Juillet 1944

Samedi 1er Juillet  (S. Martial)

Ce devait être la canicule, il fait humide, sombre, très frais. Cette température et cette atmosphère, favorables à la tuerie et la préparation de notre porc, ne sont pas au goût de ceux qui font les foins. Jégaden a opéré hier ; aujourd’hui ce doit être le tour de Pétronille mais, étant donné de nombreuses averses, surtout cet après-midi, je crains qu’elle ne soit pas libérée. Louis est allé dans ces deux maisons et comme le commencement de la semaine avait été cob sacré aux Allemands, nous ne l’avons guère vu.

Par contre Jo Dossal est fidèlement venu depuis qu’il a commencé mardi dernier. C’est un très bon travailleur qui ne perd pas de temps en bavardage. Malheureusement la saison est trop avancée pour faire des semis. Il me faudrait trouver des plants à repiquer.

Les nouvelles de la guerre ne nous arrivent encore qu’au compte gouttes. Les Anglo-américains sont bien dans Cherbourg mais ils s’en saisissent maison par maison en des combats acharnés qui coûtent la vie à beaucoup d’hommes de chaque côté.

Dimanche 2 Juillet  (Visit. N.-D.)

Anniversaire de notre mariage : 43 ans. Je me souviens de ce beau jour, de son éclat presque trop lumineux. Je pense surtout aux chères affections qui m’entouraient et que j’ai perdues – en ce monde du moins. Je m’en suis rapprochée ce matin en communiant, en me plongeant pendant quelques minutes dans l’éternité où ces êtres aimés sont entrés avant moi et m’attendent. Je me suis aussi sentie très unie à mon Pierre, à ma Cric qui n’ont certainement pas oublié cette date et qui ont prié pour leurs parents.

J’ai été surprise de sentir dans mon âme le désir d’une vie assez longue pour jouir encore de mes enfants, de mes petits-enfants et des très belles et bonnes choses de la vie. Mon existence actuelle, si misérable, me fait apprécier davantage mes souvenirs, mes espérances dans l’avenir et même mes petites joies qui, chaque jour, se glissent dans le fatras des ennuis, des soucis et des souffrances.

Lundi 3 Juillet  (S. Anatole)

Trop inspiré par les sentiments inspirés par la date d’hier, je n’ai point noté les menus évènements de ce jour. Il faut réparer cet oubli. D’abord temps lugubre, pluie qui n’a presque pas eu de trêve entre midi et 22 heures.

Barazer de Plouézoc’h est venu nous apporter une barrique de cidre vendue contre 10 sacs d’avoine de la future récolte. Nous en garderons la moitié ; L’Hénoret doit prendre l’autre. Barazer a déjeuné avec nous. Grâce au cochon le menu était confortable. Nous avions une sauce aux champignons dont il y a une poussée en ce moment.

Nous avons dîné hier soir à 18 heures parce que Franz gagnait Morlaix où il couchait devant partir très tôt cde matin pour Quimper avec Mr Walter et Mr Koukou. Il a pu rentrer ce soir quelques minutes avant le couvre feu, pas mécontent de sa journée. Il a déjeuné chez les Jean-Michel de Kermadec d’une portion de soupe populaire à laquelle était joint un plat de pommes de pommes de terre.

Françoise commence ses études. Elle va prendre une leçon particulière avec Mr Clech.

Mardi 4 Juillet  (S. Théodore)

Le canon a grondé pendant 24 heures sans arrêt. Notre entourage prétend qu’un nouveau débarquement se prépare et de notre côté cette fois ! il doit avoir lieu dans la nuit du 5 au 6 Juillet, sur les grèves de Plouescat. Des détachements doivent aussi aborder au Diben, à Carantec, à St Efflam. Ces prévisions me rassurent car l’assaillant n’a certainement pas exposé ses plans avec cette netteté.

Mais nous vivons sous le régime de la terreur. Hier soir, des perquisitions ont été faites vers 23hrs à Madagascar et au Verne. Les provisions de toute nature, même le linge et les vêtements ont été enlevées et les Allemands ont aussi emmené plusieurs jeunes gens, entre autre Joseph et Marcel Prigent, Jean Colléter, Emile Jégaden, Isidore. Aujourd’hui, ils ont pris Jean Cudennec, ils ont miné et fait sauté la tranchée Jégaden, mitraille des champs de blé "pour en faire sortir les terroristes" etc. Franz s’est occupé de ses choses à la demande de Marguerite Moal ; il n’est rentré déjeuner qu’à 3hrs de l’après-midi nous racontant des choses

Mercredi 5 Juillet  (Ste Zoé)

(suite du 4)

affolantes. Je regrette de ne pouvoir noter tout ce qui se dit non parce que j’y ajoute foi mais parce qu’elles cela prouve l’excitation des esprits.

Malgré cette effervescence, on a travaillé ici. Hier, lundi, on a commencé la plantation des betteraves ; aujourd’hui on butte des pommes de terre et on continue les betteraves. Pour mon compte j’ai fort à faire étant seule à préparer les 4 repas de 10 personnes. J’ai pu cependant, entre 6 et 7hrs du matin, planter quelques haricots pour manger en verts.

Mercredi 5 – De nouveau le mauvais temps arrête le travail. Aucun journalier ne s’est présenté et comme Louis est chez les Allemands il n’y a qu’Henriette pour la ferme et moi pour la maison.

L’affaire Jégaden s’est corsée et met non seulement notre quartier mais toute la commune en rumeur. Le maire a été arrêté et relâché à 10hrs du soir après qu’Héric et Cudennec, ses secrétaires, aient été pris comme otages à sa place. Henri a pu voir Mr Doher, inspecteur de la police d’Etat qui peut-être fera parvenir quelques lettres à nos familles quand il quittera Plougasnou.

Jeudi 6 Juillet  (S. Tranquillin)

Il n’y a pas encore de solution pour les Jégaden-Prigent. Madame Jégaden qui avait été arrêtée dans l’après-midi de mardi a été mise en liberté hier matin. Elle est rentrée chez elle vers midi et s’est couchée aussitôt, brisée par la fatigue et les émotions m’a dit Eugénie. Nous n’osons pas trop interroger car, selon certaines gens, l’affaire est grave et pourrait se terminer tragiquement pour quelques-uns. On cite en particulier un certain Charlot et Yves Jégaden qui seraient des chefs dans cette bande appelée : "Armée de résistance".

Nous ignorons tout mais ne sommes étonnés de rien. Ce qu’il y a d’affreux, par exemple, ce sont les dénonciations qui ont lieu, parait-il, par jalousie, par vengeance ou pour toucher des primes en argent. Yvonne Jégaden est toujours prisonnière.

Temps meilleur mais personne pour reprendre le travail. Nous nous en tirons avec peine. Henri passe la journée à Morlaix. Il aime assez cela.

Vendredi 7 Juillet  (S. Prosper)

Encore de la pluie. Elle tombe mal pour nous aujourd’hui car nous avions Toudic et Dossal, l’ouvrage aurait pu avancer. Ces hommes ont dû rester sous le hangar à scier du bois la plus grande partie de la journée. Entre les averses j’ai pu mettre la 4ème fournée de nos haricots verts. J’ai vu que les poireaux semés il y a peut-être 6 semaines commençaient à sortir de terre en même temps que ceux mis il y a une dizaine de jours.

Aucune nouvelle des prisonniers ; des bruits contradictoires circulent sur eux. Les uns les disent transportés à Morlaix, d’autres affirment qu’ils sont toujours à Pomplencoat et soumis à la torture pour en obtenir des aveux. L’un d’eux – censure - aurait dévoilé des plans, livré des documents. Les Jégaden sont terriblement inquiets. Ils ont deux fils et une fille sous les verrous. Je les plains beaucoup mais n’ose pas aller les voir.

Samedi 8 Juillet  (Ste Virginie)

Henri est allé porter des lettres au Colonel Doher mais il a appris que son départ était retardé et n’aurait lieu sans doute que dans une quinzaine. Il peut se passer beaucoup d’évènements d’ici là ! J’espère cependant que ce courrier passera…..

Le canon gronde toujours ; il y a aussi d’autres fortes explosions. Il paraît que les Allemands font sauter à la dynamite tous les travaux de défense faits ici depuis 3 ans. On dit même qu’ils s’apprêtent à partir. – censure - Pour certains, la défaite allemande serait l’anéantissement de la France sous la domination américaine et sous le régime soviétique. D’autres la considèrerait comme la délivrance et le commencement d’une ère de redressement. Où est la vérité ? Dieu seul le sait ; l’avenir nous le montrera.

Amélioration de l’atmosphère. Les Guézennec sont en ballade. Yvonne et Me Martin les remplacent. On met des betteraves. Il ne reste plus que les fourrières.

Dimanche 9 Juillet  (S. Ephrem)

Cette semaine a été dure pour moi. Me Goyau n’est venue que la matinée de jeudi pour faire le beurre. Les jours précédents, elle faisait une lessive et divers préparatifs et son petit-fils est né dans la nuit de jeudi à vendredi. Avec cela Henriette qui a terminé son engagement de 2 mois a des idées d’indépendance et déclare qu’elle ne veut plus travailler tous les jours. Hier elle était à Morlaix "pour voir du monde et acheter des choses". Aujourd’hui, elle est à Plouégat-Guerrand "pour cueillir des cerises". Le temps n’incite cependant guère aux amusements champêtres ; le ciel est gris et le crachin qui en dégouline se change à peu près toutes les heures en véritables averses.

Nous sommes allés Henri, Franz et moi à la messe de Kermuster. J’y ai revu Marguerite Fustec pour la première fois depuis son agression ; la pauvre est bien défigurée. Ensuite Franz est parti à Plouézoc’h ; il a dû déjeuner à Ker an prinz car l’après-midi s’avance et il n’a pas reparu. Pour moi, cuisine et vaisselle m’ont absorbée jusqu’à cette heure ; mon mari fait la sieste ; Annie est dans ses appartements et Françoise chez les Martin.

Lundi 10 Juillet  (7 Frères M.)

Un affreux malheur est arrivé hier soir dans notre proche voisinage. Le petit Jean Yves Fournis (5 ans) fils unique d’Hélène Lancien du Bouillanou s’est tué en tombant sur un soc de charrue. C’était un charmant petit bonhomme, toujours souriant, doux et docile, très intelligent, que son père prisonnier connaissait à peine car il n’avait que 8 jours lorsqu’il l’avait quitté. Avant son départ, Cricri l’avait justement photographié et j’étais allée, il y a un peu plus d’un mois, porter les épreuves à sa mère qui m’avait donné des œufs pour Cricri. Cet après-midi, en allant jeter de l’eau bénite sur le corps, je porte une très grande et belle gerbe d’hortensias blancs.

Franz a pu faire rendre le vélo de René Prigent. J’ai la visite du père de Jopic qui insiste beaucoup pour que je prenne son fils. J’en serais très désireuse mais opposition du ménage Franz. Louis achève seul la plantation des fourrières de Park Normand. Les betteraves sont terminées.

Mardi 11 Juillet  (Tr. S. Benoît)

Anniversaire de la mort de ma belle-mère. Henri va à la messe et communie pour elle. Je ne puis que m’unir à ses intentions ne pouvant déserter mon poste. Heureusement, Henriette reprend son service après 3 jours d’interruption et Madame Goyau vient. Le temps, sans être brillant, (il continue à être sombre et frais) est meilleur.

Une nouvelle série de contrariétés fond sur moi. Franz constate la disparition de notre jambon fumé. C’est désastreux. Qui accuser de ces vols répétés ? Naturellement on a tendance à dire : « Ce sont les Allemands ! » Ils en étaient venus deux tenter des marchés. Nous leur avions échangé un gros morceau de porc contre une bouteille de cognac. Mais nous ne les avons pas perdus de vue et il me parait très improbable qu’ils aient fait ce tour de prestidigitation. A ce propos on m’a raconté une histoire de bracelet d’or vu au bras de Willy, histoire racontée avec une certaine malveillance qui me fait encore plus mal que la disparition de l’objet.

Nous avons commencé le sarclage des haricots.

Mercredi 12 Juillet  (S. Honeste)

Anniversaire de la naissance de Maman. Encore beaucoup de souvenirs et beaucoup de regrets.

Le soleil se montre vers midi et ne défaille pas jusqu’au soir. Jégaden en profite pour rentrer son foin. Il nous prend Louis et comme Me Goyau est occupée par le même travail chez son frère Jean-Marie, le personnel du Mesgouëz est réduit à la seule Henriette et nous ne pouvons accomplir que les besognes quotidiennes.

Journée assez morne. A signaler seulement une longue visite de Me Albert qui gagne à être connue. Elle a une qualité que j’apprécie : elle est simple et je ne suis pas gênée avec elle bien qu’il me soit pénible d’être vue dans cette misère où je suis peu à peu descendue. Elle nous dit que Mr Doher n’a pas grand espoir pour l’affaire Jégaden.

