Janvier 1948

Jeudi 1 Janvier (Circoncision)

Que nous réserve l’année qui commence ? Nous en attendons beaucoup. Trop peut-être. Sa première journée s’est à peu près bien passée. Il n’y a qu’un peu d’énervement ce soir et quelques paroles aigres entre Franz et Cricri, à cause des travaux de la ferme.

Petit nuage. Mais l’atmosphère fut navrante du matin jusqu’à la nuit. Pluie sans arrêt. Nous avons fait le Blavez-mad chez Jeanne Colleter. Et maintenant le Mesgouëz s’endort……. Je veux que ma dernière pensée de ce jour soit une prière comme je l’ai commencé.

Je vous consacre ô mon Dieu chaque seconde de cette année, je m’abandonne avec confiance à votre amour miséricordieux. Pitié pour moi et tous les chers miens.

Vendredi 2 Janvier (S. Basile)

Ma veillée d’hier fut très bien remplie, j’ai écrit huit lettres, ce qui diminue notablement la liste établie d’une trentaine de missives. Mais ce matin le courrier m’a remis des lettres sur lesquelles je ne comptais pas ; il va falloir répondre à François Tilly et à Claude Rey. Le premier m’a écrit tout un volume de ses souvenirs de guerre et il y a joint une grande photographie.

Cet après-midi, goûter à Gergonnan chez les Féat. Quelques visites des voisins Jean Clech et la "Tante Ar Mur" comme dit Alain. Cette dernière dont les piqûres sont terminées donne une bouteille d’apéritif à Cric.

Samedi 3 Janvier (Se Geneviève)

Départ d’Henri bien avant l’aube. Je pense qu’il ne nous reviendra que lorsque notre sort sera décodé et qu’il n’y a plus très longtemps à patienter. Cric et moi avons un coup de cafard, les Franz ont leurs humeurs de dogues. Me Tocquer vient nous souhaiter une bonne année.

On fait le calvados. Je crois que notre cidre a rendu assez bien mais pour cette chose mon fils est toujours mystérieux, il ne précise rien. D’après les termes vagues employés pour répondre à mes questions, je comprends que nous devons avoir entre 25 et 30 litres d’alcool à 90.

Pensée à ma sœur Geneviève.

Dimanche 4 Janvier (S. Rigobert)

Pourquoi suis-je ainsi désemparée ? Le mauvais temps est peut-être un peu cause du malaise mais il ne suffit pas à l’expliquer complètement. Dehors c’est la tempête ; ici, c’est désordre, énervement – pour ne pas dire plus. J’ai le cœur meurtri par beaucoup de choses que je ne veux pas noter sur ce cahier.

Pas de messe ce matin ; seulement la lecture de l’Office. Je fais ce que je peux. Malgré tout le temps passe vite, je n’ai pas le moindre instant pour m’occuper de mes affaires personnelles. Et je suis effrayée devant le travail qu’il faudrait accomplir si un de ces prochains jours Henri nous annonçait que nous partions.

Lundi 5 Janvier (S. Siméon)

L’ouragan a duré toute la nuit et s’est même prolongé une partie de la journée. Ce soir l’atmosphère est plus calme mais je crains une reprise du froid car les étoiles brillent d’un éclat extraordinaire.

Franz fait du cidre pour Mr Gaouyer toujours trop faible pour travailler et même sortir de chez lui. Il reste au lit la plupart du temps. Franz est ennuyé d’avoir à faire ce travail qui sera long (6 barriques environ). Mais ce qui le tourmente c’est que ce cidre ne peut pas être bon étant donnée la qualité des pommes. Elles sont presque pourries et Me Gaouyer n’a pas voulu le dire à son mari très nerveux auquel il ne faut pas de contrariété.

Visites d’Yvonne Féat et de Me Tocquer.

Mardi 6 Janvier (Epiphanie)

Par une lettre de sa mère Annie a appris le remariage de Miriam Bonnal, la veuve de Maurice. Elle épouse encore un officier de marine, un garçon de 27 ans, alors qu’elle en a 39. Elisabeth doit avoir été très émue en apprenant cela.

Courrier assez volumineux ce matin. Toutes les lettres reçues sont imprégnées de tristesse. Madame Dupuis perd la vue et se sent assez souffrante. Ses 81 ans avaient été très valides mais elle parait en sentir maintenant le poids. Sa belle fille est très meurtrie par le mariage de Jotte. Nelly est dans une situation difficile, Monique aussi. Toutes deux sont angoissées en pensant à l’avenir.

Ce soir nous avons tiré les rois. Alain a coiffé la couronne.

Mercredi 7 Janvier (S. Théau)

Mr de Wilsengold s’est évaporé. Parti pour passer les fêtes du jour de l’an à la campagne, il n’avait pas encore paru à son domicile lundi matin à 10hrs lorsque mon mari s’est présenté au rendez-vous. Ses gens, gouvernante, secrétaire et divers employés se montraient inquiet. Henri l’était autant qu’eux et m’a fait partager son trouble en m’écrivant les lignes que j’ai reçues ce matin. Mais je ne veux pas m’imaginer cependant le bonhomme mort ou en fuite emportant nos espérances. J’attends d’autres nouvelles et il est probable que j’en recevrai bientôt car Henri connaît mon caractère inquiet et me rassurera dès que possible.

Ici, rien à noter ; la tempête se prolonge.

Jeudi  8 Janvier (S. Lucien)

En effet lettre d’Henri ce matin. Rien de grave pour Mr de W. Il est revenu chez lui lundi au début de l’après-midi et Henri a pu lui parler le soir même. Seulement nouveau retard. Mr Mackland a dû repartir pour New York et ce n’est qu’à son prochain voyage en Europe que notre sort sera fixé. Encore un mois d’attente. Quelle patience il faut avoir ! Mais d’après W. l’affaire serait assurée, il n’y aurait plus que des formalités à remplir. Le départ aurait probablement lieu en Mars.

Je suis allée aujourd’hui à Morlaix. Temps bien meilleur, presque beau mais on dirait ce soir qu’une vague de froid vient vers nous.

Vendredi 9 Janvier (S. Marcellin)

Non, ce n’est pas le froid, c’est encore l’humidité ; nuages et boue nous enveloppent et nous enlise ; on dirait qu’ils nous pénètrent le cerveau et le cœur et qu’en nous tout est sombre, dégoulinant, poisseux. Il faut secouer cette sensation et le meilleur moyen n’est-il pas de penser que cette atmosphère est normale en cette saison, qu’elle ne durera pas, que les beaux jours reviendront et que déjà nous sommes dans la remontée. La nuit tombe un peu moins tôt ; on ne voit pas encore de différence le matin. Le manque d’éclairage nous est pénible ; il m’empêche d’employer utilement les soirées. Et j’aurais tant de travail pour les remplir.

Annie m’a donnée des pieds de bas à tricoter pour Françoise. J’ai commencé.

Samedi 10 Janvier (S. Paul, erm.)

Bien avancé mon travail sur les bas de Françoise. Il y avait plus à faire que je ne le pensais car avant de tricoter le pied il fallait allonger la jambe d’un bon bout. J’espère terminer demain sans avoir besoin de m’acharner. J’avais entrepris cette semaine la récupération d’une tunique en tricot de soie noire qui pourrait me faire un corsage habillé. Je l’ai laissé en panne pour servir ma petite fille mais j’ai hâte de l’avoir finie.

Lettre de Pierre. Michèle Monge est chez lui à Quimper depuis mercredi. Elle doit les quitter au début de la semaine qui vient et faire une petite pause au Mesgouëz avant de regagner Paris.

Dimanche 11 Janvier (S. Hygin)

Messe à Kermuster. Le plus sale temps qu’on puisse imaginer. Journée morne. Cependant je suis contente d’avoir terminé la paire de bas pour Françoise.

Franz fait des visites de jour de l’an dans le quartier de Kerdiny et revient en nous disant que partout on réclame notre venue. Aucun entrain pour ces randonnées, ni chez Annie, ni chez Cric, ni surtout de ma part. J’aime encore mieux écrire des lettres !

