Juillet 1943

Jeudi 1er Juillet  (S. Martial)

Nous partons par le car du matin Annie et moi pour Morlaix où nous arrivons à 8hrs ½. La voiture de Quimper devant se faire attendre jusqu’à midi, nous nous lançons à la recherche de logements. Nous ne trouvons rien mais recueillons quelques renseignements. Nous faisons halte dans un joli coin sur la route de Plourin. Redescendu en ville, nous avons une alerte. La sirène affole Annie qui recommence ses lamentations et ses imprécations sur Morlaix.

Quand Franz est là, avec ¾ d’heure de retard, nous allons déjeuner à la Tour d’Argent, puis il va se présenter aux autorités allemandes. Il tombe malheureusement sur des sous-officiers de gendarmerie qui se montrent à peine corrects et très durs. Sa première impression n’est donc pas bonne et nous prévoyons que sa liberté sera très limitée. Il revient quand même avec nous au Mesgouëz ne devant se présenter qu’à 11hrs demain matin.

Vendredi 2 Juillet  (Visit. De N.-D.)

Anniversaire de mon mariage ? Je ne puis, même sur ce cahier tout intime, exprimer les sentiments que m’inspirent cette date mais je puis bien avouer qu’ils sont infiniment mélancoliques. Le souvenir du passé heureux comparé aux heures que nous vivons actuellement me déchire l’âme. Je ne veux pas désespérer cependant car il y a encore quelques excellentes choses dans ma vie : les trois enfants chéris qui me donnent fierté et joie profonde par leurs mentalités, leurs conduites et leurs marques constantes de tendresse. La journée se passe comme les autres. Mon mari me donne une rose blanche, je mets une robe un peu lpus propre pour dîner et nous trinquons avec une goutte de calvados

Henri a reconduit Franz à pied jusqu’à Morlaix et une panne de car l’a obligé au retour à faire encore toute la route depuis le Dourduff en Mer jusqu’à la maison.

Yvonne Fat est venue pour échardonner dans les champs.

Samedi 3 Juillet  (S. Anatole)

Joseph Prigent va s’acheter un costume à Morlaix, Mr Goyan le remplace pour la garde des vaches. Je fais de la bière le matin et dans l’après-midi je tricote au slip de Roger. Annie s’est chargée de ce travail mais d’autres ouvrages plus urgents la retardent et elle m’a demandé de lui en faire une partie. Heureusement ce ne sera pas très long car, moi aussi, je suis débordée.

Je sème des salades ; mes premières sont brûlées par le soleil et ne donneront absolument rien. Le sarclage et le buttage des haricots à manger est terminé. Chacune en a fait un petit bout. Me Goyau, Yvonne Féat, Francine et moi en sommes venues à bout.

Franz nous arrive le soir à 8hrs ayant encore fait la route à pied. Il n’a rien trouvé de stable, tout est horriblement cher.

Dimanche 4 Juillet  (Ste Berthe)

Ayant pu assister à la messe matinale de Plouezoc’h, ce dimanche me semble moins lamentable que les deux précédents. De plus la présence de Francine me décharge d’une grande partie des corvées. A la sortie de l’église, rencontré Mimi et Yvonne de Kermadec et constaté avec plaisir encore une grande amélioration dans l’état de la première. Elle paraît beaucoup plus forte, remplie d’entrain, elle est même devenue coquette et a beaucoup plus de charme que dans sa jeunesse. Mimi doit avoir aux environs de 45 ans. Yvonne, installée à Brest, ne se plaint pas de son nouveau poste.

Henri, Franz et Annie vont dans l’après-midi à Kerprigent. En gardant Françoise je travaille au slip de Roger. Vers 8hrs du soir visite de François, de Jeanne et de Jean Grall. Cette famille est en pleine prospérité. Les choux de Ploujean l’ont enrichie depuis 3 ans.

Lundi 5 Juillet  (Ste Zoé)

La sécheresse devient effrayante. Non seulement les choses destinées à la nourriture de l’hiver prochain feront défaut mais dès maintenant les légumes manquent et les bêtes ne trouvent plus rien à manger. Nos vaches maigrissent, leur lait tarit, je suis vraiment inquiète.

Baratté le matin. Visite de Madame Boubennec qui vient parler à Cricri de l’affaire lamentable Sibéril. Cette femme ne donnera son enfant qu’à Cricri. Il faut donc que cette dernière se débrouille rapidement pour lui trouver une layette et une place.

Je jardine un peu. Sarclage des 3 planches de haricots verts et préparation d’un peu de terre pour en remettre d’autres bientôt.

Les "empereurs de Russie" mis lundi dernier ne montrent pas encore leur nez. Je les vais cependant mis à tremper pendant deux heures avant de les déposer dans la terre.

Mardi 6 Juillet  (Ste  Lucie)

Journée relativement calme. On fauche chez Pétronille. Le temps est moins brillant, nous pensons même à la venue d’un orage mais les nuages passent... Les soins à la volaille, aux lapins et aux cochons, le jardinage et le tricot se partagent mes heures. Je puis terminer le slip de Roger, faisant, en plus de la moitié devant, la ceinture du dos, les bandes des côtés et les 4 coulants. Maintenant Annie n’a plus qu’à le monter. Cricri me donne des manches à refaire pour un petit manteau gris usé et dévoré par les mites dont elle veut encore se servir quand les jours froids reviendront. Je commence cet ouvrage.

Mes haricots "empereurs de Russie" se décident à paraître.

Mercredi 7 Juillet  (S. Elie)

Rien à signaler, à part un courrier assez volumineux qui nous donne des nouvelles de nos familles. Lettres de Pierre, d’Albert, de Suzanne Prat et de la colonie du Guibou. Tout paraît aller bien. Les trois aînés de Sisteron ont eu des succès scolaires qui nous enchantent. Ce qui me ravit moins c’est la pensée que Paule quitte demain sa smalah pour une absence de trois semaines. La pauvre femme a bien gagné ce petit congé mais je m’inquiète de Pierre seul avec ses cinq garçons et j’ai peur aussi des voyages pour Paule. Que Dieu les garde tous.

On rentre les foins chez Jégaden. Louis y est occupé. Henri va au bourg le matin. Toujours des courses. Il est heureusement bien disposé pour les faire.

Jeudi 8 Juillet  (S. Procope)

Journée de fauchage. Levées à 4hrs du matin, Cric et moi, pour préparer le premier repas de nos 7 bonhommes, nous n’arrêterons pas jusqu’à minuit et cependant nous n’allons pas aux champs. L’ouvrage est assez abondant à la maison. Yvonne Féat et Me Martin suivent les faucheurs pour étaler l’herbe coupée. Le foin ne sera guère beau cette année, chez nous du moins. Pas d’accident. Trois grosses averses, très courtes, gênent un peu mais à part cela et les pommes de terre légèrement brûlées au déjeuner tout se passe bien.

Franz nous arrive vers 7hrs le soir. Le malheureux n’a pas encore trouvé une chambre dans Morlaix ou les environs, il couche dans la salle à manger d’une personne qui lui demande 40frs par nuit.

Vendredi 9 Juillet  (S. Cyrille)

Oublié de noter hier que notre plat de résistance à midi était un civet composé avec les deux plus grosses lapines de notre élevage. C’est la première fois que nous en mangeons car jusqu’ici il y avait eu des malheurs. Plusieurs lapins se sont sauvés ou sont morts. Enfin ! il y a eu un résultat, un beau résultat ; espérons que la déveine est conjurée et cependant je trouve que l’élevage du lapin est chose ingrate.

Franz repart le matin ; nous sommes bien anxieuses pour lui ; le pauvre garçon a des moments de cafard, errant seul dans Morlaix du matin au soir ne pouvant rentrer à son gîte qu’à 10 heures du soir pour ne pas gêner sa logeuse et ne trouvant rien pour s’installer mieux.

Pour nous, programme habituel. Louis porte du fumier sur la terre de betteraves. Le veau de Frileuse est emporté.

Samedi 10 Juillet (Ste Félicité)

Après notre travail de la matinée, nous prenons un repas sommaire à la hâte, ma fille et moi et nous partons pour Morlaix. Cricri après 3 années de postulat avait enfin obtenu le 15 Avril un bon pour l’achat d’une paire de chaussures, bon valable 3 mois, expirant donc le 15. Il ne fallait plus remettre et comme elle me demandait de l’accompagner j’ai dû m’exécuter, étant juste de lui donner satisfaction, à elle qui travaille tant pour notre communauté. Mais je me suis promis de n’influencer en rien son choix. C’était inutile. Un seul article lui allant fut présenté ; elle l’a pris. Cela durera ce que pourra ; elle en paraît à peu près contente et c’est relativement pas cher 177frs. Nous ne trouvons rein des autres choses cherchées. Morlaix est de plus en plus dépourvu.

Le soir comme nous avions terminé le dîner, joyeuse surprise de l’apparition de Franz, revenu de Quimper.

Dimanche 11 Juillet  (Ste Benoîte)

Avec Henri, messe à Kermuster. Le temps est triste, une poussière d’eau tombe du ciel depuis que nos foins sont coupés. Cependant elle ne pénètre pas dans le sol et les légumes ne poussent pas mieux. Franz éclaircit mes plants de betteraves rouges. Avec ce qu’il enlève, je repique une autre planche et j’en donne à Annie et à Mr Martin. Repiqué aussi quelques plants de choux envoyés par Mr Clech de l’école. Malgré tous mes efforts, je crains bien que le jardin ne nous donne pas grand-chose ni cet été, ni l’hiver prochain. Je n’ai pas le temps d’y travailler comme l’année dernière et puis la saison n’a guère été favorable jusqu’à présent.

Sortie de Francine. Je ne trouve même pas dix minutes pour écrire à mon Pierre comme je le désirerais.

Lundi 12  Juillet  (S. Gualbert)

Ma journée se passe aux champs avec Yvonne et Madame Martin pour arracher les plants de betteraves que nous devons planter ces jours prochains. Je préfère ce travail aux tripotages de ferme et de maison mais il ne m’en dispense point. Poules, lapins et cochons ont besoin de manger ces jours là comme les autres et il y a un supplément de gens à nourrir. L’ordonnance des repas est mon cauchemar. Nous n’avons guère que du lait, des pommes de terre et un peu de lard. Très difficile de varier les menus. Si au moins ils étaient bien exécutés mais Francine fait la cuisine à la "va je t’en fiche". Je n’ose lui faire aucune observation parce qu’en ce moment elle est gentille et nous aide à la ferme. De plus, elle fait assez abondamment pour "remplir le ventre des gens" et c’est ce qu’ils veulent avant tout.

