Janvier 1944

Samedi 1er Janvier  (Circoncision)

Le plus lamentable jour de l’an de ma vie ! C’est incroyable, c’est même incompréhensible car je suis reconnaissante à Dieu de nous avoir donné en 1943 le bonheur du retour de Franz. Et c’est précisément ce retour qui fait aujourd’hui mon souci et  ma peine. Notre fils n’est pas bien portant. Il est désorienté, et s’ennuie ; il trouve tout mal, méconnaît les bonnes volontés, se froisse et n’est pas loin de se croire persécuté. Je le sens malheureux, regrettant presque sa captivité. Sincèrement je crois qu’il aurait été plus gai au milieu de ses camarades du camp qu’ici, près de nous.

Toute la journée, nous travaillons Cricri et moi ; le ciel est triste, chacun reste dans son coin, nous ne sommes réunis qu’aux repas. Quelques visites ; on nous apprend que Paris a été bombardé hier. Nous avions en effet remarqué une grande activité aérienne.

Dimanche 2 Janvier  (S. Basile)

Même vie qu’hier. Marasme. Il est même augmenté de ce fait qu’Armand Béchade revient bien le matin, comme convenu, mais qu’il nous quitte et repart aussitôt. Les remontrances de Franz lui ont été si sensibles, m’a-t-il dit, qu’il en a été malade. Or, comme il est en sorte un amateur, il préfère éviter ces émotions. Bien que prévu, le coup nous est dur. Qu’allons-nous devenir ? A l’aide, mon Dieu !

Ni Cric, ni moi, ne pouvons aller à la messe. Encore quelques visites de Blaves Mad. Celle d’Henri de Preissac déride un peu mon entourage. Le soir, après dîner, vers 9hrs, on amène à Cricri un blessé dans lequel nous reconnaissons Tanguy Bastard. Il est tombé dans un chemin et s’est abîmé la figure. Il a le nez traversé jusqu’aux fosses nasales.

Lundi 3 Janvier  (Ste Geneviève)

Louis ayant repris son travail nous nous sentons un peu moins abandonnés, Cricri et moi. De plus Franz est moins hostile, moins taciturne, il parle un peu aux repas. Louise Breton termine ses piqûres et par contre Jeannette Pouliquen en commence une série. Elle était venue voir Cricri avant-hier pour la remercier de ses soins de l’an dernier et elle redevient sa cliente. Cette jeune femme est très gentille et parait bien guérie maintenant mais elle a passé 4 mois à l’hospice, au milieu des fous. On lui a même lis, à plusieurs reprises, la camisole de force. Elle nous apporte un litre de gasoil.

Les histoires du ménage Le Roux continuent à mettre toute la région en effervescence. On dit pis que pendre du docteur. En revanche, sa femme n’a que des éloges et des partisans.

Encore quelques visites de nouvel an. Reçu plusieurs lettres.

Mardi 4 Janvier  (S. Rigobert)

Le soulagement Goyau est toujours espéré en vain et notre esclavage nous est devenu presque insupportable. Pour ma part, il y a aussi l’angoisse du problème alimentation pour gens et bêtes. Les provisions sont déjà très diminuées et la saison rigoureuse ne fait que débuter. Il faudrait tenir 3 mois ½ ou 4 mois avec le peu qui reste de paille, foin, légumes. Aussi ai-je été contente de voir arriver ce matin des acquéreurs de chevaux et de vaches. Malheureusement on ne s’est pas entendu sur les prix.

Dans l’après-midi, je vais chercher notre pétrole et notre saccharine chez Eugénie. Elle m’offre à goûter avec Soizic Troadec. Bavardages. Cela dure une heure environ ; c’est peu et c’est encore trop car cette échappée me met un peu en retard. Toudic est venu.

Mercredi 5 Janvier  (S. Siméon)

Encore chute d’un espoir. On m’avait parlé d’un ménage de domestiques agricoles ; je me suis informée et ces gens ne veulent plus ce replacer, à aucun prix. Ils veulent être journaliers, rester libres. Et cependant, ce sont, dit-on, d’excellents travailleurs. C’est à Kerdiny, chez les Jégaden–Guéguen que ces renseignements m’ont été donnés.

J’ai vu Anne-Marie, immobilisée dans un plâtre sur l’ancien lit de Michel Fournis qui ressemble à un cercueil. Là aussi souffrances.

Les lettres que je reçois depuis deux jours me montrent que chacun a ses épreuves, ses misères. Ma sœur, ma belle sœur Suzanne, mon amie Strybos sont malades et ont mille peines à se procurer leur subsistance.

Il a fait très beau mais très froid aujourd’hui. Lettre de Madeleine Sandrin avec photographie des six enfants Drouineau. Franz et Annie vont à Kerprigent.

Jeudi 6 Janvier (Epiphanie)

Enfin Me Goyau parait t sa présence à la ferme diminue un peu notre bousculade. Elle l’aurait allégée bien davantage si Louis avait continué à nous aider comme les jours passés mais il y avait du travail en dehors et il a profité de ce secours pour le faire. Il est allé, dans la matinée, rapporter à Ker Mebel la charrue avec laquelle nous avions fait le défonçage de la garenne et, dans l’après-midi, il a livré à Plouézoc’h chez Me Menou 3 sacs de pommes de terre commandés depuis 3 mois et qui sont tombés à pic ; elle n’avait plus un sel tubercule chez elle.

Franz et Annie vont à Morlaix. Il fait un temps merveilleux mais froid. Lettre exquise de mon Pierre écrite les 31 décembre et 1er janvier. Je pleure de joie et d’attendrissement en la lisant. Le soir, nous mangeons des crêpes avec du cidre doux de Mr Gaouyer.

Vendredi 7 Janvier  (S. Théau)

C’est encore vainement que je m’adresse à une certaine Jeanne Yvonne Le Gall–Guédec demeurant à St Antoine. Petit à petit tout s’épuise et nous nous acculons de plus en plus à la triste solution de liquider nos animaux et de louer nos terres. Il nous est véritablement impossible de tout faire par nous-mêmes et comme dit Cricri s’enchaîner à cette vie pour n’avoir que notre nécessaire à nous, cela n’en vaut pas la peine Ce qui la soutenait c’était la pensée de faire œuvre sociale très utile.

Pendant que j’allais à St Antoine, Cric allait au Diben à la recherche d’une Me Novial, mère de prisonnier et soi-disant abandonnée sans ressources par son mari. Elle ne la trouve pas et ne peut faire son enquête.

Le beau temps clair et froid continue. Toudic abat un vieux pommier dont j’aimais la silhouette penchée. Notre verger ombragé n’est plus qu’un peu hérissé de manches à balai.

Samedi  8 Janvier  (S. Lucien)

En désespoir de cause, je suis allée chez notre locataire Lucie Braouézec voir si un de ses enfants ne pourrait venir au moins garder non vaches ; on m’avait dit que François avait quitté les Olivier de Pratfall et se trouvait à la maison. Nouvel espoir déçu. Ce garçon est replacé et  les autres sont à l’école. Je ne sais plus quel saint nous pourrions invoquer.

Annie est un peu grippée. De plus, elle ne reçoit pas de lettres de sa mère et s’énerve dans leur attente. Elle comptait voir sa famille débarquer ici à la fin de ce mois et craint du retard. Alors, elle reste couchée une bonne partie de la journée depuis hier matin. Franz est aussi de triste et mon mari fulmine.

Le ciel perd un peu de son éclat, le thermomètre a dû remonter un peu.

Dimanche 9 Janvier  (S. Julien)

Seuls, Franz et moi pouvons aller à la messe. Annie dorlote sa fatigue, mon mari n’a pu se chausse ayant les deux pieds malades et très enflés. Quant à la pauvre Cric, son dur service lui interdit toute sortie. Mon cœur est perpétuellement étreint en compatissant à la vie qu’elle mène par dévouement et je suis horriblement froissée et peinée quand je sens de l’ingratitude envers elle, ce qui est, hélas ! un cas trop fréquent.

Visite d’Henri de Preissac dont je ne profite guère, étant obligée de garder les vaches. Visite de Coroner Kernevez pour l’acquisition de Bruck. Il la trouve encore trop loin de son terme. Par contre il offre 12000 de Mouchette, prêt à vêler. Franz refuse. En effet Mouchette a son veau vers 22 heures. C’est une génisse que nous sèvrerons peut-être.

Comme tous les dimanches, cette journée est plus pesante que les autres.

Lundi 10 Janvier  (S. Paul, erm.)

Temps doux mais très maussade. Il se pourrait que la pluie vienne. Beaucoup la désirent. A Kervélégan et chez Bellec les puits sont à sec. Les gens sont obligés d’aller chercher de l’eau jusqu’à Corniou.

J’écris au Service de la Main d’œuvre Agricole à Rennes pour tenter l’obtention d’une fille de ferme.

Le courrier de Paris n’est pas arrivé aujourd’hui. Il doit y avoir eu un nouvel attentat sur la voie. C’est malheureusement fréquent !

Autre chose bien préoccupante. Une 4ème évasion parmi les camarades de Franz revenus avec lui vient de se produire. Jusqu’à présent elle n’a pour sanction qu’un redoublement de sévérité mais tout est à craindre et Franz était assez inquiet ce soir.

Me Martin a emprunté un lapin mâle papillon chez les Elléouet de Corniou et après l’avoir mis avec sa lapine elle nous l’a apporté pour les nôtres.

Mardi 11 Janvier  (S. Hygin)

Yvonne Féat vient dans la matinée m’apporter la fiche du docteur constatant sa guérison. J’en suis contente car cette affaire traînait bien. L’assurance ne donnera sans doute pas tout ce que les Féat attendent d’elle mais ils devront s’estimer. – censure -

Sale temps, pluie fine qui obscurcit l’atmosphère mais qui ne doit pas pénétrer beaucoup dans le sol. Beaucoup de malade autour de nous. Il parait qu’à Kerdiny tous les gens sont au lit. Pour la plupart ce sont des grippés mais chez Dunff c’est plus grave. Il parait que François Dunff a été extrémisé ce matin. Ici, nous sommes nous-mêmes mal en point. Franz a la grippe, mon mari a les pieds de plus en plus malades.

Mercredi 12 Janvier  (S. Fréjus)

Me Martin rapporte le lapin à Corniou. Nous pensons qu’il aura sympathisé avec nos lapines. Dans un mois, nous connaîtrons le résultat de cette visite.

Nous avons eu aujourd’hui Toudic et Me Goyau. L’abattage des pommiers est achevé ; je l’espère du moins mais il faut faire des fagots avec les branches et débiter les troncs en bûches d’un maniement facile.

