Annotation personnelle

 (Ma grand’mère n’ayant pu se procurer, avant le début février, d’agenda 1945 a tenu ses notes sur de simples feuillets volants  qu’elle n’a repris par la suite que le samedi 3 février. Il existe quelques différences entre ses deux écrits… aussi me suis-je permis de noter en italiques les annotations inscrites sur ces feuillets, conservés en début d’agenda, et qui ne sont pas mentionnées sur ce livet de 1945)

Janvier 1945

Lundi 1 Janvier (Circoncision)

Premières pensées pour Dieu et mes absents chéris. Souvenir de nos Morts. Souhaité une bonne année à mon mari en lui offrant la paire de gants tricotés les derniers jours de décembre. Henri se lève à 6hrs ½ et part à la messe. Je me lève une demi heure plus tard et m’en vais dans la nuit à Kerdiny pour jeter de l’eau bénite sur une morte : une des tantes de Ker Hervé Marguerite, celle que je connaissais le mieux, une aimable femme. Echange de vœux avec Jean Jégaden rencontré par hasard. Quelques visites, la sœur de François.

Travail ordinaire. Menu plus soigné : excellent rôti de porc, pommes de terre frites, une bouteille de vin blanc qui nous fait plaisir. Françoise est ravie de « l’anniversaire » comme elle appelle ce jour. Elle avait préparé des surprises pour ses parents ; elle reçoit d’eux un sac à main avec de l’argent dans le porte monnaie. Je lui donne une jolie petite croix ancienne.

Après-midi vaisselle et cuisine sans répit, soins aux bêtes.

Henri, Franz et Françoise vont goûter chez Gaouyer. Ils ne rentrent qu’à 8hrs pour dîner, soirée calme. Après la vaisselle, nous montons nous coucher. Il est déjà tard.

Mardi 2 Janvier (St Basile)

Outre le travail quotidien, nous avons eu à préparer une petite réception pour le soir. Nous avions convié nos plus proches voisins à un café de blavez mad. Ce fut simple comme partout en ces temps de restrictions. Charcuteries variées – pain beurre – far avec compote de pommes – cidre – décoction d’orge mêlée de quelques grains de café – calvados. Le tout assaisonné de la bonne grosse gaieté paysanne du crû. Nous étions 25 réunis ou pour mieux dire tassés dans la cuisine, seule pièce habitable à cause du froid. Il y avait 4 L’Hénoret, 3 Salaün-Goyau, 2 Muscobihen, 5 du Verne, 2 Gaouyer, 3 Féat et 5 Morize + un Toudic.

Nous apprenons la mort de la soeur de Tanguy Prigent.

A minuit nous sommes libérés. Je fais un peu de vaisselle et monte me coucher.

Mercredi 3 Janvier (Ste Geneviève)

Ste Geneviève. Souvenirs.

Je vais le matin chez Soizic pour souhaiter la bonne année et demander une journée de labour. J’y apprends que la petite Elisabeth Prévallé est gravement malade. Tout en espérant une exagération de la part de Soizic, nous en sommes très inquiets et très attristés.

J’écris à Germaine et à Michèle pour les féliciter des fiançailles de Michèle et à Me Thomas, la sœur de François Guinamant. Je tricote un peu. Alain manque de culottes ; sa mère a défait un pull-over et avec cela j’entreprends une culotte guêtres qui sera sans doute longue à faire car je dispose de bien peu de temps.

Jeudi 4 Janvier (St Rigobert)

Journée de chasse. Franz a 3 invités : Barazer, Prigent et Kervellec chez lesquels il est allé ces temps derniers. Ayant été très bien reçu chez chacun d’eux, il veut rendre l’accueil et nous faisons de notre mieux. Le récent abattage de notre porc nous facilitera l’affaire. Voici le menu : Potage Julienne de légumes - Boeuf braisé aux petits pois – Rôti de porc – Pommes de terre – Pâté de foie – Salade d’endives – Tarte aux pommes – Café – Calvados. Au tableau : 1 renard, 2 très beaux lièvres, 1 perdreau. Beaucoup d’amusements pour les chasseurs qui sont ravis mais cette petite fête m’a donné beaucoup d’ouvrage.

Henri va au Roc’hou porter nos vœux et s’informer de la petite Elisabeth.

Vendredi 5 Janvier (Ste Amélie)

Journée très remplie. Courses au Verne et à Pen an Allée le matin en plus de mon travail ordinaire qui consiste à nourrir les gens, les chiens, les poules et les lapins. Il est vrai qu’étant seuls tous les cinq, je me fais moins de souci pour les menus et l’exactitude. Soupe de la veille réchauffée, œufs sur le plat, pommes de terre frites. Depuis quelques temps l’abstinence du Vendredi n’est plus de rigueur mais je trouve qu’ici notre alimentation est assez substantielle pour l’observer.

Après ma vaisselle faite et rangée, je pars au Dourduff en terre. Visite à Jeannick Cras, atteinte de colibacille et aux Nazaire dans l’espoir trompé d’embaucher Marie. Etonnement de cet intérieur rustique mais reluisant de propreté et arrangé avec beaucoup de goût, je puis même dire d’art. Déception dans cette dernière maison, Marie veut retourner à Paris.

Lettres de Paul, et de Cricri bien réconfortantes.

Samedi 6 Janvier (Epiphanie)

Sous l’influence des bonnes lettres de mon beau-frère et de ma fille, je veux être au pair avec leurs belles énergies, oublier mes petites misères et voir en toute chose son bon côté. Tout ce qui nous arrive est envoyé par Dieu et peut être utilisé pour notre sanctification. Je me souviens de la réunion annuelle rue Coëtlogon pour la fête des Rois…. Ici, pour amuser Françoise, nous faisons un gâteau et elle est reine, ce qui l’enchante.

Journée manquée pour le travail à cause d’un temps affreux. Joseph Prigent qui devait labourer vient mais est obligé de renoncer et repart ne pouvant labourer des champs détrempés car les chevaux entrent dans la boue jusqu’au ventre.

Naissance du veau de Mouchette : une génisse. Le soir, café chez  Pétronille.

Dimanche 7 Janvier (Ste Mélanie)

Tristesse d’un dimanche sans le moindre office religieux. Le jour ne se distingue point des autres si ce n’est que n’ayant absolument personne pour nous aider je suis obligé de garder un peu les vaches dans l’allée et la 2ème pâture pendant que Franz nettoie les étables. A midi je fais des pommes de terre frites et le soir nous tirons les rois avec un 4/4.

Henri et moi avons décidé de consacrer chaque soir une vingtaine de minutes à une occupation un peu intellectuelle, nous empêchant de nous enliser dans l’abrutissement. Il fera la lecture à haute voix pendant que mes pauvres mains perclues essayeront de tricoter. Nous commençons donc le livre donné par les Franz à Noël : Catherine de Médicis par la Princesse Sixte de Bourbon et je me lance dans une culotte guêtres pour Alain.

Lundi  8 Janvier (St Lucien)

Toudic et Yvonne Féat viennent mais Franz est très grippé. D’ailleurs la tempête empêche tout travail dans les champs. On ne peut même pas sortir les bêtes.

Mardi 9 Janvier (St Marcellin)

Grêle et tonnerre. Grand froid.

Mercredi 10 Janvier (St Guillaume)

Service de la tante de Ker Hervé. Henri y va. Le brave Monsieur Gaouyer voyant dans quel pétrin nous sommes vient achever le labour de Park Normand malgré de grandes difficultés causées par une terre devenue marécage.

Lettres des petits.

Jeudi 11 Janvier (Ste Hortence)

Mr Gaouyer et Franz sèment du blé à Park Normand. Il fait un temps affreux. Les chevaux ne veulent pas marcher et se cabrent. Mignonne mord même Franz à la main gauche. Comme il  a un panaris à la droite il est bien éclopé en plus de sa mauvaise grippe. Mais il est quand même content d’avoir pu mettre 65 ares de blé. Qu’est-ce que cela donnera ? Dès que l’ouvrage fut achevé, même avant la rentrée au Mesgouëz la tempête a redoublé et la neige s’est mise à tomber. Nous avons maintenant à peu près un hectare sous blé. Ce n’est pas la moitié de ce qu’il faudrait.

Reconnaissance à Dieu pour le blé semé mais j’ai quand même la mort dans l’âme.

Vendredi 12 Janvier (St Arcade)

Nous nous réveillons dans la neige. Le spectacle est vraiment beau mais la pensée des misères accrues par la rigueur de cette saison me donne presque le remords de trouver cela splendide et d’en jouir par un côté de mon âme.

A  10 heures personne n’est venu à notre aide. Franz malade, éclopé des 2 bras est découragé et m’envoie chez Toudic. Les routes sont encore vierges ; j’y enfonce dans une vingtaine de centimètres d’une ouate immaculée. Il me semble qu’il règne un grand silence. C’est impressionnant et féerique. Paysages qui me font penser aux cartes postales de Noël qui ravissaient mon enfance.

Vers 11hrs ½, pendant mon absence, Me Goyau, envoyée par le ciel, vient traire et l’après-midi nous avons le brave Toudic. Nous sommes encore sauvé pour un coup mais cette situation dans aucune sécurité me parait odieuse. Continuation de la tempête.

Samedi 13 Janvier (Baptê. N.-S.)

