Avril 1944

Samedi 1er Avril  (S. Hugues)

Jour des poissons. Temps fait pour eux. La pluie si désirée est tombée du milieu de la nuit à midi et, pour ces 12 heures sombres, on commençait déjà à maugréer. J’étais surtout ennuyée à cause de mes lapins auxquels je n’avais rien à donner que des épluchures de pommes de terre. Ils ne sont pas morts mais j’espère pour eux une atmosphère moins humide.

Mouchette est menée au taureau de Kerprigent. A l’heure du déjeuner Madelon donne son veau : une belle génisse que Franz parle de sevrer.

Henri va le matin au bourg et rapporte une bonne provision de viande. Franz va, dans l’après-midi, à l’enterrement de Pierrot Loin, mort d’une méningite tuberculeuse. Les Franz pèsent leur fils qui ne prospère pas normalement, il me semble. Je trouve au petit Alain une apparence de fragilité qui m’inquiète.

Dimanche 2 Avril  (Rameaux)

Obligée de garder les enfants pendant que Franz et Annie allaient faire leurs Pâques, je ne puis aller à la messe. C’est un réel sacrifice et pourtant j’ai cet indicible malaise d’âme qui accompagne souvent mes fautes. Il faut me rappeler ce que le vicaire de Plouezoc’h m’a dit au confessionnal pour me rassurer.

Je garde les vaches ; elles sont sages.

Visites de Jeannick et de Tanguy Bastard. Ce dernier réclame la livre de beurre que nous lui devons. Raymond Troadec de Kergouner vient nous chercher une poule de la part de sa mère. Il ne pleut pas mais le vent est mal placé, fort et très aigre. Une atmosphère de tristesse nous enveloppe ; il est difficile d’accomplir nos tâches.

Lundi 3 Avril  (S. Richard)

Mes sorties du Mesgouëz sont rares. Aujourd’hui, j’ai franchi la grille. Oh ! je ne suis pas allée bien loin, jusque chez Eugénie pour prendre l’épicerie de Mars que je n’avais pas encore pu toucher. Il me semble que les rations deviennent de plus en plus petites. Pour le sel, le kilo octroyé précédemment est devenu livre, puis demi-livre. Nous en sommes à ce poids actuellement. Cela pourrait suffire à la rigueur si j’avais la ration des huit personnes qui prennent leurs repas ici mais je n’ai à ma disposition que celle d’Henri, la mienne et celle de Cric. Le mois dernier, je me suis octroyée celle de Louis qui n’a pas protesté mais je n’ose pas demander à Me Goyau. Quant à Annie, elle m’a déclaré qu’elle avait besoin de son sel pour faire « des provisions en vue de son établissement chez elle ».

Lettre de Pierre. Rien n’est décidé pour Paule.

Mardi 4 Avril  (S. Ambroise)

Un peu de difficulté à nous adapter à l’heure changée dans la nuit de dimanche à lundi. Les uns l’ont prise de suite, sans rouspétance, les autres ne veulent pas s’y conformer et disent qu’ils marcheront avec le soleil. D’autres encore s’y conforment le soir et non le matin. Bref, il y a déséquilibre, désordre et c’est très ennuyeux pour les repas. Annie ne vient dîner qu’à 9hrs ½ le soir tandis que nos domestiques voudraient être servis à 8hrs ½ comme la semaine passée.

Toudic est venu. Il nous a rentré et fendu du bois. Henri est allé porter à la poste un poulet pour les Albert. Lettre de Pierre qui nous apprend que Paule a été opérée le 31 Mars.

Mercredi 5 Avril  (S. Vincent de Paul)

Louis est toujours mobilisé par les Allemands mais nous avons Toudic qui porte dans la matinée le veau de Fleurette au Ravitaillement, 34kgs soit 455frs.

Nous n’avons aujourd’hui aucun service féminin et la journée est dure pour Cricri et pour moi. Je garde les vaches.

Je venais de rentrer lorsque 2 gendarmes allemands firent irruption dans la cuisien où nous goûtions. Ils nous firent exhiber nos cartes d’identité et autres papiers puis ils commencèrent à perquisitionner dans toute la maison. Ils n’avaient encore inspecté que le rez-de-chaussée lorsque notre caporal téléphoniste Willy est venu leur dire de nous laisser tranquilles, qu’il répondait de nous.

Il nous a expliqué que des Allemands venaient d’être tués à Plougasnou par des terroristes et qu’on cherchait les meurtriers en arrêtant par la même occasion tous ceux qui n’étaient pas en règle.

Jeudi 6 Avril  (S. Prudence)

Cricri a pu faire ses Pâques ce matin. Le grand devoir chrétien est donc accompli maintenant par tous les Morize du Mesgouëz. J’en suis heureuse car nous avons tant de difficultés à nous rendre libre que je crains toujours que quelqu’un des nôtres se mette en retard.

Franz a une journée fatigante mais intéressante. Il va à Plouégat Moissan et à Plouigneau. Nous avons récupéré Louis t notre travail fait un léger pas en avant. Je suis effrayée du retard surtout en ce qui concerne les pommes de terre et l’orge. Dans le grand champ contre la cour de ferme, Jégaden fait mettre des pommes de terre aujourd’hui. Il a toute une armée de travailleurs.

On vient chercher Cricri pour faire une piqûre à Kersaint chez les Pirioux. Yvonne Féat fait le travail de ferme et des crêpes le soir.

Vendredi 7 Avril  (Vendredi Saint)

Le pain nous manque. C’est bien ennuyeux. Et comme notre farine est presque épuisée, la situation est alarmante. Ayons confiance en Dieu qui ne nous abandonnera pas.

Le matin, en pénétrant dans son écurie, Guéguen a trouvé sa jument morte. Ces pauvres Jégaden de Kerdiny n’ont vraiment pas de chance avec leurs chevaux. Ils nous ont toujours servi dans notre déveine.

Par contre le facteur nous apporte une bonne nouvelle. L’amende caution que nous avons versée pour le beurre il y a un an : 3761frs50 va nous être remboursée, alors que nous n’y comptions plus.

Lettres d’Albert, de Paul et de Paule. Notre chère belle-fille était, dès le 3, en bonne voie de guérison ; elle doit être rentée chez elle depuis mercredi et, débarrassée du grand souci que lui causait son opération, elle se prépare à passer de joyeuses Pâques entourée de ses aimés.

Samedi 8 Avril  (S. Gautier)

Henri n’a pas pu se faire rembourser ce matin notre cautionnement pour le beurre. Le percepteur lui a demandé la quittance et je crois bien que nous ne l’avons jamais eue. Si je ne la retrouve pas ce sera très compliqué pour rentrer en possession de cet argent. Henri ramène de la viande de Plougasnou et Franz en obtient aussi à Plouezoc’h.

En fin d’après-midi, Louis va porter un peu de blé à Corniou et nous rapporte de la farine avec laquelle je pourrai faire quelques ersatz de pain. Dieu est bon, il faut toujours avoir confiance en lui ; il nous donnera miséricordieusement ce qui nous sera nécessaire.

Dimanche 9 Avril  (Pâques)

Henri, Cric et moi allons ensemble à la messe matinale de Plouezoc’h. Cela ne nous était pas arrivé depuis bien longtemps et cela m’a suffi pour trouver qu’aujourd’hui était vraiment fête.

A part cette échappée même vie écrasante et morne. Nous essayons pourtant de nous donner quelques réjouissances. Nous avons des radis et du poulet pour déjeuner. Hélas ! pas une miette de pain et cette privation gâche le menu.

Les permissions des soldats allemands sont supprimées ; il parait même qu’on rappelle ceux qui sont absents. Saurait-on quelque chose d’une attaque anglo-américaine. Le caporal Willy Ponath le croit. Il est navré car il devait partir le 15 et passablement inquiet car ayant fait la campagne de Russie pendant plusieurs mois il n’aime pas se trouver sur le terrain de guerre.

Lundi 10 Avril  (S. Macaire)

Une journée de malchance comme nous en avons hélas ! trop souvent. L’écrémeuse se casse, donc ni beurre, ni lait jusqu’à la réparation qui sera faite, Dieu sait quand ; Me Martin se blesse assez sérieusement à la main en coupant des betteraves pour nos vaches. Celles-ci me font la vie dure pendant que je les garde, elles entrent dans la prairie de Jégaden.

En portant le repas du soir aux lapins je trouve une des belles papillons à l’agonie. Toudic l’achève mais la pauvre bête avait une nichée de cinq jours qui est vouée à la mort. Cette affaire là me fait beaucoup de peine. Et puis nous avons de grandes complications pour les travaux de la terre et Franz est d’une humeur massacrante.

Mardi 11 Avril  (S. Léon, p.)

Encore un jour où tout va mal…. Mais la plus grande partie de nos ennuis sera probablement d’une durée passagère. Ils s’arrangeront…. s’atténueront. En tout cas ils sont tous bien dépassée par les mauvaises nouvelles reçues de Sisteron. Avant de quitter l’hôpital mercredi dernier, Paule a été examinée par le docteur qui lui ordonne un repos absolu d’au moins 2 mois et veut qu’elle s’éloigne de sa maison et de ses enfants causes de fatigues pour son organisme épuisé.

Cricri est appelé par pierre et nous avons décidé qu’elle partirait le plus vite possible. Quel sacrifice ! Sans ma fille, je ne sais ce que je deviendrai. Je serai perdue. Mes angoisses seront incessantes. Et puis tout s’écroulera ici avec ce départ.

Nous allons écrémer le lait chez Pétronille. Yvonne Féat fait une lessive. Les permissions militaires sont rétablies. Willy part.

Mercredi 12 Avril  (S. Jules)

Avant de partir en permission le caporal Willy Ponath nous a fait un cadeau : un pain assez noir, assez dur, assez aigre mais qui fut quand même très apprécié hier par nous tous. Aujourd’hui, Henri nous en a rapporté 3lvs de Kermuster, pain beaucoup plus blanc qui restait sans doute du repas d’un grand mariage Kerfuluppin et le Mouster. Il faut le faire durer jusqu’à vendredi soir. J’en désespère.

Beaucoup pensé à Sisteron aujourd’hui. Il pleut presque tout l’après-midi. Si ces averses sont suivies d’un coup de chaleur la végétation va partir. Louis reconduit Ondine au taureau de Kerprigent. Elle prend mais cela fait la 3ème fois. Je crains que cette bête ne retienne pas. Encore 2 petits lapins morts. Nous sommes décidément dans une période noire.

Jeudi 13 Avril  (S. Justin)

Temps meilleur qu’hier. Un peu plus de courage aussi. Nous sommes décidés à beaucoup de sacrifices pour alléger les peines et les embarras actuels de Pierre et nous cherchons les moyens de le faire avec le moins de dommage possible. Que Dieu nous aide, même miraculeusement s’il le faut ; mon pauvre cher fils le mérite par sa foi, sa résignation, sa grande confiance.

Le pain nous manque car les 5 soi-disant livres d’hier se sont d’autant plus vite épuisées qu’elles étaient en bonne farine blanche qui semble une friandise aux êtres rustiques que nous sommes devenus. Je fabrique bien quelque chose qui peut remplacer mais c’est encore assez long à pétrir, long à cuire. Et je dois recommencer 2 fois par jour.

