Avril 1947

Mardi 1er Avril (Ste Valérie)

Françoise s’amuse à faire des poissons d’Avril. Je voudrais bien apprendre la naissance du bébé de Quimper mais la journée se passe dans une attente vaine.

Par contre nous avons appris ce soir la mort de Me Jégaden, notre plus proche voisine. L’évènement s’est produit à Paris dans une clinique où elle était allée pour être opérée d’un cancer à l’estomac je crois. Ce voyage avait été assez mystérieux ainsi que la maladie. – censure - Elle devait être ramenée ici et une embolie l’a subitement emportée quelques heures avant le départ. On doit l’enterrer ici mais on ne sait pas encore quel jour.

Franz qui a été piqué par une abeille est assez souffrant. Il ne sait si le venin en est cause, ce qui serait très contrariant, ou s’il n’aurait pas un retour de la grippe qu’il traîne depuis longtemps déjà.

Mercredi 2 Avril (St François de P.)

Henri achève le rassemblement des œufs destinés à la rue Las Cases et achète un jeune coq (5liv pour 350frs) qu’il envoie aux Albert pour la fête de Pâques. Les œufs nous seront remboursés (80frs la dz.) Il y en a 13 douz. ½. Je passe la majeure partie de la journée à faire ce colis fragile. J’y ai mis tous mes soins et maintenant je n’ai plus qu’à prier Dieu de le protéger. Annie et Monique vont à Plouezoc’h et font la connaissance du coiffeur qui vient de s’y établir.

Je commence au tricot un gant de toilette en vue de mon prochain voyage à Quimper. Nous continuons la lecture des Conférences qui nous intéressent beaucoup. Il est bien bon de s’évader de temps en temps des soucis de la vie matérielle.

Jeudi 3 Avril (St Richard)

Temps de chien. Arrivée d’Henriette. Henri va faire l’expédition de ses colis à Morlaix. Je termine le gant de toilette mais hélas ! mon mari ne me rapporte pas le coton gris désiré pour ses chaussettes. Ne voulant pas attendre indéfiniment je vais me résigner à faire la jambe plus courte de quelques rangs que celles de Franz.

Reçu tantôt une lettre qui m’a fait un immense plaisir. Mon amie Strybos à peu près remises d’une très grave opération m’a donné elle-même de ses nouvelles. Elle va aussi bien que possible et a repris une vie normale après plusieurs années de grandes souffrances. Sa fille adoptive, Andrée, est mariée à un Belge, officier de marine marchande.

Cricri est allée faire ses Pâques ce matin. Maintenant nous avons tous accompli ce grand devoir, à l’exception de Bernard qui aurait voulu se confesser en allemand mais qui prend son partir de cet obstacle en pensant qu’il sera de retour chez lui bientôt.

Vendredi 4 Avril (St Isidore)

Vendredi Saint. Enterrement de Madame Jégaden. Henri et Christiane y vont et font aussi quelques courses à Plougasnou. L’absence de ma fille tout l’après-midi alourdit mon rôle de ménagère. Je m’en tire tout de même mais ne peux rien faire en dehors. Commencé le soir un autre gant de toilette. Légère amélioration atmosphérique.

Toujours pas de télégramme. Quoiqu’il arrive maintenant les vacances de mes pauvres petits de Quimper seront bien écourtées.

Samedi 5 Avril (Ste Irène)

Naissance d’un veau, fils de Coccinelle, petit taureau malade ou infirme qui amène un gros nuage dans l’étable, c'est-à-dire une discussion entre Franz et Bernard. Depuis quelque temps le premier semble assez mal disposé pour l’autre et celui-ci ayant un très fort cafard prend mal la moindre observation, surtout quand elle est injuste. Il parait que Franz a reproché à Bernard d’abord  de ne pas l’avoir prévenu que la vache était prête à vêler, ensuite de ne pas l’avoir appelé pour l’évènement. Ce à quoi le prisonnier riposte qu’il ignorait la date de saillie et qu’il ne connaît pas les symptômes d’un proche vêlage.

L’ennuyeux est que Bernard trouve un appui chez L’Hénoret qui en veut à Franz depuis l’histoire du talus et que notre voisin du Moulin à Vent l’excite au lieu de le calmer.

Dimanche 6 Avril (Pâques)

Un très sale temps. Nous allons quand même à la messe, nous partageant entre les deux offices. Nous nous étions couchés à 2hrs ½ pour préparer quelques friandises aux enfants qui ont été disposées dans de gentils nids de paille tressés par Cric.

Un autre veau, une génisse naît encore à l’aube. Elle est aussi un peu faible, au dire de Franz mais il n’est pas inquiet. Le nouveau né d’hier est encore bien fragile, je crains qu’on ne puisse l’élever. Cricri lui donne le biberon.

Un peu plus de cuisine pour signaler la fête. Le soir j’écris à mon Pierre dont j’ai reçu hier une très affectueuse lettre. Terminé le 2ème gant de toilette.

Lundi 7 Avril (St Clotaire)

Henri de Preissac vient de très bonne heure (7hrs ½) chercher Franz avec son auto pour participer à une battue aux sangliers du côté de Pleyber-Christ. Franz passe une bonne et intéressante journée. Un cochon a été tué et deux autres sérieusement atteints mais ces derniers n’ont pas été retrouvés.

Pendant ce temps, nos deux Allemands ont quitté le Mesgouëz dans l’espoir d’être ramenés à Brest en même temps que d’autres prisonniers du Commando de Pomplencoat qui vont y partir incessamment à destination d’être rapatriés en Allemagne. Ils étaient, je crois, de très bonne foi et ne tentaient pas une évasion mais ils ont été maladroits et cette fugue aurait pu mal tourner pour eux et aussi pour nous. Franz rentre tard et va à leur recherche. Il les trouve à Pomplencoat et les ramène à 2hrs du matin.

Commencé un 3è gant de toilette.

Mardi 8 Avril (St Albert)

Journée assez calme, ce qui ne veut pas dire sans travail et sans souci. Les Allemands ont repris leurs tâches quotidiennes avec une mauvaise humeur manifeste. Il est sûr qu’ils ne resteront plus longtemps ici car les hommes de leur âge sont actuellement renvoyés dans leurs foyers par ordre des Américains. A quoi Franz se résoudra-t-il quand ce départ aura eu lieu ? C’est angoissant d’y penser. Il devrait profiter des derniers jours de grâce accordée par le Ciel pour faire mettre les pommes de terre qui assureront au moins la nourriture indispensable pour lui et sa famille.

Annie se fait faire une indéfrisable à Plouezoc’h (225frs). C’est un record de bon marché. Aussi est-elle enchantée du coiffeur nouveau. Je termine le 3è gant de toilette.

Mercredi 9 Avril (Ste Marie l’Egy.)

Toujours l’attente qui devient de plus en plus fiévreuse. Une lettre de Pierre nous fait espérer un déroulement assez proche. Paule est habituée à ce genre de sport et il y a tout lieu de penser qu’elle fera naturellement et sans avatar cette septième mise au monde mais il peut toujours survenir quelque chose d’anormal, un ennui et je ne serai rassurée que par le reçu d’une dépêche pleinement joyeuse. Il parait que pour Suzanne Drouineau, cela fut très dur cette fois, la 8e cependant.

Franz a eu tantôt la visite de Mr choquer, propriétaire des champs de l’école et ils ne renouvellent pas le bail signé il y a 9 ans. Au lieu de 400frs, on demande 5000 maintenant. C’est exagéré ! Le Menn de Kerdiny en a offert cette somme pour faire des légumes. – censure -

Jeudi 10 Avril (St Fulbert)

A huit heures ce matin, Charles de Kermadec est venue nous annoncer qu’une petite fille qui s’appellera Odile était née à Quimper hier à 3hrs de l’après-midi. Pierre avait téléphoné cette heureuse nouvelle hier soir au Roc’hou demandant qu’on veuille bien nous en prévenir le plus rapidement possible car le baptême était déjà fixé à Samedi 14hrs 30. Nous partirons donc demain matin, Henri et moi. Reconnaissance à Dieu de l’envoi du cher bébé.

Ici, vie ordinaire, c'est-à-dire chargée et sans grand intérêt. A noter cependant que l’atmosphère a été radieuse du matin jusqu’au soir, ce qui fut un délicieux changement et qu’on en a profité pour mener les enfants au bord de la mer où ils se sont beaucoup amusés. Alain était particulièrement ravi.

Vendredi 11 Avril (St Léon, pape)

Départ à 6hrs ½ de la maison. Nous prenons le car Huet à Kermuster et sommes à Morlaix à 8hrs 5. Malheureusement la première voiture pour Quimper est partie à 7hrs 25 ; il faut attendre celle de midi. Nous allons entendre une messe à Ste Melaine ; nous prenons ensuite une tasse de viandox au Café de la Terrasse, ensuite nous nous dirigeons vers l’établissement de bains avec de grandes velléités d’ébats nautiques. Malheureusement il faut y renoncer car on ne fournit plus ni linge ni savon et nous n’en sommes pas munis.

Je suis fatiguée et reste à tricoter sur un banc du cours pendant qu’Henri circule dans la ville. Il vient me retrouver vers 11hrs, nous déjeunons de notre pain beurré et de nos œufs durs et allons au car. Arrivée à Quimper à 3hrs moins ¼. Chez Pierre il n’y a que Cécile et Marie-France mais vers 5hrs Pierre arrive ; nous allons voir Paule et la petite. Je rentre, ces Messieurs vont à la gare chercher Annick de Marsac ; retour des garçons ; bonne soirée.

Samedi 12 Avril (St Jules)

Henri et moi sortons de bonne heure avec l’intention de prendre un bain dans l’établissement signalé par Pierre. Hélas ! c’est le jour de fermeture et nous devons encore une fois nous résigner à une déception. Quelques courses couronnées également d’insuccès dans Quimper mais me font mieux connaître cette ville assez séduisante. C’est marché et il y a beaucoup d’animation.

Le temps est d’une splendeur médiévale, je pourrais presque écrire tropicale. Quand nos rentrons quelques invités sont déjà arrivés. Repas intime mais soigné. Il y a la cuisinière d’extras. Menu : Oeufs fourrés sur macédoine de légumes mayonnaise, lieux sauce mousseline, rôti de bœuf (apporté par nous) petits pois, crème au chocolat, crêpes dentelles, café, liqueurs. Convives : Pierre et Cécile Le Marois – Mr et Me Gabriel de Lizoreux – Melle Annick de Marsac – Melle Geneviève de Blois, Henri, Jean, Yves, Michel, Marie-France Morize, Anne de Lizoreux, Henri et moi.

A 2hrs 30, baptême à St Mathieu par le Curé. Visite à Paule. Goûter où viennent en plus des enfants de Massol et les 3 enfants Janvier.

Dimanche 13 Avril (Quasimodo)

Messe de 9hrs à St Mathieu. Henri et moi allons nous informer du car pour demain. Visite à Paule. Pierre nous rejoint à la clinique. Déjeuner Quai de l’Odet puis dispersion : les enfants s’en vont avec Cécile passer l’après-midi chez les de Massol ; Annick de Marsac part chez les Lizoreux ; Henri, Pierre, Marie-France et moi allons en auto à Bénodet. Même temps qu’hier, très jolie promenade.