Sans ma satinée cuisine, j’aurais pu ranger un peu aujourd’hui mais, étant obligé de préparer la nourriture de neuf personnes, il m’est resté peu de temps libre. Il est clair que j’en ai perdu un bout en bavardant avec Jeannette Pouliquen. Conversation intéressante dont il sortira peut-être quelque chose d’intéressant : une jaquette en peau de mouton pour Cricri ou bien une bonne. Le rêve serait les deux.

Commencé une paire de bas pour Françoise.

Jeudi 13 Janvier (Baptê. N.-S.)

Cricri tente vainement d’aller à Morlaix ; de midi à quatre heures, elle est en attente des cars. L’un, celui de Mérer, est en réparation ; le dernier est passé au grand complet, sans s’arrêter. Ma pauvre fille était désolée mais elle avait pu s’arranger avec Me Martin pour que son travail soit fait ici et elle était bien désireuse que la fabrication de son manteau de fourrure soit mise en chantier. C’est probablement un recul de toute une semaine.

J’ai des déboires avec le tricot pour Françoise. Annie m’a donné des aiguilles trop fines pour la laine. Tout est à défaire et... à recommencer. Soizic lui donne des choux-fleurs. Notre veau n’étant pas pris par Meston s’en va ailleurs à 15frs la livre soit 1530frs pour 102 livres.

Vendredi 14 Janvier  (S. Hilaire)

Il fait anormalement doux mais le doux mais le temps est d’une grande tristesse. Et puis notre existence est si monotone ! Chaque jour, aux mêmes heures, ce sont les mêmes travaux. Même agréables ils pourraient sembler ennuyeux, à force de se répéter ; or, ils n’ont aucun carme. Leur seul beauté c’est d’être devenus devoirs d’état et d’être acceptés comme tels par nous avec une entière résignation à la volonté de Dieu.

Nous nous accorderions mieux de cette misère, si nous étions entourés d’affection. Hélas ! petit à petit Annie parvient à détacher Franz de nous et bientôt leur ménage fera bloc à part. En ce moment il y a discussion pour le partage du jardin. Je ne veux pas qu’ils me louent car je sens que je n’aurai plus le droit d’y cueillir un fruit, ni une fleur, pas même de m’y promener.

Bonne lettre consolante de Pierre.

Samedi 15 Janvier  (S. Maur)

Même temps qu’hier. Atmosphère lugubre. C’est le mariage de Jeanne Périn que nous avons eu pendant cinq ans à la maison. Elle épouse un homme de 36 ans qui a un prénom bizarre. Il s’appelle : Esprit Chocquer.

Les Allemands réquisitionnent beaucoup de choses en ce moment. Hier, c’étaient de jeunes juments et, parmi nos voisins, Bellec et Réguer ont été frappés ; la semaine prochaine, il faudra présenter à Lanmeur les attelages complets : chevaux avec harnais en bon état, charrettes, tombereaux, véhicules de toutes sortes.

Anniversaire de Françoise. Nous faisons de la pâtisserie en son honneur. Il y a au dîner un gâteau avec 5 bougies.

Toudic est venue et il a fallu que je lutte pour conserver mon Pigeonné de Jérusalem, si productif et si bon. Je n’ai pas pu malheureusement sauver le pommier de reinettes grises.

Dimanche 16 Janvier  (S. Fulgence)

Anniversaire d’Annie. Nous le lui souhaitons au déjeuner mais pas avec le même faste que pour Françoise : pas de gâteau lumineux ; il aurait fallu y mettre 38 bougies et ce n’est guère dans nos moyens de l’heure actuelle.

Encore une de ces journées lamentables où la privation de messe pour Cricri et pour moi me donne une sorte de malaise que je ne puis secouer malgré les raisons très valables de cette abstinence.

Visite d’Armand que je règle, ce que j’avais oublié de faire le 2 janvier dans mon désarroi de son brusque départ. Il nous annonce son retour à Paris avant le 1er février. Il est rappelé par le Ministère du Travail et doit avoir repris sa place dans son usine à cette date. Tout en compatissant à la désolation d’Armand, sa mésaventure me console un peu de son départ puisqu’il y était forcé.

Lundi 17 Janvier  (S. Antoine)

On dit que Madame Le Roux est revenue au domicile conjugal, rappelé par le docteur qui a promis d’être sage. Les méchantes langues ajoutent que le beau Marcel préfère encore les gros sous de sa femme légitime aux plus pimpants cotillons du village.

Henri et Cricri vont à Kerprigent souhaiter la bonne année. Un motif un peu intéressé y conduit aussi ma fille ; elle désirait emprunter à Marie sa bicyclette pour aller demain à Morlaix, sachant par expérience qu’on ne peut pas compter sur les cars.

Je garde les vaches qui me font courir dans les garennes. Visite à Me Féat chez laquelle je vois une lapine géante. Le soir après dîner, Lucien et Soizic viennent nous voir ; il faut improviser une collation. Je recommence les bas de Françoise.

Mardi 18 Janvier  (Ch. S. Pierre)

Cricri va dans l’après-midi à Morlaix avec la bicyclette de Marie de Preissac. Bien que le temps fût assez maussade, elle est enchantée de cette petite fugue. Elle qui ne bouge guère du Mesgouëz, où elle ne voit personne que les habitants du triste manoir, s’amuse des moindre choses et s’intéresse à tout. Elle est contente que son manteau de petit gris soit enfin mis sur le chantier et rêve d’élégance.

Yvonne Féat qui devait venir remplacer Cricri nous manque. Je cours à Pen an Allée où j’ai la chance de trouver Me Goyau qui se laisse embaucher un peu contre son gré car elle a beaucoup à faire chez elle mais elle ne veut pas me laisser dans un trop grand embarras.

Le soir après-dîner, je puis tricoter un peu. Le premier bas de Françoise est bien avancé.

Mercredi 19 Janvier  (S. Sulpice)

Lever à 6hrs, nuit complète. Louis doit être à 9hrs 30 à Lanmeur avec Isis pour une nouvelle réquisition allemande. L’état de notre pauvre bête ne l’empêche pas d’être présentée mais nous sommes sûrs qu’elle ne sera pas prise. En effet, elle revient vers 16hrs reprendre sa place dabs son boxe.

Franz et Cric vont reporter leurs bicyclettes à Kerprigent. C’est terriblement ennuyeux que mon pauvre fils n’ait pas un vélo. Le revoici obligé de faire quotidiennement 32kms à pied. Et il a une jambe bien malade d’une plaie ulcéreuse et l’autre est couverte d’énormes varices. Cela me met la mort dans l’âme, d’autant plus que son état général est mauvais et que cette fatigue va certainement l’empirer.

Toudic vient et me prépare un peu de terre où je mets 3 planches d’ail. Jean Féat coupe du bois pour Annie.

Lettre de Pierre, lettre de Kiki qui me dit mourir de faim.

Jeudi 20 Janvier (S. Sébastien)

J’envoie par le facteur 5 livres de haricots à ma sœur. Franz porte au sous-officier allemand qui le pointe un bon morceau de lard et obtient les bonnes grâces de ce monsieur. Mon fils déjeune à Lannilis chez les Claude Monnier. Il rentre tard, assez fatigué de ses deux longues courses. Me Goyau nous aide quelques heures le matin.

Je garde les vaches et fait, malgré cela, tout mon tripotage quotidien. Donc pas une minute tranquille entre mon lever avec celui du jour et cette 22ème heure qui me trouve seule dans la cuisine avec ma fille. Cette dernière a commencé ce soir une série de piqûres à Nicole Martin qui est allée consulter aujourd’hui le docteur Le Roux. C’est bien vrai que Me Le Roux est rentrée chez elle, Me Martin l’a vue. Je vais tricoter un peu avant d’aller me coucher.

Vendredi 21 Janvier  (Ste Agnès)

Journée un peu moins dure, grâce à l’aide de Madame Goyau qui me décharge en grande partie de mon rôle de fermière. Je puis donc, entre la confection des repas, écrire 4 lettres et planter deux planches d’échalotes (environ 400 têtes). C’est à peine la moitié de la tâche que je compte achever aux premiers instants libres.

Cricri de son côté étant secourue en profite pour s’occuper de ses familles de prisonniers. Pour cela elle va au bourg ; elle se charge d’aller payer chez Cudennec l’assurance des chevaux. Annie aussi se rend à Plougasnou pour certaines formalités à remplir au sujet de la venue de sa mère et de sa soeur.

Je termine les bas de Françoise. Il y a une petite reprise de l’activité aérienne sur nos têtes et la Défense proteste. On prétend qu’un  appareil a été descendu et est tombé à Lanmeur.

Samedi 22 Janvier  (S.  Vincent)

Rien de sensationnel à noter. Ayant appris que Maria Murla avait quitté sa place, je suis allée la voir pour lui proposer d’entrer au Mesgouëz. Il me fur répondu qu’elle était indisponible par ses parents et que c’était l’unique raison pour laquelle elle s’en était de Keramouset. Mais pour nous rendre service, elle pourra venir de temps en temps à la journée. Ce n’est pas ce que je souhaitais mais cela vaut mieux que rien et je l’ai retenue pour lundi.

Henri a été au bourg ce matin et en a rapporté un beau rôti de bœuf. La viande de boucherie est devenue très rare depuis deux mois mais elle sera appréciée par tous. N’y comptant guère j’avais fait tuer un poulet par Louis ce matin.

Franz fait une guerre acharnée à nos volailles et lapins ; il veut détruire toute la basse-cour qu’il juge plus nuisible qu’utile.

Dimanche 23 Janvier  (S. Fabien)

Ayant eu le bonheur d’assister à la messe de Kermuster, je ne dois pas me plaindre de mon sort aujourd’hui. Il fut cependant particulièrement dur. Une véritable tempête rendait les travaux de ferme très pénibles ; Cricri est malade et c’est pour moi un perpétuel déchirement d’âme de la voir accomplir des besognes au-dessus de ses forces dans le vent glacé et sous des trombes d’eau.

Un vague espoir que Franz nous avait donné hier soir, en rentrant, qu’un jeune ménage de Lanmeur pourrait entrer à notre service s’évapore..... Visite d’Yvonne de Kermadec, venue nous apporter ses vœux de nouvel an et aussi pour voir si nous n’avions pas une poule à lui vendre pour Zaza. Impossible de refuser. J’en suis assez contrariée car j’estime fort les œufs pour notre ravitaillement bien misérable et surtout monotone à l’heure actuelle.

Lundi 24 Janvier  (S. Thimothée)

L’ouragan continue. Tous les éléments font rage. Pas d’aide. Je garde un peu les vaches. Nous écrivons à Paule pour sa fête. Nos vœux seront très en retard.

