Juillet 1945

Dimanche 1er Juillet (St Thierry)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Nous y allons en auto, Henri, nos deux fils et moi. Pierre communie. Je suis sûre que le cher garçon pense à notre anniversaire de mariage et j’ai le regret de ne pouvoir l’accompagner à la Ste Table mais j’unis de tout cœur mes prières aux siennes.

Surprise un peu désagréable : au moment où nous partons à la messe, on nous annonce que les faucheurs sont depuis 5 heures du matin dans nos prairies. Il faut en vitesse leur préparer le petit déjeuner mais grâce à la bienheureuse voiture nous arrivons encore en avance. Lucien Troadec et Toudic fauchent pour nous à la tâche cette année. Ils ne nous donnent que la matinée et doivent continuer demain.

Après-midi calme.

Lundi 2 Juillet (V. de la Vierge)

Anniversaire de notre mariage. Lucien et Toudic continent et achève le fauchage de nos foins, ce qui me donne assez d’ouvrage en plus des préparatifs du départ de Michel que son père emporte avec lui au début de l’après-midi. Je suis triste de voir partir notre gamin mais nous le reverrons bientôt. Lui était ravi d’aller avec son père, surtout en auto. Je crains bien qu’il déchante à Quimper et regrette le Mesgouëz ; je redoute aussi que les personnes complaisantes : Marie-Louise de Kermadec et Anna Guenneau qui ont la bonté de s’en occuper en aient quelque peine et désagrément car notre Michou n’est pas toujours facile et fait beaucoup de bêtises. Pour nous consoler, nous pensons au prochain voyage.

Mardi 3 Juillet (St Anatole)

Mauvais temps. Nous pensons avec tristesse et même inquiétude à Michou qui doit se trouver terriblement dépaysé à Quimper.

Les femmes de Térénez viennent et malgré la pluie elles étalent nos foins. C’est toujours la même histoire : dès que notre herbe est coupée, le soleil se voile et le ciel pleure. Nous avons sur ce chapitre une déveine constante Nous commençons par bribes aux très rares instants dont nous disposons nos préparatifs de voyage. Je retrouve une combinaison très usée et déchirée qui me semble une beauté auprès de mes loques actuelles et je me mets à la réparer.

Terminé la 2e socquette blanche de Cric. Gardé beaucoup Alain car Annie se plaint de grande fatigue. Elle voit peut-être que nous faisions tout de même quelque chose dans la maison et parait s’inquiéter de notre prochaine absence.

 Mercredi 4 Juillet (Ste Berthe)

Pas grand-chose à signaler. Cric court les fermes sans succès pour trouver des œufs. Henri a plus de chance dans sa chasse au beurre. Il en aura 4 livres samedi soir à Kerprigent. Il apprend par Henri la mort d’une fille de Guittic : Dominique, 5 ans ½. Franz livre Ultima. Il passe sa journée à la foire de Morlaix et constate un peu d’inertie dans le commerce. Les cours restent très élevés.

Le soir réunion au bourg pour organiser les fêtes des 13, 14 et 15 Juillet. Franz et Cric, convoqués, s’y rendent ensemble. Je commence à réparer une vieille robe de chambre. Amélioration atmosphérique.

Sur l’argent touché pour Ultima, nous donnons 10000frs à Franz pour un fusil de chasse.

Jeudi 5 Juillet (Ste Zoé)

Une lettre de Pierre nous rassure sur Michou. Il parait ne pas avoir été trop dépaysé mais son père a quand même dû aller coucher auprès de lui chez Marie-Louise de Kermadec, ce qui me chiffonne un peu car Paule n’en sera pas contente. Annie va à Plougasnou pour ses cartes de ravitaillement ; nous gardons Alain. Ce bonhomme marche tout seul maintenant mais il manque d’expérience, ne connaît pas les obstacles et je n’ose guère le lâcher que sur la pelouse où les chutes ne seraient pas trop mauvaises. Mon dernier petit fils est toujours très mignon mais ce n’est plus le bébé tout doux qu’il a été ; il montre maintenant ses volontés et fait des caprices. Il a aune passion pour sa tante Cricri.

Vendredi 6 Juillet (Ste Angèle)

Levée à l’aube, je fais du jardinage jusqu’au petit déjeuner. En deux heures, j’achève le sarclage et le buttage de nos haricots d’hiver. Maintenant plus rien à leur faire jusqu’à la récolte. Depuis 2 jours, Me Goyau ne vient pas. Heureusement elle envoie Paulette garder les vaches. Franz faut seul les travaux de ferme et les foins, ce qui est excessif.

Depuis le départ de Michel, Françoise se cramponne à son père et l’accompagne partout ; elle le distrait et même l’aide souvent. La vie des champs lui plaît beaucoup. Il y aurait matière pour faire de cette petite femme supérieure mais elle n’est pas dirigée comme il le faudrait ; ses qualités ne sont pas développées et ses mauvais instincts pas réprimés comme il le faudrait.

Samedi 7 Juillet (St Elie)

Tout en accomplissant les corvées quotidiennes je prépare un peu – oh ! très peu – notre départ pour Paris qui est décidé pour demain soir. Henri a pu en fournissant 5 litres d’essence, nous assurer une bonne voiture qui nous conduira à Morlaix.

Avant le réveil de la maisonnée je plante encore quelques lignes de haricots destinés à être mangés en vert au mois de Septembre. Je suis effrayée en constatant que nous n’aurons aucun légume l’hiver prochain. Franz semble un peu désorienté à la perspective de notre absence. Annie qui a retenu Me Boubennec pour me remplacer à la cuisine parait plutôt contente du changement.

Dimanche 8 Juillet (Ste Virginie)

Départ pour Paris.

Tout se passe bien et nous semble relativement facile. Nos bagages sont presque exclusivement composés de victuailles, je n’emporte que les vêtements que j’ai sur le corps. J’y ai donc laissé ce cahier et n’y ai rien noté pendant notre séjour à Boulogne.

Il m’est très difficile, après un mois de vie très occupée de me souvenir des détails journaliers qui sont d’ailleurs de peu d’importance. Je vais essayer d’inscrire seulement les faits principaux de nos "vacances" avant de reprendre le "Livre de Raison".

Lundi 9 Juillet (Ste Blanche)

Arrivée exacte. Trouvé Michèle Morize à la gare. Je ne l’aurais pas reconnue si elle ne nous avait arrêtée. C’est une vraie jeune fille maintenant, d’une belle stature, de formes sveltes et élégantes, très embellie quant aux traits. Elle resplendit de santé physique et de joie. Albert était à cette heure dans l’attente des Téraube qui arrivaient des Vans pour l’examen de leur fils Jean. Ces amis de Paul ont été si dévoués pendant sa maladie qu’il était juste qu’on leur témoigne de l’intérêt et de la gratitude en cette occasion mais le cher Albert est venu nous embrasser à Boulogne au début de l’après-midi. Visite d’Henriette, de Jean Chiny, de Claude, d’Arnaud.

Mardi 10 Juillet (Ste Félicité)

On dirait qu’une pluie de cendres a recouvert toutes choses dans notre appartement. Armée de l’aspirateur, Cric enlève le plus épais de la poussière. L’électricité nous a été rendue mais nous n’avons pas le gaz car l’inspecteur a constaté une fuite. Alors c’est un défilé de plombiers et d’employés de la Compagnie. Nous prenons nos repas composés de pain, de fromage apportés du Mesgouëz et de confitures – vieilles de 10 ans – trouvées sur une armoire.

Arrivée de Pierre et de Michel le soir. Henri les mène dîner au restaurant. Nous allons Henri, Cric et moi rue Henri Duchêne. Visite de Marguerite.

Mercredi 11 Juillet (St Cyprien)

Le gaz nous est donné. Alors pour éviter les frais de restaurant, nous faisons notre cuisine à la maison. Elle se compose des provisions venues de Bretagne : œufs au plat et pommes de terre en robes des champs mais Henri va aux Halles. Il en rapporte une botte de persil (25frs), des carottes, des pêches, le tout à des prix qui m’effarent.

Une lettre de Paule avertie Pierre d’un retard de 24 heures pour son voyage ; elle n’arrivera que vendredi matin. Cela nous donne un peu plus de temps pour le nettoyage et l’installation. Déjà on respire mieux chez nous mais n’empêche que ce logement me semble une prison. Et puis j’ai un gros cafard en constatant les disparitions d’objets qui étaient des souvenirs ou des

Jeudi 12 Juillet (St Gualbert)

choses de grande utilité. Nous avons été cambriolés à plusieurs reprises. Tout le linge neuf a été enlevé ainsi que le beau pardessus et le complet veston d’Henri, deux châles de l’Inde, un matelas, un traversin, 2 couvertures, 1 couvre-pied, 1 oreiller, 1 casserole, 1 coupe de toile etc. etc. C’est navrant. Je suis sûre qu’à l’heure actuelle 100000frs ne suffiraient pas à remplacer tout ce qui nous a été volé.

Madeleine Sandrin avait fait mettre du bric à brac dans notre salle à manger. Nous la déblayons.

