Avril 1942

Mercredi 1er Avril (S. Hugues)

On tue un coq pour Albert le matin. J’aide à le plumer et fais le colis. Henri va le porter à Plougasnou. Louis part à Kerprigeant chercher de la paille. J’écris un mot à Kiki, un autre pour les Assurances sociales de Louis Breton et une plus longue lettre à Mr Waguet pour le remercier du livre sur Lyautey, cadeau destiné à Franz. Je mets aussi la bière en bouteille le matin. N’ayant plus ni sucre de betteraves, ni sucre de raisins, je fais un essai avec une sorte de confiture de miel dénichée à St Antoine. C’est horriblement cher : 35frs la livre. Mais je serai quand même contente de réussir car nous n’aurions que de l’eau à boire si cette suprême ressource nous manque. Mr Salaün est venu en journée, il a un peu bêché dans le jardin et ramassé des herbes dans les champs avec Cric et Yvonne. Je garde les vaches l’après-midi.

Jeudi 2 Avril (S. François de P.)

C’est dégoûtant de faire tenir une si grande place dans notre vie aux questions alimentaires, "à la boustifaille" comme dit Pierre mais c’est réellement un énorme souci à l’heure actuelle. Nous nous en tirons tant bien que mal avec les moyens du bord. Notre jardin nous fournit bien des choses. J’ai noté les choux-fleurs avant-hier. Hier soir, nous avons eu une tarte aux épinards d’Annie et faite par elle. C’est nourrissant et très bon.

Préparé colis pour Franz. L’un contient 30 œufs. L’autre : 1 gros morceau de lard fumé, 2 paquets de tabac, 2 paquets de cigarettes, 2 pains d’épices, 2 paquets de comprimés pour soupe, ½ livre de sucre, ¼ de chocolat et un beau morceau de saucisson d’Arles. Annie tente d’aller à Morlaix – pas de car - manque d’essence. Elle vient avec moi et Françoise à Plougasnou. Envoyé colis, pris cartes d’alimentation, été payer le hongreur. Eté chez le notaire, autres courses.

Ici arrive une carte de Paule, annonçant qu’elle aura bientôt un 5e enfant.

Vendredi 3 Avril (Vendredi Saint)

La grande nouvelle apprise hier soir est cette carte heureuse mais elle me donne quand même un terrible souci pour la santé de Paule. Ces naissances si rapprochées l’ont épuisée. Elle nous a fait peur l’été dernier. Enfin que la Volonté de Dieu soit faite, ayons bon espoir qu’elle résistera vaillamment à cette nouvelle épreuve. J’ai pensé à elle toute la nuit, ne pouvant dormir. J’ai envoyé ce matin mes félicitations, espérant leur avoir donné un ton joyeux.

Gardé les vaches jusqu’au déjeuner en tricotant, Cricri va à Térénez avec Françoise pour porter à Melle Le Gay les renseignements recueillis sur son fiancé et des camélias à Me de Syprmsky. L’après-midi je raccommode un drap et tricote une paire de chaussons pour Philippe ou Marie-France, désirant que le premier colis pour Sisteron contienne aussi quelque chose pour celui-là.

Nos poules battent leur record aujourd’hui. On ramasse 31 œufs. Temps maussade

Samedi 4 Avril (S. Isidore)

Henri va le matin à Plougasnou pour la boucherie. Je vais à Kermuster pour chercher du pain et n’en obtiens que 10 livres mais encore avec mes vieux bons. Nous allons donc nous trouver en avance de presque une semaine. Malgré cela je vois que nous n’arriverons pas à faire avec nos rations. Louis Breton et Wicktorya ont toujours terminé les leurs deux ou trois jours trop tôt.

Annie et Jeannick vont se confesser à Plouezoc’h dans l’après-midi. Gardé les vaches, en faisant une autre paire de chaussons pour le bébé attendu. Un peu moins sombre qu’hier, l’atmosphère est encore assez aigre ; le vent est violent et froid, il tombe quelques averses.

Dimanche 5 Avril (Pâques)

Annie, Wicktorya et Jeannick vont faire leurs Pâques à la messe matinale, Cric les accompagne. Henri et moi restons pour garder Françoise que je lève et habille. Prépare le petit déjeuner. Puis nous allons tous les deux à la grand’messe où nous entendons un beau sermon. Nous ne rentrons qu’à 2hrs. La pauvre Cric qui est de cuisine se lamentait devant un rôti de bœuf trop cuit. Henri me donne un livre : "Candide Paturot à la recherche d’un Idéal" par Clément Vautel. Nous donnons un très modeste billet à chacune de nos trois filles et la journée se passe sans autre réjouissance que la recherche d’œufs durs dans le jardin par Françoise.

Gardé les vaches. Cuisine le soir : choux-fleurs du jardin. Nous trinquons à la santé des absents avec une goutte d’eau de vie rhumée.

Lundi 6 Avril (S. Célestin)

Lundi de Pâques ! Journée aussi morne que celle de la veille car les fêtes sont devenues pour nous signes de corvées. Les domestiques s’absentes ou se reposent, il faut faire leur ouvrage.

Le matin, Cric est occupé par les soins aux chevaux, la fabrication du beurre et une visite à Kergrist pour y porter des nouvelles d’un prisonnier. Henri et Annie travaillent au jardin, je garde les vaches. L’après-midi, je plante quelques choux-fleurs et tire des carottes restées dans une planche que je veux libérer. Je tire aussi et prépare des endives que nous mangeons le soir. Françoise ne me quitte guère ; elle a bonne volonté pour aider mais elle gêne, complique tout, ne fait que des bêtises. Cette petite est très intelligente, pourvue de dons et de défauts qu’il faudrait développer, diriger, combattre. Malheureusement Annie la laisse trop libre et n’admet guère qu’on la gronde.

Mardi 7 Avril (S. Clotaire)

La tempête continue. Pour me consoler Henri prétend que c’est normal. Ce sont les bourrasques d’équinoxe. Rien ne me réussit aujourd’hui. Toutes les démarches que je fais dans la matinée restent vaines, je ne frappe qu’à des portes fermées. Tout est à recommencer et je regrette d’avoir envoyé Cric garder les vaches à ma place.

Monsieur Lancien vient chercher la génisse de Domino. Henri va à Kerprigeant remercier pour la paille et prendre des nouvelles de notre commande. Il nous dit en rentrant de ne pas avoir beaucoup d’espoir. Je suis désolée et ne sais plus à qui m’adresser. Louis commence à couper un peu de seigle vert pour les chevaux. Le soir, avec Cric et Jeannick, je vais chez les Charles pour leur retenir des journées. Planté la fin de mes choux-fleurs. J’en ai 48. Isis reprend.

Mercredi 8 Avril (S. Albert)

Quimper nous donne son veau vers 9hrs ½ du matin. C’est une génisse forte, bien constituée, bien tâchée, ni trop noire, ni trop blanche. De plus elle a été une bonne surprise et toutes ces raisons me donnent envie de la conserver pour l’élever. Malheureusement la question nourriture entravera peut-être ce désir, n’ayant ni foin, ni paille que nous pourrions lui donner à manger dans un mois. La mettre au vert dès son sevrage est impossible. Nous avons devant nous quatre semaines pour en décider.

Corvées de pain. Elles sont plus compliquées maintenant. Je vais avec Henri à Kermuster, il va seul à Corniou. Je cours après des fourrages et de la corde. En vain. Ces articles me semblent introuvables. Gardé les vaches l’après-midi. Commencé au tricot une jupe pour Cric avec la laine défaite de son tailleur brun en loques.

Jeudi 9 Avril (Ste Marie l’Egyptienne)

Temps de chien. Il n’est même pas possible de sortir les vaches le matin. Je prépare des haricots de semence pour les Pierre et fais leur colis. Il contient : 2 douz. d’œufs, 1 cake de 1kg fait par Cric, un grand saucisson, 4ls de haricots, 3 paquets de graines, 4 paires de petits chaussons pour l’attendu et 1 culotte avec tricot qui pourra aller je crois à mon tit Yves.

Après-midi, la pluie cesse et quoique le vent fasse encore rage nous sortons le troupeau, Cric et moi. Il nous fait courir sur les routes et dans des garennes inondées, nous avons tant de misère que nous le conduisons en pâture où je le garde alors tranquillement mais fraîchement jusqu’à 7hrs du soir. Cricri va porter avec Breton une charretée de bois chez les Féat. J’achève le colis des Pierre, j’en fais un de 18 oeufs pour Me Deux. Jeannick nous fait un"maton", tarte au lait ribot.

Vendredi 10 Avril (S. Fulbert)

Oublié de noter que le mardi 7 Louis a conduit Isis à l’étalon et qu’elle a repris ; c’est mauvais signe. Journée meilleure dont nous profitons. Henri va porter à Morlaix les 2 colis faits hier. Celui des Pierre contient 24 œufs, 1 grand cake fait par Cric, 4ls de haricots pour semence, 2 paquets de graines de carottes, 1 paquet scaroles, 4 p. de chaussons, 1 culotte tricot. Je l’accompagne à Kermuster.

Me Charles et Yvonne viennent. Annie va à Plougasnou, je garde Françoise toute la matinée en faisant ce que je peux. Nous préparons 4 sacs de semence de pommes de terre que Cric, Me Charles, Yvonne mettent à Kerdini l’après-midi. Je garde les vaches. Visite de Jeanne Marie L’Hénoret pour me demander une 2e charretée de bois pour sa mère. Nous répondrons après avoir fait notre compte. On plante plus de la moitié du … derrière Lucie. Les 21 premières rangées sont "Abondance de Metz" ; ensuite "pommes de terre Réguer" ; la fin est en "Belges".

Samedi 11 Avril (S. Léon, p.)

On achève la plantation de pommes de terre à Kerdini et on met dans la garenne la fin de notre semence. Les premières rangées sont des "Belges", ensuite l’"Abondance". Il me faut courir pour en trouver d’autres.

Eté chercher du pain à Kermuster. Maintenant nous sommes sévèrement réduits et n’avons plus que notre poids strict. Gardé les vaches l’après-midi. Comme journaliers j’ai eu Toudic, Me Charles et Yvonne. Avec les difficultés actuelles, je préfère faire plus lentement, avec moins de monde. En tout cas cela a très bien marché. Il est vrai que la pauvre Cric trinque dur.

Annie et Françoise vont à Morlaix se faire photographier. Je garde les vaches. Le soir Geoffroy du Pratfuen vient chercher Cricri pour une jument malade.

Dimanche 12 Avril (Quasimodo)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Rencontré Yvonne de K. Pris d’elle plusieurs renseignements. Journée dominicale c'est-à-dire de service pour nous. Cricri avait été malade pendant la nuit et j’aurais voulu lui éviter quelques corvées. Mais hélas ! je suis inexperte dans les soins aux bêtes. De plus Isis a été indisposée au point de vue intestinale et a nécessité plus de surveillance. Je dois me contenter de la garde des vaches matin et après-midi.

Visite d’Yves Réguer qui me paye ses genêts (350frs). Il n’a pas de pommes de terre à me vendre mais m’indique le Guerveur et le Nerf Her comme ayant terminé leurs plantations et susceptibles d’avoir des restes. 1ères asperges du jardin.

Lundi 13 Avril (Ste Ida)

Couru toute la matinée à la recherche de pommes de terre et d’œufs. Je ne rapporte que des promesses assez vagues encore. Je paie les 16 charretées de pierres et de sable que nous devions au Moulin de Corniou. Rencontré Cloarec qui me vend des choux-fleurs. Eté chez Pétronille et chez Eugénie pour renseignements et achats.