Petite Anne Troadec prend 2 de nos petits lapins.

Mardi 13 Juillet  (S. Eugène)

Bonne journée de travail. Nous avions pu réunir Toudic, les deux Yvonne, Madame Goyau et une nouvelle recrue : Gégène Tortochon, le gendre de Lucie. Alors, comme le temps s’était remis au beau, nous avons entrepris plusieurs choses. Nous avons commencé la plantation des betteraves ; la parcelle de Parc normand est mise. Nous avons aussi débuté la moisson en coupant l’avoine ; enfin le foin de Pen-an-allée a été un peu retourné et secoué dans l’après-midi par Cricri et les enfants.

Naturellement je suis assez fatiguée de l’effort physique donné ces deux derniers jours mais si contente d’avoir un résultat sous les yeux que je ne demanderais qu’à continuer demain. Malheureusement nous n’aurons personne. Louis même est réquisitionné par Pétronille.

Mercredi 14 Juillet  (Fête Nationale)

Il n’y a pas eu de fête nationale pour nous : la vie a suivi son cours ordinaire mais le soir, au dîner, nous avons souhaité la fête du "Grand Chef blanc", bien pauvrement avec les moyens du bord. Il n’y a même pas de fleurs cette année à cause de la sécheresse et nous n’avons trouvé que des livres à lui offrir. Le mieux de l’affaire fuit la visite de Franz. Il ne nous manquait donc que les Sisteronnais dont l’absence m’est toujours bien dure quoique nous les sentions de cœur avec nous. Il y a aussi un Henri là-bas.

Franz a enfin trouvé un gîte. Il reprend l’ex-chambre d’Yvonne de K chez Annick Dumarcet. Espérons que cette organisation est au mieux et ayons confiance pour le reste. Tout s’arrangera car le Bon Dieu n’abandonne pas ceux qui se remettent entre ses bras.

Répondu à Suzanne Prat et mis 3 planches de haricots "Empereurs de Russie".

Jeudi 15 Juillet  (S. Henri).

Visite du lapin Choquer.

Journée occupée par les foins ; nous les retournons, les secouons, les ramassons, les entassons. Malheureusement la main d’œuvre nous manque ; nous n’avons Mr Salaün qu quelques heures. Me Martin nous aide entre le déjeuner et le goûter. Le seuil Tortochon est avec moi du matin jusqu’au soir et la pauvre Cric donne tout le temps que lui laissent ses autres travaux urgents. J’étais bien contente que nous ayons fait Pen-an-Allée et la petite prairie de Jean Martin quand le soir la pluie s’est mise à tomber. Que Dieu nous protège.

Les L’Hénoret ont rentré aujourd’hui, Louis a été employé chez eux. Ils ont de la chance ! Les bénédictions célestes tombent chez nous d’une autre manière. Nos deux belles-filles nous annoncent qu’elles croient attendre des enfants. Les deux naissances seraient pour fin février. Annie passe la journée à Morlaix.

Vendredi 16 Juillet  (N.D. du M. –C.

Il faut reconnaître qu’il y a des grâces d’état. Chaque soir, quand je tombe sur mon lit, je m’imagine que je ne me relèverai plus et, après quelques heures de repos, je me retrouve sur pied, non pas fraîche et pimpante, mais encore solide pour mon âge.

Aujourd’hui fabrication de bière dans la matinée, plantations de betteraves à Kerdiny, tout l’après-midi avec la même équipe qu’avant-hier.

Il fait très chaud, ce qui est parfait pour nos foins mais peu favorable pour la reprise de nos plants. Dans quelques fermes, on est obligé d’en mettre une deuxième fois, les premiers ayant séchés. Partout on réclame de l’eau maintenant que les foins sont rentrés. Je crois que dans toute notre région, il n’y a que les nôtres sur les prés. Aussi je ne m’unis pas à la prière générale et voudrais que le Ciel attende encore quelques jours avant de nous verser la pluie désirée.

Samedi 17 Juillet  (S. Espérat.)

Nous tirons des plants de betteraves le matin. Tous les foins sont ramassés et mis en tas dans l’après-midi et le soir on commence à lier de l’avoine. Si nous pouvions marcher à cette allure les quatre premiers jours de la semaine prochaine, nous aurions regagné le retard que nous avons sur les voisins. On dit que le froment mûrit rapidement et qu’il faudra le couper sous peu. Or, c’est la plus grosse affaire de la moisson et nous sommes obligés de l’accomplir aussi chez l’Hénoret pour avoir son aide. Il y en aura bien pour une dizaine de jours. Ensuite la récolte de l’orge et, entre temps, il faudra bien planter des rutabagas.

Nous voyons vers 6hrs arriver Franz en vélo mais c’est une machine qu’on lui a prêtée.

Dimanche 18 Juillet  (S. Camille)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Vu Yvonne de Kermadec, parlé avec elle de l’affaire Sibéril qui me préoccupe car l’évènement attendu n’est plus très lointain et jusqu’à présent, la pauvre Cric n’a guère eu le temps de s’en occuper.

Nous allons chez les Gaouyer les prévenir que notre rentrée des foins aura lieu demain. Ils nous retiennent Henri, Franz et moi pour le petit déjeuner. Heureusement Francine qui a passé la journée d’hier à Morlaix se tient à son ouvrage aujourd’hui. Je puis donc achever de rentrer les échalotes. Récolte assez piteuse mais précieuse quand même. Je me dépêche car il tombe quelques gouttes d’eau vers 5hrs.

Ecrit à Paule et fait quelques rangs de tricot. La 2ème manche du manteau de Cric est commencée mais j’y travaille si peu qu’elle risque de durer longtemps.

Bombardements à minuit.

Lundi 19 Juillet  (S. Vincent de Paul)

Nous rentrons les foins. Cela débute mal car le Ciel est très couvert et aux environs de 10 heures du matin, alors que la première charretée se rentre à la ferme, il se fond en eau gouttelettes tenues mais pressées qui mouillent beaucoup trop à mon avis. Les gens compétents déclarent que « jusqu’ici il n’y a pas de mal » et continuent. Ils ont raison car au lieu d’empirer cela s’atténue plutôt et cesse vers 14 heures alors que l’on reprend le travail après le déjeuner et la sieste. Comme il y a 2 voitures, les choses vont vite. A 20 heures tout est terminé. Nous avons un peu moins de foin que l’an passé. Il y a eu aussi 9 charretées mais elles étaient moins fortes. La qualité est bonne, il ne faut pas nous plaindre. En somme cette récolte est moins mauvaise que nous ne le pensions. Attendons les autres avec plus de confiance. Pour les repas tout fut bien. Nous étions 18 le soir.

Mardi 20 Juillet  (Ste Marguerite)

Quelle chance que nous ayons pu rentrer nos foins hier ; aujourd’hui cela n’aurait pas été possible. Au crachin de la matinée a succédé de la véritable pluie. N’étant plus habitué à cette atmosphère humide et sombre, j’en souffrais moralement et physiquement : cafard, grande lassitude mais je m’en réjouissais aussi. Ce mal était devenu bien nécessaire. Pourvu qu’il ne se prolonge pas trop maintenant car les moissons commencent ; elles seront en avance cette année et c’est tant mieux car le blé manque ; la soudure dont on parle depuis des mois se fait avec peine ; de temps à autre on nous laisse 3 ou 4 jours sans pain. Tantôt ce sont ceux de Plougasnou, tantôt ceux de Plouezoc’h qui sont privés. En ce moment, c’est notre tour. Et c’est bien difficile à cause des journaliers qu’il faut prendre pour le travail urgent.

Mercredi 21 Juillet  (S. Victor)

Une petite diversion dans le programme quotidien. Il y avait une vente mobilière à Corniou. Annie avait envie d’un meuble, Madame Martin d’un vase pour mettre des fleurs et moi je suis toujours à la recherche d’un moulin à café. Nous y sommes donc aller ensemble mais, sauf le désir de Madame Martin, nos souhaits ne purent se réaliser. La moindre chose à des prix effarants. Une soupière en faïence très ordinaire s’est payée 350frs, un pot de grès pour mettre la crème est allé à 400frs, 2 raviers 165frs, 3 tasses à thé, genre "uniprix" plus de 300frs, des bols communs atteignaient 60frs pièce et cela sans compter les frais !

A la fin de l’après-midi visite d’Henri de Preissac qui nous invite à la 1ère communion d’Annick mardi prochain. Henri va à Morlaix, y passe la journée et revient à pied avec Franz.

On me souhaite ma fête.

Jeudi 22 Juillet  (Ste Madeleine)

Prière à Ste Madeleine. Je n’ai même pas le temps de regarder les livres qui m’ont été donnés hier soir, il faut donner la pitance à mes bêtes et partir aux champs. Avec Louis, Tortochot, Mes Goyau et Martin nous plantons en betteraves la pièce de terre qui se trouve devant les Bellec, environ 16 lignes sur une grande longueur mais il tombe un crachin serré qui nous trempe et rend le travail pénible. Arrêt jusqu’à 4hrs. Le temps étant un peu meilleur, nous reprenons cet ouvrage auprès le goûter mais nous ne pouvons pas l’achever ; il reste une séance à faire. De plus il y aura des plants à tirer.

J’ai profité du petit repos accordé entre 2hrs et 4hrs pour fabriquer 6 carrés au crochet, amusement dont ma fille pourra un jour tirer parti. Ses manches du manteau gris ont été terminés hier, elle peut le réparer.

Visite de Franz qui a dîné au Roc’Hou chez les Kermadec.

Vendredi 23 Juillet  (S. Apollinaire)

Il est quand même dur, à mon âge, de mener une existence aussi bousculée. Jamais un instant de répit. Je me lève à 6 heures et me couche à minuit. A l’heure de la sieste, le Mesgouëz connaît quelques minutes de calme mais je dois en profiter, quand j’ai servi les repas des lapins et des porcs, pour faire la correspondance ou arranger différentes choses de maison.

Aujourd’hui, après le barattage, j’ai repiqué 2 planches de poireaux. Au début de l’après-midi, Me Goyau, Cric et moi avons tiré des plants de betteraves. Nous les avons mis en place après le goûter ayant l’aide de Me Martin et de Tortochot, plus celui de Franz qui retravaillait pour la première fois sur son Mesgouëz. Nous avons terminé les betteraves pour cette année ; il est bien tard, nous avons presque un mois de retard. Que Dieu leur donne vie et les fasse prospérer !