La morsure de Mignonne sera, je cois, sans danger et sans suites tandis que le mal de la main droite a encore empiré pendant cette nuit. Heureusement Toudic et Yvonne sont venues à notre secours et pendant que Franz se repose les choses vont normalement. D’ailleurs rien à faire avec cet épais tapis blanc, rien en dehors de donner de la nourriture aux bêtes dans les étables, de nettoyer, de mettre des litières fraîches.

Henri va le matin à Plougasnou et Annie peut même aller chercher son épicerie à St Antoine et de la viande à Plouézoc’h tandis que je garde Alain tout en préparant le déjeuner. Il y a des grâces d’état ; je suis souvent étonnée d’arriver à faire des choses que j’aurais jugées impossibles avec mes seuls moyens.

Dimanche 14 Janvier (St Hilaire)

Bonheur d’entendre la messe à Kermuster. Cela me donne une force gaie toute la journée tandis que nous sommes livrés à nous-mêmes pour les multiples travaux de la ferme et de la maison. Je ne trouve pas une demi minute de répit, ayant été obligée de sortir les vaches dans l’après-midi ; Franz peut avec beaucoup de difficultés se débrouiller pour donner à manger aux bêtes. Annie n’est pas contente et dit qu’il va prendre le tétanos ; je m’inquiète mais ne puis l’empêcher d’agir à sa guise, reconnaissant d’ailleurs que pour les chevaux il est le seul ici qui puisse faire. Allons ! A la garde de Dieu.

Lundi 15 Janvier (St Maur)

Anniversaire de Françoise. Elle a 6 ans ; il faut faire un peu fête à cette petite et Annie lui confectionne un gâteau qui est orné de 6 bougies.

Nous apprenons que les trains de voyageurs sont supprimés dans toute la France pour une durée…. indéterminée. Retour de Me Martin et de ses enfants qui ont pris hier à Montparnasse le dernier train dans une cohue indescriptible. Arrivés à Morlaix, ils n’ont trouvé aucun moyen de locomotion et ont du faire la route à pied après un voyage éreintant.

Je constate la naissance de petits lapins sous la grise. J’en suis contente mais crains fort que cette portée ait le malheureux sort des précédentes.

Mardi 16 Janvier (St Marcel)

Nous vivons actuellement des jours particulièrement durs. Le froid s’ajoute à nos autres misères et nous ne pouvons guère nous en préserver. Il faut aller constamment de la maison à la ferme, éplucher des légumes glacés. Avec cela, nos vêtements sont rendus légers par l’usure. Mais il y a un bon moment le soir quand je m’enfonce dans un lit où je trouve un cruchon d’eau très chaude sous un bon édredon. Henri apporte tous ses soins à la confection de cette bouillotte, seule douceur que nous nous octroyons. Il y a des milliers d’êtres plus malheureux que nous.

Mercredi 17 Janvier (St Antoine)

Les aspects féeriques des jardins sous la neige me ravissent mais il faudrait pouvoir les contempler à travers les vitres d’une chambre bien chauffée et non de pièces où l’atmosphère est glaciale. Je ne sais si ma petite fille voit la beauté de la nature ou si elle trouve seulement un jeu nouveau ; elle court comme une folle avec ses chiens sur le grand tapis blanc ; elle a construit avec l’aide de son père un bonhomme de neige qui paraît impressionner beaucoup Saïc et Sam. Ils tournent autour de lui à une distance respectueuse en aboyant de toutes leurs forces. Je crois qu’ils ont un peu peur mais qu’ils s’amusent en même temps.

Jeudi 18 Janvier (Chemin de S. Pierre)

Les mains de Franz sont encore trop malades pour lui permettre le travail qu’il devrait assurer. Heureusement Toudic et Yvonne Féat ont pitié de notre embarras et nous donnent tout le temps qu’ils peuvent. Enfin ! rien n’a encore crevé jusqu’à présent et il faut espérer que nous tiendrons le coup.

Nous avons un nouvel ennui ; notre pompe est détraquée. Il faut s’escrimer pendant une heure pour lui tirer une goutte d’eau. Nous recueillons de la neige et les dégoulinades des toits ;

Nous apprenons que la petite Elisabeth Prévallé est revenue lundi dernier avec son père et qu’elle n’a pas de cancer mais une périostite assez grave.

Vendredi 19 Janvier (St Sulpice)

Bescond de Kermuster et Toudic sont allés aujourd’hui en correctionnelle l’un contre l’autre. C’est le second qui a raison, attendu qu’il avait reçu plus de coups que l’autre et, circonstances aggravantes, dans sa propre maison, à une heure nocturne. Querelle d’ivrognes. Toudic a largement fêté sa victoire. Quant à Bescond il a récolté, parait-il, 2000frs d’amende, 15 jours de prison et 5 années de surveillance.

Nous avons terminé la lecture de Catherine de Médicis ; nous lisons maintenant : « L’homme du dernier Tzar » C’est la vie de Stolypine écrite par sa fille Alexandra.

Samedi 20 Janvier (St Sébastien)

La vie coule dans notre bled, certes pas drôle, mais somme toute, encore assez douce dans sa monotonie tandis que bien des régions du monde sont toujours bouleversées par les horreurs de la guerre. En Prusse orientale et en Alsace la bataille fait rage. L’avance russe continue et de notre côté, les Alliés sans progresser autant ont du moins maintenu les Allemands et les ont même refoulés un peu. A l’intérieur de la France, c’est toujours le même désordre, les partis divers qui s’y sont formés n’ont aucune indulgence les uns pour les autres. Il y a des jugements iniques, suivis d’exécutions bien regrettables.

Dimanche 21 Janvier (Ste Agnès)

Encore la tristesse d’un dimanche passé sans aller à l’église. J’en suis mal à l’aise tout en pensant qu’il faut remplir les devoirs de son état avant tout. Je me souviens de la pauvre vieille mère dans le roman de "Maria Chapedelaine" qui soupirait tant après un retour dans une "vieille paroisse". Quand on a été élevé comme moi dans la pratique religieuse on en sent très profondément la privation.

Henri et les Franz vont faire le Blavez mad chez les Féat, je reste à garder Alain, d’autant plus seule au Mesgouëz que Madame Martin et ses enfants sont aussi en bombe chez les Le Dru au Bresson.

Lundi 22 Janvier (St  Vincent)

Naissance du veau d’Ondine. Encore une génisse. Toudic la trouve ce matin en ouvrant l’étable. Elle venait sans doute de naître car elle était encore toute mouillée.

Le froid continue ; décidément c’est un hiver assez dur pour la Bretagne dont le climat est plutôt très doux mais je ne cois pas cependant qu’il soit aussi vigoureux que celui de 1940. Nous avons actuellement 0° dans notre chambre et je me souviens avoir vu le thermomètre y descendre jusqu’à -2.

Mardi 23 Janvier (St Raymond)

Toujours rien de fixé pour Pierre ; je me tourmente beaucoup à son sujet. Il a dû être sérieusement inquiété à la suite de dénonciations calomnieuses qu’il ne nous précise point. Il est en liberté heureusement mais très surveillé et il se pourrait qu’on s’oppose en haut lieu à la mutation qu’il souhaite. Enfin ! ne désespérons pas, le mois de Janvier n’est point terminé et Doniol lui a écrit que sa nomination ne paraîtrait sans doute à l’Officiel que vers la fon de ce mois.

Notre lecture du soir est passionnante mais a un côté assez pénible. Henri prétend qu’elle nous peint les horreurs que nous allons vivre.

Mercredi 24 Janvier (St Babylas)

A la privation du sel, toujours bien pénible, vient s’en joindre une autre : le manque d’allumettes. A vrai dire, nous ne sommes pas encore dans le dénouement absolu mais comme on ne trouve plus cette chose nulle part mon mari et Annie qui sont maître tous deux en prudence et en économie ont mis celles qui nous restent sous leur garde sévère. Si je rate une allumette c’est un drame conjugal. A Kerdiny, chez les Coronner, on est obligé d’entretenir du feu jour et nuit. Ici, dans le cas où nous en serions réduits là, je serais sûrement promue vestale du Mesgouëz et ce rôle ne me sourit guère. Aussi attention !

Jeudi 25 Janvier (Conv. S. Paul)

Nous vivons dans une demi ignorance des grands évènements qui s’accomplissent. Le journal que nous lisons à peu près chaque jour car Me martin y est abonnée et nous le passe, ne nous dit presque rien et mon mari affirme que nous ne pouvons lui accorder qu’une crédulité limitée. Il est l’organe esclave d’un parti qui a tout intérêt à nous faire croire que les choses sont pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il parait que les Russes sont déjà loin en Allemagne, menaçant Berlin qu’on évacue !

Vendredi 26 Janvier (Ste Paule)

Fête de Paule. Nous pensons à elle et trinquons à sa santé.

Ayant appris que Mr Prigent de Kerdiny est mort hier soir, Franz et moi allons, au début de l’après-midi, jeter de l’eau bénite sur lui. Je le trouve bien changé et ne l’aurais pas reconnu si je n’avais su que c’était lui.

Je vais jusque chez les Pouliquen pour remettre à Jeannette les 2350frs qui lui ont été attribués par la Famille du Prisonnier pour la dédommager un peu des frais de sa longue maladie de l’autre hiver. Elle parait enchantée et très reconnaissante à Cricri qui l’a non seulement bien soignée mais lui a obtenu ce secours.

