Avril 1948

Jeudi 1er Avril (S. Hugues)

Encore une partie de chasse. Cette fois-ci Annie et les 2 Olivier se joignent à Monique pour accompagner Franz. Les autres sont Masson, Santic et Olivero qui me semblent être trois inséparables. Cricri reste avec moi pour garder les enfants. Journée très mouvementée. Les petits Prévallée viennent jouer avec ceux-ci. Une petite génisse, fille d’Etoile, naît vers 18 heures. Visite de Me Toquer.

A 11hrs du soir, la joyeuse bande arrive. Il faut improviser un dîner d’ailleurs très bon et surtout largement arrosé. Chants puis danses aux sons du phono. Grande gaieté pas de très bon goût parfois. A 2hrs ½ le calme se rétablit. Mise un peu en ordre des choses et vers 3hrs du matin Cric et moi gagnons nos lits.

J’ai pu tricoter et une paire de bas est déjà terminée.

Vendredi 2 Avril (S. Franç. P.)

J’avais reçu hier soir une lettre d’Henri qui ne me parle pas de sa santé. Il est donc probable qu’il ne se sent pas bien malade. Et je ne veux pas m’alarmer à ce sujet. Tout le monde est un peu vaseux à la maison. Il est temps que toutes ces orgies cessent, les foies ne les supporteraient plus car – même ici, aux sages repas de famille - nos invités nous offrent apéritifs et digestifs variés en plus de ceux que Franz verse à flots dans les verres.

Atmosphère de tempête. Vent déchaîné, trombes d’eau et de grêle. Et froid. Malgré cela, les Olivier vont à Trégastel s’informer d’une hôtellerie pour les vacances d’été. Ils sont un peu découragés par les prix demandés.

Samedi 3 Avril (S. Richard)

Cricri s’engage dans de nouvelles séries de piqûres : à Kerdiny, chez Lucie : 2 malades. Heureusement ce n’est pas la pénicilline et elle peut n’aller là-bas qu’une seule fois par jour.

Les Olivier, Monique et Arnaud nous quittent dans l’après-midi ayant un car aux environs de cinq heures pour gagner Morlaix où ils auront un train partant directement pour Paris. Notre journée se passe en préparatifs et causeries. Les femmes se confient leurs projets d’élégance. Même les plus sérieuses ne dédaignent point parler chiffons et c’est je crois le thème préféré de certaines. Après le départ, je range un peu.

Dimanche 4 Avril (Quasimodo)

Françoise et ses deux grands cousins vont à la messe basse. Ils récoltent plusieurs grosses giboulées à l’aller et au retour et nous arrivent à tordre. On les sèche devant un grand feu d’âtre, on les réchauffe avec une boisson bien chaude et j’espère qu’ils n’auront aucun mal.

Goûter chez les Toquer à Pen an Allée. Encore des mélanges de vins, liqueurs, alcools ; très bonne charcuterie venant des Côtes du Nord. Malheureusement certains abusent et il y a dans la soirée de l’agitation qui se traduit par des reproches et des discussions regrettables.

Madame Toquer a des quantités de journaux de mode, couture et tricots par une de ses filles ; Elle nous en prête.

Lundi 5 Avril (Annonciation)

La tempête est si violente au moment où Françoise aurait dû partir pour Plouezoc’h que ses parents la garde. Elle s’octroie donc un jour supplémentaire de vacances et ses cousins en sont ravis.

L’Abbé Roland vient bénir la maison et ses habitants (donné 200frs). Il nous remet de la part du Recteur une enveloppe pour le denier du culte. C’est la première fois que le clergé procède ainsi à Plougasnou. A s’en réjouir pour les années qui viendront.

On met vers 18 heures deux poules à couver. Dans l’après-midi l’atmosphère plus calme permet aux enfants de jouer dans le jardin.

Gentille lettre de Willy. C’est un brave garçon.

Mardi 6 Avril (S. Prudence)

Il faut se dépêcher dans la matinée pour préparer nos garçons à leur petit voyage. Nous déjeunons vers 11hrs et j’allais m’habiller pour les conduire lorsqu’Annie nous a fait dire par Franz qu’elle se mettait au lit. C’est sa méthode ordinaire, je n’aurais pas dû m’en étonner. Il m’a fallu rester et laisser Cric aller seule embarquer ses neveux. Ce fut une peine offerte au Bon Dieu et j’ai su le soir que les dernières heures de mes petits fils avaient été joyeusement occupées par la visite du Musée et l’absorption d’un excellent jus de raisin. Il est probable que je leur aurais donné ces plaisirs et point d’autres. Donc rien à regretter.

Mercredi 7 Avril (S. Hégésippe)

Le Mesgouëz me semble mort…. Il faut secouer ma torpeur et me mettre maintenant aux rangements, nettoyages et travaux divers que nécessitent l’état de la maison et la perspective –même encore bien vague – d’un grand départ. Malheureusement, Annie est toujours au lit et nous sommes bien obligées de préparer les repas pour tous.

Lettre d’Henri qui nous dit le retour de Michèle par avion dans la tempête et celui plus calme des revenants de Bretagne. Il ne dit mot du Brésil…. Et pour cause sans doute.

A la liste des malades soignés par Cric, il faut ajouter Jean Keriou de Kervelegen, devenu neurasthénique. Cela va lui faire 3 piqûres demain mais j’espère que ce sera bientôt fini chez Lucie car ma pauvre fille est visiblement très fatiguée

Jeudi 8 Avril (S. Gaultier)

Dévidé de la laine pour tricoter une tunique gris pâle pour moi. Je commence aussi un pull-over pour Cric. Nous aurions besoin rapidement de ces articles mais j’ai si peu de temps disponible que je crains qu’ils demeurent plusieurs mois sur le chantier.

Amélioration atmosphérique ; il pleut moins mais l’air est très frais, presque froid. Cricri commence les piqûres de Jean Keriou mais termine – au moins pour l’instant – celles de Kerdiny.

Nous apprenons le soir que Pétronille a été opérée hier et qu’elle est assez souffrante.

Vendredi 9 Avril (S. Isidore)

Les choses se gâtent entre Franz et Velly ; je crains bien que l’association ne se fasse pas et que nous retombions dans la situation lamentable où nous étions avant l’arrivée des Léonards. Franz veut se mêler de tout, diriger tout, ne traiter les Velly qu’en domestiques. Cela ne convient pas à ces gens qui veulent leur indépendance ainsi que c’était convenu. Ce qui exaspère surtout Franz c’est l’amitié des Velly pour Le Menn qu’il a pris en grippe. Or ce dernier et sa famille sont très souvent ici où Monsieur Le Menn, sans doute très brave homme au fond, fait du volume selon son habitude.

Samedi 10 Avril (S. Macaire)

Annie, Cric, Alain et moi nous allons à Morlaix par le car matinal. Je commande mon manteau de voyage après avoir bien hésité. Et le soir j’ai une lettre d’Henri qui m’annonce de nouvelles difficultés empêchant le départ de Monsieur de W. C’est décourageant !

Ici, il y aurait des masses de choses à régler suivant notre présence ou notre absence. Je ne puis rien faire dans l’indécision où nous sommes.

On a enterré ce matin Henri Lejeune, mari d’Odile de Guilhermy, mort mardi dernier.

Dimanche 11 Avril (S. Léon)

Messe à Kermuster. Alain nous y accompagne et se tient parfaitement. Je fais ma correspondance en retard, ce qui occupe tout mon temps libre. Cric va faire visite au Verne et à Madame Trévian.

Velly part en tournée pour se chercher une petite ferme à louer dans la région. Il en voit deux qui lui conviendraient mais il n’a pas rencontré les propriétaires et par conséquent rien n’est fait.

Nous avons commencé hier une neuvaine pour Germaine en union avec Paul et les carmélites des Vans. Naturellement on demande à Dieu sa guérison mais on voudrait obtenir qu’elle consente à voir un prêtre.

Lundi 12 Avril (S. Jules)

Belle journée. Soleil, ciel bleu, atmosphère tiède. Chants d’oiseaux. Je tricote dans le jardin une partie de l’après-midi et j’avance bien le pull-over vert de Cricri. Mais, malgré le beau temps revenu, je me sens bien inquiète devant la perspective de l’avenir. Pour moi il n’y en a plus guère mais que deviendra le ménage Franz et ma Cric chérie ? Ni les uns ni les autres ne sont embarqués dans une voie sûre. Je ne voudrais pas les quitter avant de les savoir tirés des embarras actuels qui me semblent inextricables.