Samedi 24 Juillet  (Ste Christine)

Cette journée fut celle du blé. Nous avions pu réunir une belle et bonne équipe et elle a donné au-delà du rendement espéré. Le programme était la coupe du froment à Kerligot et dans le liors de Lucie, on a pu bien entamer le champ Choquer de l’école.

J’ai dû aller à Morlaix pour m’achat de différents cadeaux : Première Communion d’Annick de Preissac et fête d’Annie. Je fais la route de l’aller à pied le matin avec Franz et sa femme. Nous mettons à peu près 2 heures pour faire ces 15 kilomètres. J’avoue que je me suis sentie assez lasse, je n’ai plus la résistance que j’avais l’an passé encore. Je visite la chambre de mon pauvre grand, elle est assez bien et pourtant cela me donne un coup de cafard. Nous déjeunons dans le petit caboulot où il prend ses repas. Nous parvenons ensuite à trouver quelques-uns des objets cherchés mais à quels prix ! Nous rentrons de bonne heure pour nous mettre au travail.

Dimanche 25 Juillet  (S. Jacques le Majeur)

Une foule de petites contrariétés, des énervements, l’obligation de certains travaux supplémentaires me donnent à la fin de cette journée une crise de cafard. Cependant le soleil a brillé et, en somme, nous devons nous considérés comme des privilégiés.

Franz commence à se rendre compte des difficultés que nous avons, il voudrait nous aider mais ses entraves ne lui permettent guère de le faire autrement que par des conseils qui nous gênent plutôt. Nous voulons les suivre pour ne point le mécontenter et, à l’aridité du travail, se joint maintenant une sorte de crainte ; je ne me sens plus libre et Cricri doit éprouver la même sensation.

Comme d’autre part, mon mari est devenu terriblement nerveux et autoritaire, qu’Annie cherche toujours à me faire de la peine, la vie n’est pas facile au Mesgouëz en ce moment. J’en sens le poids plus lourdement le dimanche.

Nous souhaitons la fête d’Annie.

Lundi 26 Juillet  (Ste Anne)

On termine la coupe du froment chez nous ; cela a vraiment bien marché pour n’avoir duré que deux jours. Maintenant il faut opérer au Moulin à Vent. Yves L’Hénoret ne peut pas commencer avant jeudi, son blé n’étant point encore assez mûr, mais il croit en avoir à peu de chose près pour le même temps que nous. Ce serait donc achevé pour la fin de la semaine.

Il nous reste les rutabagas à mettre, l’orge à couper, les moissons à rentrer, le battage. Et puis, le cycle recommencera...... Nous désirons vivement que notre tâche soit achevée, que Franz puisse reprendre en mains son exploitation ou arrange les choses autrement car nous ne pouvons condamner Cricri à poursuivre le dur métier qu’elle fait depuis quatre ans.

En tout cas, je suis bien contente de l’ouvrage d’aujourd’hui et je respire plus à l’aise ce soir. Il paraît que la moisson est extraordinairement en avance cette année.

Mardi 27 Juillet  (Ste Nathalie)

Une échappée à notre vie de galères. Pendant quelques heures, nous pouvons nous croire revenus aux temps d’autrefois. C’était fête à Kerprigent et nous y étions tous conviés ave la plus grande affabilité. Alors nous y sommes tous allés suivant nos possibilités. Henri et les 3 Franz sont partis dès 7hrs du matin pour assister à la Messe de 1ère Communion d’Annick que le recteur de St Jean a célébrée dans la chapelle du parc. Mon mari l’a servie. Ils ont eu ensuite un petit déjeuner délicieux.

Cric et moi ne sommes arrivés que pour le repas de 13 heures. Convives : Mr et Me de Preissac, les Henri et leurs 2 enfants, le recteur, Monique et Chantal de Miniac, une amie de Marie et nous 6. Menu : potage julienne – Langouste mayonnaise – Rôti de veau – Pommes frites – Salade – Tartes – Café, liqueurs. Excellents vins. Cuisine parfaite, esprit, gaieté. Cela n’a quand même pas empêché les tristes constations et même de bien sombres prophéties. Goûter avec crêpes.

Mercredi 28 Juillet  (S. Nazaire)

Mes occupations se trouvent renouvelées chaque jour, il serait fastidieux de les noter sur ce cahier ; une fois pour toutes, il suffit de les marquer.

Depuis le départ de Wictorya, je suis chargée de la volaille, des lapins et des porcs. C’est peu comparé au travail assumé par Cricri et cependant cela me prend beaucoup de temps. Les lapins surtout sont absorbants ; il me faut cueillir 3 fois par jour leur nourriture et cela me prend au moins une heure chaque fois. Pour les cochons, je faisais cuire dans l’âtre de la laiterie une marmitée de pommes de terre et d’orge tous les jours. Maintenant qu’ils exigent plus de nourriture, on fait le cuiseur de la ferme tous les 2 jours seulement et Francien s’en charge quelquefois. Quant aux volailles, une dizaine de minutes suffisent le matin pour la distribution de grains aux adultes et de quelque chose aux poussins. Nous avons 2 nouvelles couvées depuis le commencement de la semaine.

Jeudi 29 Juillet  (Ste Marthe)

La sécheresse continue. Naturellement le beau temps est agréable et favorise nos travaux mais un peu de pluie serait bien nécessaire. Nous nous occupons aujourd’hui des rutabagas mais sauf Me Martin qui nous aide de 6 à 9hrs du soir, nous faisons la chose entre nous et le résultat se borne à 19 grandes lignes dans l’ex-garenne. Il a fallu tirer les plants, ce qui avait pris de 14 à 16hrs  ½ et nous avons commencé la plantation à 2 seulement.

Lorsque Cricri et Franz sont arrivés cela a marché plus de doublement vite. Tout notre retard sera largement regagné au 1er Août puisque notre moisson se trouve presque terminée. A moins d’imprévu, après demain soir, il n’y aura plus que l’orge à couper chez L’Hénoret comme chez nous. Soizic Troadec me donne quelques plants de choux et 23 plants de choux-fleurs.

Vendredi 30 Juillet  (S. Germain l’Aux.)

Journée torride. Quand je sortais de la maison restée relativement fraîche, j’avais l’impression de rentrer dans un four. Je ne me souviens pas d’avoir connu pareille chaleur ici où généralement il y a un air vif.

On coupe le blé chez L’Hénoret ; Louis, Mignonne et "Gégène Tortochot" y représentent le Mesgouëz. Cricri avait manifesté l’intention d’y aller entre 2 et 5hrs de l’après-midi mais la température excessive l’a fait renoncer à ce projet.

Françoise est malade : 395. Nous croyons qu’elle a une insolation.

Je vais en me traînant jusqu’à Kergouner m’informer de plants de rutabagas. Soizic, en veine de bavardage, me raconte beaucoup de choses et me prédit un avenir bien sombre. A la maison, gens et bêtes sont nerveux, les vaches sont folles et ne mangent point.

Samedi 31 Juillet  (S. Ignace de Loyola)

On travaille encore chez L’Hénoret mais on ne peut achever. Il s’en faut seulement d’une heure ½ ou deux heures de travail. Ce n’est rien et pourtant cela va déranger toute notre journée de lundi, difficile à combiner pour la mise de nos derniers rutas.

Henri va au bourg. Nous recevons un télégramme de Claude Prat disant son impossibilité de venir. Les raisons nous en seront expliquées dans une lettre prochaine. Notre neveu ne nous aurait sans doute pas aidé beaucoup car il n’est ni fort, ni zélé, ni compétant mas nous comptions sur lui pour 6 semaines et les difficultés de logement et de ravitaillement m’avaient fait hésiter à prendre quelqu’un d’autre.

Françoise est malade : 40° de fièvre.

Notes de Juillet (1er Août)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Nous portons une livre de beurre à la sacristine. Il a fallu en promettre 4 livres pour obtenir que son mari nous fasse une brouette.

Françoise va mieux. Son indisposition devait venir de son intestin. Ses parents sot à la grand’messe de Plougasnou pour rapporter du Lactéol et de l’eau de Vals.

Ayant Francine, je suis mois  surchargée d’ouvrage que certains dimanches. J’en profite pour planter 28 choux et sarcler un peu. Mais impossible de trouver le temps d’écrire. J’aurais cependant 13 lettres à faire, réponses à des vœux de fête.

Il fait un peu moins chaud. Je m’inquiète de plus en plus pour la nourriture es gens et des bêtes. Rien ne pousse. Je récolte en fin de journée ce qui reste d’oignons et d’ail au jardin. C’est peu pour les semences mises.

Août 1943

Dimanche 1er Août  (S. Pierre aux Liens)

Par distraction j’ai noté cette journée aux notes de Juillet. Je profite de la place que j’ai libre pour marquer un  mot de Françoise que je trouve assez amusant. Les petits Martin en la revoyant tout à l’heure après son indisposition lui demandent de ses nouvelles et Paulette ajoute : « Tu avais peut-être mangé quelque chose de mauvais » Françoise qui avait entendu parler de son lit d’insolation et d’embarras gastrique répond : « Oui, Maman dit que j’ai mangé le soleil et que ça m’a fait mal. »

Lundi 2 Août  (S. Alphonse)

Même temps, même vie. Nous apprenons très vite la mort de Me Léon de Kerdiny qui trépasse à 10hrs. Me Clech nous apprend cet évènement en nous apportant des salades.

Yvonne Féat vient. Elle nettoie les crèches des cochons le matin. Ensuite elle tire avec Cricri et moi des plants de rutabagas chez Jaouen du Guernevez et nous les plantons ensuite avec Louis, Me Goyau et Tortochot. Dans l’après-midi, ces travailleurs avaient achevé la coupe du blé et de l’orge chez L’Hénoret ; la moisson est donc bien avancée pour nous. Il reste seulement notre orge, pas encore assez mure à faire tomber. On rentrera même l’avoine et le blé avant. Et on parle du battage. Il est commencé à Plouezoc’h. Mr Gaouyer fait le sien aujourd’hui.

Mardi 3 Août  (Inv. St Etienne)

Une partie de la matinée se passe à cueillir des fleurs pour faire des gerbes destinées à Madame Léon et tout mon après-midi se trouve employé par le convoi, le service et l’enterrement de cette voisine. Depuis assez longtemps, je n’étais pas allé au bourg. C’est un bien pour moi d’être forcée de sortir du Mesgouëz car je ne sais plus ni marcher sur une route, ni parler. Je deviens une véritable sauvage et j’ai horreur de quitter mon bled.