Lundi 12 Janvier (S. Fréjus)

Cet après-midi, à l’heure du goûter, trois personnes étaient là pour nous souhaiter une bonne année. Madame Boubennec nous a même apporté des étrennes, de superbes araignées de mer. Un autre visiteur était Pierre Périou qui arrivait du Brésil et nous a parlé avec enthousiasme de ce beau pays. Il en a fait toute la côte et connaît presque tous les ports. Yvonne Féat est venue aussi me faire écrire une lettre à son avocat.

Bref, beaucoup de dérangements et je n’ai fait que le travail de cuisine. Aucun rangement, aucun préparatif. Si j’ai une minute avant de me mettre au lit ce sera pour écrire quelques lettres.

Mardi 13 Janvier (Bapt. N.-S.)

Lettre d’Henri écrite dimanche. Rien de nouveau pour le Brésil ; il faut attendre….. Mais, petit à petit, par brides, j’arrive à me faire une idée du caractère de notre futur grand Patron. Il doit être assez original d’après des détails glanés par Henri au cours des visites faites dans se appartements particuliers.

Henri m’annonce la maladie de Mr Flahant que les médecins croient une méningite cérébro-spinale. Je suis inquiète pour Henri qui a vécu dans son ambiance depuis 2 mois ½ et ennuyée pour notre appartement qu’il va falloir désinfecter.

Bâclé encore quelques lettres.

Mercredi 14 Janvier (S. Hilaire)

Toute la matinée a été consacrée à l’épluchage des araignées Boubennec. Elles étaient délicieuses mais le plaisir de leur dégustation vaut-il le regret du temps donné à la préparation de ce mets ?

Le courrier m’apporte encore des lettres auxquelles je dois répondre. Je n’en finirai pas cette année ! Toujours aucune nouvelle de Michèle Morize, elle ne peut sans doute pas s’arracher à Quimper.

Répondu à Yves Maudet et à Jeannick.

Jeudi 15 Janvier (S. Maur)

Anniversaire de Françoise, elle a neuf ans aujourd’hui. Nous le lui souhaitons et commémorons en même temps la naissance de sa mère…..

Le mauvais temps continue. Toutefois, dans la matinée, à deux ou trois reprises le soleil s’est montré et tout de suite mon âme s’éclairait. J’étais cependant bien soucieuse car Franz souffrait beaucoup, disait-il, de sa jambe malade et me peignait son avenir avec de si noires couleurs que j’en étais tout oppressée.

Quelques rangements, quelques points aussi à ma tunique noire. Le soir visite de Gourvil de Coasquérès qui bavarde beaucoup et nous parle de Weygand.

Vendredi 16 Janvier (S. Fulgence)

Quimper aussi commence à hanter ma pauvre cervelle prête toujours à forger des histoires inquiétantes. Que peut-il s’y passer ? Michèle devait nous arriver dans les premiers jours de cette semaine. En voyant le temps passé, j’ai cru que Pierre allait peut-être venir avec elle et resterait dimanche avec nous. Le facteur n’a rien apporté de lui ce matin. Sont-ils malades les uns ou les autres.

Jeannick Colléter nous raconte (d’après Soizic Kergouner qui y assistait) la dramatique soirée du 1er Janvier chez les Gourvil de Kervélégan. Pauvre Marie-Olivier en gardera le souvenir même si son poignet démis se raccommode.

Samedi 17 Janvier (S. Antoine)

Cafard ! Cafard. Une lettre d’Henri me fait croire que l’affaire brésilienne est assez problématique et qu’en tout cas elle va subir encore bien des retards. La volonté de Mr de W pourrait supprimer le principal obstacle mais précisément elle s’acharne à le maintenir. Va-t-il céder ou tout envoyer promener, nous avec le reste ? Certes mon mari a raison de ne pas ménager nos rêves et de mettre les choses au point mais cette nouvelle inquiétude tombe mal, un jour où pour d’autres causes je me sens déjà profondément triste et découragée.

Dimanche 18 Janvier (Ch. de S. Pierre)

Avec remord je constate que je commence à m’habituer au manquement à la messe du dimanche. Je n’en souffre plus comme au début. Les paroles de mon confesseur actuel ont eu raison du malaise que j’éprouvais quand il m’arrivait de loin en loin d’être privé de l’Office dominical. Maintenant c’est en hiver, tous les quinze jours, que j’ai cette peine ; je m’y accoutume ne me sentant pas les moyens de faire 4 kilomètres dans l’obscurité.

Quant à la grand’messe, pour y assister il me faudrait priver une des deux autres d’ici de cette satisfaction sainte. Devoirs d’état qu’il faut faire passer avant tout. Du moins je cherche à me tenir plus près de Dieu le dimanche.

Lundi 19 Janvier (S. Sulpice)

Un nombreux travail m’a été demandé qui me force encore à laisser en panne ma tunique noire. Cette fois c’est une paire de bas pour Alain à laquelle je dois faire subir le même traitement qu’à ceux de Françoise. J’ai commencé hier ; aujourd’hui j’ai donné à cet ouvrage tout le temps que j’ai pu dérober à mes fonctions quotidiennes et ce soir je constate avec plaisir que j’ai accompli la moitié de la tâche.

Lettre d’Henri contenant des papiers du tribunal civil de 1ère instance de la Seine relatifs à nos Casiers judicaires dont le Brésil demande connaissance avant de nous ouvrir ses portes. Je vois par là que mon mari continue à s’occuper de notre voyage. Je reprends donc un peu confiance dans l’issue de cette affaire.

Mardi 20 Janvier (S. Sébastien)

Un peu moins d’allées et venues dans la maison. En dehors de la conduite de Françoise à Plouezoc’h le matin, Cric peut se tenir tranquille. Elle en profite pour visiter sa pauvre garde-robe, voir ce qui pourra lui servir encore, les choses arrangeables pour Françoise et….. la part du feu. Celle-ci est, hélas ! la plus grande. La faute en est aux mites et surtout aux rats. Que de dégâts font ces sales bêtes qui pullulent dans la maison.

Enfin ! songeons comme toujours aux plus malheureux que nous, à ceux que les bombardements ont dépouillés de tout et remercions Dieu de nous avoir laissé encore bien des choses, souvenirs de ceux qui ne sont plus, objets de valeur ou d’utilité.

Mercredi 21 Janvier (Se Agnès)

Le sale temps se prolonge. Voici bien deux mois que nous vivons dans la boue et la brume. Le jardin est un cloaque. Je ne mets les pieds dehors que pour aller à la ferme chercher du bois ou des pommes de terre. Entre la fabrication des repas j’ai pu travailler un peu ces deux derniers jours. Les bas d’Alain sont terminés et ma tunique noire est presque achevée. J’ai fini aussi la lecture du livre que les Franz m’ont donné à Noël, que j’avais commencé aussitôt puis abandonné et repris : "Le Grand Maulnes". La fin en est plus vibrante que le début. C’est un peu dur à lire mais c’est une œuvre de valeur bien observée, bien écrite.

L’évènement du jour est l’entrée au Mesgouëz d’une mouette blessée, ramassée par Cric dans les garennes et adoptée par Alain.

Jeudi 22 Janvier (S.  Vincent)

Rassurée sur mes Quimpérois par une lettre de Pierre. Personne n’est malade quai de l’Odet mais tous sont très occupés. Michèle se plaît, elle est gentille, pas difficile et aide Paule, elle désire prolonger son séjour et les Pierre paraissent heureux de la garder.

Je vais dans l’après-midi à Morlaix. Annie aussi. Hélas ! pas de carbure. Il y en avait eu un peu la semaine précédente mais il avait été enlevé en quelques heures. Nous rapportons un peu de cacao, des oranges et autres victuailles. Rien d’intéressant.

Le soir, après dîner, les Jégaden–Guéguen du Guerveur viennent nous souhaiter la bonne année. Café. Me Jégaden n’est pas en brillant état de santé. Elle me dit qu’elle aura 70 ans le 2 février.

Ecrit à Paule pour sa fête du 26.

Vendredi 23 Janvier (S. Raymond)

Lettre d’Henri ce matin ; elle m’apporte soucis et désenchantements sur l’affaire brésilienne. Je ne sais plus que penser ni souhaiter. Il me semble que malgré les révélations qui lui ont été faites par Mr de W lui-même mon mari voudrait poursuivre. J’ai peur qu’il s’engage dans une voie dangereuse….. Mais je suis trop loin, trop peu informée pour avoir un jugement très net. Seulement j’ai le cafard. Tant d’autres peines ou ennuis se greffent sur l’angoisse que me donnent les recherches d’Henri que je suis un peu excusable de me sentir désemparée ce soir.