Franz va à Kerprigent. Après le dîner, je plante avec Henri 198 poireaux donnés par Mr Gaouyer. Le vent nous apporte la canonnade normande. C’est affreux et me serre le cœur.

Jeudi 13 Juillet  (S. Anaclet)

De nombreux ordres nous sont donnés par la Kommandantur, ordres sévères auxquels il faut obéir sous la menace des plus terribles sanctions : incendie de vos propriétés et passage par les armes. Les occupants qui s’étaient montrés assez doux sont devenus féroces depuis le débarquement anglo-américain. La canonnade ne cesse pas, j’en ai le cerveau ébranlé. D’ailleurs les journaux disent que le combat fait rage et qu’il est impossible d’imaginer une bataille plus intense. Notre pauvre terre de France en voit de bien dures. Que de villes réduites en cendres !

Une longue lettre de Cricri, datée du 10 juin, nous a été remise ce soir. Nous avons bien heureux de savoir qu’ils étaient au calme à Sisteron à ce moment-là et en bonne santé mais c’est déjà loin et il a pu se passer bien des évènements depuis. Remercions le Bon Dieu et demandons lui de continuer sa protection à nos chers enfants.

Henri va à Morlaix. Nous aurons peut-être la possibilité d’écrire à Cricri par les soins du Cdt Marie. On nous propose 3 Espagnols débauchés par les Allemands.

Vendredi 14 Juillet  (Fête nationale)

On ne dirait pas que c’est fête nationale. Partout on travaille. Ici, le labeur est même plus corsé que d’habitude car Franz a décidé brusquement hier que l’on ferait les foins. Oh ! cette année c’est peu de choses. Troustang et Pen an Allée sont les seules prairies à couper et encore, à cause de la sécheresse du printemps, elles ne sont guère fournies. Nous avons 4 faucheurs au lieu de 7 et des Messieurs n’ont pas à se fouler.

Il a quand même fallu se lever de bonne heure et faire des repas plus copieux et meilleurs. Mes deux belles lapines en ont fait les frais ; elles étaient grosses et tendres. Tout le monde s’en est copieusement régalé.

Entrée d’un Espagnol : Juan Gonzalez – exposito âgé de 29 ans, recommandé par Mr de Sypiorsky. Le soir, nous fêtons la fête d’Henri ave quelques hortensias, un livre chois par lui-même et une libation de calvados. Ayant Me Goyau pour m’aider, tout est prêt aux heures sans que je sois trop fatiguée et je puis même trouver le temps de sarcler.

Samedi 15 Juillet  (S. Henri)

Terminé le sarclage des haricots. Il y a bien une quinzaine de retard pour cette opération mais le temps ne le permettait pas. Ce matin, l’Espagnol m’a beaucoup secondée. A lui seul, il a fait un travail qui aurait absorbé pendant au moins une semaine les loisirs que j’aurais pu lui consacrer. J’aimerais beaucoup le jardinage. Malheureusement, les enfants, le chien, les chats et les poules font chaque jour des dégâts dans mes plates-bandes qui ont aussi à souffrir des taupes, des limaces, chenilles, pucerons et autres sales bêtes sans compter les merles et les pigeons ramiers gourmands des jeunes pousses et des fruits.

Et puis, en ce moment, la canonnade qui ne cesse pas et que j’entends mieux du dehors, me donne des angoisses. Je me demande : A quoi bon tout ce travail qu’un seuil obus peut détruire en une seconde ? Il faut cependant espérer que dieu nous fera grâce et travailler courageusement à la préparation du ravitaillement pour un hiver qui sera sans doute très dur.

Franz achète un couple de porcs à Morlaix. Ce sont des yorckhires, 2 mâles. Louis et marcel Charles labourent pour les rutas.

Dimanche 16 Juillet  (N.-D. M.-C.)

Messe de 8hrs à Plouézoc’h. a la sortie bavardage assez long avec Yvonne, Zaza et Charles ex-Tatou. Ensuite visite aux Gaouyer qui nous offrent un plantureux petit déjeuner : pain blanc, lard, pâté de lapin et beurre avec cidre, café lait et calvados. Et nous emportons aussi des plants de poireaux et de choux. Quelle richesse future dans mon jardin !

Dans l’après-midi, beaucoup de dérangements mais k’un d’eux nous fut agréable à tous : une visite d’Henri de Preissac. Franz reçoit ses Messieurs Walter et Koukou accompagnés de leurs interprète. Le frère de Juan Gonzalez vient le voir et goûte avec nous. Je crois qu’il aurait aussi envie d’entrer à la maison. Et le père de Jopic revient aussi à la charge pour me proposer son fils. Je lui explique nos difficultés actuelles de logement et de ravitaillement ; il parait désolé mais se console un peu en emportant une demi livre de beurre et 1 litre de lait.

Fête d’Alain.

Lundi 17 Juillet  (S. Espérat)

Henri passe encore toute la journée à Morlaix. Prétexte : porter une lettre pour Cricri au Secours national. On ne la lui prend pas. Au lieu d’avoir à faire au doux Monsieur Coty, il fait cette fois la connaissance du Commandant Marie, d’une courtoisie parfaite mais très strict dans toutes les questions de discipline. Or, depuis samedi, un service postal se réorganisant, c’est à lui uniquement que le public doit confier sa correspondance. Alors, mon mari a jeté notre lettre dans une boite postale de la ville en y ajoutant des cartes ordinaires à ses frères ? Il ne nous reste plus qu’à prier nos anges gardiens de les accompagner jusqu’à leurs buts.

J’espère que Plougasnou va suivre le mouvement et que notre commune aura un courrier allant jusqu’à Morlaix pour ne pas nous obliger à cette course chaque fois que nous voudrons envoyer un pli.

Vente des Léon à Kerdiny – Les récoltes atteignent des prix inabordables, le cheptel mort aussi. Légère baisse sur les animaux. On ne vend aucun meuble. Franz achète 2 faucilles et un collier de cheval.

Mardi 18 Juillet  (S. Thom. D’A.)

Lettres de Pierre te de Cricri, antérieures à la précédente (6 et 7 juin). Ils venaient d’apprendre le débarquement et ils en étaient émus, angoissés mais très courageux et animés des plus beaux sentiments. A part la grande et heureuse diversion apportée par la lecture de ces lettres, notre journée fut sans incidents.

A noter un orage matinal, éclairs, tonnerre, averses, la venue de Toudic, l’abstention de Me Goyau qui fait une lessive pour elle, une visite de Mr Bohec, le syndic agricole de Plougasnou et l’enlèvement de ma génisse de Briquette par les Murla (1140frs). A part ces menus faits, vie morne, morne par les occupations quotidiennes. J’en passe la majeure partie devant mon fourneau de cuisine. Entre les repas, je commence le sarclage de ma planche de carottes et je garde Alain qui est devenu très mignon et qui est fort éveillé pour un bébé qui n’a pas encore 5 mois.

Les Jégaden ont été transférés à Rennes, dit-on.

Mercredi 19 Juillet  (S. Vinc. Ce P.)

Encore une journée sans aide. Il est vrai que je n’ai pas de journaliers, Louis lui-même est absent ; il fauche chez L’Hénoret. L’Espagnol est à Morlaix pour le renouvellement de sa carte d’étranger.

Nous apprenons que les deux garçons du Verne : Joseph et marcel, libérés après quinze jours d’internement, sont rentrés hier chez eux à 11hrs du soir. Ils ont ordre de ne rien dire mais ont laissé comprendre qu’ils n’avaient pas été maltraités. Il parait que quelqu’un a vu Emile Jégaden à Brest. On ignore tout d’Yves, d’Isidore et d’Yvonne.

Bonne lettre de Pierre, écrite le 20 juin, apportée ici par notre facteur habituel qui nous confirme la reprise d’un service postal, pas bien sûr, très lent.

Comme tous les mercredi, longue visite de Me Albert. Henri reçoit aussi des nouvelles de Paris par son frère. Les esprits y sont calmes mais le ravitaillement bien difficile.

Jeudi 20 Juillet  (Ste Marguerite)

Un volumineux courrier de 10 lettres familiales nous a été remis. Il y en a 3 de Pierre, 1 de Cricri, 2 d’Albert et 4 de Paul. Nous avons été bien heureux d’avoir des nouvelles. Pour l’instant, tous nous semblent en bonne santé et courageux mais tous se plaignent du ravitaillement et cette question est angoissante.

Ici, on coupe l’avoine. Malgré un ciel très nuageux et une atmosphère d’orage le temps se maintient à peu près ; une seule averse vers 11hrs ½ interrompt le travail et ramène plus tôt les moissonneurs à la maison. C’est assez sec pour qu’on attaque le grand champ de Kerligot tout de suite après le déjeuner et il est terminé à 20 heures.

Vendredi 21 Juillet (S. Victor)

Pluie depuis l’aube jusqu’à 18hrs. Les gens s’emploient comme ils peuvent, surtout en rangements et nettoyages. Le grenier de la ferme et les cases de la porcherie sont à peu près en état mais quel encombrement. Les meubles des Loin occupent beaucoup de place et la chambre donnée aux Guézennec va bien manquer pour le grain. Je ne sais pas comment nous ferons mais je laisse Franz organiser même quand c’est en opposition avec nos idées et celles du personnel.

Pétronille nous prête 50 livres de blé que nous devrons lui rendre le plus tôt possible. On les porte au moulin et voilà encore du pain assuré pour quelques jours. Mais il m’est pénible de nous savoir endettés déjà d’un sac de blé sur la récolte future.

J’écris aux enfants et le facteur emporte ma lettre ainsi qu’une pour ma sœur Marguerite.

Samedi 22 Juillet  (Ste Madeleine)

Sainte Madeleine, priez pour moi. Intercédez aussi pour tous ceux que j’aime. Soyez la sainte Patronne de mes enfants comme Vous êtes la mienne. Mon entourage a souhaité ma fête hier soir ; j’ai reçu des fleurs et un beau livre (don d’Henri) "Pontcaraal" par Albéric Calnet.

Ayant Yvonne Féat, je ne suis pas trop bousculée, elle m’aide à la préparation des repas. Ce n’est pas une petite affaire de nourrir 10 gros mangeurs. Je passe un temps fou à l’épluchage des petites pommes de terre nouvelles, à la préparation du pain, à la vaisselle. Entre temps, je puis sarcler et éclaircir ma planche de carottes.

Rien de saillant à noter. N’ayant pas assez de plants de rutabagas, on met encore quelques betteraves et Franz va avec Louis et l’Espagnol tirer des rutabagas à Kerangroas chez les Réguer.

Dimanche 23 Juillet  (S. Apollinaire)

Messe à Kermuster.

J’avais beaucoup de projets pour cette journée et je n’ai pu les réaliser à l’exception d’un seul : la mise en terre de 4 petites planches de haricots. A un moment donné, nous nous sommes trouvés seuls au Mesgouëz, Henri et moi, avec toutes les bêtes. Les Guézennec sont partis dès le matin pour passer ce dimanche chez leur mère, au Dourduff ; l’Espagnol était à Trégastel ; Franz, Annie et leurs enfants chez les Féat où Franz taillait les tomates d’Yvonne. Je ne pouvais pas laisser la maison seule ni abandonner mon mari en l’instituant concierge ; il m’a donc fallu renoncer à aller chez les Breton et chez les Clech.

Malgré cet isolement, le temps a passé vite, en travaux de première nécessité et je n’y ai même pas trouvé le loisir d’écrire quelques lettres. L’atmosphère encore brumeuse a été moins triste ; le soleil obstinément voilé ces derniers jours s’est enfin montré vers 17hrs. On dit que le baromètre remonte.

Lundi 24 Juillet  (Ste Christine)

Journée chargée : 2 barattages, 20lvs de beurre. On plante les rutabagas le matin ; de 2 à 4hrs de l’après-midi, on retourne et on entasse les foins ; de 5hrs à 7hrs, on les rentre. Nous n’avons que 6 charrettes. Je n’en ai jamais vu si peu. Causes : la grande sécheresse du printemps et aussi les chevaux allemands que les soldats faisaient paître dans deux de nos prairies.

Beaucoup de contrariétés venant du personnel. Ces gens ne veulent n’être considérés que comme journaliers et travailler chez le plus de gens possible pour se faire une clientèle. En ce moment, il y a de l’ouvrage partout et ils nous lâchent pour aller chez les autres. Henriette a promis 3 jours aux Guégen et 1 aux L’Hénoret. Me Goyau doit aller faire les foins dans 3 fermes et aller lier de l’avoine dans une autre.

Bref, cette semaine où il y a tant à faire ici, nous nous trouvons sans personne à certains jours.