Vendredi 13 Juillet (St Eugène)

Arrivée de Paule, de quatre garçons et de Cécile Le Marois. On organise un campement. Henri et Cric iront chaque soir coucher rue Henri Duchêne où il n’y a plus personne car ils sont tous partis mercredi matin pour Javarsez et Meschers. Par exemple ! C’est l’entassement Chaussée du Pont. Nos gamins sont deux dans chaque lit malgré l’étroitesse de ces couches. Quant à moi, je couche dans le salon sur le sommier d’un lit Sandrin. Cela manque de confort pour tout le monde mais nous sommes heureux de cette réunion.

Mon cœur de grand’mère est épanoui. Je trouve mes petits fils plus charmants les uns que les autres.

Samedi 14 Juillet (Fête nationale)

Chaleur accablante. Au soir dans le bureau qui est plein nord et n’a jamais un rayon de soleil, le thermomètre marque 29°.

Il n’y a pas l’atmosphère de fête qui enveloppait Paris les 14 Juillet d’autrefois. On avait dit cependant que ce serait une exception cette année à cause de la "Victoire" et du retour des prisonniers. Cela me parait se passe en réceptions officielles au sein des familles. La rue est calme même déserte de nos côtés. On sort un peu les enfants. Le parc de St Cloud leur plait mais Paule désire que ses grands aient au moins un aperçu de Paris. Il est décidé qu’on leur montrera l’Arc de Triomphe, Notre Dame et…. un grand magasin.

Dimanche 15 Juillet (St Henri)

Nous fêtons le grand père et l’aîné de nos petits fils. Albert vient déjeuner Chaussée du Pont. Il nous apporte un excellent vin de Champagne d’avant guerre et nous avons fait de notre mieux pour le menu. Un rôti de porc fait au Mesgouëz il y a 3 semaines et conservé dans un bocal en est la pièce de résistance. Cricri a fabriqué deux grandes tartes aux prunes. Enfin, pour un repas de 12 convives aux bons appétits c’est copieux et soigné, on ne se sent pas au temps de "restrictions" que nous traversons.

Henri et Albert restent ensemble à jouer aux échecs. Pierre, Cric et Cécile mènent les 3 grands voir la fête d’aviation à Longchamp. Un orage

Lundi 16 Juillet (Ste Estelle)

Pierre passe son temps dans les gares. Il court après une malle égarée dans le voyage Sisteron – paris et qui contient toute la vêture de ses garçons. Il s’occupe aussi d’avoir des billets et places pour Laval. Henri conduit ses petits fils au Jardin des Plantes. Ils sont ravis de cette excursion qui occupe toute la matinée. Les soins de ménage et de cuisien m’abordent malgré le secours très appréciable de ma Cric.

Le soir, après le dîner, Michèle vient nous présenter son fiancé : Jacques Pierrez. Très beau garçon et très sympathique. Il nous conquiert tous sans s’agiter beaucoup pour le faire.

Mardi 17 Juillet (St Alexis)

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Le matin d’assez bonne heure, Henri et Paule partent pour Paris avec les trois grands. Je ne sais au juste leur itinéraire mais je crois qu’ mais je crois qu’ils ont suivi à peu près le programme dressé, qu’ils ont vu l’Arc de Triomphe, les Champs Elysés, la Concorde, aperçu la Madeleine, qu’ils sont entrés au magasin du Louvre, ont vu les quais, aperçu la Cité. Cela doit avoir été en vitesse mais ces petits gars ne sont pas encore en état d’approfondir et ils ont été émerveillés. Leur mère aussi. Elle déclare que son rêve est d’habiter un jour la capitale.

Jean Chine – de retour de Javarsez pour régler la réquisition de la maison de Boulogne – déjeune avec nous. Henri et Pierre dînent le soir avec Albert au restaurant.

Mercredi 18 Juillet (St Camille)

Départ des Pierre. Dès le matin  agitation des préparatifs. Le déjeuner est avancé et dès une heure de l’après-midi, ils se mettent en route pour prendre le train de 16hrs25 à Montparnasse. Henri et Cric les accompagnent. Tout se passe à peu près bien jusqu’à la gare mais là ils ont des difficultés inouïes pour pénétrer malgré leurs places retenues dans un compartiment archi bondé. Bagages, enfants, Pierre et Cécile passent par la fenêtre mais l’état de Paule lui interdit cette gymnastique, il y a bataille. Enfin, ils sont à 19 dans le compartiment de Paris à Laval mais arrivent au port sans mal.

Jeudi 19 Juillet (St Vincent de Paul)

Le calme est revenu Chaussée du Pont. Nous sommes tristes de l’envolée des oisillons chéris mais contents d’avoir pu les accueillir, les aider dans cette passe difficile en les nourrissant substantiellement malgré la pénurie actuelle de denrées alimentaires. Nos provisions ont une grande brèche mais nous désirons tenir le coup pendant une semaine encore.

Rangé un peu l’appartement. Kiki vient déjeuner avec nous ; nous lui souhaitons sa fête. Après-midi calme ; nous bavardons en travaillant. J’avais commencé une paire de socquettes pour moi, je l’avance sérieusement. A 4hrs une tasse de maté avec de la confiture d’oranges. Cela nous rappelle les beaux temps d’autrefois.

Vendredi 20 Juillet (Ste e Marguerite)

Comme tous les jours de marché à Boulogne je me lève de bonne heure pour aller faire la queue devant l’étalage du seul marchand de fruites qui a quelque chose de potable. Ce sont actuellement des prunes Reine Clade à 30frs le kilo. On peut en obtenir 2kgs quand il y en a eu en abondance mais pour cela il m’a fallu chaque fois un minimum de deux heures d’attente. En dehors des prunes, il n’y a au marché que quelques poires affreuses, pas mures, très chères et des carottes nombreuses, bonnes, abordables. Nous nous nourrissons de ce légume que nous aimons tous les trois et dont nous sommes privés au Mesgouëz.

Samedi 21 Juillet (St Victor)

Nous allons, Cric et moi, dans la matinée, à Auteuil pendant qu’Henri se rend aux Halles. Cela nous amuse de revoir des magasins et nous nous arrêtons devant presque toutes les boutiques. Mais nous sommes horrifiées par les prix et nous n’achetons rien.

Au retour, en traversant le marché d’Auteuil, je trouve quelques asperges montées et comme la marchande est arrangeante j’en prends deux bottes qui nous régaleront malgré leur qualité inférieure car ce sont les seules vraies asperges dont nous aurons goûté cette année.

Henri et Cric me souhaitent ma fête. Kiki arrive aussi avec deux très beaux dahlias. Mon mari m’a donné un livre de Duhamel : "La passion" de Joseph Pasquier, et ma fille une très jolie fleur en bois faite par elle dans une pomme de pin.

Dimanche 22 Juillet (Ste Marie-Mad.)

Messe de neuf heures à N.D. Nous trouvons à acheter sans tickets un peu de pâté dans une nouvelle triperie de l’Avenue JB Clément. C’est ma fête, Kiki vient dîner Chaussée du Pont. Grâce à nos provisions et à ce u’Henri a rapporté hier des Halles nous avons deux gentils menus. Nous nous régalons surtout des pêches. Mais les petites crêpes faites par Cricri sont délicieuses aussi avec mes vieilles confitures rafistolées.

A part les travaux de cuisien nous ne faisons rien que bavarder avec  nos invités. Nous sommes bien contentes de ces heures de repos ; elles sont devenues si rares depuis 6 ans.

Lundi 23 Juillet (St Appolin)

Mariage d’André Boucher. Nous en sommes avertis par un faire part que les enfants nous ont renvoyé du Mesgouëz. Je n’avais aucun vêtement convenable pour y aller. Cric pensait y assister incognito mais elle s’est mise en retard avec des rangements le matin et elle a dû y renoncer.

Commencement du procès du Maréchal Pétain. Cela nous met un malaise dans l’âme. Heureusement que les différences d’idées et de sentiments qu’il y a entre nous ne sont que de petits détails. Pour les questions fondamentales nous restons unis. Et cela fait qu’au moins en famille nous pouvons parler librement, échangeant nos jugements et nos angoisses. La situation est plus que triste et l’avenir bien  sombre.

J’écris à Me de Rotrou pour nos billets.

Mardi 24 Juillet (Ste Christine)

En faisant la queue au marché, je m’amuse à écouter les bavardages de mes voisins. Les ménagères échangent leurs recettes et je retiens celle des frits en bocaux. Pour moi, je crochète ou tricote et le temps passe…. J’ai faut aussi une bonne partie d’une ceinture bayadère pour Cricri.

Dans l’après-midi, ma fille et moi, nous allons rue Las Cases voir Germaine. Cette pauvre malade a maintenant horreur de toute visite. Elle a accepté la nôtre et s’est montrée presque gaie et très affectueuse. Malgré ce qu’Henri nous avait dit, je ne l’ai pas trouvé très changée. Elle a peut-être un peu maigrie et s’est ridée. Mais en près de 3 ans, une femme qui a dépassé la quarantaine se fane normalement sans être atteinte d’un mal comme celui de Germaine. Nous allons au Bon Marché.