A Plougasnou, surtout quand il y a mariage ou enterrement, toute la population se trouve réunie et on rencontre beaucoup de gens de connaissance, il faut essayer de se montrer civilisée, même aimable. J’avoue, à ma honte, que c’est un effort pour moi et que j’ai conscience de mal réussir. Je me sentais plus à l’aise à Kerprigent l’autre jour qu’en parlant à Madame Charles.

Mercredi 4 Août  (S. Dominique)

Rentrée de 13 grandes charretées de blé et de 3 d’avoine. Bonne chose faite, d’autant meilleure que le temps menace de changer ; un vent assez violent souffle, venant du mauvais côté. La pluie est certes bien désirée mais chacun la voudrait à son heure choisie. Pour nous, c’est assez compliqué que le Bon Dieu nous satisfasse. Je souhaite très vite de l’eau pour nos rutabagas et je n’en voudrais pas avant la semaine prochaine à cause de notre orge.

On ne peut pas savoir ce que donnera la récolte mais elle me paraît beaucoup moins belle que l’an dernier. Nous n’aurons que 2 meules au lieu de 4. Il est vrai qu’elles seront plus larges et qu’on dit que le manque de volume est dû surtout à la paille. On ne saura qu’après le battage ce qui en sera pour le grain.

Nous avions Mrs Gaouyer, Toudic, Tortochot et L’Hénoret pour seconder louis. Cricri a aussi été réquisitionnée pour faire le tas.

Lettre de Pierre.

Jeudi 5 Août  (S. Félix)

Franz et Annie partent ensemble le matin de très bonne heure pour Morlaix. La garde de Françoise me paralyse donc et je ne puis accomplir le programme établi. D’ailleurs il est changé pour les autres aussi à cause du temps. Un eu d’eau tombée dans la nuit empêche L’Hénoret de faire la rentrée de sa récolte. Louis est allé porter du fumier sur un coin de terre destinée à recevoir des graines de colza. Et vers midi on est venu nous prévenir que les battages commençaient dans notre société par le Moulin de Corniou. Aussitôt je suis allée au Verne demander aux Prigent quelqu’un. C’est Hélène qui suivra pour nous cette année. Rencontré Jégaden. Convenu de plusieurs choses avec lui, notamment de l’envoi de pommes de terre aux Albert et aux Prat.

Temps morose, énervement dans la maison.

Abondance de poisson apporté par potin, les Tromeur, Me Jégou.

Vendredi 6 Août (Transfig. De N. –S.)

Mon anniversaire. 66 ans passés dans cette "Vallée de larmes". Invasion de souvenirs, prières pour mes parents qui avaient accueilli, paraît-il, sui joyeusement ma naissance, grande mélancolie en songeant à l’heureux passé, angoisses devant l’avenir ; en somme crise de cafard.

Mais il faut secouer ces impressions, je n’ai pas le droit de m’y laisser aller devant les tâches quotidiennes. Je travaille beaucoup.... pour ne pas faire grand’chose. Louis veut débarrasser et nettoyer le grenier de ferme avant la rentrée des nouvelles récoltes. Dans un coin il y avait un tas de haricots dédaignés parce qu’on les avait trouvés trop mauvais. Je visite, j’écosse et ramasse ainsi 1l ½ seulement de grains mangeables. C’est toujours ça. Je rentre aussi la fin des oignons et de l’ail. Récolte très inférieure à celle de l’an passé mais qui eut suffire.

Louis est occupé chez L’Hénoret qui ramasse son avoine et son blé.

Samedi 7 Août (S. Gaétan)

Les changements dus à l’atmosphère de jeudi qui avaient fait retarder d’un jour la rentrée du blé au Moulin à Vent nous privent de deux personnes sur lesquelles nous comptions pour la coupe de notre orge ; nous tentons en vain de les remplacer. Heureusement un imprévu nous donne Toudic pour l’après-midi et nous nous y mettons tous. Ainsi, en nous dépêchant, arrivons-nous à presque terminer.

La plus petite parcelle reste seule à lier et encore c’est parce qu’il était utile de laisser sécher le trèfle contenu dans les gerbes. La faucheuse est remisée pour jusqu’à l’année prochaine. Nous voici presque à jour. J’estime que si rien ne survient, nous serons en état de commencer les battages vendredi prochain ainsi que c’est à peu près décidé par notre Société.

Mr Clech m’apporte des plants de poireaux. J’en repique aussitôt environ 150.

Dimanche 8 Août (S. Justin

Messe à Kermuster. Henri et moi y allons. Franz entend la messe matinale à Plouezoc’h puis court les fermes de cette commune pour une enquête dont il est chargé. Il ne rentre qu’à 17 heures, sans avoir pris un repas depuis la veille au soir. Il n’est pas en brillant état de santé et se fatigue beaucoup. Il a énormément maigri ; son caractère se ressent de cet état ; il devient de plus en plus pessimiste ; je suis désolée mais il n’écoute personne quand on lui conseille de ménager ses forces, en renonçant aux 30 kilomètres qu’il fait à pied presque tous les jours pour venir coucher au Mesgouëz.

Visite de 10 Kermadec : Mr de Kermadec, Jean-Michel et sa femme, Charles, Yvonne, Zaza, et 4 enfants. Ils partent vers 18 heures ; Henri de Preissac arrive à son tour. Avec ces aimables visites, je ne puis faire la correspondance projetée.

Lundi 9 Août (S. Vitrice)

En m’y prenant à plusieurs fois, je puis enfin répondre aux lettres que j’ai reçues de mes beaux-frères à l’occasion de ma fête le 22 juillet mais il me reste encore 2 missives à écrire assez rapidement.

Assez bonne journée de travail. Nous avons Yvonne Féat qui nettoie les crèches des porcs pendant que je baratte ; je range avec Louis le grenier de ferme en vue du prochain battage. Nous tirons des plants de rutas, lions l’orge et l’entassons. Lucien nous apporte une réponse favorable de François Marie Tocquer pour la mécanique à vapeur ; nous l’aurons et ce sera sans doute entre le 20 et le 24 ; nous avons donc le temps de nous préparer.

Lettre de Juge qui annonce les fiançailles de Maggi. Lettre de Pierre qui me navre. Ils ne pourront pas aller à Pélicier cette année et ils n’ont rien à manger.

Mardi 10 Août  (S. Laurent)

Ecrit à Marie Aucher, à Suzanne Prat et à Claude. Jardiné un peu. Me Goyau vient dans l’après-midi et j’achève avec elle la plantation de notre terre sous rutas ; nous retirons aussi les pommes de terre d’été qui ont été réservées pour la semence. Il n’y a plus que les betteraves de Parc Normand à éclaircir et à sarcler pour avoir terminé ce que nous devions faire..... en Juillet. Le retard existe donc toujours mais il n’est plus que d’une quinzaine.

Ah ! que je suis lasse et dégoûtée ! Le découragement me prend quand je pense à l’avenir. Recommencer une année agricole dans les mêmes conditions me paraît au-dessus de mes forces. Tout lâcher, c’est anéantir notre travail de quatre années puisque Franz ne peut pas reprendre actuellement son exploitation en mains. J’appelle Dieu et nos Saints protecteurs au secours.

Mercredi 11 Août  (Ste Suzanne)

Le départ de notre gros taureau, sacrifié au Ravitaillement général, fut l’évènement saillant de ce jour. Louis et Toudic le conduisent à Lanmeur dans une voiture spéciale que nous avons louée chez les Coroner de Kerdiny (30frs). Cette bête tait merveilleuse de forme et a été fort admirée. De plus elle faisait le poids respectable de 1016 livres et a été vendu malgré le bas prix pratiqué par la réquisition 5400frs. Je n’aimais pas beaucoup avoir cet animal, pourtant je le regrette et vois avec tristesse sa place vide dans notre étable.

Le soir, Toudic arrache un peu de pommes de terre et remplace Louis qui va chez lui au battage de ses parents. Je pique une planche de poireaux. Nous allons, Henri et moi, chercher du vin chez Eugénie.

Jeudi 12 Août  (Ste Claire)

Jardinage. Je sème de la scarole, de la chicorée frisée et des radis. Aucune salade n’a pommé dans notre jardin cette année. Aurais-je plus de chance maintenant, il ne faut pas se laisser décourager par les insuccès. La persévérance arrive à surmonter bien des obstacles. Nous en avons la preuve avec les tomates. Deux années de suite notre travail s’est trouvé anéanti et cette année nous mangeons des tomates délicieuses tous les deux jours.

Je pense beaucoup à ma nichée de Pierrots qui elle aussi est obligée de vivre sur son jardin et qui n’y trouve pas grand’chose à cause de la sécheresse. Je prépare un colis pour les Albert. Il contient de l’orge et 2 douz. d’œufs. Henri le portera demain à Morlaix. Je prépare aussi de la bière. Le pain manque de nouveau à Kermuster.

Vendredi 13 Août (S. Hippolyte)

Battage chez Lévollan. La perte du gicleur retarde un peu la mise en marche mais ensuite tout va si bien qu’en la seule après-midi c’est achevé alors qu’habituellement cette ferme-là emploie une journée complète. Le moteur est excellent mais nous ne pouvons pas l’employer, manquant d’essence. Il appartient à Prigent de Guernigou. Et il a cet autre avantage d’user peu du précieux liquide : 21 litres seulement, alors que chez les Lévollan on en brûlait de 40 à 45 avec notre machine.

Me Goyau vient, nous travaillons au jardin, mettons de la bière en bouteilles, allons éclaircir des betteraves à Kerdiny, faisons un cuiseur pour les porcs.

Henri va le matin à Morlaix mais n’y peut faire aucune des courses projetées, les magasins sont fermés à cause des congés annuels.

Samedi 14 Août (S. Eusèbe)

Battage chez Gourvil. Décidément la récolte est moins mauvaise qu’on ne le craignait. Elle ne vaut pas celle de l’an passé et si elle est inférieure pour la quantité de paille, il n’y a pas une différence énorme pour le grain, excepté en avoine.

Cricri va à Morlaix pour son affaire Sibéril. Elle en revient navrée car malgré tout ce qu’elle a fait pour l’en empêcher la femme a abandonné son enfant, une fille, à l’Assistance publique. Pourtant elle savait que la Croix-Rouge l’adoptait et qu’elle n’en aurait aucune charge à moins qu’elle veuille le reprendre avec le consentement de son mari. Cricri voit petite Anne Dossal à la maternité mais devant son air piteux elle fait semblant de ne pas l’avoir reconnue.

