Avril 1946

Lundi 1er Avril (S. Hugues)

Cricri a dessiné et peint hier de jolis poissons qu’elle a donnés à Françoise qui s’amuse à nous les accrocher dans le dos. Poissons d’Avril sans méchanceté qui auraient même été agréables si on avait pu conserver cet emblème mais Françoise les a réclamés.

Temps d’été. En Bretagne il ne fait guère plus clair ni plus chaud. Nous pouvons travailler dans le jardin en tenue de maison, sans rien de plus. Alain qui montre des bras et des jambes nues changeant tout à fait sa silhouette et son allure ; il est très mignon.

Je termine mes ouvrages pour Marie-France ; j’ai 5 combinaisons et 5 paires de chaussons assorties auxquelles j’ai ajouté un petit manteau rose tricoté autrefois comme modèle. Je m’occupe aussi un peu de mes préparatifs pour Quimper.

Mardi 2 Avril (S. Franç. P.)

Je trouve dans mes affaires de famille un chapelet de corail monté en argent. Ce sera notre cadeau à petit Yves pour sa Première Communion privée. Cricri lui donnera une médaille d’argent de son St Patron. Pierre nous arrive vers 5 heures, nous avons donc le bonheur de le posséder un petit morceau de temps avant la nuit.

Henri a, par Albert, la réponse de Mr Wysengold qui désire le voir avant son départ pour l’Amérique, c'est-à-dire de préférence avant Pâques. Il vaut mieux que l’on soit fixé le plus vite possible sur cette affaire. Je crois donc quez mon mari partira pour Paris le plus vite possible après notre retour de Quimper.

A minuit ½ un veau naît sous la génisse Cathou. Franz, Annie et Cric font le vêlage qui est assez dur. Les Allemands appelés à l’aide arrivent en vitesse mais juste au moment où la génisse venait de naître.

Mercredi 3 Avril (S. Richard)

Eclosion de la première couvée, mise le 11 Mars au soir : 9 poussins qui ont dû naître pendant la nuit. On se presse trop de descendre la mère et les petits de la position périlleuse où ils se trouvaient car sur les 4 œufs non brisés 3 étaient encore remplis par des poussins prêts à sortir. Alain est enchanté des « bébés cocottes ».

Départ de Pierre à 8hrs, il a rendez-vous à 8hrs 30 en gare de Morlaix avec son conservateur. Henri va avec lui pour faire l’envoi d’un colis de 7 douz. d’œufs à Albert et se faire couper les chevaux. Cric prépare un cake pour Quimper. Je raccommode des chaussettes pour mon mari – ouvrage ordinaire – plusieurs dérangements. Visite assez longue de Madame Jégaden du Mur à laquelle Henri remet se déclaration d’Impôt de solidarité. Il a terminé avec ses clientes qui le paient en tabac.

Jeudi 4 Avril (S. Ambroise)

Beaucoup d’agitation de toutes sortes de genres. Je me démène comme je peux pour faire quelques préparatifs pour notre petit voyage à Quimper mais ce n’est pas facile au milieu du reste. Franz met la fin des pommes de terre d’été. J’ai peur que cette ration soit un peu maigre mais il est toujours le même calculant sur des récoltes mirifiques. Peut-être ai-je le défaut contraire.

Les ouvriers qui réparaient nos toitures depuis 8 jours ont terminé. C’est un obus de la Défense qui avait fait un trou au-dessus de la cuisine. Que tout est cher. La journée d’un couvreur se paie 300frs et nous avons la nourriture en plus. Mais il fallait que gens et bêtes soient au moins à l’abri. La petite étable avait un toit déplorable et c’est pour elle que fut presque toute la dépense de 4500frs. La maison de Me Martin et la nôtre n’ont coûté que 2 journées ½ de travail.

Vendredi 5 Avril (S. Vinc. F.)

Nous quittons le Mesgouëz vers 6hrs ½ Henri, Françoise et moi. Franz nous rejoint en cours de route et nous atteignons  sans nous presser Kermuster où nous attendons le car Huet environ un quart d’heure. J’aime les départs calmes. Celui-là en est un et le voyage, chose compliqué pour moi, m’en paraît facilité. Le train est à 8hrs40. Nous arrivons très bien. Environ une heure après nous descendons à Landerneau. Il nous faut y rester jusqu’à 4hrs1/4, pour la correspondance avec Quimper. Nous visitons la ville. Toutes les églises sont fermées. Quelques vieilles maisons nous intéressent. Nous regardons surtout les magasins ; le prix de toutes les choses me bouleverse. Nous nous offrons des gâteaux à la pâtisserie de la Duchesse Anne. Déjeuner à l’hôtel de Bretagne. Je tricote dans la gare pendant que les autres se promènent encore. Arrivée à Quimper, Pierre à la gare.

Samedi 6 Avril (S. Prudence)

Il nous a fallu traverser presque toute la ville hier soir pour aller de la gare au domicile des Pierre. Il y avait un monde fou dans les rues et sur le quai. Ce mouvement et les magasins garnis d’assez jolies choses étonnaient Françoise. Elle restait en extase devant les vitrines et aurait voulu tout acheter. Nous avons recommencé ce matin avec elle la visite de Quimper. Je n’y trouve malheureusement pas les objets cherchés.

Les Pierre ont une jolie habitation avec des pièces immenses. Elle est bien située sur les bords de l’Odet, en face du mont Frugy presqu’à la sortie de la ville. Le déjeuner nous réunit tous puis chacun repart de son côté. Henri et moi nous nous confessons à la cathédrale. Il y a encore beaucoup d’agitation dans Quimper car c’est marché. Beaucoup de costumes bretons beaux et pittoresques.

Dimanche 7 Avril (Passion)

Première Communion de notre cher petit Yves. Il paraît savoir ce qu’il fait et se montre recueilli autant que peut l’être un enfant de 7 ans. Messe à 8hrs au collège St Yves. Nous y faisons nos Pâques et je me sens vraiment en communion avec tous les chers nôtres.

A la maison, les Pierre se sont donné du mal pour qu’il y ait vraiment fête malgré les duretés et les restrictions du temps actuel. Beaucoup de fleurs au salon et dans la salle à manger. Il y en a qui me sont inconnues et font de ravissants bouquets mais les camélias dominent. La table est ornée de camélias blancs. Joli service, cristallerie, argenterie étincelantes. On n’est plus habitué à ce luxe que j’aime. J’en jouis et cela augmente beaucoup pour moi le régal du festin qui nous est offert : Huîtres – Charcuterie – Colins sauce délicieuse – Rôti de veau – Petits pois – Salade – Gâteau de Soja au Chocolat – Crème à la vanille – Crêpes dentelles – Café – Liqueur – Champagne. Il n’y avait que la famille et trois petits amis d’Yves. Au goûter

Lundi 8 Avril (S. Gautier)

se sont ajoutés Me de Kérangal, sa fille, Louis Roman et les 2 petites Janvier. Ce copieux goûter se prolonge jusqu’à 6hrs, aussi à 8hrs on couche les enfants sans les faire dîner. Henri et moi les imitons. Franz, Pierre et Paule vont au cinéma voir Premier de Cordée.

Aujourd’hui, notre matinée fut employée par une jolie promenade en suivant l’Odet vers la mer. Nous avions avec nous Françoise, Michel et Philippe. Cela nous faisait plaisir d’avoir ces trois petits mais je m’affolais de les voir courir au bord de la rivière et je me sens trop fatiguée maintenant pour avoir la responsabilité d’enfants turbulents, ingénieux en inventions dangereuses et de caractères très indépendants. A leurs parents de les éduquer.

Sans l’après-midi, Henri fait quelques courses. Je reste à tricoter auprès de Paule. Je termine une paire de socquettes brunes pour moi et commence une brassière pour Marie-France.

Mardi 9 Avril (S. Isidore)

C’est fini ! Il faut partir, les quitter tous. Mais cette fois ce n’est pas pour très longtemps car ils doivent venir passer une dizaine de jours au Mesgouëz pendant les vacances de Pâques.

Lever aux premières lueurs du jour. Départ à 7hrs moins ¼. Pierre nous accompagne au car. Voyage direct, assez rapide mais troublé par le malaise de Françoise qui vomit 4 fois en cours de route. Nous pouvons avoir la voiture de Mérer qui ne quitte Morlaix qu’à midi et nous sommes au Mesgouëz pour déjeuner. Nous trouvons notre monde en bon état.

On nous apprend qu’une jolie génisse est née samedi matin et que la chose s’est très bien passée avec le seul secours d’Hans. Nous sommes un peu vaseux, ce qui ne nous empêche point de reprendre de suite nos occupations habituelles.

Mercredi 10 Avril (S. Macaire)

Maintenant c’est une autre histoire. Il faut préparer les départs pour Paris. Il était décidé qu’Henri prendrait le train vendredi mais Annie qui était hésitante a reçu une lettre de sa mère qui a fixé son vague projet. Elle partira en même temps que son beau père emmenant seulement Alain ce qui lui permettra de loger rue Henri Duchêne. Françoise n’est nullement fâchée de rester au Mesgouëz. Paris ne la tente pas encore.

Annie, avec le très bon prétexte de son prochain voyage, se décharge d’Alain sur nous. Ce bonhomme est très absorbant. On ne peut rien faire de sérieux ni même de propre en le gardant. Mais il est gentil et même amusant. Est-ce ma qualité de grand’mère qui exagère les dons d’intelligence que je crois découvrir en lui ? Et puis, il est affectueux, nous y sommes attachés et tout en maugréant quelquefois après lui je sens qu’il nous manquera beaucoup.

Jeudi 11 Avril (S. Léon)

Mon mari a un travail fou, dit-il, mais il reste à peu près calme. Il prépare, je crois, une sorte de questionnaire pour Mr Wysengold avant de s’engager ou de refuser pour l’Affaire d’Amérique.

Annie est plus agitée que si elle partait pour les Grandes Indes. Le fait est que voyager maintenant présente toutes sortes de difficultés inconnues autrefois. La terrible question du ravitaillement exige un tas de formalités : radiations, inscriptions, légalisation des mairies des divers fournisseurs. Et comme Annie a une frousse terrible de mourir de faim, elle récolte, entasse, emballe des provisions. Henri se contente de  douz. d’œufs, d’une livre de beurre, d’un kilo de haricots.