Avertissement d’avoir une somme de 25000frs à donner à l’état avant le 18 fév. comme propriétaires exploitants du Mesgouëz.

Reçu la lettre annuelle d’injures d’Harteweld.

Samedi 24 Janvier (S. Timothée)

Les nuits sont longues, j’ai le temps de ruminer les soucis et les tristesses de l’heure présente mais quand l’aube point il faut s’arracher aux réflexions et se mettre au travail quotidien comme s’il remplissait à lui seul toute la vie. Je trouve quand même quelques minutes pour écrire à Henri.

Encore un déboire à noter : la Préfecture de la Seine m’annonce que notre appartement est de nouveau réquisitionné pour six mois. Heureusement on y laisse les Flahant dont nous n’avons pas trop à nous plaindre.

Visite de Monrouleau venu nous souhaiter le Nouvel An et chercher des feuillages pour décorer la chapelle de Kermuster dont c’est le Pardon demain. Ce brave garçon était d’aplomb.

Dimanche 25 Janvier (Septuagésime)

Messe semi grande dans la chapelle de Kermuster. Tout le clergé de Plougasnou, cinq quêteuses en falbalas. Sermon sur St Sébastien, le patron de ce lieu, bien pensé et pas mal dit par l’abbé Hollu. Il faut que j’en fasse mon profit et que je considère la pensée et l’amour de Dieu comme les choses les plus importantes de la vie. Nous fêtons un peu ce jour ; j’offre des oranges – fruits de luxe.

Dans l’après-midi blavès mas chez les Prigent-Bohea de Kerdiny – tout un repas. Nous rentrons assez tard. Il faut que cette semaine, la dernière du mois, nous liquidions nos visites aux plus proches voisins. Ensuite il faudra les recevoir.

Temps un peu meilleur surtout dans la matinée qui s’est parée de quelques rayons de soleil. Ecrit à Paul pour le 30 et aux Chiny.

Lundi 26 Janvier (Se Paule)

Fête de ma belle-fille II. Nous y avions déjà songé hier soir et avions trinqué à sa santé évoquant la joyeuse tablée qui à la même heure festoyait quai de l’Odet.

Ce matin, lettre de Marguerite Nimsgern. Je prends la résolution d’écrire plus souvent à cette fidèle amie à qui les lettres de France font plaisir. Elle a si peu de joie la pauvre fille ! De plus elle est malade et sent la fin approchée avec angoisse. En plus de l’affection que j’ai pour elle, il y a là un devoir de Charité Chrétienne. Lettre aussi de Lili Desseux. Encore de vieux souvenirs.

Cet après-midi blavès mad à Kergouner chez Soizic. Temps affreux. Il a fallu lutter contre le vent glacé et s’enliser dans la boue mais excellent jambonneau et délicieuses crêpes.

 

Mardi 27 Janvier (S. Martyrs R.)

Nous sommes allés aujourd’hui exprimer nos vœux de bonne année au Mesgouëz Bihen « chez les Pétronille » comme dit Alain qui apprécie fort ces petites bombances de blavès mad et qui n’en rate pas une. Il a même quelques doublés à son actif parce qu’il a déjà accompagné son père dans quelques maisons. Nous avons à peu près terminé notre tournée. Et maintenant il va falloir rendre. Nous serons obligés de le faire et deux séances. La première sera sans doute dimanche prochain, dans la journée ; il y a déjà quelques invitations faites et acceptées.

Toutes ces histoires sont source de dépense et prennent un temps précieux. J’ai commencé hier une paire de chaussettes de laine blanche pour Cric et si j’avais passé sur elles les minutes données à Soizic et à Pétronille elles seraient bien avancées.

Mercredi 28 Janvier (S. Charlemagne)

Franz est allé à une séance agricole à St Brieuc. Il avait été désigné avec un autre pour représenter la section de Plougasnou. Cela fut très intéressant, parait-il, et je crois que ayant rencontré là-bas Henri de Preissac, l’amusement n’a pas manqué.

Ici vie normale mais plutôt calme ; j’ai pu donner quelques moments assez prolongés au tricot et j’ai terminé la 1ère chaussette de Cric. Donné à Annie 2 chemises de jour non faites dont elle va se servir en chemises de nuit.

Contrariété : le mandat envoyé à Nelly n’a pas été remis, la poste me l’a retournée ; il va falloir récidiver. Lettre d’Henri, situation inchangée mais Mr de W est en meilleure forme et déclare à Henri que ses ennuis n’influeront nullement sur notre sort qui sera décidé très prochainement.

Jeudi 29 Janvier (S. François S.)

Tempête. Cricri va quand même à Plougasnou dans l’après-midi et rapporte des lettres à notre prisonnier allemand Gustave Althausen. Cela fait juste un mois qu’il est entré ici et il n’avait eu aucune nouvelle de sa famille depuis. Il parait que ces nouvelles ne sont pas fameuses ; en tout cas elles n’ont pas l’air d’avoir gaîté et courage à notre bonhomme. Je n’ai rien noté sur lui jusqu’à présent mais il n’y a pas grand chose à en dire ; il ne parle presque pas avec nous. Timidité ou bien animosité ? cela est difficile, à déterminer. Il parait doux mais parfois son regard est dur, presque méchant et se fixe avec une expression où je crois lire de la haine. Espérons que je me trompe mais j’ai beau me raisonner il ne m’est guère sympathique.

Vendredi 30 Janvier (Se Bathilde)

L’ouragan a cassé deux grands arbres chez nous cette nuit. L’un, très bel orme, s’est effondré sur la pelouse, barrant complètement un des deux chemins. Le vent hurle à faire peur. C’est du pittoresque local en Bretagne au bord de la mer, en hiver, mais cela ne dispose à l’optimisme. Et j’en aurais tant besoin à l’heure actuelle.

Mon entourage est déconcertant. Franz et Annie se déclarent crevés et vont à la dérive. Une foule de gros soucis et de petits ennuis me tombent sur la tête. J’ai appris ce soir que les billets de 5000frs sont retirés de la circulation brusquement, sans avis préalable. Et j’en ai deux ! Cette perte serait dure si la nouvelle est exacte.

Anniversaire de Paul. Pensées – Prières.

Samedi 31 Janvier (Se Marcelle)

De grands évènements se passent dans le monde qui est troublé, bouleversé jusqu’en ses fondements. Notre pauvre France est bien éprouvée, nous allons de crise en crise. Depuis deux jours le retrait des billets de 5000frs agite les esprits. N’en possédant que 2 je ne m’affole pas outre mesure à ce sujet ; je suis autrement préoccupée du ménage Franz qui se dit ruiné et hors d’état de gagner de quoi vivre - même simplement.

Gustave est rappelé au camp. Il doit partir lundi matin. Franz est malade, désespéré ; Annie très agressive m’impute tous les déboires, toutes les malchances et au fond de moi-même je sais bien que pour ces enfants là j’ai dépensé plus que pour les deux autres ensemble en force, argent, travail.

Février 1948

Dimanche 1er Février (Sexagésime)

Journée mouvementée et très chargée. Hélas ! pas de messe pour moi la matin. Préparation de nos blavès mad. Ils se succèdent de 4hrs de l’après-midi à 10hrs du soir parce que nos invités avaient des obligations diverses qui les empêchaient de se réunir à la même heure. Tout a été réussi. Il y a même eu assez de cordialité et de gaîté malgré nos gros soucis.

Mon principal tourment est la jambe de Franz dont il souffre beaucoup et qui est laide à voir. Mais je me souviens de la mienne malade de la même façon pendant plusieurs mois et, sinon guérie, du moins cicatrisée et me laissant tranquille la majeure partie du temps. J’ai donc confiance à condition que Franz se laisse soigner et peut-être qu’ayant peur il deviendra raisonnable.

