Janvier 1947

Mercredi 1 Janvier (Circoncision)

Mon Dieu ayez pitié de nous ! Je mets tous ceux que j’aime entre vos mains sous votre puissante garde. J’ai peur de l’avenir, peur de l’année qui commence. Et dans toutes les lettres que nous recevons on sent la même tristesse, la même inquiétude.

Nous avons fait le jour de l’an dimanche dernier parce que Pierre est venu passer avec ses quatre aînés une quarantaine d’heures au Mesgouëz. C’est donc pour nous un jour comme les autres mais il faut quand même essayer de lui donner un petit air de fête, quand ce ne serait que pour suivre les traditions.

Mr Gaouyer, Yves L’Hénoret et Jean Clech viennent nous souhaiter une bonne année. Henri et Franz vont le soir "au café" du Mesgouëz Bihen. Ici Cric nous a fait des crêpes fourrées de confitures que nous avons dégustées en buvant du petit cidre mousseux.

Jeudi 2 Janvier (St Basile)

Chacun son tour. Nous recevons, Cric et moi, une invitation impromptue et nous allons goûter chez Pétronille. Menu ordinaire des cafés de blavès-mad, selon la règle, ni plus, ni moins mais la quantité et la qualité y étaient. On nous avait gardé du vrai café, denrée rare dont nous sommes privés depuis Octobre et le défilé des boissons alcoolisées était imposant.

Pendant que nous dégustions les bonnes choses de notre voisine, Franz achevait enfin ses semailles de blé dont il désespérait. Il est fier et content d’avoir battu aujourd’hui ce qu’il croit un record : 60 ares de labour plus l’ensemencement et les façons culturales qui le suivent. Je n’y connais rie  mais ne puis qu’applaudir et me réjouir avec lui. Que Dieu bénisse cette semence.

Vendredi 3 Janvier (Ste Geneviève)

L’année débute mal. Une génisse au sevrage se météorise. Il faut la saigner. Franz tenait à cette bête venant d’Ondine, sa meilleure vache laitière. Il faut essayer de limiter la perte en vendant ce qu’on pourra de viande. Cet accident survient quelques heures trop tard ; Henri était allé déjà prendre notre boucherie de la semaine et la plupart de nos voisins sont aussi munis sans doute.

Je raccommode un caleçon en piteux état pour mon mari qui est toujours glacé et dont le trousseau est presque fantôme ; il faut avec des fils réunir des bouts de loques. Et cela ressemble aux hardes misérables de nos prisonniers que Cricri a eu le courage de repriser depuis un an et ne tiennent que par miracle. Cette déchéance m’est pénible.

Le Gouvernement pour enrayer la crise annonce maintenant une baisse des prix.

Samedi 4 Janvier (St Rigobert)

L’histoire de la pauvre petite génisse complique notre travail. Et puis je suis ennuyée d’apprendre que certaines personnes sur lesquelles nous comptions demain soir ne pourront pas venir et s’invitent avec désinvolture pour la seconde séance. Nous ne pourrons pas tenir le 12 dans la cuisine.

Le ravitaillement est difficile à cette époque. J’ai pu réunir tout ce qu’il faut pour cette première réception et j’aurais voulu qu’elle ait liquidé la moitié de nos obligations.

Le frère des dames Prigent et Jégaden qui est menuisier vient pour faire et mettre une cloison dans la maison Jaouen habitée par les Colléter. Ce travail a été demandé par nos locataires, nous nous exécutons mais…. il n’est pas de mon goût.

Dimanche 5 Janvier (Ste Amélie)

Regret de ne pouvoir aller à la messe pour le premier dimanche de l’année.

Plusieurs dérangements dans l’après-midi entravent nos préparatifs pour le soir. Le couvert n’est pas encore mis lorsque le premier invité, Toudic, s’amène. Mais tout est à point lorsque les autres arrivent en bande et tout va bien. Cela se termine d’assez bonne heure pour nous permettre de faire la vaisselle avant de nous coucher.

Ces agapes entre voisins dans les tous premiers jours de l’année sont une coutume du pays à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire. On nous invite ; il faut rendre. J’avoue que ces Blavès-mad me semblent souvent corvée en ces temps où tout manque et où, étant sans aucun service ils augmentent la tâche déjà lourde.

Lundi 6 Janvier (Epiphanie)

"Blavès mad" chez Madame Jégaden du Mur. Tout y est dans un ordre parfait, si reluisant, si astiqué que cela me donne l’envie presque la nostalgie d’un tout petit home tranquille que j’aurais le temps de soigner. Le menu aussi a plus aux gourmands : délicieuses crêpes beurrés et bon vrai café. Et puis quitter un instant ma cuisine et mon fourneau m’est une véritable récréation. Donc ce goûter m’a fait plaisir mais pour avoir cette heure de délassement il a fallu trimer plus vite avant et après.

L’esclavage dans lequel nous mettent les besognes domestiques est vraiment dur pour des femmes qui n’y avaient pas été soumises et qui ont d’autres aspirations…. Quand pourrons nous avoir une vie spirituelle et intellectuelle ???

Mardi 7 Janvier (Ste Mélanie)

Il pleut, il pleut, il pleut. Autour de moi nervosités ; en mon âme buées sombres. Qu’écrire en ces jours mornes. Je m’étais dit que n’ayant plus motif à tenir un livre de raison puisque j’avais abdiqué complètement la direction du Mesgouëz, je n’écrirais plus lorsque mon agenda de 1946 serait terminé. Et voilà que pendant la nuit de Noël, le Petit Jésus a déposé ce cahier dans mon soulier. C’est une indication, presque un ordre. Il faut continuer à noter au jour le jour ce qui se passe ici. Cela peut être utile aux uns et aux autres de mon entourage. Et j’ai moi-même à présent tant de défaillance de mémoire ! Enfin, mettre pensées ou actes par écrit est une petite opération intellectuelle et j’en fais si peu maintenant que je dois lutter contre la paresse enlisante.

Mercredi  8 Janvier (St Lucien)

Nous allons être noyés à moins que Dieu ne nous change en batraciens. Ce sale temps augmente les mauvaises humeurs. – censure - Goûter chez les Prigent. Temps affreux : vent, pluie et froid ; j’ai le corps et l’âme aussi transis l’un que l’autre.

Jeudi 9 Janvier (St Marcellin)

Henri va à Morlaix. Lui aussi perd la mémoire. Il oublie les objets les plus importants qu’il devait acheter.

J’écris plusieurs lettres. Je me suis déjà imaginée plusieurs fois que j’en avais terminé de ce devoir social et puis le facteur arrive avec des missives auxquelles il faut répondre. Quelques-unes d’entre elles sont bien inattendues. Ainsi nous avons reçu les vœux d’une réfugiée du Havre qui est venue pendant quelques semaines l’hiver dernier chercher du beurre au Mesgouëz. C’était une femme débrouillarde et complaisante qui nous a rendu service en nous apportant du poisson mais je nous croyais bien oubliés par elle maintenant qu’elle a regagné son pays et repris ses habitudes.

A tout hasard, je note son adresse : Madame Réguer – 16 rue Béranger – Le Havre.

Vendredi 10 Janvier (St Guillaume)

Le courrier nous annonce l’annonce du retour d’Annie et des enfants demain. – censure - Je me réjouis à la pensée de revoir mes chers petits enfants mais quelques ombres passent sur cette joie. La semaine qui vient va être très dure pour le ravitaillement ; les bouchers sont en grève, les marins ne peuvent sortir à cause du gros temps, les poules ne pondent pas.

Nous déjeunons au Moulin à Vent. Repas de crêpes selon la tradition. Henri me rapporte du café de Kermuster. Nous n’en avions pas touché depuis Octobre Monsieur Le Gros nous donne 50 huîtres que nous avons dégustées ce soir. Je remercie le ciel de ces douceurs.

Samedi 11 Janvier (Ste Hortense)

Retour d’Annie et de nos deux chéris qui arrivent en taxi vers 8hrs ½. Franz est content de les revoir. – censure - Ce qu’Annie nous raconte de la vie parisienne ne m’enthousiasme guère malgré quelques petits côtés appréciables. Elle-même ne paraît pas aussi navrée que je l’aurais cru d’être retombée dans le bled ; elle parait regretter surtout la variété des menus qui lui étaient offerts mais que sa famille ne pouvait se procurer qu’à prix d’or.

On gagne beaucoup en travaillant là-bas mais on dépense autant si ce n’est plus encore. La maison de la Grand’Rue est vendue. Naturellement j’éprouve un regret en voyant cela disparaître mais j’en suis content pour eux.

Ce soir "Blavès mad" ici : Kergouner, Mesgouëz Bihen, Moulin à Vent, le Verne et la Pante. Cela va bien.

Dimanche 12 Janvier (St Arcade)

Messe à Kermuster. Franz fait un tour de chasse, tue un ramier et une bécasse. Nous avons les 4 Féat à goûter. C’est à peu près fini pour nos réceptions obligatoires et je suis bien contente d’avoir pu m’en tirer assez honorablement avec de si pauvres moyens. Pour l’invitation aux Clec’h de l’école, je préfère attendre une amélioration du ravitaillement. Il n’est guère fameux dans notre région pour les premiers jours d’une année qui, suivant les promesses de nos Gouvernants, doit ouvrir à la France une nouvelle ère de prospérité.

En nous souhaitant la bonne année ce matin, à la messe, le 2ème Vicaire de Plougasnou a déclaré à ses ouailles qu’elles connaîtraient sans doute, en 1947, duretés, misères, privations mais que ces choses, supportées avec résignation et courage, offertes à Dieu chaque jour, nous feraient une excellente année spirituelle. Quant à la question matérielle, attendons… espérons. Il n’est pas défendu de souhaiter plus de facilités et de douceurs.

Lundi 13 Janvier (Baptême de J.-C.)

Françoise reprend ses classes. Il va falloir recommencer à se lever en pleine obscurité et à faire une série de petits déjeuners suivant les occupations de chacun. Pendant les vacances, je servais entre huit heures et demie et neuf heures pour tout le monde. Maintenant, ils vont arriver à leur convenance, les uns après les autres, car personne ne sera prêt lorsque je sonnerai pour la pauvre petite écolière.