Mardi 13 Avril (S. Justin)

Nous allons à Morlaix Cric et moi. Nous y faisons visite à Pétronille qui a subi une opération assez grave mercredi dernier ; elle est à la clinique Ste Anne dans un fort joli cadre – presque luxueux. Elle parait très contente de notre visite.

Le manteau et la jupe de Cric sont terminés, nous les emportons mais je ne puis essayer mon manteau qui n’est pas prêt, la petite fille de la couturière ayant été malade a beaucoup retardé le travail.

Temps splendide. J’ai acheté à, la maison du tissu, une doublure pour mon manteau : 3ms à 375frs.

Mercredi 14 Avril (S. Tiburce)

L’oncle de Jeannick Colleter, un vieux menuisier, Monsieur Guyomar qui fait des journées, est venu ce matin pour faire une porte et une cloison promises aux toquer de Pen an Allée depuis un an. Ce brave Guyomar fait de l’ouvrage soigné mais il est fort lent ! Il pense mettre quatre jours pour exécuter notre commande. Nous allons l’avoir à nourrir mais pas à coucher car il a son lit à Kerligot chez les Jégaden où il a entrepris la construction d’une grande charrette.

Jeudi 15 Avril (S. Paterne)

Franz, Annie et leurs enfants partent dès le matin en camion avec les Velly pour le Léon. L’excursion est manquée. Une série de pannes immobilise les voyageurs à Morlaix jusqu’à 3 heures. Ensuite il n’y a plus d’accrocs mais on fait visite à tous les parents  de Bi, puis à tous ceux de Louise, on grignote, on boit ; rien d’intéressant. Retour aux environs de minuit, ils sont tous fatigués. Il faut quand même servir encore solide et liquide, à Franz, Velly, Le Menn et Lucien Troadec, venu nous inviter au café des fiançailles de petite Anne dimanche prochain.

Vendredi 16 Avril (S. Fructueux)

Hier nous nous étions bien reposées, Cric et moi, dans le calme. Il y avait eu de l’ouvrage pour chacune. Avec l’aide de Jeanne Colleter ma fille avait fait tout le nécessaire à la ferme. Quant à moi, j’avais bien tricoté, avançant le pull-over de Cric. J’ai donc pu le terminer aujourd’hui et j’ai commencé de suite une autre tunique du même genre, celle-là pour moi.

Ecrit plusieurs lettres, entre autres quelques mots de condoléance à Madeleine Bardinet dont on a enterré la mère ce matin. Amélie était plus qu’une lointaine cousine pour moi, c’était une amie de jeunesse que je regrette vivement. Cric a reçu une lettre de Bernard Ebbing et un ouvrage de sa femme.

Samedi 17 Avril (S. Anicet)

Monsieur Guyomar continue ses menuiseries. Il prépare la cloison des Toquer et rafistole plusieurs petites choses au Mesgouëz. Madame Trévian est là aussi pour une lessive. Ces bonnes gens amènent un surcroît d’occupation pour moi car Cric est en courses toute la journée et Annie qui se dit écrasée par le travail ne me donnerait pas un coup de main. Je n’ai donc rien fait aujourd’hui en tricot – un tout petit peu de correspondance urgente et c’est tout. Le reste du temps s’est passé en tripotages ménagers.

Lettres de Marguerite qui me donnent de l’ennui. J’espère qu’on s’expliquera au sujet d’un objet qu’elle m’avait confié autrefois.

Dimanche 18 Avril (S. Parfait)

Messe à Plouezoc’h. Souvenir et prière pour ma grand’mère maternelle dont c’est l’anniversaire de naissance.

Il fait très beau et la lessive d’hier sèche rapidement. Je puis la ramasser presque toute dans l’après-midi. Franz an une réunion d’anciens prisonniers le matin et le soir il va avec Annie et Françoise au café des fiançailles d’Anne Troadec.

Lundi 19 Avril (Se Léontine)

Les Velly cessent le travail. Cricri reprend la suite de la vacherie bien à contre cœur mais avec dévouement. Je la vois très fatiguée et ne veux pas qu’on abuse de ses facultés et forces. Aussi je me résigne à laisser vendre ce qui me reste de cheptel vif au Mesgouëz. C’est un sacrifice qui me coûte plus que je ne l’aurais cru….. C’est triste de voir une chose que l’on essaie d’organiser depuis 20 ans s’en aller par petits morceaux…

Un veau – par Coccinelle – naît vers le soir.

Mardi 20 Avril (S. Gaspard)

La pauvre Cricri reprend le métier de vachère ce qui est loin de lui faire plaisir. Jeanne Colleter lui donne - quand elle le peut - un coup de main pour les traites du matin et du soir à 7hrs l’une et l’autre.

Je puis tricoter assez longuement dans l’après-midi et je termine presque le dos de ma tunique grise.

Franz vend la jeune vache Caresse aux Prigent du Pratfuen pour la somme que je trouve forte de 50.000frs mais qui est, parait-il, dans le cours actuel. Ils viendront la chercher demain.

Mercredi 21 Avril (S. Anselme)

Terminé l dos de ma tunique. Cafard. Ca se gâte avec les Velly. Nous allons sans doute avoir des ennuis.

Reçu une lettre d’Henri qui voit surgir de nouveaux obstacles pour la conclusion de l’affaire brésilienne. Si elle ne se réalise pas, elle nous aura coûté cher. Dans quelques jours, le 28, il y aura six mois que mon mari vit à Paris où il dépense beaucoup. Nous lui écrivons pour son anniversaire du 25.

Jeudi 22 Avril (Se Opportune)

Journée manquée. Nous allons à Morlaix pour l’essayage de mon manteau. A 3 reprises, nous frappons chez Madame Tépant et personne ne répond. J’en suis désolé car le voyage est assez fatiguant pour moi et me coûte 100frs chaque fois.

Commencé le devant de ma tunique. J’ »ai quelques ennuis pour un envoi fait à Kiki.

Vendredi 23 Avril (S. Georges)

Rien ne va à part mon tricot qui avance. Je recommence à prendre un peu d’agilité dans mes pauvres vieilles mains déformées et ankylosées par les rhumatismes. Il me faudrait les exercer chaque jour avec persévérance à un travail de couture, crochet ou tricot mais le temps me manque et pour cela je dois prendre sur des nuits déjà courtes.

Décidément nous aurons une année sans fruits. Cela se voit maintenant car il n’y a que peu de fleurs sur les pommiers à couteaux et presque pas sur ceux à cidre.

Caresse s’en va chez les Prigent et est payée sans regret 50.000frs. C’est fou.

Samedi 24 Avril (S. Gaston)

Les Velly sont toujours ici mais on ne les voit point. Ils passent leurs journées en vadrouille ou en ripaille avec les Le Menn. Aujourd’hui ils ont vendu leurs deux petits cochons 11.500frs à Clech, le sacristain de Plouezoc’h.

La lettre d’Henri arrivée hier soir hante mon esprit. Je crains bien que le rêve Brésil caressé par lui depuis plus de 2 ans ne soit qu’une chimère. J’en aurais grande déception surtout pour Cricri mais il serait temps de se réveiller et de voir comment nous pourrions nous tirer d’affaires autrement car notre situation est critique.

Dimanche 25 Avril (S. Marc, év.)

Anniversaire d’Henri. Nous le fêtons comme nous pouvons avec les moyens du bord, c'est-à-dire un gâteau et une goutte de calvados dans nos verres après un bon café. Mais nous étions allés ensemble tous les 6 à la messe prier pour le Chef.

Journée comme les autres, même guère dominicale, surchargée des travaux quotidiens. J’écris à mon vieux mari pour qu’il ait un signe tangible de ma pensée le jour de ses 73 ans. Remué des souvenirs en rangeant une boite de bijoux.

Lundi 26 Avril (S. Polycarte)

Vie abrutissante. Scier du bois, éplucher des pommes de terre, essuyer des verres et des assiettes à longueur de journée. Avec cela se sentir étreinte par des inquiétudes de toutes sortes pour l’avenir des êtres chers, des soucis pour les vieux que nous sommes, Henri et moi, et qui, à l’heure présente, avec une certaine fortune, tirons le diable par la queue et vivons misérablement.

Franz s’arrange avec Boher de Kerdiny pour la culture de deux petites parcelles de betteraves.

Mardi 27 Avril (S. Aimé)

Terminé le devant de ma tunique mais avant de m’occuper des manches il faut que je fasse plusieurs petites choses pour ma fille. Je m’y mettrai dès demain. J’aime beaucoup mieux travailler pour elle que pour moi.

