Octobre 1942

Jeudi 1er Octobre (S. Rémi)

Quelques nuages passent dans le ciel mais ne nous arrosent pas ; il y a même au cours de la journée des heures brillantes qui donnent l’illusion de l’été. Pourvu que cela dure ! On aurait besoin d’un beau mois d’Octobre pour mûrir les pommes et faire grossir les betteraves, rutas et derniers légumes restés bien rachitiques.

Yvonne vient, ce qui me dispense de garder les vaches et me permet de vaquer à des choses plus personnelles. Dans la matinée, Cric et moi récoltons l’équipe nécessaire pour samedi. Je prépare aussi un plat de tomates farcies, non dans les règles de l’art mais avec les moyens du bord, en les emplissant d’une sorte de far. Ce pis aller n’est pas mauvais.

Henri est un peu fatigué, vertiges, écoeurements. Ce n’est sans doute qu’un embarras gastrique mais il m’a quand même un peu inquiétée. Ce ne serait pas bon d’être malade en ce moment, il y a tant de difficultés qu’on serait mal soigné.

Annie va au bourg pour l’envoi d’un colis à Franz, pendant que Cric et moi partons à Morlaix. Nous avons cette fois la chance d’être prise par le car mais, en ville, nous ne trouvons rien de ce que nous cherchions. Pas le moindre joujou pour Françoise dont ce va être la fête après-demain. Nous faisons une visite à Yvonne de Kermadec et achetons, un peu au hasard, 2 livres pour mon mari. Diverses courses. Informations prises pour manteaux de fourrures, rares et hors de prix. Nous revenons par un car à gazogène qui met 2 heures à faire la route, le charbon étant mouillé, parait-il.

Vendredi 2 Octobre (SS Anges Gardiens)

Il ne m’a pas été possible de consacrer une minute aujourd’hui à la préparation de mon voyage. Du lever de l’aube jusqu’à la huit noire, les occupations urgentes se sont succédées sans trêve. Il m’a fallu garder les vaches toute la matinée, Cric faisant le beurre. Je suis rentrée pour déjeuner ; ensuite j’ai repiqué 400 salades scaroles. Il est bien tard déjà mais si ce mois et le début de l’autre étaient beaux elles pourraient donner et ce serait une précieuse ressource pour cet hiver. Partage de la farine. Distribution de balles d’avoine. Recherche de lapins pour le repas de demain. J’en trouve un chez Oléron (120frs) et un au Verne (90frs). Ils sont de moyenne grosseur (5 et 6 livres). On fera avec cela. Ce n’est pas plantureux mais assez cher. Ensuite Henri, Cric et moi allons chercher le pain à Kermuster. Après dîner reconduit Francine à Kerdini.

Samedi 3 Octobre (Ste Fauste)

Ste Thérèse de l’Enfant Jésus dont l’Eglise célèbre aujourd’hui la fête a protégé le Mesgouëz qui lui est voué tout en conservant le patronage de St Joseph.

Nous avons eu une belle journée pour l’extraction de nos pommes de terre à Kerdini. Nous avions pour cette opération : Mr Salaün, Me Jégaden Kerdini, Jean Colléter du Verne. Me Charles, Jean Charles, Mr Gaouyer, Yves L’Hénoret, Tanguy Jégaden, Marcel Charles, Tanguy Breton, Louise Breton, Anne Troadec, Yvonne et Louis. Cric, obligée de garder les vaches et moi de faire la cuisine n’avons pu aller au champ le matin. Nous avons l’après-midi ramassé des pommes de terre. On a rentré 6 charretées si fortes qu’elles en valent bien 7. Les tubercules sont beaux et sains. Tout a bien marché mais l’éloignement rend le charroi bien lent. Nous avons dû laisser 2 charretées sur le sol.

Souhaité les fêtes de mon mari et de ma petite fille. Pensé à Franz.

Dimanche 4 Octobre (S. François d’Assise)

Messe de 8hrs à Plouezoc’h. Revenus avec Yvonne de Kermadec en bavardant jusqu’à St Antoine. Annie et Wicktorya vont à la grand’messe. Cric hérite donc des vaches et moi de Françoise. Avec cette dernière je repique quelques salades et ramasse des pommes puis nous allons rechercher Cric aux pâtures.

Déjeuner assez tardif puis le défilé des visiteurs. Le père de Joseph vient reprendre des affaires oubliées par son fils ; Me Jégaden du Mur vient me payer son bois et 50 livres d’avoine ; Mr Salaün vient chercher son lait, me dire au revoir et me demander si nous avons fixé la 2ème journée de pommes de terre ; Yvonne Féat, accompagnée de son frère Jacques et de 2 enfants, vient me faire des crêpes ; etc. etc. ...

Avec toutes ces allées et venues j’ai du mal à faire mes comptes avec Henri, Annie et Cric et à faire quelques préparatifs de voyage. Francine rentre très tard. Je baratte, Cric fait ensuite du beurre. Nous nous couchons à 1h du matin.

Lundi 5 Octobre (S. Constant)

Je me lève à 6 heures et jouis de quelques instants de calme avant le réveil de la maison. J’en profite pour arrêter mes comptes d’exploitation et mettre un peu d’ordre dans mes paperasses. J’écris à Madeleine Sandrin ayant besoin de prendre rendez-vous avec elle pour son déménagement de la Chaussée du Pont.