Je plains Françoise car c’est vraiment dur de faire comme cela dans la nuit, quatre kilomètres par des temps affreux et des chemins qui sont de véritables marécages. Cette petite est courageuse et résistante malgré son apparence un peu grêle. Son caractère s’est bien amélioré, ses manières sont encore trop sauvages mais je crois qu’on pourrait en faire quelque chose de bien, de très bien ;

Réception chez Toudic ce soir. Henri, Franz, Annie et Cricri y vont. Je garde les enfants, les Allemands et la maison.

Mardi 14 Janvier (St Hilaire)

Journée relativement calme. Le temps est beau. Paule m’ayant demande des chaussettes pour Marie-France, je cherche dans mes restes de laine et trouve un peu de laine de santé qui, vu l’âge de la petite, peut encore servir à cet usage mais ne sera guère solide. Le temps va me manquer pour exécuter les diverses commandes de ma fille et de mes belles filles. J’ai ce soir trois ouvrages sur le chantier.

Mercredi 15 Janvier (St Maur)

Anniversaire de Françoise. Sa mère, Cricri et moi avons cherché dans nos vieilles reliques de quoi lui faire plaisir. Elle a donc reçu une jolie poupée qu’on appelait du temps où Annie et Cricri s’amusaient avec cet objet : un "bébé caractère", une fort jolie toilette avec toute sa garniture intacte et une petite chaise, plus une bague en or et une broche.

Le soir il y a eu pour clore le dîner un gâteau moka orné de huit bougies. Dans la pâte de ce gâteau, il avait été glissé un bonhomme de porcelaine contre lequel j’ai failli casser ma dernière dent. Le roi tout indiqué était Alain, je l’ai choisi.

Jeudi 16 Janvier (St Marcel)

Henri de Preissac chasse avec Franz. Ils tuent 5 bécasses et une bécassine et s’amusent ensemble, bons camarades comme autrefois. – censure - Les chasseurs déjeunent ici. Le repas a été gai. Sans avoir une grande culture intellectuelle notre jeune ami parle et pense autrement que les paysans dont nous sommes entourés. Cela nous change et fait du bien.

L’élection du Président de la République a lieu aujourd’hui à Versailles. Lettre des Pierre. Commande de tricots pour les chéris de Quimper.

Vendredi 17 Janvier (St Antoine)

C’est Vincent Auriol, un socialiste qui est nommé premier comme premier président de la IVe   République française. Il parait que l’étranger n’accueille pas trop mal cette élection. Il faut attendre pour la juger, voir ce qui va suivre…… !........

Cette semaine il y a de la viande dans les boucheries. Henri un beau rôti de veau de Plouezoc’h et déclare que dans l’incertitude de la semaine suivante, il vaut mieux inviter les Clec’h pour demain soir. Il y va donc et revient avec leur acceptation.

Samedi 18 Janvier (Chemin. de St Pierre)

Nous passons la journée en rangements et nettoyages de cuisine. Dans l’après-midi seulement je m’occupe de la partie fricot. Elle a été décidée copieuse mais très simple. Potage aux pois cassés, rôti de veau, macédoine de légumes (pommes de terre, carottes, choux fleurs, petits pois), Bras de Vénus avec crème vanille et noyau, café, calvados.

Comme toujours un peu de bousculade au dernier moment, crainte d’avoir tout raté, puis détente et même satisfaction. Au fond je suis surtout contente d’être délivrée d’une obligation qui pèse sur mes facultés, forces et moyens actuels. Ces réceptions très modestes demandent plus de frais d’imagination, d’allées et venues, plus d’argent aussi que les grands dîners d’autrefois. On pouvait combiner de beaux menus en étant assuré de pouvoir trouver ce qui était nécessaire pour les exécuter. Et leur fabrication était l’œuvre d’artistes du métier sur qui je me reposais.

Dimanche 19 Janvier (St Sulpice)

Tous vont à la grand’messe sauf Alain et moi qui nous gardons mutuellement. Je ne puis aller à l’Office du matin à cause de l’obscurité qui est encore complète à l’heure où il faudrait me mettre en route. Ensuite je suis obligée de préparer le déjeuner. Devoirs d’état doivent passer avant tout m’affirme le vicaire de Plouezoc’h qui est mon confesseur mais il voudrait que la pensée de Dieu, plus ferventes que les autres jours, sanctifie le dimanche. J’essaie.

Je voulais aller prendre des nouvelles de Madame Féat qui est malade depuis sa venue ici dimanche mais une série de visites m’en empêche. D’abord celle de deux  marchands du Jura auxquels nous achetons un imperméable pour Cricri (2800frs) et 2 couvertures de laine (3000frs). Vinrent ensuite Le Guézennec, Toudic et Tanguy Bastard. Libre à 6hrs du soir, je ne puis songer à sortir.

Lundi 20 Janvier (St Sébastien)

Les écoles en congé à cause de l’élection du Président de la République, Françoise n’en est pas fâchée. Bien qu’elle se soit pliée à la discipline de l’école avec une bonne grâce que nous n’attendions pas, elle aime les congés qui lui permettent de jouer à sa fantaisie. Son camarade du moment est le petit voisin, Jean Claude Colleter, garçon à peu près de son âge, très doux qui fait tout ce qu’elle veut. Leur amusement favori, les échasses ; Jean-Claude s’en est fait faire une paire par son oncle.

Henri et Cricri vont à Kerprigent. C’était le jour anniversaire de la naissance d’Henri (43 ans !) Il y avait eu quelques avatars pour le fêter : mort d’une vache et de son veau, une barattée manquée mais nos aimables voisins n’en avaient pas moins d’entrain et même de gaieté. Mon mari et ma fille rentrent tard, enchantés de leur visite et me disant : « Nous avons respiré quelques bouffées d’une atmosphère heureuse. »

Mardi 21 Janvier (Ste Agnès)

Aujourd’hui, c’est moi qui ai été de sortie. Je suis allée à Guergonnan chez les Féat. D’abord il fallait leur rendre le Blavès mas qu’il nous avait apporté l’autre dimanche, il fallait surtout aller prendre des nouvelles de Madame mère qui s’est à moitié démolie en venant ici. Henri a su à Kermuster que la pauvre femme s’est fracturée le sternum sans notre jardin, auprès de la chapelle.

Je l’ai trouvé au lit, assez mal en point ; elle s’est mise à pleurer en m’annonçant que c’était fini, qu’elle ne se relèverait plus. J’espère qu’elle se trompe. On raconte sur elle d’assez tristes choses qui expliqueraient, dit-on, son mauvais état de santé mais, par ici, les gens les meilleurs ont de méchantes langues dans la bouche et si on croyait toutes les histoires qui se racontent personne n’aurait grâce. Yvonne m’offre un bon café.

Mercredi 22 Janvier (St Vincent)

Excellent déjeuner chez les Gaouyer. Ces braves gens se sont mis en frais pour nous recevoir. Vins, liqueurs, charcuterie, volailles, petits pois, crème au caramel, gâteau, café tout est délicieux. Et, comme de générosité affectueuse, nous recevons encore des cadeaux : Franz du tabac, moi un paquet de vermicelle, Alain 100frs. Je suis assez confuse et me demande comment  nous pourrions reconnaître ces largesses.

Le temps s’est mis au froid depuis hier. Il est assez dur aujourd’hui ; on vient de nous dire que Madame Tousse de Kermuster a été frappée, à 17 heures, d’une congestion cérébrale sur la route du bourg. On l’a ramenée chez elle où elle a repris connaissance mais son état semble assez grave à son entourage qui attendait le docteur lorsqu’Henri est allé ce soir chercher le pain.

Jeudi 23 Janvier (St Raymond)

.La température de -5° que nous avons constatée au thermomètre aujourd’hui est anormale dans notre région bretonne. Souhaitons qu’elle ne dure pas longtemps car nos demeures ne sont guère closes ; le vent glacé y pénètre par mille fentes et nos moyens de chauffage sont presque inexistants. Notre seul refuge est la cuisine quand le fourneau est allumé ; nous nous y empilons les uns sur les autres et c’est généralement un grand charivari qui me fait perdre mes derniers moyens de pensée et d’action.

Je suis encore sortie aujourd’hui. Henri et moi devions aller à Morlaix. Nous avons manqué le car. Alors nous sommes allés ensemble à Kermuster acheter de l’épicerie. Lettre de Pierre – Paule est assez fatiguée et le sort de ce cher ménage me fait grand’pitié et m’inquiète. Une jeune personne de 17 ans s’est présentée comme domestique mais, devant les 3000frs mensuels demandés, mes pauvres enfants ont dû renoncer.

Vendredi 24 Janvier (St Babylas)

Paule m’ayant demandé des chaussettes pour sa fille, je consacre à ce travail tout les temps qui me restent libres entre les corvées ménagères quotidiennes auxquelles je suis obligée de me livrer.

Il fait très froid. Franz qui devait aller prendre à Plouezoc’h une petite génisse née de Diablesse y renonce à cause de la température trop basse qui aurait pu être néfaste à notre jument et pernicieuse aussi pour la petite bête.

Il parait que notre nouveau Gouvernement se forme et s’installe. Ce sont presque tous les gens qui avaient déjà nos ministères en main mais pour faire croire que cela change et ira mieux, ces Messieurs ne s’attribuent point les mêmes portefeuilles. C’est encore un Communiste qui est à la Reconstruction. Il s’appelle Tillon. Sera-t-il plus actif que Billoud. Et Monsieur de W sera-t-il favorablement écouté dans ses bureaux ?……

Samedi 25 Janvier (Conv. St Paul)

Nos "Blavès mad" sont enterrés pour 1947. Le dernier acte s’en est passé ce soir chez les Clec’h de l’école. Ces aimables voisins nous avaient tous invités à dîner mais Henri, Franz et Annie sont allés seuls prendre part à un repas délicieux et joliment servi quoique tout intime. Madame Bodros, la mère de Madame Clec’h fait une parfaite cuisine, je l’avais remarqué l’an dernier et cette fois-ci Annie a paru l’apprécier aussi. Cric et moi sommes restées de garde au Mesgouëz.

Ma fille est grippée, patraque et sans entrain. Cela ne m’empêche pas de travailler beaucoup avec énergie et régularité mais rien ne la distrait. Il lui faudrait un total changement de vie. Le Brésil lui aurait donné cela…….. Et pour elle surtout je regrette que cette affaire ne se déclenche point.

