Avril 1943

Jeudi 1er Avril (Mi-Carême)

Une nouvelle charge de soucis, je puis même écrire "d’embêtements" tombe sur nous, bien que je déteste employer ce mot là. Je ne sais vraiment pas comment nous pourrons en sortir. Mais confiance en Dieu tout de même. Il saura trouver des solutions, les meilleures ! En attendant vivons notre vie, heure pas heure, le mieux possible.

Barattage le matin, puis séance au jardin où je nettoie 3 planches d’échalotes avant le déjeuner. Préparation d’un colis pour Franz. Nous n’avons plus aucune ressource pour les emballages. Annie ayant des courses personnelles à faire va au bourg mais j’ai Françoise à garder et pour la surveiller je ne puis que tricoter. L’ouvrage de ce genre ne me manque pas. J’ai commencé la jaquette de mon costume. Si elle dure un an comme la jupe, je l’aurai pour Pâques 1944.

Vendredi 2 Avril (S. François de Paule)

Toute une journée passée au jardin. La terre est très facile à travailler, ni trop sèche, ni trop mouillée. J’en profite pour terminer le sarclage de mes planches de condiments. Presque tout a bien levé. Il y a même des échalotes qui sont déjà hautes. Louis me dit qu’il faudra bientôt commencer le nettoyage des pommes de terre qui sortent rapidement ces jours-ci.

En donnant son mois à notre garçon de ferme, je l’avertis qu’à partir du 1er avril ses gages seront de 800frs par mois au lieu de 600. Grosse augmentation qui pèsera lourd sur notre maigre budget mais qui était nécessaire étant données les exigences des journaliers et des domestiques des autres fermes.

Je vais chercher des choux-fleurs chez Maria Dossal. Pendant que j’y étais, 2 ouvriers viennent boire du lait ; elle leur fait payer 2frs le bol et leur vend un kilo de pain 10frs. Cela me parait abusif. Visite de remerciement à Pétronille qui nous a prêté aujourd’hui sa jument Olga.

Samedi 3 Avril (S. Richard)

Une lettre d’Albert nous donne de l’espoir au sujet de Franz. Il se peut qu’il ait bientôt un congé de captivité qui pourrait ensuite être transformé en libération. Cette immense joie nous serait obtenue par l’entremise d’un ami de notre frère et d’un général allemand. Mais ne crions pas victoire d’avance, ayons simplement la confiance nécessaire pour traverser sans faillir la crise actuelle. Wicktorya me dit son intention de nous quitter à la fin du mois. Comment la remplacer ? ...

Henri va le matin au bourg. J’emballe des œufs pour Albert et Suzanne Prat. Me Martin m’ayant dit qu’elle se servait de pousses d’oignons, n’ayant pas de poireaux, pour donner du goût à ses soupes, j’en prends encore 18 dans notre grenier pour les planter à cet usage.. Courses chez Eugénie et chez Jeanne Bellec.

Ecrit aux Pierre. Ne pouvant travailler le soir à mon costume trop foncé, je commence un sac en chanvre.

Dimanche 4 Avril (Laetare)

Messe matinale à Plouezoc’h. Vu Yvonne de Kermadec. Elle nous donne l’adresse de Jean-Michel à Quimper 9 rue Rosmadec en vue de nous informer de logements dans cette ville pour les Pierre. Je commence – oh ! très peu – le sarclage des pommes de terre.

Ecrit à Marguerite, à Suzanne Prat, à Albert.

Henri et moi ayant à parler à Louis au sujet de l’inspection des chevaux qui devait avoir lieu demain à Lanmeur et qui est remise à mercredi, nous allons après le goûter à Kergonnan. Chez les Bellec, nous buvons du cidre et un excellent calvados et restons une bonne demi-heure à bavarder. Petite visite aux Féat en passant. Nous sommes comme toujours en admiration devant leur jardin si bien tenu, si productif.

En revenant de faire la piqûre de Jeanne Pouliquen, à 11hrs du soir, Cric m’apprend que Boulogne a été bombardé dans l’après-midi.

Lundi 5 Avril (S. Vincent Ferrier)

Mauvaise nuit, je ne peux dormir étant trop inquiète du raid américain sur Paris. Aucune dépêche n’arrivant au cours de cette journée, je suis un peu rassurée mais n’avertis pas encore Annie. Inutile de la tourmenter. J’écris aux jumelles Prat pour réclamer des nouvelles et des détails. Il y a eu certainement quelque chose malgré le silence du journal car le neveu des Pouliquen a reçu de ses parents qui habitent Boulogne un télégramme ainsi conçu : « Tous indemnes, lettre suit ».

Ma journée est employée presque entièrement au sarclage des pommes de terre d’été. Je nettoie un bon morceau. A 6hrs je pars avec Henri porter à Kermuster le beurre et les œufs de réquisition. Nous avons 7 livres de la première de ces denrées en donnant tout. C’est la moitié de ce que nous devons.

Temps superbe, chaleur d’été.

Mardi 6 Avril (S. Célestin)

Mouchette reprend encore.

Encore une journée de sarclage, coupée seulement par les entr’actes des repas. Ce soir j’ai les jambes lourdes, les reins douloureux mais je suis contente du travail accompli ; cela avance. Le facteur nous apporte des nouvelles de Boulogne : le journal et deux lettres ; l’une de Marguerite, l’autre de mon ancienne concierge : Madame Deux. Les nôtres n’ont pas été frappés, dans leurs personnes du moins car il n’est fait aucune mention de blessures ; on ne me parle point des dégâts matériels ; il me paraît impossible qu’il n’y en ait pas eu quelques uns, vu les points de chutes des bombes qu’on me signale, très voisins de nos domiciles. Remercions Dieu et n’attachons pas trop d’importance à quelques verres brisés s’il y en a cette fois. Ce bombardement fut court (6 minutes) mais affreux.

Henri va le matin à l’enterrement du père du docteur Le Roux.

Mercredi 7 Avril (S. Clotaire)

Cricri se lève à 5hrs pour donner à manger aux chevaux car le départ pour Lanmeur est fixé à 7hrs. C’est un recensement, une inspection plutôt qu’une réquisition cette fois. Cependant les Allemands prennent encore 8 bêtes dont l’une à Louis Guéguen de Cornaland. Notre fille et notre garçon de ferme vont seuls à cette séance. Henri profite de ce branle bas matinal pour se lever et aller à Morlaix retenir sa place dans le train du 15. Il emporte en même temps les 4 colis d’œufs. Je l’accompagne à Kermuster.

Je sarcle dans la matinée mais l’après-midi Annie allant au bourg se faire faire une indéfrisable j’ai la garde de Françoise, ce qui n’est pas une sinécure et m’empêche de faire sérieusement un travail quelconque.

En rentrant Cric fait des pansements à Yves L’Hénoret et à Me Martin. Après dîner elle fait une dernière piqûre à Jeanne Pouliquen. Yvonne Féat vient faire une lessive.

Jeudi 8 Avril (S. Albert)

Encore une journée de sarclage. Mais beaucoup de dérangements m’empêchent de faire la tâche que je m’étais assignée. Je réponds à Marguerite et à Madame Deux, j’écris aux Pierre, je reçois les visites de chercheuses d’œufs et de beurre ; je vais avec Henri à Kermuster prendre le pain. Que le temps passe vite malgré les tristesses actuelles !

Reçu des nouvelles de Sisteron. Ils vont bien là bas et paraissent avoir le nécessaire comme nourriture mais Pierre renonce à demander le poste de Quimper qui aurait été le plus proche de nous. Il a raison sans doute. Que la volonté de Dieu soit faite. J’abandonne mon rêve de passer mes derniers jours dans la douceur de ce cher voisinage mais souhaite pouvoir au moins voir ces très aimés quelque fois.

Lettre d’Albert qui était allé à Boulogne et nous rassure sur le sort de notre famille et celui de notre appartement où il n’a constaté qu’une vitre cassée. Il n’a rien regardé dans les armoires de porcelaines et verreries.

Vendredi 9 Avril (Ste Marie l’Egypt.)

Ma corvée de sarclage s’est terminée peu après le goûter. Les quelques dernières lignes ne sont pas très propres ; elles étaient tellement envahies par l’herbe et une espèce de chardon à racines traçantes qu’il est impossible de les nettoyer en une fois. J’y reviendrai sans doute mais en attendant je puis souffler c'est-à-dire changer d’ouvrage. Les besognes ne manquent pas ; la maladie d’Isis a causé un assez grand retard dans le travail des champs.

La terre est à peu près à point pour semer l’orge, le trèfle et mettre les pommes de terre. S’il ne survient pas d’obstacle nous pensons faire cette dernière opération au début de la semaine prochaine. Demain je me mettrai en quête du personnel nécessaire ; je me suis déjà assurée pour lundi 2 personnes pour trier et couper la semence.

Drame entre Henri et Annie. Ils sont tous les deux autoritaires, personnels et violents ; les chocs sont terribles, j’en suis toute mal à l’aise.

Samedi 10 Avril (S. Fulbert)

Le jardinage est chose de première importance en ces temps où il s’agit de trouver sa nourriture comme on peut, avec les moyens dont on dispose sans tenir compte de ce qui peut ou non vous arriver de l’extérieur. C’est intéressant, même amusant quelquefois, mais à trop grande dose c’est fatiguant. Aussi ne suis-je pas du tout fâchée d’avoir pu aujourd’hui faire autant de chose.

Profitant de ce qu’Henri était allé au bourg pour la boucherie, j’y ai commencé le nettoyage de la salle à manger. Dans toute la matinée je n’ai pu arriver à bout que de l’armoire à provisions. Enfin c’est un petit commencement.

Après le déjeuner je me suis remise au jardin, prenant mon temps pour semer une planche de poireaux sur lesquels je ne fonde pas grand espoir ayant employé de vieilles graines. Les 2 premières lignes sont des Carantan, les 2 autres des longs du midi. Mis en terre les 12 châtaignes données par paul. Visite aux Troadec.

Dimanche 11 Avril (Passion)

Sortie de Francine, donc journée passée à la cuisine. A noter la messe matinale suivie du retour avec Y de Kermadec jusqu’à St Antoine. Au Roc’hou, on a enfin reçu des nouvelles de Ronan, une simple carte, sans aucun timbre, avec ces seuls mots : « Nous allons bien » C’est peu mais déjà beaucoup dans les circonstances actuelles.

Françoise est enrhumée. Pour la distraire, Annie fait venir les petits Martin. Comme intermèdes à mes corvées ménagères je m’offre quelques petits tours au jardin. Mes premiers poireaux et mes lupins commencent à montrer leurs nez On voit aussi que quelques fleurs de pêchers se trouvent nouées ; enfin les bourgeons de pommiers éclatent.

Visite d’un cordonnier de Carantec à la recherche d’un porc, avec lequel il serait possible de s’arranger. Visites de Mes Matin, Soizic Troadec et Pétronille. Henri va à Kerprigeant. Les Preissac sont encore sans nouvelles d’Anvers.

Lundi 12 Avril (S. Jules)

A noter que le 9 et le 10 nous avons eu un pensionnaire : le lapin blanc des Breton qui a d’abord convolé avec la Blanchette de Cricri, puis avec une de ses grises. J’ai oublié aussi de marqué que le mardi 6 la plus vieille des lapines avait mis bas. Nous croyons qu’elle a 3 petits mais on en a trouvé 2 morts et les autres sont tellement enfoncés dans leur nid qu’on n’a pas pu les compter.

Les amateurs de cochons défilent. Je fais affaire avec Louis Guéguen de Cornaland mais Soizic Troadec proteste pour son client. Je ne sais pas ce soir comment les choses s’arrangeront.

Lettre de Franz à sa femme. Bonne santé, bon moral mais impatient désir de retour.