Les Velly sont encore ici et décident de continuer la culture des deux champs qu’ils ont labourés et fumés. Ils mettent aujourd’hui des pommes de terre dans le Méjou de l’école. Cela fera toujours une petite provision d’hiver pour le Mesgouëz.

L’affaire Brésil marche à reculons. C’est navrant.

Mercredi 28 Avril (Se Marie Eg.)

Monsieur Toquer et Toudic sont venus en journée. Ils ont préparé avec Franz la terre destinée aux betteraves et rutas. Les graines ont été semées et ce soir Franz est content. Ce sont deux bonnes choses faites et j’espère ne plus entendre se lamenter sur le retard terrible qui ruinait le Mesgouëz.

De notre côté la présence de journaliers fut une fatigue supplémentaire et un empêchement à nos travaux couture ou tricot. J’ai cependant commencé l’ouvrage qui reste à faire au corsage de grosse guipure de Cric ; j’en aurais pour deux jours si j’étais un peu tranquille.

Jeudi 29 Avril (S. Clet, p.)

Eté à Morlaix. Essayage de mon manteau ;

Arrivée d’Henriette à 17hrs. Naturellement mon ouvrage est resté en panne. Nous avons par la voyageuse des nouvelles de la capitale et des êtres chers qui vivent loin de nous. Nous revenons dans le taxi Mérer. Alain et Françoise sont ravis de cette promenade. La pauvre Cric, restée au Mesgouëz, a eu tous les soucis et les corvées.

Vendredi 30 Avril (S. Eutrope, E.)

Les choses semblent devoir mal tournées entre Franz et les Velly. Ces derniers parlent de retourner demain dans leur pays mais il faut régler les comptes avant et, poussés par leurs amis, ils émettent des prétentions exagérées. On nous menace d’une Commission paritaire, du Tribunal etc. J’ai horreur de ces choses et serais disposée à beaucoup de sacrifices pour les éviter mais je ne suis pas libre de les faire.

Pour oublier ces nouveaux tracas je travaille pour Cric. Je m’inquiète aussi des Pierre car je n’ai pas reçu depuis longtemps des nouvelles de Quimper.

Mai 1948

Samedi 1er Mai (S. Philippe et Ja.)

Journée mouvementée. Dans la matinée on règle l’affaire Velly. Un peu de tiraillement pour les comptes mais finalement tout s’arrange. Franz reprend la moitié de la jument Victoire à un prix assez raisonnable, donnant à Velly un bénéfice d’environ 4.000frs. Nous laissons les deux champs en métayage jusqu’à Noël, nous réservant le droit de reprendre la chambre en cas de besoin. Les Velly partent dans l’après-midi mais reviendront dans 15 jours pour les sarclages.

Accident de Mimi Colleter qui se prend la main dans une machine à la ferme et s’abîme deux doigts. Le médecin, appelé par téléphone, vient avec sa trousse et met 1hr  ½ à lui arranger cela.

Dimanche 2 Mai (S. Athanase)

Messe à Plouezoc’h. Franz qui se réjouissait hier du départ des Velly qui le regardaient travailler à la ferme en se tournant les pouces, commence à trouver pénible d’être occupé du matin au soir par ses nombreuses bêtes. Il n’a pas pu aller à l’église aujourd’hui.

Le docteur Marion vient voir la main de Mimi, c’est aussi bien que possible.

Lundi 3 Mai (Rogations)

Travaillé au corsage de guipure de Cric. C’est un ouvrage fin et assez long. Mes mains sont devenues très maladroites. J’ai pu cependant faire les bandes de fermeture pendant la fin de la semaine dernière. Aujourd’hui j’ai commencé le col, mais nous nous apercevons que le corsage n’ayant pas été préalablement échancré mon ouvrage risque d’être à refaire. J’en serais un peu désolée mais comme catastrophe il y a pire.

Mardi 4 Mai (Se Monique)

Lettre d’Henri. Je me sens découragée par la lenteur des affaires en cours dont dépendent toutes les décisions que nous devrions prendre. Attendre, toujours attendre ! L’énervement recommence au Mesgouëz ; les Franz sont de triste humeur.

Je termine le col de Cric. Jeannick colleter a reçu un colis de son mari. Il lui envoie des choses de luxe pour sa toilette et certains articles de ravitaillement : huile, riz, chocolat. Gentiment elle donne à Cric une tablette de chocolat et un paquet de riz.

Mercredi 5 Mai (S. Théodard)

Obligée de mettre une trêve à l’ouvrage destiné aux futures élégances de ma fille, je reprends ma tunique. Commencé une manche. Le temps s’améliore, le vent est tombé, il ne pleut plus et la température remonte. Il parait qu’un véritable cyclone est passé près de nous ces jours-ci, venant de Kermuster et se dirigeant sur Plougasnou. A l’école il s’est fait rudement sentir, transportant un tas de litières dans les arbres, renversant les ruches de Mr Clech. Les abeilles étaient affolées et notre voisin a reçu le baptême des piqûres.

Jeudi 6 Mai (Ascension)

Messe à Plouezoc’h. Nous essayons de marquer la belle fête religieuse de ce jour par un menu plus soigné. Cric a tué, vidé et plumé une jeune poulette que je fais rôtir. Elle est accompagnée d’une purée de pommes de terre et suivie d’un entremets, crème au chocolat recouvert d’une couche de crème fouettée. Un litre de "gros rouge" arrose ce déjeuner précédé d’un apéritif offert par Cricri et terminé par un bon café.

Pas d’incident à noter, pas de visites ; un peu d’énervement dans le ménage Franz jette de l’ombre……

Vendredi 7 Mai (S. Stanislas)

Beau temps, surcharge de travail et cependant journée morne. Le manque d’argent me tourmente. Il en faut tellement pour vivre – même dans la plus grande simplicité. Cric a rapporté ce matin de Plouezoc’h notre morceau de viande hebdomadaire ; il coûte 1015frs. Cela nous fera trois repas car nous ne mangeons que très raisonnablement cette denrée de prix mais un Monsieur Le Doyen aurait, avec sa famille, liquidé ce rôti à un déjeuner ordinaire. Il est vrai qu’il l’aurait alors payé environ 30 francs.

Tricoté un peu pour moi. Lettres de Kiki et de Paul.

Samedi 8 Mai (S. Orens, év.)

Quoique l’existence ici soit assez monotone le temps passe très vite. Il me semble que Mai commence et il a déjà perdu toute une semaine.

Lettre d’Henri. Mr de W est, parait-il, décidé à s’évaporer. Je m’étonne un peu qu’il le dise ouvertement précisant la date et la direction de son évasion et je crains qu’il soit trahi et ait des avatars. Nous serions atteints avec lui…. Nous allons voir dans quelques jours s’il s’exécute. Alors je m’inquièterai jusqu’à ce que mon mari reçoive de ses nouvelles.

En tout cas, quoiqu’il arrive notre départ ne peut avoir lieu de sitôt. Naturellement j’aurais été plus contente si Henri m’avait appris que la situation était nette, mais voir enfin bouger me satisfait déjà…. un peu.

Dimanche 9 Mai (Fête Jeanne-d’Arc)

Première Communion à Plouezoc’h. Claude Trévian, classé premier en catéchisme, a lu le renouvellement des Vœux du baptême, ce qui est un honneur dont sa pauvre mère a du être fière. Je vais à la messe à  Kermuster. Achats d’épicerie chez Fustec et Victoire Touze. Visite de Jaouen.

Je lis le soir quelques pages du livre : "Jésus en son temps". Terminé la première manche de ma tunique à laquelle il n’y avait plus que peu de rangs à faire.

Lundi 10 Mai (S. Gordien)

Henri et Jean ont dû être confirmés aujourd’hui. J’ai beaucoup pensé à eux et prié de tout mon cœur pour ces chers petits. Dans l’après-midi, je leur ai écrit quelques lignes.

Cric, Alain et moi, nous allons goûter à Kergouner, invités par Soizic pour fêter les fiançailles d’Anne. Elle a proposé de prendre une vache en pension. Je crois que nous allons lui confier Ondine car Franz déclare que je dois le débarrasser au plus tôt de mes bêtes. J’aurais intérêt à les vendre si nous quittons la France pour 3 ans, quitte à racheter une ou deux vaches à notre retour si nous en avons besoin.

Annie met les premiers haricots, et Franz les premières tomates.