Copie de la lettre adressée à tante Cricri :

SECOURS NATIONAL

LA FAMILLE DU PRISONNIER DE GUERRE

SIEGE CENTRAL : 149, RUE DE GRENELLE, PARIS (VIIe)

SECRETARIAT INTERNATIONAL : PALAIS WILSON, GENEVE

DELEGATION DEPARTEMENTALE :

Q U I M P E R                                                                                   Le 12 – 1 - 1945

12, PLACE SAINT-CORENTIN

TELEPHONE : 11-15

C.C.¨. RENNES N° 43.210

Mademoiselle

Vous voudrez bien trouver ci-inclus les talons des feuilles d’enquête avec indication des secours accordés ou de la solution donnée par la Délégation Départementale aux demandes qui lui avaient été faites.

Les secours en argent sont adressés aujourd’hui même aux familles à vous-même.

Veuillez agréer, Mademoiselle, l’expression de mes sentiments respectueusement dévouées

P. MANIERE

Délégué Départementale

2350F Secours Maladie

Mme Guivarch Kerdiny

Plougasnou

 

Samedi 27 Janvier (S Julien)

Enterrement de Mr Prigent. C’est Franz qui y va.

Nous avons terminé la vie de Stolypine et, pour changer un peu de genre, nous laissons l’histoire pour lire des critiques littéraires faites par Paul Bourget, à diverses époques de sa vie et réunies en deux volumes, sous ce titre : « Quelques témoignages ». Pendant que mon mari lit à voix haute, je tricote pour délier mes pauvres doigts bien ankylosés par les rhumatismes. Je termine la culotte d’Alain et vais aborder la confection d’une paire de gants pour mon Pierre.

Dimanche 28 Janvier (Septuagésime)

Messe à Kermuster. J’y vais avec mon mari. Ensuite programme ordinaire. A noter seulement qu’en fin d’après-midi nous faisons une visite à Madagascar. Nous sommes étonnés d’y apprendre que Mr et Me Jégaden sont à Paris depuis 3 semaines. Nous savions qu’Eugénie était partie avec Tanguy Prigent mais nous n’avions rien entendu dire de ses parents. Marguerite nous reçoit gentiment mais son frère Tanguy a un air bizarre et mets, je crois, des sous-entendus malveillants dans ses paroles. Il a fait cette semaine ses débuts dans le journalisme et ses idées nous semblent d’un rose très foncé.

Lundi 29 Janvier (St François de Sales)

Les jours se suivent …. Et se ressemblent. Ce sont hélas ! les mêmes corvées qui reviennent, s’enchevêtrent les unes dans les autres et remplissent les 14 heures environ où nous restons debout. Les 10 autres heures se passent au lit. Je ne les dors pas toutes et mes insomnies sont de toutes les couleurs. Tantôt je me remémore le passé qui a plus d’attraits, tantôt je me plais…. follement à caresser des rêves d’avenir. A près de 70 ans, c’est insensé d’imaginer un avenir et pourtant rien ne m’est plus doux que d’espérer des jours calmes au milieu des chers miens. En les attendant nous faisons connaissance avec la vie des serviteurs de ferme et de maison dont nous ignorions les duretés avant cette guerre.

Mardi 30 Janvier (Ste Bathilde)

La neige a fondu mais il fait encore très froid et la boue dans laquelle on patauge est encore plus désagréable. Franz désespère tout à fait de semer le champ Chocquer en blé d’hiver mais il espère que le syndicat pourra lui fournir en temps voulu une semence qu’on met fin février commencement de Mars. Pour cela encore il faudrait que le beau temps revienne et que la terre sèche. Il y avait l’autre jour un très bel arc-en-ciel qui m’a rappelé la fin du déluge. Il faut toujours avoir confiance en Dieu.

Nos poules se sont bien conduites malgré le froid. En décembre et en Janvier nous avons recueilli au moins 1 œuf tous les deux jours.

Mercredi 31 Janvier (Ste Marcelle)

Annie découvre enfin une dent dans la bouche de son fils. Ce jeune homme a 11 mois depuis le 22, il est donc très en retard pour la dentition. Espérons qu’il ne le sera pas pour le reste. C’est un gros poupon bien éveillé qui rit et joue à longueur de journée. Physiquement je trouve qu’il ressemble un peu à son père au même âge tout en ayant par moments des expressions de son oncle François. Il y a cependant des gens qui disent qu’Alain est le portrait de sa soeur qui m’en parait l’antipode. Elle est très Prat. Lui est un mélange Morize-Bonnal.

Février 1945

Jeudi 1er Février (St Ignace)

La température s’est brusquement adoucie ; cela parait bon mais je crains fort que la pluie survienne encore et que nous retombions dans l’humidité sombre de décembre. Déjà le dégel suffit pour changer le sol dur sur lequel mes sabots claquaient très clair en une boue épaisse et glissante dans laquelle je m’enlise et risque de tomber. Allons chaque chose a ses inconvénients et ses agréments. Pensons aux souffrances causées par le froid pour accepter joyeusement les ennuis du marécage qui entoure notre home

Vendredi 2 Février (Purification)

Jeanne Marie L’Hénoret vient à la première heure nous inviter à aller manger des crêpes au Moulin à Vent. Henri, Franz et moi nous nous y rendons. C’est la Chandeleur et de la sorte nous aurons accompli une tradition bien agréable. Cette année les crêpes de Jeanne Marie sont un peu moins bonnes ; elles ne ruissellent pas de beurre comme les autres fois. Cette denrée lui manque comme elle fait défaut chez nous. Françoise qui a une fluxion ne peut pas nous accompagner au Moulin mais sa mère lui fait des pommes frites et un gâteau de Savoie et elles se régalent ensemble.

Samedi 3 Février (St Blaise)

Henri part avant le jour pour Morlaix ; il n’y trouve rien de ce qui était sur sa grande liste mais tombe enfin sur 2 Agendas bien abîmés qui vont nous être précieux à lui, pour ses comptes et à moi pour continuer "le livre de raison" tenu pendant déjà plusieurs mois de cette époque anormale. Je le commence ou, pour mieux dire, le recommence aujourd’hui. A l’aide de quelques griffonnages faits sur des bouts de papier, je vais pouvoir noter les principaux évènements du mois de Janvier.

Dimanche 4 Février (Septuagésime)

Aujourd’hui regret de ne pouvoir aller à la Messe. Mes devoirs d’état m’enchaînent ici.

Toudic remplace Franz qui fait la quête dans le quartier pour les Prisonniers de Guerre. Il est accompagné de L’Hénoret et de Kervadéo et circule sous la pluie depuis 7hrs du matin jusqu’à 11hrs du soir. A ce moment il leur reste encore 16 maisons à faire mais il est trop tard et ils dînent à la maison bien fatigués mais satisfaits des résultats de la journée. On a été généreux. La moyenne des offrandes a été de 100frs. Peu l’ont dépassée mais bien peu aussi sont restés au dessous. Chose curieuse : les gens qui n’ont pas eu de prisonniers ont été moins donnants. Ils auraient dire se dire au contraire : Nous avons un devoir envers ceux qui ont payé un dur tribut qui nous a été épargné.

Il est minuit ½ quand le remonte dans notre chambre.

Lundi 5 Février (Ste Agathe)

Grande joie d’apprendre la nomination de Pierre à Quimper. Le cher garçon nous l’annonce lui-même par une lettre que le facteur nous a remise ce matin ; elle a paru à l’Officiel et nous pouvons considérer la chose comme très probable. Mais il vaut mieux, étant donné l’état des esprits qui nous entourent, ne pas crier notre satisfaction aux quatre vents du ciel. Nous n’en parlons qu’en famille.

Franz achève la quête pour les camarades prisonniers. Il a recueilli 3620frs. Jean Marie L’Hénoret vient encore dîner avec lui mais un peu plus tôt cette fois et il n’est pas minuit lorsque je retrouve ma liberté.

Mardi 6 Février (Ste Dorothée)

Pas grand-chose à noter. N’ayant aucun journalier, je suis obligée d’aider un peu à la ferme. Les vaches me jouent un sale tour ; elles entrent dans la prairie des Jégaden et me font courir. J’avais fini par les rassembler près de la sortie quand Franz est arrivé à mon secours ; elles ont alors cavalé dans la direction voulue. Ces bêtes sont intelligentes, elles comprennent à qui elles ont à faire et n’ont aucune peur de leur vielle gardeuse mais dès qu’elles aperçoivent quelqu’un qui s’est fait craindre, elles redeviennent dociles.

Henri commence la lecture de "La Rôtisserie de la Reine Pédauque" par Anatole France.

Mercredi 7 Février (St Théodore)

Les Troadec ayant accepté un Blavez mad pour ce soir au Mesgouëz j’en profite pour inviter aussi Madame Martin et ses enfants. Pour simplifier les choses je combine notre dîner avec un petit ajoutage. Malheureusement il y a un imprévu. Les Troadec empêchés au dernier moment ne viennent pas. Alors à 8hrs ½ avec les Martin nous mangeons la soupe. Entracte. A 9hrs ½ je sors la viande froide et la salade. Nouvel entracte. Et à 10hrs ½ désespérant de voir nos invités nous prenons le café, le pain et le beurre, le far et vers 11hrs la fête est terminée par un coup de calvados. Il ne nous reste plus que la vaisselle à faire.