Je suis navrée de laisser la maison sale et bien en désordre, avec un service féminin des plus fantaisistes. Je suis inquiète surtout en songeant à l’ouvrage qui va retomber sur les bras de ma pauvre Cric. Il n’y a plus à reculer mais à cette dernière heure, j’éprouve presque autant de peine que de joie.

Me Tromeur nous apporte du poisson, de jolis maquereaux. Derniers préparatifs. A 3hrs, je pars en carriole avec Henri et Louis. La route est jolie, Mignonne trotte bien. Il me faut demander un abri pour la nuit aux Allemands. Ils me logent au café Calvès. Dîner à la Tour d’Argent. Lu "le manuel du Père de famille" par l’Amiral de Penfentenio.

Mardi 6 Octobre (S. Bruno)

Je me lève à 7hrs. Toilette. Bagages. Je vais faire une prière à l’église voisine et gagne doucement la gare où j’arrive une heure avant le passage du train. Il y a un monde fou, néanmoins je fais bon voyage ayant une place retenue en 2nd classe. Parmi mes compagnons de route il y a une teilleuse de lin qui connaît toute la région et un grand monsieur maigre avec lequel je parle des Kermadec, de Rodellec, Durandin, Pichon, etc. ... Son domaine doit être étendu et se trouve au bord de la mer entre Roscoff et Brignogan (Salers Porspoder). Il s’est présenté à la députation contre Tanguy Prigent.

Le train arrive à Montparnasse avec une demi heure de retard. Michèle est venue au devant de moi. Par le métro nous gagnons la rue Las Cases. Dîner. Visite de Pierre et de Paul Payen, Germaine me donne à lire : "les 7 étoiles de France" par René Benjamin.

Mercredi 7 Octobre (S. Serge)

Lever à 7hrs ½. Toilette, déjeuner. Ecrit à Henri et à ma petite Françoise qui avait eu grand chagrin de mon départ. Prière à Ste Clotilde. Au bureau de poste de la rue de Grenelle. Au Bon Marché où j’achète des épingles à cheveux, des aiguilles, une ceinture mais où je ne trouve pas les enveloppes désirées. Pris à station Sèvres le métro pour Auteuil. Traversé le bois à pied, joli temps, teintes d’automne, impression mélancolique mais douce. Déjeuné chez Kiki. Eté à l’appartement, visite sommaire ; à part beaucoup de vitres brisées côté sud, je ne constate pas de dégâts. Trouvé ce que je cherchais moins les enveloppes. Retraversé bois.

Rue Las Cases je trouve près de Germaine son ancienne maîtresse de chant, une personne très séduisante. Je fais mes bagages. Comme la veille notre déjeuner se compose surtout de crêpes de Bretagne. Michèle me conduit à la gare de Lyon. Bon voyage dans des wagons très confortables. Passage de la ligne de démarcation vers 3hrs du matin. Aucun ennui

Jeudi 8 Octobre (Ste Brigitte)

Quand le jour se lève, il est assez tard et le train roule dans une région montagneuse. Je prends mon ouvrage de crochet : une bande pour Cricri, et tout en travaillant je regarde le beau paysage. Le temps passe vite. Arrivée à Grenoble à 10hrs ½. L’attente est assez longue mais pas suffisante pour me permettre une visite de la ville. Je reste donc à la gare et déjeune au buffet. Mon menu est plus que maigre. Heureusement il me reste 2 crêpes qui me permettent d’atteindre Sisteron sans défaillir.

Je débarque à 7hrs du soir moins quelques minutes et j’ai la grande joie de trouver sur le quai Pierre, Paule et leurs quatre aînés. Minute de grande et heureuse émotion. Henri, Jean et Tit Yves me font fête. Michel est un peu sauvage. En 10 minutes nous sommes aux Cordeliers, on me fait visiter la maison, on me présente Philippe. Je m’installe, on dîne. Causerie jusqu’à 11hrs.

Vendredi 9 Octobre (S. Denis, év.)

Lever à 7hrs ¼. Le petit déjeuner est servi à 7hrs ½ bien exactement et tout le monde s’y présente, plus ou moins habillé. Les autres jours je me lèverai plus tôt afin d’être entièrement prête. Je conduis Henri au collège avec Pierre. C’est à 3 minutes de la maison. Ensuite je vais avec Paule et les 3 garçons qui marchent aux courses de ravitaillement, ce qui me donne un aperçu de la ville toute petite et très pittoresque. J’achète un filtre à café pour donner aux Pierre demain, 7ème anniversaire de leur mariage.

J’écris à Henri et à Germaine et commence la correspondance qui m’a été demandée par diverses personnes. Déjeuné. Joué avec les enfants dans le jardin. Visite de Me Antoine que je reçois en l’absence de Paule. Lettre d’Hélène Le Marois qui annonce ses fiançailles. Je tricote pour Philippe. On dîne. Coucher des enfants. Douce fin de soirée avec Pierre et Paule. Nous nous couchons assez tard.

Samedi 10 Octobre (S. François de Borgia)

Je me réveille très tôt et puis, avant de me lever faire un peu de correspondance. Les lettres que j’écris de la part des familles de prisonniers me reviennent assez chères. Cette affaire est heureusement liquidée car ici le temps passe très vite. Mes petits chéris ne me lâchent guère de leur lever à leur coucher. Toutes les minutes de liberté que j’ai sont employées à travailler pour eux. Jean et Yves se montrent très tendres pour moi. Henri l’est aussi mais il est moins démonstratif. Et puis il va au lycée et est absent une grande partie de la journée.