Lundi 2 Février (Purification)

Avant l’aube Cricri s’embarque pour Brest, accompagnant Gustave et son barba. Voyage ennuyeux, fatiguant, coûteux, inutile. Ils reviennent le soir car c’était à Lorient qu’on devait restituer les prisonniers. De mon côté j’ai la corvée du changement des billets de 5000. Pied de grue pendant 3hrs devant la poste de Plouezoc’h. Je passe à 7hrs ½ du soir. La nuit est tombée et vers Kerabellec je rencontre Franz et Annie qui me cherchaient avec des lampes électriques dans les fossés de la route.

Malgré toutes ces aventures nous mangeons le soir les traditionnelles crêpes de la Chandeleur.

Ayant terminé les chaussettes de Cric la semaine dernière, j’ai commencé un boléro en grosse guipure de crochet fil de lin.

Mardi 3 Février (S. Blaise)

Recommencé le départ de Gustave. Cette fois réveil à 4hrs ½. Franz part avec lui jusqu’à Morlaix et le confie à un cultivateur qui conduit le sien à Lorient. Ici tout le travail de ferme incombe aux pauvres femmes, surtout à Cricri. Franz revient déjeuner mais il est occupé tout l’après-midi et même jusqu’à 11hrs du soir avec le sacristain de Plouezoc’h pour des affaires de bois. Ils reviennent dîner tard et nous ne pouvons regagner nos chambre qu’à minuit.

Ce sont des journées longues et dures. Et le plus triste c’est que rien n’a été conclu après d’interminables palabres. Je crains que Franz ait raté un bon marché.

Mercredi 4 Février (S. Gilbert)

Le temps a été plus froid mais beaucoup plus clair. Au cœur de la journée on avait même une sensation de printemps. Cric a vu quelques pâquerettes. J’ai profité d’une heure assez libre dans l’après-midi pour sortir un peu. Mon but n’était pas lointain : Pen an Allée. J’avais à parler aux Tocquer. Ne trouvant personne, j’ai poussé un peu plus loin et j’ai vu la nouvelle route qui fait suite à notre allée. Cela m’a fait plaisir de revoir nos bois et landes. Les Pouliquen coupaient le taillis St Georges et j’ai pu me rendre compte que d’ici quelques années le Mesgouëz présentera une bonne valeur en bois. Que mes enfants puissent en profiter. Telle est la prière que j’ai faite à Dieu.

Jeudi 5 Février (Se Agathe)

Pour le travail qui est ma tâche quotidienne depuis plus de quatre ans, l’absence de domestiques agricoles serait plutôt un allégement. Nos prisonniers avaient des appétits germaniques. Rien que pour Gustave, j’avais à éplucher le double de pommes de terre. Mais j’hérite d’une part de l’ouvrage de ceux qui les remplacent à la ferme et je n’ai plus aucune liberté. J’essaie cependant de crocheter encore un peu en gardant mon terrible petit Alain, inventeur des pires sottises.

Annie va passer l’après-midi à Morlaix avec Françoise ; elle lui achète de quoi lui faire manteau et chapeau rouges. Mr Tocquer vient nous couper un peu de bois.

Vendredi 6 Février (S. Armand)

Que de soucis ! que de tracas, que de peines ! Il faudrait de l’énergie jeune pour lutter et vaincre tout cela. Ce n’est pas une pauvre vieille femme de soixante dix ans qui est capable de es mesurer avec tant de difficultés. Aussi je laisse aller les choses, m’en remettant à Dieu. Et voilà que cette confiance en la bonté divine m’attire des reproches : « Vous avez l’air de ne pas vous en faire » me disent les Franz.

Au fond je suis très clairvoyante de la situation actuelle qui n’a jamais été aussi grave pour ce Mesgouëz tant de fois à l’agonie. Mais la fin du Mesgouëz, si elle est un déchirement et une catastrophe financière, n’est cependant pas notre mort.

Samedi 7 Février (Se Dorothée)

J’écris à Henri. Il faut bien le tenir au courant de ce qui se passe ici et lui demander des directives pour la conduite à tenir. Naturellement je laisse les Franz entièrement libres de faire la liquidation des bêtes et choses qui leur appartiennent bien que je considère cela comme une imprudence à l’heure actuelle mais pour celles qui sont notre propriété, il me faut l’assentiment du Chef de la Communauté.

Je sais qu’Henri a d’autres idées en tête, que son affaire brésilienne le préoccupe au-dessus de tout et qu’il considère un peu nos soucis du Mesgouëz comme des vétilles. Il va me répondre d’agir au mieux.

Franz me fait grand’peine mais impossible de l’aider pas même de le conseiller.

Dimanche 8 Février (Quinquagésime)

Ouf ! quelle journée ! Le souci de pouvoir aller entendre la messe à Kermuster m’a éveillée à 3hrs du matin et je n’ai pu me rendormir. C’était aujourd’hui l’anniversaire de mes sœurs et demain celui de mon frère Louis. J’ai prié pour eux du fond de mon âme très attachée aux souvenirs du passé.

Achats d’épicerie. Puis rentrée à la maison je commençais la préparation du déjeuner quand la famille Le Menn est arrivée. Conversation intéressante que je n’ai pas la place de noter mais sur laquelle j’espère revenir plus tard. Ensuite défilé de visites, les unes pour une chose, les autres pour une autre ou même rien comme celle du père Teurnier qui s’est invité à déjeuner. Enfin ce soir il vient de nous naître un veau de Catou.

Lundi 9 Février (Se Appolonie)

Lettres d’Henri et de Pierre. Rien de nouveau pour le Brésil. Cependant mon mari conserve son bel espoir et reste à Paris dans l’attente. Les démêlés de Mr de W avec le fisc vont peut-être s’arranger assez rapidement. Il obtiendrait alors son passeport mais ce sont maintenant les Américains qui ne viennent pas. On ne peut rien faire sans eux.

La lettre de mon mari me donne des détails sur le mariage de Michèle. En principe il est décidé. Fiançailles à Pâques. Bénédiction nuptiale en Juillet. Michèle se fixera à Tunis où son mari reprendra la grande exploitation paternelle.

La petite Odile est un peu souffrante. Le docteur qui l’a vue ordonne le traitement Quinton. Je suis toute attristée en pensant à cette petite chérie.

Mardi 10 Février (Mardi-Gras)

Anniversaire du mariage des Franz. Réminiscences. Comparaison du passé et du présent – mélancolie – énervement. Cependant des crêpes le soir pour fêter à la fois le mardi gars et les 14 ans d’hymen.

Les gens du Léon, appelés par un télégramme de Le Menn, arrivent. Premiers pourparlers qui aboutiront peut-être, je l’espère du moins.

Le petit Tanguy Jégaden est très malade. Il faut lui faire des piqûres de pénicilline toutes les 3 heures de jour et de nuit. Cricri s’en charge. C’est une grande fatigue pour elle en plus de ses travaux au Mesgouëz. Depuis le départ de Gustave elle est souvent mise à contribution pour la ferme et elle accomplit toutes les corvées que faisait son père.

Mercredi 11 Février (Cendres)

Le Léonard, accompagné de Le Menn et d’un de ses mais, visite le Mesgouëz sous la conduite de Franz. Rien n’est conclu mais cela semble en bonne voie. Que Dieu nous aide à sortir de cette mauvaise phase ! Naturellement la réception de ces trois bonshommes alourdit ma tâche pour laquelle, Cric avec ses soins au petit voisin malade, ne peut me seconder. Elle remplace aussi Franz à la ferme.

Lettre d’Henri qui dit le mariage de Michèle tellement décidé maintenant que nous pouvons ne plus garder le secret et envoyer nos félicitations.

Duick, une génisse des Franz, vêle en pâture dans l’après-midi.

Depuis le début de la semaine, j’ai dû lâcher ma dentelle blanche pour faire des chaussettes à Françoise. Cet ouvrage sera terminé demain.

Jeudi 12 Février (Se Eulalie)

Les Léonard ont repris la route de Cléder au début de l’après-midi. Je les ai rencontrés pendant que j’attendais le cas à Kerabellec. Ils paraissent dans les mêmes dispositions qu’en nous quittant hier soir. Mais, pour cette affaire comme pour le Brésil, je ne veux pas chanté victoire avant que le contrat soit fait et signé.

On a enterré tantôt Marie Marec, morte avant-hier à l’hôpital de Morlaix. C’était une brave fille, je la regrette. Mon après-midi s’est passé en ville. J’y étais allée porter l’ordre de souscription à l’emprunt agricole imposé à Franz mais une pièce indispensable me manquait et je n’ai rien pu faire. Pour les autres courses de ma liste j’ai eu aussi de la malchance.