Mercredi 25 Juillet (St Jacques le M ;)

La fameuse malle de nos petits fils a encore eu des aventures. Paule a écrit à son beau père pour le prier de se mettre à sa recherche et mon mari court à la gare Montparnasse, à celle de Lyon, sans succès d’ailleurs. Cricri et moi, nous explorons les armoires et les caisses recherchant de vieilles nippes susceptibles d’être retapées, des morceaux de chiffons pouvant servir aux raccommodages et usages divers ; nous nous avons que nos défroques abandonnées sont mieux que les modernes élégances que nous croisons dans Paris. Nous trouvons aussi quelques morceaux qui pourront habiller Françoise ou Alain.

Jeudi 26 Juillet (Ste Anne)

F^te d’Annie. Nous pensons à elle. Le matin, pendant qu’Henri court encore après la malle, Cric et moi allons à Passy. Je tente de voir Mimi Strybos. Nous sonnons vainement plusieurs fois à sa porte. Je laisse un mot chez sa concierge. Cricri aime beaucoup flâner dans la rue de Passy. Elle s’amuse  regarder les boutiques et s’arrête particulièrement devant la devanture de Frank, magasin qui a ses prédilections. Hélas ! tout est si coûteux que nous nous contentons de regarder et de prendre des idées.

Henri a rendez-vous à 6hrs du soir au café Weber, rue Royale, avec Albert et son ami Georges Normand.

Vendredi 27 Juillet (Ste Nathalie)

Anniversaire de la naissance de notre petit Henri chéri. Il a 9 ans aujourd’hui. Germaine est partie pour une maison de santé à Villeneuve St Georges. On doit la soigner en la persuadant qu’elle n’est pas malade et qu’elle peut marche comme tout le monde. C’est, parait-il, un établissement très confortable. La pension y est de 300frs par jour.

Nous faisons nos préparatifs de départ qui consistent surtout en nettoyages, rangements, empoivrages car nous avons renoncé aux achats devant les prix de la moindre chose. Nous nous contenterons de rafistoler n os vieilles affaires retrouvées.

Samedi 28 Juillet (St Samson)

Je n’ose as sortir car j’ai donné rendez-vous à mon amie Strybos. Je l’attends en vain et m’inquiète de sa santé. Nous faisons quelques rangements et un peu plus de cuisine q’à l’ordinaire parce qu’Albert vient dîner avec nous. A 6 heures du soir, Cricri téléphone aux de Rotrou et apprend qu’ils ne peuvent pas avoir nos billets. Nous ne pouvons donc partir lundi soir comme nous l’avions décidé. Dans un sens je ne suis pas fâchée ayant encore beaucoup de choses à faire ici mais j’en suis contrariée pour ceux du Mesgouëz auxquels j’avais annoncé le retour et qui peuvent avoir besoin de  nous.

Bonne soirée avec notre cher frère qui nous dit que Germaine est revenue de Villeneuve St Georges.

Dimanche 29 Juillet (Ste Marthe)

Anniversaire de la mort de Marie-Louise. Prières pour cette chère âme à la messe de 7hrs que j’entends simplement à Boulogne tandis qu’il s’en célèbrent deux autres à la même heure spécialement à son intention  aux Vans et dans l’église Ste Clotilde. Ensuite séance au marché. Pendant que je fais la queue aux prunes, j’entends le bonhomme qui est devant moi dire à sa voisine : « Je suis un réfugié de Brest et j’habite en ce moment dans le plus sale patelin du monde, un vrai trou dans lequel je trouve à grand peine de quoi ne pas mourir de faim et dont tous les habitants sont des sauvages bons à fusiller. » Et j’apprends par la suite de la conversation qu’il est de St Antoine, à 2 pas de nous. Je ne puis m’empêcher de le lui dire. Le monde est petit.

Kiki déjeune avec nous. Henri et Cric vont dîner au Vésinet chez Georges Normand qui les reçoit délicieusement comme affabilité surtout mais qui a aussi cuisiné lui-même un bon petit dîner.

Lundi 30 Juillet (Ste Juliette)

Henri se rend à la gare Montparnasse pour essayer de prendre nos billets mais devant une queue qu’il estime à 5000 personnes il y renonce et, après avoir déjeuné avec Albert chez Dupont il retourne à Boulogne muni d’un Indicateur des Chemins de Fer avec lequel nous combinons un voyage au long cours. Les express Paris – Brest étant inabordables ces jours-ci, nous prenons une série de petits trains omnibus pour lesquels il ne faut pas de bulletins d’admissions. Nous nous débrouillerons en route et nous arriverons quand nous pourrons.

Germaine entre dans une nouvelle maison de santé à Surennes (500frs par jour). Un serrurier nous prend 50frs pour ouvrir une caisse que nous portons nous-mêmes à son atelier. Cela ne lui prend pas plus de 2 minutes.

Mardi 31 Juillet (St Germain l’Aux.)

Kiki a reçu un pneu d’une amie de Roger qui lui annonce que celui-ci doit être de retour. Elle est donc dans tous ses états et n’ose pas quitter sa maison. Nous allons la voir Cric et moi et elle nous montre quelques nouveaux achats d’antiquités faits depuis la guerre. Rien de sensationnel.

Germaine est restée encore moins longtemps à Surennes qu’à Villeneuve St Georges, elle est rentrée rue Las Cases et je crois que cette fois elle y restera tout l’été.

En fin d’après-midi, je fais visite à ma bonne amie Madame Dupuis. Toujours aimable et souriante mais très amaigrie. Elle a soixante dix huit ans depuis février m’a-t-elle dit. J’étais heureuse de passer un bon moment ave elle mais à nos âges on peut toujours se demander si ce n’est pas la dernière fois qu’on se rencontre en ce monde.

Août 1945

Mercredi 1er Août (St Pierre ès L.)

A mon lever, je m’offre la dernière douceur d’un bain. Cela nous manque vraiment au Mesgouëz.

Au début de l’après-midi, je vais à la consultation du docteur Besançon pour obéir à mon mari car j’ai bien dans l’idée que ni l’examen, ni les prescriptions du plus savant médecin ne me rendront la jeunesse. Mon mal est dû à l’usure de l’organisme. D’ailleurs le docteur Besançon le reconnaît et m’avoie franchement « qu’il n’y a pas grand’chose à faire. » Il rédige pourtant une ordonnance que j’échange contre un billet de 50frs. Ce prix me surprend par sa modicité. En 20 minutes un homme instruit n’a pas gagné autant qu’un ouvrier serrurier en 2.

Vers 15hrs, ayant achevé nos colis Henri, Cric et moi les portons chez le messager Roumer 34 rue de la Saussière.

Jeudi 2 Août (St Alphonse)

Nous quittons Boulogne vers 10hrs et sommes au moins une grande demi-heure en avance au rendez-vous qu’Henri et Albert avaient fixé au restaurant Dupont. Nous y déjeunons tous les quatre assez gaiement mais de façon rapide et je dois avouer que le menu n’était pas des plus fameux à part une bouteille de délicieux vin blanc offerte par notre frère.

Nous avons du mal à nous caser dans le train, bien que nous y fussions près d’une heure et demi avant son départ. Et déveine, il y eut un retard dû à la rupture d’un câble électrique qui prolongea le voyage de 2 heures. La correspondance nous attendait au Mans. Nous sommes à Laval avant 23hrs. Difficultés énormes pour trouver un toit. Cric et moi restons à la gare pendant qu’Henri explore la vielle. Il trouve 1 chambre à 2 lits Hôtel de la Poste. Nous dînons à minuit avec nos provisions : jambon cru et crêpes.

Vendredi 3 Août (Ste Lydie)

C’est l’anniversaire de notre petit Jean et nous avons la joie de l’embrasser. Par un heureux hasard ce chéri aura vu aussi son parrain car Jacques Le Marois est arrivé impromptu de Berlin pendant notre visite à Me Le Marois.

Notre journée s’est bien passée. Nous nous sommes levés vers 8hrs. A 9 nous sommes allés boire du vin blanc en mangeant quelques unes de nos crêpes dans le petit caboulot où nous avions laissé nos valises hier soir, puis nous nous sommes promenés dans Laval. Il faisait joli temps. Mais que de ruines ! La gare est presque rasée et dans le centre un gros pâté de maisons s’est volatilisé.

Bon déjeuner à l’Hôtel de la Poste. A 13hrs nous sommes rue Messager où nous restons jusqu’à 15hrs ½. Station à notre hôtel avec Paule. Nous y buvons d’excellents jus de pêches à la glace et gagnons la gare où nous nous embarquons pour Rennes à 17hrs 35. Voyage assez facile. A Renens nous nous promenons dans la ville bien détruite aussi par les bombardements. Nous dînons de nos provisions et attendons sur le quai de la gare l’express de 2hrs ½ du matin. Voyage dans le couloir.