Jeudi 8 Février (St Jean de Ma.)

Anniversaire de la naissance de mes sœurs jumelles. Pensées et prières, puis la vie ordinaire avec quelques complications supplémentaires. L’enflure de la joue et du cou de Françoise ayant persisté Annie se décide à la conduire chez le docteur Martin à Morlaix et je dois garder mon petit fils. Heureusement le médecin nous a tranquillisés au sujet de Françoise, il n’a rien trouvé de grave : engorgement de glandes et un peu d’anémie. Il a prescrit un traitement pour la fortifier.

Troadec viennent nous souhaiter la bonne année. En quelques minutes avec les restes de la veille, j’organise un café acceptable.

Denise Goyau emmène ses enfants.

Vendredi 9 Février (Ste Appolonie)

Anniversaire de la naissance de mon frère Louis.

Nous faisons faire notre Calvados. Il n’y en a que 16 litres cette année ; il ne parait pas mauvais car naturellement nous l’avons goûté dès son entrée à la maison. Mais pour le bien juger il faut attendre un peu. La grande question est de se décider à le laisser vieillir en fût ou à le mettre de suite en bouteilles. L’amateur de la qualité qui est mon mari opte pour la première solution mais Franz prétend qu’on perdra au moins un litre en laissant l’alcool dans un tonnelet et préfère la mise en bouteille.

Courrier officiel en copie à Mademoiselle Morize

MAISON DU PRISONNIER

DU DEPARTEMENT DU FINISTERE

33 –Avenue de la Gare, QUIMPER – Tél. Inter 11-15

ML/JV                                                                   Quimper, 7 Février 1945.

Chère Mademoiselle

Par circulaire du 7 Janvier dernier, j’ai demandé à tous les Maires du Département de m’indiquer pour, leur commune, le nombre de prisonniers transformés en travailleurs libres et de travailleurs requis au titre de la Relève ou du S.T.O.

Quelques-uns, dont celui de votre commune, n’ont pas cru, à ce jour, devoir m répondre.

Ils ont ainsi privé leurs compatriotes encore en Allemagne, et se trouvant dans les cas ci-dessus exposés, d’un colis de 5 K. de vivres qui devait leur être envoyé en Janvier.

J’ose penser que vous comprendrez l’urgence et l’importance de ces renseignements et j’ai recours à votre obligeance pour les obtenir dans le plus bref délai.

Je vous ferai parvenir immédiatement les imprimés nécessaires et vous demanderai de les rassembler et de me les renvoyer après les avoir fait remplir en 3 exemplaires par les familles des intéressés.

Avec mes remerciements,

Je vous prie de croire, chère Mademoiselle, à mes sentiments dévoués.

Pr G. JAOUEN, Directeur de la

Maison du Prisonnier :

M. LUCAS

MINISTERE DES PRISONNIERS

    DEPORTES & REFUGIES

             ------------------                                                      Quimper, le 7 Janvier 1945

    Direction Départementale

                du Finistère

Envoi de colis mensuels de vivres

aux Travailleurs déportés

------------------

Monsieur le Maire

Les Travailleurs français en Allemagne doivent, en exécution des décisions gouvernementales, recevoir un colis mensuel gratuit de vivres. Le premier envoi doit avoir lieu au cours du mois de JANVIER.

Pour me permettre de procéder à un recensement rapide de ces travailleurs, vous voudrez bien me faire connaître, par retour de courrier, si possible, le nombre total des travailleurs requis partis au titre de la relève ou du S.T.O. et des Prisonniers transformée en travailleurs libres de votre commune.

Dès que je serai en possession de ces renseignements, je vous ferai parvenir un nombre d’étiquettes-adresses, correspondant à trois fois le nombre des intéressés.

Ces imprimés à remplir par les familles en 3 exemplaires, mentionneront le dernière adresse du travailleur et devront être retourné »s à la MAISON DU PRISONNIER ET DU DEPORTE, 6, Boulevard de Kerguelen, à QUIMPER, qui les centralisera pour le département, en vie de leur envoi à PARIS.

Pr le Directeur Départemental des Prisonniers,

Déportés et Réfugiés,

Le Directeur de la Maison  du Prisonnier et du Déporté,

G. JAOUEN.

 

Samedi 10 Février (Ste Scolastique)

Anniversaire de la naissance de ma tante Geneviève. Anniversaire aussi du mariage de Franz et d’Annie. Henri va au bourg le matin et Franz ayant Toudic pour le remplacer à la ferme va porter chez Me Le Roux le produit de sa qu^te pour les prisonniers : 3620frs. Comme il y a eu 12 sections et qu’elles ont eu à peu près le même résultat cela fait déjà une bonne somme recueillie mais somme la commune a eu environ 80 prisonniers la part de chacun pour un livret de Caisse d’Epargne ne sera pas bien forte. Il est probable que les prisonniers qui n’auront pas besoin de ce secours, abandonneront leur livret pour des camarades moins fortunés.

Dimanche 11 Février (Quinquagésime)

Le bonheur d’avoir pu assister à la messe me fait trouver ce dimanche un peu moins lugubre. Il est cependant particulièrement affreux comme atmosphère. Pluie continue du matin jusqu’au soir.

Les Franz vont faire le Blavez mad à Kergouner, chez les Troadec, je garde Alain en leur absence. Quelques rangs de tricot pour ce bébé chéri et la lecture d’un beau livre d’images rapporté de Morlaix jeudi par Françoise m’occupent pendant qu’il court dans son youpala.

Le soir dîner rapide et programme ordinaire. J’écris quelques lignes à mon Pierre.

Lundi 12 Février (Ste Eulalie)

René Prigent vient chercher la génisse d’Ondine (1200frs) et déjeune avec nous.

J’apprends la mort de notre vieil ami Charles Balzard, décédé le 10 Octobre 1942. J’en suis douloureusement émue mais je dois avouer que je m’y attendais un peu, mes dernières lettres étant restées sans réponse ce qui me paraissait anormal.

Lettre de Pierre qui ne sait pas encore quand il viendra mais il espère que ses ennuis ont pris fin ou du moins ne d’aggraveront pas.

Me Goyau revient à la maison après une absence de 3 mois et comme c’est le jour d’Yvonne Féat j’ai un peu de liberté. J’en profite pour mettre ma correspondance au point. Goûter chez Madame Martin.

Copie de la lettre de Madame Balzard à ma grand’mère

lui annonçant le décès de son mari :

Amazy le 2 Février 45

Chère Madame Morize

J’ai bien reçu votre aimable lettre et vos bons vœux de nouvel an, mais hélas je suis seule à les recevoir, mon bien cher mari est décédé le 10 Octobre 42 après avoir agonisé pendant 4 mois d’une bien douloureuse maladie, la neurasthénie. Quand au mois de juillet il avait vu la marche des évènements il a commencé à décliner de jour en jour : « Vois-tu, mes disait-il, nous sommes perdus, nous ne pourrons nous relever ; nous sommes trop vieux pour qu’ils nous déportent, mais tu verras d’ici quelques temps ce qu’ils feront des jeunes ! » il a vu chaque jour la mort approcher sans pouvoir se remonter et malgré mes efforts.

Si vous saviez, Madame, comme c’est douloureux de voir un être cher souffrir autant moralement ; mon Mari était tout pour moi et j’ai senti depuis sa mort bien souvent ma raison vaciller, je ne puis encore me faire à l’idée que c’est fini pour toujours.

Depuis sa mort, je vivais dans notre petite maison avec une de mes sœurs, elle vient à son tour de mourir voilà 2 mois d’une hémorragie cérébrale qui l’a emportée en une heure. Nous nous entendions et nous nous aimions beaucoup, aussi jugez de mon désespoir de ce nouveau deuil. Je me retrouve seule car notre fils adoptif est installé garagiste à Vichy, c’est un peu loin.

Nous avons traversé des moments bien pénibles, notre si joli Morvan a été bien éprouvé et c’est un miracle que notre petit village ait été épargné car dans toute la contrée il y a eu des atrocités de commises.

Comment allez-vous ainsi que toute votre famille ? Où est le temps où vous veniez au Planteur ? Dire que nous étions heureux à ce moment là !

Je vous quitte chère Madame et vous embrasse bien affectueusement.

A. Balzard

Mardi  13 Février (Mardi-Gras)

Madame Martin nous a servi hier une collation abondante et succulente. A noter surtout un moka vraiment exquis, digne du plus grand pâtissier parisien. A ce propos, Me Goyau qui était aussi invitée nous apprend qu’en ce moment on refait des gâteaux dans notre capitale. Mais un éclair vaut 30frs !

Ma lapine grise et blanche a passé la nuit avec le mâle. J’espère mieux réussir maintenant sinon j’abandonne la lapinerie. Journée ordinaire, temps mélancolique mais doux. Franz espère qu’on pourra bien travailler le jardin.

Reçu une lettre de ma sœur Marguerite. Ecrit à Nelly pour la remercier de sa photographie et à Alain pour lui demander de venir tailler nos arbres fruitiers.

Recette donnée par Me martin de ce moka vraiment exquis, digne du plus grand pâtissier parisien

Crème au moka – proportion pour 1 œuf.