J’aurais voulu parler davantage du pays et surtout de mes enfants et petits-enfants durant cette fugue à Quimper mais le temps et l’espace me manquent. Ces feuilles réduites ne peuvent contenir que des notes en style télégraphique. Je dirai seulement que j’aurai un très agréable souvenir de tout et de tous.

Ma nouvelle petite fille est très mignonne et n’a pas le visage rouge et plissé de presque tous les nouveaux nés. Elle a un très joli tient blanc un peu rosé, des traits déjà formés, de grands yeux bien ouverts et me rappelle Cricri à sa naissance.

Paule va aussi bien que possible, les autres enfants se portent parfaitement et sont plus sages, sauf Marie-France, très délurée, à un âge terrible pour la surveillance.

Lundi 14 Avril (St Tiburce)

Départ de quimper à 7hrs 45. La correspondance entre les cars est bonne et nous sommes de retour au Mesgouëz pour le déjeuner. Je suis assez fatiguée et, ayant forcé mon genou malade en descendant du car à Morlaix, je me sens plus invalide que jamais pour reprendre la vie semi active que j’ai ici. Je laisse donc ma pauvre Cric aux corvées du jour, je m’y remettrai demain.

Franz est averti que nos Allemands sont rapatriés et qu’il doit les reconduire à Brest le plus tôt possible. Tout s’effondre…. Encore une fois. A l’aide, ô mon Dieu ! Et si nous ne pouvons pas surmonter ce coup, que votre volonté soit faite ! Il sera triste de voir le travail et les sacrifices de 20 années inutiles mais nous ne sommes pas maîtres des évènements, il faut savoir changer son fusil d’épaule avant d’être tout à fait à plat. Franz va-t-il se tirer de cette crise je ne dis pas au mieux mais au moins mal.

Mardi 15 Avril (Ste Anastasie)

Le départ de nos prisonniers est décidé pour demain à l’aube. Je ne connais pas les véritables intentions de Franz qu’on ne peut questionner parce qu’il est d’une humeur de dogue mais je crois qu’il va essayer de se faire donner deux autres hommes pour un mois, six semaines, le temps d’aviser, de prendre une détermination, d’organiser autre chose, de faire les semailles d’orge et de pommes de terre, ce qui permettrait de vendre des récoltes sur pied, s’il abandonne la culture et d’avoir une somme d’argent pour vivre en attendant qu’il se trouve une autre situation.

Nous sommes donc à un tournant qui peut être décisif et l’angoisse m’étreint le cœur et l’esprit. Cependant, personnellement, je n’ai rien à faire pour l’instant ;  ce n’est que lorsque nos enfants auront pris des décisions qu’il nous faudra agir à notre tour.

Visite du nouveau vicaire, très gentil, actif, plein de zèle.

Mercredi 16 Avril (Ste Odette)

Bernard et Hans nous quittent. Ils ont partagé laborieusement notre existence pendant 19 mois et nous pouvons les regretter. Ils étaient eux-mêmes émus tout en ne cachant pas leur joie d’être rapatriés et de retrouver bientôt leurs familles. Bernard est tombé dans les bras de Franz ; il a embrassé aussi mon mari, Cric et moi-même. Et il a promis de nous écrire. On verra !....

Ce soir Franz qui avait conduit à Brest Ebbing et Dietmar en est revenu avec deux autres prisonniers, des jeunes cette fois. Je n’ai fait que les entrevoir et ne puis avoir aucune impression sur eux. D’ailleurs, je chercherai à les éviter pour ne pas être accusée de leur donner mauvais esprit.

Naturellement la journée fut très dure pour la pauvre Cricri qui a dû remplacer à elle seule Franz et ses deux prisonniers.

Je commence une petite chemise américaine avec de la laine détricotée qu’Yvonne de Kermadec a déposée ici en mon absence.

Jeudi 17 Avril (St Anicet)

Nous sommes entrés dans une belle période et le soleil est presque aussi brillant et chaud qu’au mois de Juillet. Les enfants qui étaient allés hier au Roc’hou ont passé l’après-midi d’aujourd’hui sur les grèves de Térénez où ils se sont beaucoup amusés.

Madame Trévian est venue faire une lessive et Henri est allé à Morlaix. Il y a eu calme et silence autour de nous mais il a fallu surcharger nos heures d’occupations plus nombreuses qu’à l’ordinaire car nos bonshommes, Ebbing et Dietmar, connaissaient bien leur service et l’accomplissaient sans défaillance. Cricri avait à mettre les nouveaux prisonniers au courant et ce faisant son aide précieuse m’était plus mesurée. Tout m’est effort maintenant ; ma misère physique me rend lente et maladroite.

Plusieurs visites : Charles de Rochefort, Marie Joseph Bastard, Le Menn, etc. etc.

Vendredi 18 Avril (St Parfait)

Le ciel est un peu moins limpide aujourd’hui mais l’air reste printanier et il parait que le coucou chante. Plusieurs personnes l’ont entendu ; je n’ai pas eu cette petite joie.

Une satisfaction plus grande nous a été donnée. Le nouveau recteur est venu bénir la maison ; j’ai fait d’autant mieux sa connaissance qu’il a bien voulu partager notre repas de midi. C’est un homme assez jeune (peut-être 40 ans) qui parait délicat de santé ; il nous a été sympathique à tous. Il me semble que notre nouveau clergé, entièrement renouvelé depuis un an, est animé de plus de zèle que l’ancien. Peut-être se découragera-t-il aussi devant l’indifférence religieuse des citoyens de Plougasnou mais c’est une consolation de constater un renouveau de zèle apostolique chez nos pasteurs. Grâce au poisson rapporté hier de Térénez notre menu fut très convenable et soigné sans sa simplicité.

Samedi 19 Avril (Ste Léontine)

Départ de Monique et d’Arnaud par le car de 7hrs ½ du matin, pris à Plouezoc’h. Henri les accompagne jusqu’à Morlaix et les met dans le train. Un vide dans la maison. Monique est complaisante et très entendue pour tous les travaux de ménage ; en bien des cas, elle est une aide précieuse. Seulement elle est aussi très fantaisiste et il est impossible de compter avec une sécurité absolue sur son secours ou sa régularité dans un travail. Nous la regrettons ; peut-être reviendra-t-elle aux grandes vacances.

Nous avons eu beaucoup à faire aujourd’hui pour préparer la réception de demain car Franz a invité plusieurs de ses anciens soldats à se réunir ici pour commémorer. Nous attendions aussi Pierre. Il est minuit et il n’est pas là ; je m’inquiète. C’est sans doute encore une panne de sa voiture bien défectueuse mais j’imagine, malgré les rassurantes paroles de mon entourage, d’autres causes plus pénibles ou plus ennuyeuses.

Dimanche 20 Avril (St Théotime)

Pierre arrive avec Philippe pour déjeuner après avoir assisté à la grand’messe de Plouezoc’h. En effet ce retard a été dû à sa voiture qui l’a péniblement amené vers 1hr ½ à Morlaix. Il a été coucher chez le brave boulanger Jéséquel et a fait réparer l’auto dans la matinée.

Les convives de Franz sont venus aussi assez tard et il était près de 2hrs quand nous nous sommes mis à table. Repas très gai, beaucoup d’animation. Ces braves garçons étaient visiblement heureux de se retrouver. Certes, ils ne sont ni d’un rang social ni d’une culture raffinés mais chacun possède un petit côté intéressant dont nous avons profité ; les conversations étaient très faciles et pas ennuyeuses du tout.

Un point noir cependant. Franz qui avait tenu le soir à les accompagner un peu sur la route du retour n’est rentré qu’à minuit, ayant eu un accident de bicyclette dû surtout à un équilibre bien peu stable. J’en ai été navrée quoique les écorchures soient superficielles.

Lundi 21 Avril (st Anselme)

Pierre est reparti avec son fils à 8hrs ½. J’espère qu’ils auront été, sans incident, de retour à Quimper avant midi. La famille est regroupée maintenant car Pierre avait ramené Vendredi Paule Quai de l’Odet ; elle y est encore au lit naturellement mais Annick de Marsac est encore là pour faire marcher la maison.

Après les apparitions de mon chéri Pierrot j’ai toujours quelques heures de mélancolie ; c’est dur de le voir repartir vers un autre foyer, le vrai sien maintenant. Je ne puis être vraiment heureuse qu’entourée de mon mari et de mes trois enfants. Dès que ce cher quatuor est incomplet un malaise me reprend. Il y a des grâces d’état : Dieu me fait comprendre la nécessité de ces épreuves, je ne murmure pas ; je cherche à m’occuper beaucoup pour lutter contre le cafard et généralement celle méthode a d’heureux résultats.

Aujourd’hui temps passé à ranger vaisselle, verrerie, argenterie sorties hier. Ce soir je me sens déjà mieux.

Mardi 22 Avril (Ste Opportune)

Crise d’entérite. Il fait assez froid, le vent souffle avec violence et malgré un ciel assez pur, ce n’est plus l’impression d’été qu’on avait la semaine dernière. Les poiriers sont en pleine floraison, les pêchers ont presque terminé la leur et les pommiers ne tarderont pas à commencer. Franz s’intéresse surtout à ces derniers prometteurs de cidre et de calvados.

Le père d’Yves Clec’h (Mesgouëz Bihen) est mort. Un peu d’orge a été semée aujourd’hui. A part ces deux évènements rien à noter dans notre vie. Les deux nouveaux Allemands semblent bien se mettre à leurs tâches et Franz parait les apprécier. Forcément je prends chaque jour plus contact avec eux malgré mon désir de me tenir tout à fait en dehors des choses de l’exploitation. L’un s’appelle : Willy Meier et a 31 ans, l’autre Josef Meier a 27 ans. Je crois qu’ils sont cousins. Le plus âgé est marié, il a une petite fille de 4 ans, l’autre est célibataire. Tous deux sont des environs de Munich.

Mercredi 23 Avril (St Georges)

.Très mauvais temps. Vent, pluie, froid. Franz essaie de travailler aux champs avec Willy et y renonce. La courageuse madame Trévian fait quand même une grosse lessive pour Annie et Henri braves toutes les intempéries pour assister à l’enterrement du beau-père de Pétronille, à 3hrs en l’église de Plouezoc’h.

Jeudi 24 Avril (St Gaston)

Véritable ouragan qui ne se calme un peu que vers le soir. Heureusement c’est congé pour Françoise et Henri n’a pas à sortir. Nous vivons donc enfermés les uns sur les autres sans notre cuisine qui n’a rien de plaisant que la chaleur dégagée par le fourneau. Je tricote et termine presque la deuxième chemise américaine demandée par Yvonne mais j’aimerais savoir à qui ces ouvrages sont destinés. J’espère qu’ils réchaufferont mes petits fils l’an prochain.

Ce soir j’ai mis des œufs sous une poule qui couvait dans la forge mais cette bête n’est pas bien installée et puis elle s’est amusée à donner des coups de bec dans les coquilles, ce qui fait que je ne compte guère sur un heureux résultat de cette opération. Par contre, l’élevage lapins d’Annie prospère. Elle a encore des petits.