Vendredi  13 Février (S. Maximilien)

Il est vraiment difficile de s’entendre avec les Franz. J’ai beau y mettre la meilleure volonté de moi-même, il y a des heurts fréquents. Et ce qui me peine plus que tout, c’est que les malheureux se nuisent énormément et risquent de n’arriver à rien. Ce soir, ils voulaient que je leur abandonne tout le revenu du Mesgouëz et m’ont menacé de ne pas faire le contrat avec le Léonard si je ne mets pas tout entre les mains de Franz par acte notarié. Il était 9hrs du soir et ils voulaient que ce soit fait avant demain matin. Je n’en ai ni le droit ni même l’envie. Donc adviendra que pourra.

Un peu de mieux pour le petit Jégaden. Une lueur d’espoir mais le traitement continue. Consultation Paugam-Leroux hier à minuit.

Samedi 14 Février (S. Valentin)

A minuit lorsque Cricri a voulu prendre le petit Henri pour sa piqûre, elle s’est aperçue qu’il était mort. Il lui a fallu réveiller les parents et le leur annoncer et puis somme personne ne voulait toucher le pauvre bébé elle lui a fait sa dernière toilette. Elle est revenue me dire ce qui avait retardé son retour et je suis allée avec elle à Madagascar. Mais d’un commun accord il fut décidé qu’on n’arrangerait rien au cours de la nuit, que ce serait seulement au petit matin. Nous sommes rentrés et couchées à plus de 2hrs.

Journée très mouvementée. Les Léonard au nombre de 12 viennent voir le Mesgouëz avec un expert. Je crois qu’ils sont décidés.

Raymond Pouliquen vient demander de la part du dct Le Roux une série de 15 piqûres de pénicilline, aussi de 3hrs en 3hrs. Je suis désolée, Cric accepte. Cela va lui faire six nuits de rang. Mais Raymond va coucher ici, ce sera moins dur.

Dimanche 15 Février (Quadragésime)

Pas de messe, hélas ! Je dois me contenter de lire l’Office mais j’entre quand même à l’église l’après-midi en allant à l’enterrement du petit Jégaden qui fut célébré à Plougasnou.

Ici, tous sont claqués de fatigue. Cric a encore son travail sur Raymond jusqu’à demain 8 heures. Ma course derrière une charrette qui marchait à vive allure m’a brisé les jambes et le cœur. J’aspire à mon lit mais j’ai des lettres urgentes à écrire. Il faut que je m’y mette.

Lundi 16 Février (Se Julienne)

Nous devions avoir aujourd’hui les ingénieurs de St Gobain. Contre ordre. C’est remis à un jour pas encore déterminé de la fin de ce mois ou du commencement de l’autre. En prévision de cette réception que je voulais convenable, j’avais retenu Yvonne Féat. Elle est donc venue, les Franz l’ont employée au service de ferme et sont allés faire au bourg des courses personnelles.

Journée câline qui aurait été douce si petit Alain, grippé, fiévreux et grognon, ne nous avait trop absorbées, Cric et moi. Lettre d’Henri. Mr Makland est attendu cette semaine mais Mr de W est alité avec de violents maux de tête. Pourvu que cela n’empêche pas les choses de se régler.

Mardi 17 Février (S. Sylvin)

Une nouvelle reprise d’énervement. Franz ayant lu les lois nouvelles qui régissent les fermages et les métayages s’inquiète des dispositions de notre Léonard. Entre-t-il au Mesgouëz avec l’intention de se poser en locataire au bout de 3 ans comme les statuts élaborés par Tanguy Prigent lui en donnent le droit. Son esprit et son cœur sont-ils sincères et pures. La suite nous l’apprendrait certainement mais il serait trop tard.

Et puis comment les choses s’arrangeraient-elles entre nous, les deux propriétaires. Les Franz veulent tout accaparer sous prétexte qu’ils resteront ici pour exercer la surveillance, faire la comptabilité etc. Henri ne l’entendra pas ainsi. Il voudra son dû quand ce serait que pour s’offrir le beau geste de le donner.

Mercredi 18 Février (S. Siméon Q. T.)

Froid vif ; 4° en dessous de zéro. C’est beaucoup pour ici et cela vient brusquement, après quelques journées de printemps. Les enfants qui sont enrhumés ont été gardés à la chambre.

Lettre de Michèle qui insiste gentiment pour que Cric et moi assistions à ses fiançailles qui auront lieu de 13 mars. Il y aura un dîner de famille et il parait que ce sera en « toute simplicité ». Ces mots sont encourageants mais il faudrait quand même orner un peu ma vieille peau. Je n’en ai ni les moyens, ni le temps.

Jette d’Henri aussi me donnant des directives pour le sort du Mesgouëz.

Jeudi 19 Février (S. Gabin)

Nous avons les Léonard toute la journée. Ils commencent leur emménagement mais des difficultés surgissent pour le contrat. Le notaire se récuse, déclarant son incompétence. Nous sommes très ennuyés et Franz est d’une humeur massacrante.

Temps très froid.

Vendredi 20 Février (S. Eucher)

Lettre d’Henri. Très mauvaises nouvelles pour l’affaire brésilienne. Je me sens toute désemparée.

Nous nous sommes réveillés sous une neige épaisse. Notre travail déjà pénible en est très compliqué. De plus j’ai une autre angoisse : ma caisse est vide. Le manque d’argent est terrible en temps actuel où les choses sont hors de prix. Confiance en Dieu pour cela comme pour le reste.

Samedi 21 Février (S. Séverin)

-13° ce matin au thermomètre suspendu à la fenêtre des Franz. C’est une température tout à fait anormale en Bretagne. Le pays entier est frigorifié. Ici, nous sommes séparés du reste du monde, bloqués dans la neige. L’aspect du jardin est féerique mais dans cette blancheur on se sent l’âme étreinte d’une sorte d’angoisse. Le facteur lui-même n’est pas venu jusqu’à nous. Seule Cricri a eu le courage d’aller jusqu’à Kermuster chercher un peu de pain.

Toudic a passé 1hr ½ au Mesgouëz pour couper du bois. Les Franz se déclarent morts de fatigue. La vie est dure pour eux en ce moment.

Dimanche 22 Février (Reminiscere)

Nouvelle tombée de neige dans la nuit mais diminution du froid -9° en dessous de zéro. N’ayant pas de quoi m’équiper pour marcher sur la neige épaisse, je renonce à aller entendre la messe à Kermuster. Cric tente d’aller à celle de Plouezoc’h mais y arrive trop tard.

Au repas de midi nous fêtons les quatre ans d’Alain. Il est gâté malgré les difficultés de toutes sortes accumulées. Cadeaux, fleurs (camélias du jardin) et beau gâteau, pain de Savoie avec crème au chocolat et couche de crème Chantilly qui s’assortit à la neige.

Le facteur vient et nous apporte des lettres d’Henri. Rien de nouveau à Paris.

Lundi 23 Février (S. Pascase)

Ce n’est pas encore le dégel mais quelque chose d’approchant qui ravive l’espoir et le courage. Toudic est ici, aidant Franz dans le travail de ferme. Les Léonard ne sont pas venus mais cela ne nous inquiète nullement car il est tout naturel qu’ils aient renoncé au voyage devant l’état des routes. Cependant, nous avons grand hâte qu’ils soient installés.

Notre vache "Caresse" a vêlé dans la matinée : une jolie génisse qu’on sèvrera peut-être et qu’Alain veut appeler "Gamine". J’ai travaillé un peu au boléro de dentelle blanche.

Mardi 24 Février (S. Mathias)

Rien de nouveau. Le dégel a peine commencé s’est arrêté et il refait froid.

Lettre de Pierre qui a mis quatre jours à nous parvenir. Cette chère prose affectueuse et très innocente a soulevé un orage parce que mon forestier s’est mêlé de me donner quelques conseils au sujet du Mesgouëz que les Franz considèrent comme affaire personnelle. J’ai entendu des phrases pénibles et même malsonnantes, car Annie n’hésite pas à employer des mots énergiques surtout quand cela s’adresse à sa belle-mère. Naturellement ces avalanches me bouleversent mais je m’arme de philosophie et je me dis l’expression ancienne, un peu vulgaire : « Laissons pisser les mérinos ! ».