Mardi 25 Juillet  (S. Jacques)

Le temps n’étant pas favorable aux plans L’Hénoret, Madame Goyau s’amène au Mesgouëz et remplace Henriette tout en me donnant de ci et de là quelques coups de main ; la journée n’est donc pas trop lourde pour moi.

Une effroyable canonnade se fait entendre du matin au soir. Nous craignons qu’elle amène des complications militaires pouvant entraver ou même supprimer le pauvre petit service postal qu’on vient de rétablir. Alors nous écrivons à nos familles. Pour ma part, je bâcle de brèves lettres à mes deux beaux-frères et à ma sœur. Je commence aussi une missive un peu plus corsée pour mes chers petits. Je lis un peu dans le livre donné par Henri, il m’intéresse beaucoup. C’est un roman, avec un parfum historique.

Le soir, nous souhaitons la fête d’Annie et celle de madame Goyau.

Mercredi 26 Juillet  (Ste Anne)

Lettres de Sisteron pour la fête d’Henri.

Premier acte : la terminaison de ma lettre aux enfants ; ajouté un mot spécial pour souhaiter la fête de ma fille qui est le 15 Août car nos missives n’arriveront que vers cette date si elles vont bien.

Aucun service aujourd’hui à part celui de Juan. Je suis bousculée par les soins aux bêtes et la confection des repas. Pas d’arrêt et plusieurs petits dérangements. Enfin je m’en tire. Franz est resté toute la journée au Mesgouëz et – il est content de son travail dans les champs, dans le jardin et même à la maison (c’est lui qui a lavé l’écrémeuse). Il a repiqué des choux de Bruxelles et tiré des pommes de terre. Son espèce Bintje me semble bonne comme production ; nous verrons si la qualité répond à la quantité mais elle ne dispense pas d’une autre variété plus hâtive pour atteindre la fin de juillet.

Jeudi 27 Juillet  (S. Pantaléon)

Quelques ondées n’empêchent pas le travail ; elles ne font que le gêner et le retarder un peu. La journée est consacrée aux rutabagas. On en met une bonne quantité mais nos plants ne suffisent pas ; il faut aller en chercher à Kerangroas chez les Réguer.

Yvonne Féat vient et dans l’après-midi Paulette Goyau donne aussi un  coup de main. Quant à Henriette elle est aujourd’hui chez les Guégen où elle doit retourner demain pour l’arrachage des pommes de terre. Elle ne nous aura donné que 2 jours dans la semaine et Franz n’est pas content. Il l’a dit à son mari qui a paru comprendre et a bien accepté l’observation. Il parait bon garçon et de caractère plus facile qu’elle mais c’est un hurluberlu et, en somme, ce ménage n’aurait pas pu faire de bons domestiques ; il n’y a rien à regretter.

Visite de Me de Kermadec avec Charles. Annie reçoit une lettre de sa mère.

Vendredi 28 Juillet  (S. Nazaire)

Journée calme, bien employée cependant. Franz, secondé par Louis et juan, achève la plantation des rutabagas. Ici, Me Goyau et moi accomplissons le travail de maison et de ferme. Les nouveaux petits cochons – qui avaient la diarrhée – vont mieux ; ils ont été bien soignés depuis lundi ; Henriette n’est pas bonne pour s’occuper de jeunes bêtes ; elle fait tout trop à la va-vite. Me Goyau, au contraire, aime les animaux et aurait plutôt tendance à trop les gâter. J’ai plus confiance en elle et, malgré tout, je crois qu’il faut, quand il s’agit de porcelets, que je m’en occupe moi-même jusqu’au moment où ils peuvent manger dans les auges.

La canonnade - moins intense – continue ; les journaux parlent de luttes acharnées en Normandie, des côtes de Caen et de St Lô. Ce sont elles que nous entendons ; le bruit qui a couru ces jours-ci d’un débarquement à St Brieuc est faux.

On parle ce soir de nouveaux exploits amoureux du père Murla.

Samedi 29 Juillet  (Ste Marthe)

De plus en plus l’absence de Cricri me désempare. Ah ! si la savais pleinement heureuse et satisfaite – comme son père le prétend – j’en prendrais sans doute mon parti un peu mieux. Je crains qu’elle ait à Sisteron bien des privations et encore moins de liberté qu’ici. Les journaux d’hier disent que le ravitaillement est nul dans les villes à cause du manque de transport et que Paris est menacé sous peu de famine.

Je commence à avoir de l’espoir pour la soudure du blé. Celui que nous a prêté Pétronille a été mal moulu par le moulin de Corniou, pour ainsi dire gâché. J’en tire ce que je peux, il ne nous mènera pas loin. Mais les premiers épis sont tombés hier soir sous la faucille de Franz, de Louis et de Juan qui ont détourné un champ où – si le temps le permet – on moissonnera mardi. Ils ont terminé l’avoine qui restait sur le terrain défriché. Ce qui nous retardera c’est L’Hénoret dont les récoltes ont du retard sur les nôtres pour la maturité. Il faudra faire son blé au moment où notre orge sera prête.

Dimanche 30 Juillet  (Ste Juliette)

A la messe, allocution véhémente du recteur de Plouézoc’h ; il avait appris que dans le courant de cette semaine on avait dansé dans une ferme de sa paroisse. L’heure n’est pas aux réjouissances et il a flétri ceux qui manquent de cœur au point d’aller au bal pendant les hécatombes et les destructions qui se font jour et nuit sur le sol de France. Il a émis des sanctions qu’il est homme à tenir A partir de maintenant s’il apprend qu’on a dansé dans une maison, il n’y aura pour cette demeure qu’enterrements et mariages de dernière classe et baptêmes sans cloches.

Zaza vient d’apprendre que la maison de Coutances et leurs fermes des environs sont effondrées. C’est une ruine pour les Prévallée. Ses belles-sœurs et leurs enfants, sortis des décombres, errent sans rien sur les routes.

Henri et moi allons dans l’après-midi rendre visite aux Féat, aux Bretons et aux Clech. Il nous faut goûter 2 fois. Nous voyions la petite fille de Louis.

Les L’Hénoret rentrent leur foin. Dans plusieurs fermes, on commence à couper le blé. Me Gaouyer me donne 2 lapins.

Lundi 31 Juillet  (S. Germain)

Franz a rapporté ce matin un jeune chien fox-terrier de race qu’il appelle Saïc et dont Françoise est déjà folle. Je trouve cette petite bête mignonne et drôle mais je redoute aussi toutes les sottises qu’elle va faire et les drames que cela provoquera.

Il  nous est arrivé encore vers le soir un autre pensionnaire, le frère de notre Espagnol : don José. Le malheureux est débauché et ne sait où aller. J’espère que nous ne lui offrons qu’un refuge passager et qu’il va trouver du travail ailleurs. Certes on pourrait l’occuper ici mais je m’effraye de toutes ces bouches à nourrir. Nous avons si peu pour nous-mêmes que le partage n’est pas possible.

Un bon courrier vient de nous apporter une lettre de Pierre, une autre de Cricri, une d’Albert et une de Paul. Dates déjà très anciennes sur ces missives ; elles ont un mois environ. A cette époque tous allaient bien et avaient bon moral mais ils s’inquiétaient déjà de nous. Je ne crois pas qu’aucune de nos lettres leur soit encore parvenue.

Notes de Juillet

En résumé : Juillet fut un mois triste. La gigantesque bataille de Normandie nous a étourdis par son vacarme de jour et de nuit. Avec cela, ciel sombre, perpétuellement voilé, beaucoup de pluie, une fraîcheur anormale qui était, à certains jours, presque du froid.

Anxiété – soucis – mésentente, peu de discussions mais souvent un silence presque hostile, ce qui est pire à mon avis. Henri et son fils ne se comprennent pas. Au point de vue national qui est pour l’instant au-dessus de tout le reste, ils ont des idées et des sentiments opposés. – censure - Quant à notre entourage il est acquis aux Britanniques mais depuis qu’il sait ce qui se passe en Normandie il ne désire plus les voir de très près.

Août 1944

Mardi 1er Août  (Ste Sophie)

Un grand merci au Père Céleste qui va sous peu nous redonner notre pain quotidien. Tout notre blé a été fauché, lié, entassé aujourd’hui. Temps splendide. Pas un accroc. Par exemple, ils étaient nombreux au travail: 8 hommes et 2 femmes. Ici, Me Goyau et moi n’avons pas chômé non plus; il a fallu que nous portions le goûter à Kerdiny pour épargner aux moissonneurs, une fatigue et surtout une perte de temps. A 8hrs tout était terminé. Deux de mes lapins ont fait les frais du déjeuner qui a été copieux et réussi; le dîner de même.

Il ne nous reste plus u’un peu d’avoine à lier et l’orge à couper. Je crois que nous avons fait la grande moitié de notre moisson. La bonne Madame Gaouyer m’a envoyé un peu de farine, faisant un grand sacrifice pour nous ; il faudra trouver un moyen de lui rendre cela.

J’écris aux enfants et le facteur emporte ma lettre. Le courrier n’est pas régulier mais les employés ont repris leur service.

Mercredi 2 Août  (S. Alphonse)

On coupe le blé chez Jean-Marie Salaun, ce qui nous prive du service de Me Goyau. La moisson bat son plein cette semaine et le bruit des faucheuses proches couvre un peu celui du canon. Chez les Jégaden, c’est Marguerite qui conduit la machine, remplaçant ses frères.

Monsieur Jégaden est bien changé depuis l’arrestation de ses enfants; il se fait énormément de souci, particulièrement pour Yvonne. Une lettre de Quimper leur a donné des nouvelles d’Emile qui aurait été vu dans cette ville: bonne santé, bon moral. Ils ne savent rien des deux autres et pas grand’chose de Tanguy en fuite. Je n’ai pas revu Me Jégaden, on dit qu’elle est malade; en tout cas, elle ne sort pas de chez elle.

Belle journée, un peu orageuse le soir. Les Espagnols lient la fin de l’avoine le soir, tirent des pommes de terre et plantent des choux fleurs sur l’emplacement.

Jeudi 3 Août  (Ste Lydie)

Nous avons été réveillés cette nuit par un long défilé de charrettes sur la route. Aussi n’avons-nous pas été étonnés ce matin d’apprendre que les Allemands de Pomplencoat et ceux de Ruffellic étaient partis, se dirigeant vers l’Est. Naturellement les gens du pays ont crié victoire mais il s’agit peut-être simplement d’une relève comme celle qui vient de se faire à Plouézoc’h et à Térénez. Il parait que les Allemands y sont remplacés par des Russes (Russie blanche) aux aspects beaucoup plus rébarbatifs et féroces.

Henri passe la journée à Morlaix où il n’apprend rien d’extraordinaire ; la ville est calme – même morte On y parle surtout de l’attaque du Crédit Lyonnais par des terroristes  qui ont emporté 500000 francs. Pendant ce temps, Mr de Kermadec vient déjeuner à la maison. Il y est reçu simplement mais très confortablement et n’a pas du sortir de table ayant faim. Il est vraiment un homme cultivé, pouvant traiter tous les sujets et d’une manière fort intéressante.

Vendredi 4 Août  (S. Dominique)

Quel affreux tapage durant toute la journée ! Cette fois ce n’est plus dans le lointain que se produisent les détonations qui font trembler la maison au point qu’il m’a fallu ouvrir toutes les fenêtres pour éviter le brisage des vitres. On dit que les Allemands font sauter toutes leurs installations ainsi que le matériel et les munitions qu’ils ne peuvent emporter. On nous a dit aussi qu’ils partaient et que les derniers, avant de quitter Plougasnou, avaient vu sur le clocher de l’église flotter dans un ciel resplendissant le drapeau tricolore, le drapeau français.

A 9hrs du soir, il a été hissé également sur la petite chapelle de Kermuster dont la cloche a sonné. Tout cela n’empêche pas que si des maîtres s’en vont, d’autres arrivent. Que seront-ils ? Où nous mèneront-ils ? C’est le secret de Dieu. Remettons-nous donc plus que jamais entre ses bras puissants. Pour moi, je me sens terriblement séparée de mes enfants, mon cœur est serré mais je veux avoir confiance et courage.

On a coupé l’orge chez L’Hénoret. Nous mangeons les premiers haricots verts.

Samedi 5 Août  (S. Abel)

Matinée mouvementée par une histoire de brigands (c’est bien le cas de le dire !) On a arrêté 3 terroristes au Mesgouëz. J’étais seule à la maison et même dans toute la propriété. Henri était à Plougasnou, Franz à Morlaix, Louis, don José, les Guézennec et Me Goyau chez les L’Hénoret où on coupe le blé et don Juan dans les pâtures avec les vaches. Annie, Françoise et Alain étaient partis pour l’école.