Franz va chercher sa génisse et l’appelle Fry-du.

Dimanche 26 Janvier (Ste Paule, v.)

Fête de ma femme de Pierre. On doit la fêter à Quimper et nous nous unissons par la pensée à la joyeuse réunion des parents et des petits. C’est le pardon de Kermuster mais le temps est si dur que nous n’avons pas pu nous y rendre. Seuls Henri, Franz et Françoise sont allés à la grand’messe qui avait lieu à 11 heures.

La neige est tombée pendant la nuit et Cricri est souffrante ; étant mal chaussée elle ne pouvait marcher presque pieds et jambes nus dans l’épais tapis blanc glacé. Elle et moi avons lu notre office pour sanctifier autant que possible ce triste dimanche. Les heures en passent quand même trop vite et je n’ai pas le temps d’écrire quelques lettres dont j’avais le projet. Le mois touche à sa fin et il me reste encore une partie de ma correspondance de nouvel an à liquider. Tant pis ! le plus urgent a été fait.

Lundi 27 Janvier (S Julien)

Françoise ne peut aller en classe ; la circulation est très difficile, presque impossible. Pourtant le facteur arrive jusqu’à nous, à pied, ne pouvant pas rouler à bicyclette comme d’ordinaire. Il a mis 3 heures pour aller de Plougasnou au Mesgouëz. Il m’a apporté une lettre de l’abbé Dubourg, un ami d’enfance qui ne passe dans ma vie qu’à de très longs intervalles mais auquel je me sens liée par de beaux et puissants souvenirs.

J’avoue que n’ayant rien su de lui depuis près de dix ans, je me suis parfois demandé s’il n’était pas mort. C’était une simple éclipse. Dieu soit loué car ce saint prêtre daigne prier pour moi de temps en temps et célèbre le Saint Sacrifice avec un ornement taillé dans ma robe de mariée.

Je termine en tricotant un peu tard ce soir la deuxième paire de chaussettes pour Marie-France.

Mardi 28 Janvier (St Charlemagne)

-12° ce matin. Avec cela une épaisseur de neige nous bloque de toutes parts. A grands coups de balai, les Allemands tracent un passage entre la maison et la ferme. Le jardin est une splendeur mais tout en l’admirant nous nous sentons frigorifiés. Le facteur m’apporte une lettre de la pauvre Kiki, lettre découragée, navrante qui me glace  le cœur encore plus que la neige sous laquelle nous sommes ensevelis. Je ne puis rien pour elle, hélas ! dans mon état d’invalidité, je serais incapable de la soigner, de la servir.

Si j’étais chez moi, à Boulogne, elle pourrait y venir prendre sa part de nos repas mais quand retrouverons-nous notre appartement ? Ici elle n’y tiendrait pas huit jours et puis c’est aussi misérable que chez moi. La seule chose en mon pouvoir est de lui écrire, de chercher à la consoler, de lui faire prendre patience en espérant des temps meilleurs – comme je le fais moi-même.

Mercredi 29 Janvier (St François de Sales)

De mémoire d’homme, on ne se souvient pas d’avoir vu dans la région pareille chute de neige. Nous voici complètement bloqués ; le facteur lui-même a renoncé à venir jusqu’à nous. Le jardin est fantastiquement beau mais cette blancheur a quelque chose qui oppresse, qui provoque une certaine angoisse de l’âme et un malaise physique. Franz tire deux photos de ses enfants dans la neige mais, comme à cause de l’épaisseur glacée, il n’a pas voulu les mener trop loin de la maison, il n’a pas eu l’aspect le plus féerique.

Vers le soir, avec peine, Cric va chez Jeanne Colléter enfermée avec ses enfants, ayant un peu peur, s’ennuyant surtout. Cette charitable visite la réconforte ; elle se sent moins perdue.

J’écris quelques lettres sans savoir quand elles pourront partir et je travaille au gilet de Michel. Le temps passe lourdement.

Jeudi 30 Janvier (Ste Bathilde)

Nous sommes complètement séparés du reste du monde. Aucune nouvelle. Tout ce blanc me donne le vertige. Il fait un peu moins froid ce soir mais la neige tombe encore.

Vendredi 31 Janvier (Ste Marcelle)

Une piste a été tracée, par qui. Pour quoi ? On ne sait. Après avoir eu beaucoup de mal pour sortir du Mesgouëz, Henri et Cric la trouvent et la suivent. Ils peuvent arriver à Plouezoc’h et se rendent compte que les communications n’existent plus entre Morlaix et le bourg et que, par conséquent, notre isolement est cas général, non particulier. Ils reviennent tard mais enchantés de leur course. Ils rapportent un litre de rhum (350frs) et nous dégustons quelques gouttes de ce nectar (inconnu depuis 8 ans) après le déjeuner.

Plusieurs drames à la maison pour clore ce mauvais temps de Janvier. Discussion violente avec Annie dont le point de départ fut une innocente tranche de pain grillé. Mort d’un rouge gorge entré se réfugier dans la cuisine et dévoré par Fanfan, le chat d’Alain. Cris, larmes.

Février 1947

Samedi 1er Février (St Ignace)

Le mois commence tristement pour nous. D’abord notre emprisonnement est désagréable, la température réfrigérante, nous apprenons la mort de Madame Tousse tuée par le froid, la maladie très grave de Marcel Cazoulat. – censure - De plus un drame animal m’est pénible. Saïc qui s’est détaché tue les deux petits chats des enfants Tyra et fanfan. J’assiste à l’étranglement du premier impuissante devant la féroce ténacité du chien.

Un courrier apporté par un camion chasse-neige improvisé par les L’Hénoret du Muster nous donne une lettre des Pierre et une d’Albert. Les Quimpérois sont très privés de nourriture et mes trois collégiens de St Yves sont toujours dans des classes non chauffées.

Dimanche 2 Février (Purification)

La Chandeleur ! Dégel, Soleil, Crêpes. L’espoir renaît un peu dans nos âmes mais notre toit est crevé, ce qui est une catastrophe. La pièce derrière notre chambre est inondée. L’état des routes est presque pire qu’hier ; on glisse, on patauge, on ne peut avancer que très lentement. Henri, Franz, Cricri et Françoise font un effort presque héroïque pour assister à la grand’messe. Ils y arrivent à la Préface et rentrent fourbus ici.

Personne ne ressort dans la journée, sauf Françoise grimpée sur ses échasses qui court dans la neige. Ses vacances vont se prolonger deux ou trois jours encore. La Mère Supérieure a dit ce matin qu’il était impossible de reprendre les classes avant une amélioration des chemins. Trop d’enfants manqueraient et les autres risqueraient de prendre mal. Il y avait 1m de neige dans les cours de récréation.

Lundi 3 Février (St Blaise)

Le service postal se rétablit ; le facteur est venu ce matin et je lui ai donné les chaussettes de Marie-France à expédier. Il est bon de ne plus se sentir isolé mais j’avoue que dans un sens ce calme avait un bon effet. Nous n’étions pas dérangés à tout instant comme dans l’habitude de la vie, ici ; les journées nous paraissent plus longues. Je ne regrette cependant pas de voir cesser notre blocus. Il était gênant pour bien des choses et il avait fait naître dans mon âme une vague inquiétude, comme un désir d’appeler au secours.

Nous avons des nouvelles de nos proches. Eux aussi ont souffert du froid mais les santés sont restées bonnes. Franz ne pouvant travailler à l’extérieur a employé avec Hans sa réclusion à des ouvrages de menuiserie : arrangement de portes, barrières etc. Ils ont commencé une brouette.

Mardi 4 Février (St Gilbert)

La vie reprend ; les voisins sortent de leurs coquilles, chacun raconte ses petites histoires. Il est curieux de voir comme les Bretons craignent le froid ; le vent même déchaîné, la pluie sont les éléments dans lesquels coule leur existence mais la neige et la glace leur semblent des phénomènes, ils les détestent, ils en ont presque peur et deviennent comme paralysés.

Le fait est qu’on devrait pouvoir à l’exemple des marmottes avoir un engourdissement qui nous permettrait de passer, sans boire ni manger, dans un doux sommeil les mois d’hiver. On se réveillerait avec les beaux jours. Enfin comme la vie a pour but principal d’être une épreuve, il faut bien la supporter avec foi, courage et patience quand elle se présente mal. Remercions Dieu quand elle est meilleure.

Mercredi 5 Février (Ste Agathe)

Une nouvelle voisine, Marguerite Trévin, âgée de 52 ans, veuve avec un garçon de 11 ans, est venue nous demander du travail avant les tombées de neige. Nous lui avions demandé une journée la semaine dernière mais elle était calfeutrée chez elle, au Verne-Vien, ancienne demeure des Charles. Elle est venue ce matin pour la première fois et nous l’avons employée à diverses besognes.

Elle parait bien propre, assez adroite mais il est certain que pour débuter, elle a fait un effort afin de nous contenter. Nous serions heureux d’avoir trouvé de l’aide à proximité car on ne peut plus guère compter sur Yvonne Féat très retenue chez elle et très demandée ailleurs. De plus Yvonne est maintenant objet de trop grand luxe pour nous. Elle demande 150frs par jour tandis que Me Trévien est encore à 100frs.

Jeudi 6 Février (Ste Dorothée)

Henri et moi allons à Morlaix. C’est toute une expédition pour l’invalide que je suis devenue et je ne puis la faire que le jeudi pour profiter du car qui dessert Térénès et passe à un kilomètre de chez nous. Malheureusement, la chose importante que je devais faire en ville n’a pu être réalisée. Mon d’achat de chaussures est perdu ! C’est un terrible ennui et mon mari en est furieux. Suis-je la coupable ? ma pauvre cervelle et ma mauvaise vue sont peut-être cause de cet égarement mais il se pourrait aussi qu’Henri qui fouille toujours dans mes papiers pour y mettre de l’ordre – son ordre à lui – ait trop bien rangé ce petit morceau de papier.

Le pauvre Marcel Cazoulat n’en finit pas de mourir. Condamné par les médecins, souffrant affreusement depuis une dizaine de jours il est encore là. Et 3 personnes sont arrivées tantôt pour lui "jeter l’eau bénite", ayant entendu dire que tout était fini.