Mercredi 25 Février (S. Valburge)

Franz qui se croit à toute extrémité de fatigue à cause du travail de ferme rendu très pénible par le froid et l’épaisseur de la neige avait demandé à Jeanne Colléter de venir l’aider ce matin. Nous l’avons donc eu à déjeuner avec ses 3 enfants.  Le repas s’achevait quand les Léonard sont arrivés. Il a fallu les installer, les recevoir à goûter et à dîner, commencer à les mettre au courant. Ce fut donc grand branle bas toute la journée et il est tard quand notre ouvrage se termine par la vaisselle de toutes ces agapes. Je suis bien fatiguée mais contente et très reconnaissante à Dieu. J’espère que tout s’arrangera au mieux, que les contrats se feront à la satisfaction des diverses parties.

Le dégel commence.

Jeudi 26 Février (S. Nestor)

Ce matin, Françoise a fait la Colombe de l’arche en criant qu’une voix triomphale : « Grand’mère, on voit un peu d’herbe ! » En effet sur la pelouse une tâche verte paraissait dans le tapis blanc. Ce soir tout n’est pas dégagé mais le mieux s’est beaucoup accentué.

Jean-Marie Vély, notre métayer étant allé acheter des meubles au Diben, a rapporté des ormeaux. Nous en mangerons demain. C’est un plat de luxe. Une autre réjouissance stomacale nous est promise par des huîtres envoyées par Me Boubennec. C’est grande marée.

Nous sommes plus au calme qu’hier mais les enfants ne pouvant aller au jardin sont endiablés.

Vendredi 27 Février (Se Honorine)

Une bonne lettre d’Albert qui est très heureux du choix de Michèle et de ses prochaines fiançailles. Au repas de midi, régal des fruits de la mer : huîtres et ormeaux. Ces derniers fort bien cuisinés par Cric, d’après une recette de Monsieur Legros, étaient délectables.

A 5hrs pendaison de la crémaillère des Vély. Annie, Cric, les enfants et moi sommes réunis aux Colléter et à Yvette Le Menn. Je suis contente de voir nos métayers vraiment bien installés et suffisamment meublés pour vivre confortablement et se plaire ici. Rien d’autre à noter. Le dégel se poursuit.

Samedi 28 Février (S. Mart. D’Al.)

Lettre d’Henri qui me fait prévoir encore une attente assez longue avant la solution de l’affaire brésilienne. Il s’y acharne sans doute avec raison mais je suis bien ennuyée que cela le retienne à Paris sur un qui vive perpétuel alors que nous aurions tant d’autres questions importantes à examiner et à résoudre ici.

Les Franz me font peur et me navrent et l’affaire du métayage devient horriblement compliquée avec eux. Je doute qu’on arrive à faire des contrats réguliers. En attendant les nouveaux arrivés s’acclimatent. Ils ont beaucoup d’amis et connaissances par ici.

Dimanche 29 Février (Oculi)

Grand’messe à Plouezoc’h. La route est longue et dure pour moi étant obligée de faire le grand tour, les raccourcis étant impraticables. Le dégel est complet ; il fait même une température presque chaude au soleil.

Fermeture de la chasse. Franz la fait – malgré sa jambe – avec Loisel, Henri de Preissac, Masson le lieutenant de Louveterie, un autre Masson de St Jean, Mrs Vincent et Coty. Toute cette bande arrive au Mesgouëz vers 6hrs. Rien à offrir que du cidre, le pain nous manque et le morceau de beurre est réquisitionné. Le lieutenant de Louveterie est très éméché et raconte des polissonneries. Le soir, grand dîner chez Loisel. Annie et Cric vont y prendre dessert et thé. Ils ne rentrent qu’à 2hrs ½ ramenés en auto heureusement par Loisel.

Mars 1948

Lundi 1er Mars (S. Aubin)

Un mois qui commence. Il est dédié à St Joseph, le Patron du Mesgouëz. Je remets donc les destinées de ce pauvre domaine entre les mains du doux protecteur de Jésus, devenu l’un des plus puissants protecteurs que nous pouvons avoir dans le Ciel.

La journée aurait été bonne dans une atmosphère lumineuse, tiède et calme si ce soir une violente contrariété n’était venue tout assombrir pour moi. Cric s’avouait très fatiguée, avait mauvaise mine et s’apprêtait à gagner son lit quand on est venue la chercher d’urgence de la part du docteur Le Roux. Encore un bébé qui se meurt qu’on tente de sauver par le traitement de pénicilline : piqûres de 3heures en 3 heures. Ma pauvre fille aura besoin elle aussi d’être soignée après s’être épuisée pour les autres.

Mardi 2 Mars (S. Simplicien)

Le pauvre petit chat sur lequel les chasseurs s’étaient je crois exercés dimanche est mort ce matin. Ce fut un être lamentable pendant toute sa courte vie. Je ne le regrette pas et pourtant sa mort m’attriste.

Achat d’une jument par la Société Mesgouëz. C’est une bête de 5 ans qui va pouliner dans trois mois dit-on. Elle a nom : « Victoire » et coûte 115.500frs. Les métayers en ont payé la moitié. La nôtre sera soldée lorsque Franz aura pu se rendre à Morlaix pour prendre au Crédit Lyonnais sur l’argent qui provient de la vente du 76 ave JB Clément. Ces opérations me semblent un peu prématurées mais je n’ai rien à dire.

Mercredi 3 Mars (Se Cunégonde)

Franz a achevé le paiement de la jument. Il avait vendu récemment 2 porcs pour 29.000. Il a pu donc ne prendre que 25.000 sur le capital d’Annie. Mais il a en même temps souscrit à l’emprunt agricole pour la même somme.

Nos métayers se sont mis à l’ouvrage. Ils avaient deux journaliers et ont fait du transport de fumier. Ils paraissent très gentils. Louise nous fait des tas de petits cadeaux. Avant-hier, c’était du far de sarrasin, aujourd’hui un beau morceau de lard fumé.

Lettre de mon beau-frère Paul qui renonce à se rendre aux fiançailles de Michèle. Il dit que les voyages le fatiguent trop et qu’il ne se sent pas le courage de faire celui de Paris et encore moins celui de Tunis.

Jeudi 4 Mars (S. Casimir)

Cricri et moi passons l’après-midi à Morlaix. Nous avions une longue liste d’achats à faire mais devant les prix astronomiques marqués sur les objets qui nous tentaient nous n’avons pas pu réaliser nos désirs – ni même nos besoins. Nous avons cependant acheté un petit beurrier de faïence bleu gris vert pour Michèle, payant 359frs un article qui aurait valu une dizaine de francs autrefois. Je vais chercher ici un cadeau à lui faire.

Le soir nous dînons chez les Vély qui ont des visiteurs de leur pays. Grand festin – beaucoup de gaieté.

Vendredi 5 Mars (S. Adrien)

Les 4 bonnes femmes du Léon arrivées hier sont ici, s’amusant comme des petites folles malgré leurs âges respectables. Elles n’ont presque jamais quitté leur petit village de Roscoff et s’étonnent de tout. Nous les avons eu ce soir à un café après le dîner. Cela ne rendait qu’imparfaitement le copieux et excellent repas d’hier mais nous n’avons pas le temps de préparer autres choses puisqu’elles partent demain.

Lettre d’Henri qui avait vu la veille Monsieur de W très en forme. Il se montre impatient du départ et veut reprendre en main la haute direction de l’affaire.

Samedi 6 Mars (Se Colette)

Le beau temps s’installe. Est-ce le printemps ? Aurons-nous encore une offensive de l’hiver ? Franz passe toute la journée à Morlaix avec Welly. Une réparation fort coûteuse au camion est en cause car le but de cette course était en foire l’achat de porcelets. Je ne sais ce qui leur a pris là-bas car au lieu d’un couple ils en ramènent 3. Comment vont-ils nourrir toutes ces bêtes ? Je crains que cette société naissante ne commette bien des imprévoyances.

Enterrement de Me Cazoulat de Corniou. Cricri y va.

