Janvier 1946

Mardi 1 Janvier (Circoncision)

Journée claire mais assez froide. Henri va communier le matin à la première messe, accompagné du seul Bernard. Malgré nos efforts pour donner à ce premier Janvier un air de fêtes les heures traînent mélancoliques dans les occupations habituelles. Deux visites seulement : celle de notre voisin du Mesgouëz-Bihen et celle du bon Monsieur Gaouyer.

Henri  un mouvement de grippe ce qui le rend tout morose, il reste recroquevillé près du fourneau de la cuisine. Françoise dont l’estomac fragile a dû recevoir trop de sucreries ces temps-ci a des vomissements. Quant à Franz, à cette heure-ci, 22hrs30, je ne sais pas ce qu’il est devenu tout l’après-midi. Aussitôt le déjeuner terminé il nous a dit qu’il partait en tournée de visites et il ne s’est pas encore rentré. Nous l’avons attendu jusqu’à huit heures, puis nous avons dîné.

Henri nous a lu une petite histoire des "Manants du Roi".

Mercredi 2 Janvier (S. Basile)

Le froid s’intensifie. L’hiver est venu avec la nouvelle année. Est-ce que 1946 veut nous faire savoir que ses duretés seront encore plus grandes que celles de 1945. En tout cas le mécontentement paraît général en France. Le rétablissement de la carte de pain, cadeau d’étrennes hier du Gouvernement a fait très mauvais effet ; on récrimine, on se soulève même en plusieurs lieux.

Nous n’avons pas encore nos fameuses cartes mais René Braouezec qui a fait la fête cette nuit a oublié de se lever et de cuire ce matin. Alors Henri n’a pu avoir qu’un seul pain et vieux de la journée de lundi. S’ils non pas une ration, nous ne pourrons jamais leur fournir le nécessaire en réduisant les nôtres qui seront paraît-il de 300grs seulement par personne.

Jeudi 3 Janvier (Se Geneviève)

Souvenirs et prières pour ma sœur morte dont on fête aujourd’hui la sainte Patronne. Le froid est encore plus vif qu’hier. Néanmoins Franz a fait labourer un peu dan la première pâture mais le sol commence à durcir et on sera sans doute obligé d’interrompre. Dans le jardin, Franz met quelques endives sous terre.

J’écris plusieurs lettres le soir car le courrier est abondant depuis deux jours. Nous venons d’apprendre la naissance d’une petite Hélène chez les Olivier Prat. Elle est née le 23 déc. avec un peu d’avance, dit-on. Henri et Cric vont ensemble faire une visite au Roc’hou. En revenant Henri s’arrête chez les Gaouyer pour leur souhaiter une bonne année. Et il les invite à dîner pour dimanche en huit.

Vendredi 4 Janvier (S. Rigobert)

En effet, les labours deviennent impossibles ; la terre est gelée jusqu’à la profondeur e 10 centimètres. Les vacances sont terminées. Pauvre Françoise a repris le collier. Je fois dire qu’elle le porte allégrement.

Nous avons parlé Annie, Cric et moi de l’existence que nous menons ici. Et nous nous sommes entendu pour reconnaître qu’elle est dure. Mais chacune a ses motifs différents pour la trouver ainsi. Où nous nous rencontrons, ma fille et moi, c’est dans l’intérêt que nous trouvons à la lutte et à certaines souffrances. Toutes deux préférons une vie sévère et rude à une existence trop ouatée. Quant à Annie elle nous a déclarée : « J’aimerais la vie dure mais avec tout le confort » Sa pensée était sans doute : vie de plein air et de sport avec une maison bien organisée.

Samedi 5 Janvier (S. Siméon)

Froid qui semble décroître. Franz dit qu’il faut s’attendre à une tombée de neige. Annie passe l’après-midi à Morlaix où elle trouve enfin un  vêtement de pluie pour sa fille : 750frs un petit imperméable qui n’a pas l’air bien solide. Le soir Franz        a une réunion d’agriculteurs ; il s’agit de la formation d’un syndicat mais hélas ! la politique s’en mêle et on n’arrive pas à s’entendre.

Je suis étonné de lire en haut de cette page St Siméon. Autrefois on fêtait à cette date Ste Amélie et ma grand’mère qui portait ce nom recevait les vœux de ses enfants et petits enfants qui récidivaient le 15 Août car elle s’appelait Marie-Amélie. Oh ! ces fêtes d’autrefois comme je les revis par le souvenir mais je ne veux pas en être triste car je crois retrouver dans l’Au Delà ces joies… en mieux, en bien mieux.

Dimanche 6 Janvier (Epiphanie)

Encore pas de messe aujourd’hui et le même malaise de l’âme. Je sais pourtant bien que j’âme. Je sais pourtant bien que j’aurais de grandes difficultés à gagner Plouezoc’h par une mauvaise route de 4kms en pleine nuit et que je dois renoncer à la grand’messe à cause de la préparation du déjeuner que, si je voulais me donner congé le dimanche matin ce serait Cric ou Bernard qui devraient s’abstenir. Or les prières de cette sainte fille et de ce brave homme doivent être plus agréables à Dieu que les miennes.

Aujourd’hui, Françoise a fait ses débuts dans la carrière théâtrale à une réunion chez les bonnes sœurs. Elle faisait partie d’un cœur qui chantait en la mimant l’histoire d’un petit cordonnier. C’était très puéril, très patronage, très "bonnes soeurs" mais je suis contente tout de même que notre sauvage Françoise ait fait part de cette exhibition. Elle appelle " Monter sur les planches " : « monter sur l’autel »

Lundi 7 Janvier (S. Théau)

Une visite aux Féat de Guergonnan pour leur souhaiter la bonne année. Md Féat est encore moins ingambe que moi et elle ne me rendra certainement pas cette visite mais il faudra que j’invite le reste de la famille à un café. Et cette année ces réceptions de « blavès mad » sont de véritables problèmes. Jamais le Mesgouëz n’a été aussi dépourvu. Tout manque : beurre, lard, farine. Certaines choses reviendront comme les œufs, le lait mais pour les autres : céréales, fruits, pommes de terre, légumes divers, il faut attendre de longs mois. Et comment ?... Mon Dieu j’ai confiance en Vous. Jamais, Vous ne nous avez abandonnés. Toujours un imprévu heureux est arrivé quand je croyais brûler les dernières cartouches. Mais je voudrais que Franz devienne plus prévoyant.

Mardi  8 Janvier (S. Lucien)

Yvonne Féat est venue ; sa journée fut pour Annie qui l’a employée en lavages de linge et de parquets. Franz laboure dans la première pâture le matin craignant un changement de temps qui s’est en effet produit vers le soir ; il sème de l’avoine dans l’après-midi sur le terrain préparé sans attendre l’achèvement de la parcelle. Je crois qu’il a bien fait de s’assurer une récolte d’avoine sur environ 60 ares. L’autre moitié sera faite ou non selon le temps que Dieu nous donnera ces jours-ci.

Cric va faire visite à Me Le Guen et aux Loins. Elle est fort bien accueillie dans ces deux maisons et a je crois une réelle sympathie pour ces familles car ma fille n’a pas eu besoin d’être poussée pour aller vers elles.

Toudic vient nous souhaiter la bonne année.

Mercredi 9 Janvier (S. Julien)

Cricri a la réputation d’être bonne charcutière. Elle est demandée à Corniou pour faire du boudin chez les Elléouet. Cela lui prend presque tout l’après-midi mais elle fait un goûter monstre, un vrai repas et apporte ici assez de ce boudin, délicieux, pour agrémenter et corses notre dîner. Je le fricasse avec des pommes.

Pierre qui est en tournée dans notre région et qui a marqué des arbres dans la propriété des Nicol toute la journée sous une pluie torrentielle vient dîner et coucher au Mesgouëz. Quel plaisir de le voir et d’avoir par lui des nouvelles fraîches et détaillées du reste de la chère bande. Grippes et petits malaises, privations dus au triste ravitaillement actuel, gênes et surmenage causés par le manque de service. Paule envoie ses enfants déjeuner tout seuls dans une crêperie ; elle va les installer et payer pour eux ; ils se débrouillent ensuite.

Copine a eu son premier veau, un mâle.

Jeudi 10 Janvier (S. Paul, erm.)

Pierre nous vient encore le soir après sa tournée qui fut moins pénible qu’hier. Encore beaucoup de vent mais moins de pluie. Malheureusement les quelques moments qu’il passe auprès de nous se trouvent sur occupés par les besognes ménagères auxquelles se sont joints le raccommodage de sa culotte par Cricri et la fabrication de sacs pour mettre de la farine et des haricots (par moi) destinés à Paule et à Albert. Nous faisons aussi le colis d’Albert qu’Henri portera demain à Morlaix en profitant de l’auto de Pierre.

Il est minuit ½ quand nous regagnons nos chambres.

Vendredi 11 Janvier (S. Hygin)

Branle bas matinal dans la nuit. Préparation du petit déjeuner qu’Henri, Pierre et moi absorbons ensemble puis mon mari et le cher forestier s’en vont ensemble chercher de la farine à Kermuster. Généreusement les Brouézec nous en vendent 50kgs répartis ainsi 10kgs pour les Pierre, 5kgs pour les besoins spéciaux d’Annie et 35kgs pour la maison d’ici, avec l’espérance qu’il en restera un peu pour emporter à Paris. L’auto revient déposer la farine et prend la route de Morlaix dont mon mari revient vers midi, seul hélas !

Françoise un peu souffrante n’est pas allée en classe aujourd’hui. Elle a de la diarrhée et des vomissements. Nous avons attendu Yvonne en vain, elle a été prise chez les Braouezec.