Louis travaille, pour les Allemands. Jean Charles vient chercher Cricri pour faire une piqûre à la jument d’Hélène Fournis.

Vendredi 14 Avril  (S. Tiburce)

Le détraquage de notre écrémeuse continue à nous donner bien du souci et du travail. Franz est allé hier et aujourd’hui à Lanmeur avec le bol consulter le fabricant de machines agricoles et cela ne marche pas mieux. Je suis allée à Kerdiny parler au ménage Le Guézennec. Il se peut que les choses s’arrangent. Certes je ne m’attends pas à une solution définitive ni même de longue durée. Tout ce que je demande c’est de pouvoir tenir le coup pendant l’absence de Cric. Et peut-être le pourrons-nous. Je dois avoir réponse dimanche soir.

Lettre de Pierre qui me rassure un peu. La radio des poumons de Paule n’est pas alarmante ; ce n’est qu’un affaiblissement général de son organisme.

Samedi 15 Avril  (S. Paterne)

Aucune viande à la boucherie de Plougasnou aujourd’hui. Henri étant prévenu se dispense de la course hebdomadaire au bourg. Dans l’après-midi, il accompagne Cricri à Kerprigent et à Lanmeur. Notre fille ne voulait pas partir sans aller dire au revoir à nos amis de Preissac. J’ai su que d’un côté comme de l’autre l’arrière pensée qui est dans tous les esprits s’est exprimée : « Nous reverrons-nous ? Dans combien de temps. Que se passera-t-il pendant cette séparation ? »

Henri et Cric ont décidé Le Lons à venir voir lui-même notre machine. Il a promis de passer lundi dans l’après-midi. Nous pouvons rendre aujourd’hui seulement à Soizic Troadec la livre de beurre empruntée en Sept. Pour que Pierre l’emporte. Louis est là dans l’après-midi et laboure un peu à Pen an Allée.

Dimanche 16 Avril  (Quasimodo)

Avec Henri, j’entends la messe matinale de Plouezoc’h. Franz ne va qu’à la grand’messe. Le manque de pain complique beaucoup mon service ; je suis obligée d’en faire et cela est assez long, sans compter que je rate quelque fois mon affaire. La pâte n’est pas difficile à préparer mais il y a la question de levure et celle du four qui sont de vraies pierres d’achoppement. Je fais 3 fournées aujourd’hui.

Franz va partager des fagots et donner des tâches de lisier à couper. Bihen a un veau mâle vers 16 heures. C’est un peu long mais se passe bien. Elle n’a pas encore délivrée. Les Le Guézennec ne viennent pas nous rendre réponse. Cela m’inquiète. Je désire tant les avoir en dépit des mauvais renseignements recueillis sur eux.

Lundi 17 Avril  (S. Anicet)

La journée s’annonçait bien. Le temps était lumineux et l’atmosphère douce. Me Goyau était venue de bon matin. Louis était là et nous pouvions espérer que le travail avancerait sans que nous dépassions nos forces comme cela nous arrive trop souvent et cet espoir fut déçu. Me Salaün eut une attaque.

En allant voir l’heure chez elle vers midi, Louis l’a trouvée étendue à terre sans connaissance. Il est venu prévenir Cricri et Me Martin qui sont parties en courant vers Pen an Allée, ont ramassé la pauvre femme, l’ont étendue sur son lit et ont donné les premiers soins. Elle n’a pas repris connaissance. Le docteur est venu et n’a pas caché à la famille qu’il croyait que c’était la fin. Alors on a demandé le prêtre qui a donné l’Extrême-onction et maintenant les Salaün tous réunis autour du lit de l’agonisante attendent son dernier soupir.

Franz est allé aux nouvelles tout à l’heure (11hrs du soir). La situation ne s’est pas modifiée.

Mardi 18 Avril  (S. Parfait)

Madame Salaün est morte vers 9hrs ½ ce matin. Elle est restée dans le coma jusqu’à la fin et s’est éteinte très doucement sans aucune souffrance apparente. Naturellement cette triste histoire nous prive de Me Goyau et peut-être nous l’enlever si elle trouve que quelqu’un doit rester à Pen an Allée. Nous avons donc eu beaucoup d’ouvrage aujourd’hui et ce n’est qu’après le dîner, à 10hrs ½ ce soir, que Franz, Cric et moi avons pu aller faire une prière auprès de la Défunte. Henri et Annie y avaient été dans l’après-midi.

Toudic est venu. Louis a, par contre, été employé par les Salaün car ici les choses mortuaires se font selon des rites très compliqués. Je garde les vaches et manque pendant ce temps la visite de Me de Sypiorsky venue encore nous apporter des livres intéressants ;

Mercredi 19 Avril  (Ste Léontine)

Enterrement de Me Salaün. Il y a un peu de désarroi à cause d’un changement d’heure mais cela s’arrange. Henri et Franz peuvent y aller.

On sème les betteraves. Le Lons vient réparer l’écrémeuse. Ce sera une complication de moins pour les jours suivants.

La "Dépêche" parle de mesures prises par l’Angleterre pour s’envelopper de mystère et en conclut que l’invasion ou la tentative d’invasion est proche.

J’écris à une jeune fille de Plougonven : Francine Guillou, indiquée par Annick Dumarchet comme étant à placer. Cricri va porter au Verne une robe à faire et des réparations à exécuter en vue de son voyage.

Le temps parait devoir se gâter et Franz se lamente de ce que notre orge n’est pas encore semée. Je m’inquiète surtout pour les pommes de terre. Bihen n’a toujours pas délivrée ; on la soigne.

Jeudi 20 Avril  (S. Gaspard)

Ecrasée de fatigue ce soir, je n’ai pas le courage de noter les évènements de ce jour ultra occupée par des choses d’un intérêt médiocre et d’autres plus saillantes. Aucune aide. Naturellement Me Goyau ne vient pas, Me Martin ne fait que paraître ayant rendez-vous au bourg chez Rosalie pour une indéfrisable, Yvonne Féat restait auprès de sa mère malade.

Cric passe son après-midi à Lanmeur pour la distribution des bons de solidarité. Mr le Recteur vient bénir la maison et déjeune avec nous très simplement à la cuisine. Madame Clech de l’école nous apporte des salades. Hélène Prigent nous fait visite avec ses neveux et nièces. Je garde les vaches. Mr Gaouyer nous donne des endives.

Nous apprenons par le journal le bombardement du 18 à Paris.

Vendredi 21 Avril  (S. Anselme)

Toujours la même existence de galères. Pas un instant de trêve de 7hrs du matin à minuit, heure à laquelle nous terminons la vaisselle et les rangements de cuisine. Nous restons alors seules ma Cric et moi. Nous échangeons nos pensées et c’est un peu de douceur, puis nous écrivons nos lettres ou bien nous tirons quelques points de raccommodage, ce qui fait que nous nous couchons toujours très tard.

Que deviendrai-je lorsque ma chère petite fille sera partie ?…. Pourvu au moins qu’elle puisse rentrer dans 2 mois ?…. Elle prépare son voyage et se fait arranger quelques vêtements par Hélène Prigent.

Aujourd’hui, l’orge a été semée à Pen an Allée et je crois que demain, si le temps le permet, on mettra dedans des graines fourragères. Franz en a acheté ce matin pour 1110frs.

Lettres de Pierre, de Paule et des enfants à Henri pour le 25 Avril.

Samedi 22 Avril  (Ste Opportune)

Le travail de Pen an Allée est terminé avec le concours de Mr Salaün et d’une jument de L’Hénoret. Il y a donc dans ce clos de l’orge dans laquelle poussera une prairie ou pâture. Je regrette un peu que Franz n’y ait pas conservé, au moins quelques années encore, une culture qui nous aurait aidé soit pour le Ravitaillement général soit pour le nôtre ou même l’alimentation de nos animaux. Cela va réduire de près d’un hectare la surface de labour.

Nous apprenons un nouveau bombardement de Paris dans la nuit de jeudi à vendredi. D’après ce qu’en dit le journal, je crois que seuls les quartiers nord-est de la capitale ont soufferts mais cela a dû être terrible et les chers nôtres ont certainement été très émus.

Dimanche 23 Avril  (S. Georges)

Bien que ce dimanche soit encore de temps pascal, il y eut messe à Kermuster. Prévenus jeudi par notre recteur, nous y avons assisté Henri, Franz et moi. Journée morne mais plutôt calme mis à part un assez gros ennui causé par nos vaches.

On les avait enfermé dans la première pâture qui était bien close, croyait-on. Or, pour se faire un passage raccourci, des gens - on ne sait pas qui - avaient démoli un des barrages. Naturellement nos bêtes trouvant porte ouverte sur un beau champ de trèfle se sont hâtées d’en profiter. Elles ont fait surtout des dégâts sur une pièce de pommes de terre nouvelles et elles ont mangé des betteraves porte-graines.

Lucie Troadec est venue nous annoncer la naissance de son 11ème enfant, un garçon dont Henri de Preissac doit être parrain et le soir Anne vient chercher Cricri d’urgence pour Raymond qui s’est ouvert le genou.

Lundi 24 Avril  (S. Gaston)

Franz, aidé par Cricri, se décide à délivrer la pauvre Bihen qui commençait à être malade après 9 jours de mauvaise situation. Espérons que ce n’est pas trop tard et que nous sauverons cette bête qui est de nos bonnes laitières. Il est très à craindre cependant que sa production soit réduite par cet accident de vêlage.

Lettre d’Albert qui nous parle des derniers bombardements de la Région parisienne. Ils ont été terribles par leur durée et leur violence. Les bombes à retardement qui sont "nouveau jeu" augmentent encore le nombre des victimes en décourageant les sauveteurs.

Mardi 25 Avril  (S. Marc, év.)

Pendant la nuit, vers 2hrs ½, Frileuse a son veau, une jolie génisse. Cricri seule l’assistait, n’ayant voulu réveiller personne. Madame Le Quézennec vient nous rendre réponse. Elle entrera ici le 1er Mai et remplacera Cricri dans le travail de ferme pendant son séjour à Sisteron qui sera de deux mois environ. Je suis bien contente de ne pas être obligée de tout liquider immédiatement car nous aurions pu le faire en nous hâtant dans de mauvaises conditions mais je crains bien que la solution adoptée soit très provisoire et qu’à la St Michel il y ait grand chambardement ici.

Visite d’Henri de Preissac. Lettres de Pierre, de Paule et de paul. Dans leurs régions comme dans la nôtre on s’attend pour un avenir très proche à de terribles choses.

Mercredi 26 Avril  (S. Clet, p.)

Un combat naval qui a duré une grande partie de la nuit a eu lieu sur nos côtes. Commencé à 2hrs du matin près d’Ouessant, il s’est terminé à 7hrs du côté de Lannion. Il y a eu plusieurs bâtiments de guerre allemands assez sérieusement atteints pour chercher des abris. Trois d’entre eux se sont réfugiés dans la baie de Morlaix où des avions sont venus les bombarder à plusieurs reprises ce matin et tantôt.

Il y a d’ailleurs une grande activité aérienne en ce moment. Les journaux continuent à nous annoncer les pires horreurs comme très prochaines. Il faut un rude cran pour lutter contre toutes les difficultés actuelles et, devenue loque, épave, je n’ai pas l’énergie et me laisse rouler à la dérive. Ma seule force est la confiance en Dieu qui me prend toujours en pitié au moment voulu.