Françoise n’est pas bien ; sa mère lui administre un vermifuge.

Vendredi 12 Avril (S. Jules)

Il faut se lever avant l’aube. Départ à 6hrs ½. Franz va conduire les voyageurs à Kermuster et les embarque. Annie est très nerveuse, très agitée et s’en allait sans nous dire au revoir. Elle s’en est aperçue et s’est retournée pour nous crier : « Au revoir, bon voyage ».

La maison est devenue calme, même un peu triste. Le petit paquet bleu qu’on avait toujours dans les bras ou dans les jambes a disparu ; on n’entend plus crier ni rire. Comme nous avons beaucoup d’ouvrage je crois échapper au cafard mais nous pensons tous à petit Alain. Les Allemands eux-mêmes en parlent. Mon esprit s’attache aussi à Henri. A quoi son voyage va-t-il aboutir ? J’en suis d’autant plus anxieuse que je me sens très fatiguée, très impotente ces jours-ci.

Samedi 13 Avril (S. Justin)

L’absence d’Henri se fait aussi péniblement sentir au Mesgouëz. C’est lui qui assurait la tâche assez lourde des courses ; elle repose maintenant sur les seules jambes de Cricri et ces pauvres jambes ne sont pas non plus très valides. Hier elle est allée à Plougasnou pour la boucherie et elle a fait 4 fois aujourd’hui la route de Kermuster pour le pain. Avec cela elle est allée chercher Françoise à la sortie de l’école et me prendre des choux fleurs au Mesgouëz Bihen.

A noter que Pétronille est très inconsciente pour ses prix, elle s’en tient toujours au cours. Les Lévollan sont généralement un peu plus gros demandeurs.

Dimanche 14 Avril (Rameaux)

Nous avions cru au changement d’heure annoncée par les journaux. Résultat : Franz, Bernard et moi sommes arrivés à 6hrs ½ pour la messe qui n’avait lieu qu’à 8hrs. Nous y avons communié tous les trois. Le saint homme Bernard continue à s’approcher de la Ste Table sans jamais se confesser. Cela m’étonne un peu – sans me scandaliser pourtant. Cric et Françoise sont allées ensemble à la grand’messe et nous ont rapporté des rameaux de buis bénits.

Franz est ensuite parti pour la chasse. Il a rejoint l’équipe Barazer dans la vallée de Corniou. Le succès ne s’est pas fait attendre. Dès le matin, deux sangliers étaient abattus. Heureux et fiers de ce succès, les chasseurs se sont reposés sur leurs lauriers en faisant une ribouldingue qui a duré pour le nôtre jusqu’à 2hrs du matin.

Lundi 15 Avril (S. Paterne)

Françoise a couché dans la chambre de Cric son père n’étant rentré que si tard dans la nuit. Elle se trouve tellement bien sous l’aile de sa chère tante qu’elle déclare vouloir y rester jusqu’au retour de sa maman. Elle ne paraît pas s’ennuyer.

Lettre d’Henri qui a du voir le docteur de Wysengold ce matin à 10 heures. Que Dieu l’ait inspiré ! Qu’Il les ait inspirés tous les deux car si Henri accepte, il faut que cela marche bien, très bien.

On a dépecé les sangliers ce soir et Franz nous a rapporté sa part : ½ cuissot, ½ épaule, 1 rognon. Les lots étaient faits par le boucher Cars, à peu près égaux comme poids et qualité. Ensuite ils ont été tirés au sort. On avait prélevé un beau filet pour le recteur et d’autres morceaux pour quelques notables.

Mardi 16 Avril (S. Fructueux)

Franz va à Morlaix et obtient de son ami Masson, le lieutenant de Louveterie une autorisation pour une dernière battue, le lundi de Pâques. J’écris alors hâtivement quelques lignes à Pierre afin qu’il apporte son fusil et des chevrotines si le cœur lui en dit.  Deux gros sangliers ont été vus à Kéristine hier à 6hrs du soir. Une femme les a suivis – au moins des yeux – et les a vus disparaître dans le petit bois de pins au-dessus de Mr Gaouyer. Les gars de St Jean ont été encore plus favorisés dimanche que notre équipe. Ils ont eu 3 sangliers. Mr Masson qui prêche la destruction des nuisibles trouve qu’on y va quand même un peu trop fort.

Deuxième lettre d’Henri. L’affaire sud-américaine semble marcher. Elle sera intéressante pour mon mari et pour ma fille. Quant à moi aucun rôle ; j’accepte, je suis, je servirai comme je pourrai.

Mercredi 17 Avril (S. Anicet)

A la merveilleuse atmosphère des derniers jours en succède une autre bien tristement différente. Il pleut. De plus j’ai entrepris des rangements et nettoyages qui me font vivre dans des nuages de poussière et de toiles d’araignées.

Franz travaille à la construction de ses ruches, Cricri à l’éternelle chemise de Bernard ; Françoise va de l’un à l’autre voulant aider tout le monde et remplissant souvent la pauvre le rôle de mouche du coche.

Ayant très peu dormi cette nuit, à cause de la perspective de grand déplacement en projet, j’ai la migraine. Je mets une poule à couver dans le petit cagibi près de l’escalier. Les poussins de la forge éclosent. Couvée ratée grâce à une autre poule envahisseuse.

Jeudi 18 Avril (S. Parfait)

Souvenir pour ma grand’mère dont c’est l’anniversaire de naissance. Continuation de l’éclosion de la couvée. A midi, il y a 6 poussins et c’est tout, les autres oeufs ont ratés.

Comme hier ciel sombre et pluie fine. L’humidité nous pénètre et ce temps plus que maussade plonge mon âme dans un brouillard si pesant que, malgré mon désir d’accomplir beaucoup de choses avant le retour de mon mari, je reste parfois les bras ballants, ruminant des pensées qui n’ont rien de folichon. Mon Dieu ne prenez pas cette mélancolie pour de l’ingratitude. Je vous suis infiniment reconnaissante de permettre à Henri de travailler encore et dans de bonnes conditions. Seulement… seulement un voyage si lointain…. une absence si longue… à nos âges, cela fait peur quand il faut se séparer d’êtres bien aimés.

Vendredi 19 Avril (Vend. Saint)

Franz me laisse Yvonne, ce qui me permet de faire quelques rangements et un peu de nettoyage en vue des vacances de Pâques. Je suis contente de voir ce soir la maison avec un air plus décent. Certes il y a encore beaucoup de choses à classer et même quelques kilos de poussière à secouer, mais on respire quand même mieux et j’espère – avec du temps – parvenir à ce travail herculéen que je puis comparer au nettoyage des écuries d’Augias.

Depuis le départ d’Henri, je me suis levée tous les jours aux environs de 6 heures et avant de commencer mon travail pour la communauté j’avais près de deux heures pour mes rangements personnels. De plus la nuit, je tricotais un bon bout de temps pour avancer les brassières de Marie-France.

Samedi 20 Avril (S. Gaspard)

Ma liberté a pris fin. Le Seigneur et Maître est revenu ce matin de Paris. Dix minutes après son retour, joyeuse corne d’auto nous annonçant l’arrivée de Pierre avec sa smalah. Elle n’est pas au complet. Hélas ! mon Henri manque. Il passe ses vacances de Pâques à Laval chez sa grand’mère Le Marois qui doit le forcer à parler anglais avec elle. Mais il est remplacé dans la colonie par Thaïs qui est devenue une chienne presque adulte, assez jolie, très bien tenue.

Nous sommes tous heureux de nous retrouver ; les enfants manifestent leur joie de façon exubérante. Avec ce branle bas je ne puis guère avoir de détails sur l’affaire sud américaine qui m’intéresse pourtant beaucoup. On déjeune. C’est le cuissot de sanglier qui fait l’honneur de ce premier repas. Il est exquis !

Dimanche 21 Avril (Pâques)

L’auto nous transporte Henri, Pierre, Paule, Jean et moi à l’église de Plouezoc’h où nous entendons la messe de huit heures et communions tous les cinq. Le reste du Mesgouëz assiste au grand office. Entre le retour des uns et le départ des autres, les enfants cherchent leurs œufs de Pâques dans le jardin. Cela les amuse beaucoup et nous jouissons de leur plaisir. Ils ne sont pas très gâtés mais ils trouvent des œufs durs colorés et ornés de dessins amusants fait par Franz hier soir.

Bon déjeuner dont voici le menu : Ragoût de sanglier chasseur – Pommes à l’anglaise – Colin mayonnaise – Mousse au chocolat – Galettes bretonnes – Café – Liqueurs – Excellent vin blanc.

Franz, Pierre, Paule et tous les enfants vont au Roc’hou dans l’après-midi. Le soir Jean Colleter vient dire qu’il a relevé des traces toutes fraîches de 2 sangliers.

Lundi 22 Avril (Se Opportune)

Cette dernière battue n’a pas donné les résultats espérés. Impossible de dénicher les cochons sauvages qui ont cependant fait des ravages dans quelques champs du voisinage. Les chasseurs ont vu de nombreux lièvres mais… hélas ! obligation de les laisser courir jusqu’à l’automne. Ils ont levé deux renards mais n’en ont abattu qu’un seul, une jolie pièce qu’ils sont venus, en chœur, nous présenter au Mesgouëz. Comme ils étaient 18, sans compter mes fils, j’ai été effrayé en voyant arriver cette bande au moment où je servais le goûter auquel nous avions invité Francéza de Kermadec et ses enfants. J’ai cru qu’il allait falloir les y convier aussi. Heureusement, Franz s’est borné à offrir du liquide : vin et cidre, à ses compagnons.

Voici les fêtes terminées mais les vacances se prolongent et mes petits-fils en profitent largement. Ils aiment leur vieux Mesgouëz.