Dans l’après-midi Jeannick va chez sa mère, Cric fait son ouvrage et je garde les vaches. Séance de 4 heures dans la première pâture. Je puis tricoter assez tranquillement et avancer le premier lé de la jupe de ma fille. Ecrit une carte aux Pierre. Reçu 2 étiquettes de Franz. Nos vaches commencent à avoir plus de lait.

Domino est en coquetterie avec le taureau. Jusqu’à quel point ?

Mardi 14 Avril (S. Tiburce)

Comme le temps passe vite ! En quelques jours la nature a changé d’aspect, la végétation part avec une rapidité folle ? Déjà la floraison des pêchers se fane, celle des poiriers est dans tout son éclat et les bourgeons des pommiers s’ouvrent.

Matinée employée à fabrication de bière, lavage de bouteilles, porté 1l de beurre à Kermuster pour la réquisition (16frs25), rapporté le pain. Jeannick sort encore, partant dès le matin. Elle fait 43kms dans sa journée et rentre à 23 heures pieds nus n’ayant plus de souliers et ne voulant pas marcher sur ses bas. Pendant ce temps, Cric fait la cuisine. Je garde les vaches.

Il arrive 2 lettres de Franz, l’une pour nous, l’autre pour Annie. Cricri met une poule noire à couver dans le garage (œufs de la maison).

Mercredi 15 Avril (Ste Anastasie)

Wicktorya garde les vaches le matin, ce qui permet à Cricri d’aller à la recherche des œufs dans les fermes environnantes pendant que je mets la bière en bouteilles (69). Nous avons maintenant entre Annie et nous de quoi faire nos 5 colis urgents, c'est-à-dire 10 douz. Jardiné un peu le matin, mis en terre des graines de lupin. A la dernière rangée (côté fond) il y a 4 paquets de 3 grains d'autre espèce, donnés par Breton.

Après déjeuner, je vais à Corniou chercher le pain d’Annie. En rentrant je trouve l’abbé Délasser venu pour bénir la maison. N’ayant trouvé personne il s’en allait mais il revient ; je prépare tout ainsi que le goûter. Sa visite se prolonge un peu. Je vais chercher Cric et les vaches au champ, puis des œufs pour couver à Kerlizot. Toudic et Breton sèment de l’orge.

Jeudi 16 Avril (S. Fructueux)

Cricri fait le beurre. L’amélioration  continue. Je vais garder les vaches le matin mais je suis rappelée au bout d’une heure parce les Cozennet de Samson viennent chercher leur porc (164ls = 2460frs). Ils le tuent sur place.

Aussitôt après déjeuner nous partons au bourg, Annie, Françoise et moi. Mis un colis pour Franz ; il contient : ¾ l beurre de la maison et un cadeau de la Municipalité composé de ½ l chocolat, 1l de sucre, 1 paq de biscuits réconfort, 2 autres paq de biscuits, 2 paq de cigarettes, 1 paq tabac, 2 barres de kubs, 4 potages, 1 pain d’épices.

Nous faisons différentes courses. Au Syndicat discuté pour réquisition et semences de pommes de terre. Visité la ferme de Kervesconton. Elle nous plairait beaucoup mais il est sûr qu’elle montera trop haut. Visite de Marcel Guégen pour emprunter une jument. Les Allemands en manœuvre viennent réquisitionner une charrette pour conduire un malade à Plouezoc’h.

Vendredi 17 Avril (S. Anicet)

Journée surchargée. Henri part à 7hrs du matin pour Morlaix porter les colis d’œufs pour Alberte et Suzanne. Pendant ce temps, Cric et moi, courrons à la recherche de pommes de terre, chacune de notre côté. Notre chasse donne des résultats, au moins 2 sacs chacune. Nous approchons du but.

Mr Charles vient travailler au jardin, semant carottes, choux, salade, radis dans le terrain bêché et préparé par lui. Visite de Jeanne Balcon avec son petit René. Elle déjeune, dîne et couche à la maison. Cela nous fait plaisir mais occasionne naturellement un supplément d’ouvrage.

Dans la nuit précédente nous avions eu plusieurs alertes et je n’avais presque pas dormi. Aussi suis-je heureuse presque d’aller garder les vaches dans l’après-midi, c’est un repos.

Le ravitaillement devient impossible. Nous sommes obligés plusieurs fois par jour de répondre « non » à de pauvres quémandeurs. A 9hrs ½ du soir, les Tromeur de Térénez, manquant de tout même de pain, viennent chercher 6 œufs pour se faire des crêpes à dîner. Cric met une poule à couver dans la forge (œufs de Kerlizot)

Samedi 18 Avril (S. Parfait)

Jeanne Balcon prend le car matinal. Je me lève donc à 6hrs¼. Cric et moi la conduisons à Kermuster. Henri part au bourg pour essayer d’avoir un peu de viande. Il en rapporte largement. Visite d’Yvonne Féat qui vient faire panser par Cricri une main malade.

Jardinage. Je sème des bettes à la suite des plantations de Mr Charles. Annie va passer la journée à Morlaix, nous laissant Françoise à garder. Henri et moi l’emmenons garder les vaches, elle est à peu près sage et joue avec son grand-père pendant que je tricote un peu. Cricri va aux champs ramasser les mauvaises herbes sur la terre d’orge qui reste à semer.

Il arrive une étiquette de Franz. Visite de Lucien Troadec à la recherche d’une cinquantaine de branches pour son propriétaire. Après dîner nous allons, Cric et moi, chez les Toudic pour avoir des œufs. Course nulle. Annie a porté un colis pour Franz. J’ai mis dedans en plus de ses envois 1 boite d’ergonine, 2 paquets de tabacs, 1cake fait par Cricri.

Dimanche 19 Avril (S. Socrate)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Ensuite Henri et moi allons à Ker Yann qu’on nous avait signalé comme pouvant nous fournir de la semence de pommes de terre. Cette ferme, un ancien manoir, appartient aux Kermadec. Elle nous plaît beaucoup mais hélas ! nous n’y trouvons pas l’objet de nos désirs.

Jeannick encore de sortie, nous avons tout l’ouvrage de maison à nous offrir comme distraction dominicale. Visite de Louis Guégen de Cornaland pour avoir un cochon. Obligée à un refus, j’en suis contrariée. Visite de L’Hénoret de Kervadéo pour un essieu de charrette. Annie va à la grand’messe, nous laissant Françoise.

Après-midi, garde des vaches. Tricot – lecture. Nous avons un gros plat d’asperges du jardin. Le soir Jeannick ne rentre pas coucher.

Lundi 20 Avril (S. Théodore)

Comme toujours de l’aube à la nuit il n’y a aucun répit dans nos existences de cultivateurs. Toudic vient ; il sème du trèfle dans la pièce d’orge ensemencée mercredi dernier puis il ramasse les herbes de celle du Méjou de l’école où l’orge n’est pas encore mise.

Tout le matin je cours à la recherche de pommes de terre, faisant les 3 fermes de Kervéléguen Kerabellec – Tressenvit – Coatquérès – Roche-Ludu – Kermorgat – les Réguer, les Cloarec et les Kervellec. A peu près la négative partout et quelques promesses très vagues.

Dans l’après-midi, Henri fait Plouezoc’h et s’assure du sac de Prigent Keramprince mais n’en trouve nulle part ailleurs. Cric fait des envois de 1l de beurre à Suzanne Prat et à Me Cantelou. Je garde les vaches dans l’après-midi et constate que Domino est du dernier bien avec le taureau.

Carte de Paule.

Mardi 21 Avril (S. Anselme)

Jardinage. Je mets des graines de lupin. Les Potin du Diben viennent chercher leur porc (146ls à 15frs = 2190frs). Cricri va au bourg pour ses familles de prisonniers. Louis Breton travaille avec Marcel Guégen au compte Jégaden. Il a Mignonne et revient après le goûter. Donc 1 homme et 1 cheval ¾ de journée. Il faut un peu tenir nos comptes avec les voisins.

Gardé les vaches l’après-midi, puis courses chez Pétronille. Bavardé assez longuement avec cette dernière qui me donne, beaucoup de renseignements sur les gens et les choses d’ici.

Lettre de Suz Prat qui a reçu ses œufs en parfait état et en a été ravie. Carte de notre petit Jean à sa marraine. C’est un amour !

Mercredi 22 Avril (Ste Reine)

Jardinage matinal. Je sème 2 planches de lupins à fleurs jaunes pour faire l’imitation de café dont beaucoup de paysans ici se servent mêlé à de l’orge grillée. Ne sachant pas au juste ce que cela donnera, j’ai envie de m’en tenir à cet essai qui suffira pour me donner de la semence pour l’an prochain s’il est apprécié.

Nous allons chercher le pain de la semaine à Kermuster. Mon Dieu que c’est peu pour mes affamés ! Cricri va au bourg pour ses familles de prisonniers ; l’après-midi, elle va prendre à Corniou le pain d’Annie. Je garde les vaches qui me font bien des misères. Il arrive 2 cartes de Franz. Les Charles viennent nous prévenir qu’ils ne pourront pas nous donner cette semaine les journées promises. Cela dérange tous mes plants. Il faut essayer de trouver d’autres gens. Après dîner Cric et moi allons chez les Féat.

Jeudi 23 Avril (S. Georges)

Matinée encore employée vainement à la chasse aux pommes de terre. Cette fois je fais les fermes du côté de Kersaint. A Porsmeur, dans une quinzaine de jours, les gens auront mis leurs tubercules en terre ; peut-être aurai-je un sac. Mais il n’y faut pas compter.

Dans l’après-midi je vais au bourg. Envoyé un colis à Franz, pas bien fourni. Le Secours national devient pauvre lui aussi : ½ l de sucre, 3 paquets de biscuits, ½ l de chocolat, 1 paquet de tabac, 2 comprimés pour soupes Julienne. J’y joins ½ l de beurre apportée de la maison. Etant donnée notre nouvelle imposition de plus de 3 livres par semaine, nous sommes bien réduits. Je vais au Syndicat où nos affaires sont actuellement très embrouillées. Je ne trouve pas les Le Mel, leurs filles me disent qu’il y a 3700 tonnes de pommes de terre réquisitionnées pour l’armée d’occupation.

Vendredi 24 Avril (S. Gaston)

Le si beau temps dont nous jouissions depuis quelques jours a changé cette nuit. Le vent s’est élevé ; il fait sombre et la pluie va suivre sans doute. On la désire pour certaines choses mais j’avoue que je ne la souhaite qu’après la plantation de nos pommes de terre et l’ensemencement de notre dernière pièce d’orge et trèfle.

Avec Yvonne et Marie, Cricri a mis tout ce que nous avions pu recueillir de tubercules si précieux, c'est-à-dire 5 sacs (1 de Cudennec Ker Hervé, 1 de Prigent Keramprince, 1 de Lévallan, 2 de Michel Léon. A noter que ce dernier, nous sachant dans l’embarras, est venu les proposer de lui-même ; c’est bien gentil. Il nous manque environ 3 raies pour que la garenne défrichée soit remplie. On mettra autre chose.

Je garde les vaches l’après-midi en tricotant un peu la jupe de Cricri. En rentrant, sarclage des pommes de terre nouvelles jusqu’au dîner.

Reçu cartes de Paul et de Paule. Répondu à Me Le Marois.