Samedi 12 Janvier (S. Fréjus)

La mère de Mr Braouezec est morte cette nuit. Yvonne Féat est seule pour tenir la boutique et nous fait bien défaut. Nous entreprenons Henri, Cric et moi de débarrasser et de nettoyer la cuisine pour notre réception de demain. Malheureusement ma fille ne peut y consacrer beaucoup de temps car elle fabrique une soixantaine de crêpes afin de s’avancer pour la partie culinaire.

Loisel nous envoie une très jolie pièce de bœuf qui fera le plat de résistance. Pour le reste il faudra se contenter des moyens du bord. Les poules sont par chance un peu moins avares. Voilà deux jours de suite que je trouve 3 oeufs et cela me permet d’envisager un entremet.

Dimanche 13 Janvier (Baptême de N.-S.)

Bonheur d’assister à la messe. Cela ne m’était pas arrivé depuis Noël. Le temps s’est bien amélioré mais emble retourner au froid. Marguerite Fustec grippée est au lit, je ne puis l'avoir mais une voisine m’avance une livre de sucre et je puis composer mon menu du soir. Le voici : Potage tapioca – Crêpes farcies avec les restes du jambonneau – Rôti de bœuf – Haricots bretonnes – Galette – Crème Montfermeil – café – Liqueur et Cigares. C’est derniers étaient il est vrais que des ninas mais délicieux paraît-il. Cric se les était procurés à Plouezoc’h avec ma carte de tabac. Tout était réussi et bon. Il faisait chaud dans notre cuisine propre, assez vaste et bien éclairée. Les convives ont eu de l’entrain. Les Gaouyer et les Clech (de l’école) nous ont quitté vers minuit et à 1h nous montions nos coucher, vaisselle faite.

Lundi 14 Janvier (S. Hilaire)

Françoise ayant pris un vermifuge assez énergique reste encore à la maison aujourd’hui et cela me permet de me lever un peu plus tard, chose appréciable en cette saison. On s’habitue cependant à se tirer du lit à heure fixe et cela me parait moins pénible qu’au départ. Si j’avais meilleure vue, si l’éclairage ne nous était pas si mesuré j’aimerais même profiter du calme qui règne dans la maison avant la venue du jour pour me livrer à des occupations personnelles.

Les 3 plus petits cochons sont vendus (16.948frs) ; on les emporte dans la matinée. Les Breton de Guergonnan viennent pour faire faire une piqûre à une de leurs juments. C’est Cricri qui opère. Franz va chez Barazer de Plouezoc’h et lui achète 1 barrique de cidre contre 10 sacs d’avoine, 1 ruche d’abeille contre 2 sacs de la même céréale et environ 1 livre de miel contre 1kg de beurre.

Mardi 15 Janvier (S. Maur)

Anniversaire de Françoise. Ses 7 ans. On les lui souhaite le mieux possible. Ses parents lui donne une dînette service à café que sa mère avait reçu elle-même étant enfant. Elle est ravie et de suite nous offre le café, du vrai café dans son petit ménage. Cricri lui a donné une lampe électrique, objet de ses vifs désirs et comme nous lui demandions pourquoi elle nous a répondu : « C’est pour ne plus bavoir peur quand on mettra dans le cabinet noir » Henri et moi lui avons simplement donné de l’argent.

Yvonne Féat vient ; elle nous apporte encore 10ls de haricots (250frs). Elle fait une petite lessive et m’aide à la cuisine. Cric est fatiguée, un peu de grippe sans doute. Franz achète une nouvelle ruche à Prigent du Nervir (600frs).

Lettre de Pierre qui a fait un bon retour vendredi et qui a ramené une bonne à Paule. Lettre d’Albert qui parle d’une situation possible pour Henri. Froid très vif.

Mercredi 16 Janvier (S. Fulgence)

Encore la glace. C’la n’empêche pas mon mari, pourtant très frileux de partir pour Morlaix à 7 heures du matin afin de porter sa réponse à son frère et de l’avancer ainsi de 24 heures. Il avait joint à sa lettre un résumé de ses états de service et je dois avouer qu’ils m’ont impressionnés favorablement. Il a fait beaucoup de choses très intéressantes ce vieux bonhomme qui en est réduit maintenant comme moi à un métier de « Torchonnet »… Aussi, malgré le crève cœur que j’aurais de l’abandon du Mesgouëz je souhaite sincèrement et vivement que ces démarches de notre cher Albert réussissent et je lui en suis très reconnaissante.

Henri nous rapporte des mulets, délicieux poissons que petit Alain a paru beaucoup apprécié. Franz porte du bois à la scierie du Muster pour faire faire des planches, surtout en vue de la construction de ruches.

Jeudi 17 Janvier (S. Antoine)

C’est le jour le plus froid – jusqu’à présent – de l’hiver. Le thermomètre marquait -6° ce matin, température rare sur les côtes de Bretagne. Aussi les travaux de la terre sont interrompus depuis la semaine dernière et c’est bien ennuyeux pour la 1ère pâture dont la moitié seulement se trouve ensemencée. Franz escomptait cette récolte d’avoine et a déjà fait 2 marchés par échange : une barrique de cidre contre 10 sacs d’avoine et une ruche contre 2 sacs ½. C’est un peu vendre la peau de l’ours….. je n’aime pas cela.

Aujourd’hui nous avons déjeuné chez les Gaouyer. Repas de crêpes exquises suivies d’un bon café et arrosées d’apéritifs, de vin blanc, de vin rouge, d’alcools et de liqueurs. Et l’assaisonnement de la franche cordialité de ces braves gens. Nous nous sommes tous rendus à cette invitation même Alain qui a fait grand honneur aux crêpes. Les Gaouyer ont donné 100frs à chacun des petits. Nous sommes restés 4 heures à table.

Vendredi 18 Janvier (Ch. de S. Pierre)

Ce matin le ciel était moins limpide et on se croyait menacé d’une tempête de neige mais la brume s’est évaporée et le froid sec continue. Hans, celui de nos Allemands qui est de l’est ne redoute pas la glace. Ce qu’il déclare ne pas aimer, c’est la sauce. Nous avons traduit « la pluie ».

J’ai reçu une lettre de mon filleul Claude Prat qui fait actuellement son service militaire par de l’occupation en Allemagne.

Franz chasse, il a pour compagnons Monsieur Gaouyer le matin et Charles de Rocheludu dans l’après-midi. Mais l’expédition fut peu brillante. Le gibier s’est montré assez abondant mais dans des circonstances qui n’ont pas permis aux chasseurs de tirer ou qui ont fait manquer les coups. Une seule bécassine fut descendue par Charles. Ce dernier a dîné à la maison sans aucun apparat.

Je suis souffrante dans la nuit.

Samedi 19 Janvier (S. Sulpice)

Encore - 4° ce matin mais quelques heures beaucoup plus douces au cœur de la journée. J’en profite pour faire un tour de jardin. Mes planches d’ail ont été un peu abîmées par je ne sais quelles bêtes ; je les répare et cueille des choux de Bruxelles – peut-être les derniers que nous avons mangés ce soir. Je suis bien inquiète en voyant que tout est épuisé chez nous. La fin prochaine des pommes de terre me tourmente particulièrement. Faisons confiance à Dieu ; prions, répétons : « Donnez-nous notre pain quotidien ». Que ce soit en blé, en légumes, en viande, en poisson, qu’importe après tout. J’ai remarqué que la Providence vient à mon secours dans les cas urgents.

Il y a de l’amélioration dans la ponte des poules. J’ai trouvé 5 œufs aujourd’hui.

Dimanche 20 Janvier (S. Sébastien)

Non seulement j’ai pu aller à la messe mais j’ai eu le grand bonheur d’y communier. J’avais été très privée de ne pouvoir le faire pour Noël. Il m’avait fallu rester à la maison auprès des enfants pendant l’office nocturne et, m’étant couchée à 5hrs, je ne me suis réveillée que pour aller à la grand’messe. Et depuis, je n’avais pu me rendre qu’une seule fois à Kermuster où l’abbé Delasser ne confesse et ne donne l’Hostie que lorsqu’il est prévenu d’avance.

Jean Clech vient nous inviter à goûter chez ses parents. Nous acceptons et, sauf Franz qui passe la journée en chasse et en bombes sur les territoires de Kervellec, nous nous rendons tous, même Alain, au Mesgouëz Bihen à 16hrs. Bon goûter selon la formule ordinaire du pays.

Lundi 21 Janvier (Se Agnès)

Mon réveil se fait sous la pluie. Naturellement le froid était bien moins vif mais il n’y a pas à dire, rien n’est ennuyeux comme la pluie et dès qu’elle eut cessé en fin de matinée nos humeurs moroses se sont éclaircies. Comme tous les lendemains de partie de chasse Franz était assez vaseux, cela le rendait mécontent de tout. Vers le soir, lui aussi s’est rasséréné en allant chercher la ruche d’abeilles achetée au Nervir. Il a installé soigneusement ses mouches à miel, les premières ; il envisage un grand rucher, de quoi faire marcher son ménage. Etant donné les sommes qu’il faut maintenant pour vivre avec la plus grande sagesse, je doute qu’il y arrive par ce seul moyen. Il ne peut être à mon avis qu’un apport secondaire. Je suis quand même contente qu’il y trouve intérêt et plaisir.

Henri travaille sérieusement sa déclaration pour l’impôt de solidarité.

Mardi 22 Janvier (S.  Vincent)

Yvonne Féat vient et… on me la laisse, ce qui rare. J’en profite pour aller à Kermuster avec Henri le matin. Malheureusement, Marguerite Fustec à qui j’avais à parler est absente de chez elle pour toute la journée et ma course est nulle. Petite lessive du linge d’Henri, des serviettes de table et de quelques torchons.