Vendredi 25 Avril (St Marc)

Anniversaire d’Henri. Il a 72 ans accomplis aujourd’hui et il entre dans sa 73e année. Quel vieux bonhomme ! Il se croit encore jeune, fringant, avec une vie de patriarche devant lui. Que Dieu exauce les vœux de longévité et de santé que nous lui avons adressés ce soir mais que pour le bonheur de son entourage il le rende un peu moins hargneux. Il grogne pour tout maintenant, lui qui était un joyeux vivant, de caractère très facile et qui laissait grande liberté de pensée et d’action à ceux qui vivaient près de lui.

Nous l’avons fêté de notre mieux, ce qui veut dire avec affection mais assez pauvrement. Le tabac étant en vente libre depuis le 21, on a pu lui offrir quelques paquets de cigarettes (à 41frs) et je lui ai donné un livre L’Histoire Sainte par Daniel Rops. Nos enfants de Quimper lui ont tous écrit.

Il a fait assez beau aujourd’hui. Température mieux que tiède mais vent assez fort.

Samedi 26 Avril (St Clet)

Henriette ayant terminé la récolte des œufs dans les fermes environnantes, nous en prenons aussi quelques uns pour mettre en conserve pour des jours où cet article nous fera défaut. C’est notre grande ressource en ce moment car les choux fleurs sont terminés et on n’aura rien dans les jardins avant plusieurs semaines. A cause du long et dur hiver, il y aura un mois ½ de retard cette année. J’ai donc enveloppé 50 œufs que j’enfermerai simplement dans une caisse.

J’ai pu tricoter un peu en me levant de très bonne heure ce matin. J’en suis à la 3e chemise américaine et suis contente que cette tâche, acceptés peut-être imprudemment, arrive à son terme car beaucoup de choses urgentes en souffrent. Annie se fait un nouveau pull-over, teinte bouton d’or. Ma pauvre Cric n’a plus rien à se mettre et je voudrais travailler pour elle.

Dimanche 27 Avril (St Frédéric)

Françoise communie pour la seconde fois ce matin. Il faut avouer que son grand père et parrain est à peu près le seul qui s’occupe de cette petite au point de vue spirituel. Il cherche à développer en elle le sens religieux avec beaucoup de dévouement et de persévérance mais il le fait à sa manière, à lui, manquant parfois d’un peu de patience et ne se mettant pas toujours à la portée d’une enfant de 8 ans, élevée en sauvage jusqu’ici.

C’était la Première Communion solennelle à Plouezoc’h et le village était en f^te. Les bouchers s’étaient munis en conséquence. Henri a pu avoir un gigot de mouton, pièce rare et coûteuse (850frs) que nous avons entamée à midi et qui nous a paru délicieuse.

Visite de Le Menn. Il me dit que je pourrai faire des boutures de camélias fin février. Les laisser 10 jours tremper dans de l’eau. Quand à l’extrémité il y a des filaments blancs mettre en terre.

Lundi 28 Avril (st Fernand)

Nos nouveaux Allemands continuent à bien travailler et à se montrer complaisants et courtois avec nous tous mais l’un d’eux, Willy, nous inquiète un peu. D’abord ce garçon nous emble d’une santé délicate, ensuite il est étrange. Par moment il est gai, exubérant, chante, siffle à cœur joie ; par d’autres il devient taciturne, ne parle ni ne mange, prend un air sombre et parait tout désemparé. Josef dit : « Camarade un peu fou » et ne s’en plaint pas quoiqu’il doive pâtir encore plus que nous de ces revirements d’attitude. Espérons que ce ne sont que des crises de cafard.

Henriette fait ses préparatifs de départ et Annie va porter ses bagages à Plouezoc’h. Ici le temps passe en occupations ordinaires, un peu plus chargé à cause d’une lessive que fait Me Trévian. Franz et les hommes sont encore occupés au champ de Kerligot, Alain y va aussi dans l’après-midi.

Le temps est très agréable mais certains se plaignent déjà de la sécheresse. Franz a repiqué des plants de tomates, environ 300. J’ai enveloppé 9 douz. d’œufs pour les conserver.

Mardi 29 Avril (St Robert)

Départ d’Henriette. Nous nous levons tous à 6hrs du matin mais Annie part seule la conduire à Morlaix et la mettre dans le train de Paris. Ma belle-sœur est certes plus alerte que moi ; elle fait cependant un effet vieille dame ; elle n’a pas été gênante pendant son séjour ici, se contentant de notre vie modeste, s’effaçant, rendant de menus services.

A-t-elle foncièrement changée ? Est-elle diplomate ? Qu’importe. A la veille de quitter toutes les choses de cette terre, je ne m’inquiète plus, je pardonne le mal qui m’a été fait et je demande à Dieu le salut de nos âmes par les Voies qui lui plairont : souffrances, repentir, ou sérénité.

Franz vend aux Colléter de l’école une de ses génisses (25000) Ce prix me semble fantastique pour une petite bête qui n’aura son premier veau qu’au mois d’Août. Le champ de Kerligot est terminé. Mr Gaouyer est allé y semer de la luzerne dans l’orge. J’ai achevé la 4e et dernière chemise américaine et suis contente.

Mercredi 30 Avril (St Ludovic)

Le mois se termine par une journée grise et désagréable. Il fait froid. Quelques averses d’une pluie glacée, des bourrasques de vent achèvent de nous mettre mal à l’aise dans l’atmosphère extérieure. Aussi vivons-nous la plus grande partie des heures enfermés dans la cuisine où le fourneau allumé répand une douce chaleur. Henri lit son Histoire Sainte qui semble beaucoup l’intéresser ; Annie tricote un chandail bouton d’or pour elle ; Cricri fait des crêpes ou raccommode des chaussettes pour les Allemands ; les enfants jouent et se disputent. Ils ont pris tous les deux un vermifuge ce matin et Françoise a été dispensée d’école.

Quant à moi je tournique pour la préparation des repas, l’entretien du feu. Entre temps, je fais quelques points. Je termine aussi une combinaison pour Odile. C’était un modèle conservé dans mes archives de layette. N’ayant pas de laine pour la copier et désirant que cette petite ait aussi un ouvrage de sa grand’mère j’aime mieux le donner. D’ailleurs il risque d’être dévorer par les mites.

Mai 1947

Jeudi 1er Mai (Fête du Travail.)

Il ne peut pas être question de chômage au Mesgouëz. D’ailleurs, il faut avouer que personne par ici, dans le monde paysan du moins, cette fête du Travail n’est pas célébrée, elle passe inaperçue. Il n’y a que le facteur qui a été dispensé de ses fonctions habituelles. Peut-être y a t il eu de l’agitation dans les villes, à Paris surtout car la politique est fort agitée en ce moment ; le manque de pain, l’absence de viande, la pénurie et la chèreté de toutes les denrées alimentaires met le Gouvernement en assez difficile posture. De plus nos ministres ne s’entendent pas : les communistes réclament l’augmentation des salaires, les MRP veulent la baisse générale, entre les deux les Socialistes se balancent. Résultat : on ne fait rien et la course à l’abîme continue……

Nous commençons, non pas à souffrir de la faim, mais à ne pas savoir comment satisfaire les appétits de notre lourde maison. Pain diminué, boucherie très réduite, je ne trouve plus d’œufs, les légumes d’hiver sont épuisés et ceux d’été pas encore sortis de terre. Il nous reste quelques vieilles patates germées.

Vendredi 2 Mai (St Athanase)

Encore la tempête. Depuis un an les ouragans se succèdent ; nous n’en sortons pas. Celui d’aujourd’hui  été particulièrement dur car le froid et la pluie accompagnaient le vent et, du matin jusqu’au soir, pas la moindre accalmie. Le Vendredi est précisément le jour le plus chargé pour notre dévoué commissionnaire qui va aux deux bourgs afin d’approvisionner le Mesgouëz en viande pour la semaine. Le pauvre Henri a donc endossé toutes les intempéries en allant à Plouezoc’h le matin et à Plougasnou l’après-midi. Et cela pour rapporter un bien maigre butin. Cricri est allée chercher le pain à Kermuster. Elle y apprend que Me Braouézec, la boulangère, est malade : un fibrome.

Henri reçoit une lettre du père Alcime de Méringo, actuellement en France qui lui donne rendez-vous à Sarzeau le dimanche 11 Mai. Nous étudions le soir cette question et je crois bien que mon mari va s’offrir cette petite fugue.

Samedi 3 Mai (Inv. Ste Croix)

Nous vivons encore au milieu des averses et des rafales. Cependant vers le soir l’atmosphère est un peu moins agitée et il y a un très beau clair de lune. Ne pouvant continuer les travaux de la terre, Franz fait de la menuiserie, construisant de nouvelles ruches pour les futurs essaims qu’il escompte à la fin de ce mois. Les Allemands sont employés à trier des pommes de terre pour semence. Pour nous le train-train ménager de chaque jour.

Les quelques instants que je puis dérober ont été employés à visiter ma…… garde robe. Elle est plus que piteuse, presque inexistante et il faut que j’essaie de réparer tant bien que mal quelques hardes. J’ai eu la désagréable surprise de trouver une petite jaquette en tricot gris sur laquelle je comptais très abîmée par les mites. Je l’ai défaite et tâcherai de me refaire un corsage quelconque avec la laine. Retrouvé aussi deux chandails en coton qui sont à terminer.

Dimanche 4 Mai (Ste Monique)

Bonheur de pouvoir assister à la messe matinale de Plouezoc’h. J’y vais toute seule car les heures des offices sont changées aujourd’hui à cause du pardon de St Antoine qui aurait dû être célébré dimanche dernier mais qui, à cause de la Première Communion a été retardé de huit jours. Comme il y avait une messe à 9hrs à la Paroisse Henri, Franz et Françoise y sont allés. Annie, Cricri et Alain se sont offert la grande cérémonie de la vieille chapelle à 10hrs ½. Ayant tous accompli le devoir religieux nous étions tous réunis pour le repas qui fut terminé par un excellent café. Jean Collé ter avait envoyé à sa femme un petit colis et Jeannick nous a fait cadeau d’environ 150grs de ces grains précieux.

Dans l’après-midi, pendaison de la crémaillère à Pen an Allée. Depuis la semaine de Pâques cette masure est habitée par les Tocquer ; lui est frère de Lucie Braouézec. C’est un ancien mécanicien des rapides Paris – Le Havre. Nos nouveaux locataires paraissent sympathiques ; ils nous ont bien reçus. Cricri n’y est pas allée ayant voulu rester de garde au logis.

Lundi 5 Mai (St Pie V)

Rien de saillant. Temps moyen, assez clair et assez doux au cours de la journée, mélange de rayons de soleil et de nuages dans le ciel traversé par quelques coups de vent, petites averses. C’est peut-être le printemps mais il n’a pas sa gaieté coutumière cette année. C’est peut-être parce que je ne suis plus en état de la sentir, qu’il n’y a plus de renouveau pour mon pauvre être fatigué, si las, épuisé.

