Juillet 1947

Mardi 1er Juillet (St Thierry)

Levée de bonne heure, j’écris à Paul au moment où se fait l’exhumation de sa chère femme. J’espère que cette cérémonie n’aura pas été trop pénible pour lui et qu’il aura supporté courageusement ses tristes émotions. Il devient de plus en plus un saint homme et sa grande piété l’aide dans une existence bien sevrée de joies.

Journée très pleine au Mesgouëz. Rentrée d’une partie des foins – présence de Mr Gaouyer qui fait le tas. Récolte de deux essaims d’abeilles. Plusieurs visites. Me Toquer rapporte le costume d’Henri et ne veut rein nous prendre pour cela. Jeanne Colléter nous fait cadeau de succulentes laitues. Décidément nos locataires sont gentils et généreux avec nous. Agitation autour d’Henri qui fait son bagage. On travaille jusqu’à la nuit, on dîne vers 11hrs et nous nous couchons à 2hrs du matin.

Reçu lettres de Pierre et de Robert Drouineau. Ce dernier m’annonce que Madeleine Sandrin s’est cassé le col du fémur.

Mercredi 2 Juillet (Visit. de la Vierge)

Anniversaire du mariage de mes parents et du mien. Je suis veuve pour le vivre car Henri est parti ce matin. Il est vrai que nous avions fêté ce souvenir hier soir, mon mari m’a offert une merveilleuse rose blanche, la Reine des Neiges, cueillie dans le jardin et nous avons trinqué tous ensemble avec du rhum Négrita dans nos verres. Nous nous étions aussi offerts à midi une tasse de vrai café. Et c’est tout comme réjouissance. Même en étant très raisonnable on ne peut s’empêcher de regretter le passé. Aussi mon âme est-elle assez mélancolique aujourd’hui. Quant au corps il se traîne dans les corvées quotidiennes.

Il faut un temps merveilleux, peut-être même un peu trop sec pour la reprise des betteraves et rutabagas qu’on plante partout en ce moment. Franz a maintenant ce qu’il lui faut grâce aux Cazoulat et aux Cudennec de Kerdiny mais il se plaint maintenant du manque de main d’œuvre.

Lettre de Bernard Ebbing arrivé chez lui le 19 mai.

Jeudi 3 Juillet (St Anatole)

Sacre de notre futur évêque de Quimper, Monseigneur Fauvel et inhumation des restes de Marie-Louise dans le caveau Morize au Père Lachaise, deux faits qui nous incitent à la prière. Cricri a conduit Françoise à la messe où la petite a communié avec ses compagnes pour le nouveau prélat.

Je m’ennuie d’Henri. Il me manque et surtout j’ai peur que ce voyage le fatigue beaucoup car il était à peine remis de cet accès de paludisme qui a duré près d’un mois. Je voudrais profiter e son absence pour mettre en ordre bien des choses mais j’ai si peu de temps à moi. Et puis dabs trois jours le prix des timbres postes va considérablement augmenter et je voudrais profiter de l’ancien tarif pour mettre ma correspondance au point. J’ai écrit aujourd’hui à Etiennette, à ma sœur Marguerite, à Madeleine Sandrin, à Robert Drouineau et à Monique.

 Vendredi 4 Juillet (Ste Berthe)

On pourra sans doute éviter les grandes journées pour la plantation des betteraves et rutabagas. Jeanne Colléter est venue donner un coup de main a^près le goûter et lorsqu’on a cessé le travail, vers 9 heures ½, la tâche accomplie était si bonne que Franz a déclaré qu’il s’en sortirait pour finir avec ses deux Allemands.

Lettre d’Henri qui me rassure sur son voyage et qui me raconte la cérémonie d’hier au Père Lachaise. Il y avait joint une missive de Paul, relatant ses émotions et les faits de Gap mardi dernier. En résumé tout s’est bien passé. Certes, c’était pénible de revoir ce cercueil qui renouvelait bien des souvenirs mais de l’aveu même d’Henri on s’est habitué depuis bien des années à ce deuil et la vraie Marie-Louise ne lui semblait pas être entre ces quatre planches mais plutôt invisible, entre Albert et lui.

Samedi 5 Juillet (Ste Zoé)

Une lettre d’Henriette annonce la mort d’Yvan Blanchot, survenue le 28 juin. Encore une figure du passé qui disparaît de ce monde. J’en suis attristée. Certes, on ne m’a pas toujours chanté les louanges de cet homme séduisant mais, en dépit des méfaits réels ou exagérés qu’on lui attribue, je n’ai jamais pu me défendre d’une sympathie instinctive pour lui. J’ignore tout de sa mort mais je crois qu’il méritait de finir en beauté et j’espère que Dieu lui aura fait cette grâce. Je plains de tout mon cœur la pauvre Xandra qui admirait beaucoup et qui aimait son Blanchot dont elle appréciait la moindre attention. Dans un monde meilleur, les âmes connaîtront des unions parfaites dont tout nuage sera écarté.

On a terminé la plantation des betteraves. Je souhaite que pour les navets la chose se fasse de même, sans grand branle-bas. Je suis allée ce matin à Plougasnou, cela fut assez dur et je suis rentrée fourbue.

Dimanche 6 Juillet (Ste Angèle)

.Messe matinale. Mon réveil qui n’est plus contrôlé par Henri avait pris beaucoup d’avance et je suis arrivé à Plouezoc’h à 7 heures moins 10 pour l’office qui ne commence qu’à 7hrs ½.

Après-midi séance récréative au patronage pour l’école libre. Françoise montait sur la scène. Alors elle était toute de blanc habillée et Alain avait un costume tout blanc qui lui allait à ravir et dont il était très fier. Il m’a demandé avec son air candide : « Est-ce que le Petit Jésus est habillé comme moi ? » Il pense beaucoup au Petit Jésus. Hier, Cric, chargée de garder les vaches pendant que Josef mettait des betteraves, les avait laissées quelques instants seules en pâture et les ayant retrouvées très sage a dit : « Le Petit Jésus les a bien gardé pendant mon absence. » Alors Alain voulait à toutes forces aller au champ pour voir le Petit Jésus garder nos vaches.

Lundi 7 Juillet (St Elie)

Lettre d’Henri. Il a vu Monsieur de W et….. il se croit déjà sur la route du Brésil. Tout en me défendant contre les illusions, je me sens reprise à la fois par l’espoir et l’angoisse qui m’étreignent l’âme à chaque reprise de l’idée que cette affaire pourrait aboutir. Je la désire puisque mon mari la considère comme très souhaitable pour lui, pour l’avenir de Cricri et même pour nos autres enfants si la vie leur devenait trop dure en France.

Mais tout quitter sera pénible, très pénible, même douloureux. Pierre, Françoise et Alain seront ceux que je laisserai derrière nous avec le plus de souffrance. Je sais que mon tendre fils aura du chagrin de notre départ. Et je devine aussi que les deux petits du Mesgouëz sentiront le vide qui se produit dans la maison et qu’ils en pâtiront de plusieurs manières. Aux autres, nous manquerons moins, même pas du tout à certains.

Mardi 8 Juillet (Ste Virginie)

Les tarifs postaux ont encore augmentés. A partir d’aujourd’hui on doit affranchir les lettres ordinaires avec un timbre de 6frs.

Franz n’a pas de chance en ce moment avec ses abeilles. Voici 3 essaims qu’il ne réussit pas à acclimater. Il avait pris hier des abeilles dans une ferme de Plouezoc’h, à Ker Jean, et ce matin il a constaté qu’elles s’étaient toutes évadées. C’est la 13ème ruche qu’il ne peut arriver à former. Alors il devient superstitieux et s’imagine qu’une puissance invisible l’empêchera toujours de franchir ce cap et qu’il lui faudra renoncer à la carrière d’apiculteur qui le séduisait.

Le temps est de nouveau bien maussade, très sombre, froid, humide. Mais les heures passent trop rapides quand même, employées uniquement en travaux ménagers, utiles sans doute mais dont il ne reste rien.

Mercredi 9 Juillet (Ste Blanche)

Françoise ne veut pas aller à la promenade scolaire de son couvent, elle préfère rester ici et s’amuse à nous aider. Je constate que ma petite fille est active et courageuse ; elle aime remuer. A la campagne c’est bonne chose. Je la voudrais plus appliquée. Son esprit est en mouvement perpétuel comme son corps et ne se fixe guère. Pierre fait le même reproche à ses enfants, surtout aux deux aînés pour lesquels je le trouve trop sévère. Il déclare qu’Henri est un paresseux et Jean un imbécile. Or le premier est dans une classe où il est de deux ans plus jeune que la majorité des élèves et le second a écrit hier à sa tante qu’il venait d’être premier en latin et premier en histoire aux compositions de fin d’année.

Chez les Pierre l’indulgence et l’admiration commencent au numéro 3. Yves est intelligent et travailleur, je le reconnais et m’en réjouis. Quant à Michel et Philippe on ne peut savoir encore bien ce qu’ils donneront.

Jeudi 10 Juillet (Ste Félicité)

Le mauvais temps continue et nous nous en inquiétons à cause des foins que Lucien et Toudic doivent venir couper demain chez nous. On opère aujourd’hui à la métairie et Jégaden traite toujours royalement ses faucheurs. Franz tient à ce que les siens aient bonne chère et surtout libations réconfortantes. Il a obtenu d’Annie le sacrifice d’un lapin et il a sorti du saloir deux des derniers morceaux de lard. Le porc tué l’an dernier fin Août  pour le battage dure encore. J’ai terminé ma part aujourd’hui dans une quiche lorraine délicieuse.

Je voudrais bien renouveler ma provision mais les cochons actuellement sont hors de prix. Le court est, paraît-il, 85frs la livre sur pied. C’est fantastique et hors de nos moyens. Devant ces constations, je me rends compte de la nécessité d’un changement de vie pour notre trio.

Anniversaire mort Me Morize.

Vendredi 11 Juillet (St Cyprien)

Anniversaire de la mort de la mère d’Henri. Ce mois est rempli de fêtes tristes ou gaies et le mauvais état de ma mémoire me fait redouter les oublis.

Les foins commencent pour nous. Depuis le matin, avant 4 heures, nos deux bonshommes ont travaillé avec ardeur jusqu’à 20hrs ½ ne prenant de repos que le temps nécessaire aux repas et celui d’une petite sieste d’une heure environ. Cette combinaison du forfait a cela de bon que le travail ne traîne pas. Si, au lieu d’être à la tâche, Lucien et Toudic avaient été employés comme journaliers ils auraient bien mis deux jours pour couper nos prairies. Autrefois, avec quelques ares de plus, il nous fallait 7 faucheurs.

Les repas ont été réussis. Le lapin d’Annie fut apprécié. Enfin, tout s’est passé au mieux et je suis contente d’être débarrassée de cela. Mais il y a le reste tout le reste car les moissons approchent.