Jeudi 27 Avril  (S. Polycarpe)

Le voisinage des navires allemands manque de charme. Toute la nuite et toute la journée, ils ont été survolés par des avions anglo-américains. Alors grand concert de bombes, d’obus de la DCA et des gros canons des côtes. C’était impressionnant et j’imagine que les marins qui se trouvent sur les bâtiments visés ne doivent pas en mener large.

Marcel Charles et 3 chevaux prêtés par Pétronille labourent le champ du pigeonnier ou nous devons semper de l’orge. L’ouvrage n’est pas tout à fait terminé. Pendant ce temps, Louis étale le fumier dans le liors de chez Lucie ;

Notre pauvre Bihen est condamnée. Le vétérinaire dit qu’elle a le tétanos. Rien à faire ; il conseille même de l’abattre pour lui éviter les terribles souffrances de la fin. Je suis bien navrée mais je me résigne sous cette nouvelle épreuve. Dieu est le maître de tout ce qu’Il nous prête en ce monde.

Vendredi 28 Avril  (S. Aimé)

C’était bien le tétanos, la maladie avait fait de grands progrès cette nuit et il a fallu assommer notre pauvre Bihen ce matin. C’est Yves Jégaden qui a fait l’opération, avec adresse, je crois. Ensuite son père et Tanguy sont venus l’aider à sortir la bête de l’étable. Mr Gaouyer a aidé Franz a creusé sa tombe et à l’enterrer dans l’après-midi.

Louis achève le labour du champ du pigeonnier. Service de Me Salaün. Henri, Louis et Me martin y vont. Temps superbe : lumière et chaleur d’été.

Le combat naval d’hier est noté dans le journal. Anglais et Allemands ont dû souffrir presque également dans cette rencontre. De plus en plus, j’ai de l’angoisse pour les questions alimentaires. Toujours pas de pain. Les Le Guézennec sont venus débarrasser la chambre.

Samedi 29 Avril  (Ste Marie, Egypt.)

Madame Goyau vient toute la journée. Naturellement elle ne s’occupe que de la ferme mais c’est un tel soulagement pour nous que j’ai presque une sensation de vacances. Par extraordinaire dans l’après-midi je puis remonter dans ma chambre où je reste environ une demi-heure. Cela me donne un avant goût de ce que serait ma vie ici quand le calme sera rétabli.

En attendant, l’activité aérienne continue. De nuit comme de jour les vagues se succèdent. Où vont les méchants oiseaux messagers de morts ? Presque quotidiennement les journaux nous annoncent de nouveaux bombardements, nous peignent des scènes d’horreur. Paris a encore reçu leur visite l’autre nuit. Il y a de nombreuses victimes.

Temps superbe, notre travail des champs se fait.

Dimanche 30 Avril  (S. Eutrope, é.)

Pardon de St Antoine. Nous ne pouvons pas y aller cette année et nous nous contentons de la messe basse de Plouezoc’h. Franz va à une séance syndicale au bourg de Plougasnou ; il est invité à déjeuner (hôtel de Bretagne) et fait un repas monstre et excellent ; repas d’avant guerre que les privations font apprécier davantage : hors d’œuvre variés – camards aux petits pois – rôti de veau – pommes frites – salade – flan – café – liqueurs – cigarettes à volonté – vins divers – champagne.

Visite du Vte La Cave, escorté de son fidèle Nédellec. Nous le recevons dans la cuisine. Il a l’air grand seigneur mais il est très simple. Cricri continue les pansements de Raymond Troadec et commence une série de piqûres à la tante Kériou. On vient aussi la chercher pour une jument Breton au Rumin.

Après dîner, nous allons au café de baptême du petit Jean Troadec.

Notes d’Avril

(Sur cette page ma grand’mère a noté la suite de son récit de la journée du 19 août.

Pour l’histoire je préfère remettre ses notes à leur date réelle.)

Mai 1944

Lundi 1er Mai  (Sts Phil. Et Ja.)

Temps magnifique. Les Le Guézennec amènent leurs meubles à la maison. Henri va à Plouezoc’h porter une lettre au Cdt de batterie de nos téléphonistes pour essayer d’obtenir une indemnité.

Franz a la très gentille pensée de nous rapporter des bouquets de muguets achetés à Morlaix. J’en suis très touchée car mon gars qui a certainement du cœur n’est pas dans l’habitude de sa vie un homme à intentions délicates de ce genre. Il n’y pense pas ou les traiterait plutôt de bêtises.

Henri fait une réclamation au lieutenant allemand, chef de nos téléphonistes, pour avoir le billet de réquisition des 2 chambres qu’ils occupent au Mesgouëz. Nous ne toucherons peut-être rien, en tout cas pas grand’chose mais nous ne pouvons pas par négligence risquer de perdre une somme, si petite soit-elle qui nous aiderait à réparer les dégâts.

Le ménage Le Guézennec apporte des meubles dans la chambre au-dessus de l’étable ; cela indique son intention d’entrer à la maison. Cricri commence donc à préparer son voyage. Un peu moins d’avions aujourd’hui.

Mardi 2 Mai  (S. Athanase)

Le travail en retard va peut-être se faire dans des limites encore acceptables. La terre est préparée pour l’orge dans le champ du pigeonnier et à Kerdiny, le liors est prêt à recevoir des pommes de terre. Si Louis n’est pas réquisitionné 3 jours nous pourrons être sortis de ces deux affaires à la fin de la semaine. Il y aura beaucoup de choses à faire encore mais la totalité des ensemencements de cette saison sera terminée. On passera alors au sarclage. Le temps est favorable.

Henriette le Guézennec a commencé son service ce matin. Bien que prévenue contre elle par tous les "on dit" qui nous sont parvenus, elle m’a fait plutôt bonne impression.

Un faire part nous apprend la mort de Mr Drouineau, le père de Robert. Lettre de Pierre à Cricri, lui signalant de nouvelles difficultés du voyage entre Paris et Sisteron. D’autres parts, nous avons pris de nouveaux bombardements sur Paris. Que cela m’angoisse de voir ma fille se mettre en route.

Mercredi 3 Mai  (Inv. Ste Croix)

Le champ du pigeonnier est ensemencé en orge par louis et par Jean. Nous avons en renfort le nouveau cheval des Jégaden-Guéguen de Kerdiny et cela marche bien. Il y a même une grande partie du trèfle semée. Demain on doit s’occuper des pommes de terre. Ensuite on achèvera le trèfle. Malheureusement Louis est encore réquisitionné pour les trois derniers jours de cette semaine.

Ce matin, nous avons fait faire encore un eu de Calvados avec des lies de nos barriques de cidre et un peu de cidre fait avec les pommes à couteau et à cuire qui se gâtaient. Il y en a encore 13 et 14 litres. Nous y avons goûté. Il parait devoir être bon mais les connaisseurs ou soi disant connaisseurs de la maison lui préfèrent l’eau de vie de poires faite à l’automne.

Jeudi 4 Mai  (Ste Monique)

Bonne journée de travail. Je suis bien contente qu’on ait mis encore une certaine quantité de pommes de terre. J’imagine qu’une bonne récolte dans cette superficie peut nous donner notre impôt, notre consommation et notre semence. Naturellement, comme pour tout ce qui est avenir, on ne peut être sûr de rien mais raisonnablement je puis compter sur le nécessaire et c’est un immense poids de moins dans l’esprit. De plus je vois qu’il nous reste de quoi nous alimenter encore un peu de temps, au moins un mois. Ce délai nous permettra sans doute de faire la soudure. Nos pommes de terre d’été lèvent très inégalement cette année et je crains qu’il nous reste beaucoup de manques. Je sème quelques graines de laitues.

Diablesse a son veau vers 19hrs. Cricri seule l’assiste et la présentation était défectueuse.

Vendredi 5 Mai  (S. Théodard)

Henri va le matin à Morlaix mais ne peut pas prendre le billet de Cricri, c’est 24hrs trop tôt. Il y retournera demain. Je ne comprends pas mon mari dans son empressement pour ce voyage. Qu’il s’y résigne afin d’aider notre Pierre chéri qui a vraiment besoin de sa sœur, c’est parfait mais qu’il en ait cette hâte joyeuse m’horripile parce que j’en ai une angoisse indicible et que Cricri elle-même le redoute beaucoup.

Ici, journée assez calme. Le temps n’est plus au beau fixe. Il y a des nuages et il tombe même deux averses courtes mais assez fortes. Franz travaille toujours avec ardeur au jardin. Quel dommage que ce ne soit pas pour les besoins de la communauté mais que les fruits de ce potager soient réservés à son seul ménage qui profite cependant de nos labeurs à nous.

Samedi 6 Mai  (S. Jean P.L.)

Bien que Louis fût encore pris par les Allemands aujourd’hui, il revient quand même assez tôt pour ensemencer avec Franz la fin du champ du pigeonnier en trèfle. Il est certainement un peu tard pour tous ces travaux qui avaient été terminés beaucoup plus tôt l’an passé mais j’espère qu’ils donneront tout de même leurs fruits en abondance et en temps voulu.

Henri va le matin à Morlaix, il y prend le billet de Cric et retient sa place dans le train du samedi 13 Mai.

N’ayant pu aller chercher les choux-fleurs hier, j’y vais aujourd’hui et je prends chez Maria 5 livres de flageolets blancs à 20frs la livre. Je les partagerai entre Albert et kiki. Dans l’après-midi, disposant d’une heure environ, je sarcle mes échalotes ; Henriette vient m’aider. C’était très sale et nous n’en nettoyons pas beaucoup plus d’une planche.

Dimanche 7 Mai  (S. Stanislas)

Henri, Franz, Cric et moi allons à la messe matinale de Plouezoc’h. Vu Yvonne de Kermadec et nous faisons le grand tour par St Antoine pour bavarder avec elle. Nous apprenons que Mimi et Zaza sont arrivés au Roc’Hou et que Zaza attend son 5ème enfant. Henri photographie Cricri sur Ultima. Je vais au Guernevez chercher de la viande car les Jaouen ont dû abattre une bête qui avait été météorisée par un abus de trèfle. Je fais une longue queue.

Après-midi calme ; je puis consacrer une heure au sarclage de l’ail et écrire une assez longue lettre à Kiki. Je me sens affreusement triste du prochain départ de ma fille et cherche à m’étourdir en m’occupant du jardin pour lui avoir de bonnes choses à son retour. Nous abandonnons à Franz terre plants de tomates mais à condition de partage futur.

Lundi 8 Mai  (S. Orens, év.)

Yvonne Féat parait après une longue absence due à la maladie de sa mère. Je suis ravie mais….. ne tarde pas à déchanter car elle est employée pour la ferme le matin et est emmenée par Louis aux champs tout l’après-midi. Je fais 2 colis de 5ls de haricots. Celui d’Albert contient 2ls de blancs et 3ls de noirs. Henri les porte à Plougasnou.

Lettres de Pierre, de Paule et de Paul. Nos enfants de Sisteron sont admirables et délicieux. Que Dieu leur rende –même sur cette terre – tout le bonheur qu’ils nous donnent ! Après avoir lu leurs chères lettres, je suis presque heureuse de souffrir pour eux. Mais tout de même je ne leur sacrifie pas ma fille chérie, j’espère que son voyage s’accomplira dans les meilleures conditions possibles et qu’elle nous reviendra dans deux mois en parfaite santé, riche de jolis souvenirs.