Samedi 4 Août (St Dominique)

Retour au bercail. Nous sommes heureux tous les trois d’avoir terminé ce voyage au long cours qui a manqué de confort mais il faut avouer que les duretés de l’existence dans le bled paraissent plus sensibles après avoir goûté pendant quelques jours à une vie plus civilisée. Il n’y a pas à me plaindre. Par charité, Me Mérer me donne une place dans son car pendant qu’Henri et Cric se mettent en devoir de faire la route à pied mais sont ramassés par Pierre dans son auto un peu avant d’arriver au Dourduff. De plus ici Me Boubennec fait encore la cuisine et ne part que le soir, après le dîner. Nous pouvons donc nous reposer un peu et jouir de Pierre.

Visite de Micol que je trouve mieux et moins nerveux. Il a une fille depuis 3 semaines.

Dimanche 5 Août (St Abel)

Pierre nous conduit entendre la messe matinale de Plouezoc’h. Il ramène aussi nos quatre lourdes valises qui étaient restées chez Mérer. Nous sommes donc seuls en famille l’après-midi mais heureusement le matin Yvette Salaün a trait les vaches et Paulette les a gardées ce qui nous a permis d’être moins bousculés.

On me souhaite mon anniversaire. Henri, Franz, Pierre, Annie et les enfants vont faire une visite au Roc’hou. Les Kermadec sont nombreux en ce moment. Les Prévallée, Marie-Louise et sa fille, Chou de Kermadec sont là.

Lundi 6 Août (Trans. De N.-S.)

Départ de Pierre le matin de bonne heure. Il emporte de quoi déjeuner en route car il ne doit rentrer que le soir à Quimper.

C’est mon anniversaire de naissance. Je pense à mes parents et prie pour eux. J’ai 68 ans sonnés. Il est probable que ma vie ne sera plus longue et que j’irai bientôt retrouver papa, maman, mes frères et ma sœur et tous ceux que j’ai connus, aimés. Aussi je dois accepter courageusement les misères de mon existence actuelle pour mériter mon admission dans le lieu où ces âmes de vaillants chrétiens reçoivent la récompense de leur foi et de leurs efforts ;

Mardi 7 Août (St Gaëtan)

On coupe la fin du blé. C’est dans le champ Chocquer sur la route près de l’école. Franz comptait sur beaucoup de gens qui ont manqué. Absence de Me Boubennec dont le fils Louis a reçu un ordre d’embarquement, d’une des jeunes femmes de Térénès, du père de Claude, mais avec ceux qui sont là, on peut faire et après tout cela vaut mieux. Nous sommes déjà 15 à table, c’est suffisant pour le peu de victuailles dont nous disposons et la mauvaise cuisinière que je suis devenue. On s’en est bien tiré.

Le goûter a été porté dans le champ par Cric, Paulette et moi. Malheureusement le blé de cette parcelle n‘est pas beau. Beaucoup d’épis ont la carcasse charbonneuse.

Mercredi 8 Août (St Justin)

A signaler l’arrivée de quatre petits cochons. Franz les avait vus dans une ferme samedi et en avait offert 7500 que le cultivateur n’avait pas acceptés ; il en voulait 8000. Ils ont transigé à 7700. Au début de l’été, il fallait au moins mettre 5000frs dans un couple de porcelets. Il y a donc baisse sur cet article là.

Une lettre de Kiki m’apprend le retour de son Roger. Hélas ! ce n’est pas le bonheur parfait qu’elle espérait. Son fils avant de venir la voir était tombé dans d’autres bras où il était resté 3 jours captifs. Cela lui a été très dur et je la comprends. – censure -

Jeudi 9 Août (St Samuel)

Madame Goyau est de retour. Sa présence n’est que provisoire car elle a installé un appartement à Paris où elle compte habiter avec Paulette à partir du 15 Sept. Prochain. Nous avons donc à peu près un mois de demi tranquillité pour la garde des vaches. Il faudra ou liquider ou trouver quelqu’un d’ici là. En ce moment et jusqu’au battage, les soucis et travaux sont pour la récolte en cours.

Annie va avec les enfants à Térénès ; elle a rendez-vous avec les Prévallée et leur bande d’enfants. Françoise s’amuse bien, Alain rentre le soir très excité ;

Le menuisier de Plouezoc’h vient voir les réparations que nous avons à faire.

Vendredi 10 Août (St Laurent)

On commence à rentrer les récoltes. L’avoine est toute mise sous le hangar et même il y a eu un peu de blé rapporté de Park Normand. Franz est obligé d’aller plus lentement cette année car il n’a qu’Yvette Salaün et Claude Roy pour l’aider et ce sont encore presque des enfants. Cependant aujourd’hui Yves L’Hénoret est venu dans l’après-midi avec une charrette à deux chevaux et cela a beaucoup avancé.

Nous apprenons par Me goyau que le petit Raymond Cudennec, le fils d’Eugénie Jégaden, est très malade et qu’on désespère presque de le sauver. Il a une méningite et il y a eu aujourd’hui une consultation de cinq docteurs.

Samedi 11 Août (Ste Suzanne)

Souvenirs pour nos Suzanne, mais cette année nous n’avons pas pu trouver le temps de leur écrire. Annie est toujours très vindicative. Les premiers jours de notre rentrée elle s’était un peu maintenue. Et ce matin, pour un journal dont j’avais par mégarde brûlé un morceau « sans lui en demander l’autorisation » j’ai reçu une algarade de première classe. Décidément la vie avec elle est très difficile ; je fais cependant toutes les concessions et j’essaie de travailler autant que mes facultés et moyens me le permettent.

On rentre encore un peu de blé. Franz verse une charrette. Heureusement aucun mal que du retard.

J’écris à Pierre

Dimanche 12 Août (Ste Claire)

Messe à Kermuster. Achat de notre épicerie du mois. Marguerite Fustec n’a que du sucre et du sel à nous donner pour nos tickets et encore quel sucre et quel sel ! L’un est une poudre brune, l’autre une poussière grise, mêlée de sable et de petits cailloux. C’est la première fois que je touche de la cassonade, le sucre raffiné est distribué aux enfants seulement. Jusqu’à ce mois-ci, nous étions servis comme eux. Et on prétend que les choses vont mieux, que nous allons vers une ère de prospérité ! Enfin ! espérons - …

Annie passe l’après-midi à Térénès pour s’entendre avec Me Boubennec au sujet de la location d’une chambre où elle veut passer quinze jours avec les enfants. Nous gardons Alain.

Lundi 13 Août (St Hippolyte)

Le pauvre petit Raymond qui avait été conduit à Rennes pour y tenter un traitement par la pénicilline, un nouveau remède américain qu’on dit miraculeux et autour duquel on fait un battage monstre, est ramené aujourd’hui à Plougasnou. Il n’y a rien à faire qu’à attendre la fin. C’est affreux et je plains bien sincèrement ses parents et toute sa famille.

Les Jégaden ont eu pendant des années toutes les joies, tous les succès, toutes les chances ; ils paraissent entrer maintenant dans une ère de  déveine. – censure -

Mardi 14 Août (St Eusèbe)

Me Goyau est demandée à Madagascar pour un temps…. indéterminé – jusqu’après l’enterrement de Raymond qui vit encore et qui n’a plus de fièvre aujourd’hui mais que tous les médecins condamnent. Madame Jégaden aide sa fille à soigner le malade. Marguerite va et vient et il faut que l’ouvrage se fasse ici. – censure -

Avec l’aide du petit Claude Roy, Franz arrive quand même à rentrer la moisson. Ce soir il ne lui reste plus dans les champs qu’une charrette d’orge et une autre de seigle. S’il y avait eu Me Goyau pour le service vacherie, il aurait pu pour la fin de la semaine être prêt au battage. Notre chantier doit commencer bientôt. Nous aurons Marcel Charles et Claude Roy à la mécanique. Les belles promesses de Toudic ont été de la fumée.

Mercredi 15 Août (Assomption)

Il a plu un peu cette nuit mais cela ne paraît pas devoir être un changement de temps, cela nous semble plutôt un orage. Henri et moi allons à la messe basse de Plouezoc’h. Nous nous confessons et communions. Franz va à la grand’messe de Plougasnou et Cric à celle de Plouezoc’h. Annie est trop occupée par ses préparatifs de départ. Toute la journée elle fait rangements et bagages, ce qui nous met Alain sur les bras. Il est si mignon que je ne m’en plaindrais pas si la garde de ce petit lutin ne m’empêchait pas de faire mon ouvrage. Grâce à Cricri qui la partage avec moi nous pouvons malgré tout accomplir nos tâches.

Mis ma 1ère lapine dans la case du lapin.

Jeudi 16 Août (St Roch)

Branle-bas dès l’aube. Affolement. Annie doit prendre avec ses enfants le car de 13 heures pour aller passer 15 jours à Térénès. On dirait qu’elle part pour les Grandes Indes. La charrette conduit ses nombreux et lourds bagages jusqu’à Kerabellec. Je les accompagne en poussant la voiture d’Alain. Cela me fait un peu de peine de voir partir mes deux petits mais je pense qu’ils s’amuseront bien au bord de la mer. Et puis ici ce sera le calme pendant quelques jours et nous avons tant de travail en ce moment que cela vaut mieux pour Cric et moi qui, depuis notre retour, avions constamment la garde d’Alain. D’ailleurs ils ne sont pas loin. Je pourrai peut-être aller les voir. Annie est déjà revenue à la fin  de l’après-midi pour chercher des choses oubliées.