Mardi 23 Avril (S. Georges)

Pierre part de bonne heure, tout de suite après le petit déjeuner. Mais nous le reverrons samedi – peut-être même vendredi soir, ce n’est donc pas une longue absence. Sa femme et ses enfants se chargent de donner de la vie au Mesgouëz. Du matin au soir, ce sont allées et venues, chansons, rires – cris et disputes aussi car ce cher monde n’est pas toujours en harmonie parfaite et comme il est d’un naturel bruyant et nerveux la moindre discussion tourne au drame.

Jean est de beaucoup le plus calme. Si on le laissait faire, il passerait son temps à lire. Je lui ai donné aujourd’hui pour la première fois un Jules Verne : "Deux ans de vacances". C’est un peu trop fort peut-être pour lui mais il a épuisé toute notre bibliothèque rose. D’ailleurs cette lecture semble le passionner.

Henri et Paule sont allés cet après-midi faire une visite à Kerprigent.

Mercredi 24 Avril (S. Gaston)

Franz conduit Viviane à la station de monte à Lanmeur. Je serais heureuse que l’opération réussisse. Hans qui avait voulu jouer au cavalier est jeté à terre, traîné et a eu bien de la chance de s’en tirer avec un peu de courbature seulement.

Ici, journée assez calme. Je puis trouver quelques instants pour travailler auprès de Paule qui s’acharne après des pull-overs pour ses garçons. J’achève les brassières de Marie-France et je lui commence une petite paire de bas. Quant à Cric, ses neveux sont pendus en essaim autour d’elle qui leur invente des jeux nouveaux quand ils sont blasés des anciens. Paule a de bonnes nouvelles d’Henri qui s’amuse bien, paraît-il, à Laval et que sa grand’mère déclare charmant.

Jeudi 25 Avril (S. Marc, év.)

Odieuse journée de pluie. Il est difficile de garder mes diables sous un toit. Ils font un charivari insensé et je me rends compte qu’à mon âge on ne peut vraiment plus s’occuper très activement de jeunes enfants. Les moyens physiques manquent. Paule va passer la journée au Roc'Hou avec Marie-France. Elle y est emmenée et ramenée en auto par les Henri de Preissac qui étaient conviés aussi. Cela me procure le plaisir de voir nos jeunes amis de Kerprigent si rares. Je trouve Marie en bonne forme, santé rétablie et très élégante. Elle est transformée depuis son voyage à Anvers. Cela me donne l’espoir que les paysannes du Mesgouëz pourraient reprendre un peu d’allure si les conditions de leur vie changeaient.

Vendredi 26 Avril (S. Clet, p.)

Temps meilleur, moins brillant qu’en début de la semaine mais sans pluie, ce qui est précieux pour mes oiseaux. Nous pouvons ouvrir la volière et ils s’en échappent avec joie. Le grand jeu de la matinée est la chasse. Le gibier est escargots, grenouilles, têtards. Naturellement les Nemrod reviennent salis, déchirés et mouillés de leur expédition dans les bois et prairies de Pen an Allée et il y a encore drame.

Dans l’après-midi, Paule emmène ses trois grands fils au Roc'Hou pour les dédommager de leur invitation manquée d’hier. A la ferme, Franz emploie Yvonne et les Allemands au ramassage d’herbes. Ils ont, paraît-il, une journée éreintante. Pierre arrive pour dîner. Annie annonce son retour dans le courant de la semaine prochaine.

Samedi 27 Avril (S. Polycarpe)

Philippe est un peu souffrant : embarras gastrique, peut-être anodin, mais que ses parents craintifs traitent de crise de foie. Cet enfant a bel apparence de santé ; il est grand et bien développé pour son âge. Cependant comme il a été deux fois à l’article de la mort, sa mère et surtout son père tremblent pour lui plus que pour les autres.

Le temps s’est remis, les enfants peuvent jouer dehors, ce qui est très apprécié non seulement par eux mais aussi par nous. Franz ; Pierre, Paule et Marie-France vont au bourg où ils font une série de courses et de visites aux anciennes connaissances. Je tricote avec ardeur afin de terminer avant lundi les bas de Marie-France. Je compte arrêter mon travail pour elle sur cette seconde paire de bas et n’aurai plus de remords à son égard.

Dimanche 28 Avril (Quasimodo)

Pardon de St Antoine. Cela produit quelques perturbations dans l’horaire des offices religieux. Henri, Franz, Pierre, Paule, Jean, Yves, Françoise et moi nous allons à la messe de 9hrs à Plouezoc’h. Au déjeuner nous fêtons l’anniversaire de mon mari, ses 71 ans qu’il avait atteint jeudi mais donc nous avions réservé la fête pour y avoir la présence de Pierre. Naturellement les réjouissances sont réduites mais nous sommes tous contents du menu et des libations.

Dans l’après-midi, les 3 hommes conduisent les enfants au bord de la mer, à Samson. Paule va au Roc'Hou. Cric et moi restons de garde au logis avec Marie-France. Le travail de vaisselle et de cuisine que nous avons ne nous laisse aucun loisir pendant l’absence des promeneurs.

Lundi 29 Avril (Se Marie Eg.)

Matinée assez agitée. On prépare les bagages et le déjeuner qui doit être avancé d’une heure. De plus Pierre tire quelques photos de ses enfants au Mesgouëz. C’est la première fois qu’on prend Marie-France, le jour de ses huit mois. Elle grimaçait à cause du soleil qui l’éblouissait et je ne sais ce que cela donnera. D’ailleurs ces photos ont été prises de la manière que j’apprécie peu, les gens y sont rangés comme des oignons et ont les yeux braqués sur l’appareil.

A 1hr ½ ce sont les adieux. Certes j’en suis attristée mais au fond je suis contente que cette période se soit bien passée sans accident d’aucune sorte, que le ravitaillement ait été convenable et que mes enfants et petits-enfants aient paru s’amuser.

Dans l’après-midi Franz reconduit Viviane à Lanmeur, elle est servie par l’étalon "Sublime"

Mardi 30 Avril (S. Eutrope, é.)

Aujourd’hui une série de petits imprévus a rompu la monotonie de notre existence dans le bled. Il y a eu la visite de notre recteur venu bénir la maison, comme cela se fait chaque année après Pâques, puis celle d’un conseiller municipal, Michel Chocquer, apportant nos cartes d’électeurs pour le référendum de dimanche prochain, et bien d’autres allées et venues. A noter que les anciens clients pour le beurre auxquels on avait dit à l’automne dernier qu’on pourrait peut-être les reprendre après Pâques rappliquent. C’est assommant, nous ne voulons pas les fâcher car ils sont tous très intéressants et gentils mais……. impossible de les satisfaire…. Du moins pour l’instant.

Annie annonce son retour vendredi prochain. Nous allons revoir petit Alain chéri.

Mai 1946

Mercredi 1er Mai (Sts Phil. Et Ja.)

Fête du travail qui est célébré par un chômage général. Françoise a congé ce dont elle ne se plaint point. Nous profitons d’un instant libre pour monter au grenier, Cric et moi, passer l’inspection de nos dernières ressources vestimentaires. Elles sont encore appréciables en arrangeant de très vieilles choses et en tirant parti de ce que nous aurions jeté autrefois comme vieux chiffons. Nous allons peut-être nous fabriquer des élégances à bon compte si nous changeons de vie. Hélas ! la brillante affaire espérée est en ralentissement, subit au moins un temps d’arrêt, traverse une période inquiétante. Il ne s’agit pas moins que de la récupération de 600 millions qui doivent la monter et sans lesquels rien à faire. Ces histoires me paraissent fantastiques.

Toudic vient tuer un veau le soir.

Jeudi 2 Mai (S. Athan., év.)

Henri part quand même demain matin pour Paris ; il va y accomplir son devoir de citoyen français et voter pour ou contre la Constitution qui nous est présentée et soumise au choix de tous et de toutes. Je ne veux faire aucune réflexion sur la politique car personnellement je ne m’y connais pas du tout n’ayant jamais étudié ce sujet. Je me conformerai au mot d’ordre donné par ceux en qui j’ai confiance et je crois que la plupart des femmes agiront ainsi.

L’heure est très grave. Le vote de dimanche a une importance et s’en abstenir serait une faute. Mon mari va donc s’offrir dépense et fatigue uniquement pour ne pas être un abstentionniste mais il aurait été préférable qu’il puisse en même temps avancer notre affaire sud américaine.

Vendredi 3 Mai (Inv. Se Croix)

Henri part de bonne heure. Ses préparatifs de départ n’ont pas été bien compliqués parce qu’il pense nous revenir mardi matin, mais il a quand même fallu le munir de quelques provisions alimentaires, lui donner un peu de ravitaillement pour nos parisiens et lui faire des raccommodages. Heureusement, j’avais pu hier trouver le temps de faire ces choses et il n’y a pas eu bousculade ce matin.

Cricri va se confesser au nouveau recteur de Plouezoc’h et fait ses Pâques (1er Vendredi du mois). La pauvre fille n’avait pas encore pu accomplir son devoir pascal à cause de son travail de ferme et de la présence de ses neveux.

Mr Le Gros nous apporte de superbes et délicieuses crevettes roses. Annie et Alain arrivent vers midi. Petit bonhomme est très mignon et nous reconnaît tous.

Samedi 4 Mai (Se Monique)

Pas de pluie mais vent violent et très froid. Malgré cette condition défavorable, Franz sème la fin de l’orge. Il en était grand temps. Il a encore un retard qui devient de jour en jour plus inquiétant pour les pommes de terre. Les arbres fruitiers sont en pleine floraison et ces intempéries ne sont guère bonnes pour eux. Alain a repris ses douces habitudes de se faire gâter par sa tante Cric et aussi de me suivre. Cette chère et gentille présence est parfois très encombrante et nuit à nos travaux.

Je tricote un peu le soir après dîner mais je tombe de sommeil et mes chaussettes n’avanceront pas vite.