Un frère de Dossal, marchand de chevaux et de bestiaux comme lui, vient voir notre poulain. Il en offre 26000frs ; j’ai l’impression qu’il donnerait un peu plus et trouve que ce serait bien.... Mais Franz est assez lunatique ; après m’avoir dit, il y a 15 jours, que nous aurions du mal à obtenir 20000 de cette bête, il ne veut plus la lâcher pour une somme nettement supérieure.

Visite de Me de Sypiorsky qui nous apporte un livre : Histoire de l’Armée Allemande par Benoist Méchin et une adresse pour trouver des polonaises comme ouvrières agricoles. Cette personne est très sympathique ; elle parait intelligente, bonne et artiste. Elle a de la personnalité, j’aimerais la mieux connaître.

Mardi 25 Janvier  (Conv. S. Paul)

Cette tempête est vraiment longue. Le vent est terrible, même ici. Cricri qui est allée au bord de la mer ce matin pour une affaire de prisonnier nous a dit qu’au Mesgouëz ce n’était rein en comparaison de la pointe de Primel battue par les souffles du large et les flots. C’était beau et sinistre en même temps, elle en avait des vertiges.

Le chauffeur de la Comtesse Costa vient nous demander de sa part si nous n’avons pas de vaches à vendre ; on lui propose Brück. Me Martin a pu par Lucien Troadec avoir 10 livres de semoule à Tromelin et très gentiment elle m’en cède la moitié. J’étais arrivé tout au fond de mon sac et je suis bien contente de cette ressource.

J’écris pour les Polonaises à l’adresse donnée hier et à mon beau-frère Paul à l’occasion de son anniversaire, le 30.

Mercredi 26 Janvier  (Ste Paule, v.)

Chez les Salaün-Goyau tout le monde est malade. Louis et Me Martin ont eux aussi des commencements de grippe. Nous sommes dans un sale pétrin car personne de nous n’est d’attaque en ce moment. Résignons-nous aux misères infligées en songeant que nous pourrions en avoir de plus grandes.

Ainsi nous avons eu aujourd’hui la visite de Pierre Loin. Sa famille est évacuée du Velin-Arvel ; elle a trouvé un petit gîte au bourg, chez Me Picart, mais cherche une chambre pour y mettre quelques meubles. Les bonnes sœurs de Pomplencoat sont aussi évacuées. Elles ont fait, parait-il, une vente hier de leurs meubles et provisions.

Ce soir on est venu chercher Cricri pour faire une piqûre à la truie des Murla ; elle rentre très tard. Les Murla lui ont fait goûter leur charcuterie espagnole que ma fille trouve bonne mais assez bizarre. Maria Dossal me donne une adresse à laquelle j’écris aussitôt pour avoir une ou deux jeunes filles.

Jeudi 27 Janvier (Ss Martyrs R.)

Le vent est tombé ; il a moins plu aussi ; peut-être allons-nous sortir bientôt de cette mauvaise phase atmosphérique. J’ai même vu le soleil aujourd’hui pendant 30 secondes à peu près et cela m’a causé un plaisir indicible. A part ce rayon, journée assez triste.

D’abord, notre bonne vieille vache Brück est partie achetée par la Comtesse Costa. Elle a été bien payée : 9000frs mais je n’aime pas voir s’en aller de nos étables les animaux auxquels nous sommes habitués depuis plusieurs années.

Ensuite Franz est revenu déjeuner en nous annonçant qu’il était demandé d’urgence à Quimper sans connaître la cause de cet appel. Il est parti au début de l’après-midi et nous sommes anxieux.

J’ai encore entendu aujourd’hui plusieurs choses effrayantes : actes de brigandage dans le pays, tout près de nous évacuation des religieuses de Pomplencoat, menaces pour le Mesgouëz.

Vendredi 28 Janvier  (S. Charlemagne)

Le temps est meilleur et j’en suis contente surtout pour Franz ; les voyages sont très difficiles actuellement et une atmosphère clémente en adoucit un peu les peines. Le déménagement Loin arrive : deux grandes charrettes, on case les meubles comme on peut... Hier soir nous nous étions aperçus que Domino était agitée ; Louis l’a conduit ce matin à Kergaradec ; c’était trop tard, la chaleur était passée et la vache a refusé.

Dans l’après-midi, je garde le troupeau. Quoique bien diminué, il me donne du mal cependant. Je suis trop vieille, trop fatiguée pour ce métier. Et puis il me semble que je perds mon temps ; j’aurais beaucoup de choses, utiles et urgentes à faire à la maison. Autrefois je tricotais en suivant mes bêtes ; le manque de laine pour des ouvrages non fragiles me prive de cette occupation.

Samedi 29 Janvier  (S. François)

Cricri devant aller à Morlaix essayer son manteau de fourrure, nous avions retenu lundi dernier Maria Murta pour aujourd’hui. Elle vient et cela permet à ma pauvre fille de faire cette course dont elle revient heureuse, animée. Elle espère que sa pelisse sera réussie ; elle a hâte cde l’avoir.

Ici en son absence les choses vont à peu près bien. Notre jeune espagnole est une fille intelligente et active. Henri et Me Martin rapportent de la viande, l’un de Plougasnou, l’autre de Plouezoc’h.

Le soir Cricri a un nouveau client, un brave petit vieux de 83 ans, père de Me Léon de Kerdiny qui a un doigt malade et vient se faire panser. Décidément notre fille est l’infirmière de tous, pansant des humains aux animaux et de ceux-ci à la race supérieure. La truie Murla est considérée comme sauvée et ses maîtres manifestent une grande reconnaissance.

Franz est revenu de Quimper, il n’a pas d’ennuis, au contraire.

Dimanche 30 Janvier  (Ste Bathilde)

Je n’ai pas pu écrire le pourquoi du voyage de Franz qui nous avait donné quelque angoisse. J’en suis encore incapable aujourd’hui, sachant seulement  qu’il a été nommé quelque chose par le Ministère de l’Agriculture pour les achats de chevaux et les transports de ces animaux. J’ignore le titre exact. Ces nouvelles fonctions augmenteront son travail et ses rentes. En tout cas, nous avions peur d’ennuis et nous voilà bien rassurés....... pour un coup.

A noter aussi pour hier la visite d’Armand qui part lundi soir pour Paris. Il a déjeuné avec nous.

Aujourd’hui désolation d’un dimanche sans messe. Je m’étais levée, habillée et me trouvais presque prête à partir. Impossible de me chausser. Dans l’après-midi, je garde les vaches. Visite de Me Moal qui me parait mener une vie solitaire et bien triste.

Lundi 31 Janvier  (S. Pierre Nol.)

Franz, occupé par ses nouvelles fonctions, passe toute la journée à Morlaix. En son absence, les acheteurs de chevaux et de vaches défilent. Je ne donne aucune promesse malgré l’offre de prix tentants. La nourriture diminue ; en acheter est presque impossible et il aurait peut-être été sage de faire encore des sacrifices D’autres raisons peuvent influer aussi sur nos décisions de vente. Nous ne pouvons plus tenir le coup sans un peu de main d’œuvre. Et puis les menaces d’évacuation s’accentuent. On nous a dit aujourd’hui que les de Pluvié avaient reçu l’ordre de quitter Bois Eon. Les bonnes sœurs de Pomplencoat sont déjà parties.

On envoie une livre de beurre aux Chocquer du bourg. Visite de Me Sypiorsky nous apportant des livres sur la charcuterie bien intéressants car ils contiennent des masses de recettes.

Notes de Janvier

(Sur cette page ma grand’mère a noté la suite de son récit de la journée du 5 août.

Pour l’histoire je préfère remettre ses notes à leur date réelle.)

Février 1944

Mardi 1er Février  (S. Ignace)

L’année a déjà perdu tout un mois, un des plus longs, un des plus durs. Cela devrait nous donner du courage de penser que nous allons maintenant vers le renouveau. Hélas ! cette année on redoute plus le printemps qu’on ne l’espère ; il y a de terribles menaces dans l’air. Le débarquement des anglo-américains est attendu d’un moment à l’autre maintenant. Où se produira-t-il ?..... Les Allemands font par ici de formidables travaux de défense qui impressionnent la population. D’autre part le midi s’agite....

Les lettres de Paul sont alarmées et alarmantes ; nous en avons reçu une aujourd’hui qui fait broyer du noir à mon mari et l’incite à fuir le Mesgouëz dans la crainte d’être séparé de ses frères et des Pierre. Une décision de cette gravité me semble prématurée à l’heure actuelle mais on peut envisager le pire et s’y préparer.

Mercredi 2 Février  (Purification)

Nous avions eu hier Maria Murla, aujourd’hui, c’est Yvonne Féat qui nous a soulagées un peu. J’en ai profité pour installer avec elle nos lapines paillon dans une case meilleure où elles vont préparer leurs nids si la visite du lapin Elléouet a porté des fruits, ce que je voudrais bien.

Franz est toujours fiévreux ; il rentre de Morlaix vers 1h et passe l’après-midi couché. Annie lui pose des ventouses. Isis tombe encore malade. Cricri lui fait des piqûres. Je vais prendre des nouvelles de Madame Sallaün qui n’est ni mieux ni plus mal ; sa fille se remet mais étant obligée de la soigner sera encore plusieurs jours avant de nous revenir.

Ce soir, pour fêter la Chandeleur suivant les traditions, nous avons mangé des crêpes. A part cette petite réjouissance, lamentable existence de chaque jour.

Jeudi 3 Février  (S. Blaise)

Plusieurs contrariétés aujourd’hui. Encore une réponse négative à mes demandes de main d’œuvre. Sans trop y compter j’espérais un peu deux jeunes filles de St Thégonnec, indiquées par les Dossal. L’une est déjà placée, l’autre reste chez elle. 2ème grave ennui : Isis va mieux mais reste fourbue, ses deux pattes de derrière sot à demi paralysées. 3ème angoisse : Me Deux m’écrit que notre appartement de Boulogne va sans doute être réquisitionné pour des réfugiés évacués des côtes. 4ème souci : je m’aperçois que notre porc tué fin novembre sera bientôt liquidé. 5ème : Annie attend l’arrivée de sa mère demain soir. C’est le signe de notre séparation ; cela m’attriste beaucoup....

Heureusement une lettre de mon Pierre chéri met du baume sur toutes ces plaies. Je commence une paire de bas pour Françoise.

Vendredi 4 Février  (S. Gilbert)

Température très aigre, vent du nord qui m’est particulièrement dur pour la garde des vaches dans la deuxième pâture.