Lettre de ma sœur qui se plaint de la famine. Je commande d’autres haricots à Yvonne afin de pouvoir lui en expédier. Lettre de Pierre qui nous annonce que Michel a la rougeole. Cricri va dans l’après-midi à Plougasnou. Elle passe à Pomplencoat où elle est attristée et même indignée de la condition misérable des prisonniers allemands ; elle fait visite aux Pouliquen ayant appris que Denise est malade. Nous apprenons la démission du Général de Gaulle. Franz achève se semer l’avoine.

Mercredi 23 Janvier (S. Raymond)

Henri a perdu un de nos sacs à provisions, le meilleur, le moins mauvais devrais-je dire plutôt. J’en suis ennuyée et répare hâtivement celui qui reste. J’en commence un autre mais j’ai si peu de temps pour tricoter et mes mains sont tellement inhabiles et lentes maintenant que j’ignore quand il pourra être achevé. Cependant, je tâcherai d’y consacrer chaque jour quelques minutes quand ce ne serait que pour forcer mes pauvres doigts déformés et ankylosés à des exercices d’assouplissement.

Franz travaille un peu au jardin, il prépare des planches pour mettre des échalotes, à la suite de l’ail.

Henri reprend le soir la séance de lecture qui s’était trouvée interrompue par sa grippe. Il a commencé un livre appartenant à Cricri, livre qui lui a été donné à Sisteron par les Pierre pour sa fête deux heures avant le terrible bombardement du 15 Août 1944 : "Les Conquistadors".

Jeudi 24 Janvier (S. Timothée)

On met huit planches d’échalotes. Cela ne me paraît pas suffisant. Je le dis mais…. timidement car mon fils a un esprit de contrariété terrible et il suffirait que j’insiste pour qu’il se butte. Je suis souvent bien ennuyée de la manière dont il juge les besoins de la maison car c’est toujours très en dessous de la réalité. Il est impossible de s’en tirer et comme Monsieur ne veut jamais se reconnaître en tort il prétend qu’on  n’a pas su faire et qu’on a gâché.

Annie a taillé un manteau pour Françoise dans un coupon que je lui avais donné. Elle s’est passionnée aujourd’hui pour cet ouvrage et nous a beaucoup laissé la garde de ses enfants.

Il y a un grand chambardement politique. Il faut trouver un successeur à de Gaulle et orienter le Gouvernement dans un sens plus caractérisé. Il est à craindre que le communisme triomphe.

Vendredi 25 Janvier (Conv. S. Paul)

J’écris à Paul pour son anniversaire du 30 et Henri porte nos lettres à Plougasnou en allant chercher la boucherie. La viande a encore augmenté de prix ; elle est maintenant à 100frs le kilo. Par ici les bouchers ne sont pas stricts pour le poids ; nous avons chaque semaine beaucoup plus que nos rations. Mais il paraît qu’à Paris et dans les villes le ravitaillement est si défectueux que les gens prononcent le mot de famine. Ma sœur Marguerite me l’a écrit l’autre jour.

Franz va au Muster chercher les planches déjà taillées et porter d’autres troncs d’arbres à scier. On sèvre le veau d’Ondine, très grand et très fort pour ses 4 semaines. Cela parait devoir être assez facile. Espérons que cette opération nous donnera un peu plus de beurre. En ce moment, à cause des gelées qui ont retenu les vaches à l’étable nous sommes très pauvres.

Samedi 26 Janvier (Se Paule, v.)

Fête de ma belle-fille. Nos pensées vont la trouver à Quimper et ce soir nous avons trinqué à sa santé ainsi qu’à celle de son entourage. J’ai hâte d’avoir des nouvelles de ce cher foyer car la dernière lettre m’a tourmentée en nous apprenant la rougeole de Michel.

Franz est allé ce matin à Morlaix et il a acheté un couple de porcelets yorkshires. Il était en effet utile de remplacer les bêtes vendues la semaine dernière mais avec quoi pourra-t-on les nourrir ? Le lait n’est pas suffisant pour le veau sevré et les deux nouveaux venus. Quant aux pommes de terre il n’y en a plus que pour quelques jours. J’ai heureusement promesses des L’Hénoret pour 3 sacs qu’Henri se réserve pour notre trio. Cricri fait des nouilles.

 

Dimanche 27 Janvier (Ss Martyrs R.)

Messe à Kermuster. Achat d’épicerie. Nous échangeons nos vœux. Marguerite Fustec nous offre un bon vrai café et nous donnons 50frs d’étrennes à ses enfants. Franz part chasser sur invitation de Charles Rocheludu. Il passe toute la journée dans la vallée de Corniou, voit de nombreuses bécasses, tire 9 coups et ne tue qu’un ramier. Décidément cette année il est peu chanceux ! Il attribue en partie ses insuccès aux mauvaises cartouches qu’il a. Une autre bande a été plus favorisée. Deux sangliers et deux renards ont été abattus par elle aux environs de Kerprigent. Notre boucher Loisel a pour son compte tué un des sangliers ; il parait qu’il en est très fier.

Ici journée assez morne. J’écris à Albert et à Marguerite. Le soir Henri achève la lecture des "Conquistadors" par Georges Lafond.

Lundi 28 Janvier (S. Charlemagne)

Au courrier ce matin, missives de Paul et de Mimie Prat. Le premier est toujours un édifiant apôtre et la seconde une excellente mère de famille. Elle nous annonce que son foyer va sans doute être transporté bientôt à St Germain ce qui la rapprocherait de nous…. si nous revenons à Boulogne. Hélas ! il est moins que sûr de trouver les moyens de reprendre notre ancienne vie. L’espoir caressé depuis la lettre d’Albert semble s’évanouir à cause des troubles politiques de la semaine passée.

Un nouveau Gouvernement se forme et Franz nous dit que le Ministre de la Reconstruction était changé. Ce ne serait plus Dautry accessible par un ami de Quentin. Ayons confiance en Dieu et prenons patience. Il connaît nos besoins, nos aspirations et ne nous abandonnera pas.

Mardi 29 Janvier (S. François S.)

En ce moment les sangliers parcourent notre région. Il en a été tué encore deux aujourd’hui dans nos parages mais ce ne fut pas par la bande de chasseurs dont Franz a fait partie. Celle-ci s’est contenté de deux renards abattus, d’un troisième enfumé dans son terrier et d’un blaireau mis mal en point, croit-on, mais pas retrouvé.

Franz a déjeuné, goûté et dîné dans diverses fermes. Partout on a fait gala et notre fils apprécie les talents des cuisinières paysannes. Il nous chante merveille de la crème au caramel de Rocheludu. Il faudra que j’aille en demander la recette. Demain nos avons un café de blavez-mad à la maison et nous ne savons pas encore quel gâteau nous pourrons servir à nos invités car nous sommes très pauvres en beurre et en sucre.

Lettre de Paule.

Mercredi 30 Janvier (Se Bathilde)

Journée assez chargée par les préparatifs de notre réception du soir. Nous avons été 21 tassés dans la cuisine qui est la seule bonne comme température. Nombreuses libations, chansons, embrassades. Tout s’est bien passé, le café était délicieux, la viande froide et la charcuterie surabondantes, les gâteaux mokas réussis. J’espère que tous se seront amusés et auront bon souvenir de cette soirée qui, commencée à 20 heures, s’est terminée après minuit.

Nous avions les 4 L’Hénoret, les 3 Clech du Mesgouëz Bihen, 4 Troadec de Kergouner, 3 Féat et Toudic. Nous recevons les invitations du Moulin à Vent et de Kergouner pour les 2 premiers jeudis de Février.

Jeudi 31 Janvier (S. Pierre Nol.)

La vaisselle des verres, assiettes, tasses et matériel de la réception d’hier se joignant à l’ouvrage quotidien sur emplit notre matinée. Le temps est aigre et triste. Franz a transporté l’établi dans la laiterie et commence la construction de ruches. C’est sa marotte actuelle. Je n’y trouve pas à redire mais souhaite seulement qu’il persévère.

Mon âme est cafardeuse aujourd’hui et mon corps assez las. ? Peut-être cet état est-il dû un peu au bon vrai café bu cette nuit. Je n’ai certainement pas pu dormir plus d’une heure entre mon coucher (à près de deux heures) et le départ d’Henri pour Morlaix. Mon mari est toujours plongé dans sa fameuse déclaration ; il est allé chercher des renseignements dans les banques, à l’enregistrement, aux Assurances.

J’écris aux Pierre et à Paul.

Février 1946

Vendredi 1er Février (S. Ignace)

On tue le cochon. C’est Toudic qui a été choisi par Franz pour être le sacrificateur. La lessiveuse fuit, il faut renoncer à y faire bouillir l’eau, on doit se servir du cuiseur de la ferme. C’est une petite complication qui me semble de mauvais augure pour l’opération. Il n’en est rien et le présage défectueux n’a pas de suite. Tout se passe bien et, à midi ½, la première séance est terminée. Nous déjeunons. Toudic s’attarde un peu et le reste de la journée est normal. A signaler qu’Ondine s’est mis en état de re vêler dans 9 mois.

Malgré mes grands soucis, mes travaux absorbants et notre misère actuelle le temps passe bien vite. Le premier mois de 1946 n’est déjà plus alors qu’il me parait que l’année ne fait que commencer ! Et j’aurais encore une vingtaine de lettres de voeux à écrire. C’est à y renoncer !

Samedi 2 Février (Purification)

La Chandeleur – Crêpes.

Une lettre de Monique apprend à Annie la mort de leur oncle Lucien Corpechot. Nous en sommes tous attristés. Depuis plusieurs années je ne le voyais guère mais il fut autrefois figure familière pour nous.