100 gr de beurre, 100 gr de sucre en poudre – pour l’hivert mettre le beurre ramolir a coté du feu, pas fondu.

battre l’œuf avec le sucre pendant un bon moment. Quand ses assez épais ajouter le beurre et battre encore un bon moment pour que sa soit assez épais. Garnir les gâteaux avec un cornet de papier.

Pour garnir 32 petits gateaux : 2 œufs, 200 gr de beurre, 200 gr de sucre, 2 paquets de sucre vanillé.

Vraiment exquis et digne du plus grand pâtissier parisien… essayez et voyez !

Mercredi 14 Février (Cendres)

Bien que notre vie n’ait guère eu d’amusements depuis le 1er janvier, je suis toute étonnée de penser que nous entrons aujourd’hui dans le Carême. C’est presque Pâques et Pâques c’est la fête du printemps. Courage donc ! Les beaux jours arrivent et s’ils n’ont ni la lumière ni la douceur de ceux d’autrefois, c’est quand même le renouveau. A mon âge on peut encore jouir de cela jouir de cela. Le soleil, le chant des oiseaux, la verdure sont de belles et attendrissantes choses dont je rends grâce au Créateur.

Il a fait très beau temps aujourd’hui. J’ai gardé Alain dans le jardin jusqu’à 4hrs. Sa mère qui est allée à St Antoine et au Dourduff n’est rentrée qu’à 6hrs ½.

Jeudi 15 Février (St Faustin)

Une petite diversion dans le programme journalier fut le tri, avec Yvonne Féat, des échalotes destinées à la semence. Franz commence à préparer le jardin et je regrette beaucoup d’être cette année enchaînée au fourneau de cuisine au lieu de pouvoir moi aussi m’occuper du jardinage. C’est mon passe temps favori et comme, en cela, je tiens de ma grand’mère je me laisse aller à cette inclination avec une mélancolique douceur.

Que de souvenirs ! Comme les fleurs de mon Boulogne de jadis ma paraissent avoir des éclats et des parfums merveilleux.

Vendredi 16 Février (St Onésime)

Monsieur Gaouyer coupe du bois sur nos terres. Il est accompagné de six camarades et a demandé l’hospitalité au Mesgouëz pour le repas de midi. C’est Me Elléouet de Corniou qui est venue faire la cuisine. Tout s’est très bien passé m’occasionnant seulement un peu de dérangement mais Mr et Me Gaouyer sont si bons, toujours disposés à rendre service et même à faire plaisir que je suis enchantée chaque fois que je puis faire quelque chose pour eux. Et c’est bien peu.

Je mets dan l’après-midi des échalotes sur les cinq planches préparées par Franz.

Samedi 17 Février (St Théodule)

Aujourd’hui j’ai été surtout nourrice sèche d’Alain. Je l’ai gardé ce matin parce que sa mère allait à st Antoine et à Plouézoc’h pour les ravitaillements d’épicerie et de boucherie. Je l’ai eu cet après-midi parce qu’Annie étant absente toute la matinée elle avait lavage et ménage à faire.

Henri est allé à Plougasnou lui aussi pour nous procurer de la viande et Franz s’est rendu à Morlaix pour acheter un couple de porcelets (3200frs). Il y a rencontré un ingénieur agricole de Quimper qui lui a dit que dans cette ville on manquait actuellement de tout. Cela m’inquiète pour mes Pierre. Ce Mr Coignet lui a aussi raconté que notre contrôleur laitier, Mr Primé, était en prison pour détournement de fonds.

Dimanche 18 Février (Quadragésime)

Pas de messe. Franz assiste au bourg à une réunion des anciens prisonniers dans le but de former une association d’entraide. Il ne rentre déjeuner qu’à 2 heures. Nous ne l’avions pas attendu pour nous mettre à table. J’avais servi dès le retour de mon mari qui était allé entendre la Grand’messe à Plouézoc’h. Il y avait vu plusieurs Kermadec et Zaza lui a confié qu’elle était toujours fort inquiète de sa petite Elisabeth. Le médecin de Morlaix qui la soigne est pessimiste et lui conseille de retourner à Paris avec l’enfant, déclarant ne rien comprendre à ce mal qui la travaille. Aussi Zaza songe-t-elle sérieusement à quitter le Roc’hou dimanche prochain.

Lundi 19 Février (St Gabin)

Pendant une heure, la vieille Cendrillon du Mesgouëz redevient Madame Morize ; elle fait une visite au Roc’hou et se commande un chapeau chez la modiste de St Antoine. Accueil simple, aimable même affectueux chez les Kermadec. Vu Mr, Me, Mimi, Zaza, Dridi mais tout à son avantage physiquement et moralement. Elle a beaucoup maigri et s’est montrée tout à fait gentille.

Au retour trouvé des lettres de Kiki, Paule et Cric, toutes intéressantes. Hélas ! le saucisson n’est pas arrivé à Boulogne ; il a sûrement été volé. Ma fille parle de son retour en termes encore évasifs mais cependant avec plus de précision ; elle tâchera, si la chose est possible, de voyager avec Pierre quand il ira prendre son poste.

Ondine a le taureau.

Mardi 20 Février (St Sylvain)

Franz espérait faire une bonne journée de labour dans la 1ère pâture où il pense mettre de l’avoine de printemps. La terre était encore trop molle, les chevaux enfonçaient et une jument de L’Hénoret étant tombée, on a dû suspendre le travail. C’est bien ennuyeux car nous sommes terriblement en retard cette année et le printemps se fait déjà sentir un peu.

Alain vient tailler nos arbres fruitiers. Je mets ma seconde lapine papillon avec le mâle. Franz et Toudic rentrent dans l’après-midi 3 charretées de rutabagas, ce qui fait que cette journée, non remplie selon le programme, fut bonne tout de même.

Nous lisons maintenant le soir « Le Médecin de Campagne » par Honoré de Balzac.

Mercredi 21 Février (St Pépin)

L’oncle de Me Goyau est enterré aujourd’hui, ce qui nous réduit à nous-mêmes pour tout l’ouvrage. En plus de mon travail ordinaire j’ai donc à donner à manger aux cochons et je dois aussi garder les vaches pendant que Franz met de la nourriture dans les étables. En promenant mes 16 bêtes je tricote un peu et avance ainsi la culotte d’Alain que j’ai hâte d’achever pour commencer la paire de bas de sport dont mon Pierre a si grand besoin.

Temps frais mais ensoleillé, impression printanière. Notre prunier est en fleurs et les primevères commencent. Françoise cueille la première violette.

Jeudi 22 Février (Ste Isabelle)

Anniversaire d’Alain. Ce bonhomme d’un an pèse 19 livres 200, ce qui est un bon poids normal. Franz l’a photographié et le soir nous avons eu en son honneur un bon gâteau moka. Malheureusement, à cause d’un pansement au pied de Françoise qui ne veut pas se laisser faire, les choses se gâtent entre Franz et Annie et un drame éclate. Nous n’y sommes pour rien, Henri et moi, n’empêche que nous en recevons des éclaboussures.

Une lettre de Pierre nous dit qu’il terminera son service à Sisteron le 22 Mars et devra prendre son nouveau poste le 1er Avril. Heureuse, très heureuse de ce rapprochement, je suis cependant très tourmentée des difficultés que mes chéris vont rencontrer.

Vendredi 23 Février (St Gérard)

A défaut de grands évènements je puis en noter de minuscules. J’ai commencé une paire de bas de sport pour mon Pierre c’est un ouvrage de longue durée à cause du peu de temps dont je dispose et de la maladroite lenteur de mes mains à demi paralysées par les rhumatismes.

Franz travaille au jardin ; la terre est préparée pour y mettre les pommes de terre d’été. Henri va au Roc’hou. Il fait assez froid ; la matinée et la soirée ont été brumeuses mais l’après-midi bien ensoleillées. Malgré quelques défaillances de l’atmosphère il est sensible que nous allons vers une saison meilleure et cela redonne du courage.

Pour tous ceux qui sont intéressés par la confection de bas de sport

96 mailles – 24 sur chaque aiguille – 3 rangs cotes 1 endroit, 1 envers, 1 endroit, 1 envers, etc. …

Commencer la petite torsade : 2 endroit, 2 envers, 4 endroit, 2 envers, 6 endroit, 2 envers sur chaque aiguille.

2ème rang, pareil au 1er mais faire la petite torsade sur les 2 premières mailles de l’aiguille c'est-à-dire tricoter la 2ème avant la 1ère.

3ème rang, comme le 1er sans torsade.

4ème rang, comme le 2e mais en plus faire la natte sur les 6 mailles endroit c'est-à-dire tricoter les 3 dernières avant les 3 premières.

Recommencer toujours en renouant la natte tous les 8 rangs quand au 28 mailles et qu’il faut faire la petite torsade, revers de 4 nattes, tourner en sous revers.

Vous n’avez rien compris ! … Ne vous inquiétez pas… moi non plus !!! Seule ma grand’mère a réussi à tricoter ces bas de sport !!!

Samedi 24 Février (St Mathias)

Henri va au bourg le matin et il en rapporte une ration de viande bien petite. Loisel lui explique qu’à la suite d’une dénonciation il a eu de gros ennuis, de grosses amendes et qu’il ne se soucie pas de recommencer en achetant clandestinement des bestiaux. Désormais sa clientèle se contentera de ce qui lui sera alloué par le ravitaillement. Au fond, c’est juste, personnellement je ne m’en plains pas mais j’en suis ennuyée pour le personnel que nous avons à nourrir.