Annie est très agitée par ses préparatifs de réception. Je lui prête plusieurs objets : 4 taies d’oreiller, 2 chemises de nuit, 1 broc et 1 seau bleus, un bidet, un vase de nuit, une lampe à pétrole.

Dans la matinée, une fois mon déjeuner mis en route, je confie l’entretien du feu à mon mari et je vais en courant presque chercher des choux-fleurs et des œufs à Ker an Groas. Je trouve 3 œufs chez les Réguer et 3 autres chez les Oléron. Les poules recommencent donc à prendre. Il y a de l’espoir.

Dans l’            après-midi, les Allemands circulent assez nombreux autour de nous. Henri voit même un canon entrer dans notre allée, nous ne savons pas où il est mis mais sans doute très près. Nous le repèrerons quand il chantera.

Samedi 5 Février  (Ste Agathe)

Nous sommes "occupés". Cela vaut mieux que d’être évacués mais c’est tout de même fort ennuyeux. On installe un poste téléphonique à la maison. Il y aura deux gardiens en permanence. Je ne sais si ce seront les mêmes. Ceux d’aujourd’hui paraissent bons garçons, l’un est de Berlin, l’autre de Nuremberg.

Arrivée d’Henriette. Annie doit être contente mais comme elle a beaucoup plus d’ouvrage avec son idée de faire ménage à part elle se montre vis-à-vis de nous plus nerveuse et plus désagréable que jamais. Tout ce que je fais étant mal pris, je n’ose pas l’aider. Alors nous nous gênons mutuellement pour la préparation des repas.

Maria qui devait venir aujourd’hui n’a pas paru. Est-elle malade ? Il y a toujours beaucoup de grippes dans la région. Nous sommes nous-mêmes éprouvés par cette épidémie mais nous n’avons pas le loisir de nous soigner. Franz est actuellement le plus pris.

Dimanche 6 Février  (Septuagésime)

Pas de messe encore ! C’est navrant. Nos Allemands font ce qu’ils peuvent pour être aimables mais.... ils sont quand même bien gênants. Leurs allées et venues salissent le vestibule et l’escalier ; ils laissent les portes ouvertes, ils ne respectent guère nos WC et nous demandent une quantité de petits services. Dès qu’ils ont un peu de liberté, ils cherchent à parler avec nous dans un langage mi français mi allemand très fantaisiste

Lundi 7 Février  (Ste Dorothée)

L’occupation est vraiment une chose bien pénible quoique chaque partie y mette du sien. Il nous faudra sans doute supporter cela durant des mois. Dieu veuille que ce ne soit des années ! Le "brigadier" qui  ne quitte pas la maison, auquel on apporte ses repas ici nous fait pitié ; aussi améliorons-nous un peu son ordinaire plus que maigre. En revanche, il m’a donné aujourd’hui un litre de pétrole dont je suis bien contente.

Annie commence, je crois, à en avoir assez des charges de maîtresse de maison qu’elle a voulu prendre pour mieux recevoir sa mère. Certes, il est visible que celle-ci est habituée à une vie plus confortable que le nôtre mais elle s’y serait sans doute pliée avec bonne grâce, heureuse d’avoir plus de repos et de ne pas sentir que sa fille se fatigue.

Temps désagréable, à la fois humide et froid. Nous apprenons que la banlieue parisienne a encore été bombardée hier. Je ne comprends pas qu’on songe à y loger des réfugiés !

Mardi 8 Février  (S. Jean de M.)

Annie a une laveuse venue de Kermuster. C’est la sœur du père Salaün. Par elle, nous apprenons que les Bescond de Park ars Tel ont été attaqués dimanche soir par des bandits masqués qui leur ont pris 37000frs, différentes choses et denrées. De plus Bescond fut assez amoché. Le voisinage ne les plaint pas car il paraît qu’ils faisaient du marché noir, vendant 100frs la livre de beurre.

Me Goyau étant venue, Cricri peut s’occuper de ses familles de prisonniers. Elle va voir Me Sibéril à Samson, Marie Le Bris sur la grève entre Samson et Térénez. Cette dernière vient d’avoir un petit garçon, Michel, d’un père Allemand. Elle avait déjà une fille de sept ans sans avoir été mariée. Malgré cela elle fut sympathique à Cricri qui tâchera de lui procurer un peu de layette.

Pour moi, journée triste. Une lettre de Pierre nous apprend un nouvel accident de Paule et nous donne le mauvais état sanitaire de sa maisonnée. Un télégramme nous apprend la naissance d’un Michel Prat chez François.

Mercredi 9 Février  (Ste Appolonie)

Anniversaire de naissance de mon frère Louis. C’était hier celui de mes sœurs jumelles, demain celui de ma tante Geneviève et celui de mariage des Franz. Cela me replonge dans le passé et réveille bien des souvenirs. Comme l’Autrefois me semble beau et doux en comparaison de l’heure actuelle ! Au lieu de gémir et de me lamenter, je dois remercier Dieu de m’avoir fait connaître une Vie lumineuse alors que j’avais une âme jeune et vibrante, capable d’en jouir. Maintenant je dois encore lui rendre  grâce non seulement des malheurs qui ne nous atteignent pas mais aussi des épreuves qu’Il nous envoie pour racheter nos fautes. Une série de calamités, des angoisses nombreuses et variées sont devenues notre pain quotidien......

Cricri va au Diben voir la pauvre Me Novial, Yvonne Féat la remplaçant ici aujourd’hui. Elle a aussi chaque jour les pansements de son petit vieux de Kerdiny et tous les 5 jours une piqûre à Nicole Martin.

Des petits lapins sont nés aujourd’hui mais ils sont très mal installés.

Jeudi 10 Février  (Ste Scolastique)

Nous avons, je crois, une nouvelle nichée de lapereaux. Ceux-ci sont de race papillon. Malheureusement la plus belle de nos lapines a dû rester vide, à moins qu’elle ait avorté. Elle ne prépare aucun nid et le terme est passé.

Hier, j’avais mis une planche d’échalotes, à la suite des deux premières ; j’ai continué ce travail aujourd’hui, ce qui me fait actuellement 4 planches et je voudrais bien pouvoir l’achever prochainement afin qu’il n’y ait pas trop de différence entre les germinations. Déjà l’ail planté il y a une quinzaine de jours commence à montrer de petites pousses vertes.

Il fait froid aujourd’hui. Malgré mes résolutions d’énergie et de gaieté, le courage me manque à plusieurs reprises dans la journée. Ce soir, je viens de répondre à Me Deux.

Vendredi 11 Février  (S. Benoît)

Il fait encore froid. C’est peut-être moins désagréable que la pluie mais, étant donné notre manque de chauffage, la maison est très inconfortable. J’ai cependant vivement souhaité pouvoir m’y réfugier cet après-midi en gardant les vaches dans la grande pâture balayée par le vent du nord.

A noter les contrariétés de ce jour. Mauvaise humeur d’Annie pour différentes causes – Indiscrétion et indélicatesses flagrantes de nos occupants – Manque de courrier – Ondine retombe en chaleur et on ne peut la mener à Kergaradec – Franz est obligé de signer deux fois – Nous n’avons pas d’aide. Espérons que demain sera meilleur.

Je vais chercher les choux-fleurs chez Maria Réguer et 8liv de haricots noirs chez les Oléron.

Samedi 12 Février  (Ste Eulalie)

Il y a encore eu un abattage clandestin dans notre voisinage et nous sommes allés chercher de la viande. Mon maître et Seigneur proteste toujours quand il apprend que je participe de la sorte à la violation d’une loi faite pour le bien commun mais il me faut alimenter ma famille et mon personnelle et il me semble que c’est un devoir de profiter de ces quelques améliorations à notre pauvre ravitaillement. Notre lard est presque épuisé ; notre beurre est encore insuffisant aux besoins de la maison quand nous avons porté celui-ci qui est réquisitionné.

Je termine la plantation des échalotes. J’ai 5 planches d’environ 200 bulbes chacune. Annie va chez le docteur avec sa mère. Je garde les vaches.

Lettre de Pierre. Les santés ne sont pas brillantes à Sisteron mais il y a beau courage.

Dimanche 13 Février  (Sexagésime)

Le bonheur d’avoir pu entendre la messe m’a donné la force nécessaire pour supporter sans maugréer toutes les contrariétés de ce jour qui se sont présentées en collection peu ordinaire. Je ne veux pas en énumérer la litanie. Une de ces épreuves va se prolonger durant trois jours. Louis est réquisitionné par les Allemands lundi matin et mercredi. C’est bien gênant te va nous donner un surcroît de travail.

Toute la journée, défilé à la maison de gens qui cherchent quelque chose à acheter, de gens qui viennent se faire panser, s’informer d’une chose ou d’une autre.

Nous avons à déjeuner Jopic, beau-frère d’Irien, le domestique de Monnier et le soir nous avons invité les 4 habitants de l’aile à partager notre repas simple mais plus copieux qu’à l’ordinaire.

Les vaches me font des misères quand je les garde de 3 à six. Me Goyau a pitié de moi et vient à mon aide dans une circonstance critique.

Lundi 14 Février  (S. Valentin)

Pas de Louis. Cricri se met en culotte de cheval pour faire le palefrenier et le soir les deux poulains lui donnent du fil à retordre ; ils s’échappent de la pâture et courent sur la route.

Dieu nous envoie Madame Goyau qui remplace la vachère devenue garçon d’écurie ; quant à moi, je reste dans mon rôle de cuisinière mais j’y échappe environ 90 minutes dans l’après-midi pour écrire quelques lignes aux Pierre et pour aller à Rostand. On m’avait dit que Morvan avait trouvé une bonne à Loquirec et qu’on lui en avait même proposé 3 entre lesquelles il avait fixé son choix. En réalité, Jérôme Morvan a pris 2 bonnes et la 3ème fille est partie se placer à Paris. J’espère cependant que ma course n’aura pas été inutile car les personnes que j’ai vues m’ont promis de s’informer dans leur pays.

Mardi 15 Février  (S. Faustin)

Il est certain que nous vivons depuis quelques jours dans une atmosphère d’angoisse. On sent que se déclenchera la phase la plus active, la plus terrible de cette affreuse guerre et il est malheureusement probable que c’est en France, sur les côtes de la Manche, qu’aura lieu le grand choc. Je sais que la côte a beaucoup de kilomètres entre Calais et Brest, que par ici elle est peu encourageante mais……

En voyant les Allemands envahir, bouleverser le pays, organiser la défense, installer partout des canons, les gens les plus raisonnables et de sang froid se demandent tout de même si les Etats-majors du Reich ne craignent pas l’attaque dans ce coin. Il faut, malgré l’inquiétude, mener la vie ordinaire, faire les travaux quotidiens, avoir confiance en Dieu qui nous éprouve pour notre bien et nous protège toujours.