Avec Mes Salaün et Goyau, je prépare toute la journée la semence de pommes de terre. A6hrs le soir je pars avec Annie et Me Martin à Kermuster porter le beurre et les œufs de réquisition et prendre 20 livres de pain.

Il fait un temps splendide, ciel sans nuage et chaleur d’été.

Mardi 13 Avril (Ste Ida)

Plantation des pommes de terre par un temps merveilleux. Nous empruntons une jument chez Jégaden ; Louis conduit les chevaux et la charrue ; Cricri, Mr Salaün, François Goyau, Yvonne Féat, Paulette, Anne Troadec et moi suivons, pendant que Mes Salaün et Goyau continuent à trier la semence le matin. Dans l’après-midi Me Goyau remplace au champ Cricri, laquelle reste faire l’ouvrage de ferme, c'est-à-dire la corvée du fumier.

Tout se passe bien ; un seul petit ennui, il nous manque un peu de semence, environ 2 sacs. A 8hrs du soir il nous reste environ 6 lignes qu’on aurait pu faire si nous avions eu de quoi les garnir. Nous tâcherons d’achever cela dès que possible mais je ne prévois pas que ce soit avant la semaine prochaine, le programme des jours qui viennent se trouvant fait et déjà bien chargé.

Mercredi 14 Avril (S. Tiburce)

Après la journée d’hier j’aurais pu croire que celle-ci me laisserait le souvenir d’un repos bien gagné. Au contraire elle m’a paru plus agitée. Dès que j’eus pris mon petit déjeuner, je suis partie au bourg pour essayer d’obtenir certains dégrèvements. Queue à la Mairie et au bureau de Le Mel. Recherche de la ferme de Bohec où je n’ai pas la chance de trouver notre Syndic, courses au bourg. Retour à la maison à 2hrs, déjeuner, bagages d’Henri. Je vais chercher du beurre, pour qu’il emporte, à Kergouner, j’achève ses valises. Aidés par Mr Gaouyer et par Loisel nous les portons à Kermuster.

Après le dîner, assez tardif, Cricri et moi écrivons à Monique ; je fais des comptes avec mon mari et quelques rangs de tricot avant de gagner mon lit. Appris la mort de Monsieur Payen.

Jeudi 15 Avril (Ste Anastasie)

La sonnerie du réveil me fait mettre les pieds à terre à 6hrs. Nous partons vers 7hrs moins ¼ Henri et moi car je l’ai accompagné jusqu’à Morlaix. Après une tasse de café, ou pour mieux dire de décoction d’orge grillée, nous faisons quelques courses. J’achève 20lvs de graines de trèfle. Le prix a plus que doublé depuis l’an dernier 42frs au lieu de 19. Je retourne au Mesgouëz par le car Huet et portant mon sac de semences sur le dos, j’arrive avant qu’on soit à table.

3 Allemands viennent demander à déjeuner. On les invite et ils mangent avec nous. Ils sont jeunes et sont des étudiants. L’un d’eux nous amuse en parlant français. Garçon intelligent, catholique pratiquant, il nous raconte comment il fait en ce moment sa prière du soir. C’est simple : « Bonsoir, mon Dieu, je suis fatigué ! » Je regrette de ne pouvoir noter  son accent et sa mimique. Annie va faire expédier le colis de Franz ; je garde sa fille en tricotant dans le jardin.

Vendredi 16 Avril (S. Fructueux)

Hier, à 10hrs du soir, on est venu chercher Cricri pour une jument malade chez Braouézec à Kersaint. Cette piqûre la retient assez tard et je m’inquiète qu’elle ne soit pas à la maison à l’heure du couvre-feu. Elle se lève cependant de bonne heure pour retourner voir la bête malade. Pendant ce temps, je jardine ; semé des poireaux et mis les 1ers haricots noirs pour manger en vert, 3 petites planches.

Après déjeuner, Cric, Louis, Me Martin et moi allons terminer le champ de pommes de terre dont j’avais préparé la semence avec Louis en fin d’après-midi. Nous avons fini avant le goûter. Quand nous eûmes achevé ce petit repas, Cric et moi nous nous sommes mises en route. Reporté une assiette à Kergouner, prétexte pour faire visite à Soizic qu’on me disait très mécontente que j’ai donné préférence à Louis Guéguen sur son propriétaire. Elle est à peu près calmée. Rapporté du pain.

Après dîner été chez Bellec demander des œufs pour couver.

Samedi 17 Avril (S. Anicet)

Aussitôt que possible, c'est-à-dire vers 8hrs ½ je mets le cap sur Plougasnou. Il me faut remplacer mon mari dans le rôle de pourvoyeur qu’il accomplissait avec dévouement chaque semaine. Au bourg je débute par une visite à l’église afin de prier pour Monique dont le mariage se célèbre à Boulogne. Il y a deux noces à Plougasnou, l’une simple et l’autre à grand tra-la-la. Que les robes longues à falbalas font mal au grand air sur une place de village. Cependant certaines sont très jolies mais si mal portées !!!

A la mairie je touche enfin un bon de chaussures pour Cricri ; elle postulait depuis plus de 2 ans ; je fais inscrire le veau de Quimper pour la réquisition, diverses courses au bourg. Rencontré Henri de Preissac. Retour. Déjeuner avec 2 Allemands dont l’un est étudiant en médecine. Cricri met une poule à couver dans la forge (13 œufs de chez nous). Vers 14hrs, Briquette a son premier veau. C’est une affaire compliquée, elle ne se laisse ni téter, ni traire.

Carte d’Henri annonçant sa bonne arrivée à Paris mais racontant qu’entre St Brieuc et Lamballe son train fut attaqué par un avion anglais.

Dimanche 18 Avril (Rameaux)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Je mets à la poste une lettre pour Henri et des cartes postales pour mes petits chéris de Sisteron. Boucherie. Commission pour Annie chez Melle Trégloze. Entré chez Morvan demander des œufs à couver, chez Troadec à St Antoine, chez Cazoulat à Corniou, rencontré Guéguen de Cornaland. Cricri retourne faire une piqûre à Kersaint. Je garde Françoise pendant qu’Annie va à la grand’messe.

A noter qu’hier Soizic Troadec est venue chercher deux de nos couveuses pour les installer chez elle, je voudrais bien réussir cette année avec la basse-cour mieux qu’à la dernière saison tout à fait nulle.

Un peu de jardinage. J’écris des lettres de condoléances aux Payen, mère et enfants, écrit à Paul, à mes Pierre. Cricri a un mal fou avec Briquette et son veau. J’essaie de l’aider mais un coup de pied de la vache renverse la cuvette que je tenais et ma fille me remercie. Visite de Lucien Troadec.

Vers 10hrs du soir passage d’avions et violents tirs de D.C.A.

Lundi 19 Avril (S. Socrate)

Notre espérance de pluie est déçue. Toujours pas d’eau, cela devient inquiétant. Jardinage. Nous sommes obligées d’arroser les semences pour qu’elles germent. Je mets 4 lignes de graines de poirée. Ensuite je baratte. Cricri est occupée avec Briquette, elle apprend au petit veau à téter avec son doigt et un biberon. Il commence un peu à tirer mais sa mère ne veut pas qu’il approche des pis gonflés et douloureux ; elle donne des coups de pieds à l’assommer.

Cricri prépare son rapport pour la Famille du Prisonnier. Après le déjeuner, dès qu’il est prêt, je pars au bourg le faire signer à Mr Le Du. Différentes courses. Cricri va voir la jument Braouézec et se trouve en même temps que le vétérinaire qui déclare la bête perdue.

Je rentre vers 6hrs et trouve Diablesse en train de vêler assister par Cric et par Louis. Nous mettons des œufs à couver sous 2 poules. Celle du grenier a 13 œufs de Jeannie Bellec.

Mardi 20 Avril (S. Théodore)

Jardinage le matin. Après-midi passée à la recherche de plants de choux mais surtout de bonnes pour remplacer Wicktorya. Je rentre découragée. J’ai vu deux jeunes filles qui auraient fait notre affaire mais ni l’une ni l’autre ne veulent travailler, du moins chez les autres, se trouvant bien chez elles. Partout dans ce pays c’est la même chose, les gens se laissent vivre. Espérons quand même que le Ciel ne nous laissera point dans l’embarras ; nous sommes sorties de situations aussi critiques si ce n’est pires.

Porté 6ls de beurre et 2dz ½ d’œufs à la réquisition. Le soir, bordé au crochet un petit manteau qu’Annie avait tricoté pour sa fille. Lettre de Pierre qui nous souhaite de joyeuses Pâques. Hélas ! elles ne seront probablement pas bien gaies pour nous ; je commence à craindre que le bonheur espéré du retour de Franz soit... ajourné.

Mercredi 21 Avril (S. Anselme)

Bihen a son veau à 6hrs du matin.

Journée assez dure comme travail et souci. Malgré mes allées et venues, mes demandes partout, je ne trouve encore ni bonnes ni plants de choux. De mes courses je rapporte cependant quelque chose le matin : 18 livres d’excellents choux de Ker Mebel. J’ai découvert aussi par là plusieurs champs d’artichauts qui pourraient nous être une ressource pour varier nos menus dans une quinzaine de jours quand la saison des choux-fleurs sera tout à fait terminée.

Toudic vient, je lui fais buter des pommes de terre du jardin n’ayant pas le temps de faire cet ouvrage qui presse. Il nous reviendra samedi mais Louis l’emploiera aux champs et le jardin restera toujours en attente.

Lettre d’Henri qui nous raconte le mariage de Monique. Je sème quelques salades et des carottes. Après le dîner je vais chez les Féat retenir Yvonne pour Vendredi.

Jeudi 22 Avril (Ste Reine)

Comme toujours quand il y a un coup à donner, Francine est absente ; elle ne paraît qu’à 7hrs du soir, ayant passé la journée à Morlaix pour se faire faire une indéfrisable. Demain, c’est Wicktorya qui s’absentera pour la même raison de coiffure. Annie, patraque, reste étendue. Tout repose donc sur Cricri et sur moi. Et précisément, nous avons une surcharge d’affaires ces jours-ci. Enfin espérons que nous allons nous en tirer avec l’aide du Ciel.

Nous écrivons à Henri pour son anniversaire, à Kiki pour qu’elle ne se sente pas trop seule durant les fêtes. En plus Cricri envoie çà Jacques Bonnal qui sera ordonné samedi quelques lignes lui prouvant que nos âmes s’associent à ce grand évènement.

Vers 4hrs Jean Cudennec vient tuer notre cochon. On ne le pèse point mais il est estimé à peu près 400 livres, ce qui fait une pièce de 12.000frs au cours pratiqué en ce moment dans le pays... par les gens raisonnables.

Vendredi 23 Avril (Vendredi Saint)

Cric se lève à 5hrs ½ du matin, trait 10 vaches, soigne les bêtes. Wicktorya rentre par le car Huet après avoir pris son billet pour mercredi prochain. A peine revenue, il lui arrive un accident déjà bien ennuyeux mais qui aurait pu être terrible. Elle mettait une bassine d’eau à chauffer à l’âtre quand une explosion se produisit. Atteinte à la tête par des projectiles dont nous n’avons pu connaître exactement la nature mais que nous pensons être quelques plombs de chasse, elle a saigné assez abondamment. Cricri a lavé, pansé, vu qu’il y avait seulement une éraflure à l’oreille et quelque chose de dur au milieu d’une joue mais la secousse avait été violente et Wicktorya s’est mise au lit jusqu’au soir.

Heureusement Yvonne Féat était là pour nous aider. Dans la matinée je suis allée avec Me Féat au ruisseau de Corniou laver les boyaux du cochon. Dans l’après-midi, je vais à Rosland parler à une jeune fille qui aurait pu me procurer quelqu’un (elle ne connaît personne pour la campagne). Après goûter nous faisons les saucissons.