Hier, en allant à la messe, j’ai entendu chanter le coucou. Lui aussi avait l’air de manquer d’entrain. J’ai quand même envoyé une action de grâce à Dieu qui nous fait sortir enfin de l’hiver. Il a été long et dur. Les pommiers sont en pleine floraison. Elle est magnifique. Qu’est-ce que cela donnera ?... L’espoir est du moins permis et, à défaut de réalités agréables, c’est déjà quelque chose.

Lettre de Paul, édifiante comme toujours. Il nous incite à prier beaucoup pour le relèvement de la France, à multiplier les Ave Maria durant le mois de la Vierge, notre mère.

Mardi 6 Mai (St Jean Porte Latine)

Emotions imprévues. Le courrier nous a donné des nouvelles ou pour mieux dire des perspectives sensationnelles. La première lettre fur celle de notre aimé Pierre. On lui propose une très intéressante mission en Allemagne. Ce serait une lourde tâche chargée de responsabilités, de soucis, de travail. Il hésite à cause de cela mais plutôt en raison de ses devoirs de famille. Abandonner Paule avec les 7 enfants pendant plusieurs mois, sans service, sans secours autre que celui de quelques amis de Quimper est à considérer. Il pèse donc le pour et le contre et doit prendre sa décision avant samedi. Je partage son anxiété et demande au St Esprit de l’éclairer pour le mieux de sa carrière et de sa famille.

Henri a reçu une lettre de son ami Dumetz qui lui propose une situation à paris. En principe il va poser sa candidature mais il s’informe auparavant du point où se trouve notre affaire brésilienne qui va sans doute s’évaporer comme un trop beau rêve.

Enfin Franz a reçu avis que ses prisonniers vont lui être retirés s’il ne souscrit pas immédiatement un contrat de travail pour la main d’œuvre étrangère.

Mercredi 7 Mai (St Stanislas)

Encore des évènements à noter. Le premier est très ennuyeux. La vache Briquette a avorté ce matin d’un veau de 3 mois. Si ce n’était qu’un accident, Franz en prendrait son parti légèrement mais il craint l'épidémie qui règne dans cette région et qui a commis tant de dégâts à Kerprigent. Certains signes relevés sembleraient l’indiquer et ce serait une grosse dévalorisation de notre troupeau.

Il se console avec ses abeilles ; il a essayé aujourd’hui divers trucs pour capter un essaim qui se trouve depuis plusieurs années dans une cheminée. Il a fallu faire des acrobaties sur le toit, y installer des appareils. Il croit que "le coup du Chartreux" va réussir.

Mis ce soir une poule à couver. Henri qui est allé hier à Morlaix m’a enfin rapporté du coton gris pour faire ses chaussettes. J’ai terminé mes corsages lin et coton et vais entreprendre cet ouvrage d’assez longue durée mais facile à faire en accomplissant mes fonctions culinaires.

Jeudi 8 Mai (St Désiré)

C’est féerie au jardin, sous les pommiers tout blancs et roses. Il est rare de voir pareil splendeur. Mais gardons-nous de chanter victoire trop tôt. Fleur n’est pas fruit. Contentons-nous d’admirer, de louer l’auteur de ces belles choses et aussi d’espérer………

Il y a de l’énervement dans l’air. Franz et Annie sont à rebrousse-poil, ce qui leur arrive souvent. Ils protestent contre tout. Déjà les Allemands ne plaisent plus. Certes je reconnais qu’ils ne valent pas Bernard et Hans ni pour le travail, ni pour le sérieux, la régularité, la vigilance et le reste mais ils sont quand même corrects et accomplissent les tâches qui leur sont données. Etant jeunes ils sont un peu « je m’en foutistes », comme a dit l’autre jour Yves L’Hénoret en parlant de Josef qui garde les vaches en jouant comme un gosse.

Willy est aussi un peu étrange, fantaisiste mais jusqu’à présent rien de sérieux à leur reprocher ; Franz devrait se hâter de faire l’indispensable et puis les reconduire à Brest en bonne intelligence quand il n’en aura plus besoin. Mais les garder en les brimant ne rime à rien et me parait méchant.

On a mis les premiers haricots : des flageolets noirs et blancs.

Vendredi 9 Mai (St Grégoire)

Henri est parti ce matin pour sa petite fugue. On aurait dit qu’il s’en allait au Pérou tant il a mis de temps et de soin à préparer hier son bagage. Il est heureux de s’échapper quelques jours de l’existence monotone et fatigante qu’il mène, content de revoir les Pierre et aussi les gens sympathiques qu’il va trouver réunis à Sarzeau et avec les quels il pourra évoquer de beaux souvenirs. Car le Père Alcime de Méringo fut un de ses compagnons dans une expédition à travers la forêt vierge. Il nous reviendra certainement avec une plus forte nostalgie des pays de grand soleil.

Malheureusement il y a eu nuages et pluie pour la mise en route du vieux globe-trotter. Cela s’est amélioré aux environs de midi et la soirée fut presque belle. Franz et les Allemands ont travaillé au jardin, ce dont j’ai été bien contente. Plusieurs petits légumes : carottes, poireaux, endives, betteraves rouges, radis, salades dont j’avais acheté les graines chez Faouen ont été semés.

Samedi 10 Mai (St Antonin)

Une journée d’été. En l’absence d’Henri il faut faire certaines courses de ravitaillement qui étaient son lot et que nous nous partageons – oh ! de manière très inégale – Cric et moi. Ma fille est allée à Plougasnou ce matin et en a rapporté un très joli morceau de viande que le boucher, Loisel en personne, lui a vendu très cher en lui déclarant que c’était de la vieille vache qui aurait besoin de cuire très longuement pour être mangeable. Il parait qu’on ne trouve aucune bête grasse et qu’il est même bien difficile d’en dénicher de squelettiques comme celles que Cars et Loisel ont abattues cette semaine.

Avec cela le pain est très menacé. Certains boulangers ont déjà cessé de cuire faute de farine, notamment ceux de Plouezoc’h. Madame Braouézec a de quoi tenir le coup jusqu’au 15, dit-elle. Ensuite !...... A la grâce de Dieu ! Ma confiance en Celui auquel je demande matin et soir notre pain quotidien atténue mon angoisse mais ne la dissipe pas entièrement. Nous aurons peut-être à subir l’épreuve de la flamme.

Dimanche 11 Mai (Fête de J. d’Arc)

Journée empoisonnée par une troupe de bohémiens qui a fixé ses roulottes tout près de nous. Ils sont environ 30. Il y a parmi eux beaucoup d’enfants, de tout petits pour lesquels il faut du lait. Alors les femmes viennent supplier pour eux. Elles cherchent aussi à nous vendre des dentelles, de la mercerie. Mais ce qu’elles veulent surtout c’est acheter de quoi manger car elles ne sont inscrites nulle part et ne peuvent rien se procurer chez les commerçants. Dans les fermes, on a peur d’eux, on se barricade, on les renvoie. Nous avons pitié mais Franz gronde, Annie grogne…..

Je manque ma messe à cause de ces femmes qui me retardent et puis aussi parce que le nouveau vicaire dit l’Office à grande allure et a imaginé de ne faire le sermon qu’à la fin au lieu de le faire après l’Evangile comme c’était coutume. J’arrive donc à Kermuster comme il le commence et je suis navrée. Mais puisque c’était contre ma volonté, Dieu le sait.

Franz va déjeuner chez Fournis à Plestin.

Lundi 12 Mai (Rogations)

Les pommes de terre sont enfin plantées. Il n’y en a pas beaucoup mais si cette semence donne, malgré l’absence d’engrais, les sept que nous sommes auront leur suffisance l’hiver prochain. Je suis donc contente ce soir et allégée d’une lourde inquiétude. Hélas ! il en reste d’autres car nous sommes bien démunis et tout à l’heure j’avais le cœur serré en voyant que les hommes avaient presque vidé la case des patates pour les mettre en terre. Il y en a peut-être encore pour une quinzaine de jours et il nous faut attendre les nouvelles encore six semaine environ. Que Dieu vienne à notre secours !

Je suis aussi bien fatiguée car nous avions 4 personnes en plus et nous avons voulu que les repas soient très exacts et convenables. Nous y sommes arrivés. Henri nous manque bien. Ses tâches alourdissent celles de Cricri et les miennes mais j’espère qu’il est heureux de sa fugue et nous reviendra bientôt plein d’entrain.

Mardi 13 Mai (St Servais)

Henri nous fait la joyeuse surprise d’arriver au Mesgouëz pour partager notre déjeuner. Nous ne l’attendions que demain mais Pierre avait du service en forêt aujourd’hui du matin jusqu’au soir, les enfants étaient dans leurs collèges respectifs, Paule débordée par ses nombreuses et diverses charges ; il n’y aurait eu que Marie-France pour s’occuper de son grand-père et elle aurait sans doute abusé. Alors notre voyageur s’est rentré au logis et nous a raconté en détail son expédition qui lui a fait un très grand plaisir et que nous avons jugée aussi bien intéressante. Vraiment il fait bon de sortir quelquefois de sa coquille.

Les deux lettres attendues ont été apportées cet après-midi. Elles ne sont pas très encourageantes l’une et l’autre mais il ne faut pas encore désespérer de l’affaire brésilienne. Quant à celle dont a parlé Dumetz, nous aurons des précisions dans quelques jours. En attendant prions avec confiance.

Emile Jégaden s’est marié aujourd’hui.

Mercredi 14 Mai (St Boniface)

Service de Me Jégaden ce matin. Henri reprenant ses fonctions y va représenter le Mesgouëz. Il passe chez le notaire s’informer de la vente des propriétés Jégaden. Malgré ce qui nous a été dit de plusieurs côtés, la chose n’est pas encore faite. Erreur aussi sur le prix. On prétendait qu’elles avaient été acquises 8 millions. Or on en demande seulement 3 millions. Mais d’après le clerc de notaire, les parcelles qui nous intéresseraient sont recherchées par Mr Jégaden pour être rattachées à la ferme de Madagascar. Il n’y a peut-être rien à espérer mais je crois que je ferai tout de même une démarche pour en avoir le cœur net.

Henri raconte encore quelques petites histoires de son expédition à Sarzeau. Le Père Alcime lui a fait 4 beaux cadeaux : 1 chandail, 1 caleçon, 1 paire de bas sport et un cache-nez, toutes ces pièces en belle laine péruvienne.

Ayant un peu de temps, j’ai repris mon tricot abandonné ces jours-ci et j’achève une chaussette de coton gris pour mon époux. On met encore quelques haricots dans le jardin.

Jeudi 15 Mai (Ascension)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h avec Henri, Franz et Françoise. Cric assiste à celle de 10hrs ½. – censure -

Mérer a organisé une tournée de son nouveau car pour conduire et ramener les gens de Plouezoc’h qui désiraient assister à la représentation du Cirque Amar de passage à Morlaix. Franz et Annie en ont profité avec leurs enfants. Ceux-ci ont été contents mais n’ont pas paru transporté comme je m’y attendais, surtout pour Alain. Un bébé veau parait l’intéresser autant qu’un bébé chameau et les gens qui font du trapèze lui semblent se balancer bien tranquillement. Ils sont rentrés assez fatigués.