C’est le marché, j’y vais avec Paule et les 3 garçons. Il n’y a que peu de légumes et de fruits qui me paraissent hors de prix sauf les tomates qui valent ici 3frs40 le kilo au lieu de 18 en Bretagne. Un inspecteur est venu afficher les prix, tout est vendu à la taxe. J’achète un gâteau chez Maffren pour fêter l’anniversaire de ce jour. Gardé les enfants. Prière à la cathédrale (XIIe siècle) ; jamais je n’ai vu d’église aussi sombre ; on s’y recueille bien.

Dimanche 11 Octobre (S. Gomer)

Pierre et moi allons à la messe de 8hrs et gardons les enfants pendant que Paule va entendre celle de 9hrs. Puis, après son retour, elle prend Jean pour le faire lire tandis que Pierre s’occupe d’Henri et que je sors Yves et Michel. Tit Yves me conduit au bord de la Durance qui coule devant la maison. Il y a un sentier à travers le champ planté de poiriers qui nous sépare de la rivière. Temps superbe mais assez frais. J’admire la manière dont se présente la ville.

Déjeuner. Une épaule de mouton exquise. Nos pommes du Mesgouëz font un dessert apprécié. Promenade avec Pierre et les 3 grands. Nous traversons la Durance sur le pont de la Baume. Revenant sur nos pas nous montons à la citadelle par une route en lacets. Nous passons près du cimetière et redescendons en ville. L’après-midi s’achève dans le jardin. Course à la poste pour porter mes lettres. Dîner. Ecouté par curiosité la T.S.F. Gaulliste avant de gagner nos lits.

Lundi 12 Octobre (S. Wilfrid)

Ici la vie a une régularité presque monastique. Le lever, les repas ont lieu à heures très fixes. Me réveillant de très bonne heure, je puis lire, écrire ou travailler dans mon lit avant d’être prise par le mouvement en commun. Et je bénis l’électricité ! Cartes pour Cricri et Annie. Conduite d’Henri au Collège. Prière à l’église.

Suis allé à la poste, puis avec Paule et les 3 garçons au marché. Ma belle-fille se dispute avec l’Inspecteur parce qu’il ne voulait ne lui faire donner qu’un kilo de haricots verts comme à tout le monde autant qu’aux ménages de 1, 2 ou 3 personnes. Elle exhibe ses 8 cartes et finalement il lui octroie 3 livres de légumes. Au bazar, puis chez les marchands d’étoffes, boucher, boulanger, épiciers.

Nous portons les paniers à la maison et je repars à la foire avec Jean et Tit Yves Ils s’amusent comme des fous en regardant les bêtes. La nourriture manquant les cours sont très bas. Un porc de 75 livres vaut 500frs. Même prix pour une agnelle. Gardé les enfants tout l’après-midi pendant que Paule fait des confitures de coings.

Mardi 13 Octobre (S. Edouard)

Je me laisse gâter par mon Pierre qui est garçon affectueux et prévenant. C’est lui qui m’apporte l’eau chaude pour ma toilette. J’essaie d’aider de mon mieux, conduis Henri à son collège et termine l’esquimau de Philippe. Je sors les n°2 et 3. Nous allons chercher le pain, regardons peser et reprenons Henri.

Déjeuner. Je commence des bas de sport pour Yves. Je le mène avec Jean sur les flancs du Molar ; à 4 heures nous allons chercher Henri. Goûter des petits. Paule les emmène chez la couturière pour pendre mesures de vêtements. Lettre d’Henri et de Paul. Ce dernier annonce qu’il arrivera le 22 à Sisteron. Je serai heureuse de le revoir mais sens que Paule redoute un peu une visite trop prolongée. Mon pauvre beau-frère récrimine, parait-il, sur tout et s’entend difficilement avec ceux qui l’hébergent et le nourrissent. Nous lui retenons une chambre au Touring.

Mercredi 14 Octobre (S. Calixte)

Le matin règlement de vie ordinaire. Après avoir conduit Henri et fait ma prière à la Cathédrale, je rentre et tricote aux chaussettes d’Yves. Vers 10hrs ½ je pars faire des courses pour Paule pendant qu’elle donne la leçon de lecture à 2 et à 3. Cherché un joujou pour Philippe. Rencontré Pierre qui allait chez son coiffeur une serviette sous le bras. Il faut apporter son linge.

3e sortie pour aller chercher Henri. Déjeuner. Longue séance au jardin où nous gardons les 4 enfants Paule et moi en tricotant et bavardant. Quand Pierre a terminé son travail, il prend Henri dans son bureau pour le surveiller et lui expliquer ses devoirs. Je suis étonnée de ce qu’on demande à ce petit bonhomme de 6 ans. Il est heureusement très sérieux, réfléchi, appliqué. Jean plus tendre et démonstratif est plus étourdi. Yves a beaucoup d’ardeur. Michou est très dégourdi.

Jeudi 15 Octobre (Ste Thérèse)

Henri ne va pas en classe ; il travaille un peu le matin, puis nous sortons. Paule traîne Michel. Jean et Yves se pendent à mes bras, Henri trotte autour de nous. C’est un bonheur pour moi d’être au milieu de cette chère et jolie couronne d’enfants. Je trouve mes petits fils délicieux. Acheté des rubans pour les tricots de Philippe et des cartes postales.