Franz est absent toute la journée, Me Goyau fait l’ouvrage de ferme mais je suis obligée de garder les vaches dans l’après-midi. Cela me permet de tricoter un peu.

Dimanche 25 Février (Reminiscere)

Bonheur d’assister à la messe parce qu’elle se dit à Kermuster. Les jours allongent ; c’est déjà très sensible le soir et le matin on commence aussi à s’en apercevoir. J’espère donc que bientôt je pourrai aller aussi à Plouézoc’h le dimanche. Il suffit pour ça que l’aube commence à 7hrs. Nous n’en sommes pas loin.

Journée ordinaire. A noter seulement que je garde les vaches et que je vais à Madagascar régler mes comptes avec les Jégaden, c'est-à-dire leur payer 150 liv. de semences pommes de terre (150frs) Marjolaine et Esterlignen pour l’été et un coq venu de chez eux s’établir au milieu de nos poules (90frs). Ils me paient 50frs leur passage dans l’allée. Il y a maintenant une certaine gêne dans nos rapports.

Lundi 26 Février (St Nestor)

J’échappe une demi-heure à mon esclavage pour écrire aux bien aimés de Sisteron. Malheureusement le facteur ne passe pas aujourd’hui et ma lettre reste en panne. Le ciel est triste mais la température assez douce et j’aimerais vivre un peu au jardin au lieu de rester du matin jusqu’au soir à la cuisine.

Je termine la culotte guêtres d’Alain. Nous achevons aussi la lecture du "Médecin de Campagne" par Honoré de Balzac. Quelques longueurs dans ce livre, parfois un peu d’emphase vieillotte mais de bonnes pensées, de beaux sentiments. Nous allons lire maintenant une Vie de Gallieni par Guillaume Grandidier.

Mardi 27 Février (Ste Honorine)

Franz, ayant appris que ses compagnons ordinaires de chasse ont tué un chevreuil dimanche, est allé tantôt chez Kervellec pour avoir des détails sur cette chasse pas commune dans la région. Il n’a vu que la peau de l’animal, une femelle adulte et a entendu de Kervellec le récit de son beau coup de fusil.

Ce matin Annie est allée à St Antoine dans l’intention d’acheter chez Abraham du tissu avec les points de textiles qui ne seront plus valables à partir du 1er février. Elle a trouvé porte close avec cette inscription : « Manque de marchandise ». En son absence je garde Alain et tricote. Envoyé 2 petits colis de 430grs de lard à Sisteron.

Mercredi 28 Février (St Romain)

Joseph Troadec vient avec 2 juments retourner la 1ère pâture. Il reprend avec Franz à l’endroit où ce travail fut abandonné l’autre jour et le soir un grand morceau (la bonne moitié) est fait. Franz est content mais cet ouvrage lui revient à un bon prix. Lucien lui demande 400frs. Nous avons aussi Toudic pour couper les arbustes et les ronces qui dépassent sur la route. Un arrêté du préfet ordonne que tous les talus soient rasés des landes et diverses plantes pouvant faire du feu pour l’hiver prochain. Les propriétaires qui ne l’auront pas fait à une date fixée verront venir n’importe qui venir l’exécuter ; ils auront à payer, à nourrir et abandonneront leurs fagots à la commune.

Mars 1945

Jeudi 1er Mars (St Aubin)

C’est François L’Hénoret qui vient aujourd’hui continuer l’œuvre de défoncement de notre pâture. Les juments travaillent plus lentement que celles de Kergouner. Néanmoins un grand morceau est encore fait et Franz pense qu’avec une bonne demi journée cet ouvrage peut-être terminé.

Mais il a des difficultés pour se procurer l’avoine de printemps qu’il veut y mettre. Il a de nombreuses formalités à remplir et se demande avec inquiétude si les semences arriveront à temps. La présence de journaliers est un surcroît de travail pour moi et les bas de mon Pierre n’avancent que très doucement. Le mois de Mars commence avec un temps sombre et un peu humide lais assez doux.

Vendredi 2 Mars (St Jacob)

Temps plus clair mais un vent nord est rend l’atmosphère plus que fraîche. Je m’en aperçois surtout en gardant les vaches. Mes mains sont tellement glacées que j’ai du mal à tricoter. Franz achève son défrichement et se déclare bien fatigué ; ses varices le font souffrir. Il visite ses champs ensemencés et revient assez découragé de cette inspection. ? L’hiver a été trip humide ; les grains d’avoine te de blé ont pourri sans germer. J’en suis désolée pour lui. Que Dieu nous protège et qu’Il inspire à mon fils des moyens de restreindre le désastre.

Lettre triste de kiki mal portante, souffrant du froid, de la faim et croyant Hartevelde bien malade.

Samedi 3 Mars (St Marie)

Journée comme les autres. Au fond je me demande souvent j’écris chaque soir quelques lignes ayant si peu de choses à noter, même pour moi seule. Quand je tenais l’exploitation en l’absence de Franz ce "Livre de Raison" avait motif. Je pensais avoir des comptes à rendre, des renseignements à donner. Maintenant je devrais me laisser vivre à ce point de vue, m’occuper seulement de nos affaires de famille et des grands évènements qui se produisent chaque jour dans le monde bouleversé. Il faut avouer qu’au fond de notre bled nous vivons dans l’ignorance. De temps à autre nous lisons un journal mais nous ne lui donnons qu’un petit centième de notre crédulité.

Dimanche 4 Mars (Oeult)

Je sors quelques instants de ma prison pour aller ce matin à Plouézoc’h. Les jours ont allongé durant cette dernière quinzaine et je puis partir à 7 heures dans une aube encore faible mais suffisante pour me montrer ma route. Après la messe, halte chez le cordonnier  pour prendre une botte d’Henri, station chez le sacristain où nous réglons la réparation de la fenêtre (295frs), visite à la brave Marie Marec – été prendre ensuite mon chapeau chez Rosette, rencontrée Madame Boubennec. Enfin, nous entrons chez Eugénie pour nous faire confirmer la nouvelle apprise de son départ. Il est vrai qu’elle va partir tenir à Plougasnou l’hôtel d’Armorique.

Lundi 5 Mars (St Adrien)

Une vague de découragement a passé sur mon âme aujourd’hui. Je souffre vraiment de mon esclavage. Pendant que j’accomplis mes fonctions de cuisinière, je néglige des masses de choses qui sont aussi des devoirs. La maison saccagée l’été dernier par les Allemands l’est maintenant par les souris. J’ai découvert, en rangeant un peu cet après-midi en vue de l’arrivée de Pierre, de Cricri et de Michel, des dégâts importants qui me navrent.

Franz va au Roc’hou. On n’y a pas encore reçu des nouvelles des  Prévallée mais on y est très pessimiste au sujet de la petite Elisabeth. De plus Madame de Kermadec inspire des inquiétudes à son entourage.

Mardi 6 Mars (Ste Colette)

Même vie très occupée mais peu intéressante. Nous sommes dans le bled, ignorant ce qui se passe dans les lieux civilisés ou réputés tels. Depuis samedi, le facteur lui-même n’a pas paru au Mesgouëz. A noter seulement que j’ai terminé aujourd’hui le premier bas de Pierre en gardant les vaches. J’espère arriver à pouvoir donner ce cadeau modeste mais utile à mon fils chéri le jour de Pâques. Pour cela, il ne faut pas que je m’endorme sur mes lauriers et je dois profiter de toutes les minutes que j’aurai de libre de ci de la pour tricoter ne serait-ce que quelques points.

Franz souffre terriblement des jambes. Il a des varices et une série de bobos qui me paraissent être des ulcères variqueux.

Mouchette est servie.

Mercredi 7 Mars (St Thomas d’Aquin)

Franz est obligé de rester au lit une partie de la journée mais le soir il se lève pour aller piquer une jument chez les Gourville à Ty Nevez en Kermuster. Dans l’après-midi, je cours pour lui trouver un peu de main d’œuvre. C’est bien difficile pour ne pas dire impossible. Je ne puis avoir de promesse que par François Braouézec et encore pour demain en quinze, c'est-à-dire le 22. Rencontré Madame Murla. Je lui réclame Maria pour quelques journées – réponse évasive.

Commencé le 2ème bas de Pierre.

Un drame a lieu vers la fin de l’après-midi. Saïc tue notre dernière chatte, la douce Mistigri qui venait chaque soir quand tout le monde était parti nous tenir compagnie dans la cuisine. Cela nous peine Henri et moi.

Jeudi 8 Mars (Mi-Carême)

Le bon Monsieur Gaouyer a pitié de nous. Il vient pour labourer et la journée commence bien. Malheureusement pendant notre déjeuner Viviane est prise de coliques ; elle se roule, Franz la pique ; elle semble mieux mais il faut renoncer à la faire travailler et le labour est interrompu. C’est une vraie déveine car le temps était très beau et cela marchait bien. En toute chose il faut se résigner par la pensée qu’il aurait pu y avoir pire malheur. La bête est, nous le croyons, hors de danger ce soir. C’est l’essentiel.

Yvonne Féat est venue mais Madame Goyau en a profité pour s’abstenir et rester travailler son jardin.