Samedi 12 Juillet (St Gualbert)

Franz et Annie vont à Morlaix le matin et ne reviennent déjeuner qu’à 2hrs de l’après-midi. Nous avons donc une journée assez chargée et surtout désorganisée car la vaisselle n’est terminée qu’au moment où il faut se mettre à préparer le goûter. Je n’ai pas l’heure de liberté dont je profite pour coudre, tricoter, écrire ou rager un peu mes affaires personnelles qui sont dans un désordre fou.

Alain ayant aperçu les cadeaux que ses parents ont rapportés on décide de ne pas attendre à mardi pour lui souhaiter sa fête. Nous l’avons fait ce soir. Petit homme a été très heureux.

Françoise est entrée en vacances ce soir. Visites de Mes Lagourgade et Renaud au sujet de la kermesse dont il est question depuis quelques jours.

Anniversaire de naissance de maman.

Dimanche 13 Juillet (St Eugène)

Messe à Kermuster et le soir réunion chez Marguerite Fustec pour combiner un programme de kermesse qui aura lieu le 10 août pour recueillir les fonds nécessaires aux réparations urgentes de l’église paroissiale et des chapelles. Franz, Annie et Cricri y vont et comme ils formaient avec les Troadec Kergouner toute l’assemblée, Me Roland, le vicaire qui dessert notre quartier, les a chargés de toute la besogne. Il leur a doit heureusement : « Si Kermuster ne trouve pas les ressources pour monter un stand à lui seul, unissez-vous à un autre quartier, à celui de Térénez par exemple. »

Je serais de cet avis car les personnes qui sont venues hier me semblent aimables et débrouillardes ; je crois que mes filles en auraient de l’aide et aucun ennui.

Lundi 14 Juillet (Fête nationale)

Me Trévian m’est disputée par Annie. C’est cependant mon jour mais….. il me faut céder. - censure - Il a donc fallu que Cric et moi nous nous mettions à laver quelques objets urgents - censure -.

Mardi 15 Juillet (St Henri)

Rien à noter. Vie normale… pour ici, travail abrutissant – nervosité. Beaucoup d’allées et venues d’intérêt très médiocre.

J’écris quelques lignes. Je pense à mon mari et à ceux de ma famille qui portent le nom d’Henri. Mes pensées sont plutôt mélancoliques. Quelque soit notre avenir – même avec la réalisation de nos désirs – il n’y aura jamais la luminosité du passé. Cette certitude s’accompagne de regrets mais elle nous fait tourner les regards de nos âmes altérées de bonheur vers un autre monde ; petit à petit, nous nous détachons des choses terrestres pour aspirer à celles qui seront éternelles et belles d’une splendeur que nous ne pouvons imaginer.

Mercredi 16 Juillet (Ste Estelle)

Jolie surprise. Vers 11hrs du matin, je vois s’avancer vers la maison une grande silhouette mince et je reconnais assez rapidement Henri Bonnal, notre Riquet. Pas changé d’ailleurs par cinq années d’éclipse totale. Au moral plus sérieux, « du plomb dans la tête » comme il dit : ce plomb y fut apporté par une très jeune femme d’abord (Marithée n’a encore que 22 ans) puis par 3 petits garçons qui se sont succédés rapidement. Il fallait fonder un foyer et le soutenir. Riquet a pris sa tâche très à cœur. Il a une bonne situation, gagnant 26.000frs par mois et des fonctions importantes chez Kulmann, le grand producteur d’engrais et autres produits chimiques. Il parait heureux et la vie de famille très sérieuse qu’il mène absorbe tout le temps que le travail lui laisse libre. Il nous a confirmé la mort de son frère Maurice.

Je vois Ste Estelle marquée sur cette page mais on dit aussi que c’est Saint Alain.

Jeudi 17 Juillet (St Alexis)

Décidément je ne suis plus faite pour une vie sociable. Nos huit années de sauvagerie pèsent trop lourd sur le cerveau et les membres d’une femme de 70 ans pour qu’elle en puisse secouer le poids. La visite de Riquet m’a fait plaisir mais il a fallu se démener pour lui offrir un repas convenable ; ensuite j’ai voulu rester avec lui et j’ai laissé tout l’ouvrage en panne. Après son départ, vers 18hrs30, il y a eu grande presse et le retard ne fut regagné qu’aux environs de minuit.

J’apprécie donc aujourd’hui un calme relatif. Je désoire commencer une paire de socquettes en coton gris pour moi qui en ai le plus grand besoin. Mon pull-over est terminé depuis quelques jours déjà mais non monté. Pour ce travail il me faut plus de tranquillité que pour un vulgaire tricot et j’attends le retour d’Henri qui, reprenant ses fonctions, m’assurera quelques instants libres entre 15hrs et 16hrs chaque jour.

Vendredi 18 Juillet (St Camille)

Me Trévian est une brave femme ; elle m’a vue contrariée lundi par tout le linge que j’avais mis à tremper et qui restait en panne ; alors, elle est venue aujourd’hui le laver. – censure - Annie a de la chance dans ce qu’elle entreprend, les évènements tournent bien pour elle, sa main est heureuse. Ses ouvrages, ses semailles sont généralement mieux que ceux des autres. Cricri, plus intelligente et plus énergique a souvent de la déveine. Elle a commencé aujourd’hui ses tournées de quête pour la kermesse. Elle veut bien faire tout ce qu’on lui demandera mais veut éviter d’être mise en avant. Trop de jalousies dans notre quartier.

Samedi 19 Juillet (St Vincent de Paul)

Il avait fait très beau hier et les nuages sont arrivés pour nous empêcher de faire sécher le linge. Comme il ne pleuvait pas le matin, je me suis levée de bonne heure et j’ai sarclé ma 3e saison de haricots verts, ceux qui doivent nous donner des légumes en septembre. Malheureusement ce seront mes dernières planches. Je n’ai plus de semence et surtout pas de terre.

Il parait que les Franz ont besoin de tout le jardin pour leurs légumes d’hiver. Je n’ai pas pu obtenir l’espace de deux lignes pour lesquelles j’aurais eu encore des haricots noirs. Au fond, j’ai trouvé ce refus assez amer mais je me résigne. Peut-être est-ce encore une marque de sollicitude de la Providence qui me prépare à l’abandon de tout soit pour notre départ vers l’Amérique soit à l’approche d’un autre voyage, d’un plus grand voyage……

Dimanche 20 Juillet (Ste  Marguerite)

Contrairement à mon habitude qui est de n’écrire sur ces pages que tout à fait en fin de journée et parfois même au lendemain de la date marquée, j’avais pris hier mon agenda en commençant la préparation du dîner. Je n’attendais plus rien que la mise au râtelier de mon entourage et le repos bien mérité….

Tout à coup, Françoise entre dans la cuisine avec une précipitation qui m’annonce un grand évènement. Elle crie : « L’oncle Pierre arrive avec une auto pleine de garçons, je ne sais pas combien il y en a dedans, mais ça remue, ça remue. » Je m’élance (aussi vite que je peux). C’était bien vrai. Mais il ne sort de l’auto que mon fils, Michel, Philippe et la chienne Taïs. Les 3 derniers étaient tellement agités que l’erreur de Françoise était très compréhensible. Il a fallu corses un peu le repas. Bonne soirée.

Aujourd’hui, les heures de la matinée ont eu leur emploi dominical ordinaire. Franz et Pierre ont passé l’après-midi à Kerprigent. Ce soir ma chère marmaille m’a souhaité ma fête. Aujourd’hui, c’est celle de Kiki, bien prié pour elle.

Lundi 21 Juillet (St Victor)

Avant huit heures, l’auto avait déjà emporté mes trois aimé&s bonshommes. On nous laisse Thaïs en pension pour tout l’été.

Il y a journée de travail ici. On commence la moisson. Les gens étaient retenus depuis un certain temps car avec la chaleur que nous avions, Franz avait auguré que son avoine serait mure. Les journaliers sont donc venus mais une seule parcelle de céréales était en état d’être coupée. Elle le fut dans la matinée. Ensuite pour occuper les journaliers, on s’est mis à rentrer le foin. Cette tâche fut bien avancée mais pas terminée. Vers sept heures, la brume est arrivée et a versé une pluie fine sur les tas ; il faut attendre que le soleil les sèche. Franz espère que tout sera bien en état demain et que Mr Gaouyer – sa Providence – viendra l’aider.

Aujourd’hui nous étions nombreux. En plus des gens de la maison, il y avait Mr Toquer, Toudic, Me Trévian et son fils, Jeanne Colléter et ses trois enfants.

Fête de ma grand’mère Prat.

Mardi 22 Juillet (Ste Marie-Madeleine)

Sainte Patronne que j’aime, priez pour moi.

On termine la rentrée du foin. C’est Mr Gaouyer qui fait le tas ; il dîne avec nous et est de joyeuse humeur car il venait de gagner devant le Juge de Paix un procès qu’il avait avec son fermier du Verne St Jean. Il voulait le mettre à la porte pour plusieurs raisons et l’autre refusait de partir. Le Juge a donné gain de cause à Mr Gaouyer reconnu capable de cultiver lui-même cette petite ferme.

Il ne l’habitera pas ; la maison sera occupée par sa belle-soeur ; il restera notre voisin au Panté ! Il parait qu’il y a dans cette propriété 150 pommiers avec lesquels il fait tous les ans environ 30 barriques de cidre. Il y a aussi de bonnes prairies à foin. En somme gros rapport et peu de travail ; c’est ce qui a engagé surtout Mr Gaouyer à la reprendre.

Mercredi 23 Juillet (St Appolin)

Henri nous annonce son retour pour vendredi matin. Je l’espérais presque demain et je crois qu’il avait lui-même désir de regagner plus vite le Mesgouëz. Mais il y a affluence de voyageurs ; il ne voulait point tenter de trouver une place au dernier moment et il n’y en avait plus une seule à louer pour ce soir. Il a même dû prendre un billet de 2ème classe se contenter d’une place au milieu.

Je tente quelques nettoyages et rangements dans l’espoir que mon mari nous apportera une bonne nouvelle et que d’une manière ou d’une autre nous pourrons reprendre une existence plus conforme à notre rang social. Je me résigne aux choses inévitables mais il faut lutter contre la déchéance. Que Dieu m’en donne la force et nous aide à sortir de cette situation.

Jeudi 24 Juillet (Ste Christine)

Visite de Me Seran. On ne peut malheureusement pas lui fournir du lait et du beurre comme l’année dernier. Mais c’est une personne aimable avec laquelle j’aimerais me lier davantage.

J’ai reçu beaucoup de lettres pour ma fête, environ une quinzaine. Je suis heureuse de ces marques de souvenir, d’affection ou de sympathie mais j’avoue qu’écrire me coûte maintenant. Pour dérouiller mon stylo je commence par les trois aînés de mes petits fils. Jean Chiny et Monique leur succèdent. Mais les rangements restent en panne et aussi les garnitures de crochet commencés pour une robe d’été de Cricri. La cuisine me prend presque tout mon temps.