Samedi 24 Avril (S. Gaston)

La semaine sainte est terminée et nous n’avons guère fait d’exercices religieux. Mais nos pensées se sont élevées souvent vers le Ciel et sincèrement nous avons regretté les anciens carêmes avec leurs jeûnes, abstinences et prières. Celui-ci ne comporte que des mortifications obligatoires et un bagage assez lourd de peines, de souci, de travail.

Heureusement l’accident de Wicktorya semble peu grave et n’aura pas, je crois, de suites ennuyeuses. Mais c’est Françoise qui nous ennuie aujourd’hui. Prise d’un accès de fièvre cette nuit, elle est restée jusqu’à ce soir avec une température oscillant de 391 à 393. Elle était très abattue, un peu oppressée. L’étudiant en médecine allemand qui déjeunait à la maison monte la voir. Je vais chercher du pain à Kermuster et m’informe encore de bonnes et de plants de choux. Pour ces derniers j’ai enfin succès : j’en trouverai quelques-uns chez Fournis Guergonnan mais la main d’œuvre ne s’annonce même pas de loin. Il pleut un peu « comme Monsieur le Curé à l’église » dit Wicktorya. Nous faisons les pâtés de foie.

Lettres d’Henri et de Paul.

Dimanche 25 Avril (Pâques)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h avec ma fille. Malheureusement nous ne pouvons pas communier. Le temps est maussade. Francine est de sortie et les réjouissances que nous vouions offrir à notre petite Françoise ne peuvent lui être données puisqu’elle reste au lit. Donc, ni poules, ni œufs de Pâques. Et pour nous aussi, tristesse. J’espère que Françoise n’a rien de grave, je suis pourtant ennuyé de lui voir 395 aujourd’hui, c’est à dire encore plus de fièvre qu’hier.

Je songe à Franz. Sans avoir compté sur lui, je le désirais tant pour cette fête que j’en étais arrivé à croire son retour possible. Et puis je suis harcelée par la perspective du départ de Wicktorya. C’est tout proche. Qu’allons-nous devenir ? Il paraît que Thérèse Guégen de Kerdini a eu tout à l’heure une petite fille. Visite de François Cudennec qui m’apporte des haricots de semence : cadeau fait à Cricri pour soins donnés. Visite du père Salaün. On vient chercher Cric pour un poulain très malade à Kersaint.

Lundi 26 Avril (S. Clet, p.)

Encore une journée pénible à vivre. Notre petite Françoise est toujours malade, elle avait 394 cet après-midi. Je ne crois pourtant pas qu’il y ait trop lieu de s’alarmer mais il faudrait agir et le caractère d’Annie m’empêche de faire quoique ce soit. Tous nos conseils sont traités d’imbécillités quand ce n’est pas pire. Je me suis entendu dire : « On dirait que vous chercher à la tuer » parce que j’avais dit qu’on pourrait lui donner du lait chaud sucré avec une cuillerée à café de Calvados dedans, l’Allemand ayant dit de la faire transpirer.

Barattage le matin. Plusieurs visites dans l’après-midi. J’écris aux Pierre, à Suzanne. Chose extraordinaire : le facteur passe. Il nous remet le faire part des fiançailles de Marie-Thérèse Le Marois avec Mr Bernard de Clauzade de Mazieux. A 6hrs du soir je pars faire des courses à Guergonnan chez les Fournis et chez les Féat.

Mardi 27 Avril (S. Frédéric)

Nous avons le bonheur, Cricri et moi, de faire nos Pâques, grâce au bon recteur de Plouezoc’h qui nous confesse au milieu d’un office. Je garde Françoise toute la matinée pendant qu’Annie va au bourg demander le docteur. Celui-ci vient dans l’après-midi, ne trouve rien d’inquiétant, dit que ce doit être une forte grippe.

C’est grande fête à Kermuster. Les Le Saux marient 2 de leurs enfants : Léon et Germaine. On fait une noce de première classe sur toute la ligne. Cricri va voir le départ du cortège.

Toudic vient. Travail dans les champs ; aidé de Cricri et de Me Martin il ramasse les herbes et Louis sème de l’orge et du trèfle. Après avoir eu de l’avance au mois de décembre nous sommes maintenant en retard sur nos voisins à cause d’Isis. Mais, à moins d’autres avatars, nous arriverons quand même.

Mercredi 28 Avril (S. Aimé)

Lever à 6hrs et départ pour Morlaix par le car Huet. A la gare, je fais changer le billet de Wicktorya qui devait partir ce soir et lui prends une place dans le train du 11 main ainsi qu’un supplément de parcours de Lille à Avesnes. Ces différentes formalités, à cause des queues qu’il faut faire, me prennent près d’une heure et il faut me dépêcher pour mes autres courses. Hélas ! je ne trouve pas Y. de Kermadec, elle est en congé.

Deux commissions pour Annie et rembarquement. Pendant que je suis dans le car, sous le viaduc, la sirène mugit ; c’est une alerte, personne ne bouge et ne paraît même pas très ému. Retour sans incident ; je prends du pain à Kermuster. Déjeuner. J’écris à Elisabeth Bonnal pour la féliciter des grandes nouvelles annoncées avant-hier par des billets ; je tricote près de Françoise qui a toute la journée une fièvre à 395 et qui me réclame. Je suis désolée de voir cette petite chérie si abattue.

Jeudi 29 Avril (S. Robert)

La température de Françoise s’étant maintenue pendant 36 heures aux environs de 395, Annie m’envoie à Plougasnou le matin redemander le médecin. Celui-ci ne vient qu’à la fin de l’après-midi et, comme un fait exprès, la petite atteint à peine 38° au moment de sa visite. Le docteur ne lui découvre toujours rien de vraiment inquiétant et ne peut faire que des hypothèses : grippe, mal de gorge ou incubation quelconque. Il reviendra samedi.

Le père Salaün et Yvonne sont là. Avec Françoise malade je ne puis guère m’occuper d’eux. Ils font ce qu’ils peuvent, ce qu’ils veulent au jardin. Moi-même j’y vais un peu le soir et je repique 72 tomates d’Henri dans le 2eme châssis. Les 36 premières (en commençant par le haut) sont des Trophy, les36 autres sont des Pierrettes. Mis aussi 3 planches de haricots noirs.

Vendredi 30 Avril (S. Ludovic)

Hier Annie a vendu sa chèvre Djali à la demi-sœur des Jégaden de Kerdini et elle a été emportée illico. Cette bête nous a fait bien des dégâts ; je la regrette tout de même un peu ; elle me manque comme une forme particulière qui est sortie de ma vue... Françoise va mieux mais elle a la pauvre, bien pauvre mine.

Je vais le matin à Plougasnou au service du petit Troadec. Après-midi occupé au jardin et en courses de ravitaillement. Reçu une bien douce lettre de Sisteron, double lettre écrite par Pierre et par Paule le jour de Pâques. Ces enfants sont délicieux, mon cœur se dilate en lisant les bonnes, les tendres choses qu’ils nous disent et je suis peut-être encore plus heureuse de leur sollicitude pour leurs cinq petits garçons que de l’affection qu’ils témoignent à leurs vieux parents. Leurs lettres sont à conserver, à réunir et à laisser en précieux héritage à leurs fils.

Vers 18hrs le jeune vicaire de Plougasnou vient bénir la maison. Activité aérienne. Un obus éclate à 2ms de Louis. Wicktorya et les vaches ont peur.

Mai 1943

Samedi 1er Mai (SS Jacques et Philippe)

Encore des contrariétés et des déboires. Je fais en vain une randonnée assez lointaine pour aller retenir des petits cochons dans une ferme signalée par Yvonne Féat. Quand j’arrive, il est trop tard ; les 10 de cette portée sont vendus. Je reviens en hâte pour parler à Pétronille qui m’avait annoncé son intention d’aller en foire aujourd’hui. Elle est déjà partie. En ce moment, les ennuis, soucis et même avatar, pleuvent sur nous. Il ne faut pas se décourager et lutter sans cesse.

Ce n’est pas dans mon tempérament, ultra pacifique, mais par bonheur j’ai Cricri auprès de moi, plus énergique. Je soupçonne même ma fille de préférer la guerre ou du moins l’effort à la paix tandis que j’aurais soif de quiétude. Louis ayant achevé hier les ensements d’orge et de trèfle sème aujourd’hui betteraves, rutabagas et quelques carottes. Yvonne et Cricri ramassent les mauvaises herbes.

Dimanche 2 Mai (Quasimodo)

Il faut noter que nos couvées des 17 et 19 avril se sont trouvées l’une compromise et les 2 autres abandonnées. Alors hier nous avons remis des œufs dans la niche de Miquet à 20 heures. Nous avons constaté qu’une poule couvait aussi dans le garage. Mais tout cela n’est qu’un pis aller ; on ne peut pas savoir ce que cela donnera et j’aurais bien désiré cependant grandir et améliorer cette basse-cour, trop négligée.

Pendant qu’Annie faisait ses Pâques ce matin j’ai gardé Françoise et je suis allée à la grand’messe qui s’est dite à St Antoine dont c’était le pardon. Je crois bien que c’est la première fois que je rentre dans cette petite chapelle ou plutôt petite église. Elle me plait beaucoup.

Vu les Kermadec ; Yvonne est à Morvillers mais doit en revenir bientôt. Françoise se lève et déjeune de bon appétit. Le petit taureau commence sa carrière, Féat du Roc’Hou ayant amené une vache minuscule qui ne pouvait supporter notre gros père. Visite de Mr Gaouyer. Mauvais temps. Pluie et vent froid. Ecrit aux Pierre.

Lundi 3 Mai (Invent. Ste Croix)

La tempête continue et comme nous sommes en nouvelle lune, il se peut qu’elle nous annonce un mauvais mois de Mai. Louis est parti ce matin pour Brest ; son absence doit durer presque toute la semaine et pèsera dur sur les bras de la pauvre Cric. Pourvu qu’il n’ait aucun mal là-bas, qu’il nous soit laissé et qu’Isis ne pouline pas avant son retour, nous nous estimerons protégées et heureuses.

Mais on peut reconnaître qu’en ce moment les soucis et les difficultés abondent. Henri doit revenir demain. Le collier de misères lui semblera lourd après cette échappée. Deux Allemands viennent déjeuner. Ils sont de Bavière, du Tyrol et sont aimables. L’un d’eux parle très bien français.

Je jardine toute la journée. Le 2e sarclage des planches d’oignons est terminé. Je repique aussi les premières salades : 1 planche de romaines et 2 planches de laitues. Mr Gaouyer nous apporte un couple de petits lapins noirs et blancs et nous coupe du trèfle. Il est bien complaisant. Pour payer cela, nous lui prêterons Mignonne demain.

Mardi 4 Mai (Ste Pélagie)

Retour d’Henri. En allant le chercher à Kermuster, nous portons chez Le Saux nos produits réquisitionnés : double ration car la semaine passée, à cause du mariage de Léon et de Germaine, nous n’avions rien envoyé, le ramasseur ayant été prié de ne point passer. Henri nous raconte ses histoires de voyage et de Paris ; je perds un peu de temps à l’écouter. Et dans l’après-midi je retourne avec lui à Kermuster chercher sa grosse valise que nous avions été obligés d’y laisser.

Encore une nouvelle importante chez les Le Marois : les fiançailles d’Hubert avec Melle Marie-Louise Durand de la Béduaudière. Tel que je connais ce brave garçon, je pense qu’il doit épouser un gros sac, ce qui n’empêche peut-être pas la jeune fille d’être bien élevée, charmante et du meilleur monde.

Le poulinage d’Isis approche ; elle en donne quelques signes. Alors Cricri passe la nuit dans l’écurie pour la veiller.