Sarclé 2 planches d’échalotes. Il ne reste plus que l’ail à faire moins une planche nettoyée hier.

Mardi 9 Mai  (S. Grégoire, é.)

Grande agitation aérienne toute la nuit. Et les journaux de ce jour ne sont guère rassurants. Ils disent que le moment de l’invasion est proche, que ce n’est plus u’une question d’heures et que le monde verra des batailles gigantesques comme il n’y en a jamais eu.

C’est le voyage de Cric qui me tourmente le plus…… Je ne puis en détacher ma pensée. Que de difficultés peuvent se présenter au cours de cette longue équipée à travers toute la France de l’ouest-nord au sud-est ! Enfin à la grâce de Dieu ! Il faut bien secourir les Pierre !

Sarclé la foin de l’ail, commencé le même travail pour les pommes de terre. La gelée des 9 dernières nuits a été préjudiciable aux jeunes plants ; il y en a même plusieurs qui me semblent atteints à mort.

Le veau de Mouchette, appelé Mousmée, sort pour la 1ère fois. On sèvre celui de Madelon.

Mercredi 10 Mai  (S. Gordien)

Plus l’heure de la séparation approche, plus je me sens désemparée. Ma prière demande d’abord que ma fille fasse un voyage sans accidents ni incidents fâcheux, qu’elle arrive saine et sauve au port, que son séjour y soit agréable et pas trop fatigant, qu’elle nous revienne en Juillet. Pour nous, je supplie le Bon Dieu de nous protéger au milieu des dangers qui menacent de tous côtés, de nous permettre de revoir nos enfants, de nous donner le courage et la force nécessaire pour assurer notre subsistance jusqu’aux récoltes encore lointaines.

Le travail se fait péniblement, à petits coups, mais il se fait quand même. Aujourd’hui, nous commençons le sarclage des pommes de terre qui sont dans le jardin. Elles ont beaucoup soufferts des gelées de ces quatre derniers matins et comme elles étaient déjà d’une venue défectueuse, je me demande avec inquiétude ce qu’elles donneront. Il faut cependant que ce rectangle nous fasse vivre au moins deux mois.

Arrivée du colis des Pierre.

Jeudi 11 Mai  (S. Mamert)

Henri va à Morlaix. Parti le matin, il y passe toute la journée. Cricri est absorbée par ses préparatifs de départ. Nous tirons quelques photographies d’elle avec Viviane, avec Ema, avec Françoise et même avec moi qu’elle a voulu avoir dans mes loques de misère et de travail. Je suis bien triste, bien angoissée. Les Anglo-américains font beaucoup de chambard et autour de nous tout le monde croit à l’attaque prochaine.

Pendant le déjeuner on vient annoncer à Louis qu’il a une petite fille depuis hier 19hrs. On a encore été obligé de faire une césarienne mais sans endormir la mère cette fois-ci et l’enfant best vivant. Elle s’appellera, je crois, Marie-Pierre.

Jean Le Guézennec est à la maison aujourd’hui et le sarclage des blés a bien avancé. Hélas ! celui de nos pommes de terre d’été va rester en panne. Je ne le fais que par brides insignifiantes avec Me Goyau.

Vendredi 12 Mai  (S. Pacôme)

Hier soir, Willy nous a donné un pain. Dieu est vraiment bon, Il nous envoie toujours le nécessaire. Nous étions obligé de servir des pommes de terre avec le lait du matin et celui de 4hrs, nous allons pouvoir tenir jusqu’à lundi ; le moulin nous a promis un peu de farine pour ce jour-là et, en attendant, Franz m’a écrasé quelques livres de blé dans le concasseur. Ces complications pour la nourriture me prennent bien du temps.

Je veux aujourd’hui m’occuper surtout de ma fille chérie qui va quitter le Mesgouëz dans quelques instants. Nous lui donnons ce que nous pouvons comme provisions de route : un petit pain fait par moi, des crêpes fabrication Goyau, 6 œufs durs, un peu de lard, du beurre. Avec cela elle peut arriver jusqu’à Sisteron sans être morte de faim si son voyage n’a que la durée normale et prévue. Comme elle déjà presque trop chargée, je prépare un colis pour les Pierre : 26 œufs, 1 morceau de jambon, 2 morceaux de lard, un peu d’orge et un peu de farine.

Samedi 13 Mai  (S. Onésime)

Cricri est partie ce matin par le train de 7hrs50 qui avait près d’une heure de retard. Je l’avais accompagnée à Morlaix, dînant avec elle chez Picard et partageant aussi la chambre de Franz. Soirée de détente, bien calme mais hélas très triste malgré nos efforts à toutes les deux pour ne pas exprimer nos angoisses. Elle a fait généreusement le sacrifice de sa vie et se tourmente surtout pour nous.

De mon côté je considère que mon existence n’a plus d’autre valeur que si elle est utilement consacrée à servir mes enfants d’abord, l’humanité ensuite alors je me préoccupe peu de ce qui peu m’arriver mais j’ai tant de craintes pour ma chérie que mon cœur restera serré jusqu’au moment de son retour, avec un peu de soulagement cependant quand je la saurai parvenue près de son frère.

Temps lugubre succédant brutalement à une chaude journée d’été.

Dimanche 14 Mai  (Fête de Jeanne d’Arc)

L’âme toute endolorie par la séparation d’avec ma fille chérie et l’esprit bouleversé par la pensée des dangers qu’elle pouvait courir, je n’ai rien noté hier de ce qui se passait au Mesgouëz. Cependant ce cahier est un "Livre de Raison" et non un "Journal de Coeur". Il y a dons à mentionner que Franz est allé à Quimper où il a acheté un taureau ; que Louis a fait baptiser sa fille sous les noms de Danielle, Marie-Pierre, que nous avons eu la visite de Me Albert demandant du beurre et nous apprenant que les 3 Maistre étaient en prison pour "Intelligence avec l’ennemi". Visite aussi de Me Clech m’apportant des choux.

Aujourd’hui après une nuit meilleure que je ne le pensais étant donné mes inquiétudes, je me suis levée de bonne heure avant d’aller entendre la messe à Kermuster avec Henri et Franz. Ensuite ce fut la vie ordinaire du dimanche. On va chercher le taureau à Kerprigent ; c’est une belle bête mais cependant moins bien que notre précédent qui était vraiment un animal de concours.

Lundi 15 Mai  (Rogations)

Le nouveau taureau que Franz n’a pas encore baptisé a commencé sa carrière au Mesgouëz en servant Domino ce matin.

Journée calme, moins d’avions. Une lettre d’Albert diminue beaucoup mes soucis au sujet de ma fille car elle nous apprend que sa place avait pu être retenue dans le train d’hier soir. Donc elle n’est restée que le minimum de temps dans la capitale, à condition toutefois que le trajet Morlaix Paris se soit accompli dans des conditions favorables.

Je la suppose à cette heure débarquer à Sisteron, bien entourée par son frère et ses neveux. Lettre également de Pierre qui conserve sa brave dame de l’Aide aux Mères jusqu’au 18. Il ne restera donc pas dans l’embarras et Cric aura deux jours pour se remettre de ses fatigues avant de prendre la charge.

Nous terminons le sarclage des pommes de terre du jardin.

Mardi 16 Mai  (S. Honoré)

Que le temps me parait long dans l’attente des nouvelles de ma Chérie. Les quelques lignes d’Albert m’ont fait espérer que si elle était arrivée normalement – ou même à peu près - à Paris, elle pouvait en partir rapidement. Mais est-elle arrivée sans incident désagréable ? N’est-il rien survenu ? Le facteur ne nous a pas remis la carte postale toute préparée qu’elle devait lancer samedi en débarquant et je suis bien anxieuse.

Atmosphère d’énervement à la maison, discussion pour le beurre. Je sens qu’Annie voudrait en avoir le monopole et je suis tellement lasse que je ne demanderais pas mieux. Hélas ! cette question est trop importante pour que j’abdique si je reste chargée de trouver des journaliers. C’est la monnaie la plus appréciée même la seule en cours pour les femmes et je suis bien sûre que la précieuse denrée servirait surtout à ravitailler la famille et les amis d’Annie ou à se procurer des choses d’une importance plus relative que le travail.

Franz commence le repiquage des tomates.

Mercredi 17 Mai  (S. Pascal)

Mauvais temps dans la matinée. Mais ce n’est pas la pluie après laquelle les agriculteurs soupirent depuis un mois. Les gros nuages sombres qui encombrent le ciel laissent tomber de temps à autre une forte averse de grêle qui fait plus de mal que de bien. Cependant Franz repique quelques choux-fleurs.

Carte de Cric. Ma fille est arrivée à Paris avec 4 heures de retard. Son train a dû faire un détour par la Normandie. De plus elle n’a pas vu son oncle à la gare où il était cependant et elle a du se débrouiller toute seule. Elle parait s’en être bien tirée et s’apprêtait à partir pour Sisteron.

Jean le Guézennec travaille à la maison. Il est peut-être un peu fou, comme on dit, mais il me parait très bon garçon.

Jeudi 18 Mai  (Ascension)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Vu Francéza à la sortie de l’église. Pour le déjeuner je fais une quiche lorraine. Il faut bien marquer un peu que c’est la fête, on le fait avec les moyens du bord.

Me Goyau vient la matinée et fait le beurre. Nous en avons 8ls. Avec les 12ls de jeudi cela fait 20ls et nous assurons maintenant sans peine notre impôt, les besoins de la maison et la main d’œuvre féminine (Goyau, Henriette Martin, Yvonne). Mais les clients ont rappliqués et nous ne pouvons pas les contenter tous. De plus Annie réclame maintenant pour des envois à Paris, pour des conserves, pour du "marché noir", c'est-à-dire des échanges. J’aurais bien désiré aussi en saler un peu pour l’hiver.

Franz, toujours passionné de jardinage, continue ses repiquages.

Fait 2 colis : œufs (50) et orge pour Albert.

Vendredi 19 Mai  (S. Yves)

Henri porte les colis d’Albert à Morlaix. Pensée et prière pour notre cher petit fils dont c’est aujourd’hui la fête. Souvenir de mon frère Louis que nous avons perdu il y a douze ans. Autres réminiscences, la mort de Benjamin, le remariage de mon beau-père, la naissance de Tony Aucher qui faisait l’inauguration, dans ma famille, d’une nouvelle génération.

Vers 11hrs ce matin, des avions britanniques nous survolent et j’entends plusieurs bombes sur St Fiacre. Les explosions secouent la maison. A 18hrs, cela recommence, peut-être encore un peu plus près de nous. Le résultat n’est pas encore bien connu mais on parle de 2 fermes détruites, de 2 juments, 6 vaches et une femme tuées par la première de ces randonnées sans compter bien entendu les Allemands et leurs travaux visés.

Lettres d’Alberte et de Marguerite qui nous raconte le passage de notre Cric à Paris achevant de nous rassurer sur son compte jusqu’à dimanche soir.

Nous terminons le buttage des pommes de terre du jardin. Ecrit à Pierre.