Samedi 25 Avril (S. Marc, év.)

Jeannick est de sortie toute la journée. Elle va toucher les 145.000frs que paie l’Assurance pour la mort de son père. Nous sommes donc encore de corvée. Henri va au bourg pour la boucherie et quelques autres courses. Nous cherchons des oeufs dans les fermes, Annie et moi. Chasse pas très fructueuse.

Après-midi passée dans les pâtures avec mes vaches inquiétantes mais, somme toute, assez sages. Je termine le 2e lé de la jupe de C. Louis sème l’orge dans la dernière pièce mais réserve le trèfle pour la première venue de Toudic. Lettre de Suz Prat qui m’ennuie sur 3 points. Je voudrais la satisfaire dans ses demandes et sens que cela ne me sera pas possible. Nous commençons nous même à manquer de tout. Mon grand souci est la question de pommes de terre. Ayant presque tout mis dans le sol, que mangerons-nous. ?

Dimanche 26 Avril (S. Clet, p.)

Messe à Kermuster. 8hrs ½. Nous allons ensuite à Kernaland chez Guégen pour le prévenir qu’il y a maintenant des ampoules de pilocarpine à la maison et pour lui proposer la génisse de Bihen qu’il est temps de sevrer. Nous ne trouvons que sa femme très aimable mais qui ne peut nous rendre réponse.

Matinée assez calme ; je jardine un peu. A 1h nous allions nous mettre à table, Marcel Guégen arrive demander Cricri en hâte car Marinette Moal est tombée dans le lavoir et vient d’être repêchée comme morte. Nous courons au verne. On réanime assez difficilement la petite.

Après-midi, gardé les vaches. Commencé 3e lé de la jupe. Visite de celui qui habite le Pante auquel je dois 3000 plants de betteraves depuis la dernière saison et qui vient enfin demander son paiement sous la forme choisie : un charroi de goémons. Visite de L’Hénoret Kervadéo pour des pièces de charrettes. Visite Yvonne de Kermadec. Le soir, cuisine.

Lundi 27 Avril (S. Frédéric)

Barattage le matin pendant que Cricri va prendre des nouvelles de Marinette tout à fait remise. Ensuite je repars à la recherche de porcelets, d’œufs, de pommes de terre et reviens bredouille, ne rapportant que des choux-fleurs pour 2 repas.

Après-midi passé à la vente Theurnier (l’ancien maire). Les choses y atteignent des prix fous. Je ne puis avoir une poêle et un billic convoités. Ils montent, l’une à 135frs, l’autre à 205. C’est folie ! Je regrette une vieille table et une veilleuse ancienne. J’achète seulement 2 bancs de bois tout à fait ordinaires pour les repas de battage parce que personne n’en veut à 20frs et que je les ai pour 2, ce qui est donné.

Louis mène Isis à Kéricut ; elle refuse. Nos poules vont picorer l’orge de Pétronille ; on les enferme dans le chenil en attachant les chiens ailleurs. Carte de Franz, lettre de Kiki.

Mardi 28 Avril (S. Aimé)

Les chiens se sont détachés pendant la nuit ; ils courent la prétentaine et je suis bien tourmentée. D’abord il peut leur arriver malheur à la manière dont Jeannick les a mis ensemble à la même chaîne. Et puis, ils peuvent faire bien des dégâts et nous occasionner des dépenses. De plus, les poules ont trouvé moyen de s’échapper. Impossible d’être en paix à cause de toutes ces bêtes.

Jeannick est encore absente toute la journée. Elle va avec sa mère et son frère à Morlaix pour acheter la maison du Dourduff qu’ils ont obtenue dans d’excellentes conditions. La pauvre Cric la remplace devant l’âtre et le fourneau. Nous sommes obligés, H et moi d’aller 2 fois à Kermuster pour avoir du pain. Je fais aussi vainement 5 fermes pour avoir des œufs. J’en retiens. Promesse  aussi d’un sac de pommes de terre. Gardé les vaches. Annie va voir le notaire. Temps maussade avec quelques averses.

Mercredi 29 Avril (S. Robert)

Eman et Léïta ne sont pas revenus. Je suis angoissée et triste. Pauvres bêtes, qu’a-t-il pu leur arriver ? Mon imagination me fait voir toutes sortes d’affreuses choses. Mais il faut secouer ma désolation car l’ouvrage est pressant de tous côtés.

Nous allons le matin, C et moi, à Kergrist retenir un couple de porcelets que nous pourrons prendre dans une quinzaine de jours. Randonnée assez fructueuse pour les œufs mais nulle pour les pommes de terre.

Après-midi, visite d’Henri de Preissac qui nous apporte 3 kilos de carbure et un kilo de miel, précieuses provisions ! Toudic et Breton sèment le trèfle dans la dernière parcelle d’orge et ramènent 2 charretées de litière. Nos travaux ne sont pas en retard, nous sommes à une époque où il n’y a pas le moindre répit. Les pommes de terre primes auraient déjà besoin  d’être sarclées. Avec notre pénurie de vivres, il est presque impossible de prendre des journaliers. Gardé les vaches.

Jeudi 30 Avril (S. Ludovic)

Les chiens sont rentrés ce matin, fourbus et affamés. Gros souci de moins. Temps plus clair qui prédisposerait à la joie si la guerre n’en reprenait pas plus d’activité. Survol à 2 reprises d’avions britanniques – bombes – canonnade de défense.

Un peu de jardinage le matin. Eté avec Henri chercher notre provision de vin du mois (30frs pour 6l) C’est superbe ! Nous n’avions rien touché depuis janvier et je reste médusée en contemplation devant toutes ces bouteilles pleines.

Louis va faire une journée chez Goyet du Pante pour payer nos plants de betteraves de l’an passé. Il est employé à couper du goémon sur la grève. Henri et moi allons à Plougasnou dans l’après-midi. Envoyé un colis à Franz. D’ici il y a un petit saucisson, une boite d’ergomine, 1 paquet de cigarettes (don de Claude Prat). L’œuvre me fournit 1 pain d’épices, 1 paquet de casse-croûtes, ½ l de sucre, ½ l de chocolat, ½ l de pâtes coquillettes, 1 paquet de tabac, 2 paquets de cigarettes. Au Syndicat, nos affaires sont mises au point. Je suis un peu dégrevée pour les pommes de terre et on me paie le grain livré en mars.

Lettres de Franz, de Suz Prat et Me Le Marois.

Notes d’Avril

Ce mois que je redoutais tant s’est terminé. Ni gens, ni bêtes ne sont morts de faim chez nous et maintenant, quoique la soudure ne soit pas encore faite, on peut espérer tenir le coup. Il faut certes nous attendre à des jours plus durs que ceux que nous avons traversés jusqu’à présent. Il y a une limite de privations et de souffrances qu’il ne faudrait pas dépasser sans qu’il y ait de graves désordres. Déjà bien des vols sont commis. Des champs ensemencés de pommes de terre ont été bouleversés à Kerbabu. On doit que les sangliers sont venus manger la semence mais on croit bien que ceux-là n’ont que deux pattes et nous ressemblent comme des frères. La brave Lucie ne parle de rien de moins que de se livrer au brigandage et même d’assassiner pour se nourrir et donner à manger à ses petits.

Mai 1942

Vendredi 1er Mai (SS Jacques et Philippe)

Après un peu de jardinage, mon travail courant et la mise en train  d’une fournée de bière que Cricri me fait bouillir, je pars en tournée. Cette fois-ci il s’agit surtout de placer la génisse de Bihen qui atteint ses cinq semaines. Peut-être ai-je trouvé chez Claude Cloarec. En tout cas je rapporte choux et choux-fleurs avec une promesse conditionnelle de 50 livres de pommes de terre.

Répondu à Suzanne Prat. Après-midi, gardé les vaches. Louis retourne à Térénez avec celui du Pante et voiture 3 charges de goémon. Il rentre assez tard et nous en sommes inquiets car il paru tout à coup dans la journée un ordre allemand. A la suite d’un attentat tous les débits de boisson ont été fermés à 2hrs de l’après-midi et tous les civils consignés chez eux de 10hrs du soir à 6hrs du matin. Quiconque serait pris en contravention serait très sévèrement puni.

Samedi 2 Mai (S. Athasane)

Après avoir sarclé des pommes de terre de 8 à 10 heures, je m’occupe à mettre la bière en bouteilles. Laver 70 litres, les remplir, les boucher n’est point tâche terminée quand sonne le déjeuner et je suis obligée de l’achever après. Ensuite, garde des vaches jusqu’à 19 heures. Elles me permettent heureusement de tricoter et ce temps est plutôt un repos pour moi.

L’approche de son mariage rend Jeannick de plus en plus nerveuse et de moins en moins zélée. Son service est inexistant. C’est tout juste si, quand elle est là, elle prépare les repas, les plus simples possibles naturellement et suivant ses goûts personnels. Comme elle apprécie les takès et les crêpes, elle ne se fait pas trop prier pour ces mets que je trouve plutôt compliqués. Elle nous a fait ce soir de très bons takès et j’aimerai que mes filles s’exercent à en faire.

Dimanche 3 Mai (Invent. Ste Croix)

Messe à 8hrs à Plouezoc’h. Vu Mr de Kermadec et Yvonne. Voulu payer Victoria Prigent de Keramprince pour le sac de pommes de terre. Elle refuse ; c’est un cadeau que son mari fait à Franz, libre à nous de dépenser ces 100frs en tabac, denrées alimentaires, vêtements, livres, que nous lui enverrons ou les lui mettre de côté.

Sortie de Jeannick. Cricri nous fait un excellent déjeuner avec peu de choses. Il est bien précieux de savoir s’en tirer dans toutes les circonstances et plus que jamais je suis heureuse des résultats de l’année que ma fille a passé à l’Institut familial.

Je termine le sarclage des pommes de terre primes que nous réservons pour la semence. Après la vaisselle, je garde les vaches, puis confection du dîner pour lequel nous avons un potage Parmentier, des œufs à la coque et les asperges du dimanche. Décidément nous vivons sur le Mesgouëz.

Lundi 4 Mai (Ste Pélagie)

Cricri prend le car matinal pour Morlaix où elle passe toue la journée ayant une séance de son Œuvre Famille du prisonnier. Elle déjeune à la Tour d’Argent et revient à pied le soir un peu fatiguée mais contente je crois de s’être évadée quelques heures de la vie un peu abrutissante que nous menons ici.

Henri va au bourg payer chez le notaire mes bancs achetés lundi dernier. Je sarcle les pommes de terre du matin au soir, Yvonne m’aide dans la matinée et garde les vaches dans l’après-midi. Je suis souvent dérangée par des allées et venues. Lucien Troadec vient à 2 reprises pour une question pommes de terre et va chercher au Syndicat sa semence en même temps que la nôtre (300ls). Nous sommes sauvés à ce point de vue. Isis, conduite à Kéricut, reprend.

Mardi 5 Mai (S. Pie V)

Encore une journée de sarclage. Ma tranche est bonne, la terre est relativement souple. N’empêche que ce métier, à jet continu, pendant plusieurs heures, est assez fatiguant. Mais je suis si heureuse de voir lever ces plantes qui feront le fond de notre nourriture au cours de l’été, que je ne veux pas me plaindre de ma lassitude. Au contraire, j’en bénis Dieu.

Cric va le matin au bourg, démarches pour ses familles de prisonniers, elle s’occupe aussi de la carte de Wicktorya qui l’attend depuis un an et n’est pas en règle. Bien que ce ne soit nullement de sa faute elle pourrait avoir des ennuis et nous également.