Vendredi 25 Juillet (St Jacques le M.)

Henri arrive vers 10hrs. Il a l’air un peu fatigué mais une nuit de voyage dans un compartiment comble n’est pas du repos. Je crois d’ailleurs qu’il s’est fatigué à Paris où la chaleur était accablante et où, n’ayant pas de domicile, il errait dans les rues du matin jusqu’au soir. Il nous raconte son voyage et ne peut malheureusement apporter de précision dans les Affaires qui m’intéressent. Il espère qu’elles auront toutes une solution – bonne ou mauvaise – avant le 1er Oct.

Franz vend un de ses porcs à Meston. Cette bête achetée au sevrage, début de Mars, ne devait guère faire plus de 100kgs et elle lui est payée 16.000frs ! Annie vend aussi un bon prix 2 lapins aux enfants de Mr Toquer. Je crois donc qu’avec ce qu’il y a au Mesgouëz le ménage pourrait bien s’en tirer. Il lui faut courage et persévérance.

Samedi 26 Juillet (Ste Anne)

On a souhaité la fête d’Annie hier soir, très simplement, comme la mienne d’ailleurs. Pour elle les cigarettes ont remplacé les caramels.

Nous vivons encore – par la pensée – en dehors du Mesgouëz en écoutant Henri narrer ses faits et gestes des trois dernières semaines. Naturellement cela nous intéresse, nous amuse mais je m’aperçois que nulle part la vie n’est gaie en ce moment. Paris semble décevoir mon mari qui l’aimait cependant beaucoup et je crois que c’est plus la nécessité de gagner de l’argent que de vivre au milieu de l’agitation et des plaisirs d’une ville qui lui fait désirer le retour dans la capitale. Si nos rentes le permettaient, il se serait très bien accommodé de la retraire à la campagne.

Chaleur encore très forte. Menaces d’orage. Franz achète à Morlaix 2 bébés truies pour 6000frs ; elles sont minuscules.

Dimanche 27 Juillet (Ste Nathalie)

Anniversaire du cher petit Henri. Déjà onze ans ! C’est lui qui m’a donné le premier bonheur d’être grand’mère. Je me souviens du tout petit mais surtout du bébé qu’un an plus tard vers la même époque à Briançon au moment de la naissance de Jean était si mignon, si attachant. Je l’aime encore plus peut-être. Mais je le trouve un peu trop replié sur lui-même. J’en attribue la faute à ses parents trop sévères, à mon avais, et même parfois injustes pour lui. C’est un garçon qu’il aurait fallu traiter avec une grande douceur, parler souvent avec lui très intimement.

Hélas ! les Pierre n’ont pas le temps et sont trop nerveux. Henri, l’aîné d’une si grande troupe devrait être parfait, donner le bon exemple, se sacrifier toujours. On le rend taciturne. Pourvu au moins qu’il ne soit pas jaloux !

Lundi 28 Juillet (St Samson)

On a coupé de l’avoine aujourd’hui. Même personnel que lundi dernier à l’exception de Mr Toquer. Il ne reste plus qu’une parcelle en garenne qu’il faut faire à la faux et dont Franz pense avoir raison avec ses deux Allemands.

Vers 5hrs ½ une secousse formidable ébranla toute la maison, ouvrant portes et fenêtres, faisant danser les bols que je venais de mettre sur la table pour le goûter. Le Guézennec, venu ce soir chercher son beurre nous a dit que c’était un bateau d’ammonium qui avait sauté en rade de Brest. C’est une catastrophe dans le genre de celle de Texas City. Il doit y avoir bien des vies humaines supprimées depuis tout à l’heure et que de dégâts. On disait cela à Morlaix mais on n’avait aucun détail, les communications téléphoniques étaient rompues.

Mardi 29 Juillet (Ste Marthe)

Toujours la grosse chaleur. Les journaux indiquent pour hier une température de plus de 39° à Paris et de plus de 40° à Bordeaux et à Poitiers. Annie a conduit les enfants à Térénez où ils ont pique-niqué et joué avec les enfants de Zaza. Ici ce fut grand calme.

Reçu une lettre d’Henri Bonnal qui viendra déjeuner jeudi prochain avec Marithée et les deux aînés de ses fils

La catastrophe brestoise est terrible mais les premières nouvelles n’annoncent qu’un nombre assez restreint de morts. Il est probable que les journaux demain l’augmenteront car on signalait des milliers de blessés. De plus un raz de marée provoqué par l’explosion a balayé la côte sur une assez grande étendue et a fait certainement des victimes.

L’avoine est moissonnée entièrement ce soir.

Mercredi 30 Juillet (Ste Juliette)

Le monde entier est ému par le désastre brestois et les condoléances ainsi que les secours arrivent de tous les côtés. En somme il y a peu de morts. Le nombre officiel n’est que de 24 jusqu’à présent. Certains blessés, une centaine environ restent en grand danger. Quant aux dégâts matériels, ils se chiffrent, dit-on, par milliard.

J’ai pu travailler un peu pour Cricri cet après-midi ; elle veut garnir une robe de lin bleu avec des poches en gros crochet genre Venise et je lui en ai fait certaines parties. Nous avons heureusement des points qui s’allient bien ensemble et cela nous permet de travailler au même ouvrage.

La canicule se prolonge. Il y avait hier 40° à Paris, à 6hrs du matin, d’après François Moal. Ici, nous avons chaud, le soleil cuit mais il y a de l’air et c’est très supportable. Les enfants font du nudisme.

Jeudi 31 Juillet (St Germain l’Auxerrois)

La famille Riquet Bonnal (moins le dernier numéro) vient passer la journée au Mesgouëz. Prévenus par un mot reçu avant-hier, nous avions pu préparer la réception d’une manière simple mais aussi confortable que possible. Le ménage était fait dans le vestibule ; les escaliers, le salon, la salle à manger et les W.C. Et nous avions élaboré un menu capable de plaire en substantant : Potage tapioca – Tomates à la crème – Rôti de bœuf – Jardinière de légumes – Laitues – Crème Montfermeil – Frits – Café – Liqueurs. A propos de ce dernier article, j’ai oublié de noter qu’Henri m’avait donné pour ma fête une bouteille de Cherry Rocher. Certes j’aime assez cela mais le prix du flacon : 650frs, me fait penser que c’est une folie et que j’aurais préféré un article plus utile, du moins plus durable. Dans ce cadeau, ce que j’apprécie le plus c’est l’intention affectueuse de mon mari.

La TSF annonce 44° à Toulouse.

Août 1947

Vendredi 1er Août (St Pierre aux Liens)

Rendez-vous avait été pris pour commencer la moisson du blé cet après-midi. Les gens ont été exacts mais, à peine arrivés sur le terrain, nos pauvres travailleurs ont endossé une terrible averse d’orage. Franz a dû les liquider en leur demandant de revenir demain. La plupart de nos préparatifs n’est point perdu mais la journée n’en a pas moins été tout à fait désorganisée. Le mois commence donc mal. Pourvu que ce ne soit pas un augure pour nos autres affaires en cours.

Je termine mes chaussettes de coton gris. Qu’ai-je été longue à les faire ! A grand’peine, je trouve quelques minutes chaque jour pour faire les choses qui ne sont pas cuisine. Souvent je suis obligée de les consacrer à la correspondance. J’ai terminé les réponses aux lettres reçues pour ma fête. Envoi de félicitations à Geneviève Tauret Dumoutier pour la naissance de son 7e enfant.

Samedi 2 Août (St Alphonse)

La matinée a suffit pour couper le blé qui était mûr. La récolte en est nulle. Le vieux Léon ne se souvient pas d’avoir vu le blé aussi mauvais que cette année. Les grains sont comme carbonisés et tombent en poussière. Partout c’est la même chose dans la région, ce qui n’est pas consolation mais qui expliquera à ceux qui réquisitionnent que nous ne pouvons pas livrer la quantité attendue par notre ensemencement. Je crois que nous ne risquons aucune amende et même aucun ennui mais comment aurons-nous du pain ???

Les Pierre ont dû s’installer dans la maison forestière de la Coudraie, au Huelgoat, aujourd’hui c’était dans le programme. Dans l’après-midi, un électricien vient organiser une clôture qui, soi-disant, dispensera de la garde des vaches. Pourvu que notre troupeau ne soit pas électrocuté ! Visite de l’abbé Roland !

Dimanche 3 Août (Ste Lydie)

Messe à Plouezoc’h. Régime des dimanches ordinaires. Les jours diminuent d’une manière très sensible et, malgré la chaleur, on sent un peu la venue de l’hiver. Il y a beaucoup de touristes dans le pays mais les hôteliers se plaignent que ce ne sont que des oiseaux de passage. Et puis les gens se contentent de la stricte pension et ne s’offrent aucun supplément.

Je suis effarée du coût de la vie même la plus simple. On parle beaucoup de rendre la liberté de vendre pour certains articles de nécessité. A quoi bon ?... En ce qui me concerne personnellement dans les circonstances présentes, je préfère la restriction obligatoire. Il me semble que cela voile un peu notre misère. N’ayant pas l’argent nécessaire pour acheter les choses, je trouve plus…. élégant d’être au même régime que tout le monde. Déjà pour le tabac, libre depuis le 1er Juillet, nos hommes sont maintenant obligés d’offrir quand ils se trouvent en compagnie. Et quelle dépense !!!

Anniversaire de petit Jean.

Lundi 4 Août (St Dominique)

Lessive. Me Trévian s’étant engagée pour les travaux de moisson et de battage chez Fournis Ker an Groas va nous manquer pendant six semaines environ. Elle viendra laver pour les Franz encore une fois avant son embauche. Le temps s’est bien obscurci, il est même tombé une grosse averse et deux ou trois futiles aujourd’hui ; il ne faudrait pas que retomber dans la mauvaise période traversée au début de l’été mais j’avoue que la grosse chaleur m’était pénible et que je respire mieux dans un air plus léger, plus frais.

Par exemple : la pluie est de trop. Elle sert peut-être à la reprise des salades que j’ai repiquées hier soir. Le jardin nous donne un peu maintenant. Nous avons des carottes, des haricots verts, quelques pêches. Bientôt il y aura des tomates. Depuis trois semaines, nous mangeons des laitues tous les jours.

Mardi 5 Août (St Abel)

Henri m’a donné des sacs à raccommoder pour y enfermer des poires que les merles commencent à attaquer. Je suis tellement prise par la cuisine et j’ai des mains si maladroites maintenant que cette tâche sera longue à faire et que les oiseaux auront le temps de se régaler de nos fruits. Il faut avouer que les enfants les aident. Françoise, Alain et les petits Colléter sont fous de ces crudités, ils sont toujours à faire des rondes d’inspection de ce côté-là.