Toudic vient débiter le porc. Il nous laisse toute la charcuterie à faire. Nous nous y mettons de suite et jusqu’à plus d’une heure du matin mes filles sont plongées dans la fabrication des pâtés et de saucisses. J’avoue m’intéresser beaucoup à tous les travaux culinaires et regrette de n’être pas plus experte car en ces temps de ravitaillement difficile, il faut savoir tirer parti de tout pour l’alimentation. J’ai déjà un grand nombre de recettes, je désire en récolter d’autres et aussi les expérimenter.

Henri commence la lecture de la Comédie Humaine par Honoré de Balzac. Il nous lit "La Maison du Chat qui pelote".

Dimanche 3 Février (S. Blaise)

Pas de messe ce matin. J’en suis navrée mais vraiment je suis incapable de triompher de tous les obstacles qui se trouvent pour moi à cette époque, à 7hrs du matin, entre le Mesgouëz et l’église de Plouezoc’h. Henri, Cric, Bernard et Françoise vont à la grand’messe. Le temps est semblable à celui des jours précédents gris et humide.

Franz travaille à ses ruches, Henri a son impôt de solidarité et les trois femmes sont encore occupées avec leur chair de cochon à laquelle elles font subir des transformations conservatrices. Franz a fait mettre beaucoup dans le saloir et Cricri me dit qu’elle jugerait mieux de confectionner plusieurs variétés de salaisons si j’achetais un porc pour consommer à Paris. Suivant les circonstances et nos moyens, nous verrons cela au prochain automne.

Lundi 4 Février (S. Gilbert)

Continuation des charcuteries.

Je reçois une lettre de ma sœur et je lui écris pour lui souhaiter son anniversaire de naissance. Petit Alain est assez fatigué. Crise dentaire ? Grippe ? On ne sait pas au juste ; il a eu de la diarrhée et des vomissements de glaires.

Mardi 5 Février (Se Agathe)

Franz chasse avec ses compagnons habituels. Le repas est ici et nous avons du le combiner pour qu’il puisse être servi entre 1hr de l’après-midi et six heures. Franz ne donne dans ces cas là aucune précision, pas même le nombre des convives. Il avait dit seulement : « Comptez entre six et douze chasseurs. » Ils ont été sept et se sont amenés vers 2hrs alors que nous sortions de table.

Cela fut cependant prêt en quelques minutes et tout fut à point. Les appétits des chasseurs ont fait honneur au menu simple mais copieux. A signaler in ennuyeux incident. Les chiens sont entrés dans la salle à manger et ont dévoré un gros pâté de foie et un demi pâté de tête en cassant deux beaux plats longs.

Mercredi 6 Février (S. Armand)

Lettres d’Albert et de Pierre, deux vaillants qui sont bons à lire parce qu’ils vous réconfortent par leur exemple et leur gaieté. On a envie de les imiter, d’être bons et travailleurs utiles comme eux.

Franz amène au Mesgouëz la 2ème ruche qu’il est allé chercher chez Barazer. Domino a son veau, un mâle, vers 6hrs du soir. Cricri et Bernard sont seuls pour le mettre au monde mais ils s’en tirent bien quoique le petit soit très fort.

Il parait que le docteur Le Roux a quitté hier Plougasnou, abandonnant, dit-on, sa femme pour aller rejoindre la pharmacienne et l’épouser. On prétend même qu’un enfant serait attendu dans le futur ménage.

Jeudi 7 Février (Se Dorothée)

L’évènement du jour fut un goûter chez les Troadec de Kergouner. Annie seule reste avec Alain au Mesgouëz. Henri, Franz, Cric, Françoise et moi allons vers 4 heures manger des crêpes et boire du café. Il nous est servi également de beaux morceaux de lard mais après les crêpes aucun de nous n’y fait honneur. Conversation animée mais sur des points assez ordinaires : ravitaillement surtout. Soizic arrive à se procurer des tas de choses, elle en est fière et n’hésite pas à payer des prix forts. Elle vient d’acheter une machine à coudre 10.000frs et prétend que c’est un outil qui en vaut 30.000.

Annie coupe les cheveux d’Alain pour la première fois. Ces petites mèches sont délicieuses de couleur et de finesse.

Vendredi 8 Février (S. Jean de M.)

Oublié de noter hier que nous avions eu dans la matinée la visite d’un Léonard qui venait nous annoncé qu’à la prochaine St Michel il deviendrait notre voisin, ayant loué une petite ferme à Kerdiny. Il parait brave homme et intelligent, les spécialités qu’il fait m’intéressent beaucoup et si Dieu me prête vie je me promets de la cultiver.

En ce moment Hans se livre – sur les ordres de Franz -  à un travail qui me cause à la fois joie et regrets. Il lui fait nettoyer le jardin qui était devenu très sauvage. Il y avait, j’en conviens, des éclaircissements à faire mais on commet des abus, je dirais presque du vandalisme. Au lieu d’élaguer, on arrache, on abat. J’ai vu tomber des troènes qui ombrageaient le perron ; demain ce sera le tour du beau saule qui se penche sur l’entrée de l’escalier.

Samedi 9 Février (Se Appolonie)

Le Mesgouëz ne se ressemble plus. C’était une sorte de château – Belle au bois dormant ; c’est devenu une vieille masure délabrée qui étale ses rides et ses plaies au soleil. Vais-je m’habituer à cette physionomie nouvelle ? Je ne crois pas et mon imagination cherche ce qui pourrait apporter un peu de beauté et de mystère à ce logis ancien qui n’a aucun style particulier mais un certain cachet quand même, caché que mes amateurs de vide et de grande lumière ne sentent pas, ne comprennent pas, ou n’apprécient pas.

Nous avons terminé il y a 2 jours la lecture du Bal de Sceaux. Nous commençons celles des "Mémoires de deux jeunes mariés". Il y a certainement des choses un peu démodées dans l’œuvre de Balzac, surtout dans le style mais quelle force et quelle profondeur de pensée. Certaines phrases nous semblent des prophéties dont nous voyons la réalisation.

Dimanche 10 Février (Se Scolastique)

Messe à Kermuster. Chez Marguerite Fustets nous ne trouvons qu’une faible partie de notre épicerie mensuelle mais elle nous laisse espérer que ce n’est qu’un retard et non une suppression. Bernard reçoit enfin des nouvelles de sa famille, les premières depuis sa captivité. Femme et enfants vont bien, sa maison est encore debout. Le pauvre homme est réconforté et nous sommes heureux pour lui. ?

Douzième anniversaire du mariage des Franz. Cela n’empêche pas mon fils de courir toute la journée après les sangliers…. Qu’il ne trouve pas. Une autre bande de chasseurs a plus de chance. Elle abat un grand solitaire assez près d’ici.

Visites de François Grall et du mari de Marie Joseph Bastard, le premier à la recherche de litière et l’autre à celle de beurre… Saïc Grall me promet des graines de choux mais à condition que j’aille les chercher chez lui.

Lundi 11 Février (S. Benoît)

Maintenant c’est Monsieur Gaouyer qui coupe. Franz fait tomber les arbres qui formait la lisière entre nous et les Jégaden le long du potager. Je conviens qu’ils projetaient une ombre peut être défavorable au développement des jeunes pommiers mis au verger mais l’aspect en était plaisant et puis ce rideau de verdure nous isolait du voisin, nous nous sentions chez nous et nous n’en étions pas, je crois, réduits à désirer quelques rayons de soleil en plus pour mûrir nos fruits et nos légumes. Enfin ! j’accepte sans murmurer ces….. améliorations qui me navrent. Pour le temps qui me reste à vivre je ne veux pas m’opposer à ce que les jeunes arrangent les choses à leur goût.

Henri travaille toujours à sa fameuse déclaration, ce qui le rend nerveux. La famille Franz a pris des vermifuges ce matin. Lettres d’Albert, de Paule et de Kiki.

Mardi 12 Février (Se Eulalie)

Yvonne Féat vient ; elle est prise par Annie qui lui fait faire du repassage. Mon mari est mécontent et dit que je ne sais pas m’assurer l’aide de quelqu’un car Yvonne lui avait dit samedi qu’elle viendrait ce jour-là pour moi. Ma situation ici est bien épineuse car quoique je fasse je suis sûre de mécontenter quelqu’un. Henri d’un côté, Annie de l’autre jugent tout très différemment et veulent me régenter avec une autorité assez dure. Je ne veux avoir aucun parti pris et agir suivant mes inspirations, c'est-à-dire tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Mais Henri croit à tort que je suis sous la domination d’Annie quand je lui cède. Annie est persuadée au contraire que je sacrifie les intérêts de son ménage à ceux de notre trinité.

Mercredi  13 Février (S. Maximilien)

J’essaie pourtant de rester dabs l’impartialité et de maintenir une juste mesure entre les deux parties : famille et exploitation. Il faudrait que les deux choses soient nettement séparées mais ce n’est guère commode, les Franz étant en même temps nos enfants et les fermiers. Dieu qui mène le monde par des voies providentielles dont nous ne pouvons prévoir les détours arrangera cela. En attendant il faut que je m’arme de douce patience car les Seigneurs et Maîtres sont bien nerveux, à certains jours et nous sommes actuellement dans une mauvaise période.

Ce doit être le Printemps qui travaille. Il commence d’ailleurs son labeur dans toute la nature ; on voit éclore les premières pâquerettes et les premières primevères, les oiseaux chantent mieux et quelques bourgeons éclatent. Le prunus de la pelouse commence à fleurir.

Jeudi 14 Février (S. Valentin)

Nous allons tous les sept déjeuner au Moulin à Vent ; repas de crêpes dont les L’Hénoret font une tradition. Le plus heureux de ces agapes ou du moins le plus visiblement sensible à la bonne odeur et au goût des crêpes est petit Alain. Ce jeune homme est très sociable et très gourmand ; il aime se promener, entrer dans des maisons nouvelles, y examiner tout et particulièrement les animaux. C’est un garçon très débrouillé. Malheureusement il devient volontaire et capricieux. Comme on lui cède toujours il sera sans doute insupportable dans quelque temps.