Mercredi 5 Mai (S. Pie V)

Henri est mal à l’aise et reste au lit, à la diète, jusqu’au dîner du soir. Ce n’est qu’un embarras gastrique dû, pense-t-il, à ce que son estomac n’était plus habitué à la nourriture plus substantielle de la campagne. A Paris, les parts sont bien plus réduites. Ce qui risque de manquer partout dans peu de temps c’est le pain. Notre boulangère n’a de la farine que pour jusqu’à vendredi soir seulement et craint de ne pas en recevoir d’ici là. Je vais chercher 10 livres de pain et j’en toucherai 10 autres vendredi si je suis là quand la fournée sortira vers 2hrs  de l’après-midi. Ensuite !...

Nous avions Yvonne aujourd’hui ; elle aide surtout Cricri dans les travaux de ferme mais elle me bêche un peu de terre et installe les lapins dans de vieilles caisses. Si les choses se passent normalement les femelles visitées par le lapin de Louis doivent mettre bas dans 5 ou 6 jours et feront bientôt leurs nids.

Toudic vient coucher près d’Isis.

Jeudi 6 Mai (S. Jean Porte Latine)

Agréable surprise de voir Louis revenir le matin. Son séjour à Brest a été moins long qu’il pensait. Yvonne vient faire une lessive pour Annie. Henri et moi jardinons. Annie a au bourg faire envoyer à Franz un beau colis, encore don de la kermesse auquel nous ajoutons 1 rôti de porc, du beurre, 1 paquet de tabac, 1 serviette de toilette et des lacets de chaussures. Il serait dommage que ce paquet soit perdu mais tellement meilleur de récupérer bientôt notre Franz que le sacrifice nous en paraîtrait léger.

Reçu réponse de l’hôpital de Morlaix : personne à nous envoyer ! C’est désespérant. J’écris à Yvonne de Kermadec. Gardé Françoise en tricotant. Mes ouvrages n’avancent pas ; je n’ai jamais le temps de m’y tenir ; tous les trois ou quatre jours j’y touche seulement. Quand sa mère rentre, Françoise est malade : vomissements de bile. Annie pense : fausse digestion ; je ne dis rien mais redoute quelque chose au foie ; il y a eu des quantités d’ictères partout cette année.

Les Jégaden me rapportent 2 porcelets de Lanmeur : 3000frs.

Vendredi 7 Mai (S. Stanislas)

Le temps n’est pas brillant mais se maintient cependant assez pour sécher la lessive d’Annie et nous permettre de travailler au jardin où nous faisons, Henri et moi, la lutte aux mauvaises herbes. Cricri sème quelques graines de fleurs. Wicktorya va au bourg prévenir de son changement de résidence et faire examiner ses oreilles par le docteur Mélou. Elle prétend que depuis son accident du 23 Avril  elle entend comme une musique quand on lui parle. Le médecin lui découvre seulement un amas de cire qui peut occasionner ce bourdonnement ; il ordonne des gouttes à mettre dans les oreilles pour ramollir de dépôt et fera un lavage la semaine prochaine... si elle va le retrouver. La pauvre fille est malade à la pensée de son voyage.

Notre commune a des discussions avec le Ravitaillement général et cela menace de se traduire par plus de sévérité ou par une grosse amende collective. On parle de 300.000frs, rien que pour le beurre. Pour le blé, c’est encore pire. Lucien qui vient le soir nous proposer de coucher près d’Isis nous raconte ses ennuis. Il en est sorti heureusement.

Samedi 8 Mai (S. Désiré)

Travail intense dans le jardin. Henri y travaille de son côté avec Toudic et moi d’un autre avec Yvonne Féat. Nous mettons tous l’ardeur souhaitable et cependant, le soir, je constate qu’il reste encore beaucoup à faire. Pour être simplement au point où nous étions l’an passé à pareille époque. J’aurais dû semer bien des choses à la fin d’Avril, je n’avais pas de terre préparée. Cependant il y a quelques poireaux, quelques salades et quelques carottes qui lèvent. Monsieur Gaouyer m’a donné quelques plants de choux d’été mais il faut que sans tarder je sème ceux d’hiver ainsi que les navets, d’autres carottes et les si précieux haricots.

Le soir visite de Soizic Troadec qui nous raconte l’aventure de sa vache à Morlaix. Cette bête s’est détachée, est entrée dans une maison, a monté l’escalier jusqu’au 2e étage, a pénétré dans un appartement où elle a fait multiples dégâts et saletés.

Dimanche 9 Mai (Fête de Jeanne d’Arc)

Messe à Kermuster. Cricri et Annie ne peuvent y assister ayant l’une et l’autre des empêchements. Notre vie est vraiment dure et elle promet hélas ! de le devenir davantage encore. Pas de plaintes cependant, il y a tant de gens plus éprouvés que nous. Les maisons qui bordent la côte doivent être évacuées avant mercredi soir, leurs habitants ont été prévenus vendredi soir seulement. Dans le nombre de ces malheureux se trouve Madame Moal qui ne sait où aller avec ses vaches. Mon mari l’a rencontrée au bourg hier matin, elle est affolée.

Francine est de sortie ; le tripotage de maison s’ajoute donc à celui de la ferme. Françoise n’est pas bien ; Annie, nerveuse et dans le marasme, se croit tuberculeuse et déclare sa fin prochaine ; le Patron est hargneux ; bref, il y a beaucoup d’épines autour de moi et il se peut aussi que j’en sois hérissée pour mon prochain. Je fais des efforts pour les rentrer intérieurement.

Lundi 10 Mai (Ste Solange)

Louis ne vient pas le matin et nous pressentons ce qui se passe chez lui. Mais nous l’imaginions normal et en somme heureux. En allant retenir la place de Wicktorya dans le car, à Kermuster, Henri le rencontre qui revient de Morlaix. Le pauvre garçon est en larmes et lui raconte que sa femme a dû être transportée dans une clinique où on lui a fait une césarienne. Elle sera sauvée, espère-t-on, mais l’enfant (une fille) est mort et on craint qu’elle ne puisse jamais en avoir. L’opération a duré de 1h à 3hrs ½ du matin, Louis rentre donc se reposer chez lui et repartira demain à Morlaix.

Wicktorya fait ses préparatifs de départ mais est gentille quand même et continue à nous aider. Malgré cela, c’est une journée pénible et... ce n’est que le commencement de notre misère. Le pain nous manque tout à fait ; c’est la première fois qu’il n’y en a plus une seule miette à la maison. Francine nous fait des takès. L’histoire de la vache de Lucien est racontée avec humour dans "la Dépêche".

Mardi 11 Mai (S. Mamert)

Henri et moi conduisons Wicktorya à son car. Elle a des émotions au départ et nous nous demandons comment cette fille nerveuse se tirera de ce long voyage assez difficile. Nous la munissons de provisions de route. Nous apprenons la mort, sans doute subite car Henri l’a vue hier, de Me Maréchal, la mère de Marguerite Fustec.

Je retourne à Kermuster à 10hrs porter 10ls de beurre et 2 douz. d’œufs pour le Ravitaillement et je vais au Poulon espérant trouver de l’aide chez les Le Normand où il y a une légion de filles. Toutes sont placées ou doivent rester chez elles. J’en pleure et me sens affreusement lasse. En pensant à Cricri, mon chagrin est encore plus lourd.

La nourriture manque pour nos bêtes. Je garde les vaches. Cela marche assez bien dans la pâture mais au retour elles m’en font voir.

Le facteur apporte une grande nouvelle : Franz revient en France, nous ne reverrons, il aura un congé de 15 jours mais ensuite un poste ailleurs. Ce n’est pas ce que nous espérions. Merci, merci quand même, mon Dieu !

Mercredi 12 Mai (Ste Flavie)

Je suis encore toute étourdie de la nouvelle reçue hier. Certes, j’en suis très, très heureuse et reconnaissante mais elle est accompagnée d’une déception. D’abord Franz aura sans doute une vie plus dure, lui qui aime le grand air, l’exercice, la liberté, il va sans doute être mis dans un bureau, avoir des chefs sur le dos, faire de la paperasserie. Mais la pensée qu’il accomplit œuvre utile en France le soutiendra et il aura des compensations.

Ce qui me peine dans l’affaire, c’est que la pauvre Cricri ne sera pas libérée... Elle ne peut vraiment pas continuer ainsi. Après toute une journée de travail au dessus de ses forces, on est encore venue ce soir la chercher pour faire une piqûre à une pouliche chez Mr Romeur à Kermuster. Ces gens tiennent à lui offrir une belle andouillette.

Pour moi la journée se passe en travaux de ferme et à garder les vaches : de 9hrs à midi et ensuite de 13hrs à 16. Nous n’avons toujours personne en vue.

Jeudi 13 Mai (S. Servais)

Même vie de galères, pas un instant de répit. Henri se trouve aussi très occupé ; le ravitaillement en pain nécessite beaucoup d’allées et venues, souvent infructueuses. Quand notre boulangère a reçu un peu de farine, elle fait une fournée mais chaque maison n’en obtient qu’une quantité infime, pas même la subsistance d’une journée. Alors on retourne le lendemain, on attend la sortie du pain, on fait la queue... A 9hrs ½ ce soir, mon mari nous rapporte 10ls de pain ! C’est tellement beau qu’il faudrait que nous puissions faire cela jusqu’à lundi.

Je garde les vaches comme hier de 9hrs à midi, mais il fait tellement chaud que nous ne pouvons les sortir qu’à 17hrs. Cela m’aurait donné trois heures assez libres dans l’après-midi si Le Saux n’était pas venu ramoner le fourneau de la cuisine. Cependant avant son arrivée, j’avais écrit aux Nimsgern pour les féliciter du mariage de Jacqueline, à Kiki et à mes petits fils : Yves et Philippe pour leurs fêtes.

Vendredi 14 Mai (S. Pacôme)

Annie prépare des élégances pour le retour de son mari ; elle est très adroite et a osé entreprendre seule une robe habillée mais ce travail l’absorbe ; elle reste enfermée dans son appartement ; on ne la voit plus. Pour Cricri et moi, il n’est guère question de beauté physique. Nous ne sommes plus que des filles de ferme. Mon mari grogne devant cette déchéance ; j’en suis navrée, surtout pour ma fille qui a, innée en elle, un sens artistique et le goût des jolies choses ; elle aime la toilette et la porte très bien. Elle a toujours été habillé comme personne dit-on. Cette réputation la flatte, elle voudrait la conserver. Espérons en des jours meilleurs.

Comme je passe environ 6 heures dehors avec le troupeau, je tricote un peu. L’ouvrage n’avance pas vite parce que je suis obligée de lever les yeux à chaque instant pour compter et surveiller mes bêtes. De 2hrs à 4hrs de l’après-midi, je jardine, sarclant les planches des semis dans lesquels il a surtout poussé des mauvaises herbes.

Samedi 15 Mai (Ste Denise)

Le terme d’Isis est passé depuis le 11 Avril. Cela fait un an et 4 jours qu’elle porte. C’est anormal et je m’en inquiète. On croit que l’évènement approche. Louis Guégen de Cornaland a vu cette année une jument qui a porté un an et 16 jours et qui a très bien pouliné. En tout cas, je serai dans les transes jusqu’à ce que ce soit passé. Ah ! si Franz avait pu être là ! Louis est absent ; il devait venir passer l’après-midi au Mesgouëz et voici qu’il est presque l’heure de goûter sans qu’il ait paru. Pourvu qu’il n’y ait pas de complication dans l’état de sa femme.

Heureusement Toudic est là. Me Martin et Lucien Troadec sont aussi très complaisants, toujours disposés à nous rendre service. Depuis le départ de Wicktorya notre existence est lamentable mais j’espère qu’elle aura quelques mérites devant Dieu puisque nous l’acceptons avec résignation. Je souhaite aussi qu’Il ait pitié de nous et nous donne l’aide nécessaire sans trop tarder.