Samedi 20 Mai  (S. Bernardin)

Nous avons mangé hier soir les derniers choux-fleurs. Je regrette beaucoup ce légume qui, pendant au moins 3 mois, nous a fait notre plat du soir une fois sur 2. Tous les mardis et tous les vendredis, j’allais en chercher chez les Réguer à Ker an Groas. J’en prenais entre 5 et 7kgs ce qui me faisait 2 repas et je les payais 7frs50 le kg. Maintenant il y a des choux verts pommés et nous en avons eu déjà des plats accommodés de diverses manières. Cela change de nos éternelles pommes de terre mais cela ne vaut pas les choux-fleurs.

Nous allons surtout nous rabattre sur les haricots ; comme il y en a encore une bonne provision, j’espère que nous joindrons ainsi, sans trop de peine, les légumes nouveaux. Aussi mon jardin me préoccupe beaucoup ; il est loin d’être en état.

Aujourd’hui, nous avons eu Toudic qui a bêché un petit coin de terre affreusement dure dans lequel nous mettrons des haricots le plus vite possible ; ceux de Franz sont déjà grands.

Dimanche 21 Mai  (S. Hospice)

C’était la Première Communion à Plouezoc’h et, craignant que la messe matinale fut avancée, je me suis levée de très bonne heure pour ne pas la manquer. Elle n’était qu’à 8hrs comme d’habitude et cela m’a permis de me confesser et de communier. J’en ai été bien heureuse car la vie que je mène et à laquelle mes devoirs d’état m’obligent est vraiment trop terre à terre et il est indispensable de la spiritualiser un peu de temps en temps.

Je me suis encore échappée de l’ordinaire quelques instants en allant porter une livre de beurre chez les Clech toujours aimables et donneurs avec nous et auxquels je ne pouvais rendre que cela. Ensuite ce fut l’existence quotidienne, les stations devant le fourneau, l’épluchage des légumes.

Quelques visites paysannes pour affaires. J’écris à ma fille.

Lundi 22 Mai  (Ste Julie)

La température qui avait beaucoup baissé ces derniers temps, parait se relever. Après une matinée encore un peu fraîche, nous avons eu un après-midi presque estival.

Antoinette Goyau est arrivée ce matin, ayant mis près de 24hrs pour faire le voyage de Paris à Morlaix et ayant eu toutes sortes d’incidents. Je ne les connaissais encore que par sa mère et sa sœur, j’aimerais les tenir de sa bouche avant de les consigner ici afin d’éviter les exagérations. Son train a été mitraillé, la voie a été bombardée et détruite, elle a dû faire je ne sais combien de kms à pied avec ses bagages etc. etc.

Une autre histoire de brigands nous est arrivée aux oreilles. Il parait que dans la nuit de samedi à dimanche. Marguerite Fustec a été attaquée par 2 terroristes qui l’ont blessée et dévalisée. Là aussi je voudrais des détails.

Henri va au bourg pour le recensement des officiers. Franz travaille avec Louis dab les champs. Je repique un peu de persil et sème de vielles graines de salade qui donneront ce qu’elles pourront – peut-être rien.

Mardi 23 Mai  (S. Didier)

Nouveaux bombardement ce matin sur St Fiacre. Le Mesgouëz a encore sérieusement tremblé. Ce doit être pire à Kerprigent Les beaux-parents d’Eugénie qui sont tout voisins du but visé doivent déménager cet après-midi et venir habiter la Métairie près de nous.

Nous avons Toudic et Yvonne Féat mais Franz les envoie travailler dans les champs une partie de la journée et mes travaux – moins agricoles – n’avancent pas beaucoup. Henri commence à mettre en terre des graines de courges envoyées par Pierre et moi je sème une ligne de poireaux. Si mes graines donnent bien, j’aurai de quoi faire au moins une bonne planche et dans un mois je sèmerai à nouveau pour avoir des poireaux plus tardifs. Nous avons beau être nombreux, il est préférable d’avoir de petites récoltes plutôt qu’une grande.

Lettres de Pierre et de Cricri annonçant l’arrivée à Sisteron.

Mercredi 24 Mai  (S. François R.)

Il nous arrive quelque chose de désastreux : Parc Normand, que Franz et nos gens travaillaient hier et dont la préparation pour planter les betteraves était presque terminés est réquisitionné par les Allemands. Ils y installent une batterie. L’accès à d’autres de nos champs va aussi nous être interdit. N’ayant pas de nourriture pour nos bêtes l’hiver prochain nous allons être obligé de les vendre. C’est la liquidation forcée.

Autre calamité : les gelées des 2 dernières nuits ont grillées nos pommes de terre et je le crains sérieusement endommagé nos pommiers. Nous partageons ce mauvais sort avec beaucoup de nos voisins mais les plantations du chanceux Jégaden paraissent indemnes.

Grand branle bas ce soir. Nos téléphonistes font des manœuvres. A minuit Yves Jégaden nous réveille pour nous raconter une histoire de brigand à laquelle je ne comprends pas grand’chose.

Jeudi 25 Mai  (S. Urbain, p.)

On porte le cuivre, le bronze et l’étain.

Grande effervescence dans notre voisinage. La pauvre Madame Goyau est bouleversée parce qu’hier, en rentrant chez elle, elle a vu que des cambrioleurs (elle croit que ce sont des soldats allemands) se sont introduits par la fenêtre et lui ont volé tout son lard, tous ses saucissons.

Yves Jégaden vient aussi nous expliquer son affaire nocturne comme quoi en rentrant à la Métairie pour se coucher avec son frère Tanguy, ils se sont trouvés en présence de 2 Allemands, entrés aussi par une fenêtre dont ils avaient cassé un carreau. Ces hommes ont alors fait semblant de les prendre pour des terroristes, et les ont menacés de leurs armes. Etant connus du brigadier d’ici, Yves était venu le chercher comme témoin de son identité.

Louis et Jean Le Guézennec (avec l’autorisation du sergent) vont chercher des fagots de lande restés dans une de nos garennes où nous n’avons plus le droit d’aller.

Franz part pour Quimper. J’écris à Sisteron.

Vendredi 26 Mai  (S. Philippe)

Me Goyau ne vient pas. Henriette et moi, nous nous partageons les besognes les plus essentielles de la maison et de la ferme. A ce propos, je puis noter que cette femme qu’on m’avait dit être d’un caractère difficile, fait n’importe quoi sans grogner et se montre toujours prête à aider, à rendre service. Elle n’est pas très méticuleuse dans son ouvrage. Ma Cric chérie l’accomplissait avec plus de soin et de méthode.

Me Martin tue un cochon et me donne du sang. Francine Braouézec arrive de Paris et vient nous rendre visite. Elle a beaucoup maigri de figure et s’est affinée. A minuit, Jean Le Guézennec qui est allée la voir dan la soirée nous réveille en nous disant qu’elle est très mal. Il est impossible de sortir de la maison à cette heure. Nous sommes entourés de fils barbelés et de mines. Il y a des sentinelles partout. Et nous devons laisser Lucie se débrouiller avec de proches voisins venus à l’aide.

Samedi 27 Mai  (S. Hildebert)

Pour Francine cela n’a rien été qu’une fausse alerte, le médecin a été rassurant. Avec quelques précautions elle peut très bien aller jusqu’au terme qui est, je crois, au mois d’Août.

Louis va chercher à Morlaix sa femme et sa fille. J’ai Me Goyau est Yvonne Féat. Je profite de cet ensemble pour travailler un peu au jardin et pour faire le ménage de la salle à manger. On donne aussi un coup de balai dans le vestibule et dans l’escalier.

Les Allemands ont transporté leur gîte dans les garennes où ils ont creusé des terriers, construit des cabanes ; mais comme c’est plus qu’inconfortable, ils gardent une chambre ici. Les deux pièces qu’ils occupaient sont dévastées, d’une affreuse saleté ; les papiers ont été arrachés, les boiseries cassées ainsi que les vitres, les meubles disloqués et beaucoup d’objets ont disparu. C’est du vrai pillage. Hélas ! c’est notre tribut de guerre. Encore merci à Dieu qu’il n’ait pas été pire. Les canons voisins tonnent.

Dimanche 28 Mai  (Pentecôte)

Henri et moi communions à la messe matinale de Plouezoc’h. Bien prié pour tous mes chéris, alors espoir d’une réunion en ce monde. Vu Mimi de Kermadec que je trouve de mieux en mieux. Elle parait presque rétablie et on voit qu’elle a vraiment repris goût à la vie ; elle est devenue très élégante et cette recherche de toilette lui sied.

Hier soir, une lettre d’Albert nous a appris la mort de Maurice Poirier. C’était un fils unique, ses parents doivent être dans une grande douleur.

Ici, même atmosphère de guerre que les jours précédents. Sans qu’il y ait de combats, les ravages s’étendent… On a publié ce matin après la messe un avis de la Kommandantur informant qu’aucun bétail (chevaux – bovins – ovins etc.) ne peut être hors des étables jusqu’à un kilomètre à vol d’oiseau du rivage. Tout animal vu dans les champs à partir d’aujourd’hui sera immédiatement abattu et son propriétaire condamné à une amende. On parle aussi de la mise à nu complète du littoral dans ce même rayon de 1km. On couperait les moissons sans attendre leur maturité.

Lundi 29 Mai  (S. Maximin)

Je reste horrifiée devant les dégâts commis par nos occupants. Les 2 chambres sont saccagées. Ils ont brûlé les planches des armoires, brisé des bibelots pris dans le salon et dont je retrouve des débris, les matelas sont déchirés. Willy qui est parti hier m’a fait rendre 2 ou 3 objets mais m’a dit que ses camarades avaient besoin  du reste dans leur campement. On me rend soi disant une des pièces, l’autre est fermée à clef ; ils y reviennent plusieurs fois par jour et c’est un prétexte pour circuler encore dabs la maison et à la ferme. C’est terrible d’habiter une zone de guerre. Et nous n’avons pas encore beaucoup souffert. Le pire reste à venir. On l’attend maintenant de seconde en seconde.

Tout notre personnel s’est évaporé pendant l’après-midi mais Henriette est revenue faire la traite et l’ouvrage ce soir. Décidément, je suis contente de cette femme ; après un mois d’observation, je n’ai encore rien relevé contre elle.

Chaleur orageuse accablante. Madelon a pris le taureau ce matin.

Mardi 30 Mai  (S. Ferdinand)

Bien des tracs aujourd’hui. Le plus grand fut une invasion de civils commandés et encadrés par des sous-officiers allemands qui sont venus couper de jeunes arbres dans nos garennes. Ils en ont détruit une quarantaine, dit Franz, parmi lesquels un certain ombre de nos pins plantés il y a 15 ans. Ensuite série de groupes de soldats demandant une chose, demandant une autre. Réquisition d’une écurie pour 3 chevaux. Etablissement d’une cantine militaire ici – etc. etc.

A côté de ces ennuis, des joies, des satisfactions. La plus grande fut des lettres de mon Pierre et de ma Cric, si affectueuses, si intéressantes qu’elles m’ont fait oublier les misères d’ici. Pierre m’envoie copie du discours qu’il  a prononcé à la Fête des Mères. J’en suis toute émue car mon souvenir y est évoqué avec une tendresse délicieuse. Reçu des photos de ma Cric ; elle est bien gentille à cheval.

Planté les 1ers haricots, 30 lignes de petits noirs et blancs pour manger secs.

Mercredi 31 Mai  (S. Sylvie)

Frileuse est servie dans la matinée par notre nouveau taureau.