Mercredi 16 Février  (Ste Julienne)

Nous venions de nous coucher hier vers 23hrs, plus tôt que d’habitude, lorsqu’un grand chambard nous fit sortir de nos lits. Cricri descendit rapidement et trouve dans la salle à manger deux hommes que 4 Allemands tenaient au bout de leurs fusils. C’étaient des paysans de Kermebel venues chercher quelqu’un pour piquer une jument malade et que nos occupants prennent pour des terroristes ou des espions.

Les deux types paraissent n’en mener pas large. On s’explique et Cric part avec ces Deunff de Kermebel qui lui étaient aussi inconnus qu’aux Allemands. Elle n’est rentrée qu’à 6hrs ce matin ayant passé sa nuit debout dans une grange glacée. Heureusement Toudic et Me Goyau lui ont évité la majeure partie de ses fatigues à la ferme aujourd’hui.

Demain nous récupèrerons Louis… pour quelques jours du moins.

Jeudi 17 Février  (S. Sylvin)

On avait annoncé par la voie des airs, au moyen de tracts, que cette journée du 17 février verrait les Anglais au milieu de nous. Jusqu’à présent la vie coule comme d’habitude.

Nous louons aux Troadec un homme (qui est Joseph) et deux juments pour labourer l’emplacement des futures pommes de terre. Notre pauvre Isis ne peut plus travailler. Chaque fois qu’elle donne un effort, elle est fourbue le lendemain. Aussi Franz est-il allé aujourd’hui voir une pouliche signalée par rené Prigent à Plouénan. Elle lui a tant plu qu’il l’a retenue et elle doit nous être livrée mardi prochain. C’est la condamnation d’Isis et aussi l’obligation de vendre Verdun pour trouver les 50000frs de cet achat.

Je ne cherche pas des bénéfices mais, étant donné notre situation très modeste, je voudrais ne point perdre dans cet échange de deux bêtes contre une.

Yvonne Féat vient pour nous et son frère Jean pour couper le bois d’Annie.

Vendredi 18 Février  (S. Siméon)

Annie fait ses préparatifs de départ. Ce n’est point parce que l’évènement s’annonce proche mais parce qu’une chambre doit être libre ce soir à la clinique de Lanmeur et qu’elle veut la prendre parce que là-bas on ne réserve rien pour personne. La place est donnée au premier qui vient l’occuper. Il est donc probable qu’elle partira demain. C’est le docteur Le Roux qui l’emmènera dans son auto.

Comme tous les vendredis je vais chercher des choux-fleurs à Ker an Groas, chez les Ré Guer. Il fait froid et quelques grésillons, quelques flocons de neige tombent du Ciel. Avec cela vent assez violent poqué à l’est.

Peu d’avions aujourd’hui. De divers côtés, on nous annonce que nous allons être évacués. Que Dieu nous en préserve !

Samedi 19 Février  (S. Gabin)

Franz a fait condamner Isis par le vétérinaire. Les jours de cette pauvre chère bête sont donc comptés. Je ne puis la regarder sans un serrement de cœur.

Nous nous sommes réveillés ce matin sous la neige. C’était assez joli mais bien angoissant car le froid à cette époque va beaucoup retarder les montées de sève et nous aurions tant besoin de nourriture pour les bêtes.

Annie est partie vers 5 heures avec out un déménagement dans la voiture du docteur. Il faut espérer maintenant que le bébé ne se fera pas trop attendre. Henriette désire encore plus que nous sa venue rapide car elle craint beaucoup les évènements militaires qui sont en préparation dit-on et elle ne voudrait pas se trouver coincée ici loin de ses quatre autres enfants et de toutes ses affaires.

Ayant Me Goyau je lui abandonne les soins aux cochons et j’ai un peu de liberté entre la vaisselle du déjeuner et la préparation du goûter.

Dimanche 20 Février  (Quinquagésime)

Journée mouvementée et bien terne cependant. J’ai horreur des dimanches quand il n’est pas possible d’assister à une messe, ce qui est hélas ! un cas fréquent. Le temps aigre et sombre, une surcharge de travaux pénibles, des allées et venues plus nombreuses ont attristé particulièrement ce jour.

Il a débuté par la visite de deux agents de l’Assurance chevaline accompagnés d’un boucher auquel la pauvre Isis fut vendue 5000frs. On la livrera mardi à Morlaix en allant chercher Ultima, la nouvelle pouliche. J’ai beaucoup de chagrin, tout en reconnaissant que si le malheur était arrivé en décembre 42 comme il a grandement menacé, notre perte était plus grande. Verdun est là et sa vente compensera. Quant à la question attachement, j’avoue aussi que je suis un peu idiote d’y donner tant de prix quand il ne s’agit que d’une bête. Mais les sentiments ne se commandent pas.

Lundi 21 Février  (S. Sévérien)

Il fait froid, ce qui rend plus pénibles nos rustiques travaux et même le peu de temps que nous passons dans notre inconfortable demeure. On ne se sent à peu près bien que dans son lit ou bien devant le fourneau de cuisine. Le soir, nuit tombée, nous sommes tous autour ce qui rend assez difficiles les besognes culinaires.

La journée fut sans intérêt. J’avais des plants que je n’ai pu exécuter parce qu’il m’a fallu faire le cuiseur des bêtes ce qui a pris les deux ou trois heures dont je pensais pouvoir disposer dans l’après-midi.

Franz est allé voir Annie à Lanmeur ; elle s’y trouve très bien. Au retour, il est entré à Kerprigent. Henri est, parait-il, très pessimiste. Cricri a photographié Isis. La pauvre bête a fait des grâces, essayant même quelques cabrioles. J’avais envie de pleurer en la voyant heureuse d’être sortie de son écurie.

J’ai des ennuis avec nos Allemands qui me semblent sans gêne et même chapardeurs.

Mardi 22 Février  (Mardi-Gras)

Journée mémorable dont il me faut ce soir noter les évènements en abrégé sans m’étendre sur mes impressions personnelles.

Avant 8hrs du matin, Louis était parti emmener Isis à laquelle nous n’avons pas dit adieu. Il est rentré avec sa remplaçante qui est belle et parait douce. Que Dieu nous protège avec elle !

A 4hrs ½ Jacques Le Sault vient nous annoncer que le docteur Lez Roux les chargeait de nous avertir qu’un petit garçon était né à Lanmeur. Cette nouvelle nous a surpris. Le docteur est venu lui-même la confirmer quelques instants plus tard et nous a donné des détails sur notre nouveau-né et l’accouchement d’Annie. Quand Franz est revenu de Morlaix vers 5hrs ½ il est reparti pour Lanmeur embrasser sa femme et son fils et nous avons eu d’autres nouvelles, excellentes d’ailleurs.

Série de visites allemandes et françaises. Cricri va 2 fois à Kermuster piquer une jument des Troadec assez malade. Nous mangeons des crêpes.

Mercredi 23 Février  (Cendres)

Nous enregistrons aujourd’hui la température la plus basse de cet hiver : 4 degrés en dessous de zéro. Bien des préoccupations nous rendent l’existence encore plus dure au point de vue intellectuel et moral qu’au point de vue matériel. A chaque instant s’élève dans mon âme ce cri : « Mon dieu ayez pitié ! », mais parfois aussi hélas ! je sens monter de la révolte : « J’en ai assez, j’en ai assez, je n’en puis plus ! Pourquoi toutes ces misères ? Les ai-je vraiment méritées ? » Tout me trahit, me ment, m’abandonne. Je ne puis m’appuyer sur personne, ni compter sur qui que ce soit. Je ne veux pas traduire les détresses de mon cœur, il vaut encore mieux noter les contrariétés de second ordre.

Entrée dans le$a chambre des Allemands pour l’installation d’un poêle, j’ai vu que tout était saccagé, mes armoires ont été bouleversées, pillées. Alors j’ai déménagé ce qui restait. Il m’est impossible d’évaluer exactement les pertes mais je suis dégoûtée, navrée. Premier jour de carême, il faut avoir l’esprit de pénitence.

J’écris à Marguerite.

Jeudi 24 Février  (S. Mathias)

Moutic a son premier veau, un mâle qu’elle accueille très maternellement malgré son mauvais caractère.

Baptême du fils de Franz et d’Annie qui reçoit les prénoms d’Alain, Louis, Marie, Pierre, à 3hrs, en l’église de Lanmeur. Nous y assistons tous, les Jégaden ayant prêté leur voiture à laquelle ranz attelle Mignonne. Il fait un temps intense (pour le pays) -4° et, en carriole, malgré les couvertures, nous sommes gelés. Nous déjeunons à l’hôtel du Commerce. Il a fallu fournir presque tout le repas. Voici le menu : Potage Crécy – Omelette au lard – Rôti de bœuf – Purée de pommes de terre – Salade – Oeufs au lait – Café – Calvados.

Henri de Preissac et Cric tiennent l’enfant sur les fonds baptismaux à la place de Pierre et de Monique. Ensuite nous goûtons à la clinique dans la chambre d’Annie (cake te vin mousseux). A 5hrs nous nous embarquons pour le retour. Françoise est ravie parce qu’on la laisse conduire Mignonne.

Vendredi 25 Février  (S. Valburge)

 

Je suis de plus en plus désolée de notre occupation allemande. Les soldats vont et viennent partout, pénétrant même dans nos chambres, fouillant dans nos armoires, y prenant tout ce qui leur plaît. Ainsi, j’ai déjà perdu beaucoup de linge, ce que j’avais de papier à lettres, mes ficelles, mon fil de chanvre et….. je ne puis dire exactement quoi, tout est dans un tel désordre qu’il est impossible de s’y reconnaître. J’ai monté ce qui restait dans la chambre de Pierre laquelle ferme à clef mais je ne puis être tranquille car la maison peut être livrée sans aucune défense à cette bande de pillards. Et si nous protestons, il est probable qu’on nous dirait de laisser la place. Il est question de nous évacuer. Ce serait la fin de tout.

Hier, nous avons à notre retour de Lanmeur trouvé une lettre des Pierre qui ont encore des ennuis avec la santé des enfants. Ce sont Michel et Philippe maintenant après Henri, Jean et Yves. Je leur réponds aujourd’hui.

Samedi 26 Février  (S. Nestor)

Journée dont il n’y a pas grand-chose à noter. Aucun évènement saillant l’ordinaire quotidien. Henri va au bourg le matin et rapporte cette fois une assez bonne provision de viande, pour trois repas au moins. Dans l’après-midi, Franz se rend à Lanmeur. Alain est, parait-il, un peu enrhumé ; sa mère et sa grand-mère disent qu’on l’a sorti trop tôt pour le baptiser.