Dimanche 5 Mai (S. Théodard)

Grande journée. C’est le référendum. On vote dans toute la France pour ou contre la Constitution qui nous est proposée par le Gouvernement actuel. Je me lève à 5hrs et me mets en route dès que j’ai terminé mon habillage. J’arrive au bourg pour la messe de 8hrs après laquelle je vais voter. Certes, la route me parait longue et dure mais la pensée que j’accomplis un grave devoir me soutient. Mon mari fait davantage  puisqu’il est allé jusqu’à Paris. D’ailleurs toute notre famille est pour cet acte dont nous attendons le résultat avec angoisse mais aussi confiance en Dieu.

Franz et Annie vont au bourg dans l’après-midi, nous gardons les enfants et ce dimanche nous semble, à Cric et à moi, particulièrement désagréable.

Lundi 6 Mai (S. Jean P.L.)

Dès le matin nous apprenons qu’en France la totalité des « non » dépasse celle des « oui ». – censure - Il y a encore le vote de nos colonies avec lequel il faudra compter mais on peut espérer dès maintenant que les Français vont reprendre des idées plus saines et se mettront courageusement au relèvement de notre chère Patrie.

Franz conduit Viviane à Lanmeur ; elle refuse. – censure - Toujours le vent glacé, quelques ondées de grêle et de neige. Voilà qui n’est guère bon pour les pommes et les tomates que je dégustais…. en espoir.

Mardi 7 Mai (S. Stanislas)

Temps détestable. Je crois me rappeler que cette période des premiers jours de Mai a une triste réputation, qu’on l’appelait autrefois : « la saison des Saints de Glace. Dieu veuille nous en faire sortir bientôt car les travaux sont tout à fait arrêtés et ils pressent terriblement au dire de Franz qui, pour oublier sa contrariété, passe sa matinée à Morlaix et son après-midi à palabrer chez des voisins inoccupés comme lui.

Naturellement le sujet du jour est le Référendum. Les optimistes se réjouissent du résultat obtenu mais beaucoup aussi prétendent que cela ne changera rien à la marche des choses et que le Communisme est plus fort que jamais.

Retour d’Henri. Il a vu hier matin Mr de W. Les 600 millions ne veulent pas tomber dans son escarcelle mais l’affaire tient.

Mercredi 8 Mai (S. Orens, év.)

Une amélioration atmosphérique, la journée se passe sans "sauce" comme dit le brave Hans qui est natif d’un pays sec et n’aime pads la pluie. Nous sommes même gratifiés de quelques rayons de soleil mais nos deux grands frileux, Henri et Annie, se déclarent frigorifiés. Ma belle fille profite encore de cela pour exhaler sa mauvaise humeur contre ce sale pays, ce sale Mesgouëz, cette sale vie. Elle se dit malade, à bout de forces et s’enferme dans son appartement en nous laissant la garde d’Alain.

Cric fait une visite au Roc'Hou. Elle n’y trouve que Me de Kermadec et Charles qui la reçoivent très affectueusement mais ne peuvent lui donner les renseignements qu’elle espérait recevoir de Mimi, d’Yvonne et de Mr de Kermadec.

Jeudi 9 Mai (S. Grégoire, é.)

Le temps a une importance énorme pour nous et je me fais sur ces pages journalières un véritable baromètre doublé d’un thermomètre au lieu de noter les évènements plus intéressants qui se déroulent autour de nous et les états d’âme de mon entourage.

Aujourd’hui un ciel redevenu bleu – avec bien des nuages cependant – a permis le travail extérieur. Franz, Hans, Bernard et Yvonne Féat "en ont mis un coup". Il a été porté avec bien des difficultés - à cause de l’état des routes – du fumier sur la terre destinée aux pommes de terre. Des sarclages, des plantations, des mises de semences ont été faits dans le jardin (tomates, carottes, poireaux, salades, soja) A la maison je n’ai pas chômé : Cuisine pour tout notre monde – garde d’Alain dont la mère est allée à Plougasnou. Ecrit à Me Juge et à Hermann, commencé jaquette en fil pour Cricri.

Vendredi 10 Mai (S. Gordien)

Brusquement ce fut une véritable journée d’été. Les charrois de fumier ont continué et bientôt l’ex garenne sera prête à recevoir les pommes de terre. A part moi, je trouve que Franz en met trop peu cette année. Mais rien à dire. D’ailleurs nous ne serons peut-être pas là Henri, Cric et moi l’hiver prochain et cela fera 3 estomacs de moins à remplir de cette denrée qui est ici le principal, je puis même dire le seul aliment.

Ce fut aussi une bonne journée pour le jardinage. Franz sème encore des petits légumes, active la plantation des tomates (125 pieds) et nous commençons à mettre des haricots (1l de flageolets et 3 livres de cocos) Ce sont mes semences qui sont employés et je les dépose moi-même en terre.

Samedi 11 Mai (S. Mamert)

Pendant que nous prenions le petit déjeuner, un coup frappé à la porte de la cuisine nous annonça une visite. Ce fit celle – bien inattendue – des deux frères espagnols qui ont travaillés ici à la moisson de 1944. Franz était content de Juan comme travailleur. Quant à José, c’était un joli coco dont on ne fera jamais rien. Ils travaillent soi-disant à la reconstruction de Brest ; nous les soupçonnons de faire plutôt du marché noir.

Une jolie surprise ce matin en allant donner à manger aux poules. La couvée abandonnée pendant une journée et dont Franz désespérait n’est pas entièrement ratée. Des petits poussins commencent à naître. Nous verrons demain le nombre qui aura résisté.

On achève le transport du fumier et la terre est prête à recevoir les patates.

Dimanche 12 Mai (Fête Jeanne d’Arc)

Messe à Kermuster. Achat de l’épicerie du mois. Constaté qu’il n’y avait aucun progrès dans le ravitaillement. On ne nous donne toujours que les maigres doses de sucre et de café pour lesquelles nous avons des tickets. Le savon se fait attendre au moins 3 mois et est ridicule. Les autres denrées manquent ou ne paraissent qu’avec fantaisie. J’ai pu trouver cette fois un litre de vinaigre et quelques allumettes.

Annie est toujours plongée dans ses préparatifs pour la noce Jégaden. Elle tient à y paraître brillamment et va sans doute y réussir malgré la misère de sa garde robe. Ce qui la sauve – comme Cric d’ailleurs – ce sont les vieilleries conservées qu’on ressort et retape.

Lundi 13 Mai (S. Onésime)

Grosse déception ; le temps qui était assez beau depuis quelques jours s’est gâté de nouveau et le plantage des pommes de terre combiné pour ce 13 mai ne peut avoir lieu. Il pleut, il fait froid, il y a un vent glacial. Franz renvoie les gens qui viennent, gardant seulement Yvonne Féat qui l’aide à préparer la semence. Dans l’après-midi il me la prête un peu et j’en profite pour nettoyer le grenier. C’était bien utile mais il est certain que l’autre travail pressait davantage et c’est très ennuyeux qu’il n’ait pu s’accomplir, d’autant plus que ceux qui étaient retenus ne sont pas libres les jours qui suivent. Enfin ! à la grâce de Dieu pour cela comme pour le reste. Lettre de Pierre.

Il doit être à Paris en ce moment pour assister à une assemblée de forestiers.

Mardi 14 Mai (S. Boniface)

Enterrement à Quimper de Monseigneur Duparc qui occupait le siège épiscopal depuis près de quarante ans. Mes petits-fils ont défilé devant sa dépouille et, comme ils n’avaient jamais vu de mort ne d’évêque ils en ont été fortement impressionnés, en particulier le pauvre Henri très nerveux et sensible.

Ici, un tour de force à été accompli. Avec les moyens du bord et la seul aide du bon Monsieur Gaouyer, Franz a mis toutes les pommes de terre. Il est vrai que tous ont participé à l’œuvre. Cric s’est adjugé le travail de ferme et j’ai gardé les vaches pour libérer les deux Allemands et Françoise en rentrant de classe est allée faire une bonne petite tâche. Je suis bien contente ; il n’y a plus qu’à prier Dieu de faire donner fruits nombreux et beaux à cette semence.

Mercredi 15 Mai (S. Germier)

Mariage de Marguerite Jégaden avec Joseph Colleter. C’est une noce à tout casser. La commune entière est en branle. Henri et Annie en font partie et le reste de notre colonie assiste au café du départ qui est copieux et succulent. Mais à côté des réjouissances, il y a toujours quelques épines. L’ouvrage a pesé très lourd sur les bras de Cric et sur les miens d’autant plus que notre brave Hans fut immobilisé la fin de la journée par un accident qui aurait pu être grave. En coupant du lierre sur le toit de la maison Martin il est tombé et s’est démis ou foulé un pied. Il souffre, ne peut pas marcher. Cric l’a soigné comme elle a pu et a fait le travail de ferme à sa place, Franz n’étant pas revenu avant 9 heures de la grande ribouldingue organisée par les gars de la Corde.

Jeudi 16 Mai (S. Honoré)

Ils sont tous assez vaseux aujourd’hui ; les fêtards cuvent leur noce et ceux qui ont trimé dur en leur absence sont las aussi. Hans est obligé de rester étendu toute la matinée mais grâce à Dieu je crois que son accident n’aura pas de suite car dans l’après-midi il a pu marcher un peu en s’appuyant sur une canne.

Le travail dans les champs a donc été supprimé. A ma grande satisfaction, Franz s’est occupé du jardin. Nous avons mis ensemble des haricots, toujours mes semences, environ 2ls ½ de flageolets et 1l ½ de cocos. Il reste encore un peu de place. Mis aussi des haricots (semence Vilmorin rapportée par Henri) pour être mangés vert.

Annie reçoit les photos d’Alain tirées à Paris et m’en donne une ce dont je suis bien contente.

Vendredi 17 Mai (S. Pascal)

A noter l’envoi de beurre aux Pierre, à Kiki et à Paul Morize puis la visite du nouveau receveur des postes de Plougasnou, venu avec sa femme demander du beurre. On a pu lui en donner une livre mais Annie n’a pas voulu lui en assurer pour chaque semaine. On lui a dit de repasser dans 15 jours car il convient tout de même de ce mettre bien avec ce notable du pays.

Henri nous lit le soir : Chevauchées à travers déserts et forêts vierges du Brésil inconnu par un missionnaire dominicain : le R.P. Marie H Tapie. Cela nous intéresse beaucoup mais n’avance en rien la conclusion de notre affaire brésilienne, toujours en suspens. J’aurais grande impatience – non de partir – mais d’être fixée.