Je préparais le déjeuner et quittais la cuisine pour aller chercher des allumettes à la laiterie quand je vois 2 jeunes gens à la pompe occupés à boire de l’eau. A mes questions, ils répondent simplement qu’ils mouraient de soif et me demandent la route et la distance de Morlaix, puis ils s’en vont. Ils rejoignent le 3e camarade qui était entré chez Me Martin. Comme elle était entourée de ses trois enfants, ils ne s’y attardent guère et se remettaient en route quand 3 femmes suivies de cinq ou six hommes, armés de bâtons et de fourches, les rejoignirent. Ces bandits avaient pillés plusieurs maisons pendant la nuit menaçant de tuer et d’incendier. De tous les côtés on est arrivé et ils furent arrêtés mais les chefs de la bande n’y étaient point, leurs noms ont été dits.

L’un d’eux serait l’amour de la fameuse coiffeuse Rosalie. Ceux qu’on a pris se disent ouvriers débauchés hier par les Allemands et enrôlés aussitôt dans l’armée de résistance. On verra cela. Choses plus graves que cette aventure qui est déjà lourde de menaces pour un avenir très proche, il se passe des incidents très regrettables dans le pays – bagarres entre Allemands et Français et même entre ceux du même pays. Quand le drapeau a été mis hier, des hommes lui ont montré le poing en chantant l’Internationale devant l’église de Plougasnou.

Il y a eu des tués à Plouézoc’h et à St Pol de Léon, il paraît que ce fut particulièrement pénible ; on a même dit à Franz que le maire, Me Alain de Guébriant, qui s’était interposé entre ses administrés et les Allemands est tué. Cette nouvelle doit être fausse ; elle se serait répandue davantage.

Franz est allé se faire pointer à Morlaix. Il a vu Mr Walter et ils se sont bien quittés.

Dimanche 6 Août  (Tr. De N.-S.)

Messe de 8hrs à Plouézoc’h. Vu Mimi de Kermadec. Elle nous confirme la mort d’Alain de Guébriant mais nous en donne une version un peu différente. Pris comme otage samedi à la suite des désordres de St Pol dont il est maire, il aurait été fusillé par les Allemands avec 12 autres personnes dont 1 femme, un garçonnet de 14 ans, un gendarme français sans uniforme, l soir, dans la propriété de Weygand.

Un bataillon de la Résistance conduit par un officier américain tombé en parachute hier est passé ce matin sur notre route, allant à Plougasnou. Que se passe-t-il là bas ? j’espère qu’on ne renouvellera pas le drame de St Pol.

Par un cycliste venu de Quimper, Jean-Michel de Kermadec nous fait apporter un courrier qu’il avait reçu pour nous. Lettres de Pierre, d’Albert et de Paul. Bonnes nouvelles de tous.

Anniversaire de ma naissance. Je pense à papa, à maman, à tous les miens. La bonne lettre du Pierrot chéri est tombée à pic car elle  m’apporte ses vœux pour cette date.

Le pays est en fête, ce soir tous les hommes seront ivres et commettront les pires sottises. J’ai presque le cafard.

Lundi 7 Août  (S. Sixte, p.)

Matinée très agitée qui aurait pu être tragique. Nous étions seuils, Henri, Me Goyau et moi à la maison quand deux Allemands armés viennent prendre un cheval et une voiture pour fuir en emportant munitions et bagages, menaçant de nous tuer tous si nous n’attelions pas immédiatement. Henri qui cueillait tranquillement ses haricots verts ne s’est d’abord pas dérangé, me disant seulement : « Nous ne pouvons pas les empêcher de prendre ce qu’ils veulent mais exige au moins un bon de réquisition. »

Mais voilà que, lorsque de ma voix la plus calme et la plus polie, j’ai réclamé ce papier, les hommes déjà très surexcités se sont mis en rage, m’ont couché en joue et ont tiré. Volonté ou réflexe, l’arme s’est relevé et le coup est parti ; il n’y a eu qu’à obéir. Mon mari est venu lui-même atteler, toujours sous la menace des fusils et la pauvre Mignonne est partie. Mais les hommes n’ont pas été très loin. Ils ont été faits prisonniers par la Résistance et le soir cheval et voiture nous ont été rendus.

Toute la journée on s’est battu à Plougasnou. On dit que les Allemands ont reçu des renforts.

On coupe l’orge à Pen an Allée.

Mardi 8 Août  (Sts Just et Pa.)

La nuit a été calme. Nous avions appris qu’une cinquantaine d’Allemands patrouillaient de notre côté pour prendre des otages et nous n’avions regagné nos chambres qu’assez tard, avec une certaine inquiétude. Rien ne s’est passé d’anormal mais, dès ce matin, nos anxiétés ont recommencé avec les nouvelles, contradictoires souvent qui nous arrivent de quart d’heure en quart d’heure. Tantôt la Résistance a le dessus, tantôt on l’a dit en déroute. Quelques minutes après, on nous apprend que les Américains approchent de Morlaix.

Dans le désarroi actuel, on ne sait que croire, j’avoue même que je ne sais plus que penser et désirer. C’est peut-être heureux mais je crois que le sentiment qui me domine est celui-ci. Qu’importe que la victoire soit aux uns ou aux autres pourvu que la France se relève et que nous sortions indemne de cette terrible affaire.

Plougasnou est mis dans une bien mauvaise situation avec cette révolte prématurée.

Mercredi 9 Août  (S. Vitrice)

Ouf ! je ne voudrais pas revivre la journée d’hier. Offrons celle-ci qui commence au Bon Dieu en acceptant les angoisses et les souffrances que nous y trouverons et en lui demandant sa même protection. Hier, du matin jusqu’au soir, ce fut un malaise moral et même, à certains moments, une inquiétude poignante.

Mon instant le plus dur fut en apprenant que les Allemands allaient s’emparer de 30 otages sur la commune. Je ne sais pourquoi nous nous sommes imaginés qu’on en choisirait au moins un de chez nous. Mon mari pensait que sa qualité de chef de famille le désignait, j’estimais que mon titre de propriétaire légale du "Château" primait. Franz et Annie croyaient que le grade de lieutenant de réserve et de prisonnier attirerait davantage l’attention des Allemands.

A 10hrs du soir, nous avons su que le maire, le recteur et quelques hommes du bourg (55) étaient pris mais que le compte n’y était pas et que les soldats devaient en chercher d’autres sur la campagne. Aussi notre nuit n’a pas été fameuse.

Maintenant il n’y a plus qu’à espérer que le détachement américain demandé en secours par la Résistance en débandade arrive le plus vite possible. Je nous sentais hier dans la situation de la femme de Barbe bleue quand Annie montait dans la chambre de Pierre, bon observatoire pour inspecter l’horizon et que je lui demandais : « Annie, ne vois-tu rien venir ? ».

Si les Allemands reprennent le dessus, les représailles seront terribles. J’avoue que nous le méritons par cette attitude contraire aux conditions de l’Armistice et pas digne, pas française, pas Chrétienne. On n’insulte pas les vaincus ; on ne tue pas des hommes parce qu’ils font leur devoir. Ou bien alors on se fait tuer soi-même, on ne fuit pas comme des lapins se terrer dans les bois en laissant d’autres payer pour vous.

Jeudi 10 Août  (Ste Philomène)

Jusqu’à minuit hier nous nous attendions à voir surgir une patrouille allemande car on nous disait qu’il y avait encore un millier de soldats et 40 canons à La Toupie » défendant l’entrée du bourg, que des renforts arrivaient de Morlaix, de Guimaëc, Lanmeur et autres lieux. Et puis des nouvelles inverses nous sont arrivées et tout à coup les cloches se sont mises à sonner.

Yvonne Féat qui est en rapports avec plusieurs types de la Résistance nous a dit que c’était le soigne de l’arrivée des Américains. Alors, pendant que les gens sautaient au cou des nouveaux venus leur offrant du champagne te des fleurs, je songeais bien tristement à mes enfants séparés de nous par une infranchissable barrière.

Ici, le travail ne s’est pas arrêté. On a rentré l’avoine. De 16 à 20hrs, canonnade infernale. On nous dit que ce pilonnage est sur Brest.

Aujourd’hui, visite d’Henri de Preissac. Nouvelles inquiétantes. Nous rentrons le blé

Vendredi 11 Août  (Ste Suzanne)

Franz qui est allé hier à Morlaix dit qu’on y respire une atmosphère de guerre civile. Par contre Mr Prigent (le père de Jopic) dont j’ai reçu la visite m’a raconté que la ville était calme, même en fête, que les Américains étaient charmants, que la Résistance y arrivait de tous les côtés et que ce serait très facile de s’emparer des quelques Allemands qui tenaient encore. Bref, il jubilait et  voyait tout en beau. Chacun voit à sa manière et juge différemment.

Dans quelques jours, si le calme renaît et que je sois mieux documentée, je relaterai peut-être, pour Pierre et Cricri, d’une façon moins sommaire les évènements qui se sont déroulés dans notre petit coin pendant ces premiers jours d’Août, les plus agités, les plus troubles que cette commune de Plougasnou ait sans doute jamais connus. Sur ce cahier où l’espace journalier est très borné je ne puis griffonner que quelques notes qui me serviront de points de repère.

Le manque de pain et de farine me gêne beaucoup. On coupe l’orge dans le champ du pigeonnier ; j’ai 12 convives au goûter ; il faut que je les bourre de pommes de terre. Très beau temps mais beaucoup de noir dans l’esprit.

Samedi 12 Août  (Ste Claire)

Voici maintenant que les Français se battent entre eux. Il se forme dans la Résistance : l’un blanc, l’autre rouge et chacun veut s’emparer du pouvoir. Ils se cognent et il est bien malheureux que les Britanniques aient donné des armes à cette populace sans raison. Morlaix était hier soir assez agité. Pas de journaux mais on affiche maintenant les Communiqués dans les Mairies. Naturellement ce n’est plus l’organe allemand que nous entendons mais l’Anglo-américain. Dominant cette voix, il y a tous les bobards qui circulent dans le pays, troublant les esprits.

Bref, on ne sait que croire. Suivant les uns, les Allemands sont en pleine déroute et les Américains aux portes de Paris. Suivant les autres nos ex-occupants tiennent toujours avec ténacité sur le front de Normandie, de Caen à Morlaix. Ils ont encore St-Nazaire, Lorient et Brest. Combats acharnés que nous entendons, assourdis par l’éloignement et cependant affreux d’intensité. Un détachement américain (5 chars) fait une halte au Mesgouëz de midi à 13hrs.

Dimanche 13 Août  (Ste Radegonde)

Francine Braouézec-Guézennec a un garçon à 8hrs.

Les grandes choses qui se passent actuellement absorbent l’attention et la détournent des menus faits de nos vies particulières. Il faut cependant qu’elles suivent leur cours. Toute la semaine notre personnel n’a point été assidu au travail. Durant les premiers jours, anxiétés, courses aux nouvelles, palabres ; depuis l’arrivée des Anglais à Plougasnou et des Américains à Morlaix, liesse exagérée.

Cependant, par brides, la moisson s’est presque achevée. Tout est fini chez L’Hénoret et il ne nous reste plus que l’orge à lier, soit une journée de travail à 4 personnes. Nous serons alors prêts à battre.

Don José a disparu ; il est parti fêter les Américains à Morlaix et ne s’est pas rentré. Ce n’est point une grosse perte ; il était flémard et guère aimable mais don Juan qui le juge un peu fou et paresseux, l’aime quand même, le soutient et ne restera pas ici sans lui ; ce sera plus grand dommage. La canonnade ne cesse guère et est infernale par moments. Messe à Kermuster. En fin d’après-midi, nous apprenons une très affreuse nouvelle : la découverte des cadavres d’Yves, d’Yvonne Jégaden, d’Isidore et de leurs compagnons.

Lundi 14 Août  (S. Eusèbe)

Que d’angoisses, que de tourments ! Nous ne sommes pas sortis d’une peine et d’une difficulté qu’il en surgit d’autres. Mais nos épreuves personnelles sont peu de choses quand on les compare à celles qui sont infligées à certains. Impossible de raconter ici tout ce u’on sait maintenant sur les morts d’Yves, d’Yvonne, d’Isidore Masson et de Charles Bescond. Un procès-verbal officiel a été déposé à la Mairie ; de plus un Alsacien qui faisait partie du peloton d’exécution a noté bien des détails par écrit, les confiant à la patronne de l’hôtel de France. C’est grâce à celui-là qu’on a pu retrouver les corps.

Il y a eu un 1er service hier à Plougasnou, à 17hrs et un à 11hrs ce matin à Plouézoc’h avant la mise en tombe qui se trouve dans cette commune. Tout le pays était là, sympathiquement ému. Les tortures et les morts de ces jeunes gens sont trouvés bien lamentables même par ceux qui n’en partageaient pas leurs idées politiques.

Des avions comme jamais aujourd’hui ; on les comte par centaines ensemble.