Dimanche 16 Mai (S. Honoré)

Louis a paru hier, à la fin de l’après-midi, sa femme va aussi bien que possible mais on ne doit pas encore la laisser seule et il n’a pas de garde à pouvoir lui donner à la clinique. Il est donc reparti ce matin pour revenir demain soir seulement mais il nous a pourvu de trèfles, ce qui est précieux et il a passé la nuit avec Toudic dans l’écurie. Cric est restée dans sa chambre et s’est étendue toute habillée pour être prête à courir au premier appel. Il ne s’est rien passé, la bête donnait pourtant  dès hier matin les signes d’une maternité très prochaine. Son état se prolonge, mon angoisse augmente d’heure en heure. Nous sommes seuls cet après-midi au Mesgouëz mais Jégaden et Toudic doivent venir au son de notre trompe de chasse.

Confirmation à Plouezoc’h. Je vais à la messe basse pour faire mon ouvrage de ferme et aller garder les vaches. Mr Gaouyer m’ayant bouché les 3 brèches de la 1ère pâture ma séance y est calme et reposante.

Naissance du poulain d’Isis à minuit moins cinq.

Lundi 17 Mai (S. Pascal)

J’avais écrit hier avant de repartir en champ avec mes bêtes, sachant que la soirée serait mouvementée, que je n’y pourrai trouver aucun loisir, je n’ai donc rien noté des évènements les plus sensationnels de ce dimanche. D’abord visite d’Henri de Preissac avec Annick. Comme toujours notre cher voisin est vibrant, intéressant, drôle mais je l’ai trouvé très pessimiste dans ses visions d’avenir.

Ensuite je me blesse assez sérieusement en gardant les vaches. Je tombe sur une souche toute hérissée de branches pointues et m’en enfonce une profondément dans le genou droit. Le sang coule avec abondance et j’envoie Roger L’Hénoret prévenir Henri. Rentrée au Mesgouëz, j’y suis pansée par Cricri. Défilé des visites pour Isis. On commence à s’inquiéter un peu et Lucien va chercher Louis à Cornaland. A minuit moins quelques minutes Isis se décide à nous donner son poulain, un mâle ; j’aurais préféré une pouliche mais suis tout de même très contente.

Aujourd’hui, c’est calme. Yvonne Féat vient, aide Cricri aux nettoyages de ferme et de laiterie et sort les vaches le soir. Mon genou m’empêche de courir.

Mardi 18 Mai (S. Venant)

Pas grand-chose à noter. Henri va le matin au bourg avec l’intention de rapporter deux bouteilles de mousseux pour fêter le retour de Franz dont la date reste indécise mais qui peut nous arriver à l’improviste un de ces jours. Il n’en trouve pas mais apprend à la Mairie que nous avons une somme de 3.776frs à verser pour le beurre. C’est plutôt un cautionnement qu’une amende car si nous parvenons à livrer notre impôt complet, plus le retard, avant le 1er Août, elle nous sera restituée. Malgré tous nos efforts je crains de n’y pouvoir parvenir. Henri ne peut encore porter que 10 livres cette semaine mais quand nos veaux seront partis nous arriverons, je l’espère, à fournir les 19ls demandées.

Le beau temps trop sec continue. Je garde les vaches presque toute la journée. Lettre intéressante d’Albert qui nous explique qu’en somme c’est à cause de Franz que les 543 ingénieurs agricoles sont libérés.

Mercredi 19 Mai (S. Yves)

Anniversaire de la mort de mon frère Louis. Que de souvenirs ! Je puis les évoquer pendant ma séance solitaire dans la pâture le matin. Grâce à Mr Gaouyer qui a fermé les brèches du talus nord je suis à peu près tranquille dans le premier champ et je pense y tricoter assez vite et bien pour avancer mon tailleur. Je termine le premier côté du devant.

Henri va à Morlaix pour affaires d’impôts et d’assurances ; il rentre déjeuner. Louis qui est chez nous le matin porte 2 veaux à la réquisition. Ils sont à peu près gros comme des lapins malgré les 4 semaines règlementaires. Celui de Bihen fait 39kgs et celui de Briquette 28. Frais déduits je touche pour les 2 : 450frs. C’est très peu mais notre redevance se trouve payée.

Toudic vient. Il arrange notre lard qui avait besoin d’être nettoyé et suspendu ; il travaille aussi un peu au jardin et l’après-midi remplace Louis pour les travaux urgents de la ferme.

Lettres de nos Pierre. Henri va faire une visite au Roc’Hou.

Jeudi 20 Mai (S. Bernardin)

Depuis une quinzaine, notre ciel est bien agité. Les avions anglo-américains vont et viennent, passant en groupes importants. On a compté jusqu’à 52 bombardiers ensemble. Vers midi deux avions ont circulé en rase-mottes au dessus de nos têtes et se sont amusés à nous mitrailler. Le camion d’artichauts qui passait sur la route près de Kérinot a été atteint, le chauffeur tué, son aide a un bras arraché et une jambe qu’on sera sans doute obligée de couper. Toute la journée nous entendons les sirènes donner l’alerte.

Forcément nous sommes habitués à ces choses, elles ne nous émeuvent que lorsqu’un malheur arrive tout près de nous. Il faut continuer nos affaires. La grande mienne pour l’instant est la garde des vaches. J’y passe tous les jours de 9hrs à midi ½ et de 6 à 8 ½ le soir. Dans l’après-midi un peu de liberté est employé aux choses de la maison, au jardin, à la correspondance. Cricri va piquer une jument à Kerapont près de Kerprigeant.

Vendredi 21 Mai (S. Hospice)

Hier après le dîner, je suis allée chez Pétronille à une réunion des cultivateurs de notre société de battage pour le partage de 24 litres d’essence donnés par la Mairie. Il n’a rien été fait parce que les deux groupes : "les Gros et les Petits" comme dit Pétronille ne se sont pas entendus. Les uns voulaient le partage comme la Mairie l’avait fait : suivant le nombre d’hectares ensemencés et les autres le voulaient quantité égale pour chaque ferme quelque soit sa superficie en céréales. Je crois qu’on nous compte dans les gros mais je n’ai pas osé donner mon avis. D’ailleurs que peut-on faire avec 2 ou 3 litres d’essence ? Ce que notre compagnie a obtenu est à peine suffisant pour la plus petite de ses 10 fermes.

Rien de particulier aujourd’hui. Toudic vient et comme Louis est à Brest il ne peut guère travailler au jardin ; il va chercher litière et trèfle pour les chevaux et aide un peu la pauvre Cric aux nettoyages de ferme. J’espère que Louis pourra reprendre son service lundi ; sans quoi nous ne pourrions plus tenir ni rattraper le temps perdu pour les cultures.

Bonne lettre de mon Pierre chéri.

Samedi 22 Mai (Ste Julie)

Il serait presque inutile en ce moment de continuer à tenir ce journal de bord. Les jours se suivent et se ressemblent avec une triste monotonie. En ce qui me concerne surtout, le programme quotidien se trouve organisé et mon temps se passe au milieu des vaches. Elles sont plus ou moins sages, me font courir ou me laissent assez de calme, c’est la seule variante.

De temps en temps une visite apporte une distraction. Le plus souvent c’est un passant qui s’arrête et qui échange quelques mots. Banalité des conversations : malheurs des temps, le pain qui manque depuis 8 jours, les réquisitions trop dures, les amendes qu’il faut verser, le manque de main-d’œuvre, la sécheresse... On vient chercher notre dernier veau, la génisse de Diablesse qui sera sevrée et élevée près de nous chez les nouveaux locataires de Touly Kerampoës, autrement dit Ker Omnès.

Dimanche 23 Mai (S. Didier)

Lever à 6hrs. Jardinage. Soins aux bêtes. Toilette. Messe de 8hrs ½ à Kermuster. Je vais dire quelques mots de condoléance à Marguerite Fustec qui a perdu sa mère. Cette bonne Madame Maréchal a été emportée par une congestion pulmonaire en 4 jours, nous ne la savions même pas malade quand nous avons appris qu’elle était morte et enterrée. Je ne sais pas s’il y aura un service.

Matinée en compagnie de mes vaches. Francine est de sortie ce qui ajoute pour la pauvre Cric la préparation des repas et les vaisselles aux travaux de ferme. Demain nous récupèrerons Louis. Me Goyau m’a parlé de sa fille Antoinette « pour nous aider ». Si elle se décide à quitter Paris en même temps que Denise et Paulette. D’abord, c’est très incertain. Ensuite cette jeune fille, couturière puis ouvrière d’usine n’a jamais fait ce genre d’ouvrage et ne voudra peut-être pas s’y mettre, puis je connais un peu le caractère de Nénette, pas commode ; enfin ce ne serait que dans un mois.

Mis mes premiers haricots : les chevriers verts de Ker Hervé (15 lignes)

Lundi 24 Mai (S. Donatien)

Yvonne Féat vient mais le mauvais temps contrarie mes projets d’ensemencements et sa présence ne fait que nous soulager un peu dans les besognes quotidiennes. Le pain nous manquant tout à fait, Me Goyau nous fabrique des takès pour le goûter avec notre reste de farine. Maintenant nous n’avons plus rien que nos pommes de terre, notre lard et nos laitages. C’est déjà beau mais j’ai quand même une angoisse au sujet de la nourriture de la maisonnée.

Dieu ne nous abandonnera pas. Au fur et à mesure qu’une chose nous manque, il nous en envoie une autre. Ainsi à l’épuisement de la farine, correspond l’envoi de 2 litres ½ d’essence que les membres de notre Société de Battage se sont enfin décidés à partager. Je puis avec cela et en nettoyant un peu de blé très sale qui reste dabs le grenier faire moudre chez un voisin pour obtenir une farine très grossière mais cependant précieuse.

Frileuse a eu son veau ce matin à 6 heures.

Mardi 25 Mai (S. Urbain)

Programme ordinaire, agrémenté d’une course à Kermuster pour le beurre et les œufs de réquisition. Cette fois nous pouvons porter 14 livres. J’en suis satisfaite mais... un peu ennuyée aussi. Les gens qui s’occupent de cette affaire vont penser : « Il a suffi qu’on leur fasse verser un cautionnement pour que ceux du Mesgouëz arrivent à fournir la quantité demandée. » Or ce sont les circonstances qui s’y prêtent : les vaches ont toutes vêlée, la nourriture pousse dans les champs, nous sommes moins nombreux, nous avons du lard, Cricri fait du fromage avec le lait écrémé, etc.

Toujours pas de pain. Me Braouézec nous en laisse espérer pour jeudi. Temps triste, un peu de crachin mais pas de grosse pluie ; les choses poussent dans le jardin, surtout les mauvaises herbes.

Mercredi 26 Mai (S. Phil. de N.)

La dépêche si désirée, si attendue arrive vers 10hrs du matin. Henri est à Morlaix et les filles à la maison en prennent connaissance et Cricri court m’annoncer la grande nouvelle dans les pâtures où je garde les vaches. Franz est à Chartres et pense nous arriver demain matin. Grand branle-bas au Mesgouëz, Annie est dans tous ses états. Elle déménage et réintègre son appartement où tout luit, tout resplendit. Il y a profusion de fleurs apportées par Paulette Martin qui est allée les chercher à Kerlizot chez les Jégaden. Francine en garnit le salon, la salle à manger, la cuisine. Rien que dans la salle à manger, elle a mis 4 énormes bouquets.

Malgré ces joyeuses préparations, il faut faire le travail quotidien. Louis rentre une partie du bois avec Mr Gaouyer. Yvonne Féat vient. Je sème des haricots blancs à petits points noirs donnés et recommandés par les Cudennec de Ker Hervé (15 lignes).