Vendredi 17 Août (St Septime)

Le petit Raymond meurt dans la matinée sans souffrance, paraît-il. Henri va en fin d’après-midi jeter de l’eau bénite sur le corps.

Ici, vie ordinaire. Les enfants nous manquent à Cric et à moi. Nous avons plus de liberté mais la mienne s’est donnée aux travaux de communauté, je n’ai rien fait de personnel à part une lettre pour Kiki et une autre pour Pierre. J’ai cueilli toutes les tomates qui commençaient à mûrir. En ce moment nous en mangeons à tous les repas mais les pieds ont la maladie, ils se sèchent et je crains que la récolte ne soit pas ce qu’elle aurait pu être. Nous avons aussi des haricots verts. Nous en avons mangé déjà 3 fois.

Samedi 18 Août (Ste Hélène)

Il pleut presque sans discontinuité du matin jusqu’au soir. Après avoir désiré vivement que le ciel laisse tomber un peu d’eau pendant plusieurs mois de sécheresse, les gens paraissent avoir assez de la pluie au bout de quelques heures seulement. Annie qui passe au Mesgouëz en revenant de chercher sa viande de boucherie à Plouezoc’h maugrée contre elle, Franz s’en plaint pour son seigle qui est encore sur le champ et pour le retard que cette humidité va mettre dans les battages. Toutes les machines qui ronflaient dans les environs depuis le commencement de la semaine se sont tues aujourd’hui ;

A 4hrs, c’était l’enterrement du petit Raymond. Nous n’avons pas pu y aller à cause du temps particulièrement affreux au moment où il fallait partir.

Dimanche 19 Août (St Flavien)

Il pleut encore le matin, un peu moins fois cependant. Henri, Franz et moi allons à l’office matinal de Plouezoc’h et Cric a la Grand’Messe. A midi ½, Franz ayant achevé le travail de ferme, part déjeuner à Térénès avec sa femme, ses enfants, les Boubennec et 3 cousins de ces derniers.

Ici nous restons en tout petit comité : Henri, Cric et moi et c’est un calme parfait. La journée passe trop vite à mon gré. Je mets en terre 200 plants de poireaux achetés le matin chez Maria Marec. Cricri fait un cake pour Pierre. Franz nous rapporte des bonnes nouvelles des enfants. Chose curieuse, Alain semble s’amuser plus que Françoise au bord de la mer.

Lundi 20 Août (St Bernard)

Temps un peu meilleur mais pas sûr du tout. Les battages ont repris aux environs et on nous annonce que si l’atmosphère reste à peu près favorable notre chantier commencera demain, chez Lévollan.

Visite de Jeanne Périou, maintenant Me Esprit Chocquer, à laquelle j’avais demandé de venir nous aider pendant le séjour des Pierre. Réponse évasive ; elle viendra quelques jours en Septembre si elle est encore ici… si son mari est toujours absent etc. Nous avons senti tout de même assez de bonne volonté et sans compter ferme sur elle, je l’espère un peu ;

Annie vient aussi pour se ravitailler en beurre, en lait, en œufs, en tomates. Cela ne l’empêche pas de crier après ce « sale Mesgouëz ».

Mardi 21 Août (St Privat)

Nos battages ont commencé très tôt dans l’après-midi chez Lévollan et la nuit tombait déjà épaisse que nous entendions encore ronfler la machine. Ce sont Toudic et Claude Roy qui ont battu pour nous aujourd’hui, Marcel Charles ayant été retenu ailleurs et prévenu seulement – comme nous – hier soir assez tard de la mise en marche de notre chantier pour lequel Franz l’a engagé.

Profitant qu’il y avait Toudic et les deux jeunes femmes de Térénès, Franz leur a fait mettre dans la matinée la ferme en état pour le battage. Dans l’après-midi elles ont enlevé le grain qui restait dans la chambre, l’ont lavée ainsi que le couloir, les escaliers, le vestibule et fait encore beaucoup de choses. Ce sont de bonnes travailleuses et gentilles.

Franz va le soir à Térénès, il y reste coucher.

Mis ma 2ème lapine au mâle.

Mercredi 22 Août (St Symphorien)

Le battage a été interrompu vers midi chez les Gourville par une pluie torrentielle qui a duré jusqu’au soir. Quand reprendra-t-il ? Dieu seul le sait mais Marie-Olive qui a servi un déjeuner de 40 couverts ne se soucie point d’avoir un autre grand repas et a manifesté l’intention de continuer demain – si le temps le permet – entre 13 heures et 17hrs pour n’avoir que le goûter prévu. Je la comprends. Ces repas sont une telle corvée pour les maîtresses de maison et sont devenus si coûteux !

Je viens de mettre le cidre en bouteilles pour notre battage. Franz a eu la chance d’en trouver 30 litres à 10frs.

Les champignons commencent à paraître. Nous en avons mangés ce soir. Je pense tristement à mes petits de Térénès. Françoise doit s’y ennuyer beaucoup par ce vilain  temps.

Jeudi 23 Août (Ste Jeanne)

On a pu recommencer à battre chez Gourville cet après-midi. Je ne sais si c’est achevé n’ayant revu ni Toudic, ni Claude qui opéraient pour le Mesgouëz mais ce ne serait point le temps fautif car nous n’avons pas eu la moindre averse et même nous avons revu le soleil qui boudait depuis quelques jours.

Pas encore de Me Goyau ; elle est en éclipse comme le bel astre. – censure - Nous nous en tirons tout de même mais…. sans arrêter du matin au soir.

Visite d’Annie qui vient se ravitailler. Elle emporte 2lvs de beurre, 2 litres de lait, des œufs, des tomates, des poires, des pêches. Le « sale Mesgouëz » donne quand même quelques bonnes choses. Elle nous apporte des crevettes pêchées par elle et Françoise.

Vendredi 24 Août (St Barthélémy)

Le temps est pour l’instant d’une grande importance pour nous et mon premier geste le matin est de m’en informer. Il s’annonce assez maussade à l’aube mais se maintient et même s’améliore permettant ainsi d’accomplir le programme dressé. On bat chez Bellec et au Moulin de Corniou. Malheureusement Marcel Charles nous fait faux bond.

Henri va le matin à Morlaix et trouve presque tous les magasins fermés. Me Goyau vient, ce qui permet à Cricri de m’accompagner dans l’après-midi jusqu’à Corniou chez les Gaouyer auxquels nous rendons les 6l de vin prêtés l’an dernier pour le battage. Elle pousse ensuite jusqu’au Roc’hou et y rencontre Claude Viellard.

Le Dru vient chercher le petit taureau. Franz engage le soir un vagabond qui passait en demandant gîte et nourriture.

Samedi 25 Août (St Louis R.)

Notre nouvel embauché entre dans le chantier et débute à Ker Morgat chez les Oléron. J’ai l’impression très nette que ce bonhomme ne peut pas nous convenir et que de sa volonté ou de la nôtre le contrat verbal passé entre nous sera de courte durée. Mais en attendant il nous rend service. Remercions Dieu de nous l’avoir envoyé juste à point. S’il ne fait qu’une semaine seulement nous pouvons avoir terminé le battage.

Journée relativement calme. Je lave des bouteilles pour y mettre notre vin. Vers 6hrs du soir Pierre nous arrive. Il avait téléphoné à Laval avant de s’embarquer. Pour Paule tout allait bien mais la maison était désorganisée. Madame Le Marois malade au lit opérée d’un entraxe et la cuisinière partie.

Dimanche 26 Août (St Zéphirin)

Franz, Pierre et Cric partent à 7hrs ½ ; ils vont à la messe à Plouezoc’h et filent ensuite sur Lesneven où notre Inspecteur des  Eaux et Forêts doit assister à une séance à 10hrs. A l’issue de cette séance, il y a banquet ; Franz et Cric sont invités et font un excellent repas avec ces chasseurs de la région dont quelques uns sont de vrais types. Cela les intéresse et les amuse. Ils rentrent à 18hrs ravis de leur journée.

Pendant ce temps, Henri et moi sommes allés entendre la messe à Kermuster et avons mené la vie ordinaire. Me Goyau a donné sa matinée pour les travaux de ferme. Nous avons mis le vin en bouteilles.

On a battu chez les autres Oléron et chez les Mahé et le soir nous sommes avertis que ce sera demain chez Pétronille et après demain  ici !!!

Lundi 27 Août (St Armand)

La santé de Pierre m’inquiète. D’avoir mangé un peu plus substantiellement et des choses plus fines, plus relevées a suffi pour lui donner une crise de foie. Il a souffert toute la nuit mais il est reparti quand même ce matin pour Quimper. Depuis sa jaunisse d’il y a deux ans, il a de temps à autre des douleurs hépatiques.

Nous devions battre demain. Le Verne doit passer avant nous pour libérer la petite machine qui s’en ira ensuite du côté de Samson. Pétronille a aujourd’hui un temps superbe. Elle nous a vendu la moitié du veau qu’elle a tué mais Franz a recédé 10ls 150grs à ceux du Verne et 4ls ½ aux L’Hénoret. En somme journée assez calme ; c’est demain que nous ferons les préparatifs.