Vendredi 7 Février (St Théodore)

Toute la journée a été occupée et même disloquée par une aventure désagréable. Il y a deux mois, Franz a voulu pour conserver les prisonniers allemands que nous avons depuis 17 mois et qui lui conviennent, avoir un petit commando. Il fallait demander au minimum 4 hommes pour cela. Il a obtenu Bernard, Hans et 2 autres qu’il a placés dans des fermes. L’un d’eux s’est évadé ce matin ou du moins on a cru qu’il avait pris la clef des champs. Il a été retrouvé, arrêté, amené ici et a raconté une histoire peut-être vraie qui expliquerait la soi-disant évasion.

Mais trop tard, la gendarmerie a été alertée, le camp de Brest aussi et je ne sais comment cela va finir. Le type, un grand jeune homme blond de 21 ans, sera reconduit à Brest demain matin. En attendant, il est ici, sous notre garde que la nuit va rendre peu vigilante. Dieu veuille qu’il se tienne tranquille. Franz a essayé de lui faire comprendre que c’était le meilleur,  le seul moyen de diminuer la gravité de son cas.

Samedi 8 Février (St Jean de Ma.)

J’ai rempli ce matin les fonctions d’écrivain public, au bénéfice d’Yvonne Féat qui avait des lettres d’affaire à expédier à des avoués et avocats de Paris. Il me reste donc encore quelque chose de mon ancienne culture pour u’on s’adresse à moi en certains cas ; j’en suis peut-être un peu flattée mais hélas ! honteuse surtout car cela me permet de me rendre mieux compte de ma déchéance. Même mon écriture a changé, elle est inégale, tremblée, devenue presque illisible. Et j’ai de nombreuses défaillances ou distractions orthographiques.

Au fond je ne suis qu’une pauvre vieille encore un peu capable de tricoter dans un coin en disant le chapelet. J’ai terminé tout à l’heure les petits gilets de Michel et de Philippe.

Dimanche 9 Février (Sexagésime)

Messe à Kermuster. L’abbé Delasser nous y annonce qu’il est nommé recteur d’une toute petite paroisse aux environs de Quimper dans le canton de Briec et il nous fait ses adieux. Il était depuis 16 ans à Plougasnou. C’était donc une figure connue et je regrette de le voir s’évanouir dans le passé comme tant d’autres. C’était aussi je crois un bon prêtre actif et dévoué mais il n’était guère orateur, le pauvre, et ses sermons étaient parfois un petit supplice. Je souffrais de l’entendre bégayer – même en breton. Et puis savait-il bien "y faire" avec les gens de par ici. Notre paroisse ma parait bien mal en point. Nous avons un nouveau recteur depuis quelque temps. Il parait avoir un autre esprit disent ceux qui l’ont approché. Je ne l’ai pas encore vu.

Battue au renard aujourd’hui, Franz y va. Aucun succès.

Lundi 10 Février (Ste Scolastique)

Franz est rentré très tard hier au soir de cette première battue de l’année où sangliers, renards et blaireaux se sont moqués des Nemrods. En l’attendant j’ai commencé une paire de bas pour Marie-France.

La journée avait été morne et c’est presque avec plaisir que je me retrouve en semaine. Annie a eu Madame Trévien aujourd’hui pour une lessive, ce qui fait que cette personne nous est un peu mieux connue maintenant. Elle est forcée d’abréger un peu ses journées à cause de son fils qui revient de l’école à la tombée de la nuit et qui aurait peur dans cette maison isolée, mais elle arrive plus tôt qu’Yvonne et travaille bien. Je m’en arrangerais et je suis sûre que nous serions contentes l’une de l’autre… - censure -

Mardi 11 Février (St Adolphe)

Lettre de Pierre. La vie est dure à Quimper. Paule grippée ne peut pas se soigner, mon pauvre fils est surchargé de travail et de soucis. Que ne puis-je secourir ces chers enfants ? Pour les aider un peu je consacre toutes mes secondes libres au tricot des petits bas et ils ont tellement avancé que je les finirai peut-être demain. Espérant la visite de Pierre samedi, je les conserverai jusque là et il les prendra avec les gilets de Michou et de Phi-Phi. Peut-être ces deux derniers viendont-ils avec lui.

Cricri va dans l’après-midi prendre des nouvelles de deux jeunes malades : Jeannette Bellec (ex Lévollan) et Anne Troadec. Toutes deux sont bien éclopées mais on est sans grave inquiétude à leur sujet. Les parents se disputent avec le docteur Kervern parce qu’il soigne avec des médicaments trop coûteux. Chez les Cazoulat aussi le médecin est mal vu pour avoir déclaré Marcel perdu et avoir conseillé son envoi à l’hôpital.

Mercredi 12 Février (Ste Eulalie)

Quelqu’un qui ressuscite : Etiennette Corval, maintenant Madame Quillaumot, se rappelle par une très gentille lettre à notre souvenir. Nous ne l’avions d’ailleurs pas oubliée mais au cours des terribles dernières années nous avions perdu  même le contact épistolaire. Il faut le reprendre et je m’en acquitterai avec plaisir dès que possible.

Aujourd’hui je n’ai eu que le temps de tricoter un peu pour terminer les bas de Marie-France et d’écrire une lettre d’affaires. Il s’agit d’une chose ennuyeuse : contestation par Mr Morvan, propriétaire du Moulin à Vent, de la possession d’un très long talus boisé qui sépare nos champs des siens. Une autre tuile menace encore de nous tomber sur la tête. La commune veut, paraît-il, s’emparer de notre allée pour continuer une route. Les ennuis pleuvent drus ces jours-ci : Bernard a une cris de rhumatismes et Catou est reconnue sans veau.

Jeudi  13 Février (St Lézin)

Cela me parait bien bon de me lever une heure plus tard, au jour, et de ne pas avoir à me bousculer pour préparer le petit déjeuner de notre écolière et de son conducteur. J’aime les jeudis autant que Françoise les apprécie elle-même ; il est malheureux que ce jour soit unique dans la semaine.

Henri va à Morlaix avec Henri de Preissac qui le conduit chez son tailleur à qui mon mari commande un complet veston (pour la somme de 12800frs !!!!) Il parait que c’est un prix très raisonnable. Admettons. Il faut bien en passer par là ; mon pauvre époux n’était pas loin d’exhiber lui aussi une anatomie décharnée. Mais où allons-nous ? Nos économies se sont évaporées et nous mangeons petit à petit l’auto et les vaches vendues. Il est grand temps qu’Henri retrouve une situation rémunérée qui nous permette de vivre.

Vendredi 14 Février (St Valentin)

Le talus en litige a été coupé hier par les L’Hénoret. C’est un mauvais procédé dont je suis meurtrie au moins autant que la perte matérielle. Et puis cela va nous entraîner dans des procédures pénibles et coûteuses. Et nous avons de plus des discussions familiales à ce propos. Henri veut douceur, concessions et abandonnerait volontiers terrain et bois – même s’ils nous appartenaient pour rester tranquilles et en bons termes avec nos voisins. Franz au contraire veut être dur et partir en guerre de suite sans savoir exactement si c’est à tort ou à raison.

Cette histoire empoissonne encore davantage ma vie déjà bien triste et angoissée. J’essaie de me réfugier dans les souvenirs plus doux de quelques époques de mon passé et d’avoir quelques espoirs pour l’avenir. Je commence une paire de gants en coton blanc pour moi. Raccommodé un sac pour haricots et un édredon décousu.

Samedi 15 Février (St Faustin)

Visite d’adieux de Monsieur l’Abbé Delasser. Nous le recevons en toute simplicité dans la cuisine où nous venions d’achever de déjeuner. Il prend le café avec nous et parle avec beaucoup d’animation. Poliment il exprime des regrets mais on sent qu’il est heureux d’être recteur, d’avoir sa paroisse, son église, son presbytère à lui. Sa mère doit venir habiter près de lui et tenir son ménage avec une bonne canonique qu’elle connaît depuis longtemps. Il sera environ à 12 kilomètres de Quimper dans un bon pays, riche et bien pensant. Nous sommes invités à aller le voir.

L’abbé était encore là quand Pierre est arrivé amenant Michel et Philippe. Et nous n’avions même pas commencé la vaisselle du déjeuner. Il a fallu déployer toute notre activité pour laver, ranger, préparer le goûter, installer la chambre de Pierre. Et sans répit j’ai commencé la fabrication du dîner. Ce n’est qu’après le coucher des enfants que nous avons pu jouir d’une douce heure de détente.

Dimanche 16 Février (Quinquagésime)

Franz et Pierre sont occupés toute la journée par une battue au renard. Ils partent à 7hrs, emportant un petit casse-croûte et commencent par entendre la messe à Plouezoc’h. C’est à la sortie de l’Office qu’ils rencontrent leurs camarades de chasse. Ils ont déambulé sans trêve jusqu’à 18hrs ½. Heureusement ils avaient pu prendre un renard au terrier ; ce plaisir a payé leur fatigue. En rentrant, ils ont trouvé ici Baillache, le garde fédéral, qui attendait Pierrot. Et quand il est parti, l’heure du dîner avait sonné ;

La soirée ne fut pas très longue car mes bonshommes étaient fourbus et c’est par une charité affectueuse mais assez méritoire que notre forestier nous a donné quelques instants de causerie avant d’aller rejoindre là-haut ses deux fils. Ceux-ci ne s’étaient pas ennuyés. Malheureusement il a fait très froid.

Lundi 17 Février (St Théodule)

Pierre part dans la matinée. Il emmène à quimper Yvonne de Kermadec qui avait promis de rester un mois avec Paule pour l’aider avant la naissance du bébé attendu vers la fin Mars. Elle est partie mais sans savoir le temps qu’elle pourra rester là-bas car l’état sanitaire est très défectueux chez les Prévallée à Paris et Zaza réclame du secours. Or Yvonne est seule capable de répondre à cet appel. Mimi est dans le midi à se soigner et Dridi dans l’Est à soigner les blessés de la guerre. Chez les Kermadec il y a aussi des tristesses et des ennuis.

Le Roc’hou n’est plus ce qu’il était quand nous sommes arrivés ici, il y a 20 ans. Il y avait alors une joyeuse animation avec les huit enfants groupés. Ils sont maintenant tous dispersés ; il n’y a plus qu’Yvonne revenue auprès de ses parents vieillis et même malades tous les deux ;

Henri est allé au mariage de Jean Loin avec Yvonne Le Guen. Très chic.