Je plante des rutabagas dans le jardin, une centaine environ.

Lettres de Sisteron. Ils sont partis ce matin à Pélicier ; je suis ravie. Nous souhaitons la fête de notre aimée Cricri.

Dimanche 15 Août (Assomption)

Messe matinale avec Henri à Plouézoc’h. Nos enfants vont à l’office de 10hrs ½ dans cette même paroisse. Pour fêter l’Assomption, nous mangeons un de nos coqs. Je le fais genre Marengo ; il est très bon mais un peu ferme à cause de son âge : trois ans, dit Cricri.

C’est la sortie de Francine qui va au Pardon de Lanmeur avec son fiancé. Joseph demande à sortir aussi. Il va à la grève avec les enfants L’Hénoret et je garde les vaches le soir. Elles sont enragées et se sauvent dans les bois. Me Goyau est bien gentille et m’aide à les rassembler mais nous n’y parvenons pas. Heureusement Franz et Annie qui étaient allés à Kerprigent repassent par là et mon fils trouve les bêtes. Il les amène dans la prairie et je me console par la vue de ce très joli troupeau dans un site qui me parait aussi ravissant.

Lundi 16 Août (S. Roch)

Journée torride. On bat chez Pétronille. Notre voisine a une récolte superbe. Rien à noter pour nous qui menons une existence surchargée rien qu’avec le travail quotidien de la maison et de la ferme.

Me Martin, sa belle-sœur et ses enfants vont à la grève. Ils nous rapportent des coques. Cricri, Annie et Françoise vont dans la matinée à Térénez et reviennent très lasses à cause de la chaleur.

Je m’inquiète de la santé de Franz qui a beaucoup maigri et changé depuis son retour. Il parait terriblement déprimé et nous voudrions qu’il aille consulter un bon médecin. Ses longues courses à pied suffisent peut-être à expliquer sa pauvre mine. Je le supplie de les modérer mais son travail en exige une partie car il n’a aucun moyen de locomotion. Quant au supplément fait pour venir au Mesgouëz il dit que c’est un tel bonheur après ses 3 années de captivités qu’il n’a pas le courage de s’en priver.

Mardi 17 Août  (S. Alexis)

Nous apprenons par le journal que la région parisienne a encore été bombardée et sérieusement atteinte hier matin. Il n’y a pas les noms des localités dévastées et nous nous inquiétons pour Boulogne tandis qu’autour de nous d’autres personnes se tourmentent pour des lieux différents où ils ont des parents ou des affaires. Je crois que s’il était arrivé malheur à quelqu’un des nôtres, nous serions déjà prévenus et cette pensée me rassure un peu.

Visite de Jeannick avec son poupon. 32° à l’ombre, c’est excessif et très rare pour ce pays. Je commence à travailler aux sacs du battage. Visite de Soizic Troadec. Je vais acheter de la viande chez Jégaden et la mets à saler afin d’avoir quelque chose sous la main pour notre battage. Tortochot vient répandre du fumier sur la terre pour le colza.

Mercredi 18 Août  (Ste Hélène)

Battage chez les Oléron et chez Jégaden. Louis va chez les premiers et nous envoyons Tortochot chez l’autre. Avec cela l’ouvrage reste à faire ici et Dieu sait ce qu’il y en aurait à accomplir avant l’arrivée de la machine ! Franz a une idée fixe : l’ensemencement du colza et du trèfle rouge, il ferait lâcher tout le reste pour que Louis reste à labourer. Par contre je trouve que la préparation de notre battage qui est imminent devrait passer avant tout. Je continue à faire les sacs ; les greniers sont nettoyés ; je fais de la bière.

Chaleur un peu moins cuisante mais pénible quand même. Annie va, avec Françoise, à la pêche et rapporte des coques et de grosses coquilles rouges données par Me Boubennec. Cricri s’occupe d’une affaire pour Pétronille.

Les journaux ne disent rien de plus précis qu’hier sur le bombardement de lundi. N’ayant rien reçu d’Albert mon inquiétude diminue un peu.

Jeudi 19 Août  (S. Louis, év.)

Henri passe la journée à Morlaix, plutôt pour se distraire un peu que par nécessité. Il n’avait qu’à se faire couper les cheveux et à prendre aux "Armes de Morlaix" le livre que nous avions promis à Cricri pour sa fête : "Les petits plats de Madame" par "Marie-Claude Finebouche".

Ici la vie suit son cours, très occupée. Louis emprunte une jument chez Pétronille et laboure le champ Chocquer tandis que Tortochot le remplace au battage des Oléron et Réguer. Je continue les sacs. Comme j’en ai 6 faits (le strict nécessaire) je ne m’inquiète plus et prendrai mon temps pour les deux autres.

Me Goyau vient m’aider à 5hrs pour chercher des betteraves à Parc Normand. Mes pauvres cochons et malheureux lapins n’ont plus de nourriture au Mesgouëz, il faut maintenant courir la prendre au loin en attendant que les récoltes soient faites.

Vendredi 20 Août (S. Bernard)

On nous dit que le battage n’aura sans doute lieu chez nous que dans une dizaine de jours. Nous n’avons donc pas à nous bousculer en ce moment et je profite de cela pour refaire du jardinage. Je sème les choux pour le printemps et l’été prochain : Tourlaville – Bacalan et Cœur de bœuf, les salades Trémont et passion qui doivent être à point vers Pâques et des oignons rouges. Je n’ai pas terminé lorsque la pluie se met à tomber. Bienheureuse pluie qui va ressusciter les végétaux moribonds et faire pousser un peu de nourriture pour nos bestiaux. Cependant je m’inquiète pour l’orge restée sur les champs et les battages qui sont encore à faire. Pourvu que le temps ne soit pas détraqué ! Ce n’est qu’une averse mais elle est assez longue et le ciel reste chargé de nuages.

Samedi 21 Août (Ste Jeanne)

Rien de sensationnel. A Kergouner on a tué une génisse hier, j’y vais y acheter un peu de viande mais hélas ! cela ne fait pas mon affaire comme si notre battage avait suivi celui des Troadec. Je suis très anxieuse de la nourriture et de la boisson pour notre grande journée et n’ai d’autre ressource que de prier Celui qui a multi^plié les pains et les poissons dans le désert et Celle qui a obtenu le changement de l’eau en vin aux noces de Cana.

Le temps a de brusques sautes : radieuses éclaircies, assombrissements lugubres. Trois averses torrentielles – baisse sensible de la température – première sensation d’automne après un été comme il y en a rarement ici pour la limpidité et la chaleur. Je travaille au jardin.

Dimanche 22 Août (S. Symphorien)

Messe à Kermuster. Kermesse à Plouézoc’h pour les prisonniers. Franz, Annie, Cricri et Françoise y vont. Henri et moi restons à la maison de garde. Nous préparions des haricots verts dans la cuisine quand H de Preissac y entre et nous recevons sa visite dans cet endroit. Nous lui donnons des tomates et un chou. Le pauvre garçon envie notre jardin. Il ne trouve aucun légume à acheter.

Je retire des pommes de terre prime (provenance Féat) dites de "3 mois" que je veux conserver comme semence.

Il y a bal chez Lucie. Francine s’y attarde bien que ce ne soit pas son dimanche libre et je suis obligée de faire le dîner. Franz est lamentable, maigre, les traits tirés à faire peur. Il se sent sans ressort et craint de tomber tout  fait malade. On ne peut le suralimenter car estomac et intestins déshabitués de nourriture ne le supportent pas.

Lundi 23 Août (S. Privat)

C’est chez les L’Hénoret qu’on bat aujourd’hui. Le temps est incertain mais possible. Quelques petits grains tombent. Pour conserver Louis aux travaux entrepris en vue de l’ensemencement du colza et du trèfle rouge, je prends Tortochot et l’envoie au Moulin à Vent. C’est terminé vers 5 heures mais mon brave Gégène ne revient pas au Mesgouëz où je l’espérais pour différentes choses. Non seulement il va jouer de l’accordéon à un "maout" mais il entraîne Francine à la danse et je suis obligée de m’occuper du dîner.

Reçu une lettre de Marie Aucher qui me dit que son fils Jean, revenu d’Allemagne en même temps que Franz, traverse en ce moment une forte crise de dépression morale et physique. Je ne m’en réjouis pas, loin de là, pourtant cela me tranquillise un peu ; le cas de mon fils n’est pas unique ; il me semble moins grave.

Mardi 24 Août  (S. Barthélémy)

Journée de jardinage. Je sarcle surtout. C’est moins intéressant que semer ou planter mais bien nécessaire aussi. Mes choux paraissent avoir repris ; avant qu’ils ‘étalent il convient de nettoyer la terre qu’ils vont couvrir et la secouer, la rendre souple ; ils se développeront mieux et, comme ils sont en retard, il faudrait bien qu’ils prospèrent très vite maintenant.

Mon grand souci est toujours a nourriture des gens et des bêtes ; c’est une dure corvée de l’assumer pour la lourde maisonnée d’ici. En somme nous devons produire presque tout ce que nous consommons. Je termine la récolte de mes ersatzs de café, lupins et petites févettes noires données par la belle soeur de Louis. Il me semble que ces diverses graines remplacent plutôt la chicorée que le café. Elles corsent un peu nos décoctions d’orges grillées et y ajoutent de l’amertume.

Mercredi 25 Août  (S. Louis, roi)

Louis sème trèfle rouge, colza et navets, choses qui doivent – si elles réussissent – assurer la nourriture de nos bêtes, à la fon de l’hiver. Le printemps est toujours la saison la plus difficile ici car la végétation y est en retard. Mr Gaouyer vient nous réparer des portes. Celle de a grande étable était tombée et il y en avait 2 autres très importantes qui menaçaient ruines. Amélioration sensible de ce côté.

Franz et Annie vont le matin au bourg consulter le docteur Roux. Il partage l’idée d’Annie sur son état intéressant et lui en donne un certificat pour obtenir un accroissement de ses rations alimentaires. Quant à Franz il constate une dépression générale, le délabrement de l’estomac et de l’intestin mais rien de très grave. Il voudrait lui voir prendre quelques semaines de repos.