Nous avons très beau temps, même un peu trop chaud et surtout trop sec. Nos vaches déjà nerveuses de tempérament le sont davantage. Reçu lettre de Suz Prat criant misère et 2 étiquettes pour colis à Franz.

Mercredi 6 Mai (S. Jean Porte Latine)

La chaleur s’installe depuis deux jours. Il fait aujourd’hui un temps de plein été. Cette brusque élévation de la température nous fatigue tous un peu. Je me sens en coton ; par contre Annie est nerveuse comme un chat qu’on écorche ; Cricri a les jambes très enflées ; Jeannick a le cafard et la migraine. Nous cherchons dans les malles du grenier de quoi nous vêtir plus légèrement. Nous trouvons quelques étoffes, surtout à l’usage des jeunes mais rien qui soit en état. Or travailler à la couture nous-mêmes est presque impossible en cette saison ; faire faire au dehors a aussi ses difficultés. Il faut cependant que je trouve une solution à ce problème en ce qui me concerne si je ne veux pas que mes loques quittent mon corps.

Corvées de pain, à Kermuster le matin, à Corniou l’après-midi. Gardé les vaches. Eclosion de la couvée du 14 avril : 13 poussins sur 13.

Jeudi 7 Mai (S. Stanislas)

Le car Huet qui emmenait Henri le matin a une panne si sérieuse que tous se passagers doivent l’abandonner et continuer leur route à pied. Mon mari rentre fourbu, ayant fait aussi son retour de la même façon et n’ayant pas déjeuné à 2hrs ½ de l’après-midi. J’étais inquiète. Dès que je l’ai revu en bonne santé en dépit de cette fatigue, je me suis moi-même acheminée vers le bourg.

Envoi d’un colis à Franz. D’ici nous avions : 300grs de beurre, 1 paquet de tabac, 1 boite de thon, 250grs de vermicelle, 1 bouteille d’alcool de menthe, un peu de riz, 1l de haricots, 2 barres de cubes, 3 livres (dont celui envoyé par Beauvais) : riz, haricots cubes et 2 livres mis par Annie. L’Oeuvre y joint 2 paquets de biscuits, 1 paquet de galettes, 1 paquet de tabac, ½ livre de chocolat, 1l de sucre, 2 potages, 1 fromage.

Pris au Syndicat la carte de Franz. Grosse chaleur. Les paysans réclament de la pluie. Carte de Pierre.

Vendredi 8 Mai (S. Désiré)

Avec le secours de Me Charles et d’Yvonne Féat j’avance beaucoup le sarclage des pommes de terre mais la tâche n’est pas terminée et j’ai encore de quoi faire ! Après avoir eu de l’avance pour nos travaux, nous commençons à nous trouver presque en retard surtout en ce qui concerne le jardin qui a sa grande importance.

Visite de Pétronille qui me faut des compliments sur mes cultures potagères. J’y suis très sensible car elle est généralement avare. Au début de l’après-midi on vient prévenir Louis que le bébé que sa femme attendait était venu subitement au monde, mort depuis un mois. Il revient le soir, Louise allant aussi bien que possible et n’ayant pas besoin de lui. C’était une fille qu’on aurait appelée Pierrette.

Carte de Franz. Le soir garde des vaches avec Eric et Françoise.

Samedi 9 Mai (S. Grégoire)

Encore du sarclage. La tâche est encore lourde et je ne pense pas pouvoir l’achever à moi seule dans les délais voulus. Henri et Cric vont au bourg le matin. Jeannick va passer l’après-midi à Morlaix et trouve cette fois à peu près ce qui lui faut pour sa toilette de mariée. Elle achète une robe toute faite qu’on mettra à sa taille. Cette grave question de la tenue de la mariée étant résolue, il est très probable que la noce aura lieu le mois prochain et que Jeannick nous quittera bientôt. Complications ! J’ai horreur des changements.

Le ciel s’assombrit. Pendant que je garde les vaches avec Cric un long et fort coup de tonnerre. Grosse averse d’orage. Louis prépare la terre pour les betteraves.

Dimanche 10 Mai (Fête de Jeanne d’Arc)

Messe de 8hrs à Kermuster. Annie vient avec nous, ce qui est rare, à cause de Françoise. Cette dernière se débrouille pendant ce temps avec Jeannick. Dans l’après-midi, Annie et Cric vont à Plougasnou assister à une séance récréative donnée au profit des prisonniers de guerre de la commune : musique, chants, pièce de comédie "Les Dames aux chapeaux verts". Elles s’y amusent surtout de voir les notables du crû dans leurs ébats et reconnaissent qu’ils ont un certain talent.

Je garde Françoise. Yvonne vient à 4hrs pour m’aider à sortir les vaches. Jeannick s’absente encore et je dois faire le dîner. Ecrit une carte aux Pierre. Lettre à Madeleine Feuilloz qui a perdu son mari.

Temps couvert. Deux petites averses qui font du bien à la terre.

La couvée de Kerligot voit le jour (10 poussins)

Lundi 11 Mai (Rogations)

J’ai repris mes sarclages. Pour varier un peu, entre deux séances de pommes de terre, je nettoie le carré de choux. Avec l’humidité relative des deux derniers jours, les mauvaises herbes ont follement germé et poussé ; je me sens débordée en voyant que l’ouvrage fait serait presque à refaire.

Isis reprend l’étalon. Je crains bien qu’elle reste vide encore cette année. Nous recevons une étiquette pour colis et l’avis de réception des deux paquets envoyés ensemble le 2 avril à notre cher prisonnier. Les œufs paraissent lui être bien arrivés en bon état ; nous pourrons recommencer. Madame Tromeur de Térénez nous apporte 3 superbes araignées de mer. Les mauvais garnements de l’école cassent tout dans la chapelle. J’en suis navrée.

Mardi 12 Mai (Ste Flavie)

Temps maussade et même pire par instant. Il pleut presque toute la matinée et de temps en temps dans l’après-midi. Je ne puis donc jardiner que par intervalles et n’avance pas beaucoup. Impossible de sarcler les pommes de terre. Je nettoie à la main avec la petite serfouette mes planches où les semis lèvent mais se trouvent déjà encombrées de mauvaises herbes.

Décidemment, je suis en retard sur l’année dernière pour bien des choses. Ce n’est pas trop de ma faute. J’avais eu le père Salaün assez souvent pour me préparer de la terre. Il ne vient plus. D’abord il est rentier maintenant, touchant une retraite de vieux travailleur, puis il gagne beaucoup d’argent avec notre bois ; enfin il ne va que dans les maisons où il reste du cidre.

Lettre de Franz.

Mercredi 13 Mai (S. Servais)

Nous avons Toudic, devenu fruit bien rare. Il travaille avec Louis la terre du jardin. Mais la pluie tombée contrarie cet ouvrage. Enfin ce qui est fait est un acheminement vers le but encore lointain. Je continue le nettoyage de mes planches.

Visite de Mr Coreuff. Il va jeter à terre ses bois de pins et nous demande l’autorisation de faire passer ses charrois par notre allée. Cela me contrarie un peu mais impossible de refuser. Il faut nous ménager ses bonnes grâces pour tenter l’acquisition des terres une fois dépouillées si cela convient à Franz. Visite de celui du Pante qui désire avoir Louis et l’attelage lundi pour retourner chercher du goémon à la grève.

Corvées de pain. Garde des vaches, un peu de tricot.

Jeudi 14 Mai (Ascension)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Jardinage. Jeannick nous fait des takès pour le déjeuner, alors nous ne nous mettons à table qu’à 2hrs ce qui écourte bien la journée. Aussitôt après le repas nous partons Cric et moi en tournée de visites : les Clech, les Breton, les Féat, à Guergonnan.

Nous goûtons chez les premiers, Louise est encore au lit mais va aussi bien que possible. Jeanne Clech me conduit voir son jardin et nous mène aussi à la petite chapelle St Sylvestre. Nous y faisons une prière désintéressée n’ayant aucune culture de lin à recommander à ce saint patron. Chez les Breton, nous voyons un petit renard que Louis vient de tuer.

Au retour, gardé les vaches.

Vendredi 15 Mai (Ste Denise)

L’évènement saillant de la journée est la plantation en pleine terre de nos premières tomates, celles qui ont été données par Mr Clech de l’école. Dieu veuille qu’elles réussissent mieux que celles de l’an passé !

Je jardine un peu mais suis occupée surtout à la recherche d’œufs pour la famille d’Annie. J’en ai bien ici une certaine quantité chaque jour mais d’abord nous en mangeons beaucoup, ensuite je désire en expédier cette semaine à Franz. Je lui prépare un colis de 20 œufs. Annie en trouve 12 au Verne, 6 à Madagascar et 12 chez Pétronille, ce qui lui fait un envoi. Nous voici donc libérés jusqu’aux prochaines demandes qui ne tarderont pas, j’en suis sûre.

Louis va conduire nos fagots chez Me Moal qui paie 800frs les 140. Gardé les vaches.

Samedi 16 Mai (S. Honoré)

Bruck a son veau le matin : un taureau très fort, bien tâché. Tout se passe bien sans aucun secours. Nos chevaux, un tombereau et notre homme sont réquisitionnés pour des travaux de défense allemande au Diben. La chose n’est pas faite de façon régulière mais tous nos voisins y ont passé à peu près volontairement. Il ne faut pas se montrer plus récalcitrant que les autres aux ordres de notre maître. Nous avons tiré nos 6 charretées de sable et ramené la 7e ici comme a fait Jégaden.

Je sème 3 rangées de poireaux. Annie et Jeannick vont passer la journée à Morlaix. Donc garde de Françoise, ce qui n’est pas une sinécure et cuisine. Annie porte à Morlaix le colis des 20 œufs de Franz. Elle nous donne sa photographie avec Françoise.

Gardé les vaches.

Dimanche 17 Mai (S. Pascal)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Vu Mr de Kermadec. Quand nous revenons Eugénie nous apprend la mort d’Emilie Heurz survenu le matin même et nous allons, Cric et moi, au début de l’après-midi à la Croix-Rouge jeter de l’eau bénite sur le corps. Cette fin nous attriste, nous avions connu ce jeune homme tout enfant ; il était sympathique et de plus fils unique d’une veuve qui l’adorait.

Le temps est plus que maussade : ciel bas, sombre, pluie fine. Jeannick manque d’entrain. L’approche de son mariage la rend à la fois nerveuse et cafardeuse ; elle reste enfermée dans sa chambre et sort seulement le soir après dîner. L’ayant donc eu pour préparer les repas, je jardine un peu entre les averses. Je sème une planche de carottes, une autre de choux bruxelles et de salades rouvres. Gardé vaches.

Lundi 18 Mai (S. Venant)

Louis passe la journée avec notre attelage au service de celui du Pante à la grève pour la cueillette du goémon. Nous ne pouvions refuser mais depuis Vendredi tous nos travaux sont restés en panne : bois Moal, sable des Allemands, varechs du bonhomme. Il faudrait en mettre un coup pour rattraper le temps perdu.

Heureusement l’atmosphère paraît s’améliorer, le ciel reste couvert mais il tombe moins d’averses et le vent sèche la terre. Je recommence à sarcler. Malheureusement Jeannick s’absente encore toute la journée et, Cricri étant occupée au beurre, ma matinée se passe en cuisine.