Mardi 18 Février (Mardi-Gras)

Sombre carnaval. Le départ de Pierre m’attriste ; je devrais au contraire être bien contente de cette visite même courte. Mais ce qu’il m’a raconté de leur vie de Quimper me navre. Ils ont trop de travail et de privations mes pauvres enfants ! Et le temps est à l’unisson de mon âme, lugubre. Tout le ponde dit qu’il va encore tomber de la neige. Je ne puis même pas ruminer en paix ma mélancolie, les dérangements se succèdent toute la journée.

Une agréable chose à noter au milieu de ce gris. Nous mangeons des crêtes le soir. Cricri a employé la majeure partie de son après-midi pour nous faire cette gâterie appréciée. Les autres ont encore une satisfaction : ils reçoivent d’Etiennette une boite contenant 12 paquets de cigarettes qu’ils se sont partagés.

Françoise et Alain sont très enrhumés.

Mercredi 19 Février (Cendres)

Une lettre d’Albert nous fait savoir que la question brésilienne est toujours au même point mais qu’elle n’est pas abandonnée par Monsieur de W. et qu’il compte toujours nous y employer lorsqu’elle pourra se mettre en marche. Il nous revient donc un peu d’espoir………. Certes tout n’est pas bonheur dans cette perspective d’un si grand et si prolongé éloignement de nos enfants, parents, amis, propriétés et choses aimées. Il faut vivre et même aider quelques autres à vivre. Et je ne vois guère que cette solution.

En attendant il y a embarras et soucis. Franz est allé à Lanmeur exposer au Juge de Paix, ou pour mieux dire à son Greffier, notre différent avec Morvan. L’affaire est donc entamée et il y aura convocation des deux parties le … Mars.

On gèle, il tombe du grésil. Mon ouistiti d’époux est frigorifié. Cricri travaille à une poupée nègre qu’elle veut donner à Alain le jour de son anniversaire.

Jeudi 20 Février (St Sylvain)

Quel rude hiver ! Le vent est sibérien et de nouveau la neige a tout envahi. Cantonnés les uns sur les autres dans la cuisine, il n’est guère possible de s’y livrer à un travail intellectuel, pas même à un ouvrage manuel un peu soigné. A part mes fonctions de cuisinière, je parviens péniblement à faire quelques points de tricot. Mes gants seront sans doute terminés à la fin de la semaine. Ils n’ont aucune élégance et je tâcherai d’en faire une paire un peu mieux.

Nous recevons quelques lignes de Pierre. Le retour s’est effectué normalement et ceux qui étaient restés à Quimper ont été retrouvés en bon état.

La poupée d’Alain prend tournure ; je la trouve même très artistique et je crois que cet objet vaudrait bien un millier de francs dans un magasin. C’est trop bien pour un tout petit qui saccagera cela en quelques heures. Annie a aussi presque achevée la poupée blanche.

Vendredi 21 Février (St Séverin)

Pas de changement sérieux dans l’atmosphère. Il fait plutôt un peu moins froid. Mon mari est un peu grippé et il est de mauvaise humeur. Cet homme qui avait certes ses défauts au temps de jeunesse mais qui était un bon vivant optimiste, facile à vivre, aimable (même un peu trop parfois) est devenu sombre, grincheux, hargneux, suant le pessimisme par tous les pores. Personne n’a grâce à ses yeux à part ses deux frères. Hors cette trinité sacrée des Morize le monde ne contient que des fripons, des imbéciles et des fous. Il me range dans la deuxième de ces catégories lorsque je ne partage pas sa manière de voir et de juger. Je ne m’en émeus pas outre mesure et je voudrais au contraire pour mes derniers jours retrouver un peu de ma personnalité abdiquée depuis trente années. Ce serait revivre. J’espère que s’il retrouve un travail intéressant, il me rendra la liberté dans ma partie qu’il n’accaparera plus.

Samedi 22 Février (Ste Isabelle)

Henri va au premier essayage de son costume et revient content. Ce n’est pas qu’il ait pu voir grand-chose de ce vêtement mais parce que le tailleur lui a dit qu’il ne paraissait pas son âge. Et mon vieux mari s’imagine assez volontiers qu’il est resté le beau cavalier d’autrefois. A côté de ce désir de rester jeune (ou du moins de le paraître), il est curieux de constater l’envie qu’ont presque tous les petits de grandir.

Alain est fier et heureux d’avoir pris ses 3 ans aujourd’hui. Depuis quelques semaines, il nous demandait souvent quand serait « son âge ». On l’a fêté ce soir. Il est enchanté de tous ses cadeaux et il a fort apprécié le gâteau au chocolat qui nous a été servi. "Toudic" et "Bamboula" ont été terminés à temps. Françoise elle-même a donné son ours chéri, son « Nono ». Henri avait acheté à Morlaix une petite ferme qui parait devoir bien amuser notre petit fils. En somme petit Alain a été très gâté.

Dimanche 23 Février (Quadragésime)

Sortie matinale, dans l’aube lugubre. La terre glacée était toute blanche de neige sous un ciel très noir et la clarté qui montait du sol donnait aux choses un aspect fantastique qui les rendait méconnaissables. Par moment je ne savais plus où j’étais et pourtant la route de Kermuster m’est bien familière. C’était un paysage étrange qui réveillait les goûts artistiques de ma jeunesse et j’étais heureusement surprise de constater que je pouvais encore jouir intensément des beautés de la nature. Cela m’a bien récompensé de l’effort que j’avais fait en quittant mon lit chaud pour m’habiller dans une pièce où le thermomètre marque -1.

L’absence de Mr Delasser, parti mercredi dernier, nous avait fait craindre la suppression de la messe dans notre petite Chapelle St Sébastien. L’Abbé Ollu l’a remplacé. C’est lui qui est maintenant notre premier vicaire. Nous le trouvons sympathique.

Franz a chassé avec H. de Preissac et Jean Loisel. Il a déjeuné chez ce dernier.

Lundi 24 Février (St Mathias)

Après une douloureuse agonie de quatre semaines, Marcel Cazoulat a fini par mourir hier, à 5hrs du soir. Monsieur Gaouyer est venu ce matin nous annoncer le décès. Cricri et moi avons été jeté l’eau bénite dans l’après-midi et Franz y est allé aussi un peu plus tard. Le pauvre Marcel Cazoulat était méconnaissable, maigri, vieilli, changé par une moustache que les ensevelisseurs n’avaient point rasée. Il n’était pas effrayant. D’ailleurs dans ce pays on s’habitue à voir les morts. L’usage veut qu’on fasse une dernière visite à tous ceux qu’on a connu tant soit peu et les familles des défunts sont très susceptibles sur cet article.

Nous avons eu Madame Trévian aujourd’hui et cette brave femme a voulu laver malgré une température peu engageante. Il fait très froid. Quel dur hiver !

Ondine a demandé le taureau ; Franz et Hans l’ont conduite chez Ledru. Nous faisons la connaissance de la fille de Marie-Josèphe Bastard, venue ce matin chercher le beurre à la place  sa mère. Je tricote une combinaison pour le bébé de Françoise.

Mardi 25 Février (St Césaire)

Franz est grippé, fiévreux et très pris de la gorge et des bronches. Henri n’est pas très bien lui aussi. Un mauvais vent souffle sur le Mesgouëz et nous allons probablement tous passer par les mêmes malaises. Il faut cependant réagir, s’armer d’énergie pour accomplir certaines choses indispensables. Ainsi cet après-midi c’était l’enterrement de Marcel Cazoulat et il fallait que notre maison soit représentée. Mon mari s’est dévoué.

En son absence nous avons eu la visite de Morvan, propriétaire du Moulin à Vent, venu pour parler de l’affaire du talus. Séance très orageuse qui me fait prévoir des ennuis sans fin avec cet homme – censure -. Ce Morvan était très excité, nous croyons qu’il avait trop bu avant de nous arriver. Il n’a pas l’ivresse bonne. Son regard est si méchant que je n’en imagine pas un autre à Satan lui-même. Nous avons été correct et polis tout en lui résistant avec fermeté. Advienne que pourra !

Mercredi 26 Février (St Nestor)

Sans crier victoire je puis quand même espérer que le différent Morize – Morvan s’arrangera sans trop de frais et à notre avantage. Vers 10 heures ce matin notre mauvais bougre d’hier venait nous trouvé tout radouci, s’excusant de sa conduite de la veille qu’il attribue à un état d’ivresse. Il demande un arrangement à l’amiable et nous laisse le talus en litige. Mais tout cela n’est qu’en paroles, sans témoins. Il faut se défier, exiger un écrit et il se pourrait que ça ne marche pas seul, peut-être même que la bonne entente d’aujourd’hui redevienne la guerre de la veille.

Je remercie Dieu de tout mon cœur de la situation telle qu’elle se présente actuellement car j’ai horreur des procès, des hommes de lois et des discussions d’intérêt. Espérons donc en avoir fini au mieux de cette affaire.

Visites de Mr Gaouyer et de Madame Clec’h. Je reprends le petit gilet au tricot fin de Cricri et achève les boutonnières, reste un col à lui faire.

Jeudi 27 Février (Ste Honorine)

Comme les écoliers, j’aime le jeudi. C’est si bon de ne sortir de son lit que lorsqu’il fait jour. Ce matin, j’ai un peu abusé de la douce grasse matinée car je ne suis descendue qu’à 8hrs ½. Par exemple, dès cet instant, aucun répit jusqu’à la vaisselle du soir. Trop long et trop peu intéressant d’énumérer tous les actes de ce jour.

Voici les seules choses à noter. Franz est de plus en plus grippé ; par contre, un petit mieux pour mon mari. Ce dernier et cric vont à Kerprigent. Ils en rapportent les fameux bas arrivés de Belgique (1150frs la paire). Ce prix m’étourdit. Il me semble que je n’oserai jamais les mettre !

Arrivée du Contrôleur laitier. Ce n’est plus Mr Le Mouillon mais un nommé Quintin qui parait d’un niveau social plus élevé. Assez joli garçon d’ailleurs. Il faut se bousculer pour l’installer car nous ne l’attendions pas.

On met une poule à couver (la première de l’année) Commencé des chaussettes en coton gris pour Henri.