Ici, journée calme.

Vendredi 16 Mai (St Honoré)

Franz laboure dans le champ du pigeonnier pour y mettre des betteraves en vue de la nourriture des bêtes cet hiver. Il persiste cependant à dire qu’il lui est impossible de continuer et que la liquidation s’impose à bref délai. Nous le laissons entièrement libre d’agir à sa guise, évitant même de dire la moindre parole qui pourrait être prise pour un conseil.

- censure - D’ailleurs que pourrions-nous dire. Nous reconnaissons que la situation s’annonce très difficile et que ni Franz ni Annie n’ont l’énergie, et peut-être la santé, d’y faire face. C’est à eux de juger de leurs forces et de leurs désirs. Pour nous, il n’y a plus qu’à nous retirer et à chercher autre part des moyens d’existence.

Terminé la 2e paire de chaussettes grises d’Henri et commencé la 3e. Anniversaire de la naissance de Charlotte.

Samedi 17 Mai (St Pascal)

Les petits poussins de la forge ont commencé à éclore. Il y en avait deux hier soir et ce matin nous en avons découvert un troisième. Ce sera tout je crois car la mère poule a fait bien des fantaisies. En somme couvée ratée.

Les moindres choses deviennent compliquées. Nous avons demain à goûter les Tocquer de Pen an Allée avec Jeannick Colléter et ses enfants. C’est avec anxiété que je me demandais si j’aurais même du pain à leur donner. Henri a pu en obtenir mais Me Braouézec lui a fait observer que nous avions dépensé, entre le 1er et le 15 de ce mois, 25 livres et plus que les rations auxquelles nous avions droit et qu’il allait falloir regagner cela.

Nous sommes munis de charcuterie et nous allons fabriquer un pudding et des tartes à la confiture. Nous sommes donc sauvés pour cette fois encore. Cependant je n’oserai plus faire une invitation quelconque avant la fin de cette crise.

Dimanche 18 Mai (St Venant)

Hélas ! pas de messe ce matin, je deviens de plus en plus paralysée et la triste invalide que je suis devenue caresse constamment le rêve de courir le monde !

Notre petite réception s’est bien passée. Nos préparatifs ont eu quelque retard et il était 5hrs quand nous avons commencé le goûter. Nos nouveaux locataires sont en somme très sympathiques. Sans nous lier, nous pourrons, je pense, avoir des relations aimables avec eux. Il faut avouer que ces gens savent se contenter d’un logis plus que rudimentaire, très défectueux et qu’ils le font avec une bonne humeur que je trouve méritoire. Mais nous les connaissons encore fort peu et nos jugements ne sont pas assurés.

Nous avons été bien occupé aujourd’hui, il est tard mais tout est remis en ordre et j’éprouve un soulagement disproportionné avec la maigre importance de cette simple réunion.

Lundi 19 Mai (St Yves)

Anniversaire de la mort de mon frère Louis et fête de notre petit Yves.

Pour le 600e anniversaire de St Yves il y a eu aujourd’hui un grandissime Pardon à Tréguier. Nous n’avons pu y aller que par la pensée mais un pèlerinage s’était organisé sur nos paroisses et nous connaissons plusieurs personnes qui s’y sont rendues, entre autres Madame Gaouyer. Je ne la jalouse pas, cette chère et si bonne femme, mais je la trouve heureuse d’être maîtresse de son temps, de pouvoir organiser sa vie comme elle veut.

Ici, c’est un véritable esclavage pour Cric et pour moi. Jamais la moindre liberté ; les petits travaux fastidieux s’enchaînent les us aux autres à longueur de journée. Vers minuit seulement nous dételons mais alors nous ne songeons plus qu’à dormir. C’est à peine si j’ai le courage de tricoter en marmottant ma prière du soir.

Mardi 20 Mai (St Bernardin)

Je commence à attendre avec anxiété la réponse de Dumetz. Ce n’est pas parce que j’envisage personnellement le retour à Paris comme une entrée au Paradis terrestre mais je sens la nécessité pour Cric d’un changement de vie et il me semble qu’il n’y a guère que cette porte de sortie. L’affaire brésilienne est toujours à l’état de rêve mais on ne vit pas de rêve et, en attendant la réalisation problématique de cette belle espérance, Henri se ronge et s’abrutit, Cricri vieillit et se fatigue, gâchant ses dernières années de jeunesse dans une existence indigne de leurs facultés intellectuelles.

- censure - Les Franz sont, eux aussi, préoccupés de leur avenir mais ne montrent guère d’énergie pour l’orienter dans un sens meilleur que le présent. Ils s’imaginent que leurs abeilles et leurs lapins suffiront à leur faire une situation.

Mercredi 21 Mai (Ste Gisèle)

Enervement dans l’air. Mais le temps, parait s’être mis au beau et cela me donne un peu de courage pour supporter les mille petites contrariétés quotidiennes. Cricri range un peu ses affaires personnelles restées à l’abandon depuis des mois et des années ; elle constate avec désolation les dégâts irréparables faits par les rats, les souris, les mites et une autre petite bête, genre cloporte, qui se glisse partout, même entre les feuillets des livres et ronge autant que les vers. Nous trouvons quelques vêtements encore assez bons et quelques coupons d’étoffe qui peuvent être utilisés pour des robes, guimpes ou tabliers pour les enfants.

Reçu un colis de tabac envoyé par Etiennette. Nous venions justement de lui envoyer un peu de beurre. C’est une bonne fille qui cherche à nous faire plaisir et je lui en suis reconnaissante mais ces libéralités me gênent un peu.

Jeudi 22 Mai (Ste Julie)

Fête de feu ma belle-mère. Henri m’en fait souvenir.

La question du pain est brûlante à la maison. On se décide à faire les parts de chacun. Chacun n’est pas le mot exact car on divise le pain de chaque jour en 3 rations : celle des Franz avec leurs enfants, celle des deux Allemands et celle de notre trio. Il est très ennuyeux d’être obligé de faire attention aux quantités à laquelle les gens ont droit à cette denrée mais il faut avouer que jusqu’à présent du moins nous sommes des privilégiés, pouvant consommer 430grs tandis que dans les villes les pauvres citadins sont réduits à 200.

Le journal dit même qu’en Corse la ration n’est plus que de 150grs et qu’il faut nous attendre à une prochaine diminution, si ce n’est…… à la privation complète. Avec cela le tout petit tas de pommes de terre qui restait après la plantation touche à sa fin !!!!!!!

Vendredi 23 Mai (St Didier)

Toujours une douloureuse tension de l’esprit vers un avenir qui ne s’éclaire pas. Je désire un changement de vie surtout pour Henri et Cric mais personnellement aussi je sens l’impossibilité de continuer les tâches qui m’incombent ici. Rien de Dumetz. Ce retard dans la réponse nous fait augurer une négative et nous en sommes désolés. Que la volonté de Dieu soit faite ! Il faut nous abandonner à Lui avec une pleine confiance.

Aujourd’hui j’ai pu consacrer une demi-heure à un petit travail de jardinage ; j’ai mis des haricots dans une terre préparée par Franz. J’espère que fin juillet nous pourrons manger les premiers haricots verts. En attendant le problème ravitaillent devient de plus en plus dur ici. L’imagination de ma fille me sauve souvent mais hélas elle n’est pas créatrice des matières premières. Maison et jardin sont vides de ressources actuelles. Dans la terre il y a quelques espoirs.

Samedi 24 Mai (St Donatien)

Malgré leur monotonie les jours passent avec une rapidité vertigineuse. J’ai beau me lever très tôt et employer au mieux tous les instants, le soir tombe sans que j’aie pu faire quoique ce soit des projets que j’avais établis le matin en dehors des travaux pour la communauté. En résumé je vis dans la cuisine, collée au fourneau. Je ne sors que pour aller chercher du bois, des pommes de terre ou des œufs à la ferme.

Cependant aujourd’hui j’ai fait quelques pas bien plus loin. Je suis allée jusque chez Jégaden lui demander s’il pouvait nous vendre un sac de pommes de terre. Réponse affirmative dont je suis satisfaite. Mais je me suis renseignée aussi de la vente de ses terres et ce qu’il m’a dit est assez décourageant. Elles iront au plus offrant ; en bloc ou en détail, peu lui importe, il veut en tirer de 30000frs à 400000frs l’hectare. Ce prix nous parait excessif et l’idée d’achat que nous avions s’évapore.

Visite d’Henri de Preissac.

Dimanche 25 Mai (Pentecôte)

Messe à Plouezoc’h. Confession. Communion. Prière aussi fervente que possible pour tous les chers miens.

Dans l’après-midi je vais à Kergonnan. Visite aux Féat puis à un de leurs voisins, Tonton Lomic, pour en obtenir des haricots secs. Nous pourrons en avoir quelques livres, bien tâchés hélas ! et encore bien chers (30frs la livre). J’en ai demandé qui me seront livrés dans le courant de la semaine car nous avons mangé ce soir les derniers que nous avions en mélangeant les deux espèces.

Franz s’occupe toute la journée des abeilles. Il a déménagé hier soir la ruche du toit et aujourd’hui il a récolté le miel de la cheminée, miel un peu brun mais très bon, pas âcre du tout. Je crois qu’il pourra par la suite avoir de beau miel dans ses ruches mais la carrière d’apiculteur suffira-t-elle à faire prospérer sa famille ???

Lundi 26 Mai (St Philippe)

L’agitation habituelle continue au Mesgouëz ; on n’y fait pas lundi de Pentecôte. D’ailleurs on travaille dans tous les champs autour de nous. Il n’y a que pour les écoliers que ce jour férié existe. Annie nous offre une tasse de vrai café pour le distinguer un peu des autres.

Terminé la 3e paire de chaussettes en coton gris pour Henri. Le voici monté en cet article pour l’été. Mais….. je n’en ai pas fini ; on me demande encore une autre paire pour Franz et je voudrais m’en faire aussi n’aimant pas avoir les pieds nus dans mes chaussures ni la fortune pour m’offrir des bas.

Me Tocquer, venue chercher du beurre, nous raconte les malheurs conjugaux de sa fille Marie-Françoise qui n’est restée mariée que 48 heures pendant la guerre.

Mardi 27 Mai (Ste Caroline)

Me Trévian vient nous faire une lessive. Elle est favorisée par un temps superbe : lumière et chaleur d’été. Annie va passer son après-midi à Morlaix ; elle est d’humeur baladeuse en ce moment. Franz achève le labour dans le champ du pigeonnier où il mettra des betteraves.

Nombreuses visites : Me Trévian du Diben pour du beurre et de l’orge, les Feat pour des plants de tomates, Mr Clec’h de l’école à cause d’un essaim qu’il ne pouvait récolter seul etc. etc. Nous ne pouvons pas faire grand-chose avec cela et les rangements entrepris restent en panne.

Annie reçoit une lettre de sa mère qui lui dit que Claude est assez sérieusement souffrante, même menacée d’une opération ; elle lui annonce aussi que nous aurons peut-être la visite de Jean Chiny jeudi prochain.