Temps triste. On ne peut pas mettre le linge à sécher.

La kermesse préoccupe beaucoup Annie et Cricri qui trouvent que ceux de Kergouner qui sont à la tête du mouvement n’ont aucun sens d’organisation. D’un autre côté, elles ne veulent pas assumer ce rôle et désirent rester de simples ouvrières dans cette affaire.

Mercredi 6 Août (Trans. De N.-S.)

Mon anniversaire. 70 ans ! Je n’aurais jamais cru atteindre cet âge qui me semblait autrefois les limites de la vieillesse. Je suis cassée, brisée, impotente mais il me reste encore une certaine jeunesse d’esprit et de cœur avec le goût de la Vie que je trouve belle…. malgré tout. Souvenir et prières pour mes chers parents. Henri et Cric vont demander à Dieu dans l’église de Plouezoc’h de me protéger, de m’accorder les grâces nécessaires et les moyens d’une existence plus douce pour mes derniers jours ; je leur en suis reconnaissante et aussi des gâteries de mon entourage qui me comble de bonbons. Annie me donne aussi un livre très intéressant de la collection des grandes pécheresses : Madame de Custine. Au dîner il y a un gâteau orné de 7 bougies.

Cricri va récolter dans les fermes la farine, le beurre et les œufs pour les pâtisseries de la kermesse.

Jeudi 7 Août (St Gaëtan)

On se remue enfin à Kergouner et l’agitation succède à l’inertie. Soizic fait réellement tout ce qu’elle peut mais elle aurait dû comprendre plus tôt que Kermuster n’avait guère à cette époque les moyens de faire une chose indépendante. La moisson occupe tous les bras. Elle prétendait arriver à faire mille crêpes, elle en est à 200 et désespère d’aller au-delà de la moitié de ce qu’elle affirmait pouvoir fournir. Ici, les 10 cakes demandés ont été terminés ce soir un peu avant minuit.

Nous allons tout de même être très bousculés car, sans nous demander notre avis,  les gens ont choisi le Mesgouëz comme rendez-vous. C’est ici qu’on doit orner le char, qu’on s’habillera et la cavalcade doit partir de chez nous, quoique personne des Morize n’en fasse partie. Et le travail agricole doit marcher de pair avec cela. Aujourd’hui il y a répit car Franz consacre sa journée à Prigent de Ker an Prinz et est parti à Brest avec lui pour avoir un prisonnier.

Vendredi 8 Août (St Justin)

Nous n’en pouvons plus ! Cricri surtout est à bout de nerfs et de forces. On a coupé du blé. Malheureusement un malaise de Viviane a bien gâché la matinée et il a fallu emprunter une jument au Mesgouëz Bihen pour l’après-midi. On n’a pas pu moissonner ce qui était prévu mais ce soir Franz est quand même satisfait de la tâche accomplie. Hélas ! le blé est bien mauvais ; les épis sont à la fois pourris et calcinés. Quant à la main d’œuvre, bien difficile à trouver. Il faut avoir recours à des gens qui nous ont des obligations quelconques.

Aujourd’hui il y a nos 3 locataires (Toquer et Jeanne Colléter pour nous et le vieux Léon pour les Franz). Mr Gaouyer a donné une journée en échange de la valeur de ce qu’il a récolté hier dans notre fosse d’aisance et les Breton de Kerdiny pour je ne sais quoi. Toudic est le seul qui soit venu en journalier.

Samedi 9 Août (St Samuel)

Anniversaire de la mort de Louis Sandrin. J’y pense, je prie pour lui, j’écris à Madeleine.

Grande bousculade au Mesgouëz. Allées et venues. Les Troadec préparent le char et se donnent beaucoup de mal pour faire une chose sans goût, genre corbillard et catafalque. Le soir petite Anne vient dire qu’il n’y aura personne à mettre dedans. Tous se dégonflent à la dernière heure : les uns parce que leurs costumes ne leur plaisent pas, les autres parce que des camarades anti-cléricaux se sont moqués d’eux en disant « » qu’ils travaillaient pour la curaille ! »

Bref, Lucien, furieux, abandonne le travail. Déjà Soizic avait renoncé au stand et fait distribuer aux autres comptoirs les crêpes, cakes et gâteaux préparés. Beaucoup d’énervements, de mécontentements et sans doute de rancunes. Qu’importe après tout si Dieu juge nos intentions à leur valeur et si notre travail et nos ennuis donnent des fruits matériels à la vente.

Franz fait au milieu de tout cela se journée d’orge.

Dimanche 10 Août (St Laurent)

Messe à Kermuster. Déjeuner avancé d’une heure. A l’exception d’Henri et de moi, ceux du Mesgouëz vont tous à la kermesse et y passent l’après-midi. Ils ne reviennent fatigués mais contents car ils ont l’impression d’un excellent résultat. C’était réussi. Par exemple ! ils y ont dépensé beaucoup d’argent. Nous mangeons au dîner des crêpes et du cake achetés là-bas. Maintenant nous n’avons plus à penser à la kermesse, c’est déjà quelque chose. Mais que d’autres soucis !!!

Hier, j’ai reçu deux lettres qui me font peine et tracas. Suzanne Prat me raconte ses malheurs et me demande l’hospitalité pour le mois de Sept. Les Olivier (8 personnes) veulent aussi venir ici achever leurs vacances. Tout ce monde offre de me payer pension. Mais nous ne pouvons pas ; nous sommes à bout de force, d’argent, de tout. Et je regrette, je regrette infiniment.

Françoise a gagné un lapin à la kermesse.

Lundi 11 Août (Ste Suzanne)

Je voudrais répondre aux Olivier et à Suzanne, je n’en ai pas le courage. Oh ! ce n’est pas par honte d’avouer notre misère mais parce que je cherche des combinaisons pouvant les arranger et que j’espère aussi recevoir d’un moment à l’autre des nouvelles éclairant notre avenir. Si la levée de réquisition était obtenue, nous serions obligés de partir à Paris et cette excuse ne pourrait pas froisser ceux qui désirent venir nous voir ici. Mais le facteur n’est pas venue aujourd’hui et je me donne sursis jusqu’à mercredi.

En attendant mon esprit est troublé, inquiet. Le corps ne vaut guère mieux ; ma jambe et mon pied gauche sont très enflés et j’ai de fréquentes défaillances cardiaques. Je suis quand même mon bonhomme de chemin mais avec quelle peine !

Commencé une bande au crochet en fil de lin blanc pour ma Cric.

Mardi 12 Août (Ste Claire)

Rangé un peu. Chaque fois que je visite des caisses ou des armoires, je rends grâce à ma chère maman des réserves qu’elle avait faites et dont elle m’a laissé large part. Seulement il me faudrait davantage de temps et d’adresse pour utiliser tout cela.

Franz va voir le vétérinaire de Plougasnou pour lui parler de Viviane et des deux malaises très sérieux qu’elle a eu vendredi et samedi. Il croyait cette bête fichue et revient un peu rassuré avec un médicament énergique à lui ingurgiter. Les Allemands ont terminé la mise en bottes de l’orge coupée samedi.

Terminé la lecture du livre donné le 6 Août par les Franz. Il m’a intéressé mais cette Delphine, trop facilement amoureuse, ne m’est pas très sympathique.

Mercredi 13 Août (St Hippolyte)

On coupe la dernière parcelle de blé dans la matinée. La moisson est terminée. Mais il reste à opérer la rentrée et le battage. Encore deux cauchemars !

Je termine la bande de crochet destiné à la robe de lin bleu pâle que Cricri veut orner des poches fabriquées la semaine dernière. Mes mains sont devenues très maladroites. Cependant je crois que si je m’en servais un peu chaque jour pour un travail de couture, tricot ou crochet, elles retrouveraient un peu de leur capacité d’autrefois. Il est vraiment triste de se sentir diminuer de jour en jour et de penser que dans un avenir proche on sera une créature inutile sur la terre. On doit lutter contre cette déchéance bien qu’elle soit le fait de l’âge dont nous sommes irresponsables. Je veux essayer. Le temps me manque et peut-être aussi l’énergie. Etant très lasse, très dégoûtée, je me laisse aller à la dérive.

Jeudi 14 Août (St Eusèbe)

Franz commence la rentrée de la moisson par l’avoine. Tout est très sec, il fait très chaud, très chaud, trop chaud.

Dans l’après-midi, l’arrivée des Pierre au grand complet. Branle-bas, bousculade, bonheur. Ils sont tous en bonne forme physique et paraissent remplis d’entrain. La petite Odile est mignonne, elle a de grands yeux. Quant à Marie-France elle est plus drôle que belle pour l’instant. Que donnera-t-elle plus tard ? En tout cas elle est intelligente et très avancée pour son âge. Mes cinq garçons n’ont pas beaucoup changé depuis un an ; ce sont leurs mêmes frimousses mais ils se sont beaucoup allongés.

Vendredi 15 Août (Assomption)

Fête générale ici. Nous portons tous (à l’exception de mon époux) le nom de Marie. On la célèbre au repas de midi avec un peu plus de frais pour Christiane et Marie-France qui reçoivent des cadeaux, des fleurs et des baisers. Nous trinquons avec la dernière bouteille de Château neuf du pape restée dans la cave du Mesgouëz depuis 18 ans, cadeau d’Albert, fort apprécié.

La journée se passe sans incidents, douce mais hélas remplie de travaux de ménage indispensables. Il aurait été bon d’avoir un peu de service ; cela nous aurait permis de savourer le bonheur d’être tous réunis. Les enfants s’amusent à jouer de petites comédies qu’ils tirent de contes ou de fables ou qu’ils inventent. Jean me parait le mieux doué pour cet exercice.

Samedi 16 Août (St Roch)

On déjeune très tît car toute la bande, sauf Franz, Cric et moi, s’embarque dans le car de midi ¼ à destination de Térénez. La maison redevient muette, c’est bizarre comme tout s’y transforme quand elle est livrée à la tribu sauvage. Depuis quelques heures et que brusquement il y a l’envol. Pendant quelques minutes le silence m’étourdit….. L’ouvrage ne me manque pas….  Ils reviennent à 19 heures, enchantés de leur journée. Il faut avouer que mes Quimpérois ont beaucoup de vie, d’enthousiasme et qu’un rien les met en effervescence.

J’ai une grosse désillusion. Une lettre de Dumez ne nous laisse aucun espoir pour la situation de l’avenue de Breteuil. Henri est jugé trop âgé. Les pauvres vieux n’ont qu’à laisser la place aux autres !!.... Cafard.

Dimanche 17 Août (St Septime)

Encore pas de messe aujourd’hui. Décidément, je désarme de plus en plus ; il faut me résigner moi aussi à tout abdiquer – même dans mon désir de me rendre utile – J’arrive cependant avec effort aujourd’hui à leur préparer un b on déjeuner. Paule m’aide un peu. Ma 2e belle-fille a ses défauts comme tout être humain mais elle est d’une merveilleuse activité et j’admire……….