Mardi 11 Mai (S. Mamert)

Ondine s’en va à Kergouner. Cela me peine de voir le Mesgouëz se disloquer petit à petit mais il n’y a plus moyen de lutter.

Lettre d’Henri qui ne dit rien de nouveau. Tout demeure dans le même état d’attente imprécise, bien alarmant pour la pauvre Germaine. Nous avons cependant par son mari quelques renseignements sur les cérémonies et réceptions projetées pour le mariage de Michèle et on nous demande à quoi nous prendrons part. Bien embarrassée pour répondre à cette question. Je pense ne la résoudre qu’après avoir conféré avec Henri et Albert le 27.

Mercredi 12 Mai (S. Pacome)

Franz a pu enfin s’assurer quelques journaliers pour les travaux de grande urgence. Comme le temps est favorable nous pouvons espérer que demain soir le principal sera fait et que – pendant quelques jours du moins – nous n’entendrons plus les lamentations de Franz qui se disait mourant et ruiné ! Il paraît dès ce soir qu’aidé par Joseph Troadec de Kergouner il a terminé le sarclage des céréales et butté presque toutes les pommes de terre d’été.

Naturellement la présence d’ouvriers agricoles alourdit nos charges de manage. Cricri est très fatiguée. Quant à moi, je vis dans un étourdissement perpétuel. Je tombe souvent et m’étonne de ne pas me casser dans ces choses.

Jeudi 13 Mai (S. Onésime)

On rentre le bois. Monsieur Gaouyer fait le tas de fagots. Franz le seconde. Mr Toquer, Marcel Pouliquen et Joseph Troadec font les chargements et les charrois. C’est une journée assez dure pour nos bonshommes et nos deux juments mais elle s’est bien passée et va s’achever bientôt car j’écris ces lignes en surveillant le dîner que les travailleurs viendront prendre dans une heure à peu près.

Lettre d’Henri. Mr de W ayant été convoqué au Ministère des Finances le 25 ajourne son projet de départ mais Henri revient quand même la semaine prochaine. Qu’adviendra-t-il ?....

Vendredi 14 Mai (S. Boniface)

Plus de calme qu’hier. J’en profite pour regarder un peu mes vieilles nippes afin d’y trouver quelques pièces me permettant d’assister décemment à la Communion Solennelle de mon petit Henri chéri. C’est dans moins de quinze jours et….. je n’ai même pas une chemise en bon état. Je termine le tricot de ma tunique. Il n’y a plus qu’à la monter et à faire les points d’arrêt ou garnitures si besoin en est.

Le soir, avant de m’endormir, je lis quelques pages de "Jésus en son temps" par Daniel Raps. Ce livre m’intéressera mais je crains de ne pas arriver au bout ; il est volumineux et on ne peut l’ingurgiter à forte dose.

Samedi 15 Mai (S. Honoré)

Annie et sa mère vont à Morlaix ; elles y passent la journée et déjeunent à la Tour d’Argent. Annie achète des élégances estivales mais le soir elle tombe de fatigue et se couche sans dîner. C’est bizarre comme l’absence d’Annie supprime l’énervement, Franz lui-même est aimable et les heures douces passent trop vite.

J’ai fait un tri de chapeaux ; ma fille plus difficile que moi les juge très démodés mais j’en vois constamment ici de ce même genre et je m’en contenterai bien après quelques petits rafraîchissements.

Dimanche 16 Mai (Pentecôte)

Bonheur de me confesser, de communier et d’assister à la Messe. Matinée délicieuse ; je pars pour Plouezoc’h à 6 heures et déjà l’air est assez lourd. Dans l’après-midi la chaleur devient accablante ; un orage monte, il éclate vers 18hrs ; il n’est pas violent mais dure une partie de la nuit.

Franz s’occupe des abeilles Cazoulat avec Toudic. Visite de Jaouen qui vient en ce moment tous les dimanches chercher une ½ livre de beurre. Soizic m’envoie le beurre convenu pour Ondine. Je fais l’emballage des œufs pour Albert, du moins en partie.

Lundi 17 Mai (S. Pascal)

C’est encore fête. Françoise a congé mais à part cela nous menons une vie très ordinaire. Je commence la réparation d’une chemise et une paire de gants en coton rouge pour ma fille. Grosse chaleur. On débarrasse Alain de toutes ses pelures si nombreuses, et on lui met une petite robe légère de Françoise ; à son âge cet accoutrement en fait un être étrange, ni fille, ni garçon mais tout à fait délicieux. C’est la "Tototte jolie" dans toute sa fraîcheur et son charme.

Mardi 18 Mai (S. Venant)

François Troadec, que décidément Franz adopte comme journalier, vient aujourd’hui pour labourer la terre destinée aux betteraves. Il prépare aussi dans le potager un coin pour des haricots. Les ouvriers agricoles ne sont encore augmentés que de 200frs, ils ont porté leur journée à 300. Il y en a si peu dans notre coin qu’ils ne risquent pas de manquer d’ouvrage. On se les arrache – même à ce prix mais c’est abusif et la vie devient de plus en plus coûteuse, impossible pour certains.

Je termine le raccommodage de ma chemise. C’est déjà une pièce pour mon équipent du 27. Henri annonce son arrivée jeudi matin.

Mercredi 19 Mai (S. Yves, Q. T.)

Passé la journée en rangements et nettoyages en vue de la rentrée de mon mari au foyer conjugal déserté depuis sept mois.

Les Franz mettent des haricots destinés à faire des légumes secs pour l’hiver prochain.

Il faut très chaud. Les bouchers se mettent en grève dans le Finistère avec un prétexte idiot : réduction de leur quantité mensuelle d’essence. Pas de viande cette semaine. Toutes ces histoires augmentent le mécontentement général. Où allons-nous ?

Jeudi 20 Mai (S. Bernardin)

Arrivée d’Henri. Je ne fais que l’apercevoir et déjeune à la hâte pour aller prendre le car de 1h à Kerabellec. Passé la journée à Morlaix. Essayage de mon manteau qui n’est pas terminé à cause d’un nouvel imprévu tombé le matin chez les Thépant. Erré dans la ville en regardant les étalages. Ils sont maintenant très fournis et présente de jolies choses. L’industrie parait reprendre. On dit que le commerce marche aussi, cela m’étonne. Tout est si cher que les gens ne doivent pas pouvoir acheter beaucoup. Il est vrai qu’on est resté pendant une longue période sans renouveler les choses qui se sont usées.

Vendredi 21 Mai (S. Hospice)

Monsieur Gayouer et Toudic viennent achever le tas de fagots. A part cela, vie normale. Henri reprend ses petites fonctions ménagères ce qui me soulage d’autant mais nous perdons bien des minutes à bavarder et nous n’arrivons pas à faire plus de travail qu’avant son retour. On traîne après les repas et surtout le soir avant de gagner nos chambres.

Il est décidé qu’Henri, Franz, Cric, Françoise et moi allons à Quimper pour la réunion familiale du 27. Françoise est allée hier faire une indéfrisable chez le coiffeur de Plouezoc’h.

Samedi 22 Mai (Se Julie)

Fête de la mère d’Henri. Nous y pensons. Henri et cric vont à Morlaix le matin. Envoi des œufs rue Las Cases. Ils me rapportent mon manteau. Je termine un gant rouge. Le temps parait se gâter mais se maintient quand même.

Dimanche 23 Mai (Trinité)

Fête des Mères. Nous allons à la messe à Kermouster. L’Abbé Roland n’a pas ma sympathie. Je le trouve trop fantaisiste dans la manière dont il dit la messe. Tantôt il fait son sermon après l’Evangile. D’autres fois, il le supprime. Ce matin, j’aurais pu arriver avant l’Offertoire s’il avait parlé au moment normal tandis qu’à cause de sa précipitation du début, je n’étais là que très peu avant la Consécration et j’en étais navrée.

Nous faisons la fête comme nous pouvons – avec les pauvres moyens du bord. Mais c’est gentil tout de même. Je cherche dans mes affaires des cadeaux pour Henri II. Trouvé un coupe papier d’ivoire et un livre que Franz et Cric lui donneront.

Lundi 24 Mai (S. François R.)

Henriette travaille avec acharnement car son départ est décidé pour Vendredi matin et elle veut avoir terminé bien des vêtements pour sa fille et ses petits enfants. Elle a aussi travaillé pour Cric, lui faisant un très joli chemisier de lainage bleu pâle et l’arrangement d’une robe teinte moutarde faite il y a dix ans et presque pas portée.