Vendredi 9 Mars (Ste Françoise)

Beau temps mais froid. La végétation qui partait subit un ralentissement. Nous avions déjà des pêchers et des poiriers en fleurs. Pourvu que les gelées blanches des trois derniers matins ne leur soient pas néfastes !

Visite de Madame de Sypiorsky toujours aimable. Monsieur Gaouyer revient labourer. Pas d’incident fâcheux aujourd’hui et il reste bien peu à faire pour terminer le champ Chocquer qui doit avoir une contenance d’environ 80 ares. Si on peut le semer en blé de printemps dans des conditions favorables, il nous mettrait à peu près au niveau de l’an passé pour cette céréale de première nécessité.

Samedi 10 Mars (St Doctrovée)

Continuation du temps clair et sec. Le ciel était d’azur foncé et sans nuage cet après-midi. Yvonne Féat étant venue, Franz va chercher de la litière avec elle et il plante aussi dix pommiers à Pen an Allée. Mon fils ne considère que les pommiers à cidre et parait dédaigner les autres qui ont au contraire mes préférences. Je suis un peu ennuyée qu’il ne veuille pas que j’en mette dans le jardin car les deux vieux qui nous restent ne tarderont pas, je le crains, à mourir. Ils produisent encore abondamment des fruits qui nous sont une précieuse ressource en hiver.

Dimanche 11 Mars (Laetare)

Messe à Kermuster. En revenant je prends notre épicerie de Février chez Eugénie qui l’a reçue cette semaine seulement. Eugénie me confirme ce que nous avions entendu dire ces jours-ci. Elle quitte Madagascar le 1er Avril pour aller tenir l’hôtel d’Armorique à Plougasnou. Je regrette la fermeture de son magasin où il n’y avait pas grand’chose mais que le voisinage nous rendait bien commode tout de même.

Franz passa la journée à la chasse au terrier du côté de Kerapont. Résultat, un renard mais aussi hélas ! un excès de boisson qui rend les chasseurs assez nerveux, excités et excitables.

Lundi 12 Mars (St Marius)

Franz achève avec Yvonne le labour du champ Chocquet. Dans l’après-midi je fais un peu de jardinage. C’est la première fois depuis bien longtemps que je me livre à cette occupation qui est un plaisir pour moi et qui semble presque un repos. Je sarcle une planche de mes laitues printanières et j’aide Franz et d’Yvonne à mettre des pommes de terre d’été, la semence de chez Jégaden. Nous faisons à peu près la moitié du terrain qui était préparé. On fera sans doute le reste jeudi. Je suis contente de ce travail car pour nous les pommes de terre constituent le fond de notre alimentation et la soudure entre les 2 saisons est toujours assez délicate.

Mardi 13 Mars (Ste Euphrasie)

On commence à se plaindre de la sécheresse. Il me semble cependant que nous avions eu assez d’eau comme cela. Le temps actuel est très agréable et, pour mon goût personnel, je ne lui reproche qu’une chose : les gelées blanches à l’aube.

Mr Gaouyer fait du cidre à la maison. Mr Braouézec, le mari de notre boulangère, vient pour acheter une vache. Franz lui présente Moutic : marché irrésolu. Visite de Mr Paris, président de l’Association des prisonniers de Plougasnou. Annie va au Diben prendre un rendez-vous chez le coiffeur. Je garde Alain. Il tombe avec son youpala et se fait une bosse au front.

Nous apprenons les graves évènements de notre Indochine.

Mercredi 14 Mars (Ste Mathilde)

Annie va se faire faire une indéfrisable chez la coiffeuse du Diben. Elle part à midi ½ et ne rentre qu’à 9hrs du soir. J’ai donc la garde d’Alain et mes fonctions de cuisinière à mener de front. Tout se passe bien mais j’éprouve une grande sensation de soulagement lorsque je retrouve un calme relatif. J’ai avancé un peu mon tricot et espère avoir terminé les bas de mon Pierre pour dimanche.

Reçu des lettres de Pierre et de Paule. Mon fils nous confirme son arrivée au Mesgouëz dans le courant de la semaine sainte accompagné très probablement de Cric et du petit Michel.

Terminé le soir la lecture de "Allez mes enfants et vous serez des Chefs" par Léon Guillet, directeur de l’Ecole Centrale.

Jeudi 15 Mars (St Zacharie)

Temps brumeux mais plus doux. Franz laboure le champ qui se trouve derrière la maison de Lucie. Dans l’après-midi, j’écris à Albert pour sa fête et à Kiki ; je prépare un petit colis pour cette dernière : 1l de lard, 1l de haricot flageolets. Je mets ensuite en terre avec Yvonne Féat la fin de mes pommes de terre Jégaden. Les 150 livres que j’ai sont déjà loin d’être suffisantes. Franz a retenu chez Guégen de Kerdiny quelques kilos de Bintje. J’espère que nous les aurons en temps voulu car cette question pommes de terre me préoccupe toujours beaucoup. Franz, lui, est très inquiet de ses semences de blé et d’avoine. Mr Gaouyer termine son cidre.

Henri me lit le soir une conférence du Général Weygand sur l’Instruction et l’éducation de la jeunesse.

Vendredi 16 Mars (Ste  Octavie)

Terminé les bas de Pierre. Préparé un colis d’orge pour Albert. Henri va le porter dans l’après-midi à Plougasnou en même temps que celui de Kiki. Fait aussi un paquet de 24 œufs destiné à Sisteron. Nervosité de mon mari. Décidément son caractère devient très difficile. Il est affreusement pessimiste et voit gens et choses sous les couleurs les plus sombres. Cela ne contribue guère à rendre la vie douce au Mesgouëz. Il me semble que nos misères seraient plus supportables avec de la gaieté et surtout une bonne entente.

Samedi 17 Mars (St Patrice)

Henri part de très bonne heure pour Morlaix et en revient à midi n’ayant rien trouvé de ce qu’il voulait mais s’étant fait couper les cheveux.

Vers 9hrs Domino a son veau, un très gros taureau pie rouge.

Paulette Goyau étant là pour aider sa mère et faire quelques rafistolages pour Franz je travaille moi-même un peu dans l’après-midi. Raccommodé des chaussettes, des gants et une manche de ma jaquette de tricot  ainsi que la vieille culotte de mon mari. Franz va vers le soir à Plougasnou ; il en rapporte 12 bons de carbure, ce qui m’enchante mais le pauvre garçon souffre terriblement des jambes.

Fleurette est saillie.

Dimanche 18 Mars (Passion)

Messe à Plouézoc’h. Départ dans une aube déjà lumineuse mais assez glaciale. Nous ne voyons aucun Kermadec à la messe basse et j’en ai regret car j’étais bien désireuse des nouvelles de la petite Elisabeth. Journée assez triste car Franz est réellement très pris des jambes, son père craint une phlébite et comme j’ai passé par là je sais ce que c’est et me tourmente beaucoup.

Visite du père Salaün qui vient boire un verre au Mesgouëz puis d’une femme de Plouézoc’h qui voudrait nous acheter une pie noire. Je lui présente Moutic. Notre gros cochon parait bien malade ; il ne mange plus rien depuis 3 jours. En somme les choses ne vont guère bien pour nous…… Le soir nous trinquons à la santé d’Albert.

Lundi 19 Mars (St Joseph)

Franz comptait avoir des journaliers. Ils ne sont pas venus à l’exception d’Yvonne Féat qui a fait une apparition pour dire que, sa mère étant malade, elle était obligée de rester auprès d’elle. Quand même cette brave fille a eu pitié de nous et a fait le beurre. Il est vrai qu’elle a eu l’avantage d’en avoir une livre.

Ce matin, Madelon a donné son veau, encore un mâle mais cette fois noir et blanc. Annie est allée à st Antoine chercher son épicerie ; j’ai gardé Alain en tricotant un peu sur une paire de socquettes pour moi commencée hier.

Le cochon a été soigné in extremis par Toudic prévenu à la hâte vers 6hrs du soir. L’asphyxie commençait. Ondine est re saillie.

Mardi 20 Mars (Printemps)

Journée bien fatigante pour la pauvre vieille que je suis. En plus de ma cuisine, petites besognes supplémentaires et même une corvée peu ragoûtante : le nettoyage des boyaux du porc. Multiples dérangements. François Braouézec vient et il faut que je m’en occupe un peu car Franz est obligé d’aller à Plougasnou au sujet de son porc. Le ravitaillement ne le prend pas. Le hongreur vient castrer le porcelet. Me Braouézec vient voir Moutic et la retient pour la fin de cette semaine.

Reçu un faire part annonçant la naissance d’un petit Michel Drouineau, 7e enfant de Suzanne, le 12 de ce mois. Lettres de Pierre et de Kiki.

Mercredi 21 Mars (St Benoît)

Franz étant parvenu à se procurer environ 12 livres de sel peut arriver à conserver une bonne partie de son porc. On garde donc les deux jambons et les quartiers de lard qui seront mis à sécher en pendant. Toudic vient débiter. On vend quelques morceaux au Verne, à Me martin, à Me Goyau, à Yvonne Féat et à Jeanne L’Hénoret ; Annie conserve une dizaine de livres pour sa famille. Dans l’après-midi, nous nous occupons des pâtés et saucisses. Ce n’est pas terminé mais bien avancé.