Déjeuner. Terminé les bas de Tit Yves Puis avec mes 3 grands je fais l’ascension du Molar, colline boisée qui se trouve de l’autre côté de la voie de chemin de fer. On suit une route qui serpente sous des conifères et a ses tournants ; il y a des échappées, points de vue bien jolis. Au sommet un belvédère. Panorama étendu. Nous y goûtons. En descendant nous rencontrons Paule parvenue assez haut avec Michel. Le petit de 2 ans a une résistance extraordinaire. Il dévale les pentes avec ses frères. Cela m’étonne que Paule le laisse faire.

Vendredi 16 Octobre (S. Léopold)

Pierre part en tournée. Je conduis Henri au lycée, fait ma visite au Bon Dieu et rentre au logis. Paule fait travailler Jean, je m’occupe d’Yves qui lit déjà de petites phrases comme celle-là : « To-to-a-é-té-tê-tu-Pa-pa-a-ta-pé-To-to ». Pendant que Paule fait ses courses en ville, je promène 2, 3 et 4. Nous nous rendons au bord de la Durance, lieu très affectionné par ces petits. Nous nous arrêtons assez longuement dans le pré où le fils Jourdan garde ses vaches. Causerie agricole avec lui.

Au bord de l’eau, les enfants s’amusent mais je ne suis pas tranquille car j’ai peur qu’ils tombent dans le courant très rapide. Nous allons rechercher Henri. Déjeuner auquel est servie "l’omelette de guerre" dont nos petits ogres se régalent. Après midi passé à tricoter sus les marronniers du jardin en gardant les enfants. Pierre rentre à 7hrs et nous raconte son intéressante tournée dans une région très sauvage où l’Etat est propriétaire d’un immense domaine comprenant plusieurs villages abandonnés.

Samedi 17 Octobre (Ste Edwige)

Jour de marché. Malgré sa carte de priorité Paule fait la queue pendant 1h ½ devant son marchand de légumes. Comme elle m’avait demandé de garder les enfants et de faire travailler Jean et Tit Yves, je n’ai pas une sinécure. Je vais rechercher Henri qui me supplie de descendre à la Durance avec lui. Jean et Yves nous suivent. Courte mais agréable promenade. Tout amuse ces petits qui ne sont pas gâtés et leur joie m’ensoleille le cœur.

Même emploi de l’après-midi qu’hier. Paule reçoit la visite des Beaufort avec lesquels elle décide d’aller au cinéma le soir. A 5 heures, je vais porter des lettres à la poste et me promène en ville. Elle est très curieuse et pittoresque mais encore plus dénuée de ressources que Morlaix. Dîner. Pierre et Paule vont au cinéma. Ils rentrent à minuit.

Dimanche 18 Octobre (S. Luc, év.)

Paule va à la messe de 6hrs ½. Pierre, Henri et moi à celle de 8hrs. Mon fils m’accompagne dans mes courses le matin pendant que Paule fait travailler ses garçons. Nous ne trouvons pas ce que nous cherchions et avons même assez de mal pour rapporter du pain et des allumettes, objets de toute urgence. Rencontré le colonel Roman lui aussi à la recherche de denrées alimentaires. Il nous dit que Sisteron est encore plus favorisé que Grenoble où tout manque.

Journée assez morne, nous restons à la maison. Nous écoutons "Carmen", offert par Radio Paris et je regarde une superbe "Histoire de l’Art" en 4 volumes qui appartient aux Pierre. Aux desserts, nous mangeons les fruits ramenés par Pierre vendredi. Il y a quelques noix, quelques pommes et de toutes petites poires excessivement sucrées et parfumées qu’on appelle des "Sauver", dans le pays. Nous nous couchons d’assez bonne heure.

Lundi 19 Octobre (S. Savinien)

Rien de bien sensationnel à noter. Ma journée se passe à garder les enfants en tricotant. Mes seules sorties sont pour aller chercher Henri au collège à 11hrs ½ et à 16hrs ½. Dans l’après-midi Paule va chercher des légumes dans une ferme à 4kms de Sisteron. Elle emmène Jean et Tit Yves et je n’ai à surveiller que Michel et Philippe. Ce dernier ne me donne aucun mal ; il est très sage et me fait de gentils sourires. Michel au contraire est très diable.

Carte de Paul ; il nous arrivera jeudi soir. Il ‘y a plus de pommes de terre chez les Pierre et nous nous apercevons tous combien cette denrée est précieuse ; elle fait, avec le pain, le fond de l’alimentation française. Nous nous rabattons sur les courges et les tomates que je trouve délicieuses et qu’Yvette sait bien apprêter. Les enfants ne les aimaient guère au début. Ils s’y sont habitués maintenant et mangent de tout avec un bel appétit.

Mardi 20 Octobre (S. Aurélien)

Pierre part en tournée avant le jour et ne rentre que peu avant l’heure du dîner. Nous passons une journée assez terne mais bien occupée. Mon temps se partage entre la garde des enfants et le tricot, surtout le tricot car les commandes de Paule affluent et l’heure de mon départ s’approche terriblement.

A 4hrs, après avoir ramené Henri, je fais quelques courses en ville. Pierre rapporte des champignons qu’il a ramassés avec ses gardes. Il n’en connaît pas le nom scientifique. On les appelle là bas des sanguins à cause de la coloration rouge de leur chaire.

Carte de Franz qui me met la mort dans l’âme. Le pauvre croit que la libération des techniciens agricoles a été refusée par les autorités allemandes et qu’il n’y aura que 500 prisonniers rendus du fait de la Relève pour les départements : Côtes du Nord, Finistère et Morbihan.