Samedi 18 Mai (S. Venant)

Henri va dans la matinée à Morlaix mais il a de la déveine et ne trouve rien de ce qu’il cherchait. Cela m’ennuie particulièrement pour la machine à écrire sur laquelle j'aurais bien désiré voir Cricri s’exercer.

Temps détestable. Franz qui est à Morlaix dans l’après-midi y voit arriver le cirque Pinder. Une aventure l’amuse et amuse les autres badauds qui regardaient défiler les éléphants mais qui ne fait pas rire une pauvre bonne femme. Celle-ci tenait sur son cœur un pain de 3 livres (peut-être la ration de sa famille pour 3 jours puisque le dimanche et le lundi il n’y a pas droit de vendre du pain !) En passant un éléphant avise la miche ; un rapide coup de trompe et elle est envolé et avalée.

Dimanche 19 Mai (S. Yves, év.)

Beaucoup d’anniversaires aujourd’hui et fête de notre petit Yves. Tous ces morts aimés et chéris vivants me palpitent dan le cœur et je prie pour eux à la messe matinale que j’entends à Plouezoc’h. Les offices sont avancés d’une demi-heure à partir de maintenant. Il me faut donc quitter la maison à 6hrs ½ pour assister au seul qui soit possible à une cuisinière.

Malgré la pluie, Franz conduit sa fille à la séance donnée dans l’après-midi par le cirque Pinder. Françoise fait connaissance avec les éléphants et les grands fauves. Certes cela l’intéresse et l’amuse mais je crois que Franz a eu plus de plaisir qu’elle en revoyant ces choses qui le passionnaient dans son enfance.

Pour nous, journée assez morne. Lecture.

Lundi 20 Mai (S. Bernardin)

Mariage de Jeanne Cazoulat de Corniou. Cric va voir le départ et est invitée au café qui suit. Les gars de la Corde veulent ensuite l’entraîner dans la Régalade pour laquelle ils ont récolté un millier de francs mais elle a la sagesse de résister. Quelques femmes - même d’âge – se sont laissées faire et lorsque Cric a quitté la bande joyeuse la mère Toudic se préparait à prendre une cuite de première classe.

Représentée à l’étalon dans l’après-midi, Viviane refuse encore et d’une manière si véhémente que Franz a de l’espoir. Cette bête est très nerveuse et prend facilement peur. Je suis émue chaque fois qu’on la chevauche et comme depuis l’accident de Hans c’est Franz qui la monte pour aller à Lanmeur j’ai hâte que des visites à la station cessent.

Mardi 21 Mai (S. Hospice)

Reçu hier soir une bonne lettre de Paul. Notre Solitaire des Vans devient un vrai Saint et cela ne l’empêche pas d’être très affectueux. Au contraire le Grand Amour qu’il a pour Dieu et le souci qu’il prend des choses éternelles paraissent l’attacher davantage à sa famille. Il nous en donne des preuves touchantes.

Notre Pierre aussi est très bon pour nous ; il nous tient fidèlement au courant des menus incidents de sa vie et de celle de sa tribu. Nous venons de recevoir le récit détaillé de son court voyage à Paris la semaine dernière. Sa lettre contient aussi les épreuves photographiques tirées ici à Pâques. Je suis bien heureuse d’avoir ces souvenirs regrettant seulement que mon Henri, mon Alain y manquent. Marie-France est bien rendue mais comme toujours le cher petit Jean si joli au naturel n’est pas à son avantage.

Mercredi 22 Mai (Se Julie)

Fête de ma belle-mère défunte. Henri s’en souvient et me le rappelle. Ma pauvre mémoire est bien affaiblie depuis quelques mois. On dit par ici que l’usage de l’orge grillée en remplacement du café est cause de ce dommage constaté chez beaucoup de gens. Les docteurs eux-mêmes l’auraient reconnu. Dans mon cas il y a aussi d’autres causes : l’âge, la fatigue, les soucis constants.

L’excellent Monsieur Gaouyer est encore appelé au secours par Franz qui lui fait semer une pâture dont il désespérait. Le temps s’est bien amélioré depuis hier. Non seulement la journée s’est passée sans pluie mais il y a eu presque sans défaillance un ciel brillant sur nos têtes. Cela m’a ravigoté l’âme qui était assez nuageuse aussi. L’indécisions dans laquelle nous sommes m’est pénible.

Jeudi 23 Mai (S. Didier)

Cependant nous commençons à nous préparer un peu – oh ! très peu. Durant les quelques rares minutes que nous pouvons arracher aux labours quotidiens Henri travaille le portugais ou étudie les questions techniques de la Scierie. Quant à Cric et à moi, nous continuons à explorer nos vieilleries, nous rêvons, nous imaginons leurs rajeunissements. J’ai même commencé à opérer puisque je donne chaque jour au moins quelques rangées de crochet à la "veste smoking de dentelle" demandée par ma fille et que je lui ai fait aujourd’hui 2 poches en paille bordeaux pour qu’elle arrange une vieille robe de lin bleu.

Nous sommes allées aussi ce soir chez Hélène Prigent qui s’occupera de nous tout de suite après la Première Communion qui a lieu le 9 Juin et pour laquelle elle a beaucoup d’ouvrage.

L’été va-t-il se décider à venir. Belle journée.

Vendredi 24 Mai (S. François R.)

La veste de Cricri est encore sacrifiée aujourd’hui car, aux rares instants laissés libres par mon métier de cuisinière, j’écris à Paul et à Pierre et je sème des haricots avec Franz. Tout ce que j’avais de cette précieuse denrée est presque terminé avec cette opération et je le regrette. Nous avons mi encore au moins une livre de chaque espèce. La récolte peut être abondante. Henri, Cric et moi en profiterons-nous ? Je m’y sens quelques droits et je les ferai valoir si nous passons l’hiver en France. Sinon, j’abandonne notre part aux Pierre qui ont tant de petites bouches à remplir et tant de difficultés pour le faire

Franz reçoit une lettre d’Yves Maudet qui nous annonce sa venue en juin. Promesse qui aura peut-être le sort de celle de l’an dernier.

Samedi 25 Mai (S. Urbain, p.)

Joyeuse surprise ce matin. Franz qui est allé au bourg pour faire sa déclaration d’emblavures a récupéré le fusil de chasse de Cricri et deux carabines d’enfants oubliés dans un grenier de la Mairie au moment de l’exode allemande. Et cela donne un peu d’espoir à mon mari pour sa carabine Mauser déposée à la même époque. Il ira voir cela un de ces prochains jours. Franz était si content qu’il a donné 100frs à Mr Héry.

Journée normale. Temps assez beau quoique moins brillant qu’hier et avant-hier. Franz défonce dans l’après-midi avec Hans un terrain sous colza à Kerdiny. Le jardinier qui s’installe vient nous apporter des plants de choux fleurs et payer 2 arbres (1350frs).

Lettre de Paul qui devient d’une sainteté un peu effarante pour les demi mécréants que nous sommes. Il abandonne le piano trop profane pour l’harmonium et prend des leçons de cet instrument avec Sr Séraphine.

Dimanche 26 Mai (S. Philippe)

Dimanche plus que maussade. A la pluie qui dégouline du matin jusqu’au soir, au ciel sans lumière s’ajoutent les nuages de la vie familiale. – censure - Résultat : Franz est assez vaseux. Mais comme toujours quand il est en froid avec sa chère moitié la température de son cœur monte pour nous ; il est plus affectueux.

Petite distraction le soir, Cric et moi regardons les journaux de mode prêtés par Hélène Prigent et nous bavardons. Nos futures élégances ne sont sans doute que des rêves mais qu’importe puisque ces imaginations nous donnent quelques bons moments.

Lundi 27 Mai (Rogations)

Lever à 5hrs. Franz et Hans partent avec Viviane à Lanmeur et je leur prépare le petit déjeuner sur la lampe à alcool. La jument refuse encore et cependant certains aspects font croire à Franz qu’elle n’est pas pleine.

Depuis hier, Franz est en arrêt devant une de ses ruches qui parait devoir essaimer prochainement. Il ne voudrait pas perdre l’essaim. Et comme par un fait exprès il est perpétuellement dérangé par une foule de petites affaires. Yvonne vient, on me la laisse et je l’emploi à nous faire une lessive malgré le temps moins que sûr. Grosses averses.

Monsieur Gaouyer nous donne un sac de pommes de terre. Précieux cadeau car les nôtres sont épuisées. Cela va nous permettre d’attendre les nouvelles. Déjà hier nous en avons mangées ; elles sont délicieuses mais il est dommage de ne pas les laisser grossir un peu.

Mardi 28 Mai (S. Guillaume)

Dans la matinée, rencontre avec Lelous chez les Prigent-Bohec à Kerdiny pour un échange de terrains. Je suis tout à fait d’avis de remembrer nos propriétés et avec nos voisins cela s’arrangerait très bien. Avec mon fils et sa femme c’est plus difficile car ils considèrent que parvenus au terme de notre existence nous n’avons plus d’intérêts terrestres et que nous devrions leur abandonner dès maintenant nos droits sur les terres qu’ils cultivent. Ce serait possible si nous n’avions pas deux autres enfants que je ne veux désavantager en rien. Je veux une justice entière entre eux trois pour les partages.

Temps encore bien mauvais. Franz attend toujours son essaim qui ne se décide pas à sortir. Lettre de Pierre. Coccinelle prend le taureau.

Mercredi 29 Mai (S. Maximin)

Encore une de ces journées mornes où cependant le travail ne nous laisse aucun répit. Les imprévus se succèdent pour remplir les quelques instants que l’on pourrait trouver pour souffler. Cric est appelée en hâte à Kergouner pour Marcel Troadec qui, au dire d’Anne, s’est fendu le crâne en tombant de haut sur une pierre. C’est moins grâce heureusement mais la plaie est assez forte. Cric nettoie, expertise et conseille l’appel du docteur.