Notre brave camériste ayant appris la mort d’Emile Heurtz s’imagine qu’elle est tuberculeuse. Elle part donc vers 10hrs pour aller au bourg passer un examen médical par Melou et ne revient qu’à 19hrs bien sonnées rassurée sur l’état de ses poumons mais inquiète de l’état de son système nerveux.

Henri va à l’enterrement. Lettre de Franz à Annie.

Mardi 19 Mai (S. Yves)

Isis refuse.

Anniversaire de la mort de mon frère Louis. Douloureux souvenirs. Fête de notre petit Yves. Promesses d’avenir. Pour ces sentiments opposés, bien vivants dans mon cœur, je n’ai d’autres ressources que la prière. Impossible de témoigner autrement mon affection  pour l’un et l’autre.

Matinée hors du Mesgouëz. Corvée de beurre pour la réquisition et de pain pour notre semaine. Achat du couple de porcelets retenu à Kergrist (1350frs). Eté au Poulou pour essayer de placer une génisse – réussi probablement. Henri va pendant ce temps au bourg savoir la réponse allemande à notre demande de "Laissez-passer" déjà formulée samedi. La Kommandantur de Plougasnou le renvoie à celle de Morlaix.

Lettre de Me Le Marois, qui trépide, voulant organiser tous les voyages à Sisteron.

De 2hrs à 5hrs ½ sarclage. Le goûter m’interrompt alors que je n’aurais eu peut-être que 5m2 à faire pour avoir terminé. Gardé les vaches avec Cric.

Mercredi 20 Mai (S. Bernardin)

Bombardement toute la nuit. En plus de cette cause d’insomnie j’ai une autre souffrance occasionnée par des boutons envenimés sur la figure. Nous répondons à Franz.

J’achève le sarclage de nos pommes de terre et repique quelques laitues. Yvonne Féat vient. Elle bêche et prépare 4 planches pour semis ou repiquages.

Un fils du Poutou vient chercher la génisse. Il emporte celle de Quimper et nous sevrons celle de Bihen. Visite de Marcel Guégen qui vient nous demander Louis et Cie (c'est-à-dire voiture ou charrue et chevaux) pour mardi prochain, prétendant que nous lui devons une  journée. Cric affirme que c’est le contraire, que les Jégaden Kerdini sont en dettes envers nous. Ces gens sont bien aimables mais je crois qu’en effet il faut tenir des comptes avec eux pour les travaux faits en commun. Est-ce mauvaise mémoire ou bien accaparements. Désormais je tâcherai de noter.

Jeudi 21 Mai (S. Hospice)

Répondu à Me Le Marois et à Suzanne Prat. Semé des cornichons. Mis la bière en bouteilles (60). Henri prend le car pour Morlaix où il fait une démarche à la Kommandantur pour nos "Laissez-passer". On lui donne des indications à suivre ; c’est assez compliqué et menace d’être long.

Je vais à Plougasnou pour le colis de Franz. D’ici j’emporte ¾ de beurre et un paquet de tabac. L’œuvre me fournit : 1 paquet de galettes, 1 livre de sucre, ½ livre de chocolat, 4 potages, ½ l de haricots et 2 paquets de tabac. Ce n’est pas très substantiel mais le cher fumeur sera bien content et je dois moi-même m’estimer heureuse d’avoir trouvé ces quelques denrées. Tout devient si difficile pour ne pas dire impossible.

Annie st nerveuse. Prise de bec avec son beau-père qui est lui-même pas très commode. Le soir Potin, le pêcheur, nous apporte du poisson : 2 lieux qui font ensemble 3ls150 pour 45frs. C’est cher mais nous fait bien et plaisir.

Vendredi 22 Mai (Ste Julie)

Les avions anglais circulent toute la nuit sur nos têtes et à plusieurs reprises la D.C.A. tonne. Nous sommes forcément réveillés, ce qui est désagréable mais l’habitude nous a rendu presque indifférents à ces tirs.

Mon jardinage est interrompu dans la matinée par de fortes averses, puis par la visite de Me Féat. La pauvre femme s’est traînée jusqu’ici pour me payer son bois et voir mon jardin, elle déjeune avec nous et reste jusqu’à 4hrs. Je reprends mon ouvrage mais je ne suis arrivée qu’à semer une planche de carottes, une autre d’endives et à refaire une planche de lupins qui avait été saccagée par les poules.

Lettres de Suzanne Prat et de Monique. Cette dernière se montre affectueuse et nous invite à son mariage qui aura lieu en décembre. J’ai terminé le 4e lé de la jupe de Cric et je tricote des talons pour réparer mes chaussettes de laine en gardant les vaches.

Samedi 23 Mai (S. Didier)

Nous sommes dans une période d’activité aérienne. Il y a encore eu du chambard cette nuit.

Diablesse donne son 1er veau vers 11hrs du matin. Tout se passe bien mais j’étais un peu inquiète car cette bête est très jeune (2 ans moins 1 mois, née le 23 juin 1940) ; de plus elle est nerveuse, pas patiente du tout et donne des coups de pied. Elle s’est montrée assez douce et traite son veau maternellement. C’est un taureau bien fait, bien tâché mais dont la destinée sera courte hélas !

Je sème des radis noirs et repiquent 2 planches de poirés et 2 planches de betteraves rouges. Louis butte des pommes de terre ; le mauvais temps l’empêche de continuer après le déjeuner. Il mène les juments à la forge.

Visite de Jean marie Lavenant, surnommé "Mon rouleau" et souvent appelé par nous « l’aimable pochard ». Il travaille aux environs de Lorient pour les Allemands, touche plus de 1700frs pour 13 journées mais n’en est pas plus riche dépensant tout pour son manger et son boire. Il paie 60frs la livre de beurre ou de lard, 20frs la livre de pain, 50frs le paquet de tabac.

Dimanche 24 Mai (Pentecôte)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h car c’est la 1ère Communion à Plougasnou et la messe de Kermuster est supprimée. Les deux bonnes allant à la grand’messe, Cric et moi avons fort à faire toute la matinée. La génisse de Bihen, sevrée mercredi, ne fait plus autant de difficultés pour boire et commence à mâchonner quelques herbes. Nos petits porcs ont aussi l’air de s’habituer à leur nouvelle résidence.

Tout irait dons bien si... le temps ne marchait pas si vite. Je suis effrayée de tout ce qu’il y aurait à faire avant la fin du mois pour être en accord avec nos livres d’agriculture et de jardinage. Les congés de Pentecôte, des obligations envers des voisins ne vont pas contribuer à nous avancer cette semaine mais la principale cause de retard est le temps ; la terre trop détrempée ne peut se travailler.

L’après-midi est potable, nous la passons dans les pâtures avec nos vaches ; je commence une paire de socquettes pour Françoise. Visite d’Yvonne Féat et d’Irène Roz.

Lundi 25 Mai (S. Urbain)

Journée cafardeuse. Pluie sans discontinuer du matin au soir. Annie, indisposée, se croit à la mort, réclame son mari et sa mère. Françoise énervée de rester enfermée dans la maison est insupportable. Comme sa mère reste couchée, je l’ai toute la journée à garder et ne peux avoir un seul instant de répit ; son grand-père est trop nerveux pour s’en occuper.

La pauvre Cric est prise par le travail de ferme, Louis ayant congé. Jeannick est aussi de sortie : cuisine et vaisselle. Notre bonne se rentre à 11hrs du soir ; elle a été voir "Les chapeaux verts" dont c’était la 4e et dernière représentation. Mr Mayer a remercié le public  et annoncé une recette dépassant 30.000frs. C’est beau pour un petit trou comme Plougasnou ! Les acteurs étaient excellents, m’a-t-on dit de tous côtés. Ce grand succès va leur donner le goût du théâtre.

Isis refuse.

Mardi 26 Mai (S. Philippe de N.)

A peu près le même temps que la veille. Ceux qui réclamaient de la pluie doivent en avoir leur compte et s’estimer satisfaits. Pour moi, je demande à Dieu de nous rendre son soleil car je suis angoissée du retard que nous prenons chaque jour. La tempête a été néfaste à nos couvées : sur 23 poussins, il ne nous en reste que 10 ou 12 ; les pauvres petites bêtes trempées sont mortes de froid, il y en a eu même de noyées dans des mares. Les noyades impressionnent Françoise depuis l’aventure de Marinette. Pour elle c’est le seul genre de mort.

Nous travaillons un peu ne pouvant sortir de la maison ; je raccommode mes loques. Ne pouvant plus rien acheter il faut tirer parti de tout ce que l’on a. Je déniche des vieilleries qui feront des combinaisons de tous les jours pour la pauvre paysanne que je suis devenue. Achevé les chaussettes rouges de Françoise et commencé des bleues en gardant les vaches le soir.

Mercredi 27 Mai (S. Ildevert)

Amélioration de l’atmosphère. Quelques morceaux de bleu dans le ciel, quelques rayons de soleil quand je me lève à 6 heures ½ me mettent du baume dans l’âme en me faisant espérer une belle journée et la reprise du travail. Ces promesses ne sont tenues qu’en bien faible partie.

Nous pouvons cependant faire les deux corvées de pain et garder les vaches sans être trop trempées, Cric et moi. Henri va à Plougasnou renouveler nos cartes de ravitaillement et Louis rentre une charretée de bois.

S’il tombe moins d’eau, le vent ne désarme point ; il est peut-être encore plus violent. Je ne me souviens pas d’avoir vu au cours de mes 65 ans pareille tempête de force et de durée à cette époque. C’est tout à fait anormal. Pourvu que cela ne nuise pas trop aux récoltes. En tout cas notre retard s’accentue...

Lettre d’Albert. Travaillé un peu au pull-over bleu Henner de Cric et aux chaussette de Françoise.

Jeudi 28 Mai (S. Olivier)

Cricri marie sa lapine au lapin Féat.

Terminé les chaussettes bleues de françoise. Je me lève toujours de très bonne heure à l’aube et je jouis de deux heures de tranquillité avant que la maison s’agite et que je sois prise dans l’engrenage. C’est le seul moment où je puisse faire mes comptes et ma correspondance.

Yvonne Féat nettoie nos champs de blé des oseilles sauvages et chardons. La matinée est potable. Dans l’après-midi 3 ou 4 averses assez fortes interrompent ce travail. J’achète des graines de betteraves sucrières. Porté colis pour Franz mais on me donne un cadeau du Patronage St Pierre et je n’y ajoute que ¾ beurre et 1 paquet de tabac, je suis obligé de rapporter le reste, ma boite étant trop petite. Franz recevra donc 2 paquets de tabac, 2 paquets de cigarettes, 1 grande boite de sardines, 1 liv. de sucre, du chocolat, des casse-croûtes, un paquet de fèves sèches, 4 comprimés pour potage et le beurre.

Je vais le soir chez les Clech de l’école. Je suis en admiration devant leurs fraisiers Record et Règne.

Vendredi 29 Mai (S. Maximin)

Louis a semé hier les rutabagas. Si le temps se remettait au beau, nos retards pourraient encore n’être pas trop néfastes. Que Dieu nous aide ! Cricri mérite vraiment les grâces du Ciel car elle fait tout ce qu’elle peut pour que l’exploitation de son frère se maintienne, elle va même souvent au-delà de ses forces. Depuis que nous avons Breton sa tâche aurait été allégée si nous avions pu conserver Yvonne. Le départ de cette dernière l’oblige à bien des travaux quotidiens car Wicktorya, quoique augmentée comme salaire, manque de zèle ; elle tire au flanc le plus possible, est très souvent de mauvaise humeur et a des fantaisies incompréhensibles. C’est une Slave.