Cric me fait avec de vieilles fournitures un chapeau qui a vraiment beaucoup de chic. Avec mon manteau neuf et une robe retrouvée dans les oubliettes, je serai potable et sans frais, ce que j’apprécie.

Mardi 25 Mai (S. Urbain)

Journée surchargée. Beaucoup d’énervement surtout chez Franz qui déclare son absence du Mesgouëz impossible à cause de la multitude des travaux à faire pour la ferme et sa pauvreté vestimentaire.

Monsieur et Madame Cars, bouchers à Plouezoc’h, viennent chercher un veau qui est remplacé de suite par une génisse achetée chez Mr Gaouyer. Elle reçoit le nom de Gavotte et Alain s’en empare avec ravissement.

Un fils Prigent de Kerbastiou vient tâter le terrain pour un métayage. Franz le reçoit à dîner et ce n’est qu’à 11hrs que Cric et moi pouvons commencer nos préparatifs de voyage à Quimper. Nous nous couchons à 2 heures du matin.

Mercredi 26 Mai (S. Philippe)

Lever à l’aube – départ de la maison vers 7hrs moins ¼. Pris le car Huet à Kermuster. Nous sommes 4 : Henri, Cric, Françoise et moi. A Morlaix courses diverses. Nous déjeunons tant bien que mal au petit cabaret du viaduc et prenons à midi la voiture de Quimper.

Voyage sans incident, à part les vomissements de Françoise qui nous déclare qu’elle ne pourra jamais se marier parce qu’elle ne veut pas faire de voyage de noce, étant trop malade en chemin de fer et en car.

Arrivée à Quimper vers 3hrs moins ¼. Albert, Pierre et Philippe nous attendent devant la cathédrale. Allons quai de l’Odet. Petit à petit, tout le monde se rentre dîner. Franz arrive comme nous étions presque à la fin du repas.

Jeudi 27 Mai (Fête-Dieu)

Messe de Communion à 8hrs au Collège St Yves. Tous moins Franz, Françoise et Philippe suivons notre Henri à la Sainte Table. Il est bien gentil, recueilli et très distingué. Je suis fière de mon petit fils. Mais il passe toute la journée au collège. Il ne nous est donné qu’après les Vêpres. Nous allons et venons. Assistance à la Grand’Messe – belle et touchante procession de la Fête-Dieu.

Bon déjeuner et le soir grand dîner. Beaucoup de gaieté. Nous sommes 18. A part tous les Pierre (moins les 2 filles couchées) les cinq du Mesgouëz, et Albert, il y a l’Abbé de Kéroulas, professeur d’Henri, Marie-Louise de Kermadec, sa fille et le ménage de Lizoreux, Louis de Massol. Danses – Farandoles.

Vendredi 28 Mai (S. Guillaume)

Cricri repart dans la matinée. Nous déjeunons de bonne heure et partons tous en camionnette à Bénodet. Malheureusement le temps se gâte, vent et pluie, et la promenade perd beaucoup de son charme. Nous rentrons un peu plus tôt que prévu chez les Pierre, on dîne et on se couche assez tôt.

Tout a été fort bien pendant notre séjour mais il faut avouer que ce fut un véritable campement et que les Pierre déjà nombreux ont dû se gêner pour nous caser tous. On ne peut donc prolonger chez eux autant que le coeur nous en dirait. Et puis quelle dépense. J’ai le cœur serré quand je pense à ce que cette réception a dû coûter.

Samedi 29 Mai (S. Maximin)

Le ciel est gris, il pleut ; l’atmosphère s’est mise à l’unisson de nos adieux. Pierre nous conduit en auto au car de 7hrs 45. Bon voyage, presque pas d’attente à Morlaix et nous sommes au Mesgouëz à l’heure du déjeuner. Je suis assez mélancolique et fatiguée. Pourtant je suis heureuse d’avoir pu aller à Quimper pour cette fête de famille dont le souvenir me restera très doux.

Je sens aussi que mon Pierre n’aurait pas eu de joie aussi complète si je m’étais abstenue à cause de mes raisons de santé. Par exemple j’admire la jeunesse de mon mari et de mon beau-frère qui malgré leurs 73 et 71 ans ont conservé bel entrain et beaucoup d’agilité.

Dimanche 30 Mai (S. Ferdinand)

Messe basse à Plouezoc’h pour Henri et moi. Tous les autres, y compris Alain, vont à la Grand’Messe suivie de la procession de la Fête Dieu. Ensuite journée qui ne s’est guère distinguée des ordinaires, sinon par un état vaseux général. Annie qui n’a pas participé aux réjouissances de Quimper se déclare brisée par le surmenage qu’elle a eu au Mesgouëz pendant notre absence. Nous sommes donc bons à quelque chose.

Plusieurs visites. On vient chercher Franz pour une pouliche malade. Je lis quelques pages de "Jésus en son temps". Ce livre m’intéresse mais il faut le déguster à petites doses et comme il est volumineux je ne suis pas sûre d’arriver au bout.

Lundi 31 Mai (S. Sylve)

Terminé le 2ème gant rouge de Cric et commencé le soir une grosse guipure au crochet pour une robe de lin blanc semblable à celle que Me Paul Auriol portait à Trianon pour la réception de la princesse Elisabeth d’Angleterre. Ma fille la désire pour le mariage de Michèle et ensuite pour ses élégances au Brésil – si Brésil il y a.

Nous nous refaisons petit à petit à l’existence laborieuse et rude qu’il nous faut mener au Mesgouëz. Constaté avec plaisir que nous encore un peu de faculté d’adaptation, ce qui est indispensable par le temps qui court.

Lettre de Villy, toujours à Brest mais qui se croit à la veille de sa libération et nous fait ses adieux.

NOTES DE MAI

Un mois se termine encore avec l’indécision sur l’avenir. Peut-être que Juin nous apportera des précisions ou du moins quelques renseignements nous permettant d’augurer. Mai me laisse le souvenir d’un mois assez terne sauf la fugue quimpéroise.

A noter un petit mot drôle de Françoise samedi en descendant du car où elle avait été malade comme toujours : « Grand’mère, j’ai réfléchi, je ne me marierai pas car jamais je ne pourrai faire un voyage de noces. »

Juin 1948

Mardi 1er Juin (S. Pamphile)

Il ne fait pas beau. Vent froid et pluie. Je travaille le plus possible au crochet pour Cric et ma bande atteint le soir déjà 40 centimètres.

Lettre de Pierre qui m’envoie une très jolie carte postale que je désirais.

Lettre d’Albert aussi. Il a vu Mr de W., nous transmet son espoir de voir prochainement la fin de ses démêlés avec le fisc. Quand il en sera tout à fait délivré, le reste peut s’arranger assez vite. Et si j’avais un peu d’argent disponible, je commencerais quelques préparatifs vestimentaires. Comme c’est la grande dèche, il faut attendre soit le versement de la retraite, soit le fameux chèque de la Garanty Trust.

Mercredi 2 Juin (S. Potin)

Anniversaire de philippe qui a 6 ans. Temps maussade. Visite du camarade de Franz, Langlet. Beaucoup de petits dérangements m’empêchent de travailler comme je le voudrais à la dentelle de lin entreprise. Velly est venu travailler dans les 2 champs qu’il s’est réservé ici et est en pourparlers pour une ferme sur Plougasnou du côté de la mer.

Jeudi 3 Juin (Se Clotilde)

Franz croit que le poulinage de Victoire approche et commence à faire veiller cette jument. C’est Toudic qui passe la nuit à l’écurie. Velly vient annoncer qu’il a conclu son fermage. Je n’ai pas retenu le nom de la terre qu’il loue mais seulement qu’il aura 3 hectares ½ de labour, une belle prairie, un peu de taillis et qu’il est très content. C’est au Diben, pas loin de son ami Bizien avec lequel il s’arrangera pour le travail.

Joseph Troadec a travaillé ici aujourd’hui. Temps bien mauvais toute la matinée. Nous avions fait le projet d’aller à Morlaix mais nous y avons renoncé à cause de la pluie.

Lettre de ma chère sœur Kiki.