Annie va au bourg, je reste donc seule à la garde d’Alain qui par bonheur consent à faire un petit somme ce qui me permet de prendre mon crochet quelques minutes. Henri récupère une de ses carabines, un souvenir de Rengnet au cours de son premier voyage au Brésil. Malheureusement la culasse reste introuvable.

Franz va le soir après dîner prendre le café chez Michel Chocquer et fait la connaissance de sa femme (mariée mercredi dernier)

Jeudi 30 Mai (ASCENSION)

Pour revenir de Plouezoc’h où nous avons entendu la messe matinale, Henri me fait prendre un chemin que j’ignorais, plus long que le raccourci habituel mais joli, accidenté et sur un sol plus sec. Françoise le connaît bien et l’emprunte souvent en hiver lorsque l’autre est impraticable. Mais, hélas ! je ne l’emploierai guère ; mes pauvres jambes sont si mauvaises que je compte mes pas et regarde à en faire quelques uns de plus.

Toute la journée c’est un défilé de gens à la maison pour une chose ou une autre. A noter visites de Me Réguer, la réfugiée du Havre, qui nous apporte du poisson et nous dit que le docteur Mélou a déclaré tout espoir perdu pour Anne Marie Jégaden dont il croit la fin prochaine ; celle de Mr Le Gros qui donne à Henri un cigare venant des fiançailles de son fils ; celle des Féat qui nous apportent 2 douz. d’œufs ; celle de Pétronille ; etc.

Cricri va faire des piqûres antitétaniques à Marcel Troadec, Soizic lui raconte des tas d’histoires.

Vendredi 31 Mai (S. Sylve)

Henri va le matin à Morlaix. Il en rapporte le tailleur tricoté de Cric donné à nettoyer il y a 2 mois. Je suis bouleversé par le prix payé par cette opération : 216frs. Quand je pense qu’en 1939, il y a juste 7 ans, à cette époque je considérais faire une folie en achetant pour 98frs la laine employée à la confection de ce tailleur. Que les temps sont changés et que j’ai du mal à m’acclimater aux nouveaux !

Je me fais aussi difficilement au va et vient constant qu’il y a au Mesgouëz ; on ne peut jamais compter sur une minute de tranquillité. Les gens se succèdent, nous tombant sur le dos à l’improviste. Hier, nous avons eu toute la journée un pauvre prisonnier venu voir les autres. Il nous a fait si grand pitié que malgré la pénurie de denrées alimentaires nous lui avons fait partager les repas de ses camarades.

Aujourd’hui, visites Trévian, Braouézec, Clech, venues pour le beurre mais se prolongeant en bavardage. Vu aussi Denise Goyau arrivée l’avant-veille de Paris et repartant demain.

Françoise est souffrante.

Juin 1946

Samedi 1er Juin (S. Pamphile)

Au point de vue atmosphérique ce mois commence bien mal. On ne peut imaginer plus sale temps. Pluie du matin au soir. Tout travail extérieur est impossible. Sauf Bernard qui sort un peu les vaches nous n’allons que de la maison à la ferme et cependant pour le ravitaillement Henri et Franz se dévouent et vont aux boucheries des deux bourgs. Mon fils nous rapporte un demi gigot d’agneau (227frs). C’est très rare dans ce pays ; nous n’aurons chacun qu’une très petite part. Je note ces prix que je trouve astronomiques avec ma mentalité de ménagère formée aux environs de 1900 mais qui paraîtront peut-être normaux, même minimes à la future génération.

Françoise est au lit : 38°7 de fièvre, éruption de gros boutons depuis hier soir. Qu’est-ce que cela va être ? Nous avons malgré la pluie plusieurs personnes venant pour le beurre.

Dimanche 2 Juin (S. Potin)

Elections. Nous accomplissons notre devoir. Seul Henri ne peut voter étant inscrit à Paris. Cela lui coûte mais nos moyens financiers ne lui permettent pas ce déplacement. Au 5 Mai, il l’a fait, jugeant que le Référendum avait plus d’importance que la nomination des futurs députés. Ceux-ci vont nous refaire une Constitution qu’on sera libre encore d’accepter ou de refuser. Ce soir nous ne connaissons que les résultats de Plouezoc’h, à peu près les mêmes qu’en Octobre dernier, peut-être un tout petit peu meilleur jugent les"bien pensants" de notre bord. Les Socialistes tiennent toujours la tête. Viennent ensuite les M.R.P. La liste la plus blanche n’a eu que 278 voix.

J’écris aux Pierre ; le reste du temps passe en cuisine. Nous avons eu un excellent déjeuner dont le gigot a fait la pièce principale. Le temps s’est maintenu avec alternance de nuages et d’éclaircies.

Lundi 3 Juin (Se Clotilde)

Que dire des élections dont les résultats sont à peu près connus. Il n’y a que l’avenir qui peut nous prouver si elles marquent une amélioration ou un progrès vers le mal. Les Socialistes ont perdu quelques sièges et les modérés en ont gagné quelques uns mais  le communisme domine. J’ai la conviction du relèvement de la France mais je ne m’imagine pas qu’il arrive de sitôt. Nous aurons encore bien des épreuves à traverser avant d’entrer dans l’ère de paix et de gloire que je désire de toute mon âme pour ma malheureuse et chère Patrie terrestre. Je crois même que je ne verrai pas cela et que nos enfants eux-mêmes n’auront peut-être pas ce bonheur.

Lettre de Paul, notre Saint homme, qui sans sa solitude prie nous tous. Il parait avoir renoncé à son projet de revenir se fixer à Paris et n’y fera qu’un séjour – plus ou moins long suivant les circonstances de cet été.

Mardi 4 Juin (S. Quirin)

Que de soucis en dehors des graves questions de notre vie nationale et de l’avenir de notre pays ! Tout nous manque – même le temps. Les journées sont longues pour moi puisque je les commence toujours avant 6hrs pour ne les terminer qu’à minuit passé et cependant bien que j’en emploie avarement et le plus activement qu’il m’est possible chaque minute, je ne parviens pas à faire la centième partie de ce que je voudrais.

Le ravitaillement n’est plus hélas ! une inquiétude, c’est maintenant l’angoisse quotidienne. Le pain est plus que mesuré. Franz me donne les pommes de terre au compte-gouttes ; Annie garde jalousement ses haricots ; il n’y a pas de légumes et les greniers sont vides. Gens et bêtes ne peuvent avoir que des rations infimes et on sent une mauvaise humeur et une nervosité générales.

Mercredi 5 Juin (S. Claude)

Toujours le même temps sombre et froid, pas d’eau aujourd’hui cependant et cela suffit pour que les gens reprennent un peu l’espoir de l’été qui va venir, qui devrait être là et qu’on attend avec tant d’impatience.

J’écris à Olivier pour le remercier des chaussures qu’il a pu trouver chez un de ses clients et qu’il nous a envoyées. Ce n’est pas le rêve à plusieurs points de vue, cela coûte horriblement cher (1200frs ma paire) mais nous avons au moins quelque chose à mettre à nos pieds dans le cas où il faudrait aller quelque part. Je n’en suis plus réduite à ma seule ressource des claques en bois comme pour le voyage à Quimper.

J’ai terminé ce matin les manches de la veste en dentelle. Il faut que Cric la monte avant que je puisse terminer cet ouvrage. J’ai commencé un corset pour Françoise et raccommodé une chemise d’Henri.

Jeudi 6 Juin (S. Norbert)

Anniversaire de ma Première Communion et du mariage Sandrin. Souvenirs d’antan qui ont un éclat peut-être exagéré dans ma mémoire et qui sont tout enveloppés de mélancolie. Presque tous ceux qui m’entouraient à ces époques se sont en allés dans une autre Vie ; il me semble que je les aime mieux et plus qu’alors et je serais désespérée si je n’avais pas la pensée confiante de les retrouver.

En attendant il faut mener l’existence quotidienne de labeur et de souci. Entre mes corvées ménagères je trouve le temps de découdre mon manteau brun avec lequel Hélène Prigent doit me faire quelque chose la semaine  prochaine. Annie va à Morlaix ; elle y trouve cette fois ce qu’elle cherchait mais se déclare crevée en rentrant et se met au lit. Yvonne Féat vient. Franz lui fait sarcler les haricots.

Vendredi 7 Juin (S. Robert)

Encore une journée de pluie et de triste humeur. Elle avait portant bien débuté. En se levant le soleil avait jeté ses voiles et s’était montré dans tout son éclat. Nous nous sentions plus alertes. Les abeilles elles-mêmes s’agitaient, étaient sorties en masse de la ruche préparant l’essaim que Franz guette depuis une semaine et lorsque la pluie s’est mise à tomber vers midi elles sont toutes rentrées sagement chez elles. Ces bêtes sont curieuses à observer. Franz les étudie et se passionne pour cela. Moi je n’ai même pas le temps d’aller voir les ruches installées au bout du jardin sous un grand pommier dont elles vont sans doute à l’automne prochain s’adjuger jalousement les fruits.

Cric va en dépit de l’averse à Plougasnou mais n’a guère de chance dans ses courses sauf pour la boucherie. Je raccommode des chaussettes d’Henri.

Samedi 8 Juin (S. Médard)

Grande agitation dont les mobiles sont heureux cette fois. Nous attendons les Pierre chéris et rien n’a été préparé pour les recevoir. Il faut en quelques heures donner au moins un petit air de propreté et d’accueil aux chambres qu’ils doivent occuper. Cric s’arme du balai et, comme elle est très entendue, très vive, cela aurait été prêt avant le débarquement si précisément un malade (Jean Colléter) n’était venu se faire panser à 7hrs du soir. Pour moi, je range les choses qui traînaient, je sors des armoires celles qui doivent servir et je m’occupe de cuisine.

Vers 8hrs, l’auto arrive. Quelle belle nichée de diablotins ! N’ayant aucun personnel de maison, nous sommes obligés de nous servir nous-mêmes. Tout le monde s’y met, on s’en tire.