Mercredi 21 Octobre (Ste Ursule)

Une marchande de légumes ayant fait savoir qu’elle viendrait le matin sur la place, nous nous y rendons de très bonne heure et ramenons une grosse courge et 8 livres de betteraves rouges. Pierre a obtenu un permis de transport pour les 550kgs de pommes de terre qu’il a récoltées. Il va pouvoir les faire venir. C’est en somme la seule chose qu’il leur manque et je suis émerveillé des provisions qu’ils ont pu amasser. Mais il ne faut pas que je les en complimente, cela parait les en fâcher ; ils prétendent qu’au Mesgouëz nous sommes bien mieux partagés qu’eux avec nos céréales, notre beurre, notre lait et le cochon que nous pouvions abattre 2 fois par an.

Je cours vainement toutes les papeteries, librairies, bazars à la recherche des enveloppes demandées par Paul. J’achète du raisin et des pots en papier parcheminé pour nos envois de beurre à Franz. Au déjeuner nous mangeons les champignons de Pierre en écoutant l’appel de Pierre Laval aux ouvriers français. Tricot.

Jeudi 22 Octobre (S. Mellon)

La matinée se passe presque entièrement en courses pour moi. Je fais une première fois le ravitaillement avec Paule et les 4 garçons puis je retourne seule en ville à la recherche d’un moulin à café et de différents objets que je ne trouve d’ailleurs pas. Je mets des rubans aux chaussons de Philippe et commence la 2e chaussette d’Henri. Mes 3 grands vont donc bientôt avoir chacun leur paire de bas tricotés par grand’mère.

Nous allons à la gare porter 2 gros colis pour Cécile Le Marois puis nous faisons une petite promenade dans le coin où les gens de la ville cultivent des potagers. Ceux-ci sont très bien entretenus, avec de petits canaux d’irrigation mas leurs produits : piments, courges, melons, kakis ne sont pas dans nos moyens bretons. De plus très jolis points de vue. Bonne causerie avec mon Pierre. Dîner. A la gare pour chercher Paul qui vient dîner aux Cordeliers à 21hrs ½.

Vendredi 23 Octobre (S. Hilarion)

La présence de Paul ne modifie guère notre existence quoiqu’il passe tout son temps (moins celui des repas) avec nous. Je le trouve mieux comme mine et surtout moral que je ne m’attendais à le trouver. Conduit Henri, fait lire Tit Yves Tricoté. Nous allons aux provisions puis rechercher notre collégien. Paul va déjeuner à l’hôtel du Cours. Etant très satisfait de ce premier menu, il l’adopte. Il revient aussitôt après. Je lui propose une promenade, il refuse disant que la marche le fatigue. Alors nous descendons nous asseoir sous les marronniers, je travaille, nous parlons, les enfants jouent assez sagement. Paule vient nous rejoindre avec son nourrisson et son ouvrage.

Carte d’Henri datée du 15. La 2e journée de pommes de terre venait d’être faite, la récolte est bonne mais les nouvelles du Mesgouëz ne sont pas satisfaisantes car le retour de Franz parait remis... à des temps indéterminés.

Samedi 24 Octobre (S. Magloire)

Journée qui ressemble aux précédentes. Je conduis et ramène mon Henri, je garde les enfants, je tricote, je vais 2 fois en ville pour des questions de ravitaillement. Visite de Zouzou Baufort pour entraîner les Pierre au cinéma. Ils se laissent faire. Paul reste toute la journée près de moi. Nous bavardons. Il a de très beaux sentiments religieux, il est bien gentil mais pas compréhensif ni patient pour les enfants. Il pique une véritable fureur parce qu’Yves a dit : « les boches » en parlant de nos vainqueurs. Comment veut-il qu’un gosse de 3 ans se rende compte des changements d’opinion depuis 1940.

Carte de Cricri. La prose de ma fille est fruit rare que j’apprécie. Je commence une brassière pour Philippe et en attendant le retour des Pierre jusqu’à minuit elle fait des progrès.

Dimanche 25 Octobre (S. Crépin)

Messe de 8hrs. J’y vois Paul communier et me réjouis qu’il ait trouvé le seul remède à sa douleur. Je m’occupe un peu des enfants. Ensuite je fais avec Paul et Pierre une intéressante promenade. Nous allons au hasard à travers les ruelles de la curieuse petite ville choisissant les plus étroites, les plus sombres, les plus pittoresques. Nous traversons la Durance et visitons le village de la Baume où se trouvent les ruines d’un couvent qui a dû être très important. Le site est beau. Nous parlons amicalement tous les 3, j’éprouve une sensation de détente... de douceur. Nous allons prendre un apéritif au restaurant du Cours avant de rentrer. Paul prend ses repas avec nous.

On tire des photos. Ces messieurs jouent aux échecs. Paule, les enfants et moi allons chez les Baufort. Très bon goûter. Raisins et poires. Au retour grosses gouttes d’eau. Je prends Michel sur mon dos. Nous rentrons avant l’orage qui est très violent.

Lundi 26 Octobre (S. Rustique)

L’orage d’hier se prolonge par une pluie diluvienne toute la matinée. Les seules sorties de la journée sont pour les allers et retours du collège heureusement situé à 3 minutes des Cordeliers. L’humidité tape sur les nerfs de Paul qui est de mauvaise humeur et avec lequel il est très difficile de parler quelque soit le sujet de conversation. Il se fâche de tout ce qu’on dit. Paule a la bonne inspiration de lui mettre entre les mains un livre de Me de Ségur : "les Vacances". Il s’y plonge.