Jeudi 27 Mai (S. Ildevert)

Grand bonheur du retour de Franz. Merci de tout cœur à Dieu, à la Ste Vierge, à nos Saints Patrons. Annie va au devant de lui à Morlaix avec la bicyclette de Mr Gaouyer et y arrive ½ heure avant le train. Henri prend le car, Cricri, Françoise et moi devons nous contenter d’aller à Kermuster.

A première vue, sauf l’amaigrissement je ne trouve pas mon cher garçon trop changé. Petit à petit, je remarque certaines choses qui me serrent le cœur. D’abord son air triste, puis la fatigue de ses yeux, ensuite des contractions nerveuses de son visage, enfin je sens qu’il se trouve dépaysé, qu’il a dû se faire des illusions, qu’il souffrira de l’état dans lequel nous sommes tous tombés avec ... la France et qu’il rencontrera beaucoup de difficultés à se refaire une vie.

Cela me donne un certain cafard mais je suis sûre que le Bon Dieu ne le prend pas pour une ingratitude et qu’il arrangera tout cela au mieux. L’épreuve n’est pas terminée, voilà tout.

Grâce à Me Goyau qui me remplace auprès des vaches, j’ai un peu congé. Toudic est là et jardine. Je mets 12 lignes de haricots blancs (500grs) tâchés de rouge.

Vendredi 28 Mai (S. Olivier)

Petit à petit l’ancien Franz va renaître. Il faut que le temps passe. Il se retrouvera surtout en reprenant contact avec les paysans et les choses car les conversations qu’il a avec nous, surtout avec son père, doivent trop ressembler à celles qu’il tenait avec ses camarades de captivité. Il est déçu, navré de ce qu’il retrouve en France après avoir rêvé tellement mieux au cours de ces trois années d’éloignement.

Le matin, Franz et Annie vont à Kerprigeant. Dans l’après-midi, le père et le fils se rendent ensemble à Plougasnou pour leurs affaires, puis Franz va faire visite aux plus proches voisins : à Pétronille, au Verne, à Madagascar. Il se rentre à 10hrs ¼ pour dîner. Nous avions déjà terminé notre repas. Notre pauvre prisonnier a perdu l’habitude de manger et déclare qu’il est inutile de la reprendre.

Pour nous, vie ordinaire. A noter seulement que Diablesse a pris le taureau et que j’ai mis 18 lignes de haricots jaunes.

Samedi 29 Mai (S. Maximin)

Chaleur torride : une journée sous les Tropiques ; nous nous sentons tous écrasés mais il faut que l’ouvrage se fasse quand même et le nôtre se trouve compliqué par l’absence totale de Francine qui passe sa journée à Morlaix avec sa mère et ses sœurs. On fait faire une indéfrisable à Guitic et on lui fait percer les oreilles ainsi qu’à Jeannick et à Denise. Les petites qui étaient de gentils enfants ont l’air maintenant de jeunes filles rabougries. Cela les change beaucoup. Je n’ai jamais aimé les têtes de moutons ni surtout les boucles d’oreilles. Enfin si elles se trouvent belles ainsi, tant mieux ! je n’ai rien à y voir, ce ne sont pas mes affaires.

Louis et Mr Gaouyer achèvent de rentrer notre bois. Le tas est bien petit cette année. Henri va au bourg le matin et rapporte très peu de viande. Franz fait des visites à Plouezoc’h avec Annie et est touché de l’accueil très affectueux qu’il reçoit au Roc’Hou. Pour nous, journée ordinaire.

Dimanche 30 Mai (S. Ferdinand)

Avec Henri, messe matinale à Plouezoc’h. Le ménage de Franz va à la grand’messe. Je garde les vaches. Ce monde est très agité : les Messieurs sont fous et les Dames encore plus folles ; il y a des mariages. Bruck et Madelon sont à noter mais elles y passent tant de fois avec le grand et avec le petit taureau que nous doutons du résultat.

Défilé de visites dans l’après-midi. Yvonne de Kermadec nous annonce qu’elle est nommée à Brest ; ses parents sont navrés. Mr Prigent revient me proposer son fils pour garder les vaches. Enfin Jaouen dîne avec nous. Avec tous ces gens la traite ne peut se faire à l’heure habituelle. Cric ne s’y met qu’après le dîner à 10hrs du soir. Au fond les visites qui seraient une agréable distraction deviennent ennuyeuses quant on se trouve astreint à des besognes qu’il faut accomplir malgré tout.

Lundi 31 Mai (Rogations)

Encore une catastrophe ! Lucie Braouézec qui est dans son retour d’âge a une perte et Francine nous quitte immédiatement. Pas moyen de la raisonner, de lui faire comprendre que cette crise n’est peut-être que passagère, qu’elle pourrait soigner sa mère en continuant à nous aider pendant quelque jours et reprendre ensuite son service. Elle est si butée que je me demande s’il n’y a pas autre chose encore sous ce départ brusque.

Nous n’avons donc plus personne que Louis et l’aide des voisins qui ne peut être qu’intermittent et temporaire. Du coup, c’est au dessus de nos forces même combinées et bien organisées. Alors Dieu aura pitié et arrangera lui-même les choses. Avec le secours de Mes Martin et Goyau, la journée se passe quand même.

Juin 1943

Juin 1943

Mardi 1er Juin (S. Pamphile)

Le mois commence mal. Quelle misère ! Plus une minute de liberté. Impossible de profiter du séjour si bref de notre Franz. Nous le voyons à peine. Il est d’ailleurs très occupé de son côté ayant de nombreuses courses et visites à faire pour ses camarades de captivité et les trouvant sacrées il les fait, avec raison, passer avant tout.

Madame Goyau vient nous aider ; elle garde les vaches pendant que je cuisine. Nous ne savons plus quoi manger  car nous n’avons rien en dehors de nos pommes de terre et de notre lard. Les œufs se raréfient tellement qu’ils vont presque tous maintenant payer notre impôt. Le retard est largement compensé mais il faut arriver maintenant à fournir le courant plus ce que nous devrons pour Octobre, Novembre et Décembre où la ponte est nulle.

Mercredi 2 Juin (Ste Emilie)

Henri et les enfants vont déjeuner à Kerprigeant. Ils sont reçus très affectueusement et très luxueusement pour ce temps. Menu plus que confortable et délicieux. Notre ex-prisonnier va s’imaginer que ce que nous lui racontons des restrictions et privations ne sont que des fables. Les Henri de Preissac sont très débrouillards pour se procurer des denrées et Marie est une excellente cuisinière.

Grâce à Yvonne Féat et à Me Goyau, l’ouvrage de Cric se fait ici et ma pauvre fille a pu jouir ainsi d’une demi journée hors du fumier. De mon côté, l’emploi du temps fut aussi plus agréable. Le matin, avec Louis et Yvonne j’ai mis des haricots destinés à faire la provision hivernale : 7kgs de blancs et 2kgs de jaunes. Dans l’après-midi j’ai jardiné un peu et soigné mes bêtes. Mais ce répit n’est que passager et la situation reste lamentable.

Jeudi 3 Juin (Ascension)

Cricri ayant une réunion très importante au bourg pour ses familles de prisonniers, Yvonne Féat vient la remplacer le matin. Cela me rend aussi bien service à moi qui peut aller à la messe basse de Plouezoc’h, soigner mes bêtes, garder les vaches sans avoir à m’occuper du déjeuner que je trouve prêt en revenant à midi ½. Henri, Franz, Annie et Louis vont goûter chez Mr Gaouyer. Franz va ensuite à Kergouner chez les Troadec et les Chocquer.

Il fait anormalement froid pour l’époque ; le vent violent et très aigre vient du Nord. J’avais reçu hier une lettre bien touchante de mon Pierrot, écrite pour la Fête des Mères, je puis trouver quelques minutes pour y répondre et c’est ma seul joie et distraction de ce jour de l’Ascension. Je ne vois presque pas ceux d’ici, chacun étant occupé de son côté. Seule, ma petite Françoise vient me trouver dans la pâture et reste une heure avec moi.

Vendredi 4 Juin (S. Optat.)

Il serait temps que le Bon Dieu nous envoie du secours sans quoi nous succomberons sous la tâche à moins que, découragés, nous renoncions à tenir la ferme. Nous en parlons quelque fois. Mais pour trouver une organisation qui nous procure les denrées nécessaires à nos vies, qui ne nous fasse point perdre trop d’argent et qui permette à Franz de reprendre quand il pourra, il y a nombreux et grands obstacles.

Le métayage n’est guère en vogue dans cette région. Nous vivons donc au jour le jour, trimant du 6hrs du matin à minuit, négligeant un tas de choses, arrivant juste au strict nécessaire. Lucie ne va pas mieux et Francine ne peut point prévoir, dit-elle, de reprendre son service ici mais elle ne donne pas son compte définitif. Aucune nouvelle des personnes que j’avais vaguement en vue ; j’attends cependant au moins une réponse.

Samedi 5 Juin (Ste Valérie)

La réponse de Plestin est venue. Négative hélas ! Je ne sais plus à qui recourir et cependant cette existence ne peut pas se prolonger.

Bihen a été servie hier et plus que servie ; les deux taureaux y ont passé avec la plus vive ardeur. Mais pour cela encore quelques soucis. La vaginite granuleuse règne dans le pays et Franz l’a reconnue chez une vache amenée par Alain. Il craint donc que nos bêtes l’aient ou la gagnent car plusieurs ont déjà repris. Je ne sais plus rien des vêlages à venir. D’abord Wicktorya négligeait de nous avertir et puis, avec ces chaleurs renouvelées, c’est assez difficile de savoir exactement.

Il est né ce matin à 5hrs deux jumelles au Verne. Jeanne Colléter qui n’était déjà pas très satisfaite d’attendre un second bébé a dû être désagréablement surprise.

Franz et Annie vont faire un pèlerinage de reconnaissance à Kernitron. Pour nous... existence quotidienne.

Dimanche 6 Juin (S. Claude)

Henri, Franz et moi allons à la messe basse de Plouezoc’h, puis notre fils va retrouver ses anciens camarades de chasse, les Prigent Keramprinz, les Barayer, etc. et fait avec eux une battue aux renards qui dure toute la journée. Il déjeune chez eux et nous revient le soir enchanté et ce qui est mieux transformé. Ce n’est plus le prisonnier, c’est le Franz d’autrefois. Depuis trois jours il donne un grand effort physique, nous sommes heureux qu’il le supporte aussi bien mais je crains qu’il abuse et voudrais le voir rester un peu plus tranquille. Et le temps passe vite, trop vite, le congé est plus qu’à moitié expiré, l’inconnu qui va suivre m’est souci et presque angoisse.

Le temps s’est remis au beau ; il n’a pas assez plu, les nuages qui ont envahi notre ciel pendant ces jours derniers n’ont fait que crachiner. Entre les tâches du labeur ordinaire nous préparons un peu ce qu’il faut pour les de Preissac demain.

Lundi 7 Juin (S. Lié)

Pour quelques heures nous rentrons dans nos peaux normales, nous redevenons ce que nous étions avant-guerre. Mais il a fallu payer cela par un surcroît de travail, une bousculade intense qui a duré toute la matinée et a repris le soir après le départ des visiteurs.

Les choses n’ont été prêtes qu’à la dernière minute et pas aussi parfaites que je l’aurais désiré mais rien n’a été raté ; tout fut apprécié par les gens peu blasés que nous sommes devenus. Marie de Preissac qui ne sort jamais elle aussi paraissait heureuse de cette fugue ; elle a meilleure mine et je crois qu’elle se porte mieux.