Ecrit à Suz Prat. Jardiné un peu entre les averses qui sont encore fréquentes et violentes. Planté 19 choux donnés par Eugénie. Gardé Françoise le matin pendant qu’Annie va au bourg acheter sa laine et l’après-midi pendant qu’elle se repose de cette course. Mr Gaouyer (celui du Pante) vient aider Louis à rentrer du bois. On nous paie 420frs pour la corvée de sable du 16.

Carte de Pierre. Garde des vaches.

Samedi 30 Mai (S. Ferdinand)

Cricri, Yvonne et moi sarclons les betteraves jusqu’à 4hrs ½ A ce moment une averse trop forte nous oblige à tout abandonner. La pluie continue jusqu’au soir avec des alternatives de violence ou de ralentissement. Yvonne va garder les vaches, ce qui me permet d’aider un peu Cric à la broderie de son manteau.

Lettre de Franz à sa femme. Carte du même à sa sœur. Il parle vaguement d’un retour possible. Prions mais... ne nous faisons pas d’illusions qui risqueraient fort d’être anéanties. Nous avons espéré vainement tant de fois !

Dimanche 31 Mai (Trinité)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. En revenant nous passons à St Antoine chez les Troadec où nous savions qu’il y avait de la saccharine. Pour en obtenir une malheureuse petite boite il nous faut acheter 6ls d’une corde qui ne vaut pas grand’chose. Nous en passons par là car cet article manque aussi beaucoup. Maintenant il y a toutes sortes de trafics dont l’échange des matières et le genre de marché que nous avons fait hier sont encore les plus honnêtes et les mois nuisibles à l’ensemble de la société. Les billets ne servent plus qu’à faire l’appoint.

Temps bien meilleur, pas d’eau et même beau soleil à la fin de la journée mais les ennuyeux tripotages du dimanche. Jeannick déménage. Louis vient avec sa femme, il attelle Mignonne à la voiture Jégaden pour conduire Jeannick, ses valises et paquets au Dourduff. Les affaires restent là bas mais gens et bête rentrent le soir.

Gardé les vaches.

Notes de Mai

Il faut vivre au jour le jour en bénissant Dieu de ce qu’Il nous accorde en ce temps de misère générale Nous devons nous estimer très heureux de nos maigres parts en songeant à ceux qui sont moins favorisés mais il est permis de constater et de noter la différence énorme entre l’abondance d’autrefois et la pénurie actuelle. Tout manque. Chaque matin je me demande comment je parviendrai à nourrir mon monde. Il faut me résigner à faire abattre notre porc malgré sa petite taille ; il n’y a pas de quoi l’engraisser et notre saloir est vide. Nos couvées qui avaient si bien réussi sont réduites à néant. Bref, j’entre dans le mois nouveau avec un lourd bagage de soucis, même d’angoisses. Que Dieu ait pitié de la pauvre France !

Juin 1942

Lundi 1er Juin (S. Pamphile)

Isis, conduite le matin à Kéricut, refuse encore. C’est la 3ème  fois et nous reprenons un peu d’espoir. Pourvu que tout se passe bien et que les Allemands nous la laissent car une nouvelle réquisition de chevaux pour leur armée commence...

Le temps s’est remis. Non seulement le vent et la pluie ont cessé mais il fait grand soleil et la température s’est élevée. Il fait presque trop chaud pour le travail que nous faisons : sarclage de nos plants de betteraves. Les mauvaises herbes  ont crû d’une manière folle durant cette quinzaine de pluie.

Nous apprenons qu’un nouveau bombardement a éprouvé la région parisienne. Ici, grande activité aérienne de nuit et de jour. Mitrailleuses et explosions nous réveillent en sursaut à 4hrs du matin.

Lettre de Mr Waguet qui nous rend un peu l’espoir du retour de Franz. Le mari d’Eugénie vient tuer notre porc à 6hrs du soir. Il dîne à la maison. Raymond et Eliane aussi, ce qui enchante Françoise. Visite de Cécile Guélou.

Mardi 2 Juin (Ste Emilie)

Brusquement nous nous trouvons en plein été et la chaleur nous fatigue presque, à l’exception de mon mari qui aime la température tropicale. Nous allons le matin à la rivière laver les boyaux du porc. Françoise qui vient aussi barbotte avec délices. Cudennec, découpe la bête, la sale, la met dans le pot ! Quand il a terminé, il est tard, 3hrs quand nous sortons de table ; alors je reste tranquillement au jardin pour avancer la broderie du manteau de ma fille. Après le goûter, gardé les vaches dans le champ du pigeonnier. Il y a beaucoup de belle herbe le long des talus mais il est difficile de les garder en cet endroit à cause du trèfle rouge, des plants de betteraves et des champs de Pétronille.

Carte de Pierre.

Mercredi 3 Juin (Ste Clotilde)

Journée de charcuterie. Hélas ! la nécessité d’avoir un peu de viande à la maison nous a fait sacrifier un porc bien maigre. Nous n’aurions pas gagné à le garder plus longtemps n’ayant pas de quoi l’engraisser. Avec les défenses qui nous sont faites de donner aux animaux du grain ou des pommes de terre, il devient impossible d’avoir des cochons et poulets. D’ailleurs les réquisitions nous enlèvent tout.

Une grosse déception. La Préfecture de Quimper à laquelle Henri avait demandé nos "Laissez-passer" s’est enfin décidé à répondre mais presque par la négative : elle ne veut l’accorder qu’à un seul de nous prétendant que, pour le cas invoqué, c’est la règle. Nous croyons qu’il y a une erreur et mon mari va tâcher de faire revenir sur cette décision.

A la fon de l’après-midi, Frileuse nous donne une jolie génisse.

Jeudi 4 Juin (Fête Dieu)

Nous rentrons notre bois. Louis, aidé par Toudic, Gaouyer et Guégen (ce dernier seulement le matin) rapporte 10 charretées. Il en reste encore 2, parait-il. La fabrication du beurre occupe Cric toute la matinée. Je fais l’andouille, lie les saucisses, aide à la préparation du déjeuner ; je m’occupe du colis de Franz et travaille à la broderie du manteau de ma fille.

Dans l’après-midi je vais au bourg avec Henri. Au Secours national achevé le paquet qui est bien garni cette fois : 1 rôti de porc, des flageolets, 1 boite d’ergonine, 1 paquet de tabac (de la maison), par Annie : ½ l de nouilles, 1 paquet de riz, par l’œuvre : ½ l de sucre, ½ l chocolat, 1 paquet de pommes de terre comprimées, 1 paquet de biscuits, 1 paquet de tabac. Courses diverses dans Plougasnou. Au retour gardé un peu les vaches avec Cric, puis cuisine, dîner. Journée assez lourde.

Vendredi 5 Juin (Ste Valérie)

Grande agitation dans les airs toue la journée. Cela barde particulièrement au cœur de l’après-midi. 12 avions britanniques viennent bombarder le camp d’aviation. Ils y font sauter un dépôt d’essence. Il y a de nombreux blessés, même des morts, parait-il. Tous des Allemands prétendent les fils Jégaden qui paraissent ravis de ce qu’ils appellent une grande victoire anglaise. Annie l’est moins : le passage d’avions au dessus de nous, l’éclatement des bombes et celui des obus de défense ébranlent ses nerfs et la mettent dans tous ses états.

Ondine nous donne une belle génisse vers 16hrs, un peu dure à naître. Cricri et Breton sarclent les pommes de terre des champs. J’achève ma bande de points de croix pour le manteau de Cricri et la 1ère manche de son pull-over bleu. Henri va prendre une leçon de tomates chez Mr Clec’h.

Samedi 6 Juin (S. Claude)

Journée de bousculade bien dure pour Cricri et pour moi. D’abord Louis ne vient pas, étant de noce à Ploujean. Son cousin, François Breton, en même temps son parrain, épousait une jeune fille de cette localité. Nous avions Me Charles et Yvonne pour le sarclage des betteraves et Jeannick était partie dès le matin. De plus Wicktorya rendue intraitable par la chaleur, non seulement n’aidait en rien mais nous mettait autant que possible des bâtons dans les roues.

Le soir Jeannick est revenue pour repartir aussitôt. Sa mère, neurasthénique à fond, était entrée à l’hôpital et elle était obligée d’aller prévenir son frère et de tenir le ménage au Dourduff. Nous nous trouvons accablées de travail de tous les côtés. La semaine prochaine j’aurai Francine Braouézec. C’est un pis aller qui nous soulagera tout de même. Henri va à Kerprigeant.

Dimanche 7 Juin (S. Lié)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Rencontré René Prigent. Nous nous informons des pouliches de l’année. Il y en a eu très peu et celles à vendre sont introuvables, leurs heureux propriétaires voulant les garder. Il en 2 chez lui cependant et vient d’acheter 1 mâle de 1 mois : 43.000frs. Il me dit qu’il n’y a plus de cours mais qu’il estime qu’il faut compter 40.000frs pour acheter une petite bête ; c’est fantastique !

Fourbis toute la journée. La pauvre Cric s’en tire bien mais au prix de quelle fatigue ! Visite de Paulette Goyau. Visite de Jeannick qui courait après Me Charles pour décider si son mariage allait quand même se faire dans l’intimité au lieu du grand branle-bas rêvé par elle et son futur époux.

Repiqué quelques salades. Gardé les vaches en tricotant la 2e manche du pull-over bleu.

Lundi 8 Juin (S. Médard)

On nous dit que la réquisition de chevaux pour l’armée allemande a lieu demain. Avec tout le travail de la maison, la fabrication  du beurre et les dérangements imprévus, la préparation de cette ennuyeuse affaire est un surcroît de fatigue pour la pauvre Cric. La T.S.F. de Londres ( ?) donne à midi un ordre ( ?) d’évacuation. Les Jégaden viennent nous prévenir. Eux creusent d’une part un abri dans une de leurs prairies et, d’autre part, arrangent leur auto.

Les bombardements de Vendredi qui ont fait 37 victimes françaises à Ploujean et tué de nombreux soldats allemands ont ému la région. Aussi les bobards ont actuellement beau jeu par ici. On s’attend à voir les Anglais débarquer sur toutes nos grèves et nous devons être bombardés par 5000 ! avions. Nous serions en pleine bataille. Annie se laisse malheureusement impressionnée.

Mardi 9 Juin (S. Félicien)

Mon réveil sonne  4hrs ½ ; je vais aussitôt prévenir Cric et louis qui a couché à la maison. Préparatifs et une heure après ma fille, notre écuyer et nos bêtes étaient exactes au rendez-vous. Journée d’émotion qui se terminent bien puisque tous sont rentrés au port mais Isis nous fut prise et, sans Mr de Kermadec qui s’est interposé, elle aurait pris la route des champs de bataille. Peut-être n’est-ce qu’un recul de cet ennui, presque catastrophique, qui nous menace car on prévoit d’autres réquisitions mais remercions la Providence et travaillons nos terres le mieux possible avec cette brave bête. Etant toujours sans bonne, l’absence de Cric m’oblige à ne guère quitter la cuisine au cours de cette journée ; je ne puis rien faire d’autre que les tripotages alimentaires. Annie a la bonne volonté de m’aider mais comme elle est doublée de Françoise qui veut aussi faire du zèle, il y bien des moment où j’aurais préféré être seule.

2 lettres de Franz à sa femme.