Il y a aujourd’hui 3 ans que le fils aîné de notre Allemand Hans Ditmar a été tué sur le front russe : un beau gars de 18 ans dont nous avons vu la photo. Aussi, notre pauvre prisonnier habituellement épanoui n’a pas son courageux sourire aujourd’hui

Vendredi 15 Février (S. Faustin)

Le courrier nous apporte ce matin une nouvelle qui nous surprend et dont, somme toute, nous sommes très heureux. Nous apprenons par un faire-part que notre neveu Roger est marié depuis le 7 courant. D’après le billet, il semble avoir contracté une union sérieuse et même belle. Naturellement nous avons été un peu attristé d’avoir été tenus complètement à l’écart de cet évènement de famille mais il y a des raisons à cela que nous comprenons. Que Dieu bénisse le nouveau foyer !

Diablesse a son veau : une génisse presque impromptu, vers midi. Franz met encore quelques petites planches d’échalotes dans le jardin. J’ai terminé mon sac de chanvre hier, il n’y a plus qu’à monter. J’ai commencé une paire de poignées pour réparer le chandail de Bernard sur lequel Cric travaille depuis huit jours.

Samedi 16 Février (Se Julienne)

Journée très occupée, passage de beaucoup de gens qui viennent pour une affaire ou une autre. Diversion pour moi qui ne sors jamais, je vais jusqu’à Kerdiny chercher des choux fleurs chez les Guéguen. Je vois la pauvre Anne-Marie, atteinte du mal de tête, immobilisée depuis 2 ans, et j’ai des remords de n’être pas allée de temps en temps lui faire une visite en pensant à notre bon Albert si charitable qui trouve moyen malgré son travail surabondant d’aller voir et réconforter 3 malades chaque semaine.

Je pousse jusque chez Lucie pour l’avertir d’une augmentation de loyer. Elle est absente mais sa fille Marie lui fera ma commission. Franz passe la journée avec Mr Gaouyer dans les Côtes du Nord pour prendre des informations ces des apiculteurs.

Vers 8hrs du soir, Henri de Preissac vient avertir mon mari que le départ pour Quimper aura lieu lundi matin.

Dimanche 17 Février (Septuagésime)

Pas de messe pour moi aujourd’hui. Ils vont tous à l’office de 11hrs. Après le déjeuner, Annie part seule au cinéma à Plougasnou. Cricri garde les enfants et les promène dans les bois de Pen an Allée où ils s’amusent beaucoup. Franz fait un tour de chasse, il tue une bécasse. Henri et moi préparons son petit voyage. Il emportera à nos Pierrot 2 douz. d’œufs, un beau, très beau rôti de veau, et quelques têtes d’ail. Nous avions terminé avant-hier la lecture du volume de la Comédie Française qu’Henri m’a donné à Noël. Comme il s’absente quelques jours nous ne commençons rein d’autre.

Je prends une laine rapportée de Paris en Juillet et me mets à tricoter une combinaison pour Marie-France. Ce sont les premiers points que je fais pour cette petite Chérie qui porte mon nom. J’y pense souvent mais – pas moyen de le prouver.

Lundi 18 Février (S. Siméon, év.)

Henri de Preissac est très exact au rendez-vous donné à 8hrs30. Il a maintenant une belle et bonne auto qui facilite les randonnées. Non seulement il emmène mon mari mais il enlève aussi Franz. Naturellement, j’aurais bien désiré moi aussi aller voir nos Pierre mais je ne suis pas jalouse et me réjouis du bonheur de ceux qui ont la chance de faire cette petite fugue. En attendant, il faut les remplacer dans les tâches qu’ils assumaient ; je vais chercher du pain et de l’épicerie à Kermuster.

Annie est encore de sortie ; elle va voir une vente de mobilier près de Plougasnou mais elle n’y achète rien, les prix sont effarants. Cricri et moi ensuite gardons Alain. Ce bonhomme est mignon mais très turbulent. Il se développe beaucoup intellectuellement et parle bien pour son âge.

Mardi 19 Février (S. Gabin)

Annie va peut être avoir une petite bonne, une nièce des Troadec Kergouner. On est venu l’avertir ce matin que cette fillette (15 ans) devait arriver de Paris aujourd’hui. C’est, parait-il, un phénomène dont les parents ne peuvent venir à bout. Yvonne Féat qui est venue aujourd’hui a été employée par Annie au nettoyage de son appartement. Franz revient de Quimper avec Henri de Preissac mais mon mari prolonge son séjour là-bas jusqu’à jeudi.

Monsieur Gaouyer nous apporte un appréciable cadeau : 4 têtes de choux fleurs. Cricri est toujours absorbée par le chandail de Bernard qui recommence à prendre forme après avoir été une vraie loque. Pour l’aider un peu je commence à tricoter une bande que lui a appris Me Roman pour border l’encolure : 2m. prises à l’envers sans les tricoter, 4 m. endroit, 1 m. prise à l’envers sans tricoter, 2 m. end. Tous les rangs pareils.

Mercredi 20 Février (S. Eucher)

.Lucien nous amène sa nièce dès le matin et Annie parait en être bien embarrassée. En effet, ce phénomène ne paie pas de mine. A près de 15 ans, elle semble en avoir 9 ou 10 et le moral est à l’avenant. Heureuse d’être à la campagne qu’elle ignorait c’est comme un poulain échappé. Elle court partout, grimpe, saute et ne songe qu’à jouer. Je crois qu’elle se plait ici mais Annie qui l’avait prise pour s’occuper d’Alain n’ose pas lui confier le petit, craignant qu’elle ne lui rende en morceaux.

Nous recevons un télégramme d’Henri qui ne rentrera pas demain mais samedi, avec Pierre. L’idée de revoir mon fils chéri me fait prendre mieux le prolongement de l’absence du très Chéri. Un faire part nous apprend la mort de la mère de Madame Deux. Me Clech de l’école vient nous inviter à dîner le samedi en 8.

Jeudi 21 Février (S. Séverin)

C’est congé pour Françoise, elle est là et achève de dissiper Christiane Troadec ; elles font à elles deux une vie d’enfer et quand Soizic vient le soir chercher des nouvelles de sa nièce, Annie lui dit qu’elle ne peut pas la garder. Mais ce qui me contrarie et qui enfuriose Cricri c’est qu’elle ajoute que c’est à cause de nous, âgés, fatigués, habitués au calme qu’elle ne peut conserver cette enfant turbulent qui aurait bien fait son affaire. Enfin ! il faut endosser cela avec le reste.

Cricri a terminé enfin le fameux chandail de Bernard ; elle coud maintenant une paire de gants que je lui ai crochetée il y a 2 ans. Cela me fait plaisir et regret ensemble de voir mes ouvrages d’avant ma décrépitude. J’ai avancé la combinaison de Marie-France et écrit à Albert, à Mes Albert et Deux, félicitations et condoléances.

Vendredi 22 Février (S. Maxime)

Une lettre de la famille d’Annie crie aussi famine comme celle d’Albert hier matin. Il va falloir nous démener pour trouver du ravitaillement. Lucien vient reprendre Christiane qui part à regret en faisant promettre à Cricri d’aller la voir bientôt, bientôt.

Franz met les premières pommes de terre : 30 petites rangées le long du mur. Il sème aussi des tomates sous châssis. C’est l’anniversaire d’Alain. Nous lui souhaitons ses deux ans le soir ; il dîne à table avec nous, parait comprendre et se montre ravi de la fête. Il reçoit un petit chariot fait par son père, une autre voiture donnée par moi, une "balle coco" de Cricri, une surprise de Françoise, un bouquet de sa mère. Tout, même les fleurs, l’enchante. Nous avons un bon gâteau moka orné de 2 bougies comme dessert.

Samedi 23 Février (S. Pascase)

Journée surchargée. Cricri m’aide. Nous nous en tirons et quand Henri et Pierre arrivent à 18 heures notre travail est à jour. Joie d’embrasser mon Pierrot et d’avoir des nouvelles fraîches et détaillées du reste de la chère bande. Henri est enchanté de sa fugue et chante les louanges de ses hôtes qui l’ont reçu royalement malgré les moyens réduits de notre époque. Il est aussi bien content de l’accueil affectueux que lui ont fait ses petits fils même Philippe qui, malgré son jeune âge, a semblé très bien se souvenir de lui.

Nous passons une bonne soirée en bavardages. Malheureusement la joie est brève. Pierre doit partir demain à la première heure.

Dimanche 24 Février (Sexagésime)

Pierre emmène Franz et Françoise à la messe de 8hrs à Plouezoc’h à laquelle il assiste aussi avant de prendre la route de Quimper. Henri, Bernard et moi allons à Kermuster et Cricri s’offre la grand’messe. Franz passe la journée à Kerprigent, chassant avec Henri. Annie va au cinéma voir "Pantcarral". Henri, Cric et moi sommes de garde. C’est assez souvent – pour ne pas dire toujours – notre lot. Le temps est maussade et les enfants grognons. La pluie les empêche de sortir, il faut les garder dans la maison.

Lundi 25 Février (S. Valburge)

Olivier annonce son arrivée à Annie, sans doute pour demain. Et cela fait qu’encore nous avons Alain à garder pendant qu’elle prépare la réception de son frère. Cric part faire des courses avec son neveu à Kerdiny et chez les Pouliquen. Cela me permet d’aller chez les Charles voir s’ils peuvent ou veulent me vendre des pommes de terre pour Albert. La chose serait possible mais…. on ne veut pas être payé en argent. On demande du fumier. Je n’en ai pas et je m’adresse à Franz qui refuse.