Louis travaille pour les Allemands depuis jeudi, ce qui rend le travail plus lourd pour Cricri. La température a remonté un peu et le vent glacé d’est ne souffle plus mais le ciel s’est assombri et la pluie menace. Nous expédions 5lvs de haricots à Albert et je commence à préparer le petit colis de Kiki. La 2ème paire de bas de Françoise est terminée mais n’ayant pas eu le temps de préparer un ouvrage je fais quelques petits carrés.

Dimanche 27 Février  (Quadragésime)

Henri, Franz, Françoise, Cricri et moi nous allons entendre la messe à Kermuster. La petite est enchantée parce qu’elle a fait la route sur la bicyclette de son père. Me Goyau et Paulette remplacent Cricri le matin pour lui permettre x’assister à une séance qui se tient à la Mairie pour les secours aux familles de prisonniers. Les aimables Loin veulent la retenir à déjeuner mais elle refuse.

On installe le poêle dans la chambre des Allemands et on leur apporte du charbon ; ils m’en donnent quelques morceaux, environ 20 ou 25kgs. Franz fait des visites aux voisins pour leur porter quelques dragées du baptême de son fils. J’écris au jardinier Alain Le Flock pour lui rappeler la taille de nos arbres fruitiers.

A 20hrs ½ les gens de Plouzévédé les Conseil qui nous ont acheté un arbre viennent avec leur camion et leurs chevaux nous demander abri pour la nuit. Ils dînent avec nous.

Lundi 28 Février  (Ss Mart. D’Al.)

Le plus sale temps qu’on puisse imaginer. Toute la litanie des défauts que peut avoir l’atmosphère. Il neige mais les flocons fondent vite. Mes idiots de petits lapins choisissent ce mauvais jour pour sortir de leurs nids.

Nos hommes de Plouzévédé qui ont 35kms à faire pour rentrer chez eux déjeunent rapidement après avoir chargé et nous ont font leurs adieux.

Françoise reçoit encore 20frs de pourboire ; elle va se constituer une dot avec les aubaines qu’elle attrape comme cela des uns et des autres. On vient chercher Cricri pour piquer des petits cochons chez Coroner Kerveny. J’envoie à Marguerite un colis qui contient 3lvs de haricots blancs – 350grs de flageolets blancs pointés de noir venant de notre jardin – 300grs de semoule – 180grs de lard et 3 échalotes pour que le paquet fasse exactement les 6 livres autorisées. Franz va à Lanmeur.

Mardi 29 Février  (S. Romain)

Sans rien demander et même sans avertir, les Allemands s’emparent de la chambre rose, la chambardent entièrement et s’y installent en faisant les mêmes dégâts que dans la pièce qui leur avait été sacrifiée d’abord. J’en suis navrée, presque malade et j’essaye de sauver quelques pièces de mobilier composé de jolis souvenirs de famille. Henri me conseille de me montrer… coulante à cause de la menace d’évacuation, épée de Damoclès suspendue sur nos têtes. Franz dit au contraire qu’avec les soldats allemands il faut montrer de la fermeté et se faire rosse pour en obtenir quelque chose.

Une lettre de Paul nous apprend qu’ayant une rechute de grippe avec bronchite le médecin l’a fait entrer à l’hôpital où il se trouve comme coq en pâte entre les mains des bonnes sœurs qui le dorlotent à qui mieux mieux.

Notes de Février

(Sur cette page ma grand’mère a noté la suite de son récit de la journée du 9 août.

Pour l’histoire je préfère remettre ses notes à leur date réelle.)

Mars 1944

Mercredi 1er Mars  (S. Aubin, Q.-T.)

A chaque mois qui commence, on se demande avec angoisse ce qu’il nous réserve. Les gens pessimistes sont nombreux autour de nous mais il y a aussi quelques insouciants et quelques philosophes qui attendent les évènements avec une certaine sérénité. Je ne puis m’empêcher de penser que nous aurons des coups durs à supporter, que nous n’avons pas encore vécu les heures les plus terribles de ce bouleversement général du monde mais je sens aussi que Dieu nous protègera et j(‘ai confiance….

En attendant les choses vont déjà bien mal dans notre coin. Les Allemands mobilisent tous les hommes pour leurs travaux militaires et l’ouvrage des champs ne se fait pas. Beaucoup disent que l’année agricole sera déplorable ; on aurait eu pourtant grand besoin de belles récoltes.

Franz passe la journée à Landivisiau pour ses affaires de chevaux. Ici rien d’anormal ; le temps est bien meilleur.

Jeudi 2 Mars  (S. Simplicien)

L’atmosphère continue à s’améliorer, cela nous met un peu d’espoir dans l’âme en ce qui concerne l’alimentation de nos animaux. Il n’y a peut-être plus qu’un mois avant la poussée des verdures qui sauveront chevaux et vaches. Louis est encore pris les 3 derniers jours de cette semaine. Il travaille à Pomplencoat où tout est bouleversé, méconnaissable.

Ici, les Allemands en prennent plus qu’à leur aise avec nos biens mais s’ils nous laissaient maintenant avec quelques billets de mille nous pourrions faire réparer leurs dégâts. Aussi ne nous lamentons pas, prions seulement Dieu de ne point permettre de plus lourds dommages.

Reçu une longue et très amicale lettre de Me Tauret qui me donne des nouvelles de tous les siens. Elle est très tourmentée de la santé de sin fils Pierre qui a eu dernièrement une hémorragie avec lésion. Nous en sommes attristés sincèrement.

Vendredi 3 Mars  (Ste Cunégonde)

Henri et Cricri tentent vainement de gagner Morlaix. Aucun car… Monotonie des travaux quotidiens. Le pain manque. Depuis quelques temps déjà nous vivions sur l’avance des échangistes mais Me Braouézec ne recevant rien du Ravitaillement ne se soucie pas de continuer ce qui pourrait lui causer de grands ennuis.

Il vient ce matin un pauvre type nous supplier de lui vendre un sac de blé. Nous sommes obligés de refuser. Il parait que dans le Léon le quintal de froment se vend 3000frs.

Lettre parfaite de mon Pierre chéri. Elle me redonne fierté et courage. Retour d’Annie, entrée du petit Alain au Mesgouëz. Il me parait avoir bien forci depuis 8 jours. Annie se met au lit dès son arrivée mais Henriette, Franz et Françoise dînent avec nous à la cuisine. Il y a une certaine dose d’énervement dans l’air.

Samedi 4 Mars  (S. Casimir)

Cricri fait en ce moment des piqûres à Denise Braouézec ; aujourd’hui elle en a changé l’heure car elle a passé son après-midi à Morlaix. C’est compliqué d’aller à la ville quand on hésite à faire à pied les 32kms de l’aller et retour. Il a fallu retenir une place dans le car Huet. Il y a un mois que le manteau de petit gris attendait sa propriétaire chez le fourreur ; enfin il est ici et j’en suis contente ; ma fille est d’une grande élégance dans cette fourrure.

Naturellement son absence m’a donné plus de travail aujourd’hui ; je n’ai pas pu réaliser mes projets dont le plus cher était d’écrire à mon chéri Pierre. Henri et moi, nous descendons à la cave quelques bouteilles de cidre. Nos réserves sont épuisées et ici la question ravitaillement devient angoissante.

Dimanche 5 Mars  (Reminiscere)

Pour comble de malchance, les chats affamés ont dévoré cette nuit ce que mon mari avait pu obtenir hier du boucher pour la semaine qui commence. Je suis d’autant plus navrée de cet accident que mes filles cherchaient à refaire et à nettoyer le Mesgouëz qui est actuellement lamentable et que j’espérais avoir des journalières ces jours prochains pour les aider. Sans nourriture confortable, personne ne voudra s’engager, je n’oserai même pas demander à qui que ce soit.

Toujours aucune réponse du ménage de Loquirec. Je crains bien qu’on ne nous ait offert qu’un vain espoir en nous le signalant. Le froid sévit de nouveau à cause d’un fort vent nord est. Journée terne mais très fatigante pour ma fille et pour moi. Je garde les vaches dans l’après-midi. Franz court toujours pour avoir des certificats à présenter demain à la place de notre pauvre Isis à la réquisition de Morlaix.

Lundi 6 Mars  (Ste Colette)

Journée morne ; l’angoisse ne fait que croître et pourtant je ne puis m’empêcher de penser bien souvent qu’après tout il ne se produira peut-être rien des terribles évènements redoutés. Il est pénible de constater le mauvais esprit de notre entourage et je souffre aussi, encore plus, de voir que même en famille nous n’avons pas communautés d’idées et de sentiments. Franz et Cricri sont âpres dans leurs discussions.

Réquisition de chevaux. Il a fallu se démener pour faire rayer notre pauvre Isis de la liste. Une des juments du Moulin à Vent a été prise mais les L’Hénoret n’en paraissent pas trop affectés. Cricri va à Térénez chez les Le Bris. Thérèse Guéguen et Jeannick viennent voir notre bébé.

Mardi 7 Mars  (Ste Félicie)

Le temps s’était amélioré ce matin mais le froid a repris ce soir. Je suis navrée de cet hiver tardif car il nous enlève la chance que nous pensions avoir de tenir le coup pour la nourriture des bêtes. Pour l’alimentation des gens il y a aussi de grosses difficultés ; le pain manque, notre dernière case de pommes de terre est très entamée, nos porcs auxquels on ne donne plus que quelques betteraves maigrissent, il faut décider sans tarder de leur sort. Louis a tué nos deux lapins mâles ce matin. Ils ne sont pas très gros mais il faut quand même qu’ils fournissent en viande aujourd’hui et demain. Nous sommes 10.

Le ménage dont Dorsal avait parlé à Franz il y a déjà un certain temps revient sur l’eau. Le père de la jeune femme vient nous voir. Il est fermier chez les de Pluvié mais il doit quitter à la St Michel.

Mercredi 8 Mars (S. Jean de D.)

Série de mésaventures aujourd’hui et ce soir, pour les couronner, reproches de Franz. Qu’il soit mécontent, c’est logique mais il devrait se rendre compte que les conditions de notre existence sont bien dures et qu’on n peut pas faire tout ce qu’on voudrait.

Ainsi Louis a essayé d’atteler la pouliche Ultima ; il n’a pas réussi. Cette bête qui a du sang n’a rien voulu savoir et Franz craint que cet essai malheureux ait gâché à tout jamais la belle pouliche dont il est fier. Et puis, nous avons mis des pommes de terre nouvelles dans le jardin et cette opération n’a pas été faite dans les règles de l’art. Notre grand agriculteur dit que nous n’aurons aucune patate cet été. Ce serait une vraie catastrophe. Un far préparé pour le dîner disparaît mystérieusement.