Vendredi 4 Juin (S. Quirin)

Maurice Simon de Plouénan qui était venu voir le Mesgouëz à la fin de la semaine dernière arrive dans la matinée, passe une bonne partie de la journée à discuter avec Franz et le quitte en fin d’après-midi après entente verbale. Il doit faire un mois d’essai avant signature du contrat. C’est assez sage mais je crains qu’il déchante au bout de ce temps et que nous retombions dans la situation actuelle

Samedi 5 Juin (Se Yvonne)

Nous allons à Morlaix le matin, Cric et moi. Le voyage est facilité le jour de la semaine par le passage du car de Térénez à Kérabellec aux environs de 9hrs. Mais on a trop peu de temps à passer en ville quand on veut comme nous être de retour pour le déjeuner. D’ailleurs nous ne trouvons pas ce que nous cherchons : du tissu de lin blanc pour une robe à cric. Cela existe en bleu, en rose mais dans aucun magasin nous ne dénichons une toile blanche apte à faire un costume d’été.

Nous apprenons que Philippe Menou, le boulanger de Plouezoc’h est mort ce matin à 7 heures. Toudic et Joseph Troadec continuent à veiller Victoire. Je voudrais bien que le poulinage soit fait !

Dimanche 6 Juin (S. Norbert)

Il y a soixante ans aujourd’hui que j’ai fait ma Première Communion, la vraie qui était aussi, en ce temps là, cérémonie solennelle et grande fête de famille. Evocation dans ma mémoire des chères figures disparues, prières pour les aimés entrés dans l’Eternité où je ne vais pas tarder à les rejoindre.

Je vais à la basse messe et je communie car c’est aussi fête du St Sacrement et je n’ai pu, vendredi, premier de ce mois du Sacré Cœur, prendre part à l’Office célébré en son honneur.

Henri va à l’enterrement de Philippe Menou, l’église est comble. Grande manifestation de sympathie pour cet excellent garçon de 39 ans qui a beaucoup souffert.

Lucien Troadec vient veiller Victoire. Soizic m’envoie un kilo de sucre.

Lundi 7 Juin (S. Robert)

Pas de changement pour la question poulinage qui est depuis quelques jours la préoccupation constante au Mesgouëz et à cause de beaucoup de petits dérangements. Cricri continue les piqûres de Jean Kériou. Elle a depuis dimanche un nouveau client, un vieillard de 79 ans, malade d’une pleurésie, dont le cœur flanche. Elle y va tous les soirs pour une piqûre d’huile camphrée. Et cela ajoute aux corvées qui lui incombent.

Je vais remercier Soizic et rencontre à Kergouner l’infirmière visiteuse de notre région, très aimable personne que je ne connaissais pas. Bon goûter de café avec crêpes.

Mardi 8 Juin (S. Médard)

Il n’a pas plu aujourd’hui mais, à certains moments, le ciel fut très menaçant. Monsieur Toquer et Toudic ont travaillé ici – sarclage des betteraves, je crois. Nous mangeons du boudin fait avec le sang d’un cochon tué par Toudic à Kérinou chez les Chossec.

Victoire ne se décide pas. On la sort un peu et petit Alain me dit : « Elle serait bien contente si quand elle rentre son petit poulain était arrivé et qu’elle le trouverait dans son écurie. »

Je puis travailler un peu et la grande bande est sans doute assez longue, elle a 1m90 ; je vais la laisser en attente et commencer demain la moins large.

Mercredi 9 Juin (S. Félicien)

Lucien Troadec qui va conduire sa jument chez l’étalonnier de Kerdren s’informe pour Victoire et vient nous dire qu’il y a eu erreur, que le terme de cette bête n’était pas le 28 Mai comme on l’avait cru mais seulement le 8 Juin. Donc elle est en condition normale et il est probable qu’elle ne poulinera pas avant quelques jours. On va cesser de la veiller. Mais comme Toudic est arrivé ce soir, il couche quand même à la maison. On lui dit seulement de dormir sur ses deux oreilles.

Jeudi 10 Juin (S. Landry)

Journée que j’espérais calme et qui se trouve surchargée d’imprévus. D’abord Madame Trévian que je n’attendais pas, arrive à 8 heures. Il faut rassembler le linge et organiser une lessive. Vers 10hrs le camion de Velly s’arrête devant la maison. Il vient avec Louise et deux déménageurs enlever les meubles qui restent encore dans la chambre que doit occuper prochainement (à l’essai encore !) le ménage Maurice Simon. Toute la journée ce sont des allées et venues, je ne puis pas travailler à nos affaires ayant à servir à boire et préparer des repas.

Libérée de meilleure heure que d’habitude, j’écris à Pierre avant de gagner mon lit. Cric a terminé les piqûres chez les Masson de Keringer. On lui donne un litre de calvados.

Vendredi 11 Juin (S. Barnabé)

Sans être très brillant, le temps se maintient. En somme il n’aura plu ni le jour de la St Médard ni celui de la St Barnabé et nous n’avons pas à craindre cette année la calamiteuse quarantaine, si le proverbe dit vrai.

Henri va se faire couper les cheveux à Morlaix. Il n’avait que cela à faire en ville mais mon cher époux est assez maniaque surtout quand il s’agit des soins physiques de sa précieuse personne. Il a son coiffeur attitré (le premier venu) et nul autre ne serait capable de régulariser les trois cheveux qui lui restent.

Samedi 12 Juin (S. Basilide)

Cricri et moi allons à Morlaix. Me Thépaut pourra lui faire son costume et nous avons commandé un chapeau chez une Mademoiselle Postic, quai de Léon. Bien que Cric ait reçu en cadeau de son oncle Paul le tissu qu’on va employer, sa toilette reviendra quand même à un certain prix et je ne peux pas, en ce moment de grande dèche, faire d’autres frais pour mon équipement. Je renonce donc au voyage à Paris à moins que…..

Il me semble maintenant que les évènements sur lesquels nous avons compté si longtemps seraient des miracles. Henri me semble aussi bien désabusé.

Dimanche 13 Juin (S. Aventin)

Messe à Kermuster. Et puis journée assez calme. Quelques visites, surtout pour Franz. Je puis, au cœur de la journée, me reposer une bonne heure ; je m’installe au jardin avec ma bande de crochet. Et pendant une demi-heure je sarcle des choux fleurs dans le jardin. Ca me rappelle le bon temps où je pouvais m’occuper de fleurs et de légumes.

On recommence à surveiller de près Victoire qui ne se décide pas mais qui présente certains symptômes de prochain poulinage. C’est Toudic encore qui va passer cette nuit. Le brave garçon me parait un peu éméché ce soir.

Lundi 14 Juin (S. Valère)

Décidément l’attente est devenue notre état d’âme normal. Nous passons nos jours à espérer des solutions qui n’arrivent jamais. Cependant rien de déraisonnable dans nos désirs, les évènements devraient avoir lieu.

Ainsi la naissance du poulain a son terme bien révolu maintenant, la lettre de Maurice Simon, était promise pour la fin de la semaine dernière, Monsieur de W se croyait sorti de ses ennuis il y a 15 jours et devait alerter rapidement Henri. Et la fameuse retraite devait nous être versée « sous peu », il y a deux mois.

La patience est une belle vertu que Dieu veut nous voir pratiquer.

Joseph Troadec sarcle les betteraves. Franz repique des plants de choux fleurs abandonnés par Velly. Annie tricote un costume de bains pour Françoise. Cric inspecte ses vieilleries.

Mardi 15 Juin (Se Germaine)

Il est minuit. Rien de nouveau mais pour l’affaire poulinage, les compétents viennent de déclarer qu’elle peut se produire d’un moment à l’autre. Lucien est venu veiller avec Toudic et Franz vient de monter dans sa chambre où il s’étendra tout habillé sur son lit.

Notre journée fut à la fois calme et chargé de travaux. Je n’ai guère de temps à consacrer à mon crochet pour Cric mais comme je le saisis dès que se présente une minute libre, il a quand même réalisé à peu près la moitié de ma bande supérieure sensiblement moins large que l’autre.

Lu quelques pages de "Jésus en son temps".

Mercredi 16 Juin (Ss Cyr et J.)

Promenade scolaire de Françoise. Une vraie fête pour elle. Cette petite aime beaucoup son école, ses maîtresses, ses compagnes. Un car mène tout le couvent à Carantec, on déjeune sur la plage, on s’amuse ; c’est merveilleux !

Pendant que Françoise est heureuse, Alain éprouve aussi une grande joie. Vers midi ½ Victoire se décide à pouliner. C’est fait en un clin d’œil, tout se passe bien  et la petite pouliche semble bien constituée. Pour fêter cet évènement Franz donne un café le soir. Naturellement Lucien et Toudic en sont mais il y  a d’autres invités et la soirée se prolonge.

Cricri a commencé ce soir une série de piqûres de pénicilline au vieux Masson de Keringer.