Mr Salaün étant malade, resté au lit, Me Goyau ne vient que pour faire les traites avec Henriette. Ma tâche est donc plus lourde. Je parviens quand même à la faire et, en plus, j’arrive à écrire à ma sœur et à préparer un colis pour Sisteron. Ce dernier contient 28 œufs, 1kg de beurre, un peu d’orge, de robinets de cuivre, une seringue d’étain dont on se servait autrefois pour les chevaux. Ces objets font en poids (en tenant comte des équivalences) un peu plus de la moitié de ce que Pierre doit donner pour l’impôt de cuivre. C’est extraordinaire qu’ils représentent environ 3500frs.

Toutes ces occupations m’ont fait abandonner les haricots mais Louis me prépare un bon morceau de terre. Hélas la sécheresse est terrible, rien ne pousse.

Les Allemands continuent leurs ravages dans nos bois.

Juin 1944

Jeudi 1er Juin  (S. Pamphile)

En commençant, ce mois me fait assez peur. Les affreuses choses attendues vont-elles fondre sur nous. On prétend maintenant qu’elles sont déjà déclenchées. Certaines gens disent même que l’Allemagne a crié grâce et demandé un Armistice.

Henri va porter à Morlaix un colis pour Sisteron. Il contient 2 robinets de cuivre la seringue d’étain et quelques provisions alimentaires. Reçu une lettre de ma soeur qui me demande aussi de la nourriture. Où en trouver, mon Dieu, nous sommes nous-même si démunis ! La boulangère ne peut plus jusqu’à nouvel ordre nous vendre quoique ce soit – même au prix de 5frs la livre auquel nous obtenions de temps en temps ces dernières semaines un pain de 5 livres ; la farine que nous avions touche à sa fin.

Arrivée à 7hrs du soir du Contrôleur laitier. Grand branle bas.

Vendredi 2 Juin  (S. Pothin)

.La présence du Contrôleur laitier complique encore l’existence. Il loge ici, il y prend ses repas. Naturellement nous ne pouvons pas le recevoir comme nous l’aurions fait autrefois, nous tâchons cependant d’atténuer autant que possible l’impression de misère qu’il pourrait avoir du Mesgouëz. Avec de grands efforts et quelques coïncidences heureuses, nous lui avons servi hier soir et ce matin des repas convenables – même agrémentés de pain ! Me Goyau m’a donné un peu de belle farine et Rully, le peintre décorateur allemand, m’a fait cadeau de tout un pain militaire.

Reçu une lettre de Cric, elle est bien gentille et ne me laisse pas trop languir.

A la suite des soixante lignes de flageolets blancs pointillés de noir près du verger je mets 3 lignes de haricots noirs pour semence. Hélas ! La sécheresse est de plus en plus terrible des dévastations allemands continuent dans nos bois. Franz est furieux.

Samedi 3 Juin  (Ste Clotilde)

Départ du Contrôleur laitier. Je pousse un soupir de soulagement quand sa moto se met en marche à midi car je craignais qu’il me reste à déjeuner et je n’avais que du lard avec des pommes de terre à pouvoir lui offrir. De plus Henri était à Plougasnou, Franz à Morlaix, Annie rentré sous sa tente, j’étais seule à pouvoir lui tenir compagnie. Pas de Me Goyau pour me remplacer devant le fourneau ; elle est restée près de son père malade. Alors cuisine et Contrôleur c’était trop.

On emporte un sommier, un matelas, un traversin, des draps pour le lieutenant allemand. La timbale en argent de Cricri disparaît ; je la cherche en vain une partie de la journée. Lettre de Paule.

Dimanche 4 Juin  (Trinité)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Vu Yvonne. Visite de Mr Néa de Plouénan qui nous apporte 6 artichauts splendides. Visite de La Cave La Plane et Nédellec. Le vicomte est très séduisant aujourd’hui et me raconte beaucoup de choses intéressantes. Il est connaisseur en une masse de choses anciennes ; cela me fait plaisir d’apprendre que je possède de beaux meubles et des bibelots de valeur. Vanité ! J’ai une fortune en diamants ; le cours est actuellement 100000frs le carat et 2 carats ½ 3 cartas pèsent 1gr. L’argenterie est aussi hors de prix surtout celle qui a certains poinçons.

Toute la journée c’est un défilé de gens. Je ne note que ceux auxquels j’ai eu à faire ; les autres étaient pour Franz, ses affaires d’Etat ou bêtes malades. Donc visite de Mr Gaouyer qui m’apporte de la farine très bienvenue, de Jeanne-Marie L’Hénoret qui me donne 12 œufs en échange d’une livre de beurre et d’un bonhomme de Trégastel qui me vend des pommes contre du beurre.

Lundi 5 Juin  (S. Claude)

Domino reprend le taureau.

Encore des cadeaux aujourd’hui. La Cave La Plane m’envoie par Franz un fromage de chèvre fait par lui-même et Mr Clech de l’école donne à Henri 15 plants de tabac.

On continue les continue les coupes dans les bois, ça me fend le cœur. Pour secouer mon cafard, je vais avec Henri à Térénez. Visite à Me Sypiorsky ; intérieur tout à fait rustique avec quelque chose de personnel. Elle nous dit : « Je suis désordre et, dans un intérieur bien rangé, je ne me sens pas chez moi et presque mal à l’aise. »

Ensuite visite à Me Boubennec à laquelle nous remettons 100frs pour le cadeau de noces de Marcel. Elle nous raconte ses tristesses.

Visite aux Le Bris dans une maison toute délabrée sur la grève. Apporté un lange pour le petit. Ces pauvres gens font pitié ; je voudrais que Cric leur obtienne un secours.

Les petits évènements du coin ne sont rien auprès des faits mondiaux. Rome est aux mains des Anglo-américains.

Mardi 6 Juin  (S. Norbert)

Pendant que je sème des haricots dans mon jardin, un combat fait rage toute la matinée. Je ne sais où. Quelque part en mer sans doute. Il a commencé vers minuit. Avec cela grande agitation aérienne. Nous ne saurons sans doute que dans quelques jours ce qui s’est passé. Ce qu’il y a de sûr c’est que la guerre est entrée dans une période plus active et que les gens racontent des histoires plus ou moins vraies mais toutes affolantes.

Ce qui est hélas officiel, c’est une lettre du Ministère de l’Agriculture avertissant Franz qu’il sera sans doute bientôt évacué et lui demandant quel département il préfère comme lieu de résidence. Il n’y aura plus de conseillers agricoles dans les départements côtiers que l’Allemagne réclame comme zones de guerre.

Nous n’avons pas de personnel aujourd’hui. Louis est avec les Allemands. Me Goyau fait rentrer le bois de son père ; je suis donc très occupée mais je troue quand même moyen de mettre quelques haricots.

Anniversaire de ma 1ère Communion et du mariage Sandrin. Soirée un peu plus calme mais on nous dit que le débarquement a eu lieu.

Mercredi 7 Juin  (S. Robert)

La nouvelle du débarquement se confirme avec quelques détails dont je ne puis certifier la véracité. D’ailleurs, ils nous sont venus de sources différentes et ne sont pas identiques. Selon les uns, la grande masse anglo-américaine entrerait par Cherbourg, selon les autres se serait par un petit port voisin de Caen (Henri pense Ouistreham). On se battrait dans les rues de Caen. Des planeurs auraient descendus des troupes près de Rennes. On est même allé jusqu’à dire que St Brieuc était occupé par les Canadiens.

Chose exacte, un avion a été abattu ce matin au-dessus de Trégastel, l’aviateur descendu en parachute est légèrement blessé et prisonnier. D’ici nous entendons sans trêve les canons et les bombes. Il passe des masses d’avions au dessus de nous ; les mitrailleuses crachent… Mais si ce n’est que cela, nous pouvons ne pas avoir grand mal.

Encore un cadeau aujourd’hui et très apprécié : 56 pastilles de saccharine données par Henriette. Je mets encore des haricots.

Jeudi 8 Juin  (Fête Dieu)

Jusqu’à présent ma plus grande souffrance est de me sentir séparée de ma famille, de mes enfants surtout. Depuis hier matin, plus aucun moyen de communication même postale. Heureusement que je savais ma Cric à l’abri chez son frère, sous sa protection. Mais c’est quand même très dur.

Souci secondaire, poignant cependant : le ravitaillement de la lourde maison d’ici. Plus de farine, les pommes de terre s’épuisent. Chaque jour le problème des repas devient plus difficile à résoudre. Et la sécheresse persiste !

Le canon tonne, il semble que la bataille s’est un peu rapprochée de nous ; peut-être est-ce le vent qui porte mieux ; les nouvelles nous arrivent par bribes. Malgré la défense plusieurs postes de T.S.F. sont restés cachés. Franz est allé en écouter un ce matin. Il n’y a plus de car pour Morlaix ; dans la ville on fait des perquisitions et des rafles. Les deux frères Baron, nos vétérinaires ont été arrêtés mais assez vite relâchés. Il y a dû avoir quelque chose chez les Jégaden. Un sous-officier vient réclamer un harnachement. Cela s’arrange.

Nous mettons 4 petites planches de haricots verts.

Vendredi 9 Juin  (S. Félicien)

Frileuse reprend.

Nuit effroyable. De 3hrs à 5hrs ½ les bombes n’ont fait que tomber. C’était un infernal pilonnage. Sur quelle pauvre ville ? Assez près de nous sûrement car toute la maison était secouée. Nous avons ouvert les fenêtres pour ne pas que les vitres éclatent.

Ce bombardement m’a donné la migraine ; je me suis levée à 6hrs et suis allée au jardin. Les haricots mis le 30 mai sortent de terre. La sécheresse les a retardés. Cette nuit nous avons eu un peu d’eau. C’est insuffisant mais on espère que cette averse va se renouveler.

Il va falloir modifier notre programme de vie car le couvre feu est à 21hrs. Passé ce moment toute personne vue en dehors de chez elle est fusillée aussitôt, sans avis préalable.

La dévastation de nos bois se poursuit. Franz va chez l’huissier de Lanmeur pour faire faire un constat. Toudic est venu. Franz lui fait commencer un abri tranchée. J’aurais préféré qu’il me prépare de la terre mais Annie a trop peur.

Samedi 10 Juin  (S. Landry)

Nuit meilleure malgré le passage de plusieurs vagues d’avion et quelques coups de canon. Ce qui s’est passé hier est un combat naval près de l’île de Batz. Les terribles détonations qui nous secouaient étaient les voix des grosses pièces de côte (40 centimètres de diamètre, m’a dit un Allemand). Les journaux, le service postal sont supprimés, nous n’apprenons ce qui se passe que par les "on-dit". Quelques personnes racontent ce qu’elles ont entendu à des postes cachés. Il paraît que les Anglo-américains avancent  et que Caen est en flamme.

Je ne fais que penser à mes Pierre et surtout à ma Cric. Que Dieu les protège ! Qu’Il nous garde aussi afin que nous puissions être encore tous réunis en ce monde après la terrible épreuve que nous vivons actuellement.

Toudic achève notre tranchée ou plutôt notre abri. C’est une vraie petite maison et je pense à la joie qu’en auront mes petits-fils quand ils viendront en vacances au Mesgouëz. Le canon tonne toujours, plus lointain il me semble. Aucune nouvelle mais grande agitation ce soir à la batterie. On dirait des préparatifs de départ.