On envoie les enfants jouer dans la grande salle et nous avons ainsi quelques instants calmes. Je travaille à la brassière de Philippe. Cartes d’Henri et d’Albert. Pierre peut enfin entrer ses pommes de terre. Vu le terrain ensemencé il escomptait 1000 à 1500 kilos. Il n’en a que 500 et de très petites. La récolte est mauvaise comme celle de toute la région. Paule fait de la confiture de coings.

Mardi 27 Octobre (S. Frumence)

Seconde journée de mauvais temps. Les courses au collège, la mise d’une carte à la poste, l’achat de poires avec Paul m’occasionnent de petites sorties qui sont des trêves à mon tricotage. Je n’en avais plus l’habitude et cette occupation à jet continue me fatigue en me donnant une douleur entre les épaules et dans les muscles du cou. Je termine la brassière du petit qu’il n’y a plus qu’à recoudre.

Rien d’intéressant à signaler en dehors du dessert original de ce soir : des petites poires très sucrées, cuites à l’eau dans leurs peaux. Cette recette a été donnée par Me Jourdan, la propriétaire de la ferme d’en face, qui a, en même temps, vendu les fruits à Paule. C’est simple et d’excellent goût mais je crois que toutes les poires ne pourraient s’accommoder avantageusement de la sorte.

Mercredi 28 Octobre (SS Jude et Simon)

Nous avons un temps déplorable pour notre voyage à Gap et cela augmente la tristesse que j’avais dans le cœur. Voir la tombe de Marie-Louise avec l’air d’abandon qu’elle avait par cette température aigre, sous des torrents de pluie était lamentable. Je suis néanmoins satisfaite d’avoir accompli ce pèlerinage. La majeure partie du trajet s’est faite dans une nuit noire sillonnée d’éclairs. Nous avons  vu tomber la foudre. Arrivée vers 10hrs moins ¼. A l’hôtel des Colonies, déception, il était fermé. Nous avons du mal à trouver un restaurant. 1ère visite au cimetière.

Nous nous séparons, Paul va dans une banque où il a affaires, moi je visite la ville et entre faire une prière à la cathédrale. Déjeuner à l’hôtel des Alpes, café à celui du Nord. 2e visite au cimetière puis à l’hôpital, sœurs Céline et Joséphine. Retour à Sisteron.

Jeudi 29 Octobre (S. Narcisse)

Les enfants sont très heureux des bricoles que je leur aie rapportées hier. Messe de 9hrs pour Marie-Louise ; Paul, Pierre, Henri et moi y assistons. Courses en ville. Le temps, meilleur qu’hier, n’est pas encore bien brillant. J’ai les épreuves des clichés tirés dimanche. Ce n’est ni bien, ni mal. Mes petits ne sont guère flattés. Cependant ce sont de précieux souvenirs. Je recouds la brassière de Philippe et travaille à un petit manteau blanc pour le même chéri bonhomme.

Paul nous offre des pâtes de coings au goûter. Carte d’Henri. Triage des pommes de terre. Après le dîner nous en épluchons de minuscules, grosses comme des pois pour les repas de demain. Les pauvres Pierre sont obligés de tout employer dans leur récolte.

Vendredi 30 Octobre (S. Quentin)

Conduit et recherché Henri le matin. Prière à l’église. Courses. Gardé les enfants. Tricoté, recousu le manteau de Philippe, raccommodé une chemise pour moi. Visite de Zouzou Baufort de son vrai prénom Dominique. Arrivage de 120 kilos de courges (espèce dite de Marseille). Mes enfants sont assurés de s’en procurer d’autres et cette promesse des Baufort tranquillise Paule, toujours inquiète du ravitaillement de sa couvée.

Le soir, après dîner, avant d’aller nous coucher, Pierre, Paule et moi dégustons un melon. Paul est de plus en plus émerveillé des menus qu’on lui sert à l’hôtel du Cours. Ils sont aussi bien composés, variés et exécutés que possible en ce temps de restrictions.

Samedi 31 Octobre (S. Arsène)

Hélas ! toujours le mauvais temps. Je conduis Henri et garde les enfants pendant que Paule fait queue sur la marché. Après son retour je vais rechercher le collégien et vais avec lui acheter des gâteaux pour le déjeuner et 3 peignes de poche désirés par mes grands. Mon départ approche, j’ai le cœur gros et je voudrais me livrer à quelques gâteries. Hélas ! je ne trouve rien ou presque rien.

Achevé le manteau de Philippe, tricoté une paire de chaussons pour terminer un esquimau fait par Hélène Le Marois pour son filleul. Courses en ville. Je vais me confesser au curé de la cathédrale, puis je garde les enfants pendant que Pierre et Paule vont chez les Baufort. Dîner. Epluchage de pois chiches qu’on fait bouillir avec un sachet rempli de cendres de bois.

Novembre 1942

Dimanche 1er Novembre (Toussaint)

Messe de 8hrs avec Pierre et Henri. Communié à côté de mon Pierre. Bien prié pour les vivants aimés. Courses de ravitaillement puis, avec Paul, les Pierre et moi nous allons prendre 2 tournées de jus de raisin au Casino. Il fait beau temps.

Paul dont c’est aussi le dernier jour, déjeune, goûte et dîne aux Cordeliers. Nous avons des menus soignés dans lesquels je note des pois chiches en salade comme hors d’œuvre, un gâteau aux flocons de ma¨s et un excellent far parfumé à la cannelle comme entremets. Nous tirons quelques photos. Je vais à 3 reprises à l’église pour gagner des indulgences applicables à mes défunts ; j’assiste au Salut.