Fait le soir les 4 premiers rangs du tricot gris foncé avec laine défaite : pull-over, jaquette ou chandail, je ne sais pas encore mais ouvrage qui s’éternisera, j’en suis sûre.

Mercredi 28 Mai (St Olivier)

Chaleur accablante. On n’y est guère habitué par ici et tout le monde est à moitié malade. Les bêtes elles-mêmes ont des airs fourbus. Annie est inquiète parce que ses lapins n’ont pas mangé aujourd’hui. Mon mari qui devrait jubiler se sent au contraire bien engourdi et il fait un petit bout de sieste après le déjeuner.

Nous avions préparé un goûter pour Me Boubennec et sa belle-fille qui avaient annoncé leur visite. Ces dames ne viennent pas ; nous en sommes pour nos frais et notre perte de temps. Visite de Me Clec’h de l’école que je trouvais un peu froide et timide autrefois mais qui est devenue affable et même très causante avec nous. Nous parlons ensemble surtout jardinage et ravitaillement ce qui n’est pas très intellectuel.

Une lettre de Jean Chiny nous confirme son arrivée pour demain mais sans beaucoup de précision sur l’heure que nous devinons tardive.

Jeudi 29 Mai (St Maxime)

Il faut ranger et nettoyer la chambre. Franz a tout encombré avec ses histoires d’abeilles. Il y a dans la salle à manger des ruches, des rayons de cire, des tamis plein de miel, toutes sortes de vêtements préservateurs et d’instruments ; je démange tout cela et le transporte dans le petit salon déjà rempli par deux lessives non repassées ; Henri essuie les meubles ; Cricri balaie. Et il y a une cuisine plus absorbante, la chambre de Jean à préparer. Et Madame Boubennec attendue hier s’amène et fait ici une longue séance.

En résumé journée d’activité intense qui eut une déception finale. Pas de Jean ! A 11hrs du soir, nous nous sommes mis à table. Attente encore jusqu’à minuit et demie. Alors chacun a gagné son lit avec déception, tristesse et une petite pointe d’inquiétude.

Jean Féat nous a apporté les haricots tachés commandés à Tonton Lomic (5lv400 pour 150frs)

Vendredi 30 Mai (St Ferdinand)

Nous espérons encore un peu voir débarquer Jean dans la matinée et nous nous mettons en mesure de lui offrir deux bons repas, sortant un peu de notre ordinaire. A 4hrs seulement nous avons des nouvelles du neveu vainement attendu. Le facteur nous apporte une lettre de lui datée de Rennes. L’affaire pour laquelle il est en cette ville a été longue et il se sentait obligé de regagner Paris sans céder à son désir d’une fugue au Mesgouëz. Il doit revenir à Rennes dans quelques temps pour le jugement de l’affaire en question, garde son projet et espère pouvoir le réaliser.

Un assez fort orage a éclaté vers 11hrs ce matin et a duré toute la journée avec tonnerre, éclairs, grosses averses. A cette heure, minuit, il se prolonge encore et va sans doute nous empêcher de dormir. Lettre de Pierre qui viendra peut-être nous voir le dimanche 8 juin.

Samedi 31 Mai (Ste Félicie)

Voici maintenant qu’on se plaint d’avoir trop chaud. Je ne sais ce que le thermomètre marque de degrés mais je suis en moiteur constante, nuit et jour. Visite de Me Boubennec à laquelle Annie va donner du beurre une fois chaque semaine, elle reste assez longtemps à bavarder avec nous.

J’étais navrée de ne plus trouver d’œufs depuis quelques jours ; ce soir Willy et Françoise m’ont découvert deux nids qui vont me permettre de refaire mes provisions épuisées par les pâtisseries préparées en l’honneur de Jean. Je signale cela comme preuve de la grande bonté de Dieu qui ne nous abandonne pas dans nos détresses et nous distribue chaque jour la nourriture nécessaire. Cricri aide le Ciel en me dirigeant pour l’emploi varié des matières que la Providence met à notre portée.

MAI - Notes

Pendant le voyage d’H à Sarzeau

Boucherie Plouezoc’h

445,00

Boucherie Plougasnou

220,00

Epicerie

395,00

Rhum

300,00

Farine

100,00

Me Trévian

100,00

Epicerie

130,00

Tabac

53,50

Remboursé à Annie

 

Beurres Maudet et Etiennette, ports poisson, épicerie, divers

 

425,00

Juin 1947

Dimanche 1er Juin (Trinité)

Bonheur d’assister à la messe. Nous y apprenons que le recteur est malade et qu’on l’a transporté à l’hôpital de Fougères où deux de ses sœurs sont religieuses.

Toute la journée, défilé de visites. La première, celle de Baillache, le garde fédéral, a lieu presque tout de suite après notre rentrée de l’Office et la dernière, celle de Charles de Rocheludu, vient d’avoir lieu à minuit : affaire de jument malade nécessitant une piqûre.

La semaine humide de cette semaine a transformé la nature ; elle a maintenant un aspect d’été. Le Mesgouëz est tout fleuri de roses. Le mois du Sacré-Cœur commence ; j’en espère des grâces spirituelles et autres. Les haricots noirs sont sortis de terre. Ils ne sont pas très bien exposés mais je pense bien qu’ils donneront vers le 1er Août. Ils avaient été semés le 23.

Lundi 2 Juin (Ste Emilie)

Annie fait faire une lessive ce qui met un d’agitation supplémentaire. Je copie des recettes de pâtisseries au miel dans des revues d’apiculture qui ont été prêtées à Franz. Nous avions essayé hier la mousse au miel, entremet très fin et l’avions apprécié. Nous pourrons donc ainsi renouveler ce régal et en tenter d’autres.

Dans l’après-midi j’aide Franz à ressemer une grande parcelle de flageolets blancs que les poules ont saccagée. J’aimerai me remettre aux travaux de jardinage que j’ai complètement abandonnés depuis trois ans. Ils ont une utilité très grande en ces temps où les questions alimentaires deviennent des problèmes de plus en plus difficiles à résoudre. On nous annonce un prochain hiver très dur.

Nous avons mangé hier et ce soir en purée les haricots tâchés de Tonton Lomic. Ils sont satisfait tout le monde, il faut lui demander de nous réserver ce qui lui reste.

Mardi 3 Juin (Ste Clotilde)

Il fait moins chaud quoique le temps soit encore lourd. Une pluie d’orage accompagnée de quelques lointains roulements de tonnerre est tombée en trombe ce soir vers sept heures. Dans l’après-midi, je suis allée avec Henri jusqu’à Kermuster pour m’occuper de notre épicerie du mois. Il y a une ration supplémentaire de café et une de sucre cette fois, générosités que le Gouvernement octroie pour calmer le mécontentement et l’inquiétude que provoque la diminution du pain.

Une lettre d’Albert me confirme ce que disent les journaux du maigre ravitaillement de la capitale. On y manque de tout et le peu qu’on arrive à trouver est à des prix astronomiques.

Franz a récolté hier un bel essaim d’une de ses ruches mais il a été piqué à la paupière gauche et il  aujourd’hui toute la figure très enflée.

Mercredi 4 Juin (Ste Emma)

Pas une pomme de terre dans la maison. Et rien d’autre que du lait, du beurre et quelques œufs. Avec cela mauvaise humeur générale. Décidément la guerre et l’après-guerre que nous vivons sont désastreuses pour les systèmes nerveux. Franz et Annie sont particulièrement difficiles à coudoyer parce qu’ils ne savent pas, ou ne veulent pas, s’adapter au nouvel état des choses.

- censure - J’ai hâte que nous puissions nous évader de cette galère.

Jeudi 5 Juin (Fête-Dieu)

Une grosse déception. J’espérais avoir mon Pierre dimanche prochain. Il devait marquer des coupes au Huelgoat et se serait arranger pour venir passer ce jour de repos au milieu de nous. Ce sera précisément la "Fête des Mères" et mon cœur aurait été comblé si mes trois enfants avaient été réunis autour de moi. Une lettre de Quimper vient de nous apprendre qu’une avarie d’auto, difficile et sans doute longue à réparer, immobilise la voiture de Pierre et lui fait remettre sa randonnée à plus tard. Ce sera sa fête à lui en fin de mois ; j’espère que nous pourrons l’embrasser aux environs de cette date.

Paule me demande des combinaisons pour Odile. Ouvrage délicat pour mes vieilles pattes maladroites et toujours salies par mes fonctions de cuisinière qui vit dans l’âtre ou devant le fourneau. Je tâcherai cependant de m’en acquitter à peu près convenablement. Terminé aujourd’hui le dos de mon pull-over gris. Franz va chercher des pommes de terre chez Gaouyer.

Vendredi 6 Juin (St Claude)

Temps plu qu’humide et froid. Après la lourde chaleur de la semaine dernière ce retour d’hiver est triste et malsain. Les roses se sont ouvertes cependant et Françoise cueille tout ce qu’elle peut atteindre en vue de la grande procession de dimanche pour laquelle toutes les élèves de son école doivent apporter le plus possible de pétales de fleurs pour jeter sur le passage du St Sacrement. Et notre petite fille voudrait nous mobiliser tous pour l’effeuillage. Son grand-père s’est laissé prendre et l’a beaucoup aidé. J’ai regretté de n’avoir pu trouver le temps de m’unir à eux et j’essaierai demain de consacrer quelques instants à cette sainte besogne.

Cricri a commencé ce matin une série de 10 piqûres à Me Pierre Prisent au Verne. Comme cette jeune femme, immobilisée par une sciatique, est très bavarde et s’ennuie, elle a retenu très longtemps son infirmière bénévole. Monsieur Jégaden a bien voulu nous vendre 10kgs de blé. C’est encore une ressource qui peut nous être de grand secours.

Samedi 7 Juin (St Lié)

Une série de braves et aimables gens semblent s’être donné le mot pour se succéder à la maison et nous empêcher de travailler. Ces visites commencent par Pierre Cudennec de Ker Hervé à Kerdiny, venue demander de la litière à couper et se termine avec le ménage Réguer à 10hrs du soir. Comme Franz est à Morlaix toute la journée, c’est assez gênant pour répondre aux affaires concernant l’exploitation.

Je mets en route deux ouvrages de tricot qui marcheront simultanément mais avec grande lenteur. Commencé un côté de devant de la jaquette grise que je puis faire avec des mains plus ou moins nettes en surveillant la cuisson des repas. Commencé aussi une combinaison pour la petite Odile, ouvrage qui demande de grands soins et que je ne puis faire que dans les très rares instants de calme.

Dimanche 8 Juin (St Médard)

Il ne pleut pas ! Nous reprenons espoir dans la possibilité d’un été. Mais il parait que les choses vont bien mal de par le monde et surtout dans notre pauvre pays.

Franz qui était allé tantôt à Kerprigent est rentré en nous disant qu’Henri avait entendu à la Radio que le manque de pain en particulier, mais en général toute la pauvreté du ravitaillement amenaient des manifestations violentes à Paris contre le Gouvernement. Certains parlent même de révolution. La grève est presque générale. Depuis 3hrs du matin dans la nuit de Vendredi à Samedi, les cheminots ont cessé leur service et les trains sont arrêtés. Il n’y a plus de communications, plus de transports. Des ordres de mobilisation vont être lancés mais qui les fera exécuter puisque l’armée et la police sont d’accord avec les manifestants ?