A cinq heures ½, l’auto emporte les chéris ; ils y sont empilés. Pierre doit déposer sa famille au Huelgoat, y passer la nuit et reprendre demain la route de Quimper à la première heure. Il n’aura ses vacances qu’au mois de Sept.

Je n’ai pas le temps de mélancoliser. Dès le départ des Pierre, il faut s’occuper de la réception du R.P. Revol qui arrive moins de deux heures après. Il y a 18 ans que ce camarade de Franz n’était pas venu au Mesgouëz. Nous bavardons jusqu’à minuit.

Lundi 18 Août (Ste Hélène)

Après nous être couchés à 1hr ½ ce matin, il faut se lever à 6hrs car Revol s’en va par le car, continuant sa mission d’aumônier national de l’Action Catholique après cette courte étape. Il a été reçu très simplement mais cordialement et aussi confortablement que possible avec nos moyens actuels. Il nous laisse avec un excellent souvenir et j’espère qu’il n’en emporte pas un trop triste de son passage parmi nous.

Lessive. Un peu d’agitation au sujet du battage qu’au veut commencer au milieu de cette semaine. Il y a réunions, palabres et les tours sont donnés. Le nôtre est l’avant dernier. Il y aura seulement le Mesgouëz Bihen après nous. Si tout marche sans accrocs on peut prévoir le battage pour le 1er Septembre ou le 2.

Mardi 19 Août (St Flavien)

Anniversaire de la mort de ma tante Amélie, la plus jeune sœur de Maman. Je suis, sans doute, seule en ce monde à me souvenir d’elle ; j’avais 12 ans quand elle est morte. Longues, très longues nattes de cheveux noirs qui faisaient mon admiration, très beaux yeux tristes, mélange de sévérité et de douceur pour moi…… une prière accompagne ces mélancoliques réminiscences….

Deux visites de Baillache dans la même journée, c’est beaucoup. Quel bavard ! Il saute d’une histoire à l’autre sans mettre de point, pas même de virgule. Mais il est intéressant quand il parle de son métier qu’il connaît à fond. Pour le relevé des empreintes et pour les pièges, il en remontrerait à un Sioux. Il fait surtout la chasse à l’homme avec ruse et malignité. Il aime venir au Mesgouëz à cause de « Monsieur l’Inspecteur » (notre Pierre).

On rentre du blé. Les gerbes s’entassent sous le hangar mais ce sont, hélas ! de bien pauvres épis. On dit qu’ils ne seront bons à rien.

Mercredi 20 Août (St Bernard)

Nos pauvres Allemands doivent être morts de fatigue ; ils ont rentré presque toutes les récoltes ces jours-ci, travaillant jusqu’à nuit close. Un orage a menacé toute la journée. Le tonnerre a même grondé et il est tombé 4 averses. On annonce un changement de temps. Ce serait de la déveine car il est convenu que nos battages commencent Vendredi matin. La mécanique est prête.

Cricri est allée à Plougasnou ce matin. Comme elle faisait des courses pour les Franz, on lui avait prêté une bicyclette et j’ai été surprise de la rapidité avec laquelle son tour fut fait. Ne sortant jamais, je me crois au bout du monde. Si nous voulions être moins isolés et nous mêler à la petite société de Plougasnou, ce serait très possible. Mais à quoi bon ? Nous sommes plus tranquilles ainsi.

Jeudi 21 Août (St Privat)

Changement de temps. Il pleut. Certes un peu d’eau fait du bien à la terre desséchée par une longue période caniculaire mais, tout en respirant mieux, je regrette l’azur et le soleil. Et puis ce serait bien contrariant pour les battages si le mauvais temps s’installait. Espérons que la pluie d’aujourd’hui n’et qu’un accident passager dans ce bel, trop bel été où la grosse chaleur a fait bien des dégâts.

La batteuse a été installée au Moulin dans la vallée de Corniou et si le temps le permet on commencera dès demain matin. Déjà il y avait déjà avant-hier au moins deux mécaniques ronflant dans les environs.

Lettre de Pierre. Dans sa correspondance mon fils d’autrefois se retrouve tout à fait, tendre, confiant, dévoué. Quand il est entouré de sa femme et de ses enfants, il est toujours préoccupé et nerveux.

Vendredi 22 Août (St Symphorien)

Les bouchers ont fermé boutiques. Ils ont rendu aux paysans les bêtes qu’ils avaient achetées pour cette semaine. Il parait que cette manœuvre est faite pour amener la baisse de la viande en commençant par réduire les prétentions du premier producteur. Si les intermédiaires entre l’éleveur et le consommateur suivent le mouvement, il n’y aurait rein à dire mais j’en doute.

En attendant les résultats de cette mesure, je ne sais comment nous allons nous alimenter et je me fais grande bile. Cricri a pu se procurer quand même un petit morceau de veau en allant chez un cultivateur qui avait tué pour le battage. Nous le mangerons dimanche. Tant que nous sommes seuls peut-être arriverons-nous à trouver de quoi nous subsister, mais quand nous serons 18 !

Willy est allé au battage de Millener et du Prat fuen.

Samedi 23 Août (Ste Jeanne)

Battage à Kergouner. C’est Josef qui y va. Franz commence à préparer le nôtre. Il nous a donné un gros tas de toiles et de sacs à raccommoder. Je n’ai pu m’empêcher de lui dire qu’Annie devrait bien en prendre sa part. depuis quinze jours elle prépare ses élégances en vue du passage des Olivier et de la venue de Monique. Aujourd’hui elle s’est fabriquée un chapeau avec des vieilleries qui valent mieux que les nouveautés camelotes qu’on trouve actuellement sans les magasins.

Nous visitons aussi nos réserves Cric et moi et constatons qu’avec du temps nous pourrions nous reniper sans trop dépenser. Mais hélas ! le temps ; quelle denrée précieuse et rare ! J’avoue en avoir employé un peu ces jours-ci à lire le roman de Pierre Benoit "L’oiseau des ruines" que les Pierre ont donné à Cric pour sa fête.

Dimanche 24 Août (St Barthélemy)

Messe à Kermuster. Mon pied étant un peu désenflé, je puis l’introduire dans une chaussure et je me risque. J’accomplis sans trop de peine les deux trajets et cela ne va pas plus mal que les autres jours malgré ce tout petit exploit qui prend à mes yeux une taille extraordinaire tant je suis devenue craintive.

Il fait encore très beau mais un peu moins chaud et cet abaissement de température est peut-être cause de mon mieux. J’aurais tant besoin de santé et d’activité pour remplir les devoirs de mon état que Dieu aura pitié de ma misère et me rendra l’usage de mes membres. Ce n’est sans doute qu’une épreuve.

Nous rangeons de vieux souvenirs de voyage. Henri les montre aux enfants. Alain s’empare de Roubio, le ouistiti empaillé. Françoise admire les oiseaux mouches. Cette dernière commence une collection de timbres. Nous lui en donnons une certaine quantité avec un cahier pour les réunir.

Lundi 25 Août (St Louis, roi)

Les Franz sont allés hier au baptême de la petite Danièle, fille de Guégennec. C’était à Ploujean. Partis à 10hrs, ils ne sont rentrés qu’à minuit, ayant eu des agapes formidables, précédés de plusieurs apéritifs et suivies de digestifs aussi nombreux. Certes, ils étaient contents mais assez fatigués et surtout anxieux de la manière dont ils pourraient rendre cette amabilité trop somptueuse.

Battage chez les Pierre Prigent au Verne. C’est Willy qui y va. Jusqu’à présent pas d’accroc. Nous avons actuellement un peu de calme au Mesgouëz mais l’approche de nos réceptions et surtout celle du battage m’empêche d’en jouir mentalement. Il y a d’ailleurs les soucis et le travail quotidien qui suffisent à remplir nos journées qui commencent et finissent tard. J’ai déclaré à Franz que je ne me sentais pas capable cette année d’assumer la charge des repas du battage. Il m’a répondu : « Alors, il faut que je cherche 4 ou 5 femmes ! » Cela m’a fait sourire…. intérieurement et j’ai eu envie de lui dire : « C’est bien flatteur pour moi s’il faut tant de gens pour me remplacer. »

Mardi 26 Août (St Zéphirin)

Toujours du beau temps. Mais, malgré cela, nous avons la sensation que l’été décline et déjà nous pensons aux vêtures d’automne et d’hiver. Cric et moi n’abandonnons pas l’espoir d’aller retrouver le printemps en descendant vers l’hémisphère sud. Mais n’est-ce pas rêve vain…. Illusion. Henri pour nous y bercer nous relit "La Croix du Sud" par le prince Louis d’Orléans-Bragance.

Lettre de mon Pierre ; rien de nouveau ; les projets qu’il nous a exposés tiennent. Il insiste pour que j’aille les voir au Huelgoat. Une lettre de Mimie Prat me permet de fixer mon excursion vers les 4-5-6 Sept. Les Olivier nous arrivent jeudi soir. Donc perspective d’agitation et certainement même de bousculade tous ces jours-ci. Cela me fait plaisir et… peur, peur surtout car je me sens si diminuée à tous points de vue que je ne suis plus capable de rien et j’en ai honte vis-à-vis de ceux qui ont été reçus autrefois au Mesgouëz de façon très différente.

Mercredi 27 Août (St Armand)

Lettre de mon Pierre. Sensationnelle cette fois. Il nous apprend qu’il est nommé Chevalier du Mérite Agricole. Cette décoration bien méritée est la première dans la Famille pour cette génération. Aussi sommes-nous fiers et très heureux. Depuis 11 ans, Pierre était proposé par ses Chefs. Ses excellentes notes de service auraient dû plaider en sa faveur. Mais hélas ! il y a eu des tours de faveur, puis ce fut la guerre et ces dernières années, les opinions politiques ont plus pesé que les mérites. Or Pierre n’a pas les idées du Gouvernement actuel, il ne le cache pas ; on le sait en haut lieu et, à bien des reprises, il a senti une malveillance très marquée. Il n’est pas homme à renier ses principes pour avoir une brillante carrière. Celle-ci sera ce que Dieu voudra.

Nous avons fêté ce bel évènement en trinquant le soir à la santé du cher forestier ;

Le battage suit son cours. Et le beau temps continue. Madame Trévian du Diben nous apporte un peu de sucre. Elle se prive pour nous. A s’en souvenir.

Jeudi 28 Août (St Augustin)

Vers 8hrs du soir, nous commencions à attendre les Olivier avec in quiétude et un peu d’impatience quand deux motocyclistes, roulant à toute allure, entrèrent au Mesgouëz et s’arrêtent devant la porte où le bruit nous avait tous attiré. Peine à reconnaître le plus grand de ces types qui n’était autre que mon neveu et filleul Claude Prat. L’autre inconnu est un camarade de Jean-Michel. Les Olivier ne sont arrivés qu’une heure après. On s’est serré à table et pour la nuit organisé comme on a pu, avec les moyens du bord.