Les enfants se promènent avec Yvette. Je crochète un peu et range mes affaires de manière à n’être pas bousculée demain. La soirée se prolonge un peu et Paul nous fait ses adieux.

Lundi 2 Novembre (Trépassés)

Nous ne savons pas que l’heure a changé pendant la nuit. Pierre et moi assistons à l’office de 6hrs ½ croyant être à la messe de 7hrs ½. Toute notre matinée s’en trouve allongée et c’est tant mieux en ce qui me concerne ; j’ai 60ms de plus à passer avec mes chéris. Les numéros 1, 2 et 3 sont touchants d’affection et de gentillesse ; j’en ai l’âme chavirée. Mais en voulant m’aider, ils compliquent la fabrication de mes bagages. Adieu à Philippe qui me fait ses plus doux sourires.

Déjeuner. On me gâte par un menu exquis. En route pour la gare. Le ménage et les 4 grands m’accompagnent. Minute d’émotion intime contre laquelle mon Pierre aimé et moi nous nous raidissons... La confiance ce Dieu me soutient. Triste mais bon voyage malgré l’affluence de voyageurs. Je dîne de mes provisions quand le train quitte Grenoble.

Mardi 3 Novembre (S. Hubert)

A minuit ½ passage de la ligne de démarcation. L’officier allemand fait ouvrir 2 valises dans mon compartiment et les inspecte de fond en comble. Il ne m’inquiète nullement. Arrivée à Paris très exacte. Albert est à la gare. Il m’offre une boisson chaude et nous gagnons, par le métro, la rue Las Cases. Quelques minutes de causerie avec Germaine, encore couchée ; un brin de toilette ; j’écris au Mesgouëz, à Paul et aux Pierre pour annoncer ma bonne arrivée. Je porte ces lettres à la poste de la rue de Grenelle, j’entre faire ma prière à l’église. Déjeuner.

Je vais porter mes pellicules à développer chez un photographe de la rue de Rennes recommandé par Paul. Je monte cette rue jusqu’à la gare Montparnasse. Là je fais de longues attentes et bureau des billets et à celui des locations. Je ne puis obtenir de place que pour le 9 au soir. Passé chez Lucas. Rue Las Cases se trouve Marine Dutar. Dîner. Visite de Pierre Payen.

Mercredi 4 Novembre (S. Ch. Borromée)

Réveil matinal mais lever forcément tardif ; il faut laisser le cabinet de toilette d’abord à Michèle puis à Albert qui sont obligés de partir à heures fixes. Dès que je suis prête, départ pour Boulogne. Crédit Lyonnais. Visite à Kiki. Achat de pain et de fromage. Déjeuner. Mes impressions sont pénibles ; j’ai hâte de regagner le Mesgouëz.

Madeleine Sandrin est en retard au rendez-vous donné ! Nous bavardons beaucoup et travaillons peu. Je crains foret que notre appartement reste encombré des meubles Sandrin un temps indéfini. Je passe rue Béranger faire une commission d’Albert à Me Morénas, puis je retourne chez Marguerite où je rencontre Me Colloing. Je traverse le bois avec elle et rentre à Auteuil. Il fait nuit noire quand je sors du métro. Visite à Madeleine Payen puis soirée ordinaire.

Jeudi 5 Novembre (S. Théotime)

Aussitôt ma toilette faite, en route ; il ne faut pas perdre un instant si je veux essayer de remplir le programme très chargé de ces quelques jours parisiens. A l’église d’abord, puis à la poste, ensuite chez l’opticien de la rue du Bac pour faire changer les verres de mes lunettes. Après au Bon Marché où je ne trouve ni papier à lettres, ni bas, ni culottes, ni dentelles, ni canevas pour Cricri, ni moulin à café, ni cadeau pour Riquet. J’achète cependant quelques petites choses et me dirige vers Boulogne. Traversée du bois qui a du charme. Mais cette impression est vite effacée car je constate Chaussée du Pont que mon armoire à linge a été ouverte et presque vidée et que tous mes savons ont disparu. J’en suis presque malade.

Déjeuner chez Kiki. Je retourne Chaussée du Pont, rassemble quelques affaires à emporter. Je vais rechercher mes lunettes chez l’opticien et travaille jusqu’au dîner près de Germaine.

Lettres d’Henri et de Cric.

Vendredi 6 Novembre (S. Léonard)

La mort de Suz. Bucquet, apprise hier par Kiki me donne le cafard. Le temps y contribue aussi. Prière assez rapide à l’église. Mon coeur bat en allant au Ministère de l’Agriculture savoir si je dois espérer quelque chose pour mon pauvre Franz chéri. Hélas ! ce que j’y entends n’est guère favorable. La relève ne concerne pas les officiers. Il ne faut cependant pas désespérer. Ensuite chez Etain, au Bon Marché sont des courses presque vaines.

Le photographe me remet des épreuves que je ne trouve pas réussies. Rencontré Albert rue de Rennes. Eté avec lui prendre un apéritif aux "Deux Margots". Déjeuner rue Las Cases. Repartie aussitôt, je vais d’abord avenue de la République m’acquitter d’une commission d’Henri, puis je fais 2 maison Etain, les Galeries Lafayette, le Printemps, les 3 Quartiers, Jeux d’aiguilles, sans trouver ce que je cherche. Tricoté pour Germaine.