Jeudi 9 Mars  (Ste Françoise)

Henri passe toute la journée à Morlaix dont il revient à pied le soir assez tard pour que je me sois inquiétée sur son sort. Il a déjeuné chez Picart. Menu plantureux et bien cuisiné dans ce restaurant qui ne paie pas de mine. Le repas lui revient à 60frs.

Ici travail ordinaire augmenté pour moi de la part qu’en prend habituellement mon mari. Franz et Cricri commencent le dressage d’Ultima. Ils ont du mal mais espèrent y arriver à eux deux par la douceur et la persévérance. Louis travaille avec les Allemands. C’est déjà son dixième jour et vraiment cette réquisition là nous cause un grand préjudice.

Bonne lettre de mon Pierre qui, comme toujours, me revigore l’âme…

Oublié de noter hier que les Pouliquen étaient venus chercher le porc promis. Il n’était pas lourd, 142 livres (4260frs) mais ils comptent l’engraisser pendant quelques semaines avant de le tuer.

Vendredi 10 Mars  (S. Blanchard)

Le pain revient. Il est arrivé de la farine à Kermuster. Mais ce n’est pas la sécurité. Quand ces quelques sacs seront épuisés. Me Braouézec risque encore d’attendre et de sevrer ses clients.

Le temps est meilleur, bien moins froid et même clair ensoleillé toute la matinée. Dans l’après-midi il est à la fois plus aigre et plus sombre.

Beaucoup d’ouvrage car Me Goyau fait une lessive chez elle. Yvonne Féat qui avait promis son secours à Annie lui fait aussi défaut. Toudic vient fendre et scier du bois pour les Franz. Je vais chercher des choux-fleurs à Kerangroas et voit les Réguer planter leurs pommes de terre nouvelles absolument comme nous l’avions fait avant-hier. Cela me console et me fait reprendre un peu d’espoir.

Samedi 11 Mars  (Ste Sophrone)

Personnel absent. Louis travaille pour les Allemands et, depuis jeudi soir, Me Goyau est occupée par l’abattage d’un porc. Voici donc déjà 2 jours que Cric et moi sommes seules pour tout l’ouvrage de maison et de ferme. Pendant que mon énergique fille donne ses coups de collier en chantant, je crois que je m’effondre sous une charge trop lourde ; je me plie, je me casse, je m’effondre. Et cependant je reconnais la nécessité de lutter et chaque matin je prends la résolution de le faire avec toutes les forces qui me restent.

Henri va ce matin à la boucherie et nous rapporte un beau morceau de boeuf. Monnier, accompagné par 2 marchands de chevaux, vient voir Franz vers 14hrs. Me Goyau cède ses droits à L’Hénoret sur le cochon que je lui avais promis. Cela nous fait donc 2 porcs de moins. Celui d’aujourd’hui est tout petit. Il pèse 97lvs seulement (prix 4900frs)

Dimanche 12 Mars  (Oculi)

.Merci à Dieu qui m’a donné le grand bonheur d’entendre la messe aujourd’hui. Les corvées de ce dimanche m’en ont semblé moins pénibles et pourtant j’ai souffert de ce que ma pauvre Cric n’avait pu avoir la même consolation.

Visite d’Yvonne de Kermadec venue faire la connaissance de notre petit Alain. Ce bout d’homme devient très mignon. Il n’a pas les traits aussi fins que je le croyais mais son teint est celui d’un blond et sa physionomie est plaisante ce qui est rare pour un bébé de 19 jours.

Le dressage d’Ultima a fait un pas à reculons ce matin. Elle s’est emballée et a failli faire beaucoup de mal à Franz. Il s’en est tiré avec un œil tuméfié et un pied tordu. Dans l’après-midi, je garde les vaches.

Je mets 13 œufs à couver sur le pallier du grenier.

Lundi 13 Mars  (S. Nicéphore)

Toujours manque de main d’œuvre. Etant obligés de tout faire par nous-mêmes, nous n’avons pas un seul instant de répit au cours des journées qui commencent à 7hrs ½ du matin et ne se terminent qu’à minuit, souvent même beaucoup plus tard. Cricri est très fatiguée ; je le suis également. L’âme est encore plus lasse que le corps car les choses matérielles dont je suis obligée de m’occuper m’empêchent de prendre le soin voulu par mes intérêts éternels. J’oublie rarement, il est vrai, d’offrir à Dieu toutes mes pensées, paroles et actions de chaque jour.

Visite de Marie de Preissac ; je la trouve amaigrie et bien vieillie. Je garde les vaches. Le temps est meilleur mais assez frais cependant.

Mardi 14 Mars  (Ste Mathilde)

Encore une journée surchargée. Heureusement Yvonne Féat vient seconder Cricri à la ferme. Visite de Mr et Me de Kermadec.

A 4hrs Jean Cudennec vient tuer une truie qui pèse environ 170 livres. Henriette doit en prendre une grande partie. Son billet pour Paris est pris, elle doit quitter le Mesgouëz jeudi et avant de partir elle essaie de s’approvisionner non seulement pour elle et ses filles mais aussi pour le ménage François. En dépit de toutes ses randonnées dans toutes les fermes du voisinage elle ‘na pu trouver de beurre. Elle a eu plus de chance pour les œufs et va se trouver pourvue de quelques morceaux de lard. Partout le souci de l’alimentation semble prédominer. Je suis aussi trop souvent inquiète à ce sujet.

Mercredi 15 Mars  (S. Zacharie)

Le veau de Moustic a été livré ce matin au Ravitaillement. Il ne pesait que 35kgs et Louis nous a rapporté 471frs. Cudennec est arrivé vers 9hrs pour débiter le porc. Henriette en a pris 7kgs à 90frs le kg = 630frs. Le reste (à part 8 saucissons) a été mis au saloir. Nous avons mangé du rôti à midi et avons gardé un autre beau morceau pour manger frais ces jours prochains. Ce soir, nous avons eu du boudin. Malheureusement nos oignons étaient épuisés, j’ai dû faire la farce avec des échalotes.

A la tombée de la nuit, Fleurette a eu son premier veau. Cela fut assez difficile ; elle est toute jeune et très petite tandis que son produit était énorme. C’est cependant un enfant de Jackès notre petit taureau envoyé au Ravitaillement parce que considéré comme rachitique.

Jeudi 16 Mars  (Ste  Euzébie)

Départ d’Henriette à 6hrs ½ du matin. Henri va la conduire à Morlaix et revient par le car pour déjeuner.

Les voyages sont bien compliqués maintenant. Les trains sont réduits ; il faut prendre son billet et retenir sa place huit jours à l’avance. Ensuite pour gagner Morlaix que de difficultés. Le car Huet ne s’arrête pas quelque fois à Kermuster ; ensuite il arrive maintenant après le départ du train pour Paris, il faut le prendre 24hrs avant. Coucher à Morlaix est toute une affaire, il faut obtenir un billet de logement à la Kommandantur. On ne trouve ni voiture ni commissionnaire pour les bagages. Henriette ne partira donc que demain matin, s’abritera dans la chambre de Franz cette nuit, mangera comme elle pourra sur ses provisions de route.

Ici, vie à peu près normale. Louis recommence une série 3 jours avec les Allemands et nous sommes très inquiet pour nos travaux agricoles.

Vendredi 17 Mars  (S. Patrice)

Ni Louis, ni Me Goyau qui a un service pour une morte de sa famille, ni Yvonne Féat dont le vendredi est pris chaque semaine par la boulangère de Kermuster. Un coup de main très court est donné à Cric par Me Martin. C’est dur.

Les vaches que je sors me font des misères comme elles ne m’en avaient pas encore infligée. Elles courent dans les garennes, entrent dans des bois, puis des marécages et arrivent dans des prairies. Pour les suivre je m’égratigne, m’écorche, déchire mes vêtements ; je suis obligée d’entrer jusqu’aux genoux dans des mares glacées. Je ne puis même pas aller chercher les choux-fleurs chez les Réguer. C’est Franz qui y va à ma place.

Décidément tout va mal au Mesgouëz. Il ne nous aura servi de rien de tant lutter pour conserver à Franz cette exploitation si nous sommes obligés de liquider maintenant mais je crains bien que nous y serons forcés et j’en suis navrée.

Samedi 18 Mars  (S. Alexandre)

Henri va au bourg le matin et Cric à Morlaix dans l’après-midi. Quant à moi, je ne sors plus jamais maintenant, il n’y a pas assez de temps entre les divers repas pour que la cuisinière puisse se promener.

Madame Martin a trouvé une moitié de cochon chez Lévollan : une petite bête de135 livres qu’on est obligé de sacrifier à cause d’une paralysie des pattes arrières.

Lettre de Pierre qui nous replonge dans l’anxiété. On va sans doute bientôt faire une opération à Paule, un curetage nécessité par son accident de Sept. Ce n’est sans doute pas très grave mais il faudra l’anesthésier complètement et qu’elle quitte encore son chez-elle, son mari, ses enfants pour l’hôpital. Je suis désolé de ne pouvoir partir pour Sisteron aider mes pauvres enfants ni leur envoyer Cric, laquelle leur serait d’un précieux secours.

Dimanche 19 Mars  (Laetare)

Nous avons faut hier soir les pâtés de tête jusqu’à 1h du matin et cela ne m’a pas empêché de me lever à 6hrs pour partir à 7hrs dans la direction de Plouézoc’h. Avant la messe je puis me confesser et communier. Ce ne sont pas mes Pâques parce que la période fixée par l’Eglise ne commence que Dimanche matin mais j’étais contente d’accomplir cet acte le jour de la St Joseph afin de mieux prier ce grand Saint pour mon beau-frère Albert dont il est le patron et pour Paule malade et pour sortir des soucis qui me tourmentent au sujet du Mesgouëz.

Je songe sérieusement à la liquidation de l’exploitation si Franz ne se décide pas à la reprendre au 29 Sept. Nous sommes à bout de souffle et n’avons plus l’espoir de trouver la main d’œuvre indispensable.

Je garde les vaches qui ne sont pas trop désagréables.

Lundi 20 Mars  (S. Joachim)

Pas de Me Goyau, elle a du aller visiter sur la commune de St Jean du Doigt un vieil oncle très malade. La journée est donc particulièrement dure au point de vue travail. De plus, la mauvaise humeur de Franz complique encore les choses ; il trouve à redire pour tout et a particulièrement Louis en grippe ne trouvant rien de bien à ce qu’il fait. C’est désastreux car nous étions très satisfait de ce garçon que nous ne pourrons pas remplacer s’il nous quitte.