Heureusement personne de tous ceux là n’est difficile, ils sont habitués aux campements et aiment la vie nomade, remplie d’imprévus et d’aventures. Ah ! belle jeunesse ! Claude est changé ; il était, il y a six ans, le portrait vivant de son oncle Jacques Le Doyen et maintenant il a beaucoup de ressemblance avec François Prat. C’est un homme fait, sorti de l’âge ingrat car il aura 24 ans à la fin d’Octobre.

Vendredi 29 Août (Décoll. De St Jean-B.)

Les deux oiseaux de passage se sont envolés vers 4hrs de l’après-midi. Depuis le matin, ils disaient de quart d’heure en quart d’heure que le moment du départ sonnait et puis….. ils ne s’arrachaient point du Mesgouëz. Il fallait cependant qu’il soit tous deux de retour à paris dimanche pour reprendre leur travail lundi matin 1er Sept et ils voulaient s’arrêter quelques heures à Plouha chez des parents de Jean Lenoir (je lui ai demandé son nom en lui disant au revoir).

Nous étions donc 17 dans la salle à manger au repas de midi et il fallait contenter de forts appétits. Heureusement  nous étions bien pourvus. Tout a bien marché. Aussitôt après l’envolée des motos, Olivier a transporté tout son monde plus mon mari, Françoise et Alain sur la plage de Samson. Franz et Annie les ont suivis à bicyclette. Ils y ont passé une très bonne fin de journée pendant que Cric et moi accomplissons ici, dans le calme, nos habituels travaux.

Battage à Kéramouset. Cela avance. Plus que cinq fermes !

Samedi 30 Août (St Fiacre)

Notre appartement est encore réquisitionné pour 6 mois, toujours au profit des mêmes Flahaut. Je m’effondre à cette nouvelle déception que le facteur nous a donnée tantôt. Elle m’est d’autant plus pénible que je commençais depuis deux jours à croire que nous avions enfin gain de cause pour cette question. Naturellement il n’y a qu’à nous résigner en essayant de ne pas maugréer, même intérieurement mais….. c’est dur.

Et puis je crains que notre malchance soit sur toute la ligne, qu’aucun de nos efforts ne puissent aboutir. Il faudrait pourtant…. Mon Dieu, mon Dieu ayez pitié de nous, aidez-nous. Pour moi personnellement je ne vous demande qu’un peu de calme ; pour Henri, Cricri et les autres, je désire un peu plus des moyens d’existence honorables suivant le milieu social dans lequel ils ont été placés.

Dimanche 31 Août (St Aristide)

J’essaye de surmonter mon gros cafard pour ne pas  assombrir le séjour des Olivier. Ils sont gentils et nous aident par quelques belles gâteries à fêter notre réunion familiale. Jusqu’à présent, nos repas ont été copieux et bons. Et j’espère que ni les parents, ni les enfants ne s’ennuient ici. Ils n’en ont pas l’air en tout cas.

Messe basse à Plouezoc’h. Olivier nous y conduit en auto et c’est Mimi qui y emmène ceux qui assistent au grand office de 10hrs ½. Décidément cette nièce a de grandes qualités d’activité et de sang froid ; elle est femme d’intérieur, bonne collaboratrice de son mari ; ses enfants sont bien élevés et chez elle, je crois que personne n’a le droit de protester quand elle fait acte d’autorité.

Les Olivier et les Franz vont à Kerprigent dans l’après-midi. Toudic vient tuer le cochon vers 5hrs du soir.

Septembre 1947

Lundi 1er Septembre (St Gilles)

On vient nous dire vers midi ½ que le battage aura lieu demain chez nous car il était terminé chez Gourvil et que, d’un commun accord, les gens avaient décidé de faire Bellec pour lequel l’après-midi suffisait, ce qui faisait gagner un jour. Naturellement cet imprévu me fut très désagréable car le porc n’était même pas coupé et aucun préparatif n’était commencé. Je ne sais pas comment nous avons pu faire mais quand nous sommes montés nous coucher à 2 heures du matin, les choses étaient assez avancées pour que mon esprit soit bien moins agité. Et nous avions eu cependant des retards apportés par la visite de gens plus qu’éméchés qui ont dîné avec nous en racontant d’interminables histoires.

Reçu une dépêche de Monique qui ne nous arrivera que le 9. La vie qu’elle mène à Meschers la passionne.

Mardi 2 Septembre (St Lazare)

Le battage a eu lieu. Tout s’est bien passé. Très beau temps. Mécanique marchant bien, bons travailleurs. Repas réussis. Les enfants se sont amusés comme des fous, surtout notre emballée Françoise qui a sauté 12 fois de la gerbière du grenier dans la cour de ferme. Malheureusement la récolte n’est pas ce qu’elle aurait dû être. L’orge et l’avoine sont assez belles mais le blé est piteux et la paille se met en poudre. Remercions Dieu quand même et disons avec plus de ferveur implorante et confiante que jamais : « Seigneur donnez-nous notre pain quotidien. »

Peut-être est-ce notre dernier battage. Malgré que j’avais dit de ne pas pouvoir m’en occuper cette année, il a bien fallu que je le fasse…. Mais je suis restée discrètement dans la coulisse laissant à Annie toute son importance – censure -. Ouf !

Mercredi 3 Septembre (Ste Euphémie)

Les choses sont remises en ordre. Ce soir la maison est comme si le battage n’avait pas eu lieu. Mais il y aurait fort à faire pour que le pauvre vieux Mesgouëz reprenne sa physionomie d’autrefois. Que d’argent et que de temps à y dépenser ! En dépit de ses laideurs et inconvénients, je constate avec plaisir que la maison est encore appréciée par certains qui lui trouvent des charmes. Exemples : les Olivier, Claude Prat, Revol.

J’y serais heureuse moi-même si j’y menais une autre vie. Rester attachée au fourneau depuis le matin jusqu’au soir est fastidieux à la longue. Et le 1er Octobre il y aura 4 ans que ce mode d’existence m’est échu.

Les Olivier sont allés ce matin à Primel et ont terminé l’après-midi sur la plage de Samson. Battage chez Pétronille. C’était la dernière séance. Les gens ont fait le maout. En voilà pour un an ! Il y a eu un temps superbe cette année et aucun accroc.

Jeudi 4 Septembre (Ste Rosalie)

Vive agitation le matin. Ils partaient à 12 passer la journée à Beg an Fry, emportant déjeuner et goûter. Après leur départ, grand calme qui me permet de fabriquer un sac destiné à contenir un envoi d’orge à l’adresse d’Albert. Le travail ordinaire se fait en douceur. Certes je regrette de n’avoir pu les accompagner dans cette excursion. J’aime ce site sauvage et il m’aurait rappelé une foule de beaux souvenirs. Mais ma lassitude est telle que quelques instants de solitude dans le silence me semblent préférables à tout. Et puis je crois qu’il vaut mieux laisser les jeunes s’amuser de leur côté, ne pas se cramponner à eux. Henri s’imagine toujours – à tort ou à raison – que sa présence est souhaitée très vivement et je crains qu’il s’impose parfois. Peut-être que je tombe dans le travers opposé en m’éclipsant trop souvent.

Vendredi 5 Septembre (St Bertin)

Préparatifs du pique nique et de mon petit bagage. Nous devions partir à 9hrs ½ mais nous ne nous mettons en route que vers 10hrs. Longue station à Morlaix – divers achats. Les Olivier nous donne un superbe plateau en bois, de très bon goût, et un couteau à pain bien pratique. Je suis confuse mais heureuse de ces cadeaux. Jolie route.

Arrivée au Huelgoat vers midi ½. Les garçons au devant de nous, Pierre un peu plus loin nous attentent. On se met assez vite à table. Excellent repas. Sans nous être concertés nous avions tous préparé exactement ce qui convenait pour un menu de ce genre. Promenade en forêt. Pierre emmène son père et Olivier visiter les sites les plus renommés ; nous restons avec les enfants dans un coin ravissant qu’on appelle la Scorie.

Vers 18hrs, retour à la Coudraie, goûter. L’auto reprend le chemin du Mesgouëz – mon installation – dîner. Le brigadier et sa femme Mr et Me Leysour viennent passer la soirée avec nous.

Samedi 6 Septembre (Ste Reine)

Dans la matinée je vais avec Pierre et les enfants visiter la pépinière. Dans l’après-midi autre promenade en forêt. Parents et enfants se plaisent beaucoup dans cette villégiature, charmante à bien des points de vue. La maison est assez grande et pourvue par l’état du matériel nécessaire. C’est un vieux manoir, à flanc de colline, au milieu de la forêt mais avec une trouée sur la façade qui permet la contemplation d’un panorama étendu. De la terrasse on voit un échelonnement de collines boisées et au fond du col le clocher de Poullaouen. Derrière l’habitation la forêt commence très touffue à une dizaine de mètres.

La maison du garde est continue. Les rapports entre la famille Pierre et les Leysour ont été des plus agréables. Ces voisins ont eu toutes les attentions et les amabilités. Je trouve même que les enfants ont dû souvent abuser de leur bonté. Ils sont trop désinvoltes et même indiscrets.

Dimanche 7 Septembre (St Cloud)

Nous allons au bourg du Huelgoat qui est presque une petite ville à 2kms ½ de la Coudraie. Avant la messe, Pierre me conduit au lac et à la rivière. Cette dernière est un torrent encombré d’énormes blocs de garnit. Au retour nous allons voir le gouffre. Pierre donne un déjeuner d’adieu aux Leysour et aux Daniel dans un restaurant réputé à Locmaria. Je reste seule avec les enfants.

Mes petits fils aînés sont très gentils ; ils font la cuisine et tout le service – même la vaisselle voulant que je me repose. ? Les deux petits garçons se montrent moins disciplinés. Marie-France est une peste et Odile un amour. La journée est un peu longue ; le ciel est triste. A plusieurs reprises, il tombe du crachin.

Quand les Pierre reviennent avec leurs invités, il y a encore des libations. Si les braves gens qu’ils ont réunis sont d’un milieu social inférieur au nôtre, ils sont bien élevés et plus fortunés. Me Leysour a des bijoux d’or massif dont le poids est fantastique. Elle a vécu 23 ans au centre de l’Afrique.

Lundi 8 Septembre (Nativité)

Pierre me mène en auto le matin au Huelgoat où je fais quelques achats de victuailles. Préparatifs de départ – Adieux - En route. Henri, Jean et Yves viennent au Mesgouëz où nous arrivons pour déjeuner. Pierre en repart à 4hrs. Installation des garçons. Je retrouve la maison telle que je l’ai quittée. Heureuse d’avoir fait une petite fugue et contente de revenir.