Dimanche 11 Juin  (S. Barnabé)

C’était bien un départ qui s’organisait. L’ordre en est arrivé à 3hrs du matin et il s’est effectué vers 7hrs. Les canons étaient dans le jardin quand nous sommes partis à la messe. 10 charrettes de Plouezoc’h réquisitionnées avec leurs attelages et leurs conducteurs accompagnent la batterie vers une destination inconnue. Au retour nous saurons la direction prise.

Nous avons visité les cagnas abandonnées. Ces messieurs s’étaient bien installés. Toute la journée les gens sont venus reconnaître leur bien. J’ai récupéré un sommier, un matelas, un traversin, une paire de draps et 2 brocs. Mais que de dégâts dans nos affaires. Ce qui me fend le plus le cœur c’est la destruction d’un charmant lit 1830 auquel s’attachaient de grands souvenirs pour moi. Que la Volonté de Dieu soit faite !

Vers 17hrs, descente de la Gestapo au Mesgouëz : 8 hommes armés jusqu’aux dents, aux airs féroces ; perquisitions dans la maison et la ferme. Aucun mal.

Lundi 12 Juin  (S. Basilide)

La vertu de patience est vraiment difficile à pratiquer, je dirais presque impossible pour une pauvre vieille Maman qui s’inquiète. Que deviennent mes trois grands et mes cinq petits de Sisteron ? Si nous avions au moins un journal nous informant des nouvelles guerrières nous saurions si leur coin est calme ou troublé. On parlait d’attaques sur le Sud de la France, de troupes massées sur la côte algérienne. Etait-ce vrai ? Et puis les choses s’étant déclenchées en Normandie, les Anglo-américains tenteront-ils un effort simultané d’un autre côté ? Je veux croire que non et, pour avoir du courage, m’imaginer que mes Chéris sont et resteront à l’abri de cette tourmente. Mais ceux de Paris qui nous sont très chers aussi doivent vivre des jours d’angoisses peut-être pires que celles que nous avons ici.

Toujours des avions, toujours une gamme de détonations qui font une atmosphère lugubre malgré un ciel pur et un grand soleil.

Nous battons notre record de beurre de cette année : 19ls ½ contre16 à la barattée de ce matin. Cela est fantastique de penser qu’il y a là 780frs de beurre.

Mardi 13 Juin  (S. Ant. De P.)

Vraiment j’ai ce qu’on appelle vulgairement « le cafard ». Cricri me manque d’une manière indéfinissable, comme si je n’avais qu’elle au monde. Je ne croyais pas avoir de préférence entre mes enfants et il me semble encore que je n’en ai pas mais les deux autres ont leurs vies entourées et ma pauvre petite est seule. Aussi, malgré l’affection dévouée de son frère Pierre, je crains qu’elle soit triste et qu’elle manque de bien des choses loin de sa maman, elle ne me sort pas de l’esprit, cela devient de jour en jour une souffrance pire….

Nous avons appris hier que Madame Costa était évacuée de Trodibon. Elle habite chez Mr Le Pelletier, Secrétaire de mairie ; ses meubles sont dispersés car elle a tenu à tout emportée même les 6000 volumes de sa bibliothèque. Sa belle-fille, Marguerite, est auprès d’elle, touchante de dévouement.

J’ai terminé la plantation de mes haricots secs. Elle donnera ce que Dieu voudra. A le suite de ceux côté verger il y a 3 lignes d’Empereur de Russie pour garder la semence.

Mercredi 14 Juin  (S. Valère)

Je devrais avoir la force de remercier Dieu de toutes les épreuves qu’il m’envoie, grandes peines, souffrances morales et physiques, gêne et contrariété de tous les instants ; je n’en ai pas le courage, je subis….. je ne murmure pas, je reconnais l’utilité de ces maux ; je vais jusqu’à penser que je les ai mérités, que plus tard, je serai heureuse d’avoir pleuré mais……. C’est tout et je voudrais bien retrouver la santé et le calme.

Depuis trois jours, je m’octroie une petite satisfaction intellectuelle. Au lieu de me lever à 6hrs ½ je le fais dès que mon réveil sonne, à 6hrs, et je descends lire à la cuisine : Une Vie de Chirurgien par Andréa Majocchi. Ce livre a été prêté par les Kermadec, il est beau et m’intéresse beaucoup. Le plaisir que j’en éprouve me prouve que je ne suis pas encore tout à fait morte.

Toujours ce grondement lointain du canon qui ébranle notre cerveau et nos nerfs. A 7hrs du matin, visite des Néa de Plouénan qui ont passé la nuit à Traoustang. Ils m’apportent 13 splendides artichauts et 300 plants de choux-fleurs tardifs. Journée de charroi de fumier pour les betteraves.

Jeudi 15 Juin  (Ste Germaine)

Que Dieu est bon ! J’avais hier la lourde tâche de nourrir 4 hommes – gros mangeurs – en plus du personnel habituel et cela s’est fait plantureusement, à leur gré. Par miracle, nous avions obtenu un pain, un  vrai pain de 5 livres qui nous a paru quelque chose de merveilleux, d’exquis. Grâce à la farine de Mr Gaouyer j’ai pou fabriquer pour le dîner du soir un far au jambon (genre quiche) très apprécié par tous.

Il ne faut donc pas désespérer, nous tiendrons le coup et je demande au Bon Dieu de donner à mes enfants bien-aimés de Sisteron les mêmes preuves de sa sollicitude. Avec confiance, disons : « Donnez-nous notre pain quotidien. » Et ne maugréons pas s’il est en pommes de terre au lieu d’être en farine.

Henri passe la journée à Morlaix : aller et retour à pied. Il y trouve 2 sceaux. Ici débats avec les Allemands qui venaient avec 5 charrettes pour enlever nos bois. Toujours, toujours le canon, de nuit comme de jour. On dit que ce sont des combats sur mer.

Vendredi 16 Juin  (Ss Cur. Et J.)

La canonnade a diminué d’intensité ; du moins elle n’a pas été aussi continue aujourd’hui. Il y a eu des trêves. Peut-être ces combats qu’on dit avoir lieu dans les eaux des îles anglaises de Jersey et Guernesey ont-ils cessés ? Quel en est le résultat. Nous vivons dans une ignorance absolue. Certes, on entend de ci de là quelques soi-disant nouvelles mais leur exactitude n’est pas contrôlable. Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, s’en remettre complètement entre les mains de la Providence.

Franz qui va tous les jours à Morlaix n’y apprend rien de plus que nous dans notre bled. La ville est morte. Les quelques gens qui avaient conservé des postes cachés les ont détruits ou se garde bien maintenant d’en faire les échos car on raconte que de terribles sanctions ont eu lieu contre ce genre d’infraction. Il y aurait eu quelques fusillés. Plusieurs exécutions de gens et de bêtes ont eu lieu aussi pour l’observance du couvre feu.

Pour nous, rien de particulier à noter aujourd’hui ; je suis bien triste.

Samedi 17 Juin  (S. Avit)

On plante dans nos champs les grands pieux destinés à empêcher les atterrissages des avions et planeurs. Cela me fend le cœur de voir ces beaux jeunes chênes, châtaigniers et pins, ébranchés qu’on dresse comme épouvantails à moineaux et ne seront plus bons qu’à faire du feu. Il y en a déjà 73 mis sur le Mesgouëz. Nous avons jusqu’au 20 pour satisfaire à cet ordre qui n’est pas encore exécuté complètement. Franz voudrait pouvoir s’en tenir là afin de ne pas trop compromettre nos récoltes.

Cric me manque affreusement. Je souffre surtout de son absence parce que je crois qu’elle en est elle-même malheureuse malgré sa grande affection pour les Pierre. Au contraire, mon mari se réjouit qu’elle ait pu s’en aller avant les évènements actuels et il prétend qu’elle doit être très satisfaite « de s’être échappée de notre enfer » et qu’elle mène là bas une vie agréable, intellectuelle et douce.

Dimanche 18 Juin  (S. Emile)

Journée très morne ; du moins telle jusqu’en ce milieu d’après-midi. Je voudrais pouvoir écrire à mes chéris absents mais c’est tout à fait inutile, mes lettres n’iraient pas plus loin que de cette table au buffet. Depuis le fameux 6 Juin, nous n’avons pas revu le sympathique petit facteur. Toutes nos postes sont fermées et quelques-unes gardées militairement. J’en suis donc réduite à écrire sur ces pages.

Mon Pierre, ma Cric, ma petite Paule, mes cinq amours de petits fils je vous aime de tout mon cœur. Et je pense à vous aussi avec une inquiète affection, ma sœur Marguerite, mes frères Albert et Paul. Il faut que cette tendresse s’exprime dans une prière demandant à Dieu de vous protéger tous. Et puis, essayons de chasser le cafard et la mélancolie, tâchons de produire quelque chose d’utile.

Ce matin, nous sommes allés, Henri, Franz et moi à la 1ère messe matinale de Plouezoc’h. Vu Mimi de Kermadec. Dans la matinée, Louis et Jean rentrent 2 charretées de foin (rouge trèfle rouge). Ce n’est pas grand-chose mais le commencement des provisions d’hiver.

Lundi 19 Juin  (S. Gervais)

Malgré toutes les angoisses et toutes les peines qui m’écrasent, il faut continuer le labeur ordinaire qui se renouvelle chaque jour, à la même heure. Je suis aidée il est vrai, plus que cet hiver mais je manque totalement de cette joie de vivre qui m’inondait quelquefois et me faisait accomplir des besognes presque au-dessus de mes forces.

Je ne m’intéresse ni aux poules, ni aux lapins, ni même à notre cochon qui est devenu un personnage important bientôt au terme de sa carrière. Cricri a emporté avec elle tout mon courage – ma raison de vivre. Et ce n’est qu’en espérant la revoir que je me sens encore capable de quelques petites choses. Que Dieu m’accorde les grâces d’état nécessaires.

Rien à noter de particulier. Yvonne Féat est venue et a fait la lessive du linge saccagé par les Allemands. J’ai retrouvé quelques serviettes jetées dans les ordures.

Mardi 20 Juin  (S. Romuald)

Légère rupture à la monotonie douloureuse de mon existence actuelle. Je me suis échappée pendant quelques heures du Mesgouëz pour aller à Plougasnou m’occuper de différentes affaires dont les principales étaient pour la "famille du Prisonnier". Je suis allée demander à Me Le Roux de remplacer Christiane tant que durerait son absence. Elle a accepté. Alors je lui ai remis les 780frs pour Me Morvan et 1900frs pour Me Le Guern de Kervescontou ainsi que la lettre concernant Me Levesque.

J’ai réclamé aussi mon livret de retraite pour la vieillesse qui est perdu ; Il faudra le faire remplacer et il est impossible en ce moment d’écrire à la caisse des Dépôts et Consignations.

Nous avons déjeuné, Henri et moi chez Philippe. Très simple mais bon. Nous sommes descendus à la plage. Grand vent, mer très forte, solitude absolue, vision lugubre. Mimi de Kermadec a déjeuné au Mesgouëz. Nous avons goûté avec elle en rentrant.

Mercredi 21 Juin  (S. Louis G.)