Jeudi 26 Août  (S. Zéphyrin)

Annie passe toute la journée à Morlaix. Comme Cricri s’y rend aussi dans l’après-midi et qu’Henri va au bourg pour le renouvellement des cartes d’alimentation, je reste seule et doit m’occuper de Françoise. Ma petite fille est gentille avec moi, très affectueuse et prévenante voulant toujours m’aider mais elle ‘obéit qu’à moitié et elle set tellement indépendante qu’elle est difficile çà surveiller ; si je la perds un instant de vue, elle s’évapore. Je ne puis donc pas faire beaucoup de choses quand on me la laisse ; il faut cependant accomplir les besognes journalières ; elle donne à manger aux cochions avec moi, barbotte avec un plaisir fou dans leurs pâtées, m’aide à préparer les tomates farcies, sarcle dans le jardin mais elle se lasse vite et je dois tout laisser pour courir après elle.

Monsieur Gaouyer vient et rentre un peu d’orge avec Louis.

Vendredi 27 Août (S. Césaire)

Le branle bas du battage a commencé. Louis aidé par Toudic va chercher la litière pour mettre sous le tas de paille et la prépare. Ils rentrent la fon de l’orge. François Marie Tocquer est venu nous prévenir que la machine serait chez nous demain et qu’on commencerait ou non suivant l’heure à laquelle ce serait prêt. Franz ne veut pas qu’on s’y mette avant 3 heures de l’après-midi. Alors la chose reste incertaine. Chaque solution a ses ennuis. Je suis désolé que cela tombe le dimanche mais rien à faire, nous ne pouvons pas enrayer la marche de cette mécanique à vapeur, la plus importante de la région qui a beaucoup de fermes à faire après nous. Devoir national, devoir de charité, il faut s’y soumettre. Le temps est malheureusement peu sûr.

Francine a de grands troubles dans ses amours ; elle change de lézards. Ce n’est plus Joseph Bellec mais un Yves Leguézennec. Et elle en perd la tête.

Samedi 28 Août (S. Augustin)

Jusqu’à la dernière minute nous ignorons si le battage aura lieu ce jour ou seulement le lendemain mais, à tout hasard, nous restons sous les armes, préparant tout ce que nous pouvons Le matin, Henri part avec Louis chercher du vin et du pain. Me Goyau nous aide à nettoyer et ranger la laiterie et à l’épluchage des légumes ; je sors le matériel.

La mécanique n’étant pas là encore à 4hrs de l’après-midi., nous sommes tentées de nous arrêter, sûres qu’on ne battrait pas. D’ailleurs, Franz étant arrivé de Morlaix, je lui laissais la décision à prendre. A 4hrs tout s’amène. La machine est sous pression, on l’installe, on siffle, les gens arrivent et à 5hrs moins 10 exactement le travail commence. Alors jusqu’à 22hrs, cela ronfle sans interruption et tout se passe à merveille. Le chef de l’entreprise m’avoue lui-même

Dimanche 29 Août (S. Médéric)

Que jamais on a fait tant d’ouvrage en si peu de temps ; c’est son record ; mais il s’en était fait un point d’honneur ayant promis à Franz que tout serait terminé et bien fait avant la tombée de la nuit. Nous avions heureusement pu réunir le personnel nécessaire pour ce tour de force. Nous avions 6 hommes en supplément de notre "chantier".

De notre côté il a fallu aussi en mettre un coup. Avec l’aide de Mes Martin et Goyau nous y sommes arrivées sans trop de mal et tout fut réussi. Voici le menu : Soupe pot au feu – Pain de viande avec sauce tomates et champignons – Jambon avec tomates à la crème – Café – Calvados. Beaucoup de calme, activités bien combinées ont supplée au temps qui manquait.

Aujourd’hui, messe, rangements. Je suis bien contente et rends grâce à Dieu. L’avoine est déficitaire sur l’an dernier, la paille aussi mais en grain l’orge et le blé sont équivalents.

Lundi 30 Août (S. Fiacre)

J’espérais qu’après la bousculade de des derniers jours, nous aurions une existence plus calme, que les choses allaient rentrer dans l’ordre. Ce matin, pas de Francine. A 10 heures, alors que nous commencions à la croire malade, elle s’amène toute souriante et nous annonce ..... ses fiançailles. Tout fut décidé en quelques heures cette nuit et le repas aura lieu samedi prochain. D’ici là, notre Francine ne travaillera guère pour nous. Elle s’est déjà absenter toute la journée pour aller prévenir certaines gens, dont le futur garçon d’honneur. Il a donc fallu que nous fassions son ouvrage ici. Le soir, après dîner, elle est venue nous présenter son fiancé. Il ressemble à Tortochot et c’est peut-être ce qui a séduit Marie qui a beaucoup travaillé à ce mariage. Je soupçonne aussi la famille Braouézec de ne pas être insensible à la belle situation de ce garçon qui gagne, parait-il, 3000frs par semaine.

Mardi 31 Août  (S. Aristide)

Je me sens plus que jamais lasse et découragée. Ce mois se termine sans nous apporter le plus léger espoir de trouver la main d’œuvre qui nous manque et voici que nous allons perdre sans doute bientôt Francine. Son fiancé qui fait son trafic entre Marseille et Paris désire lui voir habiter cette dernière ville où vit une de ses sœurs, contre maîtresse dans une usine. Francine travaillerait avec elle et gagnerait aussi beaucoup d’argent.

Ici, nous avons du mal pour équilibrer le budget, les salaires qu’il faut donner aux domestiques et aux journaliers sont trop lourds. Les réquisitions, les impôts, les amendes collectives nous ruinent. Le seul avantage que nous ayons dans cette vie, c’est que jusqu’à présent nous avons mangé à notre faim. En ce moment les menus sont un peu plus variés grâce aux haricots verts, aux tomates et aux champignons que nous avons en abondance.

Septembre 1943

Mercredi 1er Septembre (S. Leu)

La Cie Schneider m’a octroyé une rente viagère de 247frs que je ne puis toucher depuis mes 65 ans révolus. C’est presque insignifiant mais toutefois pas à dédaigner. Les démarches et formalités pour ma mise en possession de ce titre m’ont obligée à me rendre ce matin à la mairie de Plougasnou. J’étais contente de sortir de mon bled quelques instants mais..... j’ai trouvé la route bien longue. Manque d’habitude sans doute car je la faisais très vaillamment il y a quelques mois.

Je prends chez Corvellec un laissez-passer pour le blé dont Louis porte 25 sacs dans l’après-midi à notre Syndicat. Cricri essaye de faire des conserves de champignons. Il y en a des masses dans nos pâtures qu’il est dommage de laisser perdre. Nous en avons tant mangé la semaine dernière que je n’ose plus en servir craignant d’en dégoûter nos gens.

Jeudi 2 Septembre (S. Antonin)

Le Verne termine la série de nos battages. On y fait, parait-il, un "maout" monstre. Je n’en aurai que les récits car, malgré l’invitation des Prigent, nous n’y contribuons qu’en versant ne somme à la collecte et en donnant un litre de vin blanc. On faisait bal et aucun de nous n’approuve cette réjouissance à une période si triste. Certes la jeunesse a donné un fort et long travail pendant cette moisson et la danse étant son plaisir favori on ne peut pas lui en faire crime de s’y livrer un soir mais quand même quand il y a chaque jour tant de morts, quand des masses d’hommes souffrent en captivité, que la misère est partout et l’avenir si angoissant, rire et pirouetter n’est guère bien, ni même joli.

Briquette prend le taureau.

Vendredi 3 Septembre (S. Merry)

Le beau temps continue mais on a tout de même l’impression de l’automne proche. Les jours deviennent plus courts, les soirées et les matinées sont fraîches, les récoltes de fruits et de légumes se font cette année presque avec un mois d’avance ; nous avons déjà mangé beaucoup de poires, il tombe des pommes que nous ramassons pour le cidre. J’ai commencé aussi la récolte des haricots. L’espèce "blancs tâchés de noir", donnée par les Cudennec de Ker Hervé à Cricri est merveilleuse de rendement, à mon avis. Par contre, je suis un peu déçue des "empereurs de Russie" que nous consommons en vert. Ils ont des fils et sont longs à éplucher. Mais ils sont extrêmement prolifiques et sont bons. Je regrette beaucoup de ne pas avoir le loisir de m’occuper davantage du jardin si précieux. Mr Clech m’apporte des graines de salade, des plants de poireaux et de persil.

Samedi 4 Septembre (S. Lazare)

Pas de Francine aujourd’hui, ce sont ses fiançailles. Elle est allée à Morlaix choisir sa bague et le soir il y avait grand dîner chez elle. Heureusement, Madame Goyau a pu venir nous aider. Elle a fait mon ouvrage  et une partie de celui de Cricri, obligée elle aussi d’aller à la ville pour s’occuper d’une jeune fille et de son enfant à la Maternité de Morlaix. Je fais donc la cuisine et les tripotages de maison mais je sème quand même du persil et des salades. Mr Clech m’a dit qu’entre le 1er et le 10 Sept, c’était la meilleure époque pour les semences de laitues de la Passion.

A la foire, Franz a acheté un couple de porcelets. Il le paie 1800frs. On nous les apporte le soir et je les accueille avec bonne volonté mais sans enthousiasme car le lait n’est plus assez abondant et que j’ai déjà une insuffisance de travail avec mes 4 gros porcs et ma légion de lapins.

Dimanche 5 Septembre (S. Bertin)

Dimanche comme.... les autres, c'est-à-dire plus chargé que les jours de semaine. D’abord la messe matinale à Plouézoc’h. Ensuite soins aux bêtes. Course à Ker an Groas car on vendait de la viande chez les Réguer. Cela me met en retard pour la cuisine du déjeuner qui n’est pas encore prêt quand Franz et Annie reviennent de la grand’messe et que Joseph ramène les vaches. Dès que nous avons terminé le repas et que j’ai donné aussi celui de mes animaux, je fais un brin de toilette et pars avec Annie à la réception de Lucie en l’honneur des fiançailles de sa fille. Goûter en musique. Pendant que nous prenons le café, Tortochot joue de l’accordéon et des couples tournoient autour de nous.

Henri fait du ménage en vue de l’arrivée de Pierre ; je ne puis guère l’aider car le fourneau m’absorbe.

Lundi 6 Septembre (S. Onésiphore)

Enfin ! Un évènement sensationnel et heureux à noter : l’arrivée de Pierre. Depuis 3 ans ½ notre cher garçon n’avait pu venir au nid familial et lui comme nous avons un vrai bonheur de cette réunion. Certes, il nous en manque et même beaucoup, presque la moitié : Paule et ses cinq petits mais les 7 d’ici rendent quand même grâce à Dieu de s’être retrouvés après la terrible épreuve. Celle-ci n’est pas terminée mais il faut avoir confiance pour l’avenir puisque nous avons été tous épargnés pendant ces quatre années.