Mardi 26 Février (S. Nestor)

Le veau de Domino qui a été vendu au boucher de Plouezoc’h part de bonne heure. Il pèse 51kgs, ce qui est très beau pour un pie noir de son âge (3 semaines demain) et comme il est payé 40frs le kilo cela fait une somme de 2000frs qui tombe dans la bourse de Franz. Cela n’empêchera pas Annie de se plaindre et de récriminer contre le sale métier de son mari.

Nous attendons vainement Olivier. Franz et Annie vont même jusqu’à Kermuster à l’arrivée du car et reviennent bredouille. Dans l’après-midi, je vais au Verne Bihen et je conclus l’affaire des pommes de terre pour Albert avec Monsieur Charles qui consent – quoiqu’à regret – au paiement en argent.

Henri commence le soir à haute voix la lecture du Père Goriot par Balzac.

Mercredi 27 Février (Se Honorine)

Surprise matinale ! Quelques uns d’entre nous n’avaient pas encore pris leur petit déjeuner qu’Olivier faisait son apparition dans la cuisine. Je ne l’avais pas vu depuis plusieurs années mais il n’a guère changé. Il a seulement un air plus posé. D’ailleurs il a maintenant une voie très largement assurée et son foyer est important comme ses affaires. C’est un gentil garçon chez lequel on sent un esprit de famille ; nous avons beaucoup de plaisir à le voir. Et puis, par lui, nous allons peut-être nous trouver munis de chaussures !!! Bavardages. Nouvelles des uns et des autres, parents et amis. Chacun raconte ses petites histoires des terribles jours vécus pendant cette longue séparation.

Je vais avec Henri jusqu’à Kermuster. Nous en rapportons 2 bidons de pétrole !!!!

Jeudi 28 Février (SS Mart. D’Al.)

Naturellement la présence d’Olivier augmente notre travail de ménagère. Nous voulons le recevoir le mieux possible en dissimulant notre misère en ce qui concerne les denrées alimentaires. Il faut varier les accommodements, cela demande imagination et labeur. Heureusement Cric n’est à court ni d’invention ni de courage. Grâce à elle, nos menus pendant ces cinq jours pourront être confortables. Et comme nous disposons surtout de matières rares dans la région des Olivier nous ne risquons pas de lui servir des choses dont il est blasé.

Henri de Preissac vient chasser avec Franz. Ils tuent 2 bécasses seulement mais en lèvent plusieurs et s’amusent. Bon déjeuner. Nous sortons de table à 4 heures. Beau temps clair mais assez froid. Encore une agréable soirée de causerie. Mais je ne perds pas mon temps et tricote pour Marie-France.

Copine prend le taureau.

Notes de Février

(suite)

Jean Féat vient nous apporter des haricots : 30 livres au même prix de 25frs. Je craignais qu’il nous en demande davantage car il parait que maintenant on en veut 35 et même 40frs dans certaines fermes par ici et quelqu’un les a vus à 37frs aux halles de Morlaix. Nous allons partager ce premier stock, Annie et moi, pour les Prat et pour les Pierre. Je tâcherai d’en avoir encore un peu car 15 livres pour le lourd ménage de Quimper ne représentent guère que cinq repas.

Le mois se termine. Merci mon Dieu pour les bonnes choses et donnez-nous un Mars meilleur si possible du moins pas pire. Je voudrais que mon pauvre vieux mari trouve une situation qui assure notre fin de vie.

Mars 1946

Vendredi 1er Mars (S. Aubin)

Beaucoup de dérangements. On nettoie et répare le lavoir qui est en face du Mesgouëz et pour lequel le maire nous a enfin donné raison – censure -. Tous les voisins s’y mettent avec nous. C’est du communisme mais en bonne part. Espérons que l’entente cordiale durera longtemps…. Toujours.

- censure -

Les 3 hommes vont à Plougasnou pour diverses courses. Cela fait plaisir à Olivier de revoir des sites et des visages connus autrefois.

Samedi 2 Mars (S. SIMPLICIEN)

Surprise ! Nous nous réveillons sous la neige. Joli spectacle qui me fait un peu peur. Je songe aux bourgeons déjà forts que ce retour d’hiver peut endommager. Matinée sombre au ciel qui ne s’éclaircit que vers midi mais alors le soleil fait fondre rapidement le voile blanc qui couvrait la terre et les arbres et la température remonte.

Nous dînons le soir chez les Clech à l’école. Très bon repas, simple mais copieux et parfaitement cuisiné par Madame Bodros, mère et belle-mère des Instituteurs. Menu : Potage tapioca – Saucisson accompagné de betteraves rouges – Rôti de bœuf – Purée de pommes de terre - Salade d’endives – Poires cuites – Pain de Savoie – Café – Alcool – tabac. Gens très aimables, naturellement assez cultivés. Sujets de conversation variés qui m’intéressent surtout au chapitre jardinage pour lequel Mr Clech est un as.

Dimanche 3 Mars (Quinquagésime)

Pas de messe pour moi  hélas ! Il fait encore trop nuit à l’heure où il m’aurait fallu partir pour assister à l’office matinal et au moment de la grand’messe je suis retenue at home par mes devoirs d’état. C’est le dernier jour d’Olivier. Le déjeuner se prolonge très tard et pendant que Cricri en fait la vaisselle je commence déjà les préparatifs du dîner que je sers à 6 heures moins ¼ pour le voyageur et Franz qui l’accompagne jusqu’à Morlaix.

Nous dînons aussi assez tôt, ce qui nous procure une bonne longue soirée. Henri reprend la lecture du "Père Goriot" interrompue pendant le séjour d’Olivier et moi le tricot pour Marie-France. Cela nous empêche de trop mélancoliser sur le départ de notre neveu, notre isolement et les changements survenus dans notre situation.

Lundi 4 Mars (S. Casimir)

Un jour à peu près semblable à tous les autres malgré une foule de petits dérangements imprévus. Franz doit aller mercredi prochain à Brest au sujet des prisonniers allemands octroyés à la culture ; il s’occupe de préparer cette expédition avec quelques voisins qui se trouvent dans son cas. Il a du mal pour trouver un taxi et se décide à prendre Mérer qui lui demande 1500frs + 10 litres d’essence.

Henri et moi allons faire visite à Me Fats qui est alitée depuis sa chute faite il y a huit jours. La rebouteuse est venue et a dit que des côtes étaient détachées de la colonne vertébrale. La pauvre femme me semble assez mal en point. Nous prenons des choux fleurs chez Lévollan, on nous les compte 12frs le kilo.

Le taureau couvre Domino.

Mardi 5 Mars (Mardi-Gras)

Ce n’est plus le temps des mascarades et des réunions joyeuses. Cependant pour marquer le carnaval par un petit extra Cricri nous fait des crêpes. L’après-midi est occupé par les préparatifs du départ des pommes de terre destinées à nos pauvres Parisiens affamés. C’est une affaire très compliquée et trop embrouillée pour que je l’écrive ici. Un heureux hasard a fait que Me Braouézec, la boulangère, avait un permis d’expédition pour un Monsieur Clech et que nos envois ont pu être joints aux siens. Tout devant partir demain matin, Annie est allée chez les Charles avec son beau-père et Hans pour emballer et prendre les pommes de terre.

Longue soirée pensant laquelle Henri lit, Cric reprise avec art le caleçon de Bernard et moi je tricote les combinaisons de Marie-France. J’en suis à la 3ème déjà mi faite mais il va falloir les coudre, opération plus difficile pour moi.

Mercredi 6 Mars (Cendres)

Franz part à Brest dès le matin avec son père qui s’arrête à Morlaix (pr prendre son billet de chemin de fer), Fournis de Ker à Groas et Bohec de Kerdiny. Ils reviennent le soir heureusement (en ce qui nous concerne) sans prisonniers. Nous conserverons donc ceux auxquels nous sommes habitués et qui n’auraient certainement pas été remplacés avec avantage.

Cricri va dans la matinée coudre les sacs de pommes de terre chez Me Braouézec. Elle rencontre Ronan de Kermadec actuellement en permission au Roc’hou avant son prochain départ pour la Tunisie. Il lui annonce sa visite au Mesgouëz où il arrive vers 4hrs au moment où Franz débarque avec ses compagnons retour de Brest. On goûte. Conversation animée mais qui m’empêche de profiter de la visite du cher Ronan comme je l’aurais désiré. Ce garçon nous est très sympathique à tous.

Jeudi 7 Mars (Se Félicie)

Il fait un temps bien désagréable, un "kalt nafz" comme dit Hans qui ne redoute pas le froid sec auquel il était acclimaté dans son pays mais qui a horreur de l’humidité. Journée employée aux préparatifs du départ d’Henri qui nous demande des raccommodages, des repassages, des emballages etc.

Visite des Féat. Lettres de René Serdet (contenant des détails sur le mariage de Roger) et de la Cie Forges et Aciéries de la Marine qui généreusement double la petite pension qu’elle versait à Henri. C’est très appréciable ; j’en suis infiniment reconnaissante à Dieu mais hélas ! cela ne suffit pas à nous tirer d’embarras ; il reste nécessaire de trouver à gagner notre vie et Henri en cherchera le moyen à Paris.

J’ai terminé ce matin les combinaisons de Marie-France. Nous nous couchons très tard.

Vendredi 8 Mars (S. Jean de D.)

Départ d’Henri à 7hrs m ¼. Comme il ne reparaît point, je pense qu’il a bien eu le car Huet et a pu prendre son train pour Paris. A plusieurs reprises ma pensée l’a suivi dans son voyage qui m’inquiète un peu. La saison est mauvaise ; il ne trouvera aucun confort là-bas, peut-être même point le nécessaire comme nourriture et le pauvre bonhomme est déjà vieux, sensible aux choses de l’atmosphère ; il traîne un rhuma depuis longtemps avec des alternances de mieux et de rechutes. S’il allait tomber malade dans le nid abandonné et dévasté !