Vendredi 28 Février (St Romain)

L’atmosphère est réellement pénible. Il tombe du ciel de petites boules de glace qui cinglent les visages de ceux qui ont le courage de mettre le nez dehors. Autour de moi ils sont tous malades ou du moins mal fichus. C’est une sorte de grippe. Henri et Franz sont les plus atteints. Le premier se bourre de cachets et d’autres remèdes, selon ses principes pharmaceutiques. Le second reste au lit, à la diète.

Hans s’est un  peu blessé dernièrement en chargeant du bois. Il est essoufflé, gêné et n’a pas son beau sourire habituel. Bernard qui ne perd aucune occasion d’avoir le cafard en redouble. Alain est très enrhumé et grognon. Voilà pour la partie masculine. L’autre réagit mieux. Annie recommence à se remuer. Cricri agit normalement mais est assez nerveuse. Françoise va son petit train-train habituel. Quant à mon, mon invalidité ne peut guère être augmentée.

FEVRIER - Notes

A noter quelques mots d’Alain dans le mois de ses trois ans :

Un matin, il descend de très bonne heure. Son grand-père lui dit : « Comme tu es tôt aujourd’hui. As-tu fait ta prière ? » - « Non », répond-il avec sincérité, puis craignant d’être grondé pour son oubli, il ajoute : « Mais tu sais, à cette heure-ci, le petit Jésus dort encore. »

L’autre jour je courrais après lui pour l’empêcher d’aller chez ses petites femmes car sa mère avait défendu qu’il sorte à cause du mauvais temps. Il avait pris de grands sabots et s’était échappé. Naturellement gêne par les monuments qu’il traînait aux pieds, il ne pouvait aller vite et je gagnais du terrain. Alors il se retourne et me cris : « Grand’mère, ne cours pas si vite, tu vas tomber. »

Mars 1947

Samedi 1er Mars (St Aubin)

Mon mari m’a annoncé triomphalement ce matin que c’était le printemps. Il avait constaté que le thermomètre ne marquait plus que 0 dans notre chambre ; il avait aussi trouvé deux puces dans son lit. Cela ne vaut évidemment pas le retour des hirondelles mais c’est peut-être tout de même un heureux présage. Quoiqu’il en soit, le soleil – quand il daigne paraître – commence à être chaud et les jours deviennent plus longs. Je puis me passer de lampe le matin pour faire le premier déjeuner. L’aube est encore faible mais j’arrive à m’en tirer et c’est très appréciable.

Annie va à Morlaix. Les religieuses ont annoncé hier que la première Communion privée de Françoise était fixée au 16 de ce mois et s’il faut s’occuper surtout de la préparation de son âme son pauvre petit corps a quelques exigences vestimentaires bien difficiles  à résoudre en ce temps de dèche. Annie rapporte donc de quoi lui faire un manteau et des bas. On me charge de la fabrication des bas.

Dimanche 2 Mars (Reminiscere)

Franz est un peu mieux ; il se lève mais ne va ni à la messe ni à la chasse. Moi aussi je ne puis assister au Saint Office que je lis dans la cuisine en préparant le déjeuner tandis que les plus valides sont à Plouezoc’h.

Journée morne. Je commence le soir les bas de ma petite fille. Je suis effrayée à la pensée de tout ce que nous aurions à faire avant le 16 si la famille de Paris, invitée par les uns ou les autres, nous arrive ainsi que les Quimpérois. La maison est dans un état affreux de désordre et de saleté.

J’aurais aussi grand désir de m’arranger des vêtements sinon élégants du moins corrects. J’ai encore quelques réserves qu’avec les conseils de Cricri et du temps libre je pourrais employer faute d’argent pour acheter du neuf. D’ailleurs, ce neuf hors de mes moyens, me parait bien souvent ne pas valoir mon vieux.

Lundi 3 Mars (St Martin)

Nous mangeons les dernières bécasses de l’année. Bien que tuées l’autre dimanche, elles ne sont pas assez faisandées pour mon goût. La chasse est définitivement fermée cette année ; il n’y aura plus que les battues. La société Barazer en fait à peu près tous les dimanches et Franz y est convié mais il manque d’entrain pour ces randonnées dont il rentre toujours fourbu ; il parait blasé sur la chasse au renard et au blaireau mais s’il s’agissait de sangliers comme l’an dernier, je crois qu’il retrouverait ses jambes.

Quoique mieux, il se déclare en coton et hésite à sortir de sa chambre ou de la cuisine, seules pièces de la maison où il y ait du feu.

Je consacre tous les instants où je puis m’enlever à mes fonctions de cuisinière au tricotage des bas de Françoise et je crois que j’arriverai à bout de cette tâche mais il faudra prendre beaucoup sur mes nuits.

Mardi 4 Mars (St Casimir)

Henri va à un deuxième essayage de son costume. Il s’en déclare satisfait quoique le tissu (bleu marine) ne soit pas de la couleur marengo qu’il désirait. Depuis plusieurs années j’avais amené mon mari à choisir des teintes sobres pour ses costumes mais en ce moment il faut se conformer aux ressources des tailleurs qui n’ont pas beaucoup de variétés à offrir à leurs clients.

Dans ce pays, les gens semblent préférer la fantaisie au classique, à l’uni. Cela me rappelle le temps où, dans ma jeunesse, monsieur mon mari me faisait la surprise de se présenter en bleu gris pastel ou en vert grenouille. Je lui passais des goûts que je trouvais excentriques mais à présent ce vieux monsieur serait ridicule dans les oripeaux de jadis.

Mercredi 5 Mars (St Adrien)

Franz vend l’unique cochon à un marin du Dourduff qui viendra demain le faire abattre ici par Guéguen de Cornaland. Je le regrette un peu et j’envisage avec ennui le moment où le saloir sera complètement vide. Pour ma part je n’y ai plus qu’un morceau d’environ un kilo et je ne crois pas que les Franz soient beaucoup plus riches. Si j’étais maîtresse ici je m’arrangerais pour avoir toujours des réserves et des provisions.

Cricri s’entend assez à faire des conserves de viande, poisson, légumes et fruits et elle collectionne toutes les recettes culinaires qui lui semblent intéressantes. Mais dès que je parle d’amasser des denrées alimentaires, je rencontre toujours un obstacle soit du côté de mon mari soit de celui de mon fils ou de ma belle fille. Ils sont d’avis de n’acheter qu’au fur et à mesure sans se rendre compte du soulagement d’esprit que me procurerait une armoire à provisions bien garnie.

Jeudi 6 Mars (Ste Colette)

On tue le cochon (218 livres à 62,50 la livre, c'est-à-dire 13625frs) Cela me parait extraordinaire mais cette somme dont les Franz avait grand besoin s’évaporera vite. Nous avons un peu de dérangement pour l’abattage qui se passe ici et nous aurons sûrement à nettoyer lorsque la bête sera enlevée mais ces ennuis sont compensés par le don du sang et de quelques boyaux avec lesquels nous comptons fabriquer du boudin.

J’écris bien mal ; je ne sais si l’humidité en est cause mais une crise rhumatismale paralyse presque mes mains. C’est peut-être parce que j’ai tricoté beaucoup depuis le commencement de la semaine. J’ai prolongé les veillées jusqu’à 1hr et même 1hr ½ du matin.

Vendredi 7 Mars (St Thomas d’Aquin)

Le procès de Brinon que relatent les journaux ces jours-ci est terminé et le verdict est annoncé : Peine de Mort ! Il fallait s’y attendre. – censure -

On nous a débarrassés du cochon, il est payé et Franz se sentant un peu d’argent en poche est de meilleure humeur. Mais Annie s’énerve sur le manteau de Françoise. Elle a choisi un patron difficile à exécuter et la petite n’a pas de patience pour essayer. Ce soir drame : la mère et la fille se sont traitées de « sale gosse » et de « mère sauvage ».

Samedi 8 Mars (St Jean de D.)

Franz achète deux petits cochons, encore des oreilles droites, race qu’il apprécie particulièrement et qui n’a pas mes préférences personnelles quoique je trouve leur chair bonne, peut-être meilleure que celle de nos gros cochons du pays qui me semblent pousser plus vite. Mais je me garde bien d’aucune critique et même d’une opinion simplement énoncée ; je ne veux plus me mêler ni m’intéresser aux choses de l’exploitation. J’ai fait ce que j’ai cru bien lorsqu’il fallait que j’agisse. Maintenant j’ai abdiqué. Il a payé ce couple 6500frs. Espérons qu’il profitera et sera d’un excellent rendement.

Mon mari va lui aussi à Morlaix et rapporte son complet veston. Ici, rien à noter. Occupations ordinaires, beaucoup de dérangements commet toujours mais de ci, de là quelques instants plus libres que je consacre au tricot. Moi aussi je suis énervée par la tâche que je me suis imposée craignant toujours de rencontrer un obstacle imprévu.

Dimanche 9 Mars (Oculi)

Messe à Kermuster. C’est le nouveau vicaire, l’abbé Rolland que l’a dit. C’est la première fois que nous le voyons. Il est jeune (29 ans) et parait très actif, très zélé. Il fait un sermon en français, ce dont je lui suis gré car je ne comprenais rien aux discours de l’abbé Délasser qui parlait toujours breton dans la chapelle. Je ne dirai pas que l’abbé Rolland est un grand orateur mais sa pensée est élevée, ses termes sont bien choisis. L’élocution laisse un peu à désirer.

Lundi 10 Mars (St Doctrovée)

Une visite d’Yvonne Féat qui vient prendre des renseignements et des leçons pour se faire une jaquette en laine blanche et qui me demande de lui écrire encore une lettre pour son homme d’affaires.

Je termine les bas de Françoise avec un grand soupir de soulagement quoique ce travail ne fût pas aussi long que je le prévoyais. Il n’a duré que huit jours. Et de suite Annie m’a commandé une autre chose : une paire de chaussettes pour Franz. Je l’ai commencée ce soir mais je ne veux pas me rendre malade en passant les nuits. Tant mieux si je puis la lui donner pour dimanche, tant pis s’il est obligé d’aller pieds nus dans ses chaussures à la Première Communion de Françoise. Cela ne se verra point.