Me Goyau vient m’aider et sera sans doute beaucoup au Mesgouëz pendant le séjour de Pierre dont Cricri et moi voulons profiter. Nous tâcherons aussi d’avoir meilleure table qu’à l’ordinaire. Cela nous est bien permis dans la mesure de la raison et......... du possible.

Mardi 7 Septembre  (S. Cloud)

La présence de notre Pierre chéri est chose exquise. Pour en profiter j’ai réquisitionné tout ce que j’ai pu trouver en main d’œuvre aux environs. Me Goyau et Yvonne Féat sont venues aujourd’hui. La première m’a déchargée des travaux de ferme, la seconde a fait du repassage resté en souffrance et commencé une lessive. Malheureusement Louis nous a demandé un petit congé pour aller chez ses parents dans le Léon. Il est absent pour 2 ou 3 jours et cela est une entrave à la liberté dont j’aurais désiré que la pauvre Cricri jouisse pendant le séjour de son frère. Elle peut cependant aller aujourd’hui au Roc’Hou avec son père, les Franz et Pierre. Quant à moi, j’ai tant à faire dans la maison et le jardin que je me dispense des visites.

Donné 6 livres de haricots verts à Yvonne.

Mercredi 8 Septembre (Nativité de N. –D.)

Encore abondance de personnel. C’est un grand soulagement dans un sens mais comme il faut s’en occuper, veiller à ce que l’on emploie bien le temps, je ne m’appartiens guère davantage. Il faut aussi chercher des améliorations aux menus, cuisiner car Francine a l’esprit ailleurs en ce moment. Pierre est habitué à une nourriture pas substantielle comme la nôtre mais apprêtée avec plus de soin. La bande va dans l’après-midi à Kerprigent.

Je baratte le matin, cueille des haricots verts. Tiré du sol des flageolets et mis en paquets. Eté chercher de la viande chez les espagnols.

La T.S.F. annonce que l’Italie a capitulé. Henri et les garçons n’y croient pas. Malgré leur assurance je suis inquiète à cause de Paule et des petits seuls à la frontière. Si cette nouvelle (ou bobard) est confirmée par les journaux, Pierre va nous quitter.

Jeudi 9 Septembre (S. Omer)

Le temps s’est gâté. Entre midi et quatre heures une petite pluie fine mais serrée et pénétrante est tombée nous empêchant d’accomplir le projet que nous avions d’une promenade à Térénez. Henri et ses fils ont fait quelques parties d’échec pendant que j’essayais de tirer quelques points de couture. Hélas ! mes mains épaissies par les gros travaux, nouées aussi par des rhumatismes articulaires ne sont plus capables de tenir une aiguille, encore moins de la conduire avec adresse. Il faut me résigner à cette nouvelle déchéance ; cela m’est très dur.

Ce matin, un drame de ferme. Cricri a trouvé deux de ses lapins absents de leur case. En les cherchant elle a vu la peau de Blanchette toute vidée au milieu de la cour ; pas de trace du mâle gris. Nous devions les manger dimanche. C’est une vraie déveine !

Les choses d’Italie restent mystérieuses.

Vendredi 10 Septembre (Ste Pulchérie)

Me Martin découvre notre lapin gris caché dans un coin de la ferme. La catastrophe est donc réduite de moitié. Hélas ! la capitulation italienne, qui a eu lieu en effet le 3 Sept, est annoncée officiellement cette fois par l’Allemagne elle-même. Les journaux semblent dire que cet évènement était prévu et n’a qu’une importance restreinte pour le Reich, mais ils sont l’organe de ce dernier qui veut à tout prix inspirer confiance à ses partisans. Enfin, on verra..... Pierre ne sait pas ce qu’il va faire, il attend plus amples informations.

Il a reçu une lettre de Paule qui m’inquiète et me navre. Le docteur lui a trouvé de la sclérose pulmonaire et lui ordonne repos et nourriture substantielle, deux remèdes que la malheureuse ne peut avoir. A Sisteron, ils sont affreusement ravitaillés. Paule est même obligée de supprimer la soupe et de borner ses menus à un plat unique.

Les enfants vont au Roc’Hou. Henri et moi allons à Térénez chercher du poisson.

Samedi 11 Septembre (S. Hyacinthe)

Franz et Pierre passent la journée à Morlaix. Notre forestier parvient à découvrir quelques bibelots à rapporter à ceux qu’il a laissés à Sisteron. Henri aura de quoi faire du modelage, sa grand distraction. Jean, Yves et Michel auront des toupies. Philippe et... le futur des poupées en celluloïd. Quant à Paule, qui a naturellement le gros lot, elle recevra une très jolie aquarelle représentant l’arrivée à Térénez.

Ici la vie suit son cours. Grâce à Me Goyau je n’ai pas à m’occuper de l’alimentation des bêtes et peux préparer avec le plus de soins possibles celle des gens. Je fais de mon mieux, sacrifiant nos dernières ressources mais je ne voudrais ni que mon Pierre soit ennuyé du pauvre luxe déployé en son honneur, ni qu’il s’imagine que nous vivons avec cette aisance d’un bout de l’année à l’autre pendant qu’ils sont à tirer le diable par la queue.

Dimanche 12 Septembre (S. Séraphin)

Henri, nos fils et moi assistons à la messe de Kermuster et nos filles vont à la grand’messe de Plouezoc’h. A noter que Cric arbore pour la 2ème fois le tailleur en tricot fait l’an passé. Il lui va très bien, est fort chic et j’en éprouve non de la fierté mais une véritable satisfaction.

Joseph qui est parti hier matin pour Morlaix n’est pas rentré. Alors Me Goyau et Paulette passent toute la journée avec nous car Francine qui a réception et bal au Dourduff chez sa belle-mère ne fait que paraître à la maison et je ne sais comment nous aurions pu nous en tirer sans leur aide.

Nous avons mangé au déjeuner le lapin gris. Il était délicieux accompagné de lardons et de champignons. Les garçons vont à Ker au Prinz dans l’après-midi. On partage de l’essence chez Oléron ; nous en recevons deux litres ½ (prix 12frs le litre)

Lundi 13 Septembre (S. Maurille)

Les Henri de Preissac viennent déjeuner au Mesgouëz. Pas de Francine. Son mariage ayant été décidé hier pour le courant d’Octobre, elle commence les préparatifs et nous laisse nous débrouiller. Je suis navrée de ne pouvoir profiter mieux de mon Pierre mais il faut bien que je m’occupe de la cuisine pour cette lourde maison. Nous étions 20 au déjeuner car on arrangeait les tas de paille, de foin et de la lande à la ferme. Nous avions comme plat de résistance 3 poulets, c’était suffisant mais juste. Comme entremets, c’étaient de bonnes tartes aux pommes.

Les grands évènements d’Italie nous inquiètent. Cependant je crois maintenant que Pierre ne partira pas avant la date fixée depuis qu’il a obtenu son congé.

Mardi 14 Septembre  (Ex. Ste Croix)

Nous perdons l’espoir que nous avions d’une remplaçante pour Francine. Maria Murle, l’Espagnole, vient nous expliquer les raisons qui l’empêchent d’entrer chez nous malgré le désir qu’elle en a. Alors il faut bien continuer nos durs métiers.

On récolte les pommes de terre chez Pétronille. Louis y va. Cricri court les fermes pour avoir un eu de beurre à joindre au nôtre pour Sisteron. Visite de Monsieur de Kermadec, toujours très intéressant et très simple.

Franz et Pierre vont goûter chez les Gaouyer qui les "régalent" copieusement, à l’ancienne mode du pays. Dans cette hospitalière maison on ne manque de rien ; le ménage est très prévoyant, économe, débrouillard, entendu pour une masse de choses. D’ailleurs avant d’être contremaître dans un atelier de métallurgie chez Renaud, lui était menuisier et charron et d’une famille de cultivateurs.

Mercredi 15 Septembre (S. Nicomède)

Les Abbés de Plougasnou qui font actuellement leurs tournées de quête dans le pays prennent, suivant la coutume, leur repas de midi chez nous. Cette réception, bien que modeste, augmente notre charge de travail jusqu’à 3hrs de l’après-midi. Nous avons aussi Monsieur Gaouyer à déjeuner car il est occupé à faire avec nous du cidre de pommes tombées, mures avant les autres. Nous n’aurons chacun que quelques litres, à peine une demie barrique mais c’est toujours cela et il ne faut rien laisser perdre. En ce moment, nous vivons dans une abondance.... relative ayant haricots verts, tomates, champignons à volonté. Les poires et les pommes commencent à être consommables aussi.

Jeudi 16 Septembre (S. Cyprien)

Que le temps passe vite en dépit des conditions difficiles de la vie ! Plus que deux jours à posséder notre Pierre. Mon cœur est étranglé quand je songe à son prochain départ et que je me demande quand nous le reverrons. J’aurais voulu le voir beaucoup, lui dire un tas de choses et mes occupations m’éloignent souvent de lui. Et puis, quand je veux m’y consacrer quelques instants les uns ou les autres sont entre nous. C’est surtout son père qui est redoutable dans ce cas car c’est lui qui dirige la conversation et relègue impitoyablement au rang des futilités tout ce que j’aimerais à raconter à notre fils ou à savoir de lui. Je suis sûre que les grands sujets qu’il traite ont plus d’intérêt mais je suis quand même navrée d’être réduite au silence avec ce très chéri.

Nous allons dans l’après-midi à Térénez. Cela me fait un grand plaisir de passer 2 heures au bord de la mer.

Vendredi 17 Septembre (S. Lambert)

Louis devait aller tirer les pommes de terre chez Jaouen du Guernevez ; le temps s’étant gâté le matin et demeurant assez menaçant cette journée est remise et il reste à la maison ; il fait du petit cidre.

Henri, Franz, Annie, Pierre et Cric vont déjeuner à Kerprigent, je reste pour garder le Mesgouëz et Françoise. Pas une minute libre car j’ai Me Goyau qui fait le travail de ferme mais personne à la cuisine. Francine est encore absente pour ses préparatifs de mariage. Elle a enfin sa robe blanche, toute la parure et a fixé la date : 30 Octobre.