Jeudi 17 Juin (S. Avit)

Les nouveaux métayers (ménage Maurice Simon de Plouénan- Guiclan) arrivent aujourd’hui à midi, ayant annoncé hier par un télégramme sa venue. Ils sont accompagnés de parents et de déménageurs, en tout 9 personnes. Tout ce monde déjeune avec nous.

Je n’ai donc pas arrêté depuis mon lever à 6hrs ½. La pauvre Cric, avec ses allées et venues à Keringer, ne pose guère à la maison et Annie a une malencontreuse crise de dents. Nous goûtons chez les Simon rapidement installés. Et ce soir ils sont venus dîner avec nous.

Lettres d’Albert et de Pierre. Celle du premier nous attriste beaucoup car elle contient de mauvaises nouvelles de Germaine et de nouveaux retards pour l’affaire Brésil.

Vendredi 18 Juin (S. Emile)

Il est probable que dans quelques jours les choses seront installées et que nous aurons une vie plus calme mais le ménage Simon veut commencer à se mettre de suite au travail et comme il n’est pas au courant ni des lieux ni de nos habitudes, il faut le renseigner.

Cric a heureusement terminé les piqûres de pénicilline. J’espère que les docteurs vont la laisser tranquille et qu’elle pourra se reposer un peu. Elle tombe de sommeil. Je n’ai guère pu crocheter ces jours-ci. Ce matin, mon mari et moi sommes allés à Plougasnou, lui chez le notaire et moi à la poste.

Samedi 19 Juin (S. Gervais)

Henri discute avec Franz pour l’établissement d’un bail. Annie fait beaucoup de difficultés et cependant nous cherchons à faciliter le démarrage des Franz autant que nous le pouvons. Mais il faut être justes et ne pas désavantager ni Pierre, ni Cricri qui auront besoin de leur part après nous. C’est pourquoi nous voulons une estimation exacte et nous abandonnerons le revenu pendant les trois premières années, espérant que Dieu nous prêtera vie jusqu’au début de la 2ème période. Ensuite nous agirons selon les circonstances.

Cric va à Morlaix et rapporte soin chapeau.

Dimanche 20 Juin (S. Romuald)

Messe matinale à Plouezoc’h. Pour la première fois depuis longtemps, Cricri n’ayant plus la traite à faire vient avec nous.

Je termine les bandes de crochet bien qu’elles ne doivent pas servir pour le mariage de Michèle.

Lu un peu de "Jésus en son temps". Ecrit des lettres.

Henri et Franz continuent à s’occuper ensemble des questions de fermage du Mesgouëz. Cela m’est assez pénible de les entendre marchander l’un et l’autre. Il le faut pourtant car ce ne sont pas nos intérêts personnels qui sont en jeu.

Lundi 21 Juin (S. Louis G.)

Cricri commence ses préparatifs, elle me donne son corsage de grosse guipure à terminer. C’est plus long que je ne le croyais mais je m’acharne et termina avant d’aller me coucher.

Il y a fête à l’école de Françoise pour les 80 ans de la bonne Mère Supérieure. C’est réjouissance verte pour notre petite fille, très attachée à tout ce qui touche son couvent.

Franz parait satisfait des Simon. Ils me semblent très bien, supérieurs aux Velly en beaucoup de choses mais ici c’est souvent : « Tout nouveau, tout beau. » Aussi je ne veux pas nous croire sauvés et chanter victoire quatre jours après l’arrivée de ces gens.

Mardi 22 Juin (S. Paulin)

Un télégramme, arrivé vers 2 heures de l’après-midi, nous annonce la mort de Germaine pendant la nuit. Henri décide aussitôt de partir demain matin mais Cricri est à Morlaix dont elle ne revient qu’à 7hrs du soir. Elle aussi partira. Bousculade mais vers minuit l’essentiel est fait. Oppression, tristesse. Nous pensons à la Disparue mais aussi au pauvre Albert, à Michèle…. Quel vide pour le premier et quel voile de crêpe sur le mariage de la seconde.

Une lettre de Schneider vers le soir dit que nous recevrons bientôt une certaine somme nous permettant de payer toutes nos dettes. Cela me sera un immense soulagement.

Mercredi 23 Juin (S. Leufroy)

Henri et Cric prennent le car matinal. Le temps est lugubre, la maison muette ; je me sens très désemparée, envahie par une lourde mélancolie. Pour être utile à quelque chose, je fais une paire de chaussons destinés au petit Jean, fils de nos métayers. Il a deux mois (né le 1er Avril) mais il ne va pas bien en ce moment et je m’en inquiète un peu. J’écris aussi quelques lettres et le temps passe…..

Annie menace de faire des difficultés pour les arrangements du Mesgouëz disant qu’elle ne veut pas que Franz s’incruste ici où il la ruine. En fait de ruines, j’estime qu’il s’est constitué un gentil petit capital.

Jeudi 24 Juin (S. Jean-Baptiste)

Franz part de bonne heure le matin à bicyclette avec Maurice Simon. Ils vont à Plouénan acheter des plants de choux fleurs, voir différentes gens et différentes choses.

Annie et les enfants vont à Térénez et moi à Morlaix pour chercher la robe de Cric. La maison reste seule à la garde de Dieu et à celle d’Augustine. Je vais prier pour Germaine dans l’église Ste Melaine et suis contente que Franz ait eu l’idée d’aller le faire aussi à Plouénan.

Vendredi 25 Juin (Se Frébronie)

Un télégramme de Michèle Morize me réclame à Paris pour le mariage. Je ne puis refuser mais les subsides me manquent. Je ne sais à qui emprunter. Je pense à Jeanne Colleter, les Franz me disent que ce n’est pas à faire. Heureusement Me Boubennec vient à 9hrs du soir acheter des lapins. Cela fait une petite entrée d’argent à la maison. Annie m’avancera le strict nécessaire pour prendre mon billet.

Une lettre de Pierre m’apprend que Paule est allée à Paris assister à l’enterrement et que rien n’étant changé pour la cérémonie nuptiale de Michèle, son programme sera réalisé tel que je le connais. Il me dit aussi avoir une nouvelle voiture.

Copies lettres de gd père

Paris

24 Juin 1948

Mon Amie chérie,

« Au Ciel, ce doit être une belle fête pour la famille aujourd’hui, puisque tante Germaine est partie souhaiter la fête de son mari » Voilà les sentiments de nos petits fils Pierre. Que Dieu nous donne la grâce d’avoir la foi simple de ces petits : nous aurons toute consolation.

Ayons confiance en la miséricorde de Dieu pour avoir accueilli l’âme de Germaine auprès de lui. Elle s’en est allée très chrétiennement, grâce à Albert : lundi après-midi un vieux missionnaire, de Ste Clotilde, est venu la secourir, longue entrevue, le prêtre a conquis l’âme, confession, absolution ; à 7hrs du soir, Extrême Onction, reçue en pleine connaissance ; mais Germaine n’a pu recevoir le viatique puisque, depuis samedi, tout ce qu’elle absorbait était immédiatement rejeté. A 8hrs du soir, notre nièce se préoccupait encore de savoir si Michèle préparait à dîner pour toutes les personnes qu’elle savait présentes dans l’appartement. Puis on entra dans la nuit ; un tour de garde fut organisé entre Albert, Paul et Charly ; le souffle, devenu rauque, indiquait que la fion approchait. Un peu avant 1h du matin, Charly, qui était de veille, eut l’impression qu’il n’y en avait plus que pour quelques instants et il appelé Michèle ; à peine celle-ci fut-elle près de sa mère que le souffle s’arrêta net. L’âme de Germaine était partie.

Pour le corps, depuis samedi tout le monde, y compris Germaine, savait que ce n’était plus qu’une question d’heures. Une péritonite s’était déclarée dans ce pauvre intérieur complètement rongé, et c’est cette péritonite qui a achevé l’œuvre de tous les autres maux. Toute souffrance a été évitée grâce à la morphine. Germaine n’a manifesté aucune peur devant la mort, n’a proféré aucune plainte, a témoigné d’un grand renoncement, a demandé que rien ne soit changé au mariage de sa fille.

Pour veiller Germaine, deux religieuses de la rie d’Angoulême sont venues, pas toutes jeunes puisque l’une avait jadis veillé Charlotte. Aux heures de malheur on voit ressurgir les vieux dévouements, et aussi les vieilles affections : deux des premiers accourus près d’Albert furent les fidèles Georges, Quentin et Normand.