Mardi 15 Août  (Assomption)

Fête de ma chérie. Confession et Communion pour elle à Plouézoc’h. Que Dieu nous la rende bientôt ! Je mets 100frs dans le tronc de St Antoine pour la récupération de Mignonne avec harnais et voiture. Nous vivons dans une ignorance absolue de ce qui se passe en dehors de notre champ visuel. Le pays parait se calmer un peu, les gens rentrent chez eux mais beaucoup ont encore peur d’Allemands qui se cachent encore dans les bois ou les falaises de la côte, qui ont des armes et attaquent (dit-on) les fermes isolées pour se procurer du ravitaillement.

Les plus grandes craintes sont inspirées par le ramassis d’hommes sans travail depuis le départ des Allemands, qui se trouvent obligés de rester sur place maintenant qu’il n’y a aucun moyen de transport. Les Américains ont trop à faire avec les Allemands pour s’occuper activement de nous. D’ailleurs le ferai-il vraiment ? C’est un désordre fou de tous les côtés, une anarchie complète.

Mon mari fulmine, Franz et Annie grognent à jet continu, je me lamente au fond de moi-même. Sainte Vierge, notre Secours, intercédez pour nous.

Mercredi 16 Août  (S. Roch)

Battage chez Pétronille.

Toujours rien de précis ne parvient à notre connaissance sur la situation actuelle. Il y a bien des "Communiqués" mais Henri les dédaigne et m’assure qu’ils ne sont que des tissus de mensonges. Je le trouve vraiment exagéré dans son parti pris mais il est si nerveux qu’il n’y a point moyen de le raisonner. D’ailleurs moi-même je n’ajoute qu’une foi réduite à tout ce que j’entends car l’état des choses est bien extraordinaire. C’est (en Bretagne, du moins) une pagaille folle.

Visite de Me Albert qui nous raconte ses terreurs de la semaine passée. Les 50 Russes de Trégastel étaient des déments furieux et ont saccagé et fait trembler tout le quartier jusqu’à l’arrivée des Américains auxquels ils ont fini par se rendre. Bien ou mal informée, cette jeune femme est très bavarde, elle nous raconte beaucoup de choses qui m’intéressent, nous donne des détails sur la mort d’Yves et d’Yvonne Jégaden et nous dit qu’un débarquement anglo-américain a eu lieu hier entre Nice et Marseille. Cette nouvelle m’émeut.

Jeudi 17 Août  (S. Alexis)

Impossible de dormir cette nuit avec la pensée du nouveau débarquement. Je crains que la Provence ait le sort de la Normandie et que Sisteron soit atteint. Henri parait me trouver beaucoup trop inquiète sans motif. N’empêche qu’il est allé à Morlaix aujourd’hui espérant en apprendre davantage à la ville que dans notre bled. Il en est revenu tout à fait écoeuré par l’atmosphère de "voyoucratie" qu’il y a respirée. J’aurais même préféré quelques accès de colère à l’espèce d’abattement dans lequel il était.

Je le sens très anxieux, désespérant du relèvement de la France et redoutant les pires calamités pour nous et nos familles. Ce qui l’a surtout peiné c’est la virevolte brusque de son bon ami de Preissac avec lequel il y a une quinzaine de jours il était en pleine communion d’idées. Il allait chez lui épancher son cœur et sa bile mais…. Voyant les drapeaux anglo-américains flotter à sa fenêtre….. il a tourné le dos. Pour moi, pas le moindre étonnement. Je sais que le bon Mr de Preissac n’a aucun goût pour la pendaison.

On bat au Verne.

Vendredi 18 Août  (Ste Hélène)

Affreuse journée ! A midi, un homme de la Résistance, escorté de deux très grands Américains, tous trois armés de mitraillettes, de révolvers et de poignards font irruption dans la cuisine. Ils nous disent qu’ils viennent arrêter Franz Morize et son père. Tous deux étaient absents, mon mari étant allé chercher du pain et mon fils déjeunant à Kerprigent. Quelques instants après, huit autres hommes arrivaient. Henri est rentré, on est allé chercher Franz. Mon mari a été emmené presque jusqu’à Plougasnou mais un contre ordre lui a fait faire volte face ; on l’a reconduit au Mesgouëz où nous sommes sous la surveillance de huit types armés jusqu’aux dents mais….. ne sachant pas très bien se servir de leurs armes.

Bien que sûr d’une complète innocence nous sommes très anxieux. Il y a des jalousies et des fausses dénonciations dont il est difficile de se défendre. Nos gardiens sont corrects. Aucun  mauvais traitement.

Samedi 19 Août  (S. Louis, év.)

Mauvaise nuit. Notre garde n’était plus que de six hommes et leur chef, Robert Tromeur, avait autorisé les prisonniers à se coucher dans leurs lits, sans avoir de sentinelles dans la chambre. Nous avions descendu des matelas dans la salle de billard et les gars qui n’étaient point de quart s’y étendaient tandis que les autres faisaient les cent pas sous nos fenêtres. J’entendais le cliquetis des armes et ce n’était guère réjouissant.

Vers 8hrs ½ du matin, une auto est venue prendre les prisonniers. A Morlaix, interrogatoire par le type qui était venu la veille avec les Américains. Même rudesse nerveuse de ce Capitaine Marchand, presque de la frénésie maladive. Accusation cintre Franz d’avoir dénoncé aux Allemands la TSF des Jégaden, ce qui aurait emmené la  perquisition et l’arrestation des enfants. Franz avait en effet écouté ce poste la veille de la catastrophe (coïncidence malheureuse) avant d’aller à Morlaix. Il a pu prouver qu’il devait signer tous les jours et n’était pas allé à la Feldgendarmerie pour cette déclaration donnant pour preuve que le poste n’avait pas été trouvé et qu’il aurait dit où il était caché s’il l’avait dénoncé.

Comme les renseignements recueillis sur nous avaient été très bons et que les papiers de ces Messieurs étaient en règle, ils ont été rapidement libérés et ramenés au Mesgouëz par la même auto. Quel soupir de soulagement nous avons poussé Annie et moi en les voyant revenir ! Encore une fois nous sommes quitte pour la peur.

N’empêche que dans un espace de 12 jours, je me suis trouvée mise en joue par des fusils allemands, des fusils américains et des fusils français. Sensation désagréable à laquelle on doit pourtant s’habituer. Henri et Franz étaient contents mais quand même effrayés par ces manières de faire qui sont du désordre, de l’anarchie.

De quel droit ce soi-disant Capitaine s’arrogeait-il le pouvoir de faire fusiller ou de libérer ? Et quel tribunal ! Une chambre à coucher de l’hôtel de l’Europe sur le lit de laquelle un Américain, à demi étendu, mâchonnant du Swen-swen-gum, un interprète collégien et Robert Tromeur comme public.

Nous tremblons encore rétrospectivement à la pensée que si le poste avait été trouvé, Henri et Franz auraient été fusillés immédiatement sans autre forme de procès.

Visite d’H de Preissac dans l’après-midi.

Dimanche 20 Août  (S. Bernard)

Battage Gourville de Kervélégan.

Messe à Plouézoc’h. Je communie pour remercier Dieu d’être sortie indemnes de l’horrible épreuve traversée avant-hier et hier. Je vais ensuite faire une prière sur la tombe des Jégaden. Franz, fatigué des émotions de la veille ne va qu’à la grand’messe de Plougasnou. On avait annoncé pour aujourd’hui, au bourg, le défilé des femmes tondues par la Résistance, en signe de leurs rapports avec les Allemands mais d’autres évènements ont dû détourner l’attention de cette brimade et je crois qu’elle n’a pas eu lieu. Je dis brimade car le rasage complet des cheveux n’est chose terrible que pour la coquetterie mais ces gars de la Résistance qui s’arrogent tous les droits avaient émis l’intention de marque au fer rouge en plein front les filles…. pas assez patriotes, à leur gré. On nous a dit que d’autres cadavres avaient été découverts à Pomplencoat. Il parait aussi que Jean-Michel de Kermadec a été fait prisonnier par la Résistance.

Alain prend sa première bouillie. Henri et moi, nous goûtons chez Henriette. Journée morne. Cafard.

Lundi 21 Août  (S. Privat)

Au cours des mauvaises heures vécues ces jours-ci, il m’est arrivé à plusieurs reprises d’être presque contente de l’absence de Cricri. La pauvre fille aurait beaucoup souffert moralement. – censure -

Très sale temps : vent et pluie. Ame grise. Le beurre est taxé 25frs par la Résistance. De quel droit ? Il faut obéir quand même ; j’en ai assez d’être au bout des fusils mais comme la baisse ne s’établit que sur les produits agricoles et que la main d’œuvre tend plutôt à augmenter, il sera impossible de tenir. On verra bien ! A la grâce de Dieu.

Les esprits s’agitent et s’aigrissent de plus en plus. On a exhumé les 5 cadavres trouvés à Pomplencoat. Il y a les 2 fils du garagiste Moal.

Le service et l’enterrement ont eu lieu aussitôt à cause de l’état de décomposition des cadavres. C’est Tortochot qui les a gardés jusqu’à leurs mises en cercueils, comme il l’avait déjà fait pour les Jégaden, Isidore et Charlot. Il disait : « C’est toujours moi qui écope les sales besognes mais celle qui m’a été le plus dur c’est d’aller garder ceux du Mesgouëz. »

Montrouleau lui a d’autres attributions. Le voilà passé porte drapeau. Choix réussi ! Il titube et zigzague dans les processions ; un de ces jours il roulera par terre dans les plis tricolores. Il y a des scènes navrantes qui scandalisent même les Américains. Celle-ci entre autres. A Morlaix, défilé des filles tondues, Montrouleau en tête absolument saoul, portant l’emblème national ; une nuée de gosses dépenaillés hurlant la Marseillaise et l’Internationale.

Mardi 22 Août  (S. Symphorien)

Les postes téléphoniques ne sont plus tenus au secret et ont recommencé à fonctionner mais ils sont d’une réserve extraordinaire, presque du mutisme ; les états-majors ne veulent rien dire de leurs opérations. Nous savons tout juste qu’une colonne d’Alliés marche vers Paris. Est-ce son but ? Où est-elle ? Mystère angoissant pour nous qui avons là-bas famille, amis, intérêts.

Ici, le désordre, l’anarchie, des ordres, des contre ordres, des menaces, des exécutions. Les vies humaines ne comptent pour rien. Quant aux vols, c’est maintenant le pillage en plein jour, à main armée. Les bandits n’ont plus à se mettre de masques sur le visage. Ils n’ont qu’à braquer leurs fusils ou leurs révolvers en disant : « Au nom de la Résistance, je prends ça ! »

Alain a 6 mois aujourd’hui. C’est un amour. Grande discussion avec les Franz au sujet des domestiques que mon fils met presque tous à la porte. Les Franz se retirent chez eux. Je ne sais ce que nous allons devenir.

Mercredi 23 Août  (Ste Jeanne)

Battage chez Jégaden. Le temps affreux ces deux derniers jours s’est amélioré et dans l’après-midi nous avons pu entendre le ronronnement de plusieurs mécaniques. Je préfère cela aux vrombissements des avions. Le Communiqué annonce que Paris est pris. Il n’y aurait eu que des combats de rues entre les Allemands et la Résistance. On dit aussi que Grenoble et Avignon ont été libérées… qu’on se bat à Bordeaux, que le Gouvernement de Vichy s’est évaporé, que les Allemands sont en pleine déroute. En résumé, convulsions dans toute la France, petits combats locaux, désorganisation partout, désordre complet. Qu’en sortira-t-il ? Bien ? ou Mal ? On ne le saura que plus tard.

Je me tourmente beaucoup de mes aînés de Sisteron tout en espérant qu’ils sont sortis indemnes de cette crise. Franz me raconte des choses qui me donnent aussi d’autres grandes inquiétudes.

Je repique environ 300 pieds de salades scaroles et j’en donne à Me Martin.

Jeudi 24 Août  (S. Barthélémy)

Nous ne savons toujours pas quand nous pourrons battre mais comme il se peut que nous soyons prévenus seulement la veille, il faut se préparer. On achève donc de rentrer l’orge, on coupe de la fougère pour mettre sous le tas de paille et je passe mon après-midi à réparer des sacs.

Henri va porter des haricots verts à Kerprigent. En échange, les de Preissac lui donnent du raisin. C’est ce qu’on appelle du marché noir par ici. Franz et sa fille viennent prendre leurs repas avec nous mais Annie boude toujours bien que nous ayons cédé à sa volonté de mettre nos couverts dans la salle à manger, ce qui est une complication et un travail supplémentaire.

Vendredi 25 Août  (S. Louis R.)

Bombardements intenses mais assez lointains cette nuit. Serait-ce l’attaque de Brest qui, dit-on, tient toujours. On nous confirme la prise de Paris. Quand aurons-nous des nouvelles des chers nôtres ? Je suis très inquiète. Toutes ces émotions influent sur mon physique ; je me sens brisée. Les nouvelles qui nous sont données par les Communiqués officiels (mais émanés par qui ?) indiquent que toute la France est en convulsions. Comment mes pauvres petits de Sisteron s’en sortiront-ils de ce bouleversement ?