Fête Dieu. Messe à Plouezoc’h. Alain y accompagne ses parents.

Lundi 9 Juin (Ste Pélagie)

Franz vend un de ses taureaux à Henri de Preissac qui va faire la monte des vaches (prix 200frs). Notre jeune voisin se donne du mal mais son travail a de beaux résultats. On peut dire que malgré les difficultés actuelles il fait fortune et honnêtement.

Les Franz prétendent qu’au Mesgouëz il est impossible de s’en tirer, que les frais dévorent toutes les recettes. J’ai vu cependant pas mal d’argent entrer ces temps ci dans leurs caisses. Le beurre donne en ce moment aux environs de 3.000frs par semaine. En admettant qu’on en prend pour 500frs, il reste encore 2.400. Une vache vendue aux Colléter de l’école a produit 25.000. Le taureau est de 19.250. Le marchand de choux fleurs, Clouret, a payé 17.500 la moitié du tas de fumier. Je sais que ces opérations ne se renouvellent pas tous les jours mais il y en a d’autres moindres qui se chiffrent cependant. Franz a vendu deux charretées de fagots livrables demain à raison de 1.600frs chacune.

Mardi 10 Juin (St Landry)

La grève des Chemins de fer se prolonge mais la Poste refonctionne. Le facteur est venu tantôt nous apporter une lettre de Paul. Il ne sait pas trop comment le transport du courrier se fait mais on croit que c’est par avion. Le service reste suspendu en ce qui concerne les colis.

Henri de Preissac est venu avertit Franz qu’il y avait un essaim d’abeilles à récolter chez lui. Notre apiculteur enragé a tout quitté aussitôt pour aller à Kerpigent. Il en est revenu enchanté de son butin. Cela lui fait 11 ruches maintenant.

L’affaire du talus que je croyais terminé rebondit. L’Hénoret a refusé de laisser prendre les fagots. Il mettra opposition, dit-il, jusqu’à ce qu’on puisse lui montrer un papier notarié indiquant que ce fameux talus est notre propriété.

Henri est assez fatigué malgré le très beau temps dont nous avons joui aujourd’hui, il est resté grelottant devant le fourneau de cuisine. Annie est allée à Plougasnou.

Mercredi 11 Juin (St Barnabé)

Incessante bousculade. Oh ! que je suis lasse ! Avec la surcharge de travail, il y en a une autre de soucis et d’angoisses. La situation générale est bien mauvaise, la famine menace le monde et « quand il n’y a pas de foin au râtelier, les ânes se battent. »

Pour nous rien ne s’éclaire à l’horizon et il serait cependant bien urgent de trouver un moyen de faire revenir un peu d’argent dans notre bourse vide. Henri est malade. Accès de grippe ou de paludisme peut-être. J’espère que ce n’est rien de trop grave mais il a 398 ce soir et se sent très mal à son aise. Or, à son âge, on est fragile et il abuse de ses forces. Il est allé tantôt, juste au moment le plus fort de son accès de fièvre, chercher du pain à Kermuster. Heureusement que Franz l’a accompagné pour diminuer sa charge.

Je mets semence d’une deuxième fournée de haricots verts.

Jeudi 12 Juin (St Guy)

Franz avait reçu hier une lettre du notaire lui demandant de passer à son étude pour parler de l’affaire Jégaden. On consent à détacher les deux belles pièces de terre qui nous intéressent de l’ensemble et à nous les vendre séparément. Franz est donc allé ce matin voir Maître Fournis. Les pourparlers sont engagés mais je ne crois pas qu’ils aboutissent car les prétentions des vendeurs sont trop exagérées pour que nous puissions les satisfaire en dépit de notre désir.

Reçu aujourd’hui seulement une lettre, écrite dimanche par mon Pierre chéri qui n’avait pas oublié sa maman le jour de la fête des Mères et qui avait prié pour elle en regrettant beaucoup de ne pas être auprès d’elle comme cela aurait pu avoir lieu sans l’avatar de sa voiture. A Quimper la bande d’enfants a joyeusement fêté Paule. Et tous vont bien là-bas.

Vendredi 13 Juin (St Antoine de P.)

On dit que la grève des Chemins de fer est terminée. La vie va reprendre en apparence plus normale mais…. N’est-ce point un nouveau pas de fait vers l’abîme.

Ici discussion au sujet Jégaden. Annie ne veut pas donner, ni même prêter je crois, les fonds personnels qu’elle a disponibles. Franz a bien trouvé acquéreur pour les terres labourables de nos fermes de Kerdiny. Mais ce serait très insuffisant.

Henri va un peu mieux. Toujours aucune nouvelle de Dumetz ; mon mari se préoccupe beaucoup de ce silence et me dit qu’il est nécessaire qu’il vive pour sauver sa famille en triste posture actuellement. Je crains que le pauvre se fasse illusion pour ses forces. A 72 ans il est difficile de refaire une vie surtout quand on traîne autant de boulets à ses pattes.

Les abeilles et les lapins, espoirs de Franz et d’Annie, se comportent bien. Est-ce suffisant ?

Samedi 14 Juin (St Rufin)

Franz est allé ce matin chez Maître Fournis pour lui rendre la réponse promise. Nous faisons une offre de 500.000 pour les deux champs désirés dont l’ensemble mesure près de 4ha ½. Nous pensons que cette proposition ne sera pas acceptée étant trop éloignée de la valeur que Jégaden attribue à ses terres mais raisonnablement nous ne pouvons guère mettre davantage car ce que nous retirerions alors de nos deux petites fermes de Kerdiny serait par trop insuffisant même en y ajoutant le produit des ventes de Boulogne et l’argent que Pierre peut nous prêter.

Me Boubennec venue chercher son beurre m’apporte un kilo de semoule de maïs. Il parait qu’il en arrive d’assez grandes quantités en France et que bien des gens font les difficiles devant cette denrée qu’ils n’apprécient point. Je n’affirme point qu’elle sera de mon goût mais je suis sûre que je pourrai m’y accoutumer, donc je remercie Dieu de nous la donner et je suis reconnaissante à mes parents qui m’ont habituée à manger de tout.

Dimanche 15 Juin (St Modeste)

Malgré un temps plus qu’incertain je m’engage sur la route de l’Eglise très exposée aux rafales du vent sud-ouest et sous les nuages très noirs. Je ne reçois que quelques gouttes de pluie et reviens heureuse d’avoir pu entendre la sainte messe.

Ils sont tous patraques autour de moi. Henri traîne sa température de 39° passés, Franz se dit fourbu, Annie a des rages de dents, Josef qui n’a pas pu se lever hier a repris son service ce matin mais il est lamentable, petit Alain a des vomissements et n’a pu garder aucun aliment depuis 3 jours.

Nous allons cependant Annie, Cric, Françoise et moi goûter à Kergouner ; Soizic nous avait invitées avec une telle insistance qu’il a fallu s’exécuter. Kergouner est pour les sauvages du Mesgouëz le dernier salon où l’on cause. Du moins la maîtresse de maison est grande parleuse et connaît (à sa façon) toutes les nouvelles du pays.

Lundi 16 Juin (St Cyr)

Les santés d’Henri, de Franz et d’Alain me préoccupent beaucoup. Ces accès de fièvre, pour les deux premiers, ce manque d’appétit et ces vomissements pour le troisième se prolongent vraiment trop. Le temps est meilleur et arrangera peut-être ces choses si elles n’ont pas de causes profondes et graves.

Me Trévian fait le repassage d’Annie. Nous ne la connaissons pas encore très bien mais il faut reconnaître qu’elle a de grandes qualités. Elle est travailleuse, de caractère très accommodant et pas difficile pour les appointements et la nourriture. Yvonne Féat nous prenait 150frs les derniers temps et se plaignait souvent d’une chose ou d’une autre. Le prix fixé par Me Trévian est 100frs et jamais la moindre réclamation.

Je termine la 2ème combinaison d’Odile ; il n’y a plus qu’à les monter ; cette dernière opération est un peu plus compliquée pour moi mais je saisirai le premier moment de calme pour m’en débarrasser.

Mardi 17 Juin (St Avit)

Mauvaise journée. Mes chers malades m’inquiètent, ce qui ne les empêche pas de rester levés et de faire à peu près autant que les autres jours. Franz court toute la journée après un essaim monstrueux comme nous n’en avions jamais vu. Il l’a capturé six fois et il s’est échappé à cinq reprises. Peut-être reprendra-t-il son vol demain après avoir passé la nuit dans la ruche.

La réponse de Dumetz est enfin arrivée et ne nous donne pas grand espoir. Pour l’instant le poste brigué ne sera pas créé. S’il l’était, un candidat du Président Léauté l’obtiendrait. La seule chance est que ce monsieur trouve une situation à son goût avant le remaniement du service de Dumetz. Je suis désolée ! Ah ! que de déceptions dans ma vie ! Incorrigible rêveuse, j’avais déjà organisé une nouvelle existence moins dure que l’actuelle. Il faut dire pourtant : « Que Votre Volonté soit faite. » et continuer à traîner le boulet.

Lettre de Pierre avec des photos de ses filles. Lette d’Etiennette.

Mercredi 18 Juin (St Florent)

Nous avons mangé hier soir un beau plat de fraises du jardin accompagnées d’une délicieuse crème fouettée. Les réjouissances stomacales sont assez rares ici pour que je les signale quand nous pouvons en saisir quelques-unes. Il faudrait, dans notre bled, ne compter que sur nos productions et pouvoir trouver à la ferme, dans le jardin, dans la maison de quoi satisfaire trous nos besoins les plus urgents. Partout, autour de nous, il en est ainsi. Les gens vivent beaucoup mieux qu’autrefois. Il y a seulement vingt ans, par ici les paysans se contentaient de pain, de lard, de beurre et de pommes de terre. Ils ne buvaient que de l’eau, du lait et du cidre. Maintenant ils mangent une assez grande quantité de légumes et achètent du vin ; dans presque toutes les fermes on fait aussi un peu de calvados. Je voudrais que Franz fasse un peu plus attention aux nécessités alimentaires de la maison ; en ce moment il s’occupe bien du jardin et je l’aide un peu.

Semé des haricots Burpu’s Stringless, espèce sans fils.

Jeudi 19 Juin (St Gervais, St Protais)

L’affaire Dumetz est une nouvelle déception. Henri a reçu mardi une lettre de son ami qui détruit tout mon espoir bien qu’elle ne soit pas une négative absolue. En ce moment de crise économique très aiguë, il est impossible d’augmenter le personnel de cette société, de créer de nouveaux services. De plus le Président a un candidat pour la place que Dumetz avait offerte à mon mari. Si les choses s’arrangent, la sécurité revenant, le poste serait créé et si l’ami de Mr Léauté ne pouvant attendre avait trouvé d’ici là une situation à son goût, Dumetz en reparlerait à Henri.