Mercredi 10 Juin (S. Landry)

Le courrier nous apporte une grande nouvelle : la naissance de Philippe, Albert, Marie, 5e  fils des Pierre ! L’immense soulagement de savoir la mère et l’enfant en bon état ; la joie, la fierté, ne m’empêchent pas d’avoir une légère déception. J’avais tant désiré une fille ! Remercions Dieu, prions non seulement pour le nouveau-né mais pour ses chers parents et pour les quatre petits garçons qui le précèdent.

Entrée de Francine Braouézec qui nous aidera, je crois, mieux que Jeannick bien qu’elle ne puisse faire définitivement notre affaire. Il faut continuer à chercher.

Un peu de jardinage. Henri va au Roc’Hou remercier Mr de Kermadec de l’aide efficace qu’il  a apporté hier à Cricri. Visite de Jeannick et de son fiancé arrivé le matin. Carte de Franz et 2 étiquettes pour nous. Corvées de pain. Sarclage des betteraves avec Cricri. Ce travail n’est pas encore près de la fin.

Jeudi 11 Juin (S. Barnabé)

Journée assez cafardeuse. Nous sommes plongés dans une atmosphère froide, triste. Il pleut sans trêve de 13hrs à 18 heures. Le travail est suspendu. Cependant Henri part à Morlaix pour l’établissement de son "laissez-passer".

Différentes contrariétés domestiques. Wicktorya est d’une humeur de dogue ; elle réclame sa carte d’identité, dit que la France est un sale pays où l’on crève de faim et qu’elle va retourner en Pologne ou aller chez sa sœur en Allemagne et propriétaire d’une très grande ferme où on ne manque de rien.

Je fais un colis à Franz avec des choses d’ici : 2ls 300 de jambon, une boite de beurre, 1 paquet d’ergonine, 1 boite de pâtes à potage, 1l de haricots, 2 paquets de tabac, 1 petite boite de thon et je le porte à Kermuster. Ensuite gardé les vaches avec Cricri. Visite de François Gaouyer (celui du Pante)

Vendredi 12 Juin (S. Guy)

La journée avait bien commencé. Sans être ni très brillante ni très chaude, l’atmosphère tiède et claire favorisait notre travail et, après avoir sarclé des betteraves dans la matinée et mis des haricots au début de l’après-midi, je me sentais un grand soulagement, presque un peu de fête dans l’âme.

Brusquement tout s’est assombri en lisant deux cartes de notre Pierrot. Le pauvre petit Philippe est en danger ; on l’a même cru perdu et le médecin ne se prononçait pas encore quant son père nous a écrit la dernière ligne. Une hémorragie intestinale qui a duré assez longtemps s’est déclarée le lendemain de sa naissance. On a fait des injections de sérum. Il a même fallu lui infuser du sang pris à Paule. C’est étrange et incroyable comme ce nouveau-né inconnu nous tient déjà à cœur. Nous sommes bouleversés, angoissés, comme s’il s’agissait d’un de ses frères tant aimés.

Samedi 13 Juin (S. Ant. De Padoue)

Hier soir seulement nous avons été avisés d’une réquisition allemande de Louis, des 2 chevaux et de la voiture pour toute cette journée. Ils sont donc partis à 6hrs du matin pour Ruffellic, lieu du rendez-vous. Nous nous sommes levés à 5hrs ½, Cric et moi, pour faire déjeuner Louis et lui préparer les repas qu’il a emportés. C’est encore une suspension du travail, un retard dont nous n’avions guère besoin. Mais pas de récriminations... il faut subir !

Aucune nouvelle de notre petit Philippe chéri, espérons que cela va mieux ; mon cœur reste cependant bien serré et je vois que mon angoisse est partagée par Henri et par Cricri. Annie est trop affolée par les bobards qui circulent et les avions qui nous passent sur la tête pour se préoccuper beaucoup du lointain Sisteron. Elle veut fuir ave sa fille ; sa valise est prête. Tous nos voisins se sont creusés des abris mais, bien qu’ils croient à leur T.S.F. plus qu’à l’Evangile, aucun n’a encore obéi au soi-disant ordre d’évacuation lancé par Londres.

Dimanche 14 Juin (S. Rufin)

J’ai le grand regret de ne pas assister à la messe. Nous allons le matin à Kermuster, Henri, Cricri et moi, mais le prêtre ne vient pas. Mon mari et ma fille peuvent retourner au grand office de Plouezoc’h mais cela m’est impossible à cause de Françoise qu’il me faut garder pour libérer Annie laquelle avait aussi le désir d’accomplir le devoir religieux. Je sais que je ne suis pas fautive et cependant ce manque empoisonne ma journée.

Elle est cafardeuse aussi pour d’autres motifs. D’abord le temps : de midi à 18hrs c’est un déluge ; nous ne pouvons même pas sortir les vaches. Et puis nous avons beau reprendre espoir en ne voyant pas arriver de télégramme, nos âmes restent bien tourmentées au sujet de Philippe.

Visite de Claude Charles. Son mariage avec Jeannick est décidé pour le 22. On me demande de prêter la maison Jaouen pour le repas et de fournir différentes choses. Lu un peu et jardiné le matin.

Lundi 15 Juin (Ste Germaine)

Le temps s’est amélioré et nous pouvons reprendre nos travaux extérieurs. Je fais du jardinage, semant 2 planches de haricots à manger en vert, repiquant des poireaux, sarclant des carottes, semant de la romaine. L’après-midi Louis, Cric et moi commençons la mise en place des betteraves (données par Gaouyer) dans le champ près de l’école. Nous en faisons 9 grandes rangées.

Visite de Jeannick que l’approche du mariage parait rendre de plus en plus cafardeuse. Dans l’état d’esprit où nous la voyons, il me semble qu’elle aurait mieux fait de reculer l’irréparable. L’état de sa mère était un motif très plausible pour cela.

Visite de Mr Prigent du Verne pour un achat de bois. Nous obtenons un sac de pommes de terre chez Gourvil mais encore sans agent. Nous donnerons du travail en échange homme et chevaux. C’est ennuyeux mais il faut en passer par là.

Mardi 16 Juin (Ste Aline)

Réveil à 6hrs. Nous prenons, Cric et moi, le car pour Morlaix. Ma fille va de suite chez le coiffeur et ne fais pas autre chose. Je déambule seule dans la ville. Prié à Ste Mélaine pour notre petit Philippe. Différentes courses. De plus en plus les magasins sont vides. Je me fais photographier pour une carte d’identité.

Me Poitel est toujours sans nouvelles de son mari pris comme otage il y a 2 mois environ. Elle est bien tourmentée la pauvre femme. Rencontré Y de Kermadec. Elle m’annonce la naissance d’un fils de Ronan : Hubert. Retour par le car Hamonon, une grande caisse à claires-voies où l’on monte par une échelle. C’est plus que primitif mais cela roule, on s’en contente.

Une carte de Pierre renforce l’espoir dans nos cœurs. L’hémorragie avait cessé depuis 3 jours et le cher petit paraissait bien aller. Carte de Franz à sa femme. Isis refuse encore. Tout est donc satisfaisant et nous nous offrons le soir une royauté : des fraises à la crème.

Mercredi 17 Juin (S. Avit)

Journée bien occupée, commencée de très bonne heure par un peu de jardinage. Ensuite tiré des plants de choux et départ pour le champ de l’école. Avec Louis, Cric et Françoise que nous avons encore en garde pendant qu’Annie est à Plougasnou chez son coiffeur, nous mettons, comme hier, 9 grandes rangées de betteraves au milieu des quelles se trouve un carré de 50 choux milau.

Après le déjeuner nous partons Cric et moi. D’abord visite à Me Gaouyer pour la remercier de ses plants de choux. Nous buvons chez elle d’excellent cidre. Nous prenons à Philippe le pain d’Annie. Nous allons chez le modiste, une certaine Annie Tréglez à Plouezoc’h. Elle est très gentille et séduit ma fille. Au retour essayage chez Yannick Cazoulat à Corniou.

Rentrées à la maison nous goûtons en hâte. Cricri part aux pâtures avec les vaches, je vais à Kermuster avec Henri chercher le pain. Claude Charles et Jeannick ont commencé le nettoyage de la maison Jaouen.

Jeudi 18 Juin (S. Florentin)

Deux vagues d’avions cette nuit : 1h ¼ et 3hrs ¼. Quel raffut ! Après la 2e je ne puis me rendormir et je me lève à 5hrs ½ au très petit jour car, en réalité, il ne fait que 3hrs ½ au soleil. Jardinage. Visite de Me Charles et de Jeannick pour combiner "la noce". Henri accepte d’être témoin.

C’est Annie qui va mettre le colis de Franz à Plougasnou. Elle porte ¾ de beurre, 1 paquet de tabac, du riz, quelques journaux agricoles. On lui remet un premier don de la séance "Les Dames aux Chapeaux verts" : 1 paquet casse-croûtes, 1 pain d’épices, des amandes, 1l de sucre, ½l de chocolat, des pommes de terre comprimées, 1 paquet de tabac, 2 paquets de cigarettes, de la mousseline, 1 potage.

Pendant ce temps, Louis, cric et moi plantons des betteraves, les derniers plants de Me Gaouyer qui commencent un peu à se faner, d’abord (en partant de la route) des choux "Quintal d’Auvergne", puis "Quintal d’Alsace". Nous avons 28 grandes rangées, un bon tiers du champ.

Vendredi 19 Juin (S. Gervais)

Beau temps, ni trop chaud, ni trop froid, sans pluie, sans vent. Henri va le matin à Morlaix. Il m’en rapporte 5 pieds de chrysanthèmes que nous mettons dans la plate bande devant le salon. Je repique 2 planches d’endives. Cricri et Francine s’occupent surtout de nettoyage de la maison. A la fin de la matinée je vais à Kerlavarec pour chercher des choux. Les Cloarec n’en ont plus mais j’en trouve chez Maria Réguer.

Depuis hier, nous mangeons des pommes de terre nouvelles du jardin. Nous avons commencé par celles du Guerveur. Elles sont plus avancées et vigoureuses que toutes les autres. Il faut en conserver de la semence. Elles sont aussi très bonnes.

Carte de Pierre qui nous confirme le mieux de Philippe et nous fait espérer que Paule est rentrée à Sisteron depuis le début de la semaine. Ecrit à Pierre et à Paul pour leurs fêtes. Gardé les vaches.

Samedi 20 Juin (S. Silvère)

Brume épaisse le matin. Je tremble pour nos tomates. Louis est allé hier travailler chez les Gourvil pour payer notre sac de pommes de terre. Dette de moins ; il reste encore celle des Lévallon. Je termine la lecture d’un livre prêté à Henri par les Kermadec, un récit de la guerre actuelle intitulé "Quand le temps travaillait pour nous". Cela me parait tristement exact.

Le branle-bas pour le mariage de Jeannick commence. Cricri fait 4 cakes. On range, on nettoie, les Charles apportent des choses. Le soir Toudic et Cudennec viennent tuer le veau de Bruck.

Je garde les vaches ce qui n’est pas une sinécure car elles sont énervées par la chaleur et les taons. Lettre de Pierre. Le mieux continue. Je commence un esquimau an tricot pour le cher petit Philippe. Fait de la bière et même mis en bouteille (60), opération qui dure jusqu’à minuit. Oh ! que je voudrais être à mardi !