Madame Goyau est souffrante, Jean l’Espagnol est au battage chez Oléron et Henriette, ayant commencé une lessive pour elle, ne peut pas nous donner toute sa journée. Louis travaille la terre où il sème du trèfle rouge. Enfin on s’en tire tout de même mais c’est une journée assez dure pour moi et mon raccommodage de sans est laissé de côté.

Samedi 26 Août  (S. Zéphirin)

Madame Goyau encore absente, Henriette au lit, Louis au battage, Annie toujours enfermée dans sa tour d’ivoire, je reste seule avec l’Espagnol. Nous parvenons à donner nourriture aux gens et aux bêtes ; c’est l’essentiel en espérant un lendemain meilleur.

Les bombardements continuent, c’est un vacarme effroyable. Et que d’avions, que d’avions ! Ils passent par groupes de 36 (6 petits paquets de 6). On nous dit que les Allemands ont repris certains quartiers de Paris, que la bataille n’est point terminée là-bas et mes inquiétudes reprennent ; d’un autre côté on m’affirme que le trafic postal avec la capitale reprendra la semaine prochaine. Déjà, depuis avant-hier, les cars recommencent à nous lier à Morlaix. Mr Huet a déjà fait 2 voyages parait-il. Les Américains ont réparé en 4 jours le champ d’aviation de Ploujean. Pouliquen est venu remettre nos vitres brisées par les Allemands.

Dimanche 27 Août  (S. Césaire)

Que pourra-t-il rester de Brest après l’acharnement déployé par les Américains contre la garnison allemande qui résiste avec une extraordinaire ténacité. On ne peut s’empêcher d’admirer les uns et les autres pour les qualités diverses qu’ils prouvent dans l’attaque et dabs la défense mais on déplore en même temps que cette force et ce courage entraînent tant de destructions sur le sol de France.

Depuis 48 heures les explosions se succèdent sans trêve à la cadence d’une par seconde à peu près. Les avions qui passent sur nos têtes sont innombrables. Roger L’Hénoret en a compté 500 en l’espace d’une heure ce matin. Ils peuvent déjà utiliser le champ d’aviation de Ploujean.

Messe à Kermuster. La bouderie d’Annie prend fin, elle partage nos repas. Les Franz vont dans l’après-midi à Térénez avec leurs enfants ; tout le personnel se donne liberté. Henri et moi restons seuls de garde au Mesgouëz.

Lundi 28 Août  (S. Augustin)

On nous a dit que notre battage n’aurait pas lieu avant huit jours. C’est regrettable car nous sommes dans une belle période et que nos tas de céréales risquent de s’échauffer mais nous n’avons pas à protester car c’est par complaisance que la machine à vapeur viendra chez nous qui n’en sommes point propriétaires. Le manque d’essence ne nous permet pas encore cette année d’utiliser la nôtre ;

Paris est libéré sans doute mais il parait que la capitale a été bien endommagée par les bombardements et les combats dans les rues. J’ai grande impatience des nouvelles de ceux que nous avons là-bas. Ici, Brest résiste encore. Le vacarme des canons ne cesse ni de jour ni de nuit. Aux heures nocturnes, le ciel est tout rouge à l’ouest mais dans notre petit coin le calme semble renaître.

Comme ravitaillement, à noter la réapparition du pain. Jusqu’à nouvel ordre nous avons droit à 4lvs par personne chaque semaine. Ce serait bien si nous n’étions pas 9 et souvent plus à partager la ration de 7.

Mardi 29 Août  (D. S. Jean-Bapt.)

Le temps change ; impression d’automne navrante. On sait que quoiqu’il arrive la mauvaise saison aura des duretés exceptionnelles cette hiver année ;

Brest tient mais la canonnade parait un peu moins violente ; il n’y a pas aussi d’aussi nombreux passages d’avions ;

Visite de Me Albert ; elle me dit que Sisteron a été nommée au Communiqué d’hier comme ville prise. J’ai le cœur tout chaviré en pensant que mes chéris ont pu avoir du mal ou même qu’ils ont couru des dangers. Mon Dieu, mon Dieu, gardez-les de tout mal et permettez que nous ayons bientôt de leurs nouvelles.

Franz va à Morlaix et passe au Roc’hou ; il rencontre son père chez les Kermadec. Jean-Michel, après avoir été incarcéré pendant 8 jours est mis en liberté provisoire. Accusation stupide. On lui reproche d’avoir fait partie du P.C.F. avant la guerre. Les Kervarec (plombiers) viennent enfin déboucher nos WC qui étaient inutilisables depuis le départ des Allemands le 11 juin.

Mercredi 30 Août  (S. Gaudens)

Ce mois d’Août fut tellement rempli d’évènements et d’émotions, de craintes pour nous-même et d’angoisses pour les êtres chers dont nous sommes séparés que j’ai négligé de noter beaucoup de choses qui ont de l’importance pour la commune et la paroisse. Une des sœurs de l’abbé Laurent, notre recteur, est morte et celui-ci (âgé de 70 ans) fatigué, découragé par le mauvais esprit et l’inconduite de ses ouailles, a pris une sorte de retraite en demandant la place vacante d’aumônier dans un couvent de St Pol.

Il est remplacé et nous avons eu aujourd’hui la visite de notre nouveau recteur. Accompagné de l’Abbé Délasser il a déjeuné avec nous. Il ne m’est guère possible d’avoir une opinion sur Celui qui devient notre chef spirituel ; j’en ignore tout. Il donne l’impression de quelqu’un de très simple et de très pauvre ; il parait sensé, doux et parle peu. Avertis depuis dimanche nous avons pu lui offrir un déjeuner convenable.

Le "tonnerre de Brest" gronde sans arrêt.

Jeudi 31 Août  (Ste Florentine)

Une formidable poussée de champignons dans nos pâtures nous est une ressource précieuse. Depuis le commencement de la semaine nous en mangeons tous les jours des plâtrées. Nos haricots verts et nos tomates donnent aussi en abondance actuellement. Mais cela ne remplace pas la farine et le pain qui nous manque encore. Pendant une semaine, nous nous sommes réjouis. Il nous avait été donné à la Mairie une carte avec laquelle nous touchions 4lvs de pain par personne pour 7 jours. Elle nous a été retirée. Etant producteurs nous n’y avons pas le droit.

Franz est allé réclamer ; on sait que nous ne sommes pas échangistes, que nous avons donné tout notre blé, que nous manquons de pain depuis 4 mois mais cela ne fait rien. Nous vivons donc d’emprunt  sur la future récolte. C’est un épouvantable gâchis, les soi disants autorités en conviennent elles-mêmes.

Les explosions font trembler la maison. Merci, mon Dieu, pour votre protection pendant ce dur mois d’Août.

Notes d’Août

Continuez à nous donner des preuves de votre miséricordieuse sollicitude. Etendez-là sur tous ceux que nous aimons et particulièrement sur nos enfants chéris. Ma pense est allée constamment vers eux pendant  ces jours d’épreuve. Il parait que Toulon et Marseille ont assez soufferts mais que les autres villes de cette région n’ont pas eu grand mal. Néanmoins je ne serai rassurée que lorsque j’aurai lu, écrit par eux, le récit de leurs aventures pendant le bouleversement de l’ordre établi depuis 4 ans.

Les nouveaux occupants ne nous gênent pas beaucoup actuellement ; ils sont surtout préoccupés par la lutte contre les Allemands et laissent les Français se débrouiller comme ils peuvent au milieu de leurs ruines. Mais je crains bien que nous n’ayions ni leur estime ni leur sympathie. Me de Kermadec a raconté l’autre jour qu’un Américain auquel on avait demandé ce qu’il pensait des Français avait répondu brutalement : « Tous les hommes sont des fainéants, les femmes des p….. et les enfants des mendiants. » Le plus triste est que c’est assez vrai.

Septembre 1944

Vendredi 1er Septembre  (S. Gilles)

C’est fou ce que les Américains déversent d’explosifs sur Brest. Leurs canons et leurs avions ne cessent de lancer des projectiles sur la malheureuse ville dont il ne doit déjà plus rien rester mais dont la garnison allemande qui est, dit-on de 60000 hommes, défend le port avec une farouche énergie. On ne peut s’empêcher d’admirer ces soldats qui, dans des conditions atroces et qu’ils savent sans doute désespérées, font leur devoir jusqu’au bout. On ne peut cependant pas leur souhaiter la victoire méritée par leur ténacité et leur courage, elle serait terrible pour nous.

Après les évènements qui se sont passés ici le mois dernier, il y aurait des représailles terribles. Parmi les innombrables avions qui passent au-dessus de  os têtes tous ne sont pas de combat. On nous a dit que les plus volumineux servaient au transport des blessés en Angleterre. La Résistance est un peu calmée. Les Américains ont demandé des volontaires pour le front et beaucoup de ces ardents patriotes se défilent.

Paulette Goyau vient faire une journée de raccommodage pour Henri.

Samedi 2 Septembre  (S. Antonin)

Le mauvais d’hier a gêné les battages et le notre qui s’annonçait pour mercredi va encore se trouver retardé. Cette année c’est un vrai cauchemar que la pensée d’avoir 50 personnes à nourrir à deux repas pour le moins. Tout nous manque. Depuis ce soir, la boisson et le pain  se trouvent assurés. Pétronille a consenti à me vendre en cachette un peu de cidre, les bons Gaouyer nous prêtent 3 litres de vin et du blé qu’on a porté tantôt au moulin et qui vient de rentrer à la maison sous forme de farine. Nous aurons les légumes ici mais reste la viande à trouver. Quant à l’épicerie elle est absente partout excepté chez les Jégaden et on ne s’étonnera pas de manquer de denrées qui deviennent presque inconnues.

J’espère donc un peu maintenant que nous allons nous en tirer comme les autres fermes mais j’ai hâte d’être délivrée. J’ai semé aujourd’hui les choux et salades de printemps.

Dimanche 3 Septembre  (S. Grégoire)

La tempête de ces deux derniers jours a fait tomber une grande quantité de pommes. C’est dommage car elles sont encore loin de leur maturité. Nous les ramassons quand même, Franz pensant qu’elles pourront peut-être faire un cidre qu’on transformera en calvados ; Ces projets ne sont peut-être pas de raison en ces temps si troublés mais ils détournent la pensée des choses si graves qui se passent ici et sans doute dans toute la France.

Il est posé chaque jour des affiches qui font frémir même ceux qui se sentent la conscience nette. Franz a lu, à Morlaix, un placard invitant les bons patriotes à dénoncer ceux qui ont obéi au Maréchal ou qui ont fait du commerce avec les Allemands etc. etc. Il se forme un "Comité d’épuration" qui jugera avec la plus grande tous "ces traîtres". Nous nous sentons devenus des suspects. Et pourtant jamais aucun de nous ne s’est occupé de politique et nous avons toujours cherché à rendre service, à faire du bien à tout le monde, sans aucune exception.

Visite de Me de Sypiorsky. Les enfants vont à la mer.

Lundi 4 Septembre  (S. Lazare)

Mon mari est très pessimiste. Au lieu vde chercher à me donner du courage pour la lutte, il déclare que les efforts sont devenus inutiles et que nous allons à grand pas aux pires calamités. Il m’en fait un tableau affreux. Je vois mes enfants torturés, tués ou "crevant de misère". Et naturellement lui et moi subissons le même sort. Depuis son arrestation (supportée cependant avec un courage calme) son moral est très atteint. Il est aussi désorienté par la manière dont se fait la guerre. Sa science militaire est bouleversée, il n’y comprend rien, cela l’énerve.

Jean l’Espagnol est venu brusquement me dire à 7hrs ½ ce matin qu’il partait de suite avec son frère. Il ne m’a donné à moi aucun motif mais il a raconté aux Guézennec et aux voisins une histoire pour nous faire du tort. C’était u n communiste, anarchiste, de mauvais caractère mais sans doute pas méchant garçon ou peu et bien meilleur travailleur que son frère.

Mardi 5 Septembre  (S. Victorin)

Le mauvais temps entrave les battages. Depuis huit jours, cela ne roule plus et chaque jour nous apprenons que nous sommes reportés au lendemain de la date fixée. En ce moment ce n’est plus que vendredi notre tour. Et d’ici là il y aura sans doute encore du changement car le ciel est bien encombré de nuages.

Nous avons hier la visite de pauvres femmes évacuées de Brest. Ce qu’elles nous ont raconté est affreux. Que nous devons de reconnaissance à Dieu d’avoir protéger notre coin de ces massacres et dévastations ! Mais je me tourmente beaucoup pour mes aimés de Sisteron et ceux de Paris. Plus le temps passe, plus mon inquiétude et mon impatience augmentent. On dit que vers la fin de cette semaine les transports et le service postal commenceront à reprendre, au ralenti, bien entendu et sous toutes réserves.