Mardi 28 Août (St Augustin)

Agitation toute la journée en vue du battage. Franz va chercher Françoise à Térénès car sa fille se fait une grande joie d’assister à la mécanique. Je lui passerais bien ma place.

Je vais chez  Me Féat qui me donne des carottes et des poireaux et chez Guillaume Fournis de Guergonnan qui m’offre aussi généreusement trois petits choux. Avec les échalotes, les pommes de terre et le lard de la maison, voici une bonne soupe assurée. Nous avons préparé 4 bons rôtis de veau. Cric se charge d’une copieuse purée de pommes de terre, nous aurons pour terminer une salade de tomates. Reste à souhaiter du beau temps et une bonne marche, sans accident de la machine.

Mercredi 29 Août (Décoll. S. J.-B.)

Hélas ! l’homme propose et Dieu dispose. A 7hrs du matin la pluie a commencé et a duré toute la journée. Ila été impossible de battre. Vers 18 heures seulement le ciel s’est éclairci et par ce sourire tardif nous a donné un peu d’espoir pour demain. Je suis inquiète de notre viande et ennuyée pour Franz d’avoir eu cinq journaliers pour rien plus les 2 mécaniciens, fils du propriétaire de la machine qui sont restés matinée et même après-midi dans l’attente et qui ont pris leur repas avec nous. A midi, nous étions 15 à table.

Aucune nouvelle de Laval. Nous pensions voir arriver Pierre ce soir et apprendre par lui la naissance de Marie-France ou d’Hervé.

Jeudi 30 Août (St Pierre)

Un grand évènement de famille aujourd’hui : la naissance, pendant la nuit, d’une chère petite fille à la suite des cinq garçons de Pierre. Elle est venue au monde le 29 ou le 30, nous l’ignorons mais c’est vers 10hrs ½ ce matin que nous avons appris l’heureuse nouvelle par un télégramme de Laval. Je n’ai pu retenir des larmes de joie en remerciant Dieu de tout mon cœur. Nous étions à ce moment là dans le feu de nos préparatifs de déjeuner.

Le temps s’était amélioré et le battage avait commencé à 9hrs ½. Tout a bien marché ; aucun accident ; mais hélas ! récolte piteuse. Et puis Franz n’est pas content de cette entreprise de battage. Il a fallu donner 3 repas pour si peu de grains.

Pierre arrive le soir.

Vendredi 31 Août (St Aristide)

Départ de Pierre à 8hrs moins ¼. Il a dû prendre à Morlaix l’express de Paris qui passe vers 9hrs pour aller embrasser sa fille. Nous nettoyons et rangeons ici. Pour ce soir, toute la vaisselle est lavée, remise en place mais il reste les chaudrons à récurer et des tables et bancs à reporter aux aimables prêteurs. Je suis bien contente que cette corvée du battage soit terminée. Mais cela ne veut pas dire que nous allons rentrer dans une aire de repos.

Trois de mes petits fils vont arriver et le service est plus réduit que jamais. Me Goyau est absente aujourd’hui pour l’enterrement d’une tante. Elle m’a annoncé qu’elle ne viendrait plus beaucoup à partir de maintenant, son départ ayant lieu bientôt.

Septembre 1945

Samedi 1er Septembre (St Gilles)

Mois nouveau, que nous apporteras-tu ? accroissement des soucis et de misères ou bien allègement ? A la volonté divine ! Mais je ne puis m’empêcher de crier grâce car je me sens à bout de forces et je vois tous ceux que j’aime en avoir plus qu’assez de cette existence anxieuse et pénible. Les évènements extérieurs, du moins ce que nous en connaissons par les journaux et les racontars, sont très menaçants. Tout est bouleversé, sans dessus dessous ; le monde entier est en révolution, en marche vers je ne sais quoi. On se sent entraîné dans une course à l’abîme et on cherche vainement à se cramponner à ce qui reste çà et là du passé. Mais ces vestiges s’effritent, deviennent cendres.

Ici la nervosité reprend. Annie ne sait pas contenir ses impatiences et mécontentements ; elle les exprime et chacun des autres recommence à en faire autant.

Dimanche 2 Septembre (St Lazare)

Ma jambe gauche m’a tellement fait souffrir cette nuit que j’ai dû renoncer à me rendre à la messe ce matin. Les grosses averses d’hier ont certainement fait impraticable le raccourci qui mène à Plouezoc’h et je ne me sens pas capable en ce moment des huit kilomètres (aller et retour) de la grand’route. Cette privation me rend mal à l’aise… elle assombrit une journée que la pluie rend déjà bien lamentable.

Henri, Cric et moi employons notre après-midi à préparer le logement de nos petits Pierre que nous attendions le lendemain soir. C’était un peu délabré et nous pensions être prêts après quelques heures de travail actif quand, à 8hrs du soir, l’auto s’est arrêtée devant la maison. Pierre, Henri, Jean et Michel en sont descendus. Branle-bas pour la préparation du dîner et une installation sommaire.

Lundi 3 Septembre (Ste Euphémie)

Naturellement je suis heureuse d’avoir mes petits fils. J’en suis fière et je les aime. Ils sont affectueux et les deux grands surtout ne demandent qu’à rendre service. Mais l’ouvrage est encore plus lourd ; je vois la pauvre Cric écrasée de travail et suis encore obligée de lui réclamer bien souvent du secours. De plus le problème nourriture m’angoisse deux fois par jour.

Pierre reprend la route de Quimper au début de l’après-midi. Il a employé sa matinée avec son père à l’arrangement de la pièce que nous appelons le cabinet de toilette. C’est là que coucheront ensemble Henri et Jean. Michel a repris le sien dans la chambre de sa tante.

Annie va à Plougasnou. Nous gardons Alain et allons après avec la bande chercher des champignons.

Mardi 4 Septembre (Ste Rosalie)

Une amélioration sensible de l’atmosphère nous a favorisé aujourd’hui. Comme Yvonne Féat est venue, j’en ai profité pour lui demander une lessive. Nous avions une montagne de linge sale. Hélas ! il en reste encore une très haute colline et je doute qu’une seconde opération parvienne à la liquider.

Franz fait retirer par Claude les pommes de terre de semence pour l’été (Marjolaine et Esterlingen), Francis va déchaumer à Kerdini et lui passe la journée à Morlaix en réunions agricoles.

Henri, Cric et les 3 plus grands des enfants vont à Térénès et sont content de cette promenade. Michou s’amuse gentiment seul ou avec Alain dont j’ai eu souvent la garde aujourd’hui.

Mercredi 5 Septembre (St Bertin)

Battage chez Jégaden. Les moteurs vont se taire bientôt dans notre région et rentrer dans les hangars, pour un an. On dit la récolte médiocre cette année ; le prix du blé est presque doublé, celui du beurre s’est élevé d’un tiers, alors les journaliers augmentent aussi leurs prix et la situation empire au lieu de s’améliorer.

Journée très prise par la garde d’Alain dont la mère a la migraine. J’ai quand même à l’aube pu griffonner 3 mots à Me Le Marois, à Pierre et à Paule et aller dans l’après-midi jusqu’au Mesgouëz Bihen reporter à Pétronille le moulin à légumes emprunté pour le battage.

Le soir visite d’Henri de Preissac puis celle du père Salaün qui s’éternise » et ne nous libère qu’à 11hrs ½ du soir.

Jeudi 6 Septembre (Ste Reine)

Nous n’avons guère de loisirs pour chercher des distractions à nos chers petits pensionnaires. Heureusement qu’ils s’en découvrent eux-mêmes et savent s’amuser de tout et de rien. Jean a une imagination débordante qui transforme les choses à son gré et qui influence les autres. Aujourd’hui, le grand jeu était d’être des vaches. Déguisement simple : une paire de cornes et des mamelles exorbitantes avec des trayons, le tout fabriqué en bois et en paquets d’herbe. Ils couraient dans l’herbe, mugissaient, faisaient semblant de paître, s’appelait Henri : Domino, Jean : Bruck, Françoise : Madelon et Michou : Diablesse. Cet amusement était par bonheur terminé quand un touriste très bien, un ami des Aucher, est venu visiter notre vieux manoir qu’on lui avait signalé comme une curiosité du pays.

Vendredi 7 Septembre (St Cloud)

J’ai oublié de noter qu’avant-hier en pénétrant dans la crèche où sont les petits lapins j’ai failli mettre le pied sur une vipère de fortes dimensions qui s’y promenait tranquillement. J’ai appelé Franz, il est vite arrivé, a tué la bête que Cricri a dépouillé ensuite et dans laquelle fut trouvée une souris presque intacte.

Petit Alain a été malade depuis ce matin. Crise dentaire sans doute. Le pauvre amour a 395 et est d’une douceur impressionnante.

Cricri nous avait fait d’excellentes nouilles ; j’en ai un peu raté la cuisson, ce qui m’a désolé. Vraiment j’ai une tâche trop lourde et ne suis plus capable de la remplir. Mes forces physiques et mes facultés intellectuelles sont en pleine déchéance. Faut-il lutter ou bien fait-il me résigner ?