Quand Pierre rentre, nous faisons ses bagages. Que je suis triste de le voir nous quitter ! Que d’angoisses diverses étreignent mon âme quand je songe à la distance qui va nous séparer, à la santé de Paule, à la sienne aussi, à la vie difficile qu’ils ont là-bas, à tout ce qui peut arriver.........

Samedi 18 Septembre (Ste Sophie)

Quelle tristesse que ce départ dans l’aube grise et sous la pluie. L’angoisse qu’il m’a mise dans l’âme est encore augmentée au retour d’Henri et de Franz qui nous apprennent que Pierre n’a pas pu prendre le train pour Pars, la ligne ayant été coupée pendant la nuit entre Plouaret et Guingamp. Alors, pour rejoindre son poste dans le délai indiqué, notre pauvre fils allait essayer de passer par Landerneau et Quimper mais le train avait du retard et son père avait du le quitter sur le quai de la gare.

Les voyages sont terriblement dangereux et difficiles. Je ne vivrai pas tant que je ne saurai pas mon chéri rentré chez lui. Et encore que de craintes ! Remettons tout entre les mains de Dieu et tâchons d’avoir ici tous la bonne volonté et l’énergie nécessaires pour accomplir nos lourdes tâches.

Je me sens horriblement lasse et suis plus navrée encore du rôle misérable que remplie Cricri pour laquelle j’avais rêvé si brillante destinée.

Dimanche 19 Septembre (S. Janvier)

Lourdeur sombre dans ma pauvre tête. Je ne puis penser à rien d’autre qu’à nos soucis actuels. Aucun service à part celui de Jopic qui garde les vaches. Franz a eu hier d’ennuyeux pourparlers avec les autorités allemandes qui, sans motif, redoublent de sévérité et d’exigence envers lui. Il ne pourra plus guère venir ici devant exact à son appel 2 fois par jour et étant en plus susceptible d’être contrôlé la nuit. Bien que nous soyons plus calmes qu’au printemps, je suis inquiète de penser qu’il est dans une ville très menacée. D’un moment à l’autre elle peut être attaquée de nouveau.

Messe à Plouezoc’h. Vu Yvonne de K.

Lundi 20 Septembre (S. Eustache)

Je reçois de ma soeur Marguerite les 2085frs que je lui vais prêtés pour solder son opération du mois de Mars.

Francine absente depuis samedi midi ne reparaît pas encore aujourd’hui.

Temps maussade. Ciel gris, crachin.

J’espère que mon Pierre est rentré ce soir sans incident fâcheux à Sisteron malgré le mauvais début de son voyage.

Mardi 21 Septembre  (S. Mathieu)

Une carte de Pierre nous apprend qu’il est arrivé à Paris sans autre incident fâcheux et bien à temps pour prendre son train à destination de Sisteron. Le souci que j’ai de son voyage est bien allégé car c’est la première partie que je redoutais le plus. La ligne Paris-Brest est fort mauvaise.

Ici, même existence surchargée, de l’énervement dans tous les esprits. Mes heures passent à préparer la nourriture des gens et des bêtes. A signaler la complaisance de Madame Martin, peut-être incapable, par caractère et tempérament, de faire un travail régulier et suivi mais toujours prête à donner un coup de main aux instants les plus critiques.

Mercredi 22 Septembre (S. Maurice)

Je commence à croire que Francine nous a lâchés définitivement, sans avertir, sans se faire régler, sans emporter les quelques affaires qu’elle a ici et sans nettoyer sa chambre. Depuis samedi midi, on ne la voit plus malgré la promesse de revenir le dimanche matin.

Une épidémie sévit dans la région : accès violents de fièvre, diarrhée, vomissements. Plusieurs de nos voisins sont pris. Le père Prigent, Pétronille, Jeanne Marie L’Hénoret, Paulette Goyau, les Cudennec de Kerdiny sont alités. Pour celui du Verne le cas semble plus grave, le bonhomme a plus de 70 ans et le cœur flanche. Le docteur a ordonné des piqûres que Cricri va lui faire.

Visite de Jeannick avec son fils. Ce petit parait avoir pris le dessus ; malgré sa naissance prématurée il est à peu près comme taille et poids un enfant normal.

Jeudi 23 Septembre (Ste Thècle)

Le courrier nous apporte, à double exemplaire, une triste nouvelle. Paule a fait une fausse couche le 18, en l’absence de Pierre. Il a fallu la transporter à l’hôpital sur un brancard. Tout parait aller assez bien le 21 quand notre fils nous écrit mais l’émotion et les souffrances ont été violentes. Michèle et le petit Henri paraissent avoir été bouleversés et on est à Sisteron dans un grand embarras. Que ne pouvons-nous y courir. De plus, il y a le chagrin. Pierre et Paule en ont beaucoup. Cela aurait été encore un garçon.

On nous a dit que le champ d’aviation et Morlaix avaient été bombardés aujourd’hui. Franz y est, je suis très tourmentée ; nous ne disons rien à Annie. Toute la journée le ciel a été parcouru par des avions. Ici même vie de galères. Un petit allègement nous est cependant apporté par Madame Goyau.

Vendredi 24 Septembre (S. Gérard)

Très inquiète, ma pensée ne peut se détacher de Sisteron. Que deviennent-ils là-bas ? Si les projets établis se sont réalisés en dépit du fâcheux évènement Pierre a dû embarquer pour Paris Albert et Michèle vers 11hrs ce matin. Je ne crois pas notre petite nièce très apte à remplacer Paule dans ses difficiles fonctions de maîtresse de maison et mère de famille mais elle était une aide quand même et va manquer.

Ici, Francine reparaît. Je puis repiquer quelques salades : laitues pour le printemps, et écrire des lettres urgentes. En plus du manque de main d’œuvre, j’ai de gros soucis matériels. La nourriture fait défaut, nos vaches tarissent ; nous sommes obligés de supprimer tous les clients du beurre, il faut que je réduise les rations de ceux d’ici qui protestent et nous n’avons, malgré cela, plus moyen de satisfaire à l’impôt.

Samedi 25 Septembre (S. Firmin)

Anniversaire de la mort de maman. La désolation m’envahit, je n’ai plus la force de supporter notre vie misérable quand je songe à notre passé. L’existence est aujourd’hui particulièrement dure. Le soir seulement, tard après le dîner, un instant de répit.

Je termine l’écossage des haricots dont la semence avait été donnée à Cricri par les Cudennec de Ker Hervé. La livre de flageolets piquetés de noir a donné 18 livres de grains secs et celle de chevriers verts a rapporté 12 livres.

Dimanche 26 Septembre (Ste Justine)

Messe à Kermuster.

Je suis malade. J’ai deux crises nerveuses dont je suis désolée mais auxquelles, en conscience, je trouve des excuses. Je suis à bout de forces physiques et morales. Tout marche de travers, les contrariétés pleuvent, mes bonnes volontés sont méconnues, je sens du mépris, de l’animosité chez tous ; alors je vais à la dérive, véritable épave. Il me parait impossible de me relever.

Ondine se perd. Comme elle vêlera sans doute cette nuit par un temps affreux, Franz dit que c’est une bête condamnée. Et c’est une de nos meilleures laitières ; nous comptions de plus sur elle pour les mois si pauvres en beurre de l’hiver.

Lundi 27 Septembre (SS Côme et Damien

Louis, chaussé des bottes de mon mari, part à la recherche d’Ondine dans les taillis marécageux. Il errait depuis 3 heures sans avoir rien trouvé quand, en revenant à la maison, il a découvert notre bête, pas bien loin du Mesgouëz, dans une garenne de Jégaden. En effet, elle avait vêlé. Le petit et elle-même étaient ruisselants. Louis enveloppa le veau dans son imperméable et le rapporta sur son dos. Il fut essuyé, frictionné, bouchonné, enveloppé de paille. C’est une génisse assez forte ; on espère la sauver. L’aventure ne se terminera sans doute pas trop mal. Grâces à Dieu et à ses Saints !

Visites de Mes Menou. Elles me retiennent un porc. Visite de Mr Mayer pour Cricri.

Mardi 28 Septembre  (S. Wenceslas)

Un temps détestable empêche notre journée de pommes de terre qui était combinée. Plusieurs personnes sont venues mais comme la pluie qui était tombée toute la nuit ne s’arrêtait point, elles sont reparties. Vers le soir, le temps se dégageant, je pars en tournée pour prévenir les gens que nous ferons le travail demain si le temps le permet. Beaucoup ne pourront pas venir ayant leur journée retenue ailleurs mais je rapporte quand même quelques adhésions et il est décidé que nous commencerons même avec peu de travailleurs et notre brabant au lieu d’une arracheuse.

Le vent fait tomber poires et pommes. Nous les ramassons au fur et à mesure de leur chute, cela devient assez absorbant.

Lettre de Pierre, carte d’Albert. Ces deux missives nous donnent des nouvelles très rassurantes de Paule.

Mercredi 29 Septembre (S. Michel)

Le jour se lève bien et on se met à l’œuvre dans le champ de Pen an Allée. Après le goûter, le crachin recommence mais il n’entrave pas beaucoup la récolte et ne lui cause point grand mal. Nous faisons à peu près la moitié du travail et ainsi nous obtenons 10 bonnes charretées de pommes de terre qui sont de belle taille et qui ont bonne apparence.

Il y avait là : Yves L’Hénoret, Vincent Jaouen, Tanguy Jégaden, Tortochol, Mr Salaün, Me Goyau, la femme et la sœur de Louis, Madame Martin, Marcel Charles, Anne Troadec, François Marie Goyau. Tout marche à souhait mais non sans peur.

Franz déjeune à Kerprigent ; il y fait la connaissance du directeur des S.A.T.O.S.

A 11hrs du soir, François Cudennec vient chercher Cricri pour faire une piqûre à une petite pouliche très malade. J’y vais avec elle.

Jeudi 30 Septembre (S. Jérôme)

La pouliche de Ker Hervé est sauvée. Nous en sommes bien contentes et les propriétaires encore plus. Ils veulent nous rendre le service donné et nous ont dit que quelqu’un de chez eux viendrait à notre prochaine journée de pommes de terre. Je cherche à organiser celle-ci pour lundi et j’ai déjà réuni quelques bras de bonne volonté.

De nouveau Francine s’absente et les corvées sont lourdes. Je peux cependant, entre le déjeuner et le goûter, trouver quelques instants pour aller cueillir des baies dans notre petit verger au fond du jardin car je voudrais bien faire trois ou quatre pots de confitures pour les cas imprévus. Hélas ! la saison est trop avancée ; la chasse ne donne pas.

Anniversaire de mes fiançailles.