Marcel Guéguen vient travailler l’emplacement de nos futures pommes de terre. Je crois que ses affaires marchent bien, qu’il gagne beaucoup d’argent avec la culture des pommes de terre sélectionnées pour semence. Je regrette que mon fils n’ait pas le même entrain.

Visite d’un marchand de chevaux et de Me de Sypiorsky. Je garde les vaches.

Mardi 21 Mars  (S. Benoît)

Madame Goyau va rester quelques jours à St Jean que son oncle de 85 ans vive ou meurt car il lui a promis un avantage testamentaire si elle le soignait. Yvonne Féat ne parait pas malgré la promesse de nous donner tout son temps libre. Comme dernière ressource il ne nous reste que Lucie. On m’a dit et je le crois assez que c’est une peste à cause de sa bêtise et de ses commérages mais Cricri est écrasée de travail et j’aime mieux supporter de nouveaux ennuis domestiques que de la voir tomber malade.

Louis a encore reçu son ordre de réquisition pour 3 jours (jeudi, vendredi et samedi) cette semaine. Il a hersé et roulé le blé aujourd’hui, nous sommes terriblement en retard.

Albert nous apprend la mort de Me Champion.

Mercredi 22 Mars  (S. Paul, év.)

Franz va à Landivisiau comme tous les mercredis maintenant pour sa séance avec les marchands de chevaux. Il ne rentre que le soir ayant fait environ 80kms à bicyclette. Annie reçoit une lettre de sa mère qui la rassure sur son voyage puisqu’elle est arrivée au port mais qui nous prouve que la circulation n’est ni facile, ni rapide, ni de toute sécurité. La voie ferrée est coupée en plusieurs endroits ; les bombardements ont fait de grands dégâts au Mans et à Trappes.

Nous avons eu hier une vague d’avions anglo-américains venus bombarder 16 navires de guerre allemands qui se trouvaient dans la baie de Morlaix.

Henri va au bourg espérant y trouver des billes pour nos petits fils ; il revient bredouille. Journée dure. Heureusement les vaches que je garde sont à peu près tranquilles.

Jeudi 23 Mars  (S. Fidèle)

Louis recommence la série de 3 jours de travail allemand mais cette fois il change de lieu et d’ouvrage. Au lieu de poser des barbelés à Pomplencoat, il creuse des tranchées à Samson.

Henri va voir le lieutenant de nos bonshommes à Plouézoc’h. Il est bien reçu et on lui promet qu’il aura le papier attestant la réquisition du logement occupé. Il est probable que l’indemnité que nous toucherons, si nous la touchons un jour, ne sera pas forte mais elle servirait quand même à faire réparer une partie des dégâts commis. Les chapardages continuent. Je suis navrée.

Les gens de Plouézoc’h qui  nous ont donné des graines de choux-fleurs viennent les semer eux-mêmes dans le jardin le long du mur.

Franz conduit Ondine, retombée en chaleur, au taureau de Kerprigent. Pour Cric et moi-même existence surchargée. Un des lapins de la 1ère portée meurt.

Vendredi 24 Mars  (S. Gabriel)

Terrible monotonie d’une existence d’esclavage et de galère. J’en souffre encore plus pour Cricri que pour moi-même et pourtant je n’ai aucune minute de trêve au cours de journées qui commencent à 7hrs du matin pour ne se terminer qu’après minuit. Je me lève en même temps que le jour. Mon premier acte est la préparation du petit déjeuner que je prends généralement seule avec Louis. Ensuite je m’occupe des poules, du veau, du porc et des lapins. Quand ces intéressantes bêtes ont reçu leur subsistance, je prépare le repas principal des gens. Il est servi à 1h. Vaisselle ; 2ème repas de mes bêtes, puis en route derrière les 11 vaches qui se chargent de me faire faire purgatoire pendant 3 heures. Il est entre 5hrs½ et 6hrs lorsque nous rentrons à la maison. Alors ce sont les dîners des gens, du cochon, du veau et des lapins qu’il faut préparer. La vaisselle et les rangements.

Samedi 25 Mars  (Annonciation)

Pas de changement. La semaine s’achève comme elle a commencé sans le moindre service dans une atmosphère angoissée, énervante. Il y a quelque temps, je pensais : nous allons à la catastrophe. Maintenant, nous commençons à la vivre cette catastrophe.

Il a fallu réduire beaucoup les rations de nourriture. Nos bêtes réclament et gémissent ; elles maigrissent. Les tas de paille et de bois se sont effondrés, les tonneaux de cidre sont vides, la boulangère a dit que dans peu de jours elle ne pourrait plus faire de pain, nos pommes de terre s’épuisent. Et l’hiver s’éternise. Chaque nuit il y a gelée blanche tandis qu les journées très ensoleillées ont une douceur printanières. La sève ne demanderait qu’à monter, à s’épanouir mais le froid nocturne la paralyse et la terre reste nue. Je sors cependant les vaches qui font semblant de brouter.

Délicieuses lettres de mon Pierre, d’Henri et de Jean. Ce sont de vrais amours.

Dimanche 26 Mars  (Passion)

Henri et moi avons fait nos Pâques ce matin à Plouézoc’h. Après la messe nous avons entendu un discours de Mr de Kermadec sur la place de l’église, adjuration aux paysans de livrer leur blé au Ravitaillement général. J’ai appris que notre commune de Plougasnou avait livrée sensiblement plus que la quantité qui lui était imposée et u’en ce qui nous concerne personnellement nous sommes en règle. Je suis donc plus tranquille devant les deux papiers reçus ces jours-ci.

Programme habituel des dimanches, c'est-à-dire corvées encore plus lourdes qu’en semaine mais il fait très beau temps et après une forte gelée blanche le matin nous avons une tiédeur d’été entre la dixième et la dix-huitième heure. Peut-être, et ce serait miracle, ferons-nous la soudure pour la nourriture des bêtes.

Le défilé des visites au petit Alain continue.

Lundi 27 Mars  (S. Rupert)

Notre petit fils va se constituer un pécule avec les dons de bienvenue que lui font nos aimables voisins. C’est par centaines de francs que sa petite caisse se compte déjà.

Aujourd’hui, nous avons de l’aide, presque trop car 3 journalières se sont présentées. J’en ai gardé deux : Me Goyau et Yvonne Féat et j’ai dit à Lucie de revenir demain pour le triage des pommes de terre que nous voudrions planter dans le courant de cette semaine.

Je profite du peu de liberté dont la présence de nos journalières me permet de jouir pour préparer un colis de Pâques à l’adresse de nos Sisteronnais. Je recueille et emballe 27 œufs, je fais des sacs pour les billes destinées aux 4 grands pendant que Cricri confectionne un cake.

Le soir, vers 7hrs, notre poulain "Verdun" est vendu 34 000. Cinq minutes après cet accord, Bihannic qui avait mis 35 000 il y a quelques jours arrivait pour le prendre…. à 36 000.

Mardi 28 Mars  (S. Gondran)

Je me lève à 6hrs ½ pour préparer le déjeuner de Louis qui conduit le poulain à Morlaix. Nous ne reverrons plus Verdun qui part à St Thégonnec chez un cultivateur. Je le trouvais très joli mais il vaut mieux n’avoir que des juments ici.

Journée très occupée mais qui, en fin de compte, n’a guère avancé l’ouvrage de la terre très en retard cette année. Encore une forte gelée blanche à l’aube et dès 8 heures un temps d’été.

Je fais le colis de mes Pierre. Il contient 900grs de beurre, 27 œufs, 1 cake, un eu de semoule, le plus beau de nos saucissons, des billes pour les enfants, 1 poupée. J’espère que tout arrivera cette fois et que mes chéris seront contents. J’écris à Henri et à Jean ; je mets aussi un mot à Kiki ; tout cela est bâclé en grande hâte car mes occupations de fermière et de cuisinière ne me laissent guère de répit.

Mercredi 29 Mars  (S. Eustase)

Le car Mérer est enfin réparé et reprend son service après 2 mois d’interruption. Henri le prend ce matin à 8hrs pour expédier lui-même de Morlaix le colis de nos aimés. Je l’accompagne jusqu’à Plouézoc’h et suis ravie de cette promenade matinale par un temps frais mais délicieux. La température s’élève vite et comme les deux jours précédents on aurait pu se croire en Mai. Les pêchers et les poiriers sont en fleurs.

Henri nous rapporte de Morlaix 3 livres de sardines fraîches. Les marins de nos côtes font actuellement des pêches miraculeuses. Ils rencontrent des bancs de sardines et les halles en reçoivent en moyenne 2 tonnes chaque jour. Bonne aubaine pour les Morlaisiens.

Louis et Jean Colléter du Verne rentrent des fagots. A cet égard, la catastrophe dont j’avais peur n’est plus imminente car un certain nombre de fagots pourront être utilisés bientôt.

Jeudi 30 Mars  (S. Jean Clim.)

Ce soir, j’ai un poids de moins dans l’esprit car une partie de nos pommes de terre d’hiver a été mise cet après-midi. Il y en a environ la moitié de ce que Franz pense semer mais j’aurais obtenir davantage sachant combien cette denrée est précieuse et son rendement inégal. Faisons encore confiance à Dieu pour cela. Notre impôt est heureusement inférieur de 10 quintaux à celui de cette année. Nous avions Mr Salaün, Lucie, Yvonne Féat, Anne Troadec.

Le temps a changé ; au ciel et à la température d’été qui nous enchantaient depuis dimanche a succédé une atmosphère aigre et grise. On croit que la pluie va enfin se décider à tomber.

J’écris assez longuement à Pierre et me couche tard.

Vendredi 31 Mars  (S. Acace)

Un peu plus de calme, l’ordinaire programme. Comme tous les vendredis je vais dans la matinée à Ker an Groas chercher des choux-fleurs chez Maria Réguer.

Le temps, assombrit hier, se remet au beau mais le froid persiste.

Les Allemands ou je ne sais quels maraudeurs ont fait le tour des nids et ont raflés tous les œufs. J’en suis navrée car il est probable que ce chapardage, ayant bien réussi, sera renouvelé.

Il m’est possible de travailler une heure environ au jardin dans l’après-midi ; j’y sarcle des planches de laitues printanières.

Le journal nous apprend la mort de Pierre Loin, l’étudiant en médecine. Nous en sommes très péniblement surpris. C’était un beau et solide gaillard de 23 ans qui paraissait vraiment gentil.

Notes de Mars

(Sur cette page ma grand’mère a noté la suite de son récit de la journée du 19 août.

Pour l’histoire je préfère remettre ses notes à leur date réelle.)