Pendant mon séjour à la Coudraie, j’ai tricoté toute une paire de socquettes en gros coton écru. Et cela aussi m’a fait plaisir en me prouvant que si je m’y remettais avec courage et persévérance mes pauvres mains paralysées et déformées seraient encore capable de donner du travail utile sinon artistique.

Le temps triste dans la matinée s’éclaircit vers le soir. Pourvu que mes gars aient une bonne fin de vacances ici !

Mardi 9 Septembre (St Omer, évêque)

Anniversaire de la mort de mon frère Henri, en 1896. Plus d’un demi siècle depuis le jour où j’ai connu la première grande douleur de ma vie. Aujourd’hui, je me sens triste, inquiète. Nous n’avons que des déceptions. Monique, attendue ce matin, n’a pas paru. Que peut-elle devenir ? – censure -.

Une lettre d’Albert nous apprend que Mr de W est à paris ; son silence envers Henri est étrange. Il a dû échouer. Notre dernier espoir s’évanouirait donc comme les autres ?.... Il faut avoir le cœur net. Henri lui a écrit aussitôt et est allé porter la lettre à la poste pour qu’elle parte demain matin. De plus il va v demander à Albert d’avoir un entretien la semaine prochaine avec cet homme trop mystérieux.

Lettre de Michèle Morize actuellement en Tunisie.

Mercredi 10 Septembre (Ste Pulchérie)

Beaucoup d’énervements au Mesgouëz. Alain est malade. Franz et Annie se sont mis en hérissons, Françoise m’inquiète, mes gars font quelques bêtises ; Henri a perdu une semelle de ses uniques chaussures, Yves a déchiré sa chemise et l’ensemble des quatre lascars a endommagé le tas de paille. Ces contrariétés ont cela de bon qu’elles ont empêché mon esprit de trop s’enfoncer dans les craintes d’avenir. Le présent suffit.

Nous attendions Monique depuis hier matin ; une dépêche nous a prévenus ce soir seulement qu’elle n’arriverait que samedi. Visite d’un touriste en quête de beurre qui nous donne quelques renseignements utiles sur la vie parisienne d’une employée dans un ministère.

On nous dit que Tanguy Prigent est en instance de divorce. Pour me dérouiller les doigts je ourle un torchon – pas trop mal. Mariage de Soizic Leguen. Henri y va.

Jeudi  11 Septembre (St Hyacinthe)

Franz passe du blé au tarare et va en porter quelques sacs à la réquisition. Certes son grain n’est pas fameux. Il fait 65, alors que les autres années il se maintenait toujours aux environs de 70 mais c’est moins mauvais qu’on ne le pensait et le quintal lui est encore payé 1710frs (le prix normal aurait été de 1878frs) Je m’estime heureuse du résultat ; les Franz le sont moins et crient misère. Annie m’a même dit qu’elle ne pouvait plus nous sentir auprès d’elle et m’en a énuméré quelques raisons, souverainement injustes, que « notre vie de luxe et de gâchis la ruinait. » Elle est reprise de l’idée de quitter le Mesgouëz. Laissons la dire et même faire si le cœur lui en dit mais je crois bien que nulle part, elle et son ménage n’auront les mêmes facilités de vie.

Henri et moi allons à Morlaix. Courses vaines pour bien des choses. Et puis nos facultés d’achat sont tellement diminuées que si nous trouvions à notre goût…… nous serions peut-être forcés de renoncer à prendre.

Vendredi 12 Septembre (St Léonce)

Henri fait un peu travailler les enfants et constate, avec une grande satisfaction, que nos trois garçons se sont beaucoup développés intellectuellement au cours de leur année scolaire. Non seulement ils ont acquis des connaissances mais ils ont de l’application et raisonnent plus mûrement. Certes, l’âge y est pour quelque chose mais il est certain aussi que l’école est bonne. Françoise est très en retard auprès de son cousin Yves, exactement de son âge.

En dehors de cette heureuse découverte rien à noter. La journée fut calme. Me Trévian dont le battage est terminée est arrivée le matin. Annie n’en ayant pas voulu, je l’ai employée à une lessive. Nous avons une montagne de linge mais il ne me sera possible d’arranger cela qu’après le départ des Quimpérois

Samedi 13 Septembre (St Maurille)

Enfin, arrivée de Monique ce soir. Madame s’est fait désirer depuis le 25 Août remettant son apparition de trois jours en trois jours à peu près. La vie qu’elle va trouver ici sera bien différente de celle menée là-bas, distrayante, mouvementée, confortable et entourée d’amis de longue date. Elle a surtout fait du bateau et de la pêche. Je crois aussi qu’a point de vue table, elle déchoît grandement. Elle avait sa chambre chez des pêcheurs : les Rivière mais elle mangeait très souvent à bord avec les propriétaires du bateau, riches et très gastronomes. Elle nous a fait boire un échantillon de leur vin un Château des Cones que nous avons tellement apprécié que nous voudrions nous en procurer pour le laisser vieillir. Hélas ! la récolte de cette année est entièrement vendue par avance. A noter pour plus tard : Me Brachet. S’adresser à Monique pour une commande.

Dimanche 14 Septembre (Exalt. Ste Croix)

Messe à Kermuster. Henri et moi y assistons avec nos quatre petits enfants. Franz va à Plougasnou où il y a grande séance religieuse et civile pour la remise du drapeau des anciens Combattants, le souvenir des Morts dans les deux Guerres, et l’association fraternelle des prisonniers. A Plouezoc’h, cérémonie analogue à laquelle Annie, Cric et Monique se trouvent associées par leur assistance à la grand’messe. Il parait que c’était très bien.

A Plougasnou il en fut de même au dire de Franz. Le mauvais garçon s’est bien amusé intérieurement en voyant notre maire et le conseil municipal socialiste-communiste avaler avec recueillement une grand’messe, des sermons et des discours qui devaient leur sembler bien indigestes.

Ici journée calme.

Lundi 15 Septembre (St Nicomède)

A cause du temps brumeux de samedi et du soi-disant repos dominical d’hier que je veux respecter autant que possible, la lessive de vendredi était restée dan la bassine. Ma grande occupation d’aujourd’hui fut de la faire sécher. C’est assez compliqué maintenant que le séchoir établi il y a une quinzaine d’années s’est effondré ; il faut étendre le linge sur les buis, le tourner, le retourner, veiller à ce que le vent ne l’emporte pas. Enfin ! j’y suis parvenue presque en une seule séance. Il ne reste u’une nappe et deux serviettes éponge à remettre demain. Bonne besogne dont je suis satisfaite.

Pendant ce temps, Henri a conduit les 4 grands à Samson où ils ont passé un excellent après-midi, prenant des bains, grimpant dans les rochers. Annie et Monique sont allées avec Alain à Térénez. Un petit garçon qu’on appelle Henri est né dans le ménage Tanguy Jégaden.

Mardi 16 Septembre (St Corneille)

Anniversaire de la mort de grand’mère. Annie et Monique vont pêcher avec Madame Boubennec. Elles rapportent beaucoup de crevettes. De son côté, Josef, en gardant les vaches, se livre à la cueillette des champignons et fait très belle récolte. Cela nous permet d’avoir à dîner un plat copieux, excellent et….. gratuit dont nous nous régalons tous. La campagne et le voisinage de la mer offrent dons quelques ressources mais il faut du temps pour en profiter et je déplore mon existence enchaînée à un fourneau.

Visite de Jeannick Cras-Charles avec son  fils. Elle semble moins étourdie, plus calme mais me parait avoir conservé beaucoup de sa fantaisie dans l’emploi du temps. Toujours rien  de Mr de W. Henri s’inquiète et s’énerve. Je me sens découragée. Il faut cependant garder l’espérance d’une vie autre que l’actuelle.

Mercredi 17 Septembre (St Lambert)

Arrivée des Pierre vers midi. Joie générale. Les nouveaux venus semblent dans d’excellentes dispositions pour affronter la vie incertaine et souvent pénible d’ici. Ils nous aideront – dans la mesure du possible – à surmonter les difficultés du ravitaillement. Ils m’ont apporté quelques provisions. Les santés semblent florissantes pour les neuf Quimpérois. Malheureusement Françoise et Alain sont dans une mauvaise passe et le temps est aussi menaçant – même un peu triste.

Enfin ! une lettre de Mr de W. Il a été très souffrant et n’a pu faire le voyage prévu. Mais il reprend sa vie normale et doit partir dès qu’il sera assez remis. Les affaires n’ont donc point avancées mais sont toujours en cours ; il en espère la solution au mois de Novembre et assure à mon mari le poste indiqué il y a 18 mois. Merci à Dieu et…. patience.

Franz et Annie vont le soir au café de fiançailles d’Hélène Prigent – un vrai repas.

Jeudi 18 Septembre (Ste Sophie)

Les journées se trouvent remplies par une foule de petites choses qui ne mérite aucune mention et qui se chargent de dévorer le précieux temps. Que d’heures passées à éplucher pommes de terre, fruits et champignons. Ces derniers sont en grande abondance cette année et nous en faisons des plats copieux pour 17 consommateurs très friands de ce mets. Ce fut le cas aujourd’hui et comme le dîner s’est terminé par une compote de pommes pour 18 amateurs (Marie-France est du nombre), nous avons été Cric, Monique et moi absorbées par cette besogne presque tout l’après-midi.

Henri est allé à Morlaix ce matin et a rapporté un grand fait-tout d’émail (750frs). J’en avais besoin mais si nous devions bientôt quitter le Mesgouëz cette acquisition ne me servira que pendant une dizaine de jours.

Vendredi 19 Septembre (St Gustave)

Mariage d’Hélène Prigent. C’est le grand chef blanc qui est de noce. Cric, Monique et Henri vont à un café le matin et ce soir Pierre a conduit Annie, Paule et Monique au bal. Chacun aura donc eu sa part des réjouissances.

Visite de nos vicaires pour leur quête annuelle. A cause du mariage, ils  n’ont pas pu venir partager notre déjeuner comme ils le font habituellement. Ils nous parlent de la kermesse et expriment le regret de l’abstention du quartier dans le défilé.

Pierre et Paule veulent ranger la cuisine. Je sais que c’est avec de très bonnes intentions mais….. j’aime opérer moi-même ce travail pour connaître exactement la place des choses et je m’énerve un peu devant leur obstination. Je me domine heureusement assez pour qu’ils s’imaginent une grande reconnaissance de ma part. Il est vrai que je suis touchée de leur affection et qu’ils me rendent réellement service en installant le primagaz.