J’écris à Pierre et je fais une paire de chaussons pour sa fille avec le reste de laine rose. Cric va à Plougasnou pour la boucherie. Même temps qu’hier : froid avec petites ondées de grêle ou de neige fondue. Je me sens cafardeuse mais….. il faut marcher quand même.

Samedi 9 Mars (Se Françoise)

Du soleil ! Cela semble bon et pourtant le froid est plus vif que ces derniers jours. Le thermomètre de Franz a enregistré -3 dans la nuit.

Franz et Annie passent la matinée à Morlaix. Comme ils en reviennent avec le sourire je suppose qu’ils ont trouvé un peu de tabac là-bas. Ici, un joli cadeau est fait par Mr Le Gros, un amateur client de beurre qui venait l’an dernier et qui, pour attendrir les Franz, apportait avec lui trois douzaines d’huîtres superbes. Aussi on le servira jeudi prochain mais Annie lui a recommandé une grande discrétion afin que les autres clients de Térénez ne rappliquent pas. Il n’y aurait pas de quoi les contenter tous et il y aurait jalousie.

Nous avons dégusté les huîtres ce soir. Il y a vraiment encore de bonnes choses dans la vie et tout en reconnaissant que les plaisirs de table sont vétilles je fais un bénédicité d’action de grâce.

Dimanche 10 Mars (Quadragésime)

Messe à Kermuster. Cricri va à Plouezoc’h et elle y touche mon tabac et le sien, ce qui me permet d’offrir des ninas à mes enfants et aux Allemands à l’issue du déjeuner, avec le vrai café du dimanche. Je ne fume pas mais je me délecte de l’odeur et de la saveur du breuvage dont nous avons été privés pendant des années. Le régime maigre auquel nous avons été soumis nous a rendus gourmands. Et nous apprécions mieux maintenant les dons que le Créateur nous a faits.

J’écris assez longuement à Henri. Le Commandant "Ronchonneau" a laissé un grand vide derrière lui. Au fond, c’est lui presque le seul qui fasse vraiment attention à moi ; ses gronderies, ses énervements se sont tues et ce silence me parait un désert.

Lundi 11 Mars (Se Sophrone)

Il a fait un peu moins froid aujourd’hui. Hans ayant terminé le nettoyage des allées qui mènent de la maison à la route s’est retransporté au potager. J’espère que Franz a compris la nécessité d’y faire pousser des légumes cette année pour notre ravitaillement. On a griffonné le grand rectangle qui est devant la cuisine, sans doute on y mettra des pommes de terre et des tomates mais je n’ose pas m’en informer car pour le jardinage nous avons toujours des discussions. C’est à peu près le seul point sur lequel j’ai des idées et des désirs. Il faut croire qu’ils sont déraisonnables car mon fils proteste toujours contre.

Je suis contente qu’il ait consenti à mettre ce soir des œufs sous une poule qui demandait à couver. Reçu une lettre d’Henri qui a fait bon voyage. Monsieur Gaouyer nous donne encore des choux fleurs.

Mardi 12 Mars (S. Maximil.)

La plus grande partie de mon temps après celle qui est consacrée aux tripotages quotidiens a été employé à la mise en place de cidre en bouteilles. J’en ai lavé 80 qui ont été remplies par Franz sur le seul tonneau qui nous reste de la dernière récolte. Une barrique a sauté au début de Janvier et s’est vidée en une nuit. Ce fut désastreux et cet accident nous condamne à boire de l’eau dans l’habitude de la vie. Mais comme il y a des circonstances dans lesquelles nous ne pouvons pas n’offrir que de Château-la-Pompe, il a bien fallu attaquer notre dernière réserve.

Lettre d’Henri à sa fille. Lettre de Pierre. Franz travaille au jardin avec Hans. La boulangère manque de farine et ne donne plus de pain qu’aux échangistes.

Mercredi 13 Mars (S. Nicéph. Q.-T.)

Les visites se sont succédées presque sans interruption, commençant à 8hrs du matin pour durer jusqu’à la nuit close. A signaler celle d’un employé de la Mairie venu faire le recensement des habitants, terres, bâtiments et mobiliers du Mesgouëz, opération assez longue. Celle du Léonard qui a loué 2 fermes à Kerdiny pour y faire des pépinières et des fruits, des légumes. Il a donné à Franz des graines de betteraves demi sucrières très sélectionnées et à moi une recette de confitures, de rutabagas, carottes et pommes qui sont si délicieuses qu’on s’en mange les doigts. Le dernier venu fut le mari de Marie, Joseph Bastard.

J’ai pu cependant trouver le moyen d’écrire à Lucie pour lui signifier une augmentation de son loyer.

Jeudi 14 Mars (Se Mathilde)

Encore une journée agitée par le passage d’un tas de gens. Avant que Franz fût descendu de son appartement on était déjà venu le chercher pour une bête malade et deux marchands de chevaux avaient demandé à lui parler. Yvonne Féat vient chercher du beurre. Elle est retenue à Kergonnan par la santé de sa mère toujours immobilisée depuis sa chute. Elle a vu dimanche soir plusieurs sangliers passer devant sa maison. A noter une longue visite de Soizic à laquelle Franz vend 7ls d’échalote à 15frs la livre. Elle nous parle beaucoup de la petite Christiane qui est entrée chez les Jégaden mais qui n’y restera sans doute pas.

J’ai repris les gants que j’avais commencés à tricoter pour Françoise avant de faire les combinaisons de Marie-France. Cet ouvrage m’assomme.

Vendredi 15 Mars (S. Zacharie)

Le défilé a continué. Il a débuté par un petit garçon envoyé prévenir que les bois envoyés à la scierie étaient prêts, puis par Monsieur Le Gros, l’aimable donneur d’huîtres qui venait chercher son beurre. Mr Gaouyer est encore arrivé avec un cadeau de choux fleurs, Lucie Braouézec pour me dire qu’elle acceptait l’augmentation mais voulait des réparations, Prigent est venu toucher le prix des prisonniers durant Février, le facteur m’a apporté une lettre recommandée d’Henri Bohec et d’autres ont eu affaire avec Franz. Bref une série de dérangements qui ont entravé nos travaux habituels.

Cric est allée au bourg pour la boucherie dans l’après-midi et Annie avait fait la même course le matin pour aller chercher un colis expédié par sa mère. Je termine dans la soirée la paire de gants de Françoise. J’écris à Albert et à Paul.

Samedi 16 Mars (Se  Euzébie)

Un peu plus de calme aujourd’hui. Il fait un joli temps. L’air a encore une fraîcheur un peu acide mais le soleil est déjà chaud et comme il a brillé du matin jusqu’au soir on avait une sensation de printemps. Domino l’a sans doute eu comme nous mais à sa manière, elle a demandé le taureau avec insistance et Franz l’a fait servir. On a aussi servi la génisse de Diablesse qui sera gardée et nommée « Etoile ».

Je vais à Kermuster chercher le pain qu’on ne peut plus avoir avec des tickets mais seulement avec des bons d’échange. J’en rapporte 20 livres plus 3 livres de farine, bien contente mais très fatiguée par cette charge. Franz a planté des oignons achetés ce matin à Prigent (des prisonniers) 300 pour 45frs.

Dimanche 17 Mars (Reminiscère)

Ayant eu le bonheur d’assister à la messe ce matin je supporte allégrement la fatigue d’un aller et retour à Plouezoc’h ainsi que les lourdes charges de la journée. Levée à 6 heures et couchée à minuit, je n’ai pas joui d’un seul instant de calme, pas même pour écrire quelques lettres qui urgent et que je m’étais promis de liquider ce dimanche. Le matin, rentrée à 9hrs ½, restaurée, déshabillée, j’ai mis le déjeuner en route, épluchage des pommes de terre etc., enfin sans arrêt jusqu’à 1hr. Déjeuner. Vaisselle, garde des enfants, préparation du dîner, quelques visites, revaisselle.

Franz était à une battue avec 9 autres chasseurs. Ils n’ont pas vu les sangliers qu’ils cherchaient mais ont tué un beau renard et un énorme blaireau. Pendant ce temps Annie était au cinéma où elle a vu jouer Forfaiture avec Francen et Louis Jouvet.

Lundi 18 Mars (S. Alexandre)

Une lettre de mon mari reçue en fin de journée me chavire un peu l’âme. Après son entrevue avec Monsieur Wilmsengold, il parait songer sérieusement à l’exploitation forestière de l’Amérique du Sud. Je ne veux pas le condamner à une voie sédentaire, plate, monotone qu’il juge inutile et cependant je crois qu’il s’illusionne beaucoup sur ses forces. Il ne s’est pas vu ni senti vieillir ; il s’imagine avoir la même santé, la même activité qu’autrefois. A son âge, bientôt 71 ans accomplis, n’est-ce pas une folie d’endosser une charge si lourde ? Il risque aussi de mourir là-bas, loin de son pays, loin de tous les siens. Certes il songe à nous emmener Cricri et moi mais je me sens tellement invalide que je serais sans doute une entrave plus qu’une aide.

Mardi 19 Mars (S. Joseph)

Mauvaise nuit. Après des réflexions plus ou moins sombres, je me décide à ne pas envoyer le télégramme donnant mon avis sur une chose que je connais trop imparfaitement, je pourrais même dire : pas du tout. Il adviendra ce que Dieu voudra. Je lui demande seulement d’être à la hauteur de ce qu’il attend de nous.

Une lettre de mes enfants de Quimper arrivée hier soir en même temps que celle de mon mari m’inquiète aussi. Pierre est l’objet d’attaques incessantes et très vives, il se demande comment il tient encore. Les pauvres ont un ouvrage fou, ils sont très fatigués. Paule me demande des tricots pour sa fille. Ah ! Que je voudrais pouvoir travailler pour eux. Je me couche à 2hrs du matin et avance ainsi une combinaison.