Je n’ai pas noté hier que nous avions acheté à Kérinou, chez Chosec des artichauts énormes à 1f la tête. Les cultivateurs qui en ont fait cette année ont du déboire. Manque absolu de transport, marchandise trop abondante pour les besoins du pays. Les artichauts pourrissent donc dans les champs ou sont vendus à bas prix. Cela  nous sera par contre une précieuse ressource.

L’été commence mal. Tempête tout à fait anormale. Pas de pluie mais ciel sombre et vent à tout briser.

Les combats en mer ont dû cesser, la nuit m’a semblé calme dans notre région. Peut-être que ma course d’hier m’avait prédisposée au sommeil. Toujours sans nouvelles précises nous entendons dire que les Alliés ont pris Cherbourg. On parle aussi de révolution, de massacres futurs ; ce n’est pas réjouissant.

Longue visite de Me Albert. Journée de labourage à Park Normand : 4 hommes, 5 chevaux. Je repique des poireaux achetés hier 20frs le paquet de 100.

Jeudi 22 Juin  (S. Paulin)

La tempête continue ; elle doit bien entraver toutes les opérations guerrières de l’atmosphère, de la mer et même de la terre. Et l’eau ne tombe pas ! Pour nous, les foins seront nulles ou presque. Les chevaux allemands ont mangé l’herbe d’une des prairies et les vaches du Guernevez celle d’une autre. Il n’en reste dons que deux qui ne sont guère fournis à cause de la sécheresse. Donc déveine sur toute la ligne. Confiance et courage quand même ! La présence de ma fille serait la seule circonstance pouvant me donner de la force au milieu de tous les ennuis qui nous accablent.

Nous avons encore à faire avec les Allemands mais seulement pour nos bois. Nous ‘en avons plus à demeure au Mesgouëz ni même dans les environs immédiats. Le premier poste est à Pomplencoat, je crois.

Henri passe la journée à Morlaix. Il en rapporte le 1er journal paru depuis le 6 Juin. Cette feuille ne nous apprend pas beaucoup de neuf. Un service postal – mais pour le département seulement – commence à s’organiser.

Vendredi 23 Juin  (S. Félix)

Le vent est tombé. Aussi, les passages d’avions sont plus nombreux que pendant la tempête. Le laconisme des journaux ne nous renseigne guère même sur les évènements les plus proches de nous. Les racontars continuent et chacun les interprète à sa façon. Beaucoup d’énervement dû à la différence des idées. Henri devient affreusement difficile à vivre car il n’admet aucune autre opinion que les siennes ; or, comme il est à peu près seul de son bord, il ne décolère pas ou s’enferme dans u n silence farouche. Franz et Annie sont aussi très excités surtout le soir.

Deux Allemands sont venus tantôt, ont perquisitionné dans la maison, ont emporté la bicyclette de Franz. Tous les vélos sont raflés dans le pays et les vols augmentent d’intensité. Mon souci de ma Cric devient aussi de plus en plus grand, presque intolérable.

Je plante des haricots verts et lie une partie de l’ail.

Samedi 24 Juin  (S. Jean-Bapt.)

Louis est allé hier à Pont Menou porter ce qui nous restait de blé. Nous avons donc un peu de farine mais il faut la ménager et mon entourage ne comprendra pas que je ne donne point de pain à tous les repas du matin et aux goûters tant que j’en aurai un gramme à la maison.

Passages formidables d’avions cette nuit ; c’en était impressionnant. Franz fait le voyage de Morlaix – aller et retour – pédibus. Son Monsieur Walter est très aimable et se dérange personnellement pour lui obtenir un papier qui lui permettra sans doute de rentrer en possession de sa bicyclette. Il va donc la réclamer dans l’après-midi à Pomplencoat mais elle est de sortie et ion lui dit de revenir demain.

Les journaux de la région paraissent ; ils donnent le Communiqué allemand très bref mais dont le ton n’est pas trop alarmé. Visite de Mr Prigent, le père de Joseph ; il me propose son fils pour remplir ici les mêmes fonctions que ces deux dernières années. Petite Fry-du est saillie pour la 1ère fois.

Dimanche 25 Juin  (Ste Fébronie)

Nous nous sommes confessés ce matin, Henri et moi, puis nous avons communié avant l’office du matin. Cestes ont été fait en songeant à la Première Communion de notre petit Jean qui, aux dernières nouvelles, était fixée à Jeudi prochain, 29, fête des Sts Pierre et Paul. J’espère pouvoir aller à la messe ce jour-là.

Franz récupère son vélo.

Des combats doivent avoir lieu dans la direction nord-est. Le canon tonne intensément surtout au début de l’après-midi.

Temps couvert ; un orage menace. Visite de Me Moal et de Maria Romeur au nouveau-né des Franz et aussi dans le but d’obtenir un peu de beurre. Je leur en promets pour mardi une livre à chacune.

Vers 7hrs du soir, Briquette donne son veau, une génisse qui lui ressemble beaucoup mais qui a défaut de type : un pied  noir.

Lundi 26 Juin  (S. Maixent)

Je suis malade toute la nuit. Fausse digestion et débordement de bile. C’est probablement un mal pour un bien ; je m’étais beaucoup tourmentée ce mois-ci et mon foie un peu fragile a dû mal fonctionner. Je serai débarrassée sans faire de jaunisse.

La pluie est aussi un ennui salutaire. Elle s’est déclanchée ce matin, tous les gens s’accordent pour déclarer qu’elle était nécessaire, indispensable et cependant, au bout de quelques heures, tout le monde parait en avoir assez. Il faut reconnaître qu’elle vient un peu tard ; on organise partout la coupe des foins.

Ici les hommes sont employés à fendre du bois sous le hangar. Franz court toute la journée avec Yves Réguer pour débrouiller celui-ci qui va manquer de ferme à la St Michel Yvonne Féat vient faire du repassage pour Annie ; elle en fait aussi un peu pour nous le soir. Je reste vaseuse toute la journée et ne suis pas capable de fort travail. Je baratte, je cuisine un peu et je termine la lecture de "Premier de cordée", livre prêté par Cricri que je remonte dans sa chambre.

Mardi 27 Juin  (S. Crescent)

Sans être bien dégagé le ciel n’est plus aussi encombré de nuages qu’hier. Il y aura peut-être quelques averses mais pas cette pluie continue qui fut bonne mais nous a empêché tout travail extérieur pendant une journée entière. Or, nous n’en avons guère à perdre. Nos ennuis du début de ce mois nous ont occasionné un retard sensible sur la plupart de nos voisins.

Franz a déniché un nouveau : Jo Dossal, le sourd-muet qui est boulanger de son métier, employé à Tromelin mais en chômage actuellement ; il est venu ce matin et a bêché dans le jardin à la suite des  haricots déjà mis. L’époque est passée du semis de ces graines pour faire des légumes secs mais je vais sans doute continuer pour avoir quelques demi-secs ou des haricots verts.

A 5hrs, Jean Cudennec vient tuer notre cochon. C’est une belle pièce qui ne doit pas faire loin de 400 livres. Voilà de la viande assurée pour les moissons. Ah ! si nous avions aussi pain et cidre, je pourrais dire que nous avons le nécessaire.

Mercredi 28 Juin  (S. Irénée)

Naturellement nous manquons d’un tas de choses. Depuis un mois l’épicerie est inexistante mais nous ne souffrons pas et jusqu’à présent notre personnel a pu, selon l’expression qui lui est chère – et que je déteste – « s’en mettre plein le ventre ». Quelque fois même, je suis honteuse, j’ai des remords et du chagrin d’avoir une nourriture aussi bonne et substantielle quand je pense à ceux qui ont faim. Aussi je suis horripilée d’entendre Franz et surtout Annie se plaindre de leur alimentation. Il leur faut non seulement la forte quantité mais la qualité raffinée. Le plus navrant est qu’ils habituent Françoise à être difficile et exigeante comme eux, il leur faut à tous les trois de bons petits plats supplémentaires qu’Annie cuisien avec art et qu’ils mangent heureusement à huit clos le plus souvent.

Ces jours-ci, le Mesgouëz va se rouler dans le lard. Cela est commencé. Non seulement une grande partie de la charcuterie a été faite mais il a été consommé déjà les filets rôtis et une grande partie du sang sous forme de boudin. En dépit d’une activité forcée, je suis triste… triste….. Ma fille chérie !

Jeudi 29 Juin  (Ss Pierre et P.)

Fête d’êtres bien chers, vivants ou morts et sans doute Première Communion de notre aimé petit Jean. Henri, Franz et moi débutons la journée par l’assistance à la Messe où nous prions de toute la ferveur de nos âmes le Jésus-Hostie que nous recevons, unis à ceux de Sisteron.

Une autre consolation me parvient dans la journée en lisant dans la "Dépêche" que les personnes privées de soutien par le manque de communications seraient assimilées aux réfugiés et aux évacués et pourraient obtenir des secours en se faisant inscrire. J’espère que Cric sera informée et pourra ainsi – non obtenir une pension – elle a un peu d’argent sur elle et Pierre pourrait sans doute lui en prêter, mais des bons vêtements pour l’hiver si elle est encore retenue là bas et peut-être aussi un emploi en cas de besoin. Alors si la région méditerranéenne reste calme et si la ravitaillement n’est pas  trop précaire, ma Chérie peut ne pas souffrir matériellement.

Le temps n’est pas agréable. Il y a de fréquentes averses qui gênent le travail !

Vendredi 30 Juin  (Com. S. Paul

Ce terrible mois s’achève. Il a été surtout dur pour la Normandie où les dégâts sont inestimables et où 35000 civils ont été tués. Ici nous avons plus d’angoisse que de mal. Cependant, avec nos bois coupés, les dégradations de la maison, les objets brisés, abîmés ou volés, nous avons payé un gros tribut. Je n’ai pas encore eu la force d’aller voir les lieux où les arbres ont été abattus ; je crains trop que cette dévastation m’enlève le courage. Il m’en faut pour préparer le ravitaillement d’un hiver qui menace d’être bien dur.

Jo Dossal continue à bêcher le jardin. Il est hélas trop tard pour semer la plupart des légumes. Je mets cependant quelques carottes et quelques poireaux qui pourront encore être prêts pour la mauvaise saison. Le reste de la terre servira pour des productions consommables au printemps, époque difficile dans ce pays si rien n’y arrive.

Nouvelles complications domestiques risquant de tout jeter à bas. Que Dieu, St Joseph et Ste Thérèse, patrons du Mesgouëz nous fassent sortir de cette crise.

Notes de Juin

Que nous réserve le mois qui s’ouvre. Les prophètes ne manquent pas. Ils ont été très optimistes dans les jours qui ont suivi le 6 Juin. Ils annonçaient la fuite des occupants, la libération de la France, l’arrivée des Britanniques avec des tonnes d’essence, des ballots de cacao, de thé, de café et, je ne sais pourquoi, des jambons et des confitures.

Maintenant ils déchantent un peu. La victoire des alliés leur parait lente et même plus difficile qu’ils ne le pensaient. Alors ils prédisent des calamités nombreuses et variées pendant de longues, longues années.

Mon mari – censure - n’est pas réjouissant à entendre. Il voit le règne soviétique s’établir en France nous réduisant tous à l’esclavage. Il me dit que notre famille risque fort d’être exterminée avec des raffinements asiatiques de cruauté. Et tous nos amis y passeront aussi !!! Les moindres malheurs sont la ruine générale et la famine selon lui.