Franz étant toujours très souffrant des jambes, son père l’accompagne à Plougasnou pour chercher les semences de blé et d’avoine arrivées aujourd’hui. Mignonne est malade et nous donne de vives inquiétudes.

Jeudi 22 Mars (St Emile)

Meilleure journée qu’hier où tout allait mal. D’abord temps splendide. Il n’y a rien qui prédispose à l’optimisme comme le soleil. Or il a brillé aujourd’hui, sans défaillance, depuis son lever jusqu’à son coucher. Ensuite Mignonne va mieux. La chère vieille bête est à ménager plus qu’avant cette crise mais d’ici quelques jours elle pourra sans doute recommencer à travailler.

Un peu plus d’ordre et de propreté ce soir dans la maison. La chambre de Pierre est convenable, la salle à manger a été presque nettoyée. J’ai aussi rangé un peu la chambre de ma Chérie. Lettre de Marguerite Nimsgern qui m’apprend des deuils de famille. Pierre, Cricri, Michel ont dû quitter Sisteron ce matin. Que Dieu les garde !

Vendredi 23 Mars (St Victorien)

Temps merveilleux, c’est presque un jour d’été Malheureusement je ne puis en jouir étant enchaînée dans ma cuisine par un travail assez intense. Franz a deux journaliers : Toudic et Joseph Prigent et il leur demande un travail assez dur. Alors il faut bien les nourrir et faire 4 repas de huit personnes représente un bon épluchage de légumes, de grosses fricassées et une vaisselle importante. Ah ! cette vaisselle elle devient mon cauchemar. Sans compter qu’il y a encore un peu de travail avec le porc. Enfin, ce soir les 2/3 environ de l’avoine de printemps sont semés.

Ma pensée suit les chers voyageurs. Visite de Soizic Troadec à laquelle je demande cheval et voiture pour aller chercher nos enfants à Morlaix. J’ai peur de n’avoir pas réussi.

Samedi 24 Mars (St Gabriel)

Une lettre de ma fille chérie nous apprend qu’elle est déjà sur la route du retour depuis le commencement de la semaine ; elle a devancé soin frère à Marseille pour prendre les billets, retenir les places et surtout, je crois, pour visiter la ville et ses environs ; je reconnais assez là l’humeur assez aventureuse et voyageuse de ma Cric.

Ici mon ouvrage fut surtout de préparer le nid de mes oisillons. J’avais Paulette Goyau avec laquelle j’ai partagé les travaux de cuisine et de nettoyage. Ce soir, sans être en état de les recevoir, il s’en faut encore de beaucoup, les chambres de Pierre et de Cricri sont débarrassées, ont leurs parquets lavés, les murs époussetés. Plus de toiles d’araignées, presque plus de poussière. On y respire un bon air. Henri et moi allons chercher à Kermuster le lit de Michel.

La vache Moutic part avec Mr Braouézec.

Dimanche 25 Mars (Rameaux)

Départ dans l’aube naissante pour être de bonne heure à Plouézoc’h et pouvoir nous confesser avant la messe matinale à laquelle Henri et moi faisons nos Pâques. Ensuite au travail ! Il faut le dimanche comme les autres jours que chaque estomac ait sa pitance et les estomacs sont nombreux au Mesgouëz. En plus des repas ordinaires, j’ai eu à confectionner deux grands pâtés avec la tête du porc tué lundi. La température avait permis de la conserver dans de l’eau fraîche pendant que nous consommions les pâtés de foie faits en premier. Ceux-ci ont eu du succès. Il n’en reste qu’un sur trois et nous aurions désiré que Pierre et Cric puissent en manger avec nous.

Aucune dépêche. On s’organise une grande journée de travail pour demain afin d’être libérés des semailles de blé et d’avoine avant l’arrivée des Sisteronnais.

Lundi 26 Mars (St Emmanuel)

Notre prévoyance est tombée à faux. Les voyageurs sont arrivés au Mesgouëz vers midi, n’ayant trouvé personne au devant d’eux à Morlaix et surtout n’ayant pas eu d’autres moyens de loicoimotion que leurs pauvres jambes sur lesquelles ils étaient déjà restés toute la nuit. Aussi étaient-ils à bout de force. Ils n’avaient rien mangé qu’un tout petit morceau de pain sec depuis la veille. La réception ici fut assez piteuse ; il me fallait les restaurer, les installer et cependant pourvoir aux repas des travailleurs.

Enfin tout s’est bien passé. Ils ont pu se coucher assez tôt pour réparer leurs forces. Blé et avoine ont été semés normalement. Henri et moi n’avons terminé notre journée qu’à minuit ayant voulu achever la lecture de "Nous avions fait un beau voyage" par Francis de Croisset.

Mardi 27 Mars (St Jean, évêque)

Mr Gaouyer est encore venu aider Franz aujourd’hui. Quel brave homme ! En maintes reprises il a été notre sauveur cette année. Naturellement la situation reste grave puisque Franz ne peut pas s’assurer une main d’œuvre fixe et que son état de santé est trop mauvais pour qu’il songe à s’en tirer seul. Mais il y aura tour de même de la récolte à prendre sur nos terres. Un devoir national et notre propre intérêt le commandaient.

Henri et Pierre vont à Morlaix dans l’après-midi chercher les bagages restés en souffrance à la consigne du Chemin de fer. Pour moi, cette journée se passe dans les besognes quotidiennes mais, heureuse d’avoir retrouvé mes enfants elles me semblent plus légères. Je bavarde un peu avec Cric en faisant la vaisselle. Notre conversation a beaucoup de points mélancoliques et même angoissants. Il est quand même très doux de pouvoir échanger nos pensées.

Mercredi 28 Mars (St Gondran)

Diablesse a une génisse.

Malgré l’aide de Paulette Goyau la bousculade continue, je puis même écrire qu’elle est plus intense. En dehors du travail que nécessitent les besoins matériels de la grosse nichée que nous formons, il faudrait satisfaire à des exigences morales, intellectuelles et sentimentales. En cette semaine sainte, il y a des devoirs religieux à remplir ; après une longue séparation en des temps particulièrement troublés, nous avons le désir de nous raconter les uns aux autres nos aventures et nos émotions, d’échanger nos idées. Enfin les très sensibles Pierre et Cric aimeraient retrouver leur maman d’autrefois derrière la cuisinière du Mesgouëz. Je me rend compte de tout cela et je souffre de ne pouvoir remplir simultanément tous ces rôles si divers et absorbants.

J’écris à Kiki et à Suz Drouineau et je recommence une paire de bas pour Pierre, la première lui allant bien.

Jeudi 29 Mars (St Eustase)

Pierre et Cric vont faire leurs Pâques à Plouézoc’h. Il n’y a plus que le ménage Franz à remplir ce grand devoir. Avec les enfants, les bêtes, les exigences et les complications de notre existence il est assez difficile de combiner avec justice les moments de liberté laissés à chacun. Les Goyau veulent avoir les deux jours de fête entièrement, il faudra donc dimanche et lundi nous partager les besognes qu’elles accomplissent.

Henri, Pierre et  Cric vont à Kerprigent, ils étaient allés hier au Roc’hou ; je n’ai malheureusement pas pu les accompagner dans ces visites intéressantes et agréables. Michel est bien habitué, joue avec les autres enfants mais n’est pas très obéissant et comme il est encore bien petit il faut le surveiller.

Franz a mis ce soir une poule à couver sur 13 œufs dans la forge. Il y en a une autre avec 11 œufs sous elle sur les pommes de terre et une 3e dans l’écurie. Ces 2 dernières couvent depuis 2 ou 3 jours déjà. Les naissances auront donc lieu entre le 16 et le 21avril.

Vendredi 30 Mars (St Amédée)

Copine (ex Mousmée) est servie pour la première fois.

Les Clech (de l’école) nous ont donné des plants de tomates, de salades et de chrysanthèmes. Je mets tout cela en terre à la garde de Dieu. C’est sans doute trop prématuré pour les tomates mais plus de place dans les châssis car Franz les accapare pour un élevage de melons. Enfin cela donnera ce que pourra ! Je ne veux pas m’en tourmenter ; il ne faut tenir à rien.

Vers 13hrs ½ arrivée inattendue de Mr Martin délivré par les Américains il y a une dizaine de jours. Il s’était annoncé par un télégramme qui n’est pas encore arrivé ce soir. Sa femme l’a rencontré sur la route. Nous sommes heureux pour cette famille réunis mais nous allons perdre Me Martin  qui était bien gentille et d’une aide précieuse.

Après le dîner Frileuse a son veau : une génisse pie rouge. Cela doit tenir au taureau.

Samedi 31 Mars (St Léon)

Cette journée se passe à peu près normale. Cependant Cric et paulette me remplacent à diverses reprises devant le fourneau  car le matin je garde Alain pendant qu’Annie s’occupe de la boucherie de Plouézoc’h et va se confesser. Dans l’après-midi, je vais avec Henri et Pierre chercher du pain à Kermuster. Ce n’est pas une bien grande course et j’en aurais éprouvé bien du plaisir si mes méchants genoux ne m’avaient été obstacles et empêchements souffrance. Je marche si lentement que cela doit énerver mes bonhommes. Henri est toujours en effervescence. Quant à Pierre dont les actes sont très méthodiques, c’est quand même un agité, qui veut que tout se fasse rapidement. Par bonheur sa femme est active.