Dimanche 7 Mars (Laetare)

Je vais à la grand’messe à Plouezoc’h. C’est un effort pour moi que je constate avec peine. C’est triste de se sentir aussi diminué et de penser que bientôt peut-être je serai une véritable charge pour mon entourage.

J’écris quelques lettres mais j’ai bien peu de temps libre car il me faut depuis trois jours chercher et scier le bois pour faire la cuisine. Mais nous avons dîner de bonne heure et avons eu un bout de soirée agréable, Cric et moi. Pendant que je crochetais, ma fille a lu à haute voix quelques chapitres de : "Sous l’œil en fleur de Madame de Noailles" par René Benjamin.

Lundi 8 Mars (Se Véronique)

Rien à dire de cette journée plutôt morne. Je reçois lettres de Pierre et de Paule qui me donnent encore plus de joie de notre décision d’aller à eux bientôt. Mais désirant les ravitailler un peu il va falloir que nous nous mettions en quête de viande, d’œufs et de beurre. Je pense réussir pour les deux premiers articles mais je crains fort de ne trouver de beurre nulle part. Cric est déjà allée à Kergouner chez Soizic. On n’a rien pu lui promettre.

Je termine la 2ème manche du boléro en grosse guipure de lin blanc.

Mardi 9 Mars (Se Françoise)

On vient encore chercher Cricri pour des piqûres de pénicilline. C’est à Kerbabu, au fond d’une vallée dans un lieu qui s’appelle Kerapont chez une Me Troadec. Ce sont de pauvres gens. Il y a là le père et la mère de Me venus pour le service anniversaire de leur gendre et retenus par la maladie qu’on a cru fatale de leur petit fils de 13 ans. Ce sont des Ouessantais assez curieux. L’homme est fossoyeur et a les facéties de son métier. La femme porte son costume sauvage ; son mari l’appelle : « Madame Mouton ». Cricri a couché là bas, dans une misérable cabane au milieu de tous ces gens. Ce ne fut pas confortable mais très pittoresque. Et l’enfant est sauvé, « revenant de loin » dit le docteur. C’est le principal.

Mercredi 10 Mars (S. Blanchard)

Et maintenant, c’est au tour de Raymond Pouliquen pour une nouvelle offensive de furonculose. Le pauvre garçon qui a été nommé roi et doit s’exhiber dimanche est défiguré par un énorme clou entre le nez et les lèvres. Heureusement il vient coucher ici mais je suis bien désolée de toutes ces nuits hachées pour ma pauvre fille. Avec cette satanée pénicilline, impossible de se reposer. Je me demande comment Cric peut résister.

J’ai commencé hier une chaussette grise et l’ai terminée aujourd’hui. Lettre d’Henri qui n’écrit mot du Brésil. J’en conclus rien de nouveau.

Jeudi 11 Mars (Se Sophrone)

Nettoyages et préparatifs pour la réception de demain. Trois ingénieurs de la Cie de St Gobain doivent venir voir Franz et déjeuner au Mesgouëz. Nous les recevrons simplement mais nous désirons que ce soit bien. Heureusement Pouliquen n’avait que 8 piqûres à se faire faire. Cela fut terminé à 8hrs ½ ce matin.

Je suis très ennuyée de voir que Franz n’apprécie pas les Vély comme métayers. Il les trouve très gentils mais ne sachant pas prendre leur ouvrage et assez désordonnés. Il a passé la journée à nettoyer les étables et la cour de ferme ne voulant pas les montrer aux Messieurs de St Gobain dans l’état où elles étaient.

Terminé ma paire de chaussettes.

Vendredi 12 Mars (S. Maximilien)

Jeannette Lévollan–Bellec et sa belle-sœur sont venues hier soir apporter à Cric 2 bouteilles de liqueur (Cognac et Sherry Brandy) C’est un très beau cadeau. Nos préparatifs culinaires et autres ont été réussis mais Mr Langlet qui devait venir avec 2 ingénieurs agronomes est venu seul et je ne crois pas que cette visite ait beaucoup d’importance pour l’avenir de Franz.

Nous partons demain matin de bonne heure pour Quimper. Il est tard, nous venons de finir la vaisselle et il y a encore nos petits bagages à faire. Ils se composent surtout de denrées de ravitaillement.

Samedi 13 Mars (S. Nicéphore)

Départ avec Cric par le car Mérer à 9 heures. Halte à Morlaix où nous pique niquons avant de prendre à midi la voiture pour Quimper. Arrivée dans cette ville à 2hrs 40 de l’après-midi. Pierre et Marie-France nous attendent au débarquement et nous nous acheminons tous les 4 ensemble vers le quai de l’Odet. Nous y trouvons Paule avec petite Odile. Tous les garçons sont en classe à cette heure. Nous prenons une tasse d’excellent café (café Nestlécofee) puis nous nous installons un peu et ressortons avec Pierre.

Quelques courses. Nous nous confessons à la cathédrale dont nous montrons les environs à Cric. Retour au logis où les gars sont revenus et nous font fête. Dîner. On pense à Michèle dont les fiançailles se célèbrent à cette même heure.

Dimanche 14 Mars (Passion)

Messe de 8hrs à st Yves. Michel y fait sa Première Communion et tous (moins Philippe qui est aussi à la messe) nous le suivons à la Sainte table. Nous avons un très bon mais simple déjeuner en famille. Aucune réception. Pierre, Paule, Cric et les enfants font une promenade le long de la rivière pendant que je me repose en tricotant des chaussettes rouges à Cric. Puis Pierre et ses garçons vont aux Vêpres. Dîner. Le soir, Pierre, Paule, Cric et moi allons au cinéma. Vu : "Salonique, nid d’espions".

En somme belle journée favorisée par une atmosphère merveilleuse.

Lundi 15 Mars (S. Zacharie)

Déménagement. Je laisse la chambre que j’occupais à un jeune ménage, ami des Pierre qui s’y réfugie à l’occasion du mariage Marie de Massol. Je vais partager le salon avec Cricri, laquelle y a déjà couché les deux dernières nuits. Je joue avec les enfants qui sont à la maison, c'est-à-dire mes deux petites filles. Je sors un peu et je tricote beaucoup. En fin d’après-midi, il m’arrive une lettre d’Henri me racontant les splendeurs et les émotions des fiançailles de Michèle.

Après le dîner, les de La Mornaie viennent passer un bout de soirée avec nous. C’est un gentil et tout jeune ménage.

Nous avons goûté tantôt, Cric et moi, chez marie Louise de Kermadec.

Mardi 16 Mars (Se  Euzébie)

Quelques courses le matin. Nous faisons nos valises. Adieux aux Pierre. Mon forestier nous conduit en auto au car de midi. Bon retour. Alain nous accueille avec transport. Je suis un peu lasse et triste d’avoir quitté mes chéris de là-bas. Et puis je sais qu’ici le fardeau de soucis et de travail sera lourd ; je manque de courage pour le reprendre.

Espérons que demain Dieu m’enverra les grâces d’état qui me seront nécessaires.

Mercredi 17 Mars (S. Patrice)

La vie reprend. Je vais me réhabituer aux tripotages que j’ai abandonnés pendant quelques heures. Je regrette surtout de ne plus pouvoir tricoter que d’une manière très hachée, peu favorable à la rapidité, à la régularité et à la propreté du travail. En deux jours, à Quimper, j’ai fait une paire de chaussettes à Cric.

Lettre d’Henri ; il me parle un peu cette fois de l’affaire brésilienne toujours en suspens mais qu’il croit assuré et plus très lointaine maintenant. Sa confiance m’a un peu gagnée et je me sens moins effondrée ce soir. Quelques soient mes regrets personnels et mes craintes, ce radical changement de vie est nécessaire et même urgent.

Jeudi 18 Mars (S. Alexandre)

Anniversaire de notre cher Albert. Je pense à lui si bon, si dévoué pour tous ; il eut beaucoup d’épreuves qu’il a supporté avec un courage merveilleux et, à 71 ans, il a conservé une jeunesse de corps et d’âme que beaucoup peuvent envier. Dieu nous le conserve longtemps !

Lettre de Monique qui annonce son arrivée avec Arnaud mardi prochain. Pendant une quinzaine, le Mesgouëz sera en branle. Liesse et désordre. Que je serais heureuse si mes capacités de réception, forces, service et surtout argent étaient à la hauteur du nombre de nos chers visiteurs.