Comme nous achevions de déjeuner Mesdames Menou sont arrivées. Le mari de l’une était dans le camp de Franz. Elles ne sont parties qu’à 18hrs peu après les Preissac. J’avais pu avoir Me Goyau pour s’occuper des vaches. Enfin ce fut une bonne journée pour fêter notre Franz.

Mardi 8 Juin (S. Médard)

Programme habituel. A noter seulement l’achat d’un couple de porcelets dans une ferme de Plouezoc’h. Payé 3.300frs deux mâles de 4 semaines que Franz dit être de race de Bayeux. A 4hrs nous allons, Annie et moi, à Kerdini et à Kersaint pour nous informer de main d’œuvre possible. Nous revenons bredouilles, avec de vagues espoirs. Et pourtant cela ne peut pas continuer ainsi. C’est le fameux « Marche ou Crève. » Quand nous ne pourrons plus marcher, nous crèverons, voilà tout !

Je n’ai même plus le temps de m’occuper du jardin, si utile cependant. En y descendant à 6hrs le matin je sarcle quelques lignes de haricots chaque jour. Mais j’aurais bien des choses à repiquer qui vont se trouver perdues. Cricri va faire une piqûre à Me Fournis de Guergonnan.

Mercredi 9 Juin (S. Félicien)

L’évènement saillant du jour est l’invitation à déjeuner chez les Salaün à Pen an Allée. Nous y mangeons d’excellentes crêpes. Louis butte les pommes de terre. Hélas ! elles sont déjà remplies de doryphores. Nous faisons la chasse mais le travail de ferme nous absorbe trop ; pour passer entre toutes les lignes il faudrait être nombreux et avoir du temps.

Cricri et Franz vont soigner un poulain dans une ferme près de Toulz Kerampoës. Nos vaches ont de la vaginite granuleuse. C’est un souci de plus et du travail supplémentaire pour la pauvre Cricri qui aura sas doute à les soigner si Franz a un poste hors d’ici. Annie se décide à accompagner son mari à Paris mais elle nous laissera Françoise.

Jeudi 10 Juin (S. Landry)

Henri va prendre à Morlaix les billets de Franz et d’Annie. Franz va le matin à St Jean au service d’un fils Léon, tué accidentellement en Allemagne. Ici on sarcle les plants de betteraves. Nous avions pour ce travail Mr Salaün, Mes Goyau, Martin et Yvonne Féat. Ils le terminent mais ne peuvent faire les rutabagas.

Dans l’après-midi, Annie, Cric et moi allons voir les petites jumelles du Verne : Marie Perrine et Hélène Marcelle. Elles sont mignonnes mais la première est minuscule ; c’est un morceau de 4 livres seulement. Jeanne Colléter qui, paraît-il, n’était pas contente du tout d’attendre un enfant nous semble heureuse de ses deux filles. Grâces d’état !

Il fait très chaud et vers 4 heures il y a un orage court mais assez violent accompagné d’une averse de grêle. Les récoltes s’annoncent piteuses avec tous ces avatars.

Vendredi 11 Juin (S. Barnabé)

Commencé ma journée par un barattage assez long. Ensuite lettre à Mr Prigent pour lui demander Joseph. Soins aux bêtes. Confection et absorption du petit déjeuner. Garde des vaches jusqu’à midi. Repas de crêpes chez les L’Hénoret du Moulin à Vent. Il dure jusqu’à 2hrs ½ car Jeanne Marie les fait au fur et à mesure qu’on les mange. Elles sont meilleures ainsi toutes chaudes mais c’est beaucoup plus long.

Rentrée au Mesgouëz je commençais à jardiner quand Me Albert, la femme d’un capitaine prisonnier qui habite Trégastel, est venue pour avoir quelques renseignements par Franz sur la vie dans les camps. Sa visite est longue. Elle goûte avec nous. Défilé des clientes pour le beurre du Vendredi, Mes Clec’h et Jégou. 2e garde des vaches. Elle est assez mouvementée.

Près le dîner vaisselle faite avec Cricri et Franz. Quelques minutes de bonne causerie. Lettre de Pierre.

Samedi 12 Juin (S. Guy)

Franz est presque redevenu ce qu’il était autrefois mais il se fatigue en allées et venues. Tous les voisins l’ont invité, il a dû aller partout pour ne mécontenter personne et cela fait qu’il ne s’arrête pas du matin au soir, n’a point de repas réguliers, boit beaucoup mais ne fait que grignoter de ci de là un morceau de pain avec beurre ou lard, et que nous ne le voyons guère. Il est toujours assez triste avec cette expression morne qui m’a frappée quand je l’ai revu mais petit à petit il se remet dans notre ambiance. L’incertitude du sort qui l’attend l’empêche de reprendre ses occupations et c’est, je crois, ce qui serait le meilleur pour lui.

Henri va au bourg le matin avec son fils. Nous avons une rude journée de travail mais sans incident.

Lettre de Mimi Strybos.

Dimanche 13 Juin (Pentecôte)

Messe de 8hrs ½ à Kermuster avec Franz, Annie et Françoise. Henri va communier à Plouezoc’h et notre pauvre Cric est encore obligée de renoncer à tout office malgré la grande fête de ce jour. Je suis sûre qu’elle n’en a que plus de mérites aux yeux du Bon Dieu mais j’en suis quand même désolée.

Nous essayons un peu de marquer la solennité par un menu plus copieux, plus soigné. Nous remplaçons la soupe par une boîte de crème de foie de porc et Henri monte de la cave une bouteille d’un excellent vieux vin. Avec nos tranches de foie de veau et de la purée de pommes de terre nous sommes réellement bien servis. Le dessert manque. Il est remplacé par une tasse de café et une goutte de Calvados. Nos Messieurs s’offre pour terminer le grand luxe d’un cigare.

A part ces réjouissances buccales, journée ordinaire mais prières plus ferventes pour tous les chers miens.

Lundi 14 Juin (S. Rufin)

Le congé de Franz a passé bien vite !... Cricri et moi n’avons guère pu profiter de lui car les circonstances ont précisément exigé que nous fournissions pendant cette période un plus grand effort de travail. Nous avons eu heureusement de l’aide pour ce dernier jour. Me Goyau, Anne Troadec sont venues. Quant à Francine elle a reparu, mais décidée, a-t-elle dit à Cricri, à ne pas rester à la maison.

Tout en demeurant le plus près possible de Franz pour le voir et lui parler, j’ai fait un peu de jardinage. Mon pauvre potager est dans un état indicible, très négligé depuis le départ de Wicktorya ; les mauvaises herbes l’ont envahi ; les taupes, les limaces, les poules et les enfants le saccagent. Il y a aussi les merles, les ramiers et même un lièvre qui font des dégâts.

A 5hrs, Franz nous quitte. Annie part avec lui. Louis les conduit à Morlaix avec Mignonne. Henri les accompagne.

Mardi 15 Juin (Ste Germaine)

J’ai couché auprès de ma petite Françoise, cela diminue un peu mon cafard. Au fond du cœur j’ai l’espérance que mon Grand reviendra, du moins, qu’il ne sera pas trop éloigné de nous. Mais cette nouvelle séparation est dure tout de même et il reste tant d’inconnu dans l’avenir même celui de demain. Remercions Dieu des quelques bonnes heures accordées, supplions le de les renouveler et de nous donner un peu de stabilité.

Anne Troadec vient encore donner un coup de main à Cricri dans la matinée. Cela permet à ma fille d’aller accomplir une œuvre de charité qui était un devoir pour elle puisque la personne à secourir dans une terrible phase est femme de prisonnier. Il s’agit d’un cas particulièrement difficile : cette jeune femme est enceinte, elle aurait été violée par un voisin.

Journée de jardinage. Il tombe quelques ondées, je puis quand même sarcler la fin des haricots mis côté verger et réparer les manques.

Mercredi 16 Juin (Ste Aline)

Yvonne Féat me décharge de la garde des vaches et fait la petite lessive de Françoise pendant que je m’occupe de ma chérie beaucoup plus intéressante que mon troupeau. Elle est d’ailleurs facile avec nous. La présence de son papa lui a fait grand bien. Je jardine avec elle ; nous plantons 3 plates bandes de 3 lignes en haricots noirs ; elles sont destinées à être mangées en vert. Mr Gaouyer aide Louis à charroyer du fumier.

Francine m’annonce qu’elle nous quittera prochainement. Par contre Mr Prigent m’annonce que Joseph nous arrivera demain. Que d’allées et venues. Rien de stable ; il faut vivre au jour le jour et ne pas perdre confiance en Dieu.

J’écris aux Franz et aux Pierre. Nous apprenons le soir que François Cudennec, le bien aimé de Wicktorya, a eu la mâchoire fracassée par une ruade de cheval. Une ambulance l’a emporté à Morlaix.

Jeudi 17 Juin (S. Avit)

A signaler l’arrivée de Joseph Prigent. Si ce garçon peut nous décharger de la garde des vaches, ce sera quelque chose de précieux mais cela ne suffira pas pour remplacer à la fois Wicktorya et Francine, surtout à cette époque de l’année où il faut beaucoup seconder Louis dans les champs. Aujourd’hui il a eu Toudic et Madame Goyau pour étendre le fumier apporté hier sur la terre de betteraves.

Une lettre d’Albert nous annonce la bonne arrivée des Franz à Paris. Cela nous rassure car nous venions précisément d’apprendre que la ligne Paris-Brest avait encore été bombardée cette nuit. J’ai terminé le tricotage de mon tailleur mais Dieu sait quand il sera monté. C’est grâce à mes séances dans les pâtures que j’ai pu arriver au bout de cet ouvrage. Je voudrais bien en commencer un autre facile à transporter dehors. En attendant je fais une paire de chaussettes avec des restants de laine.

Lettre de Claude Prat.

Vendredi 18 Juin (S. Florentin)

Lucien Troadec vient avec ses deux juments. Avec Louis, Isis et Mignonne, il fait un labour profond dans deux de nos champs de Kerdini dont la terre était très sale. Me Goyau coupe les chardons dans l’orge mais ne peut achever cette tâche à elle seule ; il reste encore une demi pièce de terre à nettoyer. Henri s’occupe de ses tomates dont il achève enfin la plantation. De mon côté je jardine aussi une bonne partie de la journée.

Françoise est très mignonne ; elle aide sa grand’mère à sarcler et à semer des cornichons. C’est un mois trop tard mais il se peut que cela donne encore.

Reçu une très gentille  lettre de notre petit Henri, lettre écrite tout seul. Ce bonhomme est très avancé, il n’a pas encore 7 ans et vraiment son écriture et son orthographe nous surprennent. J’en suis heureuse et fière. Lettres de Paris, Franz est nommé à Quimper, il doit commencer son service la semaine prochaine.

Samedi 19 Juin (S. Gervais)

Pas de Francine aujourd’hui. On dirait qu’elle veut nous habituer doucement à son absence définitive. La journée se passe quand même avec ce surcroît de travail. Toujours pas de réponse des deux personnes auxquelles je me suis adressée pour trouver une fille de ferme. Les Périou n’ont pas l’air non plus très pressés de nous envoyer leur Yvonne. En attendant, nous n’avons que des "coups de main". Anne Troadec est venue 4 fois faire les crèches des vaches ; Cricri a été moins bousculée ces jours-là. Me Martin est toujours très complaisante pour aider à la traite, Me Goyau m’a donné 4 journées mais elle a été employée au travail dans les champs.

Notre terre pour les betteraves s’apprête et les plants ne sont pas encore assez forts pour être repiqués. Malgré toutes nos entraves, je crois que nous n’aurons plus grand retard sur les voisins. On commence à fixer les dates de fauchage. Ce sera sans doute notre tour le 8 juillet.

Lettre de Marie Aucher qui a appris le retour de Franz et m’annonce celui de son Jean.