Samedi 8 Septembre (La Nativité)

Autrefois ce jour était fête dans ma famille très religieuse et particulièrement dévouée à la Sainte Vierge. Je ne puis même pas songer aller faire une prière à l’église et souffre d’être privée de toute vie spirituelle. Mon pieux beau-frère Paul qui s’en donne à cœur joie des Messes, Offices, sermons, pèlerinages, m’écrit que l’accomplissement des devoirs d’état accompagné des désirs d’accomplir ainsi la Volonté de Dieu suffit… Je dis Amen et cherche à ne pas murmurer.

Yvonne vient mais elle est employée par Franz à l’arrangement des tas de paille et de foin. Cric va dans la matinée à Plougasnou. Elle porte des hortensias sur la tombe du petit Raymond. Le soir Yvonne nous fait de grades crêpes au billic, ce qui ravit les enfants.

Dimanche 9 Septembre (St Omer, évêque)

Messe à Kermuster avec Henri et Franz. Cric va entendre la grand’messe de Plouezoc’h accompagnée du petit Henri et de Françoise. Le pauvre Jean qui a très mal aux pieds et ne peut se chausser reste à la maison. Comme il aime beaucoup la lecture, il ne s’ennuie pas. Tous mes petits fils ont leurs qualités. Dieu les a bien doués. Mais je crois que notre petit Jean est le plus attachant par la délicatesse de ses sentiments.

Comme tous les dimanches la journée est dure pour Cric et pour moi. On sent venir l’automne, ce qui nous donne mélancolie et même un peu d’angoisse.

Anniversaire de la mort de mon frère Henri qui fut le premier évènement douloureux de ma Vie.

Lundi 10 Septembre (Ste Pulchérie)

Discussion avec Franz qui prend tous les fruits, poires et pommes, en vue de la fabrication de Calvados tandis que j’en voulais réserver pour les desserts soit en marmelade soit crus. Il fait 200 litres d’un jus qui me parait assez fade. Je crois qu’il s’est trop pressé et n’a pas laissé les fruits prendre la maturité voulue. Comme je n’ai aucune compétence en distillerie, je n’ose rien dire et j’attends le résultat sans grande confiance.

Toujours la même existence de galères. Heureusement nos petits-fils semblent s’amuser. Leur grand-père les fait travailler de 10 heures à 11 heures tous les jours.

Lettre de Pierre qui nous annonce que ses meubles sont arrivés et qu’il les fait entrer dans une maison 70 quai de l’Odet, maison louée une demi-heure avant l’arrivée du mobilier.

Mardi  11 Septembre (St Hyacinthe)

Henri se rend le matin à Morlaix. Opérations financières et diverses courses. Il constate de nouvelles augmentations de prix et aussi une plus grande difficulté à trouver les choses qui se raréfient de plus en plus. Cependant il parait qu’il y a sensible amélioration dans les transports qu’on disait causes du manque de marchandises. Au fond les matières premières doivent manquer et puis aussi, les gens ne se remettent pas vite au travail. Il y a tant à reconstruire. Les usines ne peuvent reprendre une activité normale du jour au lendemain. Espérons donc en nous armant de patience. Il ne faut pas que je me laisse influencer par mon mari qui voit vraiment trop noir.

On fait encore du cidre aujourd’hui, cette fois avec des pommes. Ecrit à Pierre et à Jeanne Périou.

Mercredi 12 Septembre (St Léonce)

Cricri part le matin pour faire à Plougasnou et Trégastel ses affaires de Famille des Prisonniers dont elle espère être bientôt débarrassée et elle ne rentre qu’à 18 heures n’ayant pas déjeuné mais ayant avalé nombres d’histoires indigestes. Le mécontentement, le dégoût, la gêne, un indéfinissable malaise des âmes parait régner partout. Eprouvant moi-même ces sentiments et ces impressions je les comprends ;

La famille de l’ancien maire lui a fait ses doléances ; elle est révoltée de la conduite de certaines gens et de l’ingratitude de presque tous. – censure -

Le mariage de Jean Lorn est rompu. Henri va chercher du beurre à Kerprigent.

Jeudi 13 Septembre (St Maurille)

Mes petits-enfants sont merveilleux de bonne humeur et d’enthousiasme. Henri et moi les avons conduit aujourd’hui à Térénès. Le temps fut plus que maussade et ils ont déclaré ce soir avoir passé une journée splendide, délicieuse. Pendant la pluie qui a duré une grande heure nous nous sommes réfugiés chez Madame Boubennec où nous avons été très aimablement accueillis et séchés devant un bon feu. Dès que le ciel eut cessé de pleurer, mes oiseaux se sont envolés presque nus sur les grèves, ont barboté à cœur joie et ont pêché. Ils ont pris quelques crevettes et Jean eut la chance de trouver une vraie petite sole dans sa trame. Il en a fait don à Alain.

J’ai semé des laitues de printemps. Mr Gaouyer est venu faire du cidre à la maison.

Vendredi 14 Septembre (Exc. Ste Croix)

Pas grand-chose à noter dans notre vie de galères sauf la visite d’un Monsieur Pajot qui fut conseiller agricole en même temps que Franz. Ils ont déjeuné ensemble à Plougasnou chez Eugénie et ils sont revenus goûter ici. Monsieur Pajot qui a quatre garçons à peu près de l’âge des nôtres habite 62 quai de l’Odet et est donc très voisin des Pierre. Il parait bien pensant et bien élevé et sa famille sera peut-être agréable à fréquenter.

Mauvais temps ; toute une journée de pluie, beaucoup d’énervement à la maison où il arrive une série de petits avatars. Nous avons cru la pompe cassée ; le soir, Franz a pu heureusement réparé ce qui l’empêchait de fonctionner.

Samedi 15 Septembre (St Nicomède)

Henri ayant rapporté hier soir de Plougasnou deux beaux congres, je fais une opulente matelote qui m’enlève le souci principal du ravitaillement de la journée. Les enfants s’en régalent. Ils aiment beaucoup le poisson tous les quatre. Pierre arrive pour déjeuner mais à 2hrs seulement. Nous nous étions mis à table sans l’attendre.

Nous nous livrons aussi aux préparatifs du repas de l’ouverture de la chasse car Henri de Preissac est le seul invité. Les grands enfants d’ici tiennent à ce que ce soit bien, très bien, aussi bien que possible en souvenir des belles fêtes d’antan. Franz a faut égorger 3 beaux poulets.

Naissance de petits lapins.

Dimanche 16 Septembre (St Corneille)

Changement d’heure. Nous retardons nos montres de 60 minutes. On annonce qu’il y aura encore la même modification dans quelque temps lorsque les jours auront encore raccourci. Messe  à Plouezoc’h. Les chasseurs ne partent que vers 10hrs du matin mais sont quand même ravis de leur matinée. Au tableau : un lièvre, 5 perdreaux, 3 ramiers. Ils n’avaient que 2 fusils pour 3 et de tout jeunes chiens pas dressés mais prometteurs.

Ici tout fut réussi : Potage – Raviolis – Poulets – Purée de pommes – Tartes maison. Il y eut vin ordinaire et extraordinaire, le fameux Montrachet. Nous avons calculé qu’à Paris ce repas nous serait revenu à 6000frs au moins.

En résumé, bonne journée. Henri de Preissac possède un entrain communicatif.

Lundi 17 Septembre (St Lambert)

Il y a eu abondance de main d’œuvre aujourd’hui au Mesgouëz : Yvonne Féat et les deux citoyennes de Térénès. Mais cela me fut plutôt un surcroît d’ouvrage car la première fut employée à la ferme et les deux autres à une lessive des Franz. Il m’a fallu en plus garder Alain pendant que ses parents allaient à Plouezoc’h faire inscrire Françoise chez les bonnes sœurs. Il est indispensable que l’on commence l’instruction de notre petite sauvage mais il faut reconnaître que même cette solution – jugée la meilleure – présente bien des inconvénients. Plus de 4 kilomètres à faire matin et soir par tous les temps sera dur à une fillette de 6 ans qui jusqu’ici n’a connu aucune contrainte.

Mardi 18 Septembre (Ste Sophie)

Henri part à Morlaix le matin pour chercher une voiture pouvant amener Paule dimanche prochain et Franz se rend à Landerneau. Cric et les 4 enfants vont déjeuner au Roc’hou. Malheureusement le temps est plus que maussade, il pleut beaucoup et les promeneurs n’ont pas d’agrément.

Le travail aussi est contrarié. Je suis surmené et mon genou gauche, de plus en plus malade, risque de me refuser bientôt tout service. En plus tant de questions deviennent de véritables problèmes dont je suis terrifiée. Comment loger, nourrir, couvrir, servir tout mon monde la semaine prochaine. Nos ressources sont bien maigres.