Vendredi 19 Mars (S. Joseph)

Passé mon après-midi à gratter des salsifis. Je suis bien obligée de remplir le rôle de sœur tourière dans notre communauté car mes nombreuses invalidités ne me rendent plus capables de m’occuper de mes affaires personnelles ni de celles que j’aimerais accomplir pour d’autres. J’ai apporté de Quimper de la laine pour tricoter de petits bas destinés à Odile et je n’ai fait encore que quelques rangs. Il est vrai que la 2ème paire de chaussettes rouges pour Cricri est presque terminée.

Samedi 20 Mars (S. Joachim)

Pas grand-chose à noter, journée calme. Je tricote pour Odile une partie de l’après-midi en gardant Alain. Les petites Colléter sont absente et notre bonhomme n’aime pas être seul. Il bavarde tout le temps et m’amuse. Annie va à Morlaix.

J’espérais une lettre d’Henri et suis déçue.

Dimanche 21 Mars (Rameaux)

Messe matinale à Plouezoc’h avec Franz et Françoise. Je communie. Annie et Cric vont à la grand’messe et font bénir des rameaux.

Lundi 22 Mars (S. Paul, év.)

Quelques nettoyages en vue de l’arrivée de Monique que nous attendons demain avec Arnaud. Ecrit à Henri et à Pierre. Travaillé aux petits bas d’Odile. Visite de Me Tocquer qui nous invite à goûter le dimanche de Quasimodo.

Mardi 23 Mars (S. Fidèle)

Quête des œufs. Elle tombe mal, à un moment où je suis obligée moi-même d’en chercher partout dans les fermes. Lettre des Olivier Prat qui annoncent leur visite la semaine de Pâques. Ils comptent rester 4 ou 5 jours avec nous et se chercher dabs le pays une organisation pour les grandes vacances.

En attendant, Monique et Arnaud sont arrivés ce matin. Quel dommage que les soucis d’argent et les difficultés du ravitaillement jointe au manque absolu de service m’empêchent de jouir de ces charmantes visites sans arrière pensée.

Lettre d’Henri apportée par Monique. Mauvaises nouvelles de Germaine. Cafard.

Mercredi 24 Mars (S. Gabriel)

Hantée par la pensée des pauvres chers de la rue Las Cases, je ne puis occuper mon esprit à rien d’autre, pas même aux préparatifs de grand voyage que mon mari a demandé à Monique de nous inciter à commencer de suite. Je veux aussi me libérer des bas d’Odile et je passe la majeure partie de mes nuits à tricoter.

Monique, très complaisante, nous aide dans certaines corvées ménagères, ce qui nous donne quelques instants supplémentaires de liberté. Je réponds aux Olivier. Temps d’été.

Jeudi 25 Mars (S. Humbert)

Nous allons à morlaix. Il faut préparer les Pâques des enfants et je désire les leur faire très joyeuses surtout ayant la perspective d’un départ qui fera peut-être pour moi la dernière de ces fêtes. Quand je ne serai plus, beaucoup d’entre mes chéris sont assez grands pour se souvenir. J’achète donc des bonbons pour joindre aux œufs dans les nids. Grosse dépense car nous allons avoir 16 nids à préparer.

Nous nous occupons aussi de questions vestimentaires, Cric et moi. Nous prenons des renseignements chez Carha et nous allons chez une couturière : Me Thépot, 12 rue Longue.

Vendredi 26 Mars (Vendredi-Saint)

Arnaud veut jeûner et se contente d’un morceau de pain au petit déjeuner. Françoise l’imite. Annie proteste disant que ce zèle n’est pas de leur âge.

Me Trévian ayant faut une lessive hier, l’étendage du linge fait mon premier travail. Journée de plein été ; en trois heures, tout est sec. Et je suis bien contente car je me trouvais entièrement démuni en linge de table.

Complication pour la partie de chasse que le lieutenant de louveterie avait organisée avec Franz. Je crains que mes fils mécontentent beaucoup de gens avec ces histoires-là.

Lettre d’Henri qui exprime ses regrets de ne pas être au milieu de nous le jour de Pâques mais qui assure qu’il s’associera de tout cœur à nos prières et à nos réjouissances familiales.

Samedi 27 Mars (S. Rupert)

J’ai terminé tous les petits bas d’Odile (4 paires) en travaillant une grande partie de la nuit. Rangements – Nettoyages. A midi nous mangeons des ormeaux ; c’est une première pour Monique et Arnaud qui se régalent. Le facteur m’apporte une bonne nouvelle : les Aciéries de la Marine vont, comme le fait Schneider, payer une retraite à mon mari. Nos vieux jours se trouvent maintenant assurés d’avoir au moins le nécessaire. Merci, merci, mon Dieu. Votre bonté est grande envers nous et je veux y répondre de toute mon âme et avec ce qui me reste de force physique.

A 6hrs, débarquement des Quimpérois. Grand branle bas. Je suis heureuse, heureuse mais je ne m’appartiens plus. Mes trois grands petits fils sont des amours.

Dimanche 28 Mars (Pâques)

Messe de 8 heures. Communion entourée par beaucoup des chers miens. Déjeuner aussi bon que possible arrosé d’un Chassagne-Montrachet, de cidre mousseux, de café, d’alcools variés. Abondance de friandises. Les enfants ont été surgâtés par tous et nous avons nous-même absorbé des sucreries comme jamais depuis 9 ans. Souvenirs pour les absents chers.

Un peu de calme en fin d’après-midi parce que toute ma tribu, grands et petits, part au Roc’hou mais ce n’est pas repos car je suis seule à confectionner le repas du soir. Je m’en tire et tout est prêt quand ils arrivent affamés. Bonne soirée mais qui se prolonge trop tard à cause de la préparation d’un pique nique pour le lendemain.

Lundi 29 Mars (S. Eustase)

Lever très matinal. Départ des chasseurs dans le camion de Santic Abraham. Dans notre région il y a aussi une battue. Chez les Velly, nombreuses visites. Annie, Paule et moi jouissons de quelques moments tranquilles parce que nos quatre grands sont partis faire du football avec les cousins du Roc’hou.

Hélas ! la soirée est gâtée par l’attente anxieuse de nos chasseurs qui avaient promis leur retour vers quatre heures de l’après-midi. Et ce n’est qu’à 4hrs du matin qu’ils se sont rentrés ayant beaucoup trinqué et ayant passé la nuit dans un bal à Garlan. Cric m’a raconté les orgies, les bouteilles de champagne à 500frs, tout l’argent dépensé par Masson et Santic qui jetaient les billets de 1000 sur les comptoirs de bistrot.

Mardi 30 Mars (S. Jean Cl.)

Nous nous sommes couchés à cinq heures seulement ; L’inquiétude m’a rendu malade, j’ai eu des vomissements à plusieurs reprises. Finalement les femmes ont dû pardonner à leurs maris la fugue d’hier et de cette nuit car l’atmosphère est moi ns orageuse que je le pensais.

Départ des Pierre avec Henri, les 3 petits et Thaïs. Au moment où la voiture déjà chargée des bagages et des enfants n’attendait plus que Pierre et Paule nous avons vu arriver les Olivier. Installation de ceux-ci. Conversations. C’était précisément Santic rencontré à Morlaix qui avait amené nos visiteurs jusqu’à Plouezoc’h.

Paule m’ayant laissé de la laine pour des bas à Marie-France je les commence.

Mercredi 31 Mars (S. Benjamin)

Le temps s’est bien abîmé. Les enfants se sont amusés à faire l’enterrement d’une mère renard avec ses trois petits quia avaient été tués avant-hier par la bande Kervellec et que Jérôme Morvan leur avait apporté. Cela les occupe plusieurs heures. Creusement de la tombe. Convoi. Discours. Jean raffole des sermons et discours. Il les fait d’ailleurs très bien pour un petit garçon de son âge.

J’attends en vain des nouvelles d’Henri et m’inquiètent car les Olivier chez lesquels il a dîné jeudi dernier l’avaient trouvé assez patraque. Par contre déjà une lettre de Paule, me rassurant sur le retour à Quimper et me prévenant d’oublis vestimentaires au Mesgouëz. Je pense au pauvre Henri dont le camp doit être dur par cette tempête.

Visite de Santic.