Mardi 11 Mars (St Euloge)

Journée très mouvementée. D’abord il y a une équipe de trois hommes : Mr Gaouyer, Lucien Troadec et Toudic pour lier en fagots le bois du fameux talus. Il y a aussi Me Trévian qui fait une lessive pour les Franz. Cela nous donne beaucoup de cuisine et de vaisselle à faire. Ensuite c’est un défilé de gens toute la journée pour différentes causes.

Cela débute à la nuit entre 5 et 6hrs du matin. On vient chercher Franz pour la naissance d’un poulain chez les Chocquer de Kergouner et cela se termine à 9hrs du soir par un appel du même auprès d’une jument malade. Entre temps le pauvre garçon s’est aperçu qu’une de ses ruches était morte faute de nourriture par ce dur et long hiver et que les autres risquaient d’avoir le même sort. Annie se résout à donner un peu de son précieux sucre.

Le facteur nous apporte une très pénible nouvelle. La réquisition de notre appartement est prolongée de six mois. Je désespère de le retrouver jamais. Et en quel état !

Bruch est menée au taureau du Brenn.

Mercredi 12 Mars (St Marius)

C’est à tort qu’on s’imagine trouver le lendemain une journée plus calme que la veille. Chaque jour amène, en dehors de ses travaux et soucis habituels, ses imprévus. Nous aurions désiré nous fabriquer quelques arrangements de toilette pour dimanche ; il faut y renoncer. Que Dieu pare nos âmes de ces petits sacrifices !

Jeudi 13 Mars (Mi-Carême)

Commencement de la retraite de Françoise. Son grand-père la suit affectueusement dans sa préparation au grand acte qu’elle accomplira dans trois jours. Annie est préoccupée par des questions de vêture ; Cric et moi songeons avec un peu d’inquiétude à la partie culinaire de la fête. Certes nous reconnaissons que son importance n’est que secondaire mais nous voudrions que toute la journée soit belle et laisse un souvenir ineffaçable dans l’âme de notre chère petite. Si tout n’est pas réussi comme nous le voudrions, il faut du moins qu’elle sente que notre affection l’enveloppe et que nous avons fait des efforts pour le lui prouver.

Nous cherchons, Cric et moi, dans nos bijoux et affaires pieuses, les cadeaux que nous allons lui offrir. Je crois que mon choix s’arrêtera sur mon chapelet de cornaline et celui de sa tante sur une jolie croix ancienne en or.

Vendredi 14 Mars (Ste Mathilde)

Madame Trévian nettoie la salle à manger et ce soir l’aspect de cette pièce est changé. Nous pourrons y prendre nos repas dimanche.

Je vais avec Henri à Kermuster chercher de l’épicerie. Marguerite Fustec est assez démunie mais elle va demain matin à Morlaix et me promet de faire tout son possible pour rapporter quelques friandises : gâteaux secs, frits au sirop ou confiture et surtout café et chocolat. Mon mari a rapporté ce matin un très beau rôti de bœuf ; Franz nous a eu chez Loisel de la graisse pour faire des pommes de terre frites ; on vient de tuer deux coqs.

Nos menus se décident un peu et la toilette de Françoise est complète maintenant. Mes chaussettes pour Franz sont presque terminées.

Il naît dans la nuit un petit taureau de Duick vers 5hrs du matin.

Samedi 15 Mars (St Zacharie)

Arrivée de pierre avec Philippe pour déjeuner. Il fait un temps affreux mais nous sommes si heureux de nous voir que nous ne prenons pas souci de ce qui se passe au dehors. Nous bavardons joyeusement. Notre cher forestier est en verve. Il a tué hier son premier sanglier en forêt de Landévennec et ce beau coup de fusil l’a rendu tout fier ; il nous raconte les péripéties des diverses battues auxquelles il a pris part ces temps derniers. Il doit en avoir une samedi prochain encore. Mais la prochaine venue du septième enfant l’empêchera peut-être d’y prendre part.

Nous allons tous nous confesser dans l’après-midi. Je reviens avec ma petite Chérie après avoir assisté à son dernier exercice de retraite. Les chemins sont presque impraticables. Dieu veuille nous donner une atmosphère plus calme demain. Les chaussettes de Franz sont achevées. Annie est arrivée aussi à la fin de ses tâches.

Dimanche 16 Mars (Laetare)

Belle journée ? Fête spirituelle que nous avons essayer d’encadrer d’élégance et de confort. Henri nous avait offert une auto pour aller à l’Office du matin. Il fallait emmener Philippe et Alain pour qu’aucun ne soit privé d’assister à la Première Communion de Françoise pour garder les deux petits qu’on ne pouvait laisser seuls à la maison.

Pour s’approcher de Dieu, notre Chérie était vraiment charmante. Tout lui allait à ravir et son bandeau de satin blanc la rendait très jolie. Quand nous l’avons embrassée après la messe, elle resplendissait de bonheur et j’ai senti qu’entre Jésus et elle, cela avait bien marché. Cette expression est un peu vulgaire mais rend bien mon impression.

A la maison nous avons fait de notre mieux et nous avons réussi. Les deux repas ont été vraiment bons et le soir la table éclairée par des bougies avait toute l’élégance des réceptions d’autrefois. Yvonne de Kermadec a partagé notre dîner.

Lundi 17 Mars (st Patrice)

La belle et bonne vache des Gaouyer est très malade. Accident de vêlage. Ces gens sont si gentils pour nous que nous prenons vivement part à leur ennui. Franz a passé une grande partie de la journée au Pante. Il fait cependant mettre par Hans quelques pommes de terre dans le jardin.

Pierre est parti de très bonne heure. Il avait rendez-vous à 9hrs du matin au Huelgoat pour marquer des coupes. Il avait conduit hier au soir Philippe au Roc’hou car ce petit bonhomme est invité à y séjourner jusqu’à la fon des vacances de Pâques.

Ici nous avons nettoyé et rangé. Pour midi l’ordre habituel était à peu près rétabli. Les fêtes passent trop vite, on se sent porter à mélancoliser le lendemain. Mais cet effet de la fatigue ne doit pas nous empêcher d’être reconnaissant à Dieu pour le bonheur donné et de lui en dire merci du fond de l’âme.

Visite des Féat le soir après dîner.

Mardi 18 Mars (St Alexandre)

Annie reste au lit toute la journée mais je crois que c’est seulement la fatigue des préparatifs de la Première Communion de sa fille qui l’a rendue dolente et de triste humeur. Et puis elle attend maintenant sa mère et chaque fois que celle-ci doit venir il y a drames. Je conviens que la saison, notre demeure, la vie qu’on mène dans ce bled, l’inconfort, les difficultés de ravitaillement ne sont pas favorables pour le séjour de gens habitués à Paris mais souvent le changement fait plaisir et repose.

Henriette connaît le Mesgouëz et du moment qu’elle y vient de son plein gré, c’est qu’elle est disposée à en supporter les ennuis. Mais Annie voudrait que sa famille trouve ici mieux que ce dont elle jouit dans sa vie normale. Bon sentiment s’il ne rendait pas injuste pour nous qui ferons tout notre possible sans parvenir à rendre la pauvre vieux Mesgouëz confortable.

Reçu une lettre de Mr Tocquer, frère de Lucie Braouëzec qui nous loue Pen an Allée.

Mercredi 19 Mars (St Joseph)

Fête d’Albert. Henri va prier pour lui à l’église, nous le faisons simplement ici mais de tout cœur. Alain est un peu souffrant ; ses parents lui ont passé leur grippe. J’espère du moins que ce n’est que cela car il n’est pas bien depuis quelques jours déjà manquant d’appétit, ne jouant pas avec le même entrain, se disant souvent fatigué. Il se lève pour déjeuner mais se recouche ensuite.

La vache Gaouyer va mieux ; il y a un peu d’espoir et j’en suis bien contente pour ces braves gens qui aiment tant leur bête. Hans met des oignons de Mulhouse et quelques pommes de terre primes dans le potager. Le temps n’est pas encore bien beau mais entre les averses on peut travailler et il faut le faire car la saison des semailels et plantations est là.

J’ai commencé hier la 2ème paire de chaussettes en coton gris pour Franz mais je n’ai pu y travailler aujourd’hui qu’après le dîner, mon après-midi (entre les occupations régulières quotidiennes ayant été employée à cueillir des choux de Bruxelles.

Jeudi 20 Mars (St Joachim)

L’habitude que j’ai maintenant de me lever à l’aube fait que je n’ai pas pu profiter aujourd’hui du temps où je pouvais rester au lit et cependant hier soir, en me couchant, je me faisais une fête de ce petit congé. J’ai tricoté un peu en attendant l’heure de préparer le petit déjeuner. A partir de ce moment là, travail culinaire sans répit jusqu’à midi ½. Nous avions avancé le déjeuner de 30 minutes parce que mon mari prenait le car Mérer pour aller à Morlaix. Il me rapporte des chaussures qui me paraissent bien mais trop fines pour notre bourse. D’ailleurs elles sont de la catégorie "Usage-Ville".

Lettre de Pierre qui nous dit qu’Henri de Preissac a tué lui aussi un sanglier. Cet exploit fut accompli dimanche dans la région de Plourin et Pierre l’a appris par le compte-rendu du lieutenant de louveterie. Décidément les sangliers abondent cette année encore mais on n’en a pas signalé aux alentours du Mesgouëz tandis que l’an dernier des traces ont été relevées dans l’allée.

Vendredi 21 Mars (Printemps)

Milon Méchéo vient dans la matinée castré le porcelet acheté il y a quinze jours. Espérons que cette fois l’opération n’aura pas les suites de la dernière. Pour les éviter Franz a fait une piqûre anti-tétanique au jeune cochon. Autre nouvelle de la ferme. On entend piailler sous la poule qui couve. C’est le moment de l’éclosion et nous verrons sans doute les poussins sortir demain.

Appris par un faire-part, la naissance du 8ème enfant Drouineau. C’est une fille Marie-Claire, venue au monde le 14 courant et baptisée le 16 Il faut envoyer nos félicitations aux courageux parents.

L’énervement d’Annie continue et même progresse. Elle dit ne pas savoir comment loger sa famille, la pourvoir du nécessaire et d’un peu de confort.

Toute la nuit tempête d’équinoxe mais en fin d’après-midi cela se calme un peu.

Ecrit à Paul mais ma lettre n’est point partie car il faut que Françoise y rajoute quelques lignes.