Dimanche 9 Juin (PENTECOTE)

Grâce à l’auto de Pierre, je puis sans fatigue aller à la messe matinale de Plouezoc’h avec mon mari, nos deux fils et Paule. Nous communions tous les cinq. Que le Saint-Esprit nous éclaire et nous guide ! Annie, Cric et les quatre grands vont à l’office de 10hrs ½. Pendant leur absence, tout en surveillant les quatre petits, Paule et moi préparons le déjeuner : Soupe à l’oseille, rôti de bœuf, pommes de terre, salade de laitue, Bras de Vénus, café, liqueurs fabriqués par nous hier (cet entremet : "Bras de Vénus" est excellent et facile à faire mais je n’aurais pas pu l’exécuter si Paule ne m’avait pas apporté chocolat et vrai sucre et si Annie ne m’avait trouvé à Morlaix le froment grillé qui constitue la denrée principale.

Voici la recette : 2 boites de froment grillé, 4 tablettes de chocolat, environ 150grs de beurre, 2 tasses de lait, 24 morceaux de sucre. Faire fondre doucement dans le lait le sucre et le beurre. Pétrir avec ce liquide la farine. La mouler à la main sur le plat en rectangle allongé. Recouvrir d’une crème au café, au rhum, au kirsch ou simplement à la vanille.

Lundi 10 Juin (S. Landry)

La majeure partie du temps se passe devant le fourneau. Je dois reconnaître que mes enfants, les grands, m’y tiennent beaucoup compagnie, que cela les amuse ou non. Les petits ont aussi leurs moments d’amour dans la cuisien où ils confectionnent des plats de dînette qu’ils vont manger dans une cabane fabriquée par eux. Souvent, je préfèrerais moins d’entourage quand l’heure du repas me talonne mais quand les choses se préparent de plus loin ou n’ont plus qu’à mijoter, je jouis alors de la présence de mes chéris.

Nous sommes arrivés à beaucoup manger, même à très bien manger, ces deux jours de fête et j’en rends grâce à Dieu car je m’affolais un peu à la perspective d’alimenter notre nichée de 17 bons estomacs.

Cet après-midi, tirage de phots qui seront précieux souvenirs.

Mardi 11 Juin (S. Barnabé)

Les Pierre qui devaient se mettre en route très tôt ce matin ne peuvent le faire que vers 11hrs ½ tellement les averses étaient fortes. Impossible d’embarquer enfants, chien, et bagages par le déluge qui a duré toute la matinée. Profitant d’une éclaircie ils nous ont quittés en emportant de quoi déjeuner au Huelgoat dans la maison forestière. Quel vide tout à coup au Mesgouëz ! Nous en sommes comme abrutis.

En hâte nous préparons le déjeuner après lequel nous nous offrons un vrai café consolateur. Ce réconfort me permet, quand la vaisselle est terminée, de ranger un peu. Beaucoup de choses ont été sorties qui nous deviennent inutiles pour le ménage réduit de moitié ! Le temps se trouvant occupé ne me pèse pas malgré ma tristesse. J’avoue d’ailleurs que je ne pourrais pas mener longtemps de suite l’existence surchargée que nous avons eue depuis samedi.

Mercredi 12 Juin (S. Basili. D.-T.)

(Penser au beurre pour Me Trévian.)

Ayant appris hier soir par une lettre de Jean Chiny la naissance d’une petite Martine nous écrivons nos félicitations. Hélas ! elles ont une ombre. La nouvelle venue a un petit défaut physique : lèvre supérieure fendue. Deux chirurgiens consultés aussitôt se sont faits garants qu’une petite opération faite dans trois mois ne laisserait aucune trace.

Aujourd’hui, les deux ruches se sont décidées à essaimer, à peine à 2 heures d’intervalle, ce qui a intéressé toute la maison et ravi Franz qui, aidé par Hans, s’est très bien tiré de l’opération délicate des captures. Le voilà doublement riche, son rucher se monte.

La génisse Duick a été servie par le taureau.

Je suis allée chez Hélène Prigent essayer une robe brune qu’elle me fait dans une étoffe datant de la jeunesse de maman.

Jeudi 13 Juin (S. Aventin)

Une impression d’été. La température est encore fraîche mais le temps est clair. Cela met une note d’allégresse dans les âmes de pauvres bougres qui depuis des semaines vivaient dans des nuages sous une voûte sombre dans une atmosphère humide. Nous ne sommes pas des batraciens et quoique nos organismes se soient sans doute un peu adaptés au climat de Bretagne, il nous paraît bon et même simplement normal de respirer un air plus sec, de revoir le soleil et le ciel bleu.

Yvonne sarcle les plants de betteraves qui étaient d’une saleté folle, envahis par des mauvaises herbes plus hautes qu’eux. Pour Cric et pour moi, tripotages habituels entre lesquels j’écris aux Pierre et à Kiki, j’achève la partie crochet du corset de Françoise et cherche des boutons pour ma robe. Cette dernière occupation me fait revoir mes ressources en mercerie et colifichets de toilette et j’en suis satisfaite.

Vendredi 14 Juin (S. Valère)

Illusion ! Les brumes sont revenues, il est même tombé quelques gouttes d’eau. Tout le monde dit que la saison est fichue, qu’il n’y aura pas d’été cette année, que les récoltes seront nulles, que ce sera la vraie famine l’hiver prochain. Enfin les gens ont dans l’âme et dans la bouche une longue jérémiade ; il y en a qui vont même jusqu’à prédire la fon du monde.

Un chiffonnier passe ; nous lui faisons emporter le grand tapis de mes salons de St Chamond et d’Asnières qui fut aussi l’ornement de ma chambre de Boulogne. Il m’en donne 20frs. Je suis contente d’être débarrassée de ce nid à mîtes mais un peu triste aussi de la fin lamentable de cet objet qui me rappelait tant de souvenirs.

Essayage chez Hélène. Commencé un pull-over en coton paille.

Samedi 15 Juin (Se Germaine)

(Penser au beurre de Me Gineste)

Grâce à Monsieur Gaouyer, Franz a encore capté un essaim aujourd’hui. Ce fut toute une aventure qui nous a montré la malveillance et les sentiments jaloux de certaines personnes. Malheureusement Franz n’est pas très sûr d’avoir la reine car lorsqu’il est arrivé on avait dispersé l’essaim et il a dû ramasser les abeilles en petits paquets de ci, de là.

Alain est malade, du moins fatigué ; il a de la fièvre et une éruption comme celle qu’a eue Françoise il y a une quinzaine de jours.

Visite des beaux-parents du receveur des postes pour le beurre. Ces deux pauvres vieux m’ont fait pitié ; ils étaient fourbus après la longue course en arrivant. Il faudrait dans 15 jours essayer de leur éviter cette course en leur portant le petit paquet le vendredi. Je le note pour penser à le demander à Henri.

Dimanche 16 Juin (Trinité)

Messe ce matin à Plouezoc’h. Je communie. Deux mots échangés avec Mimi de Kermadec à la sortie de l’église, achat d’un peu d’épicerie chez Belhour et retour aussi hâtif que possible pour me mettre aux préparatifs culinaires du déjeuner auquel Franz avait convié des soldats de son régiment de guerre.

Ils devaient être 4 et ne sont venus qu’à 3. Ce sont de braves garçons d’un milieu intermédiaire entre le simple et la petite bourgeoisie. Deux tiennent des bistros et bureaux de tabac. Quézenec à Ploujean et Le Mel à Garlan. Le 3ème, Podeur, est carrossier à Morlaix. Ils appellent Franz : le père Morize bien qu’ils soient à peine plus jeunes (tous les 3 sont de 1907), ont par conséquent 39 ans ; ils y sont restés attachés et lui ont apporté des cadeaux. Repas réussi qui a duré jusqu’à 4hrs.

Lundi 17 Juin (S. Emile)

Malgré les prières dites publiquement à l’église hier, le mauvais temps continue. Je crois qu’il n’y a pas moyen d’imaginer un mois de Mai et un début de Juin plus tristes que ceux dont nous sommes gratifiés cette année. Sûrement c’est une pénitence que le Ciel nous envoie pour notre incompréhension et nos fautes. S’il n’y avait encore que l’ennui de vivre dans le froid et l’eau autant qu’en hiver, on pourrait le supporter mais il y a l’angoisse des récoltes qui étaient, dit-on, bien parties et qui se gâtent, qui seront perdues. Et la France aurait eu besoin de remplir ses greniers. Déjà la soudure s’annonce très dure à faite.

Lettre de Paul qui se plaint aussi de l’atmosphère peu favorable à sa santé. Visite de Me Tromeur avec Yvette ; elles nous disent que Me Boubennec a une très violente crise d’appendicite et qu’elle est à l’hôpital pour se faire opérer.

Mardi 18 Juin (S. Gervais)

Les enfants sont ravis parce qu’ils ont découvert un petit chat, âgé peut-être d’un mois, dans le cellier. Sa mère l’avait caché là sans que personne ne s’en doute mais il se promène maintenant et il est si mignon que Franz qui l’a vu n’a pu parler de l’occire.

Le veau de Madelon a été conduit ce matin à la boucherie, il a été payé encore 25frs la livre (2300frs) mais il paraît que maintenant le veau ne peut plus être acheté sur pied au dessus de 20frs. Le syndicat des bouchers a décidé de faire baisser le prix de la viande à la production. Ce serait bien si ces messieurs diminuaient aussi leurs barèmes mais ce n’est pas le cas, hélas ! et le pauvre consommateur va, j’en suis sûre, continuer à payer des sommes folles. Il fait maintenant compter 200frs le morceau de bœuf qui nous fait un repas.

Mercredi 19 Juin (S. Ger. S. Prot.)

Pas de pluie aujourd’hui mais toujours un temps sombre, froid, bien désagréable. Reçu une lettre de mon aimé Pierrot qui a beaucoup à faire en forêts en ce moment et qui rentre de ses randonnées trempé jusqu’aux os et par conséquent transi. Son métier qu’il aime beaucoup a certainement moins de charmes dans ces conditions. Il me paraît quand même apprécier la station forestière du Huelgoat et Paule qui en a fait la connaissance l’autre jour en revenant du Mesgouëz aimerait bien passer quelques jours cet été au manoir de la Coudraie.