Mercredi 19 Septembre (St Gustave)

Rude journée qui aurait pu être tragique mais qui – grâce à Pierre – n’a eu qu’une forte émotion et beaucoup de travail. Levée de bonne heure, j’inspecte ce qui me reste de layette et je l’écris à Paule qui me demandait ce renseignement dans sa dernière lettre. On rentre le bois en fagots pour l’hiver. Il y a les L’Hénoret avec une charrette à 2 chevaux et Mr Gaouyer au tas. Franz charge dans les garennes et Francis mène l’attelage d’ici. Cela ne va donc pas très vite mais le résultat est bon quand même et avec une autre journée nous aurons notre provision pour l’année…

Naturellement ces charrois amusent les enfants qui se font transporter au bois dans les voitures vides. Au début de l’après-midi, Michou eut la fâcheuse idée de sauter par devant la charrette en marche. La roue aurait pu lui broyer la tête, le corps ou même un membre, elle lui a fait seulement une écorchure au pied. Mais quelle peur nous avons eue !

Jeudi 20 Septembre (St Eustache)

Henri va dans la matinée à Morlaix pour essayer d’utiliser les bons-matière qu’Albert nous a envoyés. Il revient avec des clous de diverses tailles et quelques ustensiles de cuisine dont je suis enchantée. Il y a notamment un moulin à café, article cherché inutilement partout depuis quatre ans.

Franz arrête 2 Allemands pour venir travailler au Mesgouëz. Malheureusement les conditions ne sont pas aussi avantageuses qu’on nous l’avait dit et nous ne pourrons pas nous payer longtemps ce luxe. La commune qui les a embauchés nous les cède au prix des journaliers du pays, c'est-à-dire 60frs par jour.

Les enfants vont goûter chez les Féat avec Cricri.

Vendredi 21 Septembre (St Mathieu)

Pas un instant de répit au cours d’une journée sur occupée. Dès 7hrs ½ une belle auto s’arrêtait devant la maison. C’étaient Mr Masson (le lieutenant de Louveterie) et Mr La Hotte qui avaient été invité par Franz à une partie de chasse impromptue et qui avaient choisi ce jour. Il a donc fallu organiser un déjeuner aussi copieux et bon que possible et le servir de manière assortie au rang social que nous tenons à conserver malgré tout.

Avec cela les Allemands sont arrivés ; il a fallu les initier aux choses et habitudes de la maison et comme ils ne comprennent ni ne parlent le français et que nos connaissances de leur langage sont plus que rudimentaires c’était tâche aride. Pour nous comprendre il a fallu travailler avec eux.

Les chasseurs ont tué dix perdreaux.

Samedi 22 Septembre (St Maurice)

Il est plus facile de faire l’ouvrage seule que tenter de se faire remplacer par quelqu’un avec qui on ne se comprend pas. Je perds plus de temps à expliquer avec les quelques mots d’allemand qui me restent dans la mémoire et des gestes que je n’en mettrai à accomplir le travail. Je crois aussi que notre prisonnier Bernard Ebbing est peu débrouillard. C’est un très brave homme de 49 ans, industriel de Munster (Westphaler) qui chez lui avait des domestiques et qui, par conséquent, ne travaillait pas de ses mains. Il est ignorant et maladroit pour les choses du ménage mais il a la meilleure volonté du monde, se trouve bien ici et a peur de nous quitter pour retourner à la vie du camp.

Pierre arrive en fin d’après-midi avec son auto mais elle a deux pneus qui crèvent dès qu’il est ici.

Dimanche 23 Septembre (Automne)

Messe à Kermuster avec le prisonnier qui est catholique. Travail ordinaire. Cricri va à la grand’messe de Plougasnou et vote pour les élections cantonales.

Dans l’après-midi, préparatifs pour l’arrivée de Paule et des 3 autres enfants. C’est dur mais cela se fait quand même. Arrivée des voyageurs. Nous faisons connaissance avec chérie Marie-France. Les enfants font un chahut monstre tant ils sont heureux de se retrouver tous ensemble.

Franz fait un tour de chasse avant le dîner et tue un lièvre. Depuis bien longtemps il ne nous était pas arrivé d’être tous réunis. Nous sommes 15 maintenant. J’en suis heureuse et fière, un peu effrayée cependant.

Lundi 24 Septembre (St Andoche)

La tâche journalière est lourde et il s’y ajoute des préparatifs pour demain Heureusement Yvonne Féat est là pour nous aider mais elle fait surtout du repassage. C’était aujourd’hui grande fête à Kerprigent pour la Première Communion du petit Paul. Henri, Franz, Pierre, Paule vont au goûter auquel nous étions tous invités Ils y rencontrent une grande partie de la famille de Preissac et sont enchantés de cette réunion après bien des années et des épreuves. Nos voisins ont été plus atteints que nous : mort de Charles, de Michel et de la petite Dominique, longues angoisses au sujet de Claude Vieillard et brisement de sa carrière.

Lettre de Marie Aucher.

Mardi 25 Septembre (St Firmin)

Anniversaire de la mort de maman et baptême de Marie-France que je mets sous la protection toute spéciale de son arrière grand’mère dont elle porte le nom. Cette petite a reçu également le mien, ce dont je suis heureuse car j’aime ma Sainte patronne.

Alain fut aussi porté à l’église de Plougasnou pour la première foi, eut un Te Deum, un Magnificat et « les cloches ». Tout se passa bien, tout fut réussi. Certes nous nous sommes donnés du mal pour organiser cette fête de famille mais le Bon Dieu nous a fait don d’un temps favorable  et de bien des secours dont quelques uns inattendus. Les poules ont bien pondu ces derniers jours pour la fabrication de nos gâteaux. Marie et Aline de Térénès ont lavé et cuisiné avec nous, notre ancienne bonne Jeanne Périou est venue faire du ménage et servir déjeuner et goûter. Nous étions 26.

Mercredi 26 Septembre (Ste Justine)

Moins de presse qu’hier naturellement mais quand même agitation, constante bousculade, travail sans répit. Francis va tirer des pommes de terre chez Mr Gaouyer. La récolte est, parait-il, abondante mais de qualité douteuse. Beaucoup de tubercules sont tâchés. Je redoute pour nous la même affaire car nos pommes de terre sont voisines de celles des Gaouyer à Kerligot et comme Franz n’en a mis que très peu ce serait catastrophique.

Les Pierre et Cric vont à Bois … Il ne trouvent que le Conte de Pluvié. Franz et Pierre ont tué 2 perdreaux qui vont être envoyés à leurs oncles réunis aux Vans.

Jeudi 27 Septembre (St Côme)

La Providence en qui je me confie de toute mon âme ne m’abandonne jamais ; Elle est encore venue à mon secours pour mener à bien cette journée que je redoutais parce que son programme était surchargé. On avait combiné des voyages à Morlaix, une promenade à Térénès et nous avions les deux vicaires de Plougasnou (en tournée de quête) et Cécile Le Marois à déjeuner.

Grâce à un aimable don de tomates fait par Me Clech, un beau lièvre tué par Franz dimanche, un peu de lard du saloir et des pommes du jardin, le repas fut bon. Tout a bien marché et les enfants ont pu avoir leur partie de pêches dans l’après-midi.

Henri a rapporté encore un peu de quincaillerie mais bien des objets désirés manquent encore.

Vendredi 28 Septembre (Ste Clémentine)

Franz et pierre font le matin une partie de chasse qui leur donne sept perdreaux. Ils sont bien content surtout de se trouver ensemble comme autrefois et ils évoquent leurs beaux souvenirs de jeunesse. A la maison travail ordinaire. Les Pierre vont au Roc’hou dans l’après-midi et Henri à Plougasnou pour la boucherie. Le soir on souhaite la fête et l’anniversaire de Michel. Les jouets qu’on lui donne sont insignifiants et coûtent des prix fous.

Après dîner conversation assez nerveuse avec les enfants au sujet de l’organisation à prendre au Mesgouëz. J’ai le cafard.

Samedi 29 Septembre (St Michel)

Départ des Pierre avec leurs trois aînés et Marie-France naturellement. Ils emportent des provisions pour parer à la difficulté du ravitaillement les premiers jours mais à ce point de vue je ne m’inquiète pas trop d’eux. Quimper a des ressources et le ménage Pierre s’entend pour les découvrir.

Je me tourmente davantage du service car, sur ce point, Paule se fait de grandes illusions ; elle s’imagine trouver de suite bonne à tout faire et femme de ménage et ne se rend pas compte qu’il lui faudrait une personne exceptionnellement capable et dévouée pour rester chez elle au milieu de six enfants qui donnent beaucoup de travail et de complications.

Dimanche 30 Septembre (St Jérôme)

Messe à Plouezoc’h avec mon mari. C’est le 45ème anniversaire de nos fiançailles. Il fait un temps radieux et cependant une mélancolie très lourde m’oppresse. Vient-elle des souvenirs qui montent du fond de l’âme ou du vide produit par le départ des  Pierre ou bien des craintes que me donne l’avenir ?..... Je ne sais. Sans doute c’est l’accumulation de tout cela qui m’émeut si douloureusement aujourd’hui. J’avoue cependant qu’un peu moins de bruit et d’agitation autour de moi est apprécié. Je voudrais tant pouvoir remettre un peu d’ordre dans nos pauvres affaires.

Visite de Madame Clech qui nous apporte des  tomates.