Dimanche 21 Juin (S. L. de Gonzague)

A part l’assistance à la messe de 8hrs à Plouezoc’h, quelques secondes de causerie avec Yvonne de K, une course chez Eugénie et la fabrication de notre déjeuner (ce dimanche étant le congé de Francine) tout notre temps est consacré aux préparatifs du mariage. La maison est envahie dès 10hrs du matin. Le cuisinier est heureusement un garçon aimable, discret, accommodant ; les femmes qui viennent l’aider et orner la salle du festin sont nos plus proches voisines et nous ne sommes pas gênés avec elles mais il faut aller et venir, monter et descendre, chercher des tas de choses, s’ingénier. Le résultat est inesthétique à mon avis mais tout à fait dans le goût du pays ; on s’extasie, on se complimente mutuellement. Par exemple, les fleurs sont réussies. Il y a des arômes superbes venant du Mouster, de Trodibon et de chez les Clec’h Guergonnau.

Le soir Domino est perdue. Nous la cherchons jusqu’à la nuit. Jeanne Marie L’Hénoret nous la ramène à 11hrs ½.

Lundi 22 Juin (S. Alban)

Mariage de Jeannick. Temps le plus merveilleux qu’on puisse imaginer. Une seule chose peut-être à lui reprocher pour ceux qui ont à s’agiter : un excès de chaleur. Tout est réussi : toilette de la mariée, repas, cortège, cérémonie, service et tout paraît marcher sur des roulettes car tout a été bien préparé. Aussi se félicite-t-on mutuellement. On nous adresse beaucoup de remerciements et de compliments pour avoir prêté le cadre et le décor de la fête, ce qui n’était rien mais nous les méritions un peu, je l’avoue, pour la fatigue prise et la gêne imposée pendant ces deux jours où vraiment nous n’étions plus chez nous. Le cuisinier, un certain François Baron de St Jean, s’est réellement bien tiré de sa tâche.

Françoise a été de la noce, c’est le cas de le dire, s’intéressant à tout et nous a dit le soir : « Pourquoi est-ce que c’est qu’on a marié Jeannick aujourd’hui et pas moi ! » Les mariés passent la nuit sous notre toit après le bal qui dure jusqu’à 1h du matin.

Mardi 23 Juin (S. Leufroy)

Pas eu de place pour noter hier que j’ai été très satisfaite de la toilette de ma fille qui, avec son père, représentait notre famille. De son côté Henri a eu la meilleure grâce et l’indulgence nécessaire pour les pochards car il y a eu quelques excès inévitables. En résumé tout s’est merveilleusement bien passé. La "noce"dure encore toute la journée. Le matin, Me Charles vient chercher ses restes. Ils sont si abondants qu’on est obligé d’atteler pour les lui porter en charrette. Et encore plusieurs voisins viennent en acheter ! Claude nous offre un beau rôti de veau et une bouteille de rosé d’Anjou ; sa mère tient aussi à me laisser 3 œufs.

Francine me demande l’après-midi pour aller au pardon de St Jean. Elle y va mais, comme en dehors de la cérémonie religieuse et de la procession il n’y a rien : ni bal, ni feu de joie, elle rapplique ici avec toute une bande. Le bruit s’est répandu qu’il y fête au Mesgouëz ; il vient des gens de Guimaëc, de Lanmeur, de Loquirec, de Garlan sans compter tout Plougasnou, Plouezoc’h et St Jean ; c’est la vraie foire, la cohue ; heureusement cela se termine à 23 heures.

Mercredi 24 Juin (S. Jean-Baptiste)

Ouf ! le calme. Comme dit Francine : « Nous nous retrouvons chez nous ». J’avais commencé quelques rangements hier matin mais il en reste encore assez pour occuper une bonne partie de la matinée d’aujourd’hui et ce n’est pas terminé car il reste du matériel des voisins mélangé au mien et tant qu’il ne sera pas enlevé il y aura du désordre dans la salle à manger.

Louis ayant été faucher, nous ne pouvons pas travailler dans les champs mais le jardin nous offre assez d’ouvrage. Je commence à sarcler les haricots. Ils n’ont fait leur apparition que dimanche et ils ont déjà de 10 à 12cms de haut. Il y a aussi les corvées de pain, les dérangements imprévus et je ne puis guère travailler à la combinaison de Philippe.

Les vaches sont très agitées le soir ; il ne m’est pas possible de tricoter en les gardant.

Pas eu la place de noter hier que pendant qu’on dansait dans la maison Jaouen un autre bal se donnait sur nos têtes. Une trentaine d’avions britanniques essayant de forcer le barrage.

Jeudi 25 Juin (S. Prosper)

Le beau temps se prolonge et voilà qu’on recommence à se plaindre de la sécheresse. Il aurait fallu quelques petites ondées nocturnes ces jours derniers car maintenant nous entrons dans la période des foins et le soleil est désiré plus encore que les nuages.

Louis travaille la terre des betteraves. Henri en prépare dans le jardin pour mettre des haricots ; je continue le sarclage de ceux qui sont sortis de terre. Cricri va le matin à Térénez porter des vêtements à faire à une couturière qu’elle a dénichée dans ses familles de prisonniers : une Mademoiselle Le Gag dont le fiancé est parti à la guerre 8 jours avant la date fixée pour le mariage. L’après-midi elle vient avec moi à Plougasnou pour remettre à Melle Antony l’argent récolté au déjeuner de lundi : 222frs.

Envoyé colis à Franz : ¾ beurre, 2 paquets de tabac, ½ l de sucre, ½ livre pâtes, ½ l de chocolat, ½ l de biscuits, 1 boite de pastilles Valda. Tricoté le soir en gardant les vaches.

Vendredi 26 Juin (S. David)

Sarclage des haricots le matin. Certes ils ont du retard sur l’an passé et j’en aurai moins mais s’ils donnent de manière normale je peux peut-être récolter une centaine de livres. En attendant, mes réserves s’épuisent et le problème alimentaire qui se pose chaque matin est de plus en plus difficile à résoudre.

Ecrit à Madeleine Sandrin, à Albert, à Paule. Reçu carte de Pierre. Tout va bien à Sisteron où Paule est rentrée avec le petit Philippe. Quel soulagement ! Merci, mon Dieu ! Cela m’aide à supporter une grosse contrariété. Je m’aperçois que je n’ai pas assez de laine pour terminer l’esquimau commencé pour mon dernier bonhomme. Heureusement j’en ai 3 écheveaux de plus clairs mais tout est à recommencer et j’ai si peu de temps !

Repiqué le soit une planche d’oignons. Henri met quelques tuteurs à ses tomates dont un certain nombre commence à fleurir. Il va à Kerprigeant et paye la paille.

Samedi27 Juin (S. Crescent)

Louis et nos chevaux sont encore réquisitionnés pour les travaux allemands de la fortification des côtes. Ils partent donc de très bonne heure ce qui nous fait lever, Cric et moi, dans une aube assez pâle. C’est ennuyeux car les bombardements nous ont empêchés de dormir cette nuit et le sommeil nous manque vraiment avec des journées bien fatigantes.

Recommencé l’esquimau de Philippe. Continué le sarclage des haricots sur lesquels il ne me reste plus qu’une bonne séance à faire. Mis une planche de haricots noirs pour manger en vert.

Reçu une carte de Franz. Annie a une lettre du même à laquelle est jointe une charmante petite aquarelle destinée à Françoise. Mon fils aîné est très artiste et je crois qu’en Allemagne, dans les loisirs de la captivité, il a perfectionné ses dons naturels.

Ecrit à Me Le Marois. Visite de Jeanne Périou et de son cavalier. C’était le mariage de sa sœur Marie. Gardé les vaches après dîner jusqu’à 23hrs

Dimanche 28 Juin (S. Irénée)

Messe de 8hrs ½ à Kermuster. Nous allons ensuite chez Le Sault chercher 2 petites binettes que nous lui avions commandées. Jardinage toute la fin de la matinée en gardant Françoise que cela amuse beaucoup de planter des haricots avec sa grand’mère. Elle jacasse comme une petite pie et me raconte des choses très drôles car elle a beaucoup d’imagination cette petite bonne femme. Après déjeuner jusqu’au goûter je tricote pour Philippe.

Visite d’un pauvre type de Morlaix recommandé par les Kermadec, un veuf qui a 6 enfants et qui cherche à placer à la campagne pendant les vacances un garçon de 12 ans ½ comme garçon de vaches et aide. Je me laisse apitoyer et le prendrai au moins quelque temps mais je n’attends guère de service d’un enfant anémié par le manque de nourriture. Ce sera plutôt une charge.

Lundi 29 Juin (SS Pierre et Paul)

Fête de mon Pierre chéri, de notre pauvre Paul et de mon père disparu. Ma pensée va souvent vers eux au cours de cette journée accompagnée de prières.

Je termine le sarclage des haricots et je commence à enlever des choux-fleurs montés en graines pour préparer un peu de terre pour mes derniers semis.

Mes garçons ayant demandé des photos récentes de nous, Henri tire 2 épreuves sur lesquelles (si c’est réussi) ils pourront voir Annie, Cric, Françoise et leur vieille maman. Quant à lui, il veut se faire faire à Sisteron avec ses 5 petits fils.

Louis porte du fumier à Kerdini sur la terre des betteraves, Cric ramasse les mauvaises herbes dans le champ du pigeonnier, Henri tuteure quelques tomates. Jeannick ayant brûlé cet hiver les bâtons que j’avais fait faire l’an passé par Mr Salaün, c’est toute une affaire d’en préparer d’autres. Tricoté un peu. Gardé les vaches.

Mardi 30 Juin (Ste Emilienne)

Bombardements toute la nuit. Même sans avoir peur, il est impossible de dormir. Cela ne nous empêche pas de nous lever aux heures ordinaires, même plus tôt en ce qui concerne Henri qui prend le car pour Morlaix et surtout en ce qui concerne Louis qui va faucher chez Jégaden. Ils sont 21 faucheurs.

Très beau temps mais brume épaisse le matin et le soir. Yvonne Féat vient. Cric travaille toute la journée avec elle : ratissage des mauvaises herbes le matin dans le champ du pigeonnier, épandage du fumier l’après-midi dans le champ Chocquer. Henri s’occupe encore de ses tuteurs. Je jardine ; commencé le buttage de mes haricots et préparé de la terre. Donné une soixantaine de plants de choux à Yvonne. Déjà dimanche Cricri en avait porté le même nombre chez Maria Réguer et environ 80 chez les Charles.

Lettre de Franz à Annie. Lettres d’Albert, de Paul, de Me Le Marois. Tricoté. Gardé les vaches.

Notes de Juin

Ce mois s’achève dans une sorte de fièvre de travail. Tous nous avons plus d’ouvrage que nous ne pouvons accomplir et c’est partout la même chose car les journaliers sont retenus quinze jours à l’avance, il est impossible d’en trouver. Cependant j’ai 7 faucheurs pour le 2 d’assurés, c’est le principal. Pour la plantation des betteraves nous irons à petits coups et, si ce n’est pas terminé quand les autres auront fini nous organiserons une journée aux environs du 15 juillet. Je ne veux pas me tourmenter outre mesure.

La question ravitaillement est un grand souci quotidien. Le jardin nous fournit pommes de terre et salades. Hier nous avons eu un chou, le premier de la saison. J’en aurai quelques uns bientôt. Le reste est très en retard. Et nous devons vivre presque entièrement avec les moyens du bord. Le beurre est devenu abondant et le lait aussi mais toutes mes autres réserves sont épuisées.