-over en coton bleu pâle pour Cricri.

Lettres d’Albert (les œufs sont bien arrivés) et d’Annie qui annonce son retour pour le 31 ou le 1er Avril.

Mercredi 26 Mars (S. Emmanuel)

Temps maussade le matin : brume froide et crachin ; on ne peut pas mettre la lessive à sécher. J’écris à Annie puis à Y. de Kermadec pour intervenir auprès de Mr de Guébriant. Tour du jardin. Les poules ont déchiqueté tous mes choux. L’ail, les échalotes et les oignons n’ont pas trop de mal et poussent bien.

Me Salaün vient fendre du bois. Les fontainiers Kervarec achèvent la pose de la pompe (1000frs) Isis retourne à Kéricut et prend encore « Nageur ». Jean dit qu’elle n’aura pas de poulain.

Je donne le jardin Jaouen pour cette année à Mr Charles pour qu’il le cultive par moitié. Il pense y mettre des pommes de terre.

Tricoté un peu. Le soir nous avons des nouvelles de Tanguy Jégaden. Il est parti de Morlaix ; on dit à ses parents qu’il est à Brest.

Jeudi 27 Mars (Se Lydie)

Marcel Guéguen de Kerdini vient avec sa jument aider Jean à labourer le champ de Kerlizot où nous devons semer l’orge. Ils ne font que commencer. On est très en retard cette année à cause du mauvais temps et de la mort de Lina.

Cricri et moi allons à Morlaix. Les magasins sont vides, on ne trouve plus rien. Nous goûtons dans une crêperie, sans tickets. Rencontré Yvonne de Kermadec, parlé de Mr de Guébriant. Diverses courses avec ou sans résultats. Eté payer le Dr Martin (80frs pour Annie). Eté voir le petit René Balcon à la pouponnière. Il est bien mignon le pauvre et nous fait grand pitié. J’aurais voulu pouvoir l’emporter. Retour dans un car plein à craquer.

Vendredi 28 Mars (S. Gontran)

Pluie le matin. Monsieur Salaün vient fendre du bois. Sous le hangar mais l’après-midi, le temps s’étant levé, il creuse des trous pour les pommiers à cidre que nous avons à remplacer. Marcel Guéguen et Jean continuent dans l’après-midi le travail commencé la veille. Henri et nous nous nous occupons du jardin. La moitié de la lessive sèche. Cricri repasse.

J’écris à Annie, à Zaza pour la mort de son beau-père et à Kiki. Aucun courrier, seulement le journal... qui ne dit pas grand’chose à part qu’il annonce de nouvelles restrictions pour le prochain trimestre. Il y a des gens qui parlent de révolution. Se révolter ? Contre qui ? Contre quoi ? Ce n’est pas cela qui donnera à manger au peuple de France et même de toute l’Europe.

Samedi 29 Mars (S. Jonas)

Encore du mauvais temps. C’est lamentable ! Je désespère de mener à bien nos pauvres cultures cette année. Naturellement aucun journalier ne vient. Cricri met à couver 13 œufs de la maison dans la matinée. Je raccommode 2 caleçons à Henri. On ouvre la 1ère demi barrique de cidre achetée chez Le Guen mais il en reste encore 50 bouteilles du nôtre. Lettre d’Annie qui prolonge son séjour jusqu’au 10 pour voir sa tante Valentine.

Un des fils Cudennec de Kerdini vient demander à Cricri de la part du Docteur Leroux de bien vouloir le soigner. Ils ont rendez-vous ensemble chez le médecin à 9hrs ½ lundi matin. Le cas me semble assez grave car la plaie est peu de chose mais sur un sujet déjà mal en point qui a fait plusieurs années de la tuberculose osseuse.

Dimanche 30 Mars (La Passion)

Henri et moi allons à Plouezoc’h à la basse messe. Sermon en breton par le Capucin prédicateur des retraites pascales. Cricri va à Plougasnou. Elle s’évanouit complètement chez le docteur Leroux et se réveille pendant qu’il lui donne des claques. Elle avait couru tout le long de la route contre un dur vent du nord.

Dans l’après-midi je garde un peu les vaches. Il fait très froid mais vers le soir le soleil parait et nous pouvons espérer une amélioration. Henri sème ses tomates. La petite « Pierrette » est mise à la volée, la grosse « Trophy » est mise en rayons. Mais ces dernières graines, retrouvées dans le buffet sont anciennes et nous ne sommes pas assurés de leur germination. Je n’ai pu en trouver nulle part de cette espèce et comme Franz y tenait beaucoup j’ai voulu tenter la chance.

Lundi 31 Mars (S. Benjamin)

Gelée blanche pendant la nuit. Nos pêchers et nos poiriers sont en fleurs et nous avons de grandes craintes. Je vais 2 fois dans la matinée chez Eugénie pour rapporter le sel destiné au porc que nous voulons tuer. Nous allons Cric et moi voir la fameuse salle à manger des Jégaden. Nos voisins ont amassé un argent fou cette année, ils veulent le transformer en « biens au soleil » et achètent machines agricoles, meubles etc. ... tout ce qu’ils peuvent trouver...

Cricri commence les pansements de Cudennec. Elle a en même temps une autre malade à soigner : une des tantes mordue par un petit cochon. Lettre de Kiki. Jean travaille avec Isis chez les Jégaden. Je vais au bourg dans l’après-midi pour renouveler nos cartes de ravitaillement. Reçu une étiquette pour un colis de 5kgs à Franz.