Samedi 22 Mars (St Emile)

L’élevage de lapins commencé par Annie parait intéresser Franz qui était cependant jusqu’à maintenant ennemi déclaré de ce genre. Il est allé aujourd’hui acheter un lapin mâle d’une race géante chez le jardinier de Trodibon et il construit des cases pour loger plusieurs ménages ou plusieurs portées. Dieu veuille que cela réussisse mais il me semble impossible que ce seul élevage parvienne à faire vivre et prospérer toute la famille Franz.

Joseph Troadec se coup un morceau de doigt et vient se faire panser par Cricri. Monsieur Prigent, père de Jeanne Colléter, est assez malade ; sa famille craint un dénouement fatal mais on voudrait bien qu’il attende les vacances de Pâques pour se laisser choir dans l’autre monde car ses nombreux enfants, très dispersés, pourraient plus facilement être réunis autour de lui.

Henri est un peu mal en point ; il se donne un tour de reins qui le fait souffrir et le gêne.

Dimanche 23 Mars (Passion)

Henri est encore assez courbaturé mais il a pu quand même aller entendre la grand’messe à Plouezoc’h. Seulement il est resté debout pendant l’Office car il craignait les élancements douloureux qu’il ressent quand il s’assied, se lève, se tourne.

Franz, Annie, Françoise et moi avons assisté à la messe basse et nous y avions fait notre communion pascale (moins la petite). Je suis contente d’avoir accompli ce devoir car pour moi il devient assez compliqué à cause de l’éloignement et de mes lamentables jambes. Je crains toujours de rester en route. Naturellement il a fallu faire le grand tour par St Antoine car les raccourcis sont impraticables en ce moment. Par Yvonne de Kermadec avec laquelle j’ai fait un peu de chemin au retour de la messe, j’ai eu de bonnes nouvelles de Philippe.

Franz chasse un peu dans la matinée. On lève un renard mais on ne le tue pas. Temps triste mais le prunus de la pelouse est en fleurs.

Lundi 24 Mars (St Gabriel)

Madame Trévian arrive de bonne heure le matin et je l’emploie toute la journée en ménage des pièces habituellement inoccupées qui risquent de servir aux uns et aux autres pendant les prochaines vacances de Pâques. Il y a déjà huit jours, dès le lendemain de la Première Communion, qu’Annie s’est mise aux rangements et nettoyages de son appartement pour recevoir sa mère. On ne la voit plus. Et quand elle apparaît c’est en météore.

Une surprise bien désagréable nous a frappés aujourd’hui. Nous nous sommes aperçus ce soir du vol de la langue de bœuf et d’un morceau de lard qui fumaient dans l’âtre de la laiterie. Nous comptions sur ces appréciables denrées pour le séjour de nos invités. Le larcin a été commis sans doute dans la nuit de samedi à dimanche. Vers 11hrs ½ j’ai nettement entendu une porte se fermer violemment poussée par le vent et des pas précipités en direction de la ferme.

J’ai pensé à l’abbé Dubourg dont c’est la fête aujourd’hui.

Mardi 25 Mars (Annonciation)

Je répare mon unique robe que j’avais déchirée dans le bas en descendant d’auto l’autre dimanche. Il m’a fallu la raccourcir de 4 à 5 centimètres, ce qui n’est pas un mal mais l’ennuyeux est que c’est du travail pas bien fait. Je suis maintenant incapable de coudre. C’est un trav exercice difficile pour mes pauvres mains presque paralysées et pour ma détestable vue. J’ai mis mes lunettes nouvelles, bonnes sans doute mais auxquelles j’ai besoin de m’acclimater. Ma misère vestimentaire devient angoissante et je redoutais toute la journée un appel à Quimper pendant que ma housse se trouvait sur le chantier. Je suis soulagée d’y avoir mis tout à l’heure le dernier point.

Hélène Prigent a demandé à Cric de lui stopper un manteau. Ma fille en a fait une petite partie après le dîner. C’est admirable !

Mercredi 26 Mars (St Emmanuel)

Fête de mon dernier frère mort si misérablement il y a 7 ans. Je ne puis penser à lui sans un étrange serrement de cœur. Que Dieu lui fasse miséricorde ! Temps triste, à l’unisson de mes pensées.

Je termine la 2ème paire de chaussettes en coton gris pour Franz. Lettre de Pierre, affectueuse et intéressante comme sont toutes ses missives mais ne relatant rien d’extraordinaire. L’évènement semble approcher ; Pierre estime qu’il aura lieu au début de la semaine prochaine. On prépare le berceau et Pierre espère que sa femme trouvera place dans une clinique. Cécile Le Marois est auprès de sa sœur et l’aide beaucoup. Néanmoins je m’inquiète et je plains ces pauvres enfants dont la vie est vraiment surchargée de devoirs bien difficiles à remplir à l’heure actuelle. Ils sont courageux, actifs et s’en tirent mais au prix de quels sacrifices, de quelles fatigues.

Jeudi 27 Mars (St Jean, évêque)

Voyage à Morlaix. Passer trois heures dans une calme petite ville de province est devenue pour moi une chose extraordinaire. Ce soir je me sens presque une autre femme que ce matin. J’ai vu des masses de choses, j’ai parlé avec des êtres humains un peu civilisés et même les sauvages qui faisaient route avec nous étaient point ceux avec ceux avec lesquels nous vivons constamment, leur diversité m’a distraite.

Dans le car j’ai fait la connaissance d’une dame qui vit seule à Térénez dans la maison située le plus à la pointe ; j’ai envie d’aller la voir. Rencontré aussi Me de Sypriosky, toujours originale et charmante. Henri m’a conduit goûter dans une pâtisserie : une tasse de chocolat, brioches et gâteaux, un régal d’avant-guerre.

En résumé, bonne journée dont je suis un peu fatiguée mais très contente.

Vendredi 28 Mars (St Gontran)

Si j’ai cueilli un peu d’amusement hier à Morlaix, je n’en ai pas rapporté grand-chose d’autres. Certes, j’ai vu dans les magasins des étalages assez bien fournis et séduisants mais les prix affichés sur les objets tentateurs m’enlevaient toute velléité d’achat. Je n’ai d’ailleurs pas trouvé les spécialités que j’allais chercher : morue salée et coton gris pour les chaussettes de mon mari. Je commence cependant ce tricot avec ce qui me reste, confiante en la promesse que m’a faite la vendeuse qui attend prochainement cet article.

Visite de Mr Le Gros qui me donne le nom de ma connaissance d’hier : Madame Labourgade. Visite de Me Clec’h (de l’école) qui vient chercher des greffes de pommiers. Henri est allé ce matin aux exercices de la Mission pour les hommes ; il en est satisfait malgré que la majeure partie des sermons et exercices soit en langue bretonne et qu’il ne comprenne rien. Cricri, Annie et moi allons à Kermuster pour question boulangerie et d’épicerie.

Samedi 29 Mars (St Eustase)

Commencé un col au crochet pour Cric tout en n’abandonnant pas la chaussette d’Henri. Beaucoup de choux fleurs dans le jardin ; nous essayons d’en faire diverses conserves. Annie reçoit une lettre de sa mère qui lui annonce son arrivés lundi matin avec Monique et Arnaud Les vacances de Pâques ont commencé ce soir et Françoise prise d’un beau zèle s’applique à faire des divisions….. pour s’amuser.

J’ai grand souci des évènements de Quimper. Nous voici tout à fait arrivé au terme prévu. Paule s’est beaucoup agitée et fatiguée pendant l’attente de ce septième. Pourvu que ni la mère ni l’enfant ne paient maintenant un excès de privation et de travail !

Nous terminons enfin la lecture du Maréchal de Tourville commencée il y a bien longtemps.

Les procès des amiraux Robert et Jean de La Borde ont eu lieu ces temps derniers. – censure -

Dimanche 30 Mars (Rameaux)

Messe à 7hrs ½ dans l’église de Plouezoc’h. Le régime d’été commence, les offices sont avancés d’une demi-heure.

Dernier jour de la Mission. Les bons pères capucins s’en donnent de tout leur cœur et jouent presque le mystère de la Passion pendant la Grand’Messe. Ils se sont partagés les rôles et ont engagé des acteurs. Il y a naturellement le Christ, Juda et St Pierre mais aussi le chœur des soldats, celui de la populace et des personnages secondaires comme la femme de Ponce Pilate et la concierge de Caïphe.

On se croirait revenu au Moyen Age. Ces démonstrations sont-elles liturgiques ? Paul et Pierre protestent ; nos paysans semblent en être touchés, mon mari apprécie ce retour aux anciennes coutumes. Au fond je crains que cela ne change pas beaucoup les mentalités ou les conduites des gens, qui, sortis de l’église où ils se sont amusés, retomberont dans leurs erreurs, leur indifférence et leurs fautes.

Nous commençons la lecture des Conférences du Père Michel Riquet, à Notre Dame de Paris.

Lundi 31 Mars (St Léon)

Arrivée de Monique et d’Arnaud. Henriette, un peu souffrante, a dû remettre son voyage ; elle pense débarquer jeudi matin au Mesgouëz. Monique me parait un peu amaigrie, elle est habillée avec goût dans une nuance sobre presque sévère (surtout du noir) qui lui va bien et fait éclater sa blondeur dorée. Arnaud a grandi sans se développer beaucoup. Il donne l’impression d’un enfant plus âgé que sa taille ne le décèle, mais lymphatique, sans vie. Sage, raisonnable plus que les autres, on sent confusément qu’il y aurait plusieurs pas mal de choses à reprendre en lui ; on le préfèrerait plus turbulent et même un peu insupportable.

Lecture de la 2ème Conférence du Carême. Terminé le col de Cric. Monique a donné ce soir à Cricri un très joli briquet recouvert en peu de serpent.

MARS - Notes

Menus de la Première Communion

de Françoise

dimanche 16 Mars

-----------

Déjeuner

Œufs à la Russe

Rôti de Bœuf

Pomems frites

Compote de pêches

Gâteaux sablés

Café

Rhum

-----------

Dîner

Potage consommé de vermicelle

Bœuf marengo (tomates et croûtons)

Poulets rôtis

Macédoine de légumes (carottes, petits pois, pommes de terre)

Pains de Savoie

(un au chocolat, l’autre au café)

Rhum