Samedi 20 Septembre (St Eustache)

Quand ils sont rentrés hier soir à minuit, ils avaient tous très faim et nous avons improvisé un petit réveillon. Aujourd’hui nous avons été plongés dans les travaux culinaires car nos chasseurs veulent fêter demain l’ouverture pour laquelle ils ont, suivant la tradition, invité les Henri de Preissac. Cela ne va pas sans énervement et à cette heure-ci, à minuit, je ne suis pas encore fixée sur le menu que nous devons confectionner. Il y aura des poulets car ils sont tués mais à quel sauce ?... Pour le reste il y a aussi beaucoup de vague.

Autrefois cette incertitude m’aurait rendue malade. Je deviens très indifférente à toutes ces petites, très petites choses. Demain soir elles seront solutionnées d’une manière ou d’une autre et comme il est impossible de contenter tout le monde les insatisfaits n’auront qu’à digérer leurs déconvenues.

Dimanche 21 Septembre (St Mathieu)

Messe matinale à Plouezoc’h. Nous y allons en auto avec Pierre et ses 3 grands. Retour rapide et de suite à l’ouvrage. C’était la préparation du traditionnel repas d’ouverture de la chasse qui réclamait toutes nos mains. Comme convives supplémentaires nous n’avions que les 4 de Preissac, ce qui portait notre nombre de festoyeurs à 22, petite Odile se contentant encore du sein de sa mère et de deux biberons quotidiens.

Il fallait dons la quantité et nous voulions aussi la qualité. Forcément ce ne fut pas la grande ribouldingue d’autrefois. Menu simple mais copieux, réussi et bien présenté.

Hors d’œuvres variés aux amusantes et gaies couleurs : carottes râpées, tomates, betteraves, œufs durs – 3 poulets de l’année bien dodus en sauce fantaisie très appréciée – macédoine de légumes – tranches de rôti de bœuf froid avec salade de laitue – Crèmes vanille et chocolat en coupes rafraîchies – pêches, pommes, raisins. L’arrosage se fit au bordeaux rouge – au Chassagne Montrachet – Café – coup d’alcool.

Lundi 22 Septembre (St Maurice)

Le terrain m’a manqué pour compléter le récit de la journée d’hier. A noter que tout fut prêt bien à l’heure, que les cuisinières ont pris le temps de se transformer en femmes du monde, qu’une gaîté très franche et très cordiale a charmé le repas et que le service fait par Cric et par Monique ne fut pas trop pénible pour elles, je le crois du moins.

Malheureusement les chasseurs eurent peu de succès : 2 perdreaux et 1 caille. Jamais ils n’ont rapporté si maigre butin. Marie est partie avec ses enfants vers 5 heures. Henri est resté dîner avec nous.

Tout ayant été remis en ordre dès hier soir, nous n’avons pas eu plus à faire aujourd’hui que d’habitude mais la tâche est suffisante, même déjà lourde. Paule passe l’après-midi au Roc’hou nous laissant la garde des enfants, les garçons se promènent en quête de gibier absent.

Mardi 23 Septembre (Automne)

Le temps incertain dérange les projets qui étaient une réunion Roc’hou – Mesgouëz à Térénez. Il nous faut improviser un goûter ici. Tout marche bien mais c’est encore un petit coup de feu imprévu.

Le changement de saison se fait sous un ciel triste ; on a vraiment sensation de l’automne et on annonce un  hiver rigoureux pour succéder à cet été très brillant. On fait aussi de bien lugubres prophéties sur le ravitaillement de la France durant la mauvaise saison ; ce sera la famine et la misère en tout. Aussi les gens munis d’argent se précipitent-ils sur toutes les denrées en vente libre dont les prix deviennent astronomiques.

Comme nous n’avons pas les moyens d’acheter, il va falloir nous contenter des moyens du bord. Et, sur ce point, il plane aussi de gros nuages car nous avons été dépossédés de presque tout.

Mercredi 24 Septembre (St Andoche)

Les fruits tombent… Bénissons Celui qui les a fait naître. Grâce aux pêches, poires et pommes du jardin, ma grande tribu a du dessert à chaque repas et c’est chose très appréciée surtout par les enfants. Mes petits Quimpérois sont guère gâtés dans l’habitude de la vie et tantôt Jean et Yves m’ont dit : « C’est chic au Mesgouëz ! Nous n’y avons jamais faim. » Ce mot m’a récompensé de toutes mes peines culinaires mais il m’a aussi fait mal à l’âme. Je crains que ces pauvres chéris soient trop souvent privés ou du moins rationnées de trop maigre façon.

Franz et Pierre ont été invités pour chasser au Roc’hou. Ils en ont rapporté deux petits lapins. Paule, Monique, Henri, Michel, Philippe et Marie-France y passent aussi l’après-midi. Mon mari y fait visite en fin de journée.

Jeudi 25 Septembre (St Firmin)

Anniversaire douloureuse, mort de Maman. Il faut, malgré des souvenirs qui sont restés fidèles, mener la vie agitée que me fait la bande joyeuse et turbulente qui m’entoure. Tous mes petits sont heureux de vivre. Les grands malheurs et toutes les misères de notre époque ne les touchent pas ; ils ont été habitués, presque dès leur naissance, aux privations et…. elles n’en sont pas pour eux car ils ignorent nos facilités et nos jouissances matérielles d’autrefois.

Ainsi aujourd’hui ce fut le mariage d’Yves avec Françoise dans la chapelle. Jean a fait le prêtre et prononce un petit sermon à la fois très sérieux et très drôle. Françoise était jolie en mariée avec son air très recueilli.

Dans l’après-midi, je vais à Morlaix avec Pierre en auto. Il y a aussi Franz, Paule et Françoise. Annie et Monique y vont à bicyclette. Nous goûtons tous chez Jézéquel. Quelques achats. Le coût de la vie augmente encore et devient terrifiant. Je porte le manteau de Cric chez le fourreur pour réparation.

Vendredi 26 Septembre (Ste Justine)

Oublié de noter qu’hier Franz et Pierre étaient allés le matin chez Morvan des salles pour la question du fameux talus. La chose va peut-être s’arranger sans trop de grabuge et de frais. Rendez-vous est pris chez le notaire de Lanmeur mercredi prochain à 10hrs. Mais avec les gens tatillons et grincheux auxquels nous avons à faire, il ne faut pas chanter victoire avant que les signatures soient posées sur un acte valable.

Aujourd’hui mes deux fils ont passé la jour née au Roc’hou. Ils ont chassé avec Charles et un de ses camarades : Santic Abraham. Pierre          a tué un lapin de garenne et comme Santic avait la même butin, notre forestier en a reçu cadeau, ce qui fait que les deux victimes sont dans notre garde manger.

Paule et Monique ont passé l’après-midi chez les Kermadec. Dridi y est arrivée ce soir. Ici journée sans évènements mémorables. Les Colléter nous ont invités à dîner. Cric et moi n’y allons que vers la fin mais il parait que le menu fut excellent.

Samedi 27 Septembre (St Côme)

Nous mangeons les lapins à midi. A mon avis c’était trop tôt, le bon goût des garennes n’était nullement développé. Le temps menace et seuls mes fils et les 3 aînés de Pierre vont à Kerprigent. Marie avait préparé un beau goûter, comptant parait-il sur une visite du Mesgouëz en nombre imposant. Mes cinq bonshommes y font fait honneur mais il parait que la maîtresse de maison avait l’air assez navrée.

Cric et moi allons à Madagascar. Il y a une quinzaine de jours qu’un petit garçon : Henri, est né dans le ménage de Tanguy. Sa maman et lui sont sortis de la maternité au début de cette semaine te il était grand temps que nous allions porter nos vœux de bienvenue au poupon suivant l’usage du pays.

Monique est allée à Morlaix faire des corses pour elle et un peu pour tout le monde. Elle rentre très tard retardée par Tatou.

Dimanche 28 Septembre (Ste Clémentine)

Messe à Kermuster.

Au repas de midi, nous souhaitons les fêtes : celle de Michel dont c’est vraiment le jour et puis celle de mon mari, de Franz et de Françoise dont la célébration aurait dû avoir lieu seulement Vendredi mais dont les Pierre ont demandé l’avancement afin d’offrir vœux et cadeaux aux protégés de St François. Chacun s’y met et fait de son mieux. La réunion est gaie, le repas confortable mais le nuage de la séparation prochaine plane. Et l’avenir est si recouvert d’incertitude que nos cœurs ne peuvent se laisser aller à l’insouciance.

Les Pierre vont faire leurs adieux aux Kermadec. Monique les accompagne. Franz fait un petit tour aux environs du Mesgouëz et tue un perdreau : son premier de la saison. Je passe mon après-midi en apprêts culinaires. Au dîner : les pains de Savoie mokas qui sont ici, marquent les grands jours.

Lundi 29 Septembre (St Michel)

Ils sont partis ! L’été est fini. Une douloureuse sensation d’automne grisaille mon âme et pèse même sur mes membres. Je savais cependant que cela ne pouvait pas durer…….. et je ne le souhaitais pas raisonnablement ; mon cœur seul aurait voulu une réunion sans fin. Dépenses et fatigues ne peuvent avoir qu’un temps limité. Maintenant je dois être heureuse du bonheur passé, attendre un retour et savoir apprécier le calme revenu, en profiter pour prendre de nouvelles forces.

Et puis il va falloir remettre de l’ordre, nettoyer. La bande des garçons a mis les greniers sans dessus dessous. Les enfants s’imaginent que tout ce qui est mis un peu au rencard est à leur disposition pour leurs jeux. Ils ont cherché là-haut des déguisements et je trouve des robes de mes grand’mères traînant un peu partout, rien de complet naturellement mais des morceaux qui me sont des reliques et qui pourraient peut-être me servir à des garnitures. Enfin ! ils se sont bien amusés, tout s’est passé au mieux. Grâces à Dieu !

Mardi 30 Septembre (St Jérôme)

.Quel vide dans la maison ! Il faut un peu de temps pour se réhabituer au silence. Il est d’autant plus profond que Françoise est rentrée en classe hier matin et qu’Alain très fatigué et languissant s’immobilise dans un coin avec ses petits chevaux de bois tout autour de lui.

Il y a cependant quelques allées et venues. Visite de Pétronille pour acheter des tomates et pour emprunter notre lampe à souder. Monique est allée à Plougasnou le matin avec Annie et seule à Morlaix dans l’après-midi. Franz fait un peu de cidre avec des pommes hâtives. Je range quelques petites choses et je tricote un peu. Samedi dernier j’ai commencé une paire de chaussettes pour Franz mais je lui consacre si peu de minutes chaque jour que je ne pourrai certainement pas la lui remettre le 4.

Me Trévian m’a fait une grosse lessive hier. Son séchage m’a beaucoup occupé et j’en ai encore les ¾ à opérer.

SEPTEMBRE - Notes

A part quelques courtes défaillances ce mois fut très beau. Il fut aussi très animé au Mesgouëz par d’aimables et douces visites. Nous avons pu faire face à nos obligations familiales. Que Dieu soit béni, loué, remercié !