Franz va voir Henri de Preissac. Il apprend beaucoup de choses intéressantes mais lourdes de tristesse et de menace pour un avenir prochain. Jacques et Germaine de Miniac ont été blessés à Dinan par une bombe.

Bombardements terribles toute la journée.

Mercredi 6 Septembre  (S. Eugène)

En dehors de l’ouvrage journalier, tout notre temps est passé par les préparatifs du battage que nous devrions commencer demain matin de bonne heure et terminer par le goûter. Vers 18hrs, on est venu nous dire que quelques petites anicroches ayant retardé l’opération chez Lucien nous ne pourrions pas avoir la machine ce soir et qu’il fallait aller la prendre seulement demain matin. Comme l’installation de cette grosse vapeur est assez longue, il a été décidé que nous commencerions le battage seulement après le déjeuner qu’on avancerait un peu.

Le temps se couvre beaucoup, il commence même à pleuvoir. Saints Patrons du Mesgouëz, priez pour nous.

Fracas épouvantable, tonnerre à grondement continu du canon et des bombes. Des milliers d’avions passent au-dessus de nous.

Jeudi 7 Septembre  (S. Cloud)

Battage. Tout se passe bien. Il me semble que notre récolte est dans la bonne moyenne, peut-être un peu inférieure en blé à celle de l’an passé mais très supérieure en avoine. Nous allons pouvoir payer nos dettes, ce qui me sera grand soulagement. Nous aussi avons quelques petits accidents à la machine, on perd deux ou trois fois un quart d’heure à les réparer, ce qui fait qu'il est 10 heures, nuit tombée, quand on termine. On ne sort de table qu’à 11 heures et je renonce à tout nettoyage et rangement.

Comme repas nous avons eu le nécessaire mais le sucre était totalement absent et le cidre assez réduit. 7ls de vin et 31 de cidre suffisent à grand’peine pour abreuver pendant 8 heures 30 hommes faisant ces durs travaux. Nous n’avions que 2 femmes (Me Charles et Françoise Léon) en tout 32. Avec les gens de la maison nous nous sommes trouvés 42.

Temps favorable. Reconnaissance au Ciel.

Vendredi 8 Septembre  (Nativité N.-D.)

J’aurais beaucoup désiré me joindre au pèlerinage fit à N.D. de Kernitron par la paroisse de Plouézoc’h pour remercier la Sainte Vierge de sa protection pendant les journées des 7, 8 et 9 Août. Cela ne m’a pas été possible. Il y avait toute la vaisselle à faire et à ranger le matériel de battage. Une question de balle d’avoine avait fortement mécontenté ME Goyau et Henriette qui ne parlaient de rien moins que nous abandonner de suite et complètement. Il fallait mettre de l’huile – ou, pour mieux dire – du beurre dans les engrenages. Les gens ont maintenant des caractères susceptibles, irascibles, nerveux et Franz ne veut pas faire de concessions, s’imaginant toujours que nous tenons le bon bout, alors que c’est tout le contraire.

Je pense à ma fille chérie qui me manque affreusement, j’ai le cafard. A la fin de l’après-midi, alors que les choses du ménage ont repris un ordre normal, je m’offre une petite distraction : plantation de poireaux de printemps.

Samedi 9 Septembre  (S. Omer)

Anniversaire de la mort de mon frère Henri.

Depuis deux jours nous entendons moins la bataille, ce n’est pas une preuve que la garnison de Brest s’est rendue. Un colonel américain a doit l’autre jour à Me Monnier qui l’a répété à Franz : « Nous serons à Berlin avant d’avoir Brest qui est imprenable. » L’ignorance de tout ce qui se passe en dehors de  notre rayon visuel est chose bien pénible quand en dehors de ce cercle on a tant d’êtres chers et d’intérêts.

Or ici ce qui se passe n’a rien de consolant. La Résistance tricolore a été envoyée vers Brest, là où il peut y avoir de mauvais coups à recevoir. Il reste dabs le pays la Résistance rouge c'est-à-dire le parti communiste qui fait des siennes. Des bandes de voyous entrent dans les maisons et sous la menace des fusils ils prennent aux gens "tout ce qu’ils ont en trop". Comme ce sont ces vagabonds et bandits qui jugent de ce qu’on peut raisonnablement posséder, ils font partout des rafles importantes. Une troupe venue de Morlaix opère à Plougasnou et Mr Ménès qui a reçu sa visite l’a racontée à Henri ce matin.

Dimanche 10 Septembre  (S. Salvi)

Dimanche encore plus lamentable que les autres. Pris d’une envie subite de ballade, les Guézennec s’éclipsent dès l’aube sans prévenir personne. Il a fallu organiser le service avec le seul secours de Me Martin qui a été bien complaisante. Nous avons donc eu la ferme sur les bras. Franz s’en est occupé courageusement sans trop maugréer mais cette organisation avec des journaliers seulement qui  veulent conserver toute indépendance est impossible. Il faudrait ici un ménage de vrais domestiques.

Nous sommes allés à la messe de Kermuster mais nous avons regretté de n’être pas allés à celle de Plouézoc’h où le recteur a fait un discours sensationnel sur les évènements, ne craignant pas de nommer par leurs noms  ceux de ses paroissiens qu’il blâme. Il va certainement s’attirer des animosités et peut-être des vengeances mais c’est un homme de tête et de cœur qui prend ses responsabilités.

Lundi 11 Septembre  (S. Patient)

Me Goyau reparaît. Henriette ne fait que se montrer le matin et s’en va au Douduff chez sa belle-mère pour faire la lessive des clients de celle-ci. L’ouvrage est donc encore assez lourd pour moi et j’ai la perspectives de deux journées sans personne cette semaine, Me Goyau les ayant promises aux L’Hénoret.

Franz passe la journée à Plougasnou pour différentes questions. Celle du blé ne me parait pas résolue et nous ignorons encore le régime que nous allons adopter. Les paysans échangistes ont droit à 500grs de pain quotidiennement mais ont des masses de tracas. Sécurité plus grande pour le ravitaillement de la famille qui est payé par l’ennui des contrôles et perquisitions.

Franz de mauvaise humeur contre les Guézennec réclame la mise à mort de tous les lapins. Heureusement il ne va pas jusqu’à exécuter ceux d’Henriette, il se contente de les expulser. Cela va produire encore du grabuge.

Mardi 12 Septembre  (S. Serdot)

Plusieurs choses à noter aujourd’hui. D’abord Françoise ait connaissance avec la race noire. Elle était très curieuse de voir des noirs. Ses amis, les petits Martin, en avaient vus l’autre dimanche au camp d’aviation et depuis elle tracassait ses parents. Franz l’a emmenée cet après-midi à Morlaix sur sa bicyclette et elle a pu contempler les hommes noirs tant qu’elle a voulu. L’un d’eux lui a même donné des bonbons, elle est revenue enchantée.

Pendant ce temps j’avais eu la visite d’un Parisien qui, regagnant son gîte sur un camion de ravitaillement, venait chercher quelques provisions ici et qui s’est chargé de lettres pour Albert, Kiki et les Prat. Je suis allée ensuite chez Francine voir son bébé et, pendant mon absence, 3 hommes de la Résistance ont fait une perquisition au Mesgouëz ; ils cherchaient des armes. Ils ont fouillé aussi les autres fermes des environs.

Mercredi 13 Septembre  (S. Maucille)

Chez Lucie, j’ai vu hier Marie Tortechot qui avait reçu dimanche une lettre de son mari, Gégène est devant Brest au repos, écrit-il, après avoir fait des actions d’éclat au Conquet et à Crozon. Il estime que Brest ne peut plus tenir longtemps, que ce  n’est plus l’affaire que de quelques jours. L’avis de ce stratège militaire n’a peut-être pas grand poids et je l’inscris sous toute réserve. En attendant le grondement du canon se fait toujours entendre dans cette direction là.

Ici, journée chargée mais calme, c’est à dire sans incidents, sans imprévus. Franz va le matin à Plougasnou pour les questions du blé. Après avoir annoncé la suppression de l’échange, on dit maintenant à la Mairie qu’il est obligatoire pour le producteur. Il est devenu très compliqué de connaître la loi et d’être e t out dans une légalité absolue et mon méthodique époux est nerveux, inquiet.

Dans l’après-midi Franz va porter chez Barrager les sacs d’avoine dus pour le cidre. Dette payée !

Jeudi 14 Septembre  (Ex. Ste Croix)

Nos vicaires, les Abbés Délasser et Le Saout ont fait aujourd’hui leur tournée de quête dans notre quartier et, suivant la tradition, ils ont pris leur repas de midi au Mesgouëz. Ayant été prévenus dimanche, nous avions pu leur préparer un déjeuner un peu plus soigné que notre ordinaire. Un de mes gros lapins papillon en faisait le plat de résistance ; avec cela, soupe confortable, patates surabondantes, salade de betteraves – fruits, pain et beurre à volonté ! – cidre – calvados. En ce moment  nous ne sommes pas à plaindre pour le ravitaillement de la salle. La viande de boucherie et l’épicerie manquent seulement.

On a une impression très nette d’automne malgré un temps très lourd. Le malaise est général et du moral gagne le physique. Plus que jamais je me tourmente de mes chéris.

Vendredi 15 Septembre  (S. Achard)

Agitation et même bousculade depuis le matin jusqu’au soir. 3 visites de clientes pour le beurre qui s’attardent à bavarder et comme il n’y a aucun service en dehors de complaisants coups de main donnés par Me Martin, le temps que je perds en causeries est difficile à regagner.

Jean l’Espagnol sans ouvrage vient me demander de l’embaucher à nouveau. En l’absence de Franz je me garde bien de lui donner une réponse. Quoiqu’elle ait été, elle aurait été jugée mauvaise par mon peu commode fils.

Ensuite Mr Loin vient reprendre une partie de ses meubles mis en garde ici au moment de son évacuation. Il a pu rentrer chez lui depuis quelques jours et s’y ré installe. Il a fallu qu je m’en occupe, abandonnant mon ouvrage pendant une grande heure.

Les Guézennec sont revenus. Ils étaient hier au camp américain. Un  brusque ordre de partir au front y était arrivé la veille à 23hrs et les soldats étaient partis laissant des masses de choses que les habitants de Morlaix et les paysans ont recueillies à cœur joie. Ce sont bien les descendants des pilleurs d’épave.

Samedi 16 Septembre  (S. Jean Chrys.)

Après une absence qui a duré toute la semaine, Henriette a repris son service à la maison avec la plus grande désinvolture. Franz aurait voulu que je lui adresse des reproches, au moins des observations. A quoi bon ? Elle n’aurait pas compris puisqu’elle est en somme payée à la journée et veut rester maîtresse de son temps. Ce que j’aurais pu dire, même avec une langue de velours, l’aurait mise de mauvaise humeur.

La main d’œuvre tient le bon bout contre nous qui ne pouvons pas nous passer d’elle. Je voudrais avoir la science, la force, l’adresse et le courage de ma fille qui est maintenant au courant de tout le travail d’une ferme et qui fait n’importe quoi aussi bien que n’importe qui.

Maintenant c’est Me Goyau qui prend congé depuis mardi soir, ce qui fait que le retour d’Henriette ne me libère point. Je rends quand même grâce à Dieu de permettre que le principal soit fait chaque jour.

Dimanche 17 Septembre  (S. Corneille)

Messe de 8hrs à Plouézoc’h. Vu Zaza. Elle a des nouvelles très laconiques de son mari et de sa famille de Normandie. Là-bas, tout est dévasté mais ceux qui l’intéressent sont en vie. C’est le principal. Pour ce qui concerne Paris, quelques renseignements ont été donnés hier par Tanguy Jégaden revenu de son équipée. Il avait conduit, il y a huit jours, son cousin Tanguy Prigent nommé Ministre de l’Agriculture. Il a rapporté des lettres à plusieurs de nos voisins. Il me semble que notre pauvre Paris a connu des jours encore plus durs que ceux que nous avons vécus nous-mêmes mais je crois - j’espère du moins - que les quartiers qui nous intéressent le plus n’ont pas été trop endommagés.

La belle-mère de Me Martin ne parle pas de bombardements sur Issy les Moulineaux –voisin de Boulogne ; de même un type du 6e dit que son arrondissement a été épargné.

Très beau temps. Journée calme. Seule visite : Jean Clech venu prendre mon lapin mâle pour mariages. Franz, Annie et Cie vont à Kerprigent et Henri au Roc’hou.