On vient chercher Franz pour des piqûres à une jument et Cric pour d’autres piqûres à une truie atteinte du rouget. Il n’y a pas à dire mes enfants rendent bien des services aux paysans qui ont recours à eux en beaucoup de circonstances.

Jeudi 20 Juin (Fête Dieu)

Trié des haricots pour combler les très nombreux manques qui existent dans nos semis. Et dans l’après-midi, aidée par Cricri, je les mets en place. Que Dieu leur donne vie et les fasse croître. Bien que la saison soit assez avancée, nous pouvons recueillir fruits de cette opération. Et cela serait très nécessaire car l’hiver s’annonce très dur. On voit maintenant qu’il n’y aura pas de pommes, ce qui était une de nos grandes ressources les autres années où pendant 4 ou 5 mois nous en mangions presque tous les jours le soir.

Franz passe la matinée à récolter un essaim d’abeilles pour Cazoulat. Le métier d’apiculteur le passionne et il envisage de le faire très sérieusement car il n’y aurait guère de main d’œuvre à se procurer et la main d’œuvre est devenue terrible chose par ici.

Vendredi 21 Juin (S. louis G.)

Amélioration atmosphérique, quelques heures assez belles au cœur de la journée. Mais je n’en puis guère profiter malgré le désir intense que j’ai d’air et de lumière, mes corvées ménagères me retiennent d’autant plus à la cuisien que c’est aujourd’hui distribution de viande et que Cric va à Plougasnou tandis qu’Henri se rend à Plouezoc’h. Ils obtiennent chacun un petit bout, pas même suffisant pour un repas. La question alimentaire est de plus en plus angoissante pour nous.

Je fais deux petits colis d’orge pour la rue Las Cases et Henri les met à la poste. Je copie quelques recettes de gâteaux au miel dans un livre prêté par Marcel Cazoulat. Cricri a rencontré madame Loin  au bourg, et a bavardé avec cette personne toujours très aimable que nous aurions plaisir à voir plus souvent si nous en avions le temps.

Samedi 22 Juin (S. Paulin)

Journée très occupée. Je profite de tous les instants libres pour recopier les recettes de pâtisserie confiserie et de boissons contenues dans le livre de Cazoulat. J’y parviens et je puis encore aller à Kermuster et m’occuper de la confection d’un dîner un peu plus corsé et soigné qu’à l’ordinaire car nous avons 2 invités. Ce sont nos nouveaux voisins de Kerdiny les Le Men, père et fils, des jardiniers dont nous cherchons à prendre de l’aide ou du moins des leçons et des semences. Me Le Men est – censure - très liant. Il paraît un excellent – censure-. Il dit déjà que Franz est son meilleur ami et qu’il nous sera dévoué jusqu’à la mort.

Dimanche 23 Juin (S. Leufroy)

Fête Dieu et Pardon de Saint Jean en même temps. Toute notre région est en liesse ; les gens exhibent leurs plus beaux atours. La pensée religieuse anime mais je dois avouer que les choses profanes ont leur grande part dans la fête. Je confesse en ce qui me concerne, avoir éprouvé fierté et joie en voyant apparaître Françoise dans sa toilette de lanceuse de fleurs devant le Saint Sacrement. C’était une idéale petite fille, toute blanche, jolie, gracieuse et si distinguée ! Annie avait passé toute la semaine à préparer le costume de sa fille, agrandissant robe d’organdi ornée de jours mexicains qu’elle avait portée elle-même à 4 ans, fabriquant une corbeille, etc. Le plus compliqué fut la paire de chaussures mais tout a été très réussi.

Journée ordinaire en dehors du branle-bas de la matinée.

Lundi 24 Juin (S. Jean-Bapt.)

Après la journée à peu près potable d’hier, nous sommes retombés aujourd’hui dans l’atmosphère sombre et humide. Jusqu’à midi, les brumes se sont contentées de verser sur nous de fines gouttelettes mais ensuite les cataractes du Ciel se sont ouvertes. Tout travail extérieur fut impossible.

Nous avons maintenant le feu allumé dans la cuisine et nous nous sommes groupés autour de lui. Mais ainsi enlacés les uns sur les autres, on ne fait pas grand-chose. J’ai tricoté un peu. Mon corsage soufre n’avance guère. Il est vrai que par le temps qu’il fait et les circonstances actuelles, je n’en ai pas grand besoin mais s’il arrivait un imprévu, je serais vraiment bousculée pour me procurer le strict nécessaire.

Mardi 25 Juin (Se Frébronie)

La fameuse T.S.F. d’Annie ne marche pas. Aussi en dépit des averses ose-t-elle se lancer à bicyclette sur la route de Morlaix pour faire réparer une pile. Elle reste absente tout l’après-midi, nous laissant Alain, ce qui paralyse Cricri à laquelle son neveu s’attache comme une ombre.

Franz s’occupe de la construction et aménagement de ruches. Il passe deux bouchers en quête de viande. – Rien à leur vendre. – Henri, Cric et moi écrivons à Pierre pour sa fête. Nous nous étions acquittés de ce même doux devoir hier envers Paul. Françoise qui traînait depuis le matin mais qu’on avait quand même envoyée à l’école, en revient avec une fièvre de 40° (exactement 398). Elle souffre beaucoup de la tête. On la met au lit ; je suis inquiète.

Mercredi 26 Juin (S. Maixent)

Une joie à noter : nous recevons les photos tirées le lundi de la Pentecôte. Elles ne sont pas ce qu’on appelle "réussies" car elles sont ternes et manquent de netteté mais je suis quand même heureuse de les avoir. Sur deux épreuves, nos sommes réussis tous les 15 ! Ce sera un doux souvenir et malgré les grimaces des uns et des autres, les ressemblances sont assez marquées.

Bonnes nouvelles de Quimper. Pierre est très occupé. Il a dû partir aujourd’hui pour Rennes où il fait passer des examens. Lettre d’Albert. Pas de progrès dans l’affaire brésilienne mais Mr de W qu’il avait vu la veille allait la reprendre activement avec le Ministère français qui vient d’être reconstitué.

Ici journée calme. Meilleurs temps. Françoise va mieux.

Jeudi 27 Juin (S. Crescent)

Notre petite Françoise fait de la fièvre de nouveau : près de 39° le matin, 382 seulement le soir ! J’en suis tourmentée car voici près de deux mois que cette enfant, toujours vive et nerveuse, manque d’appétit, est maigre, pâle et prend un aspect souffreteux. Elle a perdu aussi avant-hier une de ses deux incisives supérieures et cela contribue à la défigurer mais il faudrait je crois la montrer à un docteur sérieux. Nous ne pouvons malheureusement pas donner d’avis car quelqu’il soit, Annie le prendrait mal.

Nous allons, Cric et moi, chez Hélène Prigent. Je ne suis qu’à demi contente de ce qu’elle m’a fait. Elle coupe bien mais son atelier de gosse exécute à la six quatre deux. Enfin ! je possède maintenant une jupe et un corsage et j’aurai le manteau dans une quinzaine de jours. Pour rester ici cela m’était indispensable.

Vendredi 28 Juin (S. Irénée)

Voici Alain fiévreux lui aussi. Il ne me parait pas gravement atteint mais ces températures faites sans motif apparent nous tourmentent quand même et je ne puis m’empêcher de conseiller aux Franz de recourir aux lumières d’un médecin.

Le temps passe vite. Nous sommes à la fin d’un triste mois que je ne devrais pas regretter mais l’avenir me fait si peur !... Enfin je m’en remets pour tout à la Volonté divine.

On dit que notre planète peut être volatilisée dans 48 heures par l’expérience de Bikini. On doit lancer de 10.000ms de hauteur une bombe capable de faire sauter la terre. Cette terrible bombe atomique me parait un bluff. Nous verrons dimanche soir vers minuit ce qui en est.

Samedi 29 Juin (Sts Pierre et P.)

Fête de mon Pierre et de Paul. Souvenirs, pensées, vœux, prières pour ces très chers absents.

Une belle journée : été brusque dont la lumière et la chaleur étourdissent un peu mais dont j’aurais mauvaise grâce à me plaindre.

Henri parle toujours de notre départ pour l’Amérique du Sud comme d’une épée de Damoclès suspendue sur nos têtes. Il le désire pourtant mais ne voudrait pas précipiter ainsi que certaines phrases de Mr de Wysengold le lui font redouter. Il aimerait avoir le temps de s’y préparer quand il saurait la chose tout à fait assurée. Je suis bien d’avis de ne faire aucunes dépenses prématurées mais nous pouvons cependant mettre un peu d’ordre dans nos affaires qui sont à la dérive depuis 7 ans !

Dimanche 30 Juin (Conv. S. Paul)

L’expérience de Bikini a-t-elle eu lieu ? L’a-t-on ajournée comme il en avait été question ? Nous ne savons car, ici, nous ne nous sommes aperçus de rien. Nous étions cependant bien éveillés, tous réunis dans la cuisine où nous recevions à un café les Colléter, entrés l’après-midi dans la maison ex-Boubennec, ex-Jaouen, ex-Martin. Nos nouveaux locataires paraissent gentils et serviables ; on dit bien que Jeanne est « très vive », ce qui veut dire en langage du pays : « pas commode ». J’espère que les Franz sauront s’arranger avec ces trois très proches voisins.

A part le va et vient causé par l’emménagement, journée calme – programme religieux ordinaire le matin. Dans l’après-midi, je range quelques bijoux et souvenirs. Mélancolie devant des reliques de mes aimées disparues.

Notes de Juin

Je donne à Cricri la châtelaine de cuivre dorée que Maman portait souvent. Annie hérite de boutons de manchettes venant de ma grand’mère Bocquet, son arrière Grand’mère à elle et Françoise reçoit un petit médaillon avec une chaîne en or.

Je voudrais distribuer de mon vivant les affaires auxquelles je tiens  mais Henri s’y oppose ; il désire me voir garder ces objets et même m’en parer. Si les conditions actuelles de ma vie changeaient et redevenaient les mêmes qu’autrefois, il est certain que j’aurais besoin de quelques ornements de toilette.