Dimanche 20 Juin (Trinité)

Triste dimanche ! Francine n’ayant point paru, je ne puis même pas aller à la messe. Cela me coûte beaucoup et assombrit toute ma journée. A part cette privation le temps se passe comme d’habitude, trop occupé pour qu’il nous pèse vraiment mais de choses si banales qu’on ne ressent guère la bonne joie qui accompagne l’action.

En faisant la cuisine je surveille ma Françoise qui fait bien des bêtises mais qui est relativement sage. Jusqu’à présent, malgré sa hardiesse, il ne lui est rien arrivé de fâcheux et j’espère la remettre en bon état à sa mère. Je crois que cette petite bonne femme a reçu beaucoup de dons. Il en faudrait tirer parti et corriger les défauts qu’elle possède aussi. Son père a manifesté des intentions assez fermes pendant ses 15 jours de congé. Pourra-t-il s’en occuper d’une manière assez suivie pour donner de bons résultats !

Lundi 21 Juin (S. Louis de Gonzague)

Francine n’est toujours pas là. Elle s’octroie toute une semaine de vacances en l’honneur de sa sœur qui doit arriver demain et pour laquelle elle prépare les aîtres et les grandes toilettes. Elle abuse vraiment et de demander de l’augmentation comme elle le fait dénote un cynisme invraisemblable. Ce dernier mois nous l’avons eu juste 6 journées pour lesquelles je lui ai versé 250frs.

Heureusement nous avons Yvonne Féat aujourd’hui et l’absence de Francine serait, je le vois, une vraie bénédiction si nous lui trouvions une remplaçante. Avec les femmes qui viennent du dehors on ne peut être assuré de rien car elles ont toute une clientèle à ménager. De plus, c’est très coûteux. Mais on a de l’ouvrage fait et c’est aussi précieux.

Une lettre d’Annie nous annonce qu’elle accompagne Franz à Quimper et ne sait quand elle nous reviendra.

Le temps se remet au beau. Les petites ondées tombées du ciel nuageux de ces derniers jours n’ont fait que mouiller un peu la surface de la terre. Ecrit à Marie Aucher.

Mardi 22 Juin (S. Alban)

Henri part le matin de bonne heure pour Morlaix afin de s’informer des moyens de communication entre cette ville et Quimper et d’envoyer ces renseignements à Franz. Ceux-ci doivent quitter Paris ce soir mais comme ils vont ensemble au Chef-lieu, le retour d’Annie au Mesgouëz est à date aussi incertaine, aussi imprécise presque que celle de son mari. Je ne me plains pas d’avoir la garde de Françoise qui est avec nous très affectueuse et assez facile mais c’est quand même un surcroît de responsabilités et de travail en cette période où nous n’avons aucun service organisé ni pour la maison ni pour la ferme. Les "coups de main" donnés par Mes Goyau, Féat et Martin sont appréciables mais pas fixes, on ne peut pas y compter.

Et Francine se promène, travaille chez sa mère, se repose pendant que nous trimons sans arrêt. Et elle a le toupet de demander de l’augmentation après avoir touché ce mois ci 250frs pour 6 journées de présence.

Mercredi 23 Juin (S. Leufroy)

Malgré la guerre, l’occupation, toutes les misères actuelles, le pays est en fête. C’est la St Jean et la jeunesse d’ici qui ne demande qu’à s’amuser profite de la licence accordée en faveur du Pardon. Mais il doit y avoir des nuages dans les cœurs de beaucoup de filles car les garçons de la classe 42 sont partis au début de cette semaine pour aller travailler en Allemagne. Quelques récalcitrants sont restés mais ceux-là se cachent.

Me Goyau vient, ce qui me permet un peu de jardiner au lieu d’être en cuisine et tripotages toute la journée. Francine reparaît mais se borne à une visite. Elle semble de meilleure composition et me dit qu’elle viendra vendredi pour terminer son mois qui expire le 10 juillet.

Lettre de Sisteron. Petit Jean nous écrit aussi. Photographies de nos cinq petits fils qui sont des amours.

Les truies ont des rougeurs sur le dos qui m’inquiètent beaucoup. Mais elles ne paraissent pas malades.

Jeudi 24 Juin (Fête-Dieu)

Journée comme toutes celles d’à présent. Travail forcé de 6hrs du matin à minuit ; les mêmes occupations terre à terre. A signaler seulement, au cœur de l’après-midi une visite aérienne des Anglo-Américains. Certainement il y a eu du mal d’un côté ou de l’autre mais nous n’entendons rien dire. Peut-être saura-t-on demain ?

En surveillant mon fourneau de cuisine j’utilise des bouts de laine en faisant de petits carrés multicolores destinés à Cricri. Elle les trouve amusants et a pour eux tant d’usages que je ne sais s’ils feront un petit manteau, une garniture de robe, un coussin ou même une couverture. Cela dépend du nombre que j’en pourrai faire.

Mes truies sont encore plus rouges qu’hier mais elles conservent leur appétit et leur entrain.

Vendredi 25 Juin (S. Prosper)

Le découragement commence à me gagner et je sens que la trop énergique Cricri, à bout de forces, va flancher aussi, ou, pour mieux dire, tomber. Comme par fait exprès, nous ne pourrons pas avoir le moindre secours jusqu’à lundi. Petit Anne est de noce samedi, se prépare aujourd’hui, cuvera dimanche. Yvonne Féat et Me Goyau sont retenues ailleurs. Quant à Francine, sa promesse est vaine. Elle abuse et se moque de nous. Elle serait à la rigueur libre de nous quitter malgré les nouvelles lois mais elle aurait dû y mettre quelques formes, après tout ce que nous avons fait et faisons encore pour sa famille. Au lieu de cela, elle prend un malin plaisir à nous berner. J’avais cru avant-hier à sa sincérité et ce n’était que pour m’empêcher de lui trouver une remplaçante. Cela l’amuse de nous savoir dans l’embarras ; elle voudrait que nous ne puissions pas nous passer d’elle.

Samedi 26 Juin (S. David)

Même vie odieuse. Pas un moment de répit. Heureusement encore nous sommes 3 à nous partager les corvées. Henri a pour son compte les relations extérieures ; il va au bourg le matin avec plusieurs missions à remplir. Il fait très chaud.

Retour d’Annie qui semble en avoir assez des voyages et retrouver avec satisfaction le calme de la campagne. Quimper lui laisse particulièrement de mauvais souvenirs. Franz et elle ne pouvaient point passer plus d’une nuit dans la même chambre.

Mon pauvre garçon ne prévoit pas une existence facile et agréable dans ses nouvelles fonctions et disait qu’il regrettait presque sa captivité. Cela se tassera sans doute. Nous espérions le voir revenir hier soir et l’avons attendu vainement jusqu’à 1h du matin. Espérons du moins qu’il ne lui est rien arrivé de fâcheux et qu’il pourra passer quelques jours ici avant de prendre son poste.

Dimanche 27 Juin (S. Crescent)

Hélas ! encore un dimanche sans messe. Cependant nous étions allés à Kermuster Henri et moi car c’était le 4e dimanche mais à cause de la solennité de la Fête-Dieu, l’abbé Dilasser a dû rester à la paroisse. Impossible de retourner à Plouezoc’h pour le grand office de 10hrs ½ ; il fallait faire trop de choses ici, je n’en pouvais laisser la charge à la seule Cricri. Annie, fatiguée de ses voyages, inquiète de Franz, ne peut guère aider.

Je ne sais pas pourquoi je me sens aussi très mal à l’aise en songeant à la vie que notre pauvre fils va mener maintenant ; c’est une sorte de cafard qui me prend après le bonheur de son retour en France. Vais-je être plus tourmentée de la savoir à Morlaix qu’en Allemagne ? Chaque fois que j’entends un avion anglais ou américain, je tremble. Je me fais aussi beaucoup de souci du prochain voyage de Paule partagée entre le désir de la voir et la crainte de la savoir sur les routes.

Lundi 28 Juin (S. Irénée)

Mon programme a peu varié quoique le retour de Francine l’ait allégé de la préparation des repas pour les gens. Entre les poules, les lapins, les cochons pour lesquels la nourriture commence à être difficile à trouver, beaucoup de temps passe. Et puis les désagréments sont toujours nombreux, les uns viennent pour une chose, les autres pour une autre ; on palabre, les visiteurs ne s’en vont pas malgré la lassitude qu’on montre.

Parmi les nombreuses visites de ce jour, à signaler celle de Jeannick qui, prise de douleurs et croyant qu’elle allait accoucher, venait au refuge Mesgouëz. Je crois à une fausse alerte. Nous sommes allés après dîner prendre de ses nouvelles. Rien n’avait changé mais je plains la pauvre petite si nerveuse. Son entourage manque un peu trop... de bien des choses.

Mis 3 plates bandes de haricots "Empereur de Russie"

Carte de Franz à sa fille.

Mardi 29 Juin (SS Pierre et Paul)

Jeannick a eu son bébé cette nuit, à 4hrs ½ du matin. C’est un garçon qui n’a pas mauvaise apparence et doit peser 5 livres mais comme il n’est pas à terme, le docteur Le Roux qui a fait l’accouchement a demandé beaucoup de soins et de précautions ; il aurait même dit à Me Charles qu’il n’y avait pas grand espoir de l’élever. Ce serait navrant pour Jeannick qui paraît déjà bien aimer son petit. Espérons que l’enfant triomphera de cette faiblesse native. Nous sommes allées, Annie, Cric et moi au Verne Vien à la fin de la matinée. Jeannick nous a raconté l’évènement qui s’est en somme très bien passé.

Journée normale. Entre nos travaux de fermières nous pouvons trouver le temps ma fille et moi de visiter deux malles du grenier où nous trouvons nos quelques dernières ressources vestimentaires. Le cafard d’Annie augmente, le mien aussi. Oh ! que je voudrais savoir de Franz lui-même ce qu’il prévoit de sa nouvelle vie.

Mercredi 30 Juin (Ste Emilienne)

Ce mois, qui, à mon avis, est le plus agréable, le plus rayonnant de l’année s’achève, et... je ne le regrette pas. Il nous a trouvés et nous laisse dans de dures conditions de vie. Nous ne pouvons jouir de rien, c’est à peine si je regarde le ciel bleu et il me semble que je n’ai pas vu de fleurs. D’abord la sécheresse est trop grande, tout se fane, se sèche, se brûle. L’herbe elle-même n’est plus verte, elle est toute roussie. Et c’est une grande préoccupation pour les récoltes. Les légumes ne poussent pas. Je commence à retirer les échalotes qui sont minuscules.

La nervosité d’Annie s’accroît au fur et à mesure que l’arrivée de Franz approche. Je sais les raisons de sa mauvaise humeur, je les comprends et j’avoue que je partage ses inquiétudes sur plusieurs points mais nous devons quand même être très reconnaissant à Dieu de son retour bien qu’il ne soit pas dans les conditions que nous avions rêvées.

Où Annie est injuste, c’est quand elle reproche à son mari de se sacrifier, de la sacrifier aussi avec Françoise pour nous. S’il a demandé Morlaix, je crois qu’il a suivi un penchant naturel, c’est ici son chez lui, il a désiré le rejoindre plutôt que de se lancer dans l’inconnu. Il ne pouvait pas savoir les difficultés et les dangers de cette région ; il ignorait que sa belle famille irait s’établir dans le Poitou et que sa femme aurait voulu la rejoindre. Il a raison et choisi sans que nous l’ayons conseillé.

Cependant je suis sûre que notre cher garçon a beaucoup pensé à nous et qu’il était content de nous retrouver. Il ne faut pas lui reprocher d’être un bon fils ; au contraire, Annie devrait comprendre que son mari éprouve pour sa famille les sentiments qu’elle a pour la sienne.