Ce matin, à 7h 19, nous sommes allés cueillir à la gare Paule qui tenait absolument à ce que quelqu’un de la famille Pierre donne un témoignage sensible d’affection à Albert et à Michèle ; elle couchera rue Las cases et repartira demain soir. Pierre viendra avec ses trois enfants pour le mariage, mercredi prochain. La cérémonie nuptiale aura lieu en la chapelle des Catéchismes. Michèle ne voulant pas passer en grande toilette de mariée sous le porche où sa mère sera passée, sous ses draps noirs, si peu de jours auparavant. Il n’y aura pas de réception au sortir de la messe. Le déjeuner familial est maintenu.

Je dois te dire que Michèle me presse fortement de te demander d’assister à son mariage. J’ai du lui promettre de te dire rapidement son grand désir. Vois donc s’il t’est possible de venir ; aujourd’hui, nous ne sommes plus arrêtés par la question pécuniaire. Je sais que tu feras un immense plaisir à Albert aussi bien qu’à Michèle.

D’un commun accord, Albert et Paul vont vivre désormais ensemble. Paul gardera son installation des Vans, mais résiliera sa location de la rue Coëtlogon et vendra la plus grande partie de ses meubles, pour habiter rue Las Cases.

Dans une prochaine lettre, je te parlerai des cérémonies funèbres de ce matin : simplicité, intimité, atmosphère de sincère affection et de grande religiosité.

Dès hier soir, Cricri a été accueillie par Monique, et a pu se reposer parfaitement. Elle m’a chargé de t’embrasser très tendrement. Affections d’Albert et de Michèle. Baisers de tout cœur pour toi, Manon, et pour les Franz.

Ri

Paule t’embrasse affectueusement.

Paris

25 Juin 1948

Manon chérie,

Au cours du déjeuner, Michèle m’a encore harcelé pour que je te demande de venir à Paris assister à son mariage. Je lui ai dit que je t’avais déjà écrit dans ce but, mais que je n’étais pas maître de tes décisions. Alors elle m’a déclaré qu’elle allait te télégraphier elle-même, et je crois qu’elle l’aura fait en sortant de table. Je te laisse juge si tu peux faire cet effort physique ; je te dis seulement que tu causerais une grande joie à Michèle et un vrai plaisir à Albert.

La disparition de Germaine n’a pas beaucoup modifié la physionomie de l’intérieur de la rue Las Cases. Notre pauvre nièce était depuis tant de mois retranchée du monde, elle participait si peu à la vie de la famille, sa présence était devenue tellement muette, que, matériellement, on ne sent aucun vide ; il n’y a que les cœurs qui s’attristent de son départ. Les circonstances obligent Albert et Michèle à une grande activité qui les empêchent de se replier sur eux-mêmes : ainsi, aujourd’hui, c’est la signature du contrat. Il aurait été à craindre que, Michèle une fois partie dans peu de jours, Albert ne se sente désemparé ; mais Paul lui a fait accepter de partir avec lui aux Vans pour se reposer quelques temps, et leur départ à tous deux est fixé au dimanche soir 4 juillet. De plus, sur les insistances de Michèle et Charly, tous deux sont bien tentés d’aller faire un tour à Tunis au mois de Novembre.

J’ai fait la connaissance de la famille Charly. Ils paraissent d’excellents gens, animés d’un grand sentiment de la famille, très simples quoique certainement fort riches. Lui me donne l’impression du colon arrivé d’Afrique du Nord sans grand chose dans la poche et qui s’est mis au travail avec opiniâtreté ; il a maintenant une belle famille et beaucoup de biens (une ferme de 650 hectares, une oliveraie de 140 hectares, une plantation d’amandiers de 30 hectares, des troupeaux de moutons et de chèvres, des ânes et… 2 vaches seulement pour la consommation de lait de la famille) C’est sa fille Jacqueline (Fanfette), 21 ans, l’avant-dernière de la famille, qui s’occupe de la comptabilité agricole ; elle a accompagné ses parents, et c’est la première fois qu’elle vient en France. Le plus jeune fils, Michou, 5 ans, est aussi du voyage, et ce doit être le cavalier de Marie-France.

Je m’aperçois que l’heure s’avance, et il me faut abréger ces lignes. Nous devons dîner chez les Chiny, Albert, Paul, Paule, Cricri et moi, puis mettre Paule dans son train à 21h30.

Avant de clore ma lettre, j’y enferme affections et baisers pour toi et les Franz.

Ri

Si tu viens à Paris, apporte-moi donc mon diplôme de membre du jury à l’Exposition de Rio. Il doit être roulé avec mon diplôme de la Légion d’Honneur.

Samedi 26 Juin (S. Maixent)

2 lettres d’Henri m’arrivent ensemble. Très intéressantes, elles me donnent des détails sur les dernières heures de Germaine et sa fin chrétienne ainsi que sur la cérémonie funèbre et ce qui se prépare pour le 30. Il me parle aussi du projet Albert – Paul, de l’union de ces deux solitudes. Leurs vies seront moins tristes et auront sûrement plus de confort. Peut-être discuteront-ils un peu vertement quelques fois car leurs caractères ont de petites aspérités mais une grande affection les unit et je crois que cette solution est la meilleure ; j’en suis heureuse. Je télégraphie rue Las Cases mon arrivée lundi soir.

Achat de pain et d’épicerie. Visites de Me Clech et de Me Toquer.

Dimanche 27 Juin (S. Crescent)

Messe à Kermuster.

Nombreux dérangements et visites toute la journée et je ne suis libre que très tard le soir pour penser à mon voyage et en faire les préparatifs. Ces derniers sont d’ailleurs très simples puisque je n’ai qu’une seule robe, ce sera la même pour le train et le mariage ainsi que tous les autres jours là-bas. Je compte rester très peu de temps et me montrer le moins possible aux inconnus. Les parents et les vrais vieux amis me prendront comme je suis.

A noter qu’Yvonne Féat est venue tantôt et m’a gentiment donné une tablette de chocolat pour mon voyage.

Lundi 28 Juin (S. Irénée)

Franz me conduit au car Huet. Excellent voyage. A mon arrivée, je trouve Gare Montparnasse Henri, Albert, Cric, Charly et Michèle qui sortent du mariage à la Mairie. On me fait monter dans une splendide auto : celle des parents Chollet amenée de Tunisie avec son chauffeur (Fascimo). Rue Las Cases, toilette rapide – présentation et grand dîner de 22 couverts chez les Payen. Excellent menu, grande cordialité. Tous ces gens sont simples et charmants malgré la très grosse fortune qu’on leur devine.

Vers minuit ½ Cric et moi arrivons chez Monique où nous logeons toutes les deux car la rue Las cases est pleine à craquer.

Mardi 29 Juin (Sts Pierre et Paul)

Les Pierre arrivent à Paris. Ils sont 5 (Pierre, Paule, Henri, Michel et Marie-France). Ils sont casernés avec Paul à l’hôtel St Germain, rue du bac. Nous faisons plus ample connaissance avec la famille Chollet. Pour le déjeuner, nous sommes tellement nombreux qu’on se partage. La jeunesse est reçue chez les Payen et les gens plus sérieux chez Albert.

Pierre, Paule et leurs deux garçons vont voir leur famille Le Marois nous laissant la garde de Marie-France. Cric et moi l’emmenons au Bon Marché. Achat d’une ceinture de cuir verte pour Cric (1570frs) et d’un ruban pour le chapeau qu’elle se fabrique.

Dîner chez Albert. Séparation d’assez bonne heure. Fête des Pierre et Paul.

Mercredi 30 Juin (S. Conv. S. Paul)

Grand jour. Apprêts de toilette un peu plus longs. Cric a une jolie robe d’un gris un peu beige prêtée par Monique et légèrement endeuillée par la ceinture noire et un laçage de velours. Le grand chapeau, les gants, les chaussures également noires lui donnent l’élégance sobre qui convient à ce mariage si près d’un enterrement.

Michèle est très bien en mariée et son cortège de beaux grand jeunes hommes et filles très réussi. Marie-France tout à fait mignonne en robe longue de crêpe satin blanc de même étoffe que la robe de Michèle et béguin de Quimper perlé et pailleté ouvre le cortège avec le petit Michel Chollet (5 ans).

Belle cérémonie comme fleurs, éclairage, musique, assistance. C’est l’Abbé Malsert, ami de la famille Chollet, qui officie. Apéritif rue Las cases. Déjeuner et dîner somptueux à la Réserve de St Cloud.