Lundi 18 Septembre  (Ste Camelle)

Profitant de la bonne fortune, devenue rare, d’avoir à la fois Me Goyau et Henriette, je me livre à des travaux de jardinage et commence ma récolte des haricots. J’arrache les flageolets blancs pointés de noir. Il me semble qu’ils donneront moins que l’an dernier. Trop de sécheresse probablement à l’époque  de la germination et de la floraison. Enfin, j’espère quand même avoir le nécessaire ; je crois seulement utile de noter que je devrais l’année prochaine revenir aux cocos blancs ou jaunes aux grains plus gros.

Franz est parti à bicyclette ce matin avec Réguer pour une tournée qui doit durer deux jours. Ils vont du côté de Callac dans les montagnes du Centre.

Beau temps. Louis fait le déchaumage de Kerligot suivant les ordres de Franz. Je vois donc qu’une nouvelle saison agricole commence, que notre fils a la sagesse de ne pas abandonner sa petite exploitation avant d’être assuré d’une autre situation stable.

Mardi 19 Septembre  (S. Cyprien)

Pas grand’chose à noter. L’atmosphère est plus calme depuis 2 jours, moins ébranlée par les grondements de l’artillerie et moins traversée d’avions. On dit cependant que Brest tient toujours. Sur le reste de la France, aucun renseignements. Ce silence m’oppresse. C’est un peu comme s’ils étaient tous morts…. Nous espérons que notre mot remis la semaine dernière aux mains de Mr X est à présent entre les mains d’Albert et le rassure sur notre sort.

Ici Mr Salaun est venu tirer des pierres d’une carrière pour l’arrangement de notre allée avant l’hiver, Louis a continué son travail à Kerligot, Henriette a fait le service de ferme et moi, tout en accomplissant celui de la maison, j’ai pu m’occuper encore un peu des haricots. Franz que nous espérions récupérer ce soir n’est pas rentré.

Mercredi 20 Septembre  (S. Eustache, Q.-T.)

Franz est revenu cette nuit, enchanté de sa petite fugue Il a vu un pays pittoresque et a été reçu très affablement par les René de Pluvié. Ceux-ci habitent une sorte de bungalow en plein bled et mènent une existence encore plus sauvage que la nôtre.

Yvonne Féat vient, m’aide un peu et nous fait une petite lessive. Visite de Francine et de Me Albert. Toutes deux me disent que Brest s’est rendu lundi soir. Me Albert qui suit tous les Communiqués y ajoutent quelques renseignements sur la situation générale. Elle a reçu aussi une lettre de sa famille qui lui donne ses impressions particulières.

Je conclus de ce que j’ai appris aujourd’hui que l’état d’anarchie ne fait que croître en France et que l’avenir est de plus en plus sombre. Impossible de parler de ces choses avec mon entourage. Trop d’énervement. Henri est d’un pessimisme affreux.

Jeudi 21 Septembre  (S. Mathieu)

Après avoir vécu deux mois et demi dans le fracas des batailles, le calme qui règne maintenant me parait chose anormale et, comme toute chose anormale me trouble, m’inquiète. Il faut s’y réhabituer, se résigner à ne rien savoir de ce qui se passe, s’en remettre avec un abandon complet entre les mains de Dieu. Lui faire confiance.

Il m’est horriblement dur d’être séparée de mes enfants, d’ignorer comment ils ont traverser la crise et ce qu’ils deviennent actuellement. Petit à petit, nous avons quelques nouvelles de Paris. Il y a des gens qui en arrivent, apportant des lettres. Naturellement les jugements sont différents, il faut établir des moyennes. Nous croyons donc qu’il y a eu de la casse et des dégâts dans une certaine mesure. Pour Brest, les renseignements sont unanimes : destruction  complète, pas une seule maison intacte.

Aujourd’hui défilé presque ininterrompu de gens, surtout d’acheteurs ou désireux de diverses choses. Les Bretons viennent faire leur cidre ici, Jean Clech rapporte mon lapin, Morvan de Rosland vient chercher Franz pour piquer une truie. Francine vient peser son bébé.

Vendredi 22 Septembre  (S. Maurice)

Pas grand-chose à noter à part un brusque changement de temps vers midi ; la pluie se met à tomber. J’en suis très ennuyée pour mes haricots dont une grande partie avait été arrachée pour sécher sur le terrain. Je n’ai aucun en droit pour les mettre à l’abri cette année ; il faut donc se résigner en espérant que le mauvais temps ne durera pas et qu les dégâts seront minimes.

Toudic vient ; c’est assez rare de l’avoir maintenant et sa réapparition sent l’approche de l’hiver. Tous les journaliers sont les mêmes ; pendant la grosse période de travaux, ils sont demandés partout et vont chez les exigeants ; quand l’ouvrage se raréfie, ils viennent d’eux-mêmes se proposer et savent qu’au Mesgouëz on ne les refuse jamais. Henriette en prend à son aise, se sentant bientôt en possession de son logis, elle fait de plus en plus passer ses affaires avant les nôtres. Me Goyau nous fait des crêpes au cidre doux.

Samedi 23 Septembre  (Ste Thècle)

L’anarchie ne fait que croître. Chacun fait ce qu’il veut, aucun ordre nulle part. Un exemple entre cent. On ne s’est pas entendu pour le changement d’heure et les gens se considèrent libres d’adopter celle qui leur plait. Alors depuis huit jours les uns disent qu’il est huit heures du matin et les autres prétendent qu’il  n’en est que 7. A Morlaix, la gare a pris l’heure d’hiver tandis que l’hôtel de ville n’a pas changé. Cela crée des difficultés à chaque instant. Me Huet qui a repris son service de cars adopte l’heure de la gare de Morlaix. Amonou et Meyer ont conservé l’heure de l’hôtel de ville. ET les gens se buttent dans leurs idées et leurs préférences. C’est à en rire pour ne pas en pleurer car ce désordre est un signe de mentalités déplorables refusant toute discipline.

J’ai arrêté aujourd’hui une fille de ferme pour remplacer Henriette. Il faut prendre ce qu’on trouve, aucun choix. Je n’ai vu que la mère de cette jeune personne qui est une des "tondues" de Plougasnou.

Dimanche 24 Septembre  (S. Izarn)

Messe à Kermuster. Ensuite le programme habituel du dimanche plus chargé pour moi que celui de la semaine et compliqué aujourd’hui par l’absence complète de la famille Salaun-Goyau qui fête les baptêmes de Mimi et de Jean-Pol. Heureusement il ne pleut pas. Grand vent du Nord, assez froid.

Je continue aux rares moments libres, la récolte de mes haricots. En ce qui concerne les flageolets pointés de noir, elle ne sera peut-être pas aussi belle que l’an dernier mais satisfaisante tout de même. Il est difficile d’opter entre mes diverses variétés, elles ont toutes du bon et je ne voudrais en sacrifier aucune ; il faudrait avoir davantage de terrain à ma disposition pour cette culture.

Les Guézennec vont en charrette du côté de Plouigneau pour acheter du cidre et des graines.

Lundi 25 Septembre  (S. Firmin)

Cafard ; je me ronge en pensant à mes petits. Il faut quand même agir car je suis seule avec Me goyau. Je crois que nous ne reverrons plus beaucoup au travail le ménage Guézennec. Depuis qu’ils sont assurés d’être logés par les Jégaden-Guéduen, c’est à eux que vont toutes leurs prévenances. C’est un peu naturel dans ce pays où les êtres sont restés très primitifs, il n’y a aucun ménagement, aucun voile sur les instants comme la politesse et même une simple délicatesse de cœur le voudraient.

Prenons-les tels qu’ils sont. Je cherche toujours à me comporter envers eux mieux qu’ils ne le font envers nous mais Franz veut leur rendre la pareille. Il dit que c’est pour leur faire comprendre et les améliorer. Je poursuis le même but par un moyen contraire. Qui de nous a raison ? Nous ne le saurons sans doute jamais car il est à craindre la non réussite.

Mardi 26 Septembre  (Ste Justine)

Même vie à la fois monotone et agitée. Pétronille fait un peu de cidre à la maison. Mr Gaouyer l’a retenue pour jeudi et nous comptons mettre des pommes de terre avec les siennes. En attendant, avec les résidus des Bretons nous avons fait quelques litres d’un petit cidre, pas mauvais du tout.

Franz a retrouvé une ancienne connaissance le jour de notre battage ; un cousin des Tocquer qui était berger au Gras Coz au temps où nous venions seulement en vacances ici. Ce garçon qui est marié et père de famille habite Morlaix où il travaille à la Manufacture de Tabac. Aussi, mon fils le soigne-t-il et Annie aussi ; on me le donne comme client pour le beurre. Cela tombe mal car le lait diminue beaucoup en ce moment. Il a fallu cependant m’exécuter quand il est venu nous rendre visite.

Mercredi 27 Septembre  (Ss Côme et D.)

De l’aide. Me Goyau m’a procuré celui de sa fille Antoinette qui peut nous faire quelques journées et d’autre part Yvonne Féat est venue ce matin pour faire une grande lessive. J’avais du linge sale depuis plusieurs mois car il y avait lessive comble avec les objets les plus urgents et certaines choses restaient au rencart. Je crois que cette fois nous ne liquiderons pas encore tout mais la plus grande partie.

Ma maison et toutes mes affaires sont dans un désordre fou. La saleté est navrante aussi ; le manque de savon et autres produits de nettoyage en est la cause avec le manque de temps. En plus de cela, les vols, le pillage ont fait complètement disparaître plusieurs objets de valeur ou de nécessité. Ces dégâts me tiennent au cœur et me rendent presque malade quand j’y pense. Pour m’y résigner je compare notre sort à celui des gens qui ont tout perdu.

Jeudi 28 Septembre  (S. Exupère)

L’anarchie ne fait qu’augmenter. Notre municipalité a été renversée et remplacée par une autre très à la couleur du moment. Les communistes établissent leur règne en suppriment tous ceux qui ne partagent pas leurs doctrines. Ils appellent cela l’épuration, et sous prétexte d’épuration ils satisfont aussi leurs rancunes personnelles.

Henri est allé à Morlaix ce matin, à la recherche d’objets pour les fêtes de Franz et de Françoise. On n’y trouve plus rien. La majeure partie des magasins sont fermés par ordre de la Résistance. Prétextes : les propriétaires ont vendu aux Allemands ou marqués leurs marchandises trop cher. Pour 85frs, mon mari se rend acquéreur d’un jouet qui n’aurait valu 1fr45 avant cette guerre et il renonce à prendre quoique ce soit pour notre fils.

Ici, Franz, en compagnie de Mr Gaouyer, fait notre premier cidre ; je travaille à la récolte des haricots. Temps superbe, la lessive sèche bien. Je garde mon petit Alain qui est un amour une partie de l’après-midi.

Vendredi 29 Septembre  (S. Michel)

Henri va dans la matinée au vivier du Diben pour voir Mr Oullen dont Yvonne Féat nous a annoncé hier le prochain voyage à Paris. Il ne le rencontre pas mais trouve son fils qui part aussi demain pour continuer ses études à Stanislas (préparation de Polytechnique) et qui se chargera d’une lettre pour Albert. J’espère que nous aurons cette fois une réponses avec quelques  nouvelles des chers nôtres. Je suis tourmentée, anxieuse de tous mais surtout de ma fille, ma Cric chérie qui est partie presque nue et dont le vrai foyer est ici, sous notre aile. Malgré la grande affection de son frère et sa bonté attentive, je crains quelle souffre dans son âme et dans son corps.

On continue la fabrication de notre premier cidre. Nous en aurons à peu près une demi-barrique. En attendant qu’il soit au point nous nous désaltérons agréablement avec le petit cidre Breton ; Je l’ai mis aujourd’hui en bouteille ; nous avons eu 56 litres, c’est une bonne aubaine et me tirera d’embarras pour notre journée de pommes de terre qui approche. Aujourd’hui c’est celle de Pétronille.

Samedi 30 Septembre  (S. Jérôme)

Anniversaire de mes fiançailles : 44 ans. Souvenirs doux et…. Amers. Un imprévu joyeux signale cette journée : l’arrivée d’un important courrier. Hélas ! une déception se mêle à mon bonheur en décachetant les chères lettres ; elles sont de dates bien anciennes, presque vieilles de trois mois écrites au début de Juillet. Une seule, celle de Me le Marois, partie le 27 juillet de Laval, n’a que deux mois et malgré sa jeunesse relative ne contient pas encore les nouvelles du changement d’occupation.

Mes enfants souhaitent ma fête d’une manière si tendre que mon cœur se dilate…… mais hélas ! aux récits de leurs privations il se contracte encore et si douloureusement. Je suis navrée de notre abondance et de notre confort quand je songe que mes chéris souffrent de la faim. Ma pauvre sœur est peut-être la plus éprouvée à ce point de vue, sa lettre est lamentable. Les Aucher, les Sandrin ont eu aussi leurs épreuves ces temps derniers. Que Dieu ait pitié de tous, les conserve sains et saufs jusqu’à la fin.