Mercredi 20 Mars (S. Jachim)

Retour d’Henri. Franz va le chercher à Kermuster. Tout en faisant nos travaux ordinaires nous bavardons. Il a beaucoup de choses à nous conter sur la famille et les amis de Paris. Il nous parle de leur courage à tous. Ils tâchent de tenir le coup et ils y réussissent plus ou moins bien.

Les Olivier et les Jean-Michel Prat semblent avoir beaucoup de veine. Michèle Morize aussi a de beaux appointements pour un travail qui lui plaît. D’une façon générale, la vie est difficile et dure à Paris. Henri envisage-t-il sérieusement l’affaire Amérique du Sud. Il l’étudie déjà un peu. Il a même acheté une carte de la région brésilienne où il est question que nous allions émigrer.

Jeudi 21 Mars (S. Benoît)

Comme mon mari était fatigué de la précédente nuit en chemin de fer et comme c’était jeudi, vacances pour Françoise, quoique réveillée à l’heure habituelle, je m’immobilisais dans mon lit. On frappe vers 8hrs à la porte. C’était le pauvre Bernard tout bouleversé qui nous annonçait qu’un garde du camp était là avec 2 autres prisonniers pour faire la relève et qu’il fallait qu’Henri lui fasse immédiatement leurs paquetages et les suive.

Grand branle bas dans la maison. Franz part trouver le maire, rien à faire pour aujourd’hui du moins. Ils partent, Bernard est en larmes, Hans très triste mais moins effondré. Nous refusons les remplaçants qui sont connus comme des réfractaires au travail. La journée est dure.

Vendredi 22 Mars (S. Paul, év.)

Journée très lourde dont Cricri a partagé charitablement le poids avec Franz. Je puis même dire qu’elle a supporté la plus pénible partie. Tandis que son frère courait en vain pour essayer de parler au chef du camp, assisté par le bon Monsieur Gaouyer, elle assumait le travail de la ferme. Nous nous en sommes tirés mais avec lassitude, dégoût, découragement. C’est un coup monté contre nous ; il y a de la politique là dedans.

Mr Le Gros nous apporte encore des huîtres dont nous nous régalons au déjeuner. 2 Conseillers municipaux, Yves L’Hénoret et Michel Chocquer, passent au Mesgouëz pour la quête du blé. Chaque ferme doit donner afin que ceux qui ne sont pas cultivateurs puissent avoir aussi du pain. Franz qui a tout livré ramassera les derniers grains pour les envoyer.

Nous reprenons le soir la lecture du Père Goriot abandonnée depuis 3 semaines.

Samedi 23 Mars (S. Fidèle)

Encore un travail sans répit du matin jusqu’au soir et nous nous sentions découragés car au fur et à mesure que le temps passait nous perdions l’espérance de voir revenir nos précieux "collaborateurs". Heureusement, vers 7hrs ½ Pierre Prigent vient nous annoncer qu’il a fini par nous les obtenir et qu’ils le suivent après être retournés à leur barida à Pomplencoat. En effet une demi-heure après nous les voyons arriver avec des mines réjouies. Nous leur faisons fête. Ils nous racontent leurs misères au Camp. Hélas ! elle est telle que la Commune sera sans doute obligée de les rendre d’ici peu. On ne trouve rien pour les nourrir. Ils ont seulement un peu, très peu de pain le jeudi et le dimanche et doivent se contenter d’une maigre soupe de betteraves qui vont manquer elles aussi.

Dimanche 24 Mars (Oculi)

Diablesse prend le taureau.

Messe à Kermuster. Achat d’épicerie. Après l’épreuve de ces trois derniers jours nous apprécions la demi-quiétude dont nous jouissons. Elle est troublée cependant par la naissance difficile d’un veau sous une génisse. Il est très faible et il est à craindre qu’on ne puisse l’élever.

Une battue ayant été organisée dans notre quartier, Franz y va. Il reste absent toute la journée et revient le soir à 10hrs avec 3 compagnons qui, comme lui, sont presque à jeun depuis le matin. Nous leur faisons un dîner sommaire. Ils sont fatigués mais racontent quand même leurs aventures avec entrain. Ils ont tué 8 renards et…… un chat. Cette dernière victime est à l’actif de Franz.

Henri a écrit cet après-midi à Mr Wysengold, acceptant en principe mais demandant quelques informations et un rendez-vous. J’écris aussi aux Pierre.

Lundi 25 Mars (Annonciation)

Le retour de nos prisonniers est un grand allégement. Toutefois malgré cela les occupations ne nous font pas défaut ; elles nous surchargent sans trêve depuis l’aube jusqu’à une heure avancée de la nuit. Je parviens à grand peine à écrire deux lettres, réponses très tardives à Kiki et à mon filleul Claude Prat.

Naturellement je pourrais gagner mon lit un peu plus tôt le soir mais c’est le seul moment après 10hrs ½ où, la vaisselle étant faite, je puis prendre un tricot pour Marie-France. Il est alors bien difficile de s’arrêter. De plus nous sommes presque toujours réunis autour de la table de cuisine ; nous commentons les évènements du jour.

Très souvent Henri nous fait la lecture. Ayant terminé le Père Goriot, il a commencé ce soir César Birotteau, du même auteur.

Mardi 26 Mars (S. Ludger)

Je mets une poule à couver dans la forge.

Beau temps. Franz en profite pour mettre une certaine quantité de pommes de terre d’été dans le jardin. Certes, il y aura de quoi manger pendant quelques semaines lorsque cette semence aura porté ses fruits, mais, à mon avis, c’est trop peu encore et je crains que mon fils qui ne se rend pas du tout compte de ce qu’il faudrait pour notre lourde maison se borne là. Il semble travailler seulement pour un ménage de vieux rentiers et, quand il a mis de quoi faire un plat d’épinards dans la saison, il s’imagine que nous pourrons en manger tous les jours. Il a semé aussi un petit paquet de carottes, de cresson d’alénois etc. J’en suis contente mais voudrais plus car la question ravitaillement est devenue vraiment très angoissante.

Reçu des lettres d’Albert et de Pierre qui s’en inquiètent beaucoup. A Quimper, ils manquent aussi de pain.

Mercredi 27 Mars (S. Rupert)

Voici que nous nous mettons à parler du projet brésilien comme si c’était quelque chose de très sérieux. Au fond, Henri, Cric et moi avons des envies d’échappées, de voyages, d’une vie plus intellectuelles que celle menée ici depuis 7 ans malgré son agitation et les aventures traversées, mais nos désirs sont aussi de calme et de sécurité.

Or, en ce moment, on juge le fameux Petiot, le médecin chimiste qui a commis tant d’assassinats et de vols. Il y a dans ce procès des choses qui ressemblent étrangement à l’affaire Wysengold. J’en ai été troublée. Simples coïncidences auxquelles il ne convient pas d’attacher beaucoup d’importance mais qui enseignent la circonspection quand on veut se lancer dans une entreprise un peu mystérieuse et très lointaine.

Jeudi 28 Mars (S. Gondran)

Un ouvrier maçon couvreur, François Jaouen, vient pour réparer nos toits qui ont subi beaucoup d’avaries depuis le commencement de la guerre et qui n’ont pu être remis en état faute de matériaux et de main d’œuvre. C’est un brave homme mais il occasionne quelque dérangement et son intervention nous coûtera cher. Ces deux raisons font que je souhaite que son travail marche vite.

Franz met encore des pommes de terre dans le jardin. Il n’a pas terminé mais le bout ensemencé peut donner au début de Juin si les circonstances sont favorables. Le printemps se fait sentir et voir : température plus douce, jours allongés, commencement de la floraison des arbres fruitiers. Ce sont les pêchers qui débutent avec les pruniers sauvages.

Vendredi 29 Mars (S. Eustase)

Je visite mes vieilles nippes, tâchant d’y découvrir quelques matériaux propices pour fabriquer des "élégances"me permettant d’assister à la Première Communion d’Yves, sans faire honte à mes enfants. Je trouve à peu près ce qu’il faut pour un chapeau et j’entame de suite cet ouvrage qui sera long et qui étant noir ne peut être fait qu’en plein jour à cause de ma mauvaise vue.

Cette nuit on est venu chercher Franz pour un poulain qui naissait chez les Troadec, à Kergounner. Comme ils en ont perdu un récemment et que c’est dur pour eux, ils ont voulu cette fois prendre certaines précautions.

Lettre de Pierre qui viendra peut-être dîner et coucher au Mesgouëz mardi soir.

Samedi 30 Mars (S. Jean Cl.)

Rien de sensationnel à noter. Je travaille un peu dans l’après-midi à mon chapeau qui commence à prendre tournure ; le soir après dîner je recouds un petit manteau rose au tricot pour Marie-France. Mes compagnons étant fatigués gagnent leurs lits plus tôt que d’habitude et m’entraînent.

Dimanche 31 Mars (Laetare)

Messe matinale à Plouezoc’h. Il fait maintenant grand jour quand je me mets en route à 7hrs du matin. Vu Yvonne de Kermadec qui nous donne des nouvelles de la chère colonie quimpéroise qu’elle est allée voir cette semaine. Tous sont en bonne santé quai de l’Odet. Quant à Yvonne elle a quitté sa situation pour rentrer au Roc’hou auprès de ses parents âgés, fatigués moralement et physiquement, qui se trouvent sans autre enfant et ne peuvent avoir de personnel malgré leurs moyens de fortune.

Franz fait encore une randonnée de chasse qui dure toute la journée. Battue au renard : une seule pièce abattue mais d’importance : un très gros mâle. Il rentre tard ayant assisté à une conférence sur l’enseignement libre.