Tout cela est si problématique qu’il vaut mieux n’y pas compter. Heureusement on ne me laisse pas le temps de réfléchir et de m’enfoncer dans mon angoisse. A mon travail ordinaire se joint en ce moment du jardinage. Je remplace les haricots qui manquent et je pique des salades.

Vendredi 20 Juin (St Sylvère)

Les poules sont appréciables pour leurs œufs mais je les ai en horreur quand elles font des dégâts dans le jardin et elles y sont toujours à gratter, surtout dans les endroits qu’on vient de travailler. Dès qu’un haricot germe et sort de terre, elles se précipitent dessus et le dévorent. Les chenilles et les limaces achèvent la dévastation des jeunes plants. Cependant en me ré intéressant au jardin je supporte mieux mes angoisses actuelles.

Franz est toujours entiché de ses abeilles et Annie de ses lapins. La pauvre Cric sert tout le monde sans avoir son intérêt personnel dans quoi que ce soit. La piqûre d’abeille qu’elle a eu mardi en aidant son frère la fait souffrir ; sa jambe est rouge, luisante et très enflée ; elle ne peut se tenir debout. Malgré cela elle ne débride pas. Une nouvelle malade lui est tombée sur les bras. Pétronille, opérée d’un abcès à la joue vient se faire panser. Henri, Franz et Alain vont un peu mieux mais m’inquiètent encore.

Samedi 21 Juin (Ste Alice)

Presque tout le monde dont j’ai pu disposer cette semaine a été employé au jardin. Aujourd’hui, j’ai voulu terminer les combinaisons d’Odile. Il n’y avait plus qu’à les monter. J’ai pu y parvenir malgré de multiples dérangements.

Nous nous cochons très tard et nous nous levons très tôt. Cependant les journées sont encore trop courtes pour tout ce qu’il y a d’obligations quotidiennes à cette époque et il n’y a plus de place pour la moindre chose en dehors du travail ordinaire.

J’avais espéré que Franz liquiderait ses récoltes sur pied ainsi qu’il le répétait depuis six mois. Il vient de prendre avec Toudic un arrangement pour la fenaison et il cherche des gens pour le battage ; Alors ?....... Alors !... Je ne pourrai pas tenir et vais donner ma démission.

Dimanche 22 Juin (Eté)

Belle journée de lumière et de chaleur. Nos malaises et lourdes inquiétudes subsistent mais cette atmosphère aide à les supporter. Messe à Kermuster. Décidément je n’aime pas la façon dont notre nouveau vicaire procède ; je préférais le sermon après l’Evangile. Je m’y habituerai sans doute. Ouaille docile, je ne dois pas récriminer.

Cricri a la jambe tellement enflée qu’elle ne peut se chausser et doit renoncer à se rendre à l’église. Franz va s’occuper des abeilles Hamon dans la vallée de Corniou et il déjeune au Moulin. Il est encore piqué mais cette fois il ne parait pas souffrir autant. Sera-t-il immunisé à la longue ?

Lundi 23 Juin (St Félix)

Lessive. Les enfants vont avec Franz et Annie au Pardon de St Jean du Doigt. Nous avons le soir la visite de Morvan, le propriétaire du Moulin à Vent. L’affaire du talus ne va guère bien ; je crains que Franz ne s’engage dans une série de procès qui coûteront très cher. Nous ne pouvons pas nous fier aux paroles de Morvan qui ne parait plus disposer à nous reconnaître la propriété du talus en litige après avoir, de bon accord avec Franz, organisé le partage des clôtures qui nous séparent. Quant aux L’Hénoret, cette histoire nous met très mal ensemble et l’état d’hostilité qui règne m’est très désagréable.

Mardi 24 Juin (Nativité de St Jean-B.)

Le vieux facteur qui remplace celui qui vient habituellement et qui est actuellement en congé nous arrive en fion de journée dans un bel état d’ivresse. Il a trop fêté la St Jean. Ce nom était celui de son fils unique, fusillé il y a 4 ans par les Allemands ; ces souvenirs l’avaient ému et il avait cherché sans doute à les noyer. Il nous a raconté l’histoire du malheureux jeune homme pris en même temps que les Jégaden, Bescond, Moal etc. mais transféré à Brest et exécuté là-bas on ne sait pour quelles raisons. Son corps n’a jamais été retrouvé malgré les recherches et la peine « de ne pas l’avoir au cimetière » est presque aussi grande que celle de sa mort pour ses parents.

Le facteur nous a donné une lettre de Pierre qui nous annonce sa visite Vendredi prochain. Il restera avec nous jusqu’à samedi après-midi et nous aurons la joie de l’embrasser en lui souhaitant sa fête.

Mercredi 25 Juin (St Prosper)’ivresse.

Les deux Allemands fauchent toute la journée et mettent à bas une surface d’environ 70 ares, ce qui est un bon travail et parait satisfaire Franz bien difficile à contenter cependant. Il leur offre le soir un paquet de cigarettes à chacun.

Lettre de Marguerite Nimsgern qui me touche beaucoup par la fidélité de son affection. Elle me donne des nouvelles de la famille. Hélas ! elle m’annonce 3 morts. Deux de mes lointaines cousines, à peu près de mon âge, sont descendues dans la tombe : Louise Boisseau et Elisabeth Poutier. Un des fils de Bernard a perdu sa femme. Petit à petit notre génération disparaît. Les survivants commencent à être rares.

J’ai terminé tantôt le devant de ma jaquette grise et j’ai même commencé une première manche.

Henri me semble un peu mieux physiquement mais il devient neurasthénique. Il lui faut un changement total de vie.

Jeudi 26 Juin (St Héloïse)

.Grosse chaleur. Comme nous n’y sommes pas habitués nous sommes tous plus ou moins accablés par cette température anormale dans la région mais il faut bien que l’ouvrage marche quand même. Alain qui était languissant depuis plusieurs jours semble au contraire retrouver son entrain. Il a meilleur appétit. En voilà un qui trouvera la vie belle à la campagne ; il en apprécie tous les plaisirs et aime les bêtes au milieu desquelles il vit. Il connaît leur nom et leur parle, employant comme dit Josef des mots allemands, français et bretons en un mélange pittoresque.

Visites de Dossal et de Madame Clec’h (de l’école) qui nous apporte des salades, de superbes laitues tendres et bien pommées. Quant à notre ancien domestique, il a dû gagner beaucoup d’argent ces dernières années avec son commerce de chevaux ; c’est un gros monsieur maintenant.

Vendredi 27 Juin (Ste Adèle)

Grande joie de voir notre Pierre. L’aimé garçon ne nous arrive que vers 6 heures de l’après-midi. Je l’espérais un peu plus tôt et à 3 reprises mon cœur s’est mis à battre lorsque des autos ont passé sur la route. Nous avons tous trouvé Pierre en bon état ; sa figure est assez pleine, son teint clair, ses traits animés et reposés tout ensemble ; il a beaucoup de travail, de fréquentes randonnées, de la fatigue chez lui et bien des soucis.

Françoise avait demandé qu’on souhaite la fête de son oncle ce soir puisqu’elle ne sera pas là demain à midi et qu’il doit repartir aussitôt après le déjeuner. Nous l’avons donc couvert de roses et de cigarettes avant de nous mettre à table ou le menu servi était plus soigné en quantité et qualité que l’ordinaire. Potage – Soufflé aux pommes de terre – Œufs à la rame _ Mousse au chocolat – Crème avec une mousse au chocolat – Toasts  au rhum. Ce fut gai et réconfortant. Bonnes nouvelles de la colonie de Quimper.

Samedi 28 Juin (Ste Irénée)

Nous faisons encore un bon déjeuner. Potage – Radis – Rôti de veau – Pommes nouvelles – Salade – Mousse au mile – Café – Alcool. Et puis…. Le cher oiseau de passage a repris son vol. Et le Mesgouëz est retombé dans la mélancolie.

Une lettre d’Albert annonce à Henri que les restes de Marie-Louise seront exhumés à Gap lundi et arriveront à paris jeudi prochain. Alors, instantanément, le voyage de mon mari fut décidé. Il partira mercredi prochain. Je crois qu’il compte faire comme l’an dernier et pousser jusqu’aux Vans sa petite fugue.

Son absence pèsera surtout sur Cric et sur moi. J’ai peur du surcroît d’ouvrage mais je suis bien contente que le pauvre homme ait une distraction. Sa fin de vie n’est guère amusante pour quelqu’un qui a couru le monde comme lui et vu tant de gens et de choses intéressantes. Dieu veuille lui faire trouver un emploi lucratif et agréable mais surtout utile de ses facultés restantes.

Dimanche 29 Juin (St Pierre, St Paul)

Malgré le beau temps un vague un peu grise recouvre mon âme qui se souvient des fêtes d’autrefois où le soleil ne brillait pas seulement dans le ciel, très haut sur ma tête mais emplissait tout mon esprit et tout mon cœur. Messe à Plouezoc’h. Prières pour nos vivants et nos morts. Et puis l’habituelle corvée. Pas trop de dérangements. Au contraire du calme….

Franz, Annie et les enfants vont se promener à Plouezoc’h dans les fermes amies, Barazer et René Prigent. Les Allemands font aussi une petite ballade, Henri prolonge sa sieste. Cric fait je ne sais quoi dans sa chambre. Enfin je reste une bonne heure sans entendre autre chose que le bourdonnement de quelques mouches et le murmure de vieux souvenirs. Fait bien rare qui mérite d’être consigné. Je pense beaucoup à Marie-Louise qu’on doit transporter de Gap à Paris cette semaine.

Lundi 30 Juin (St Martial)

On plante des rutabagas. Franz est un peu à court de plants surtout pour les betteraves et il est obligé maintenant d’attendre les restes qu’on lui a promis dans quelques maisons. Henri va prendre son billet à Morlaix. Cric repasse le linge du futur voyageur et je m’occupe un peu des préparatifs de ses vêtements. Pauvre garde robe qui se borne à peu près à une seule tenue convenable. Heureusement qu’il s’imagine être encore très beau, très élégant et porte avec une certaine désinvolture les défroques d’autrefois et les camelotes du présent.

Nous donnons à Madame Tocquer, la nouvelle locataire de Pen an Allée quelques réparations à faire. Et, pendant ce temps, Cric raccommode les malheureux prisonniers. Elle termine aussi le manteau d’Hélène Prigent qu’elle à stopper depuis deux mois à peu près.

Les journaux annonce que la France est gratifiée d’une température exceptionnelle. Samedi dernier il y a eu 35° à Paris, 39° à Auxerre.

JUIN - Notes

Encore un mois qui s’enfonce dans le passé. Qu’en restera-t-il ? A peine le souvenir. Il me semble déjà bien vide….. A part quelques élévations de mon âme, entrées sans doute dans l’Eternité, mes travaux ne laisseront aucune trace. J’ai tricoté un peu pour Odile et me suis occupée des haricots verts ou secs. Ce deux choses, peu remarquables, sont cependant ce que je trouve de plus intéressant dans mes ouvrages de ce morne Juin 1947. Le reste a été besognes de cuisine et ménage dont il ne demeure aucune trace et qu’il faut recommencer le lendemain.