Samedi 7 Novembre (S. Ernest)

Je me lève plus tôt, sans faire ma toilette car je vais prendre un bain. J’arrive à 10hrs moins ¼ à Auteuil, traverse le bois, entre dans 7 magasins pour demander des bas et suis exacte au rendez-vous d’un rendez-vous d’Albert et d’un serrurier Chaussée du Pont. On ouvre la chambre de bonne dont la mansarde a été déchiquetée par le bombardement de Mars dernier. Je trouve quelques victuailles et les porte rue Lemoine. Nous déjeunons avec appétit, KIKI et moi.

Chaussée du Pont, je veux commencer mon paquet mais l’arrivée de Madeleine Sandrin avec un bonhomme pour vendre des Illustrations puis celle d’Henriette me paralysent un peu. Voyant que la nuit tombe, je repars. En arrivant rue Las Cases, je trouve Albert malade, au lit, avec 40° de fièvre. Auprès de Germaine, il y a Melle Petitjean, personne très sympathique. La soirée est calme ; j’avance assez les gants que Germaine désire mettre à Noël dans le soulier d’Albert.

Dimanche 8 Novembre (Stes Reliques)

Je manque de très peu la messe de 8hrs et j’attends celle de 8 ½. Je communie. Au retour je déjeune, fais mon lit, range le bureau où je couche puis je vais à pied, en suivant le Bd St Germain chez Suzanne Prat que je trouve ainsi que Claude. Je suis rentrée vers 11hrs ½ Michèle va à la messe de midi. Malgré une température de 39°, Albert se lève, vient à table mais ne prend qu’un peu de potage et une des petites tartes que j’ai rapportées. Avant 2hrs, je pars au Père Lachaise. Visite aux 3 tombes.

De là je gagne Boulogne. Je traverse un quartier très éprouvé par le bombardement de Mars. C’est impressionnant. Visite à Me Deux et à Mes Manyou qui m’offrent un thé exquis avec des petits beurres. Retour à la nuit. Je tricote un peu puis m’occupe du dîner, Michèle étant à une sauterie et Albert pas valide. Ce qui se passe en Algérie nous émeut et nous angoisse.

Lundi 9 Novembre (S. Mathurin)

Pas un instant à perdre au cours de cette dernière journée parisienne. Arrivée de bonne heure à Boulogne, je me livre encore à la recherche de bas et de culottes pour mes filles, puis je couds et ficelle mon paquet. Reçu la visite de Claude Chiny. Rangé un peu. Déjeuner chez Kiki. Visite Gd rue. Ensuite je vais chez le photographe de le rue Escudier faire exécuter la photo promise à mes petits fils. Retour Chaussée du pont. Je ferme les armoires et fenêtres et me mets en route avec mon gros paquet sous le poids duquel je défaille presque. Des gens compatissants m’aident. Je vais le faire enregistrer à la gare Montparnasse. Sur ma route je vois des pommes à 35frs pièce. Retour rue Las cases en suivant la rue de Rennes.

Vu Me Choquet et Payen, tricoté aux gants d’Albert ; fais mes valises, dîne ! Albert veut absolument me conduire à la gare. Les wagons sont archi combles. Bon voyage quand même.

Mardi 10 Novembre (S. Juste)

Arrivée vers 8hrs ½ à Morlaix. Je prends un café chaud au buffet de la gare. J’ai la joyeuse surprise de voir mon mari descendre du car Huet. Il prend un petit déjeuner chez Bozellec et nous nous racontons nos mutuelles histoires de ce mois de séparation. Henri décide son départ pour mardi prochain, prend même son billet et retient sa place.

A Kermuster nous trouvons Annie et Françoise. Cric y est venue mais a dû repartir préparer le déjeuner à la maison, Francine étant restée chez elle. Nous avons des gens pour arracher les betteraves et ma pauvre fille est bien occupée, je puis à peine la voir. Je déballe mes affaires puis, pendant que Cric est aux champs avec les travailleurs, je prépare le dîner.

Mercredi 11 Novembre (Anniv. De l’Armistice)

Anniversaire de notre Franz. Nous pensons tendrement à lui. Henri va entendre la messe de 8hrs à Plouezoc’h, s’associant aux prières que fait dire aujourd’hui l’Institut de Beauvais pour ses morts et prisonniers. Je reprends ma vie paysanne ; je garde les vaches le matin et l’après-midi je rentre des betteraves. C’est la dernière journée pour le champ de l’école. Nous avons pour nous aider Me Goyau, sa fille Paulette et Madame Martin. C’est terminé d’assez bonne heure et comme le froid est vif nous sommes contents que cette opération soit faite avant les gelées possibles.

Par intervalles, je raconte mes histoires de Sisteron à ceux d’ici qui me mettent au courant des évènements qui se sont passé en mon absence. Je me rends compte qu’il y a beaucoup à faire en cette saison qu’on juge morte, bien à tort.

Jeudi 12 Novembre (S. René, év.)

Les évènements qui se déroulent en ce moment nous remplissent l’âme d’émotions, un peu diverses pour chacun de nous, mais bien terribles pour tous. La destinée de notre chère mais bien misérable France est le premier souci que nous devons avoir. Ici bien des gens redoutent une mobilisation, d’autres craignent des guerres civiles, des combats et bombardements dans notre région. Moi je pense surtout à mes aimés de Sisteron, à mes petits dont je supportais l’éloignement avec la pensée qu’ils étaient là-bas plus en sécurité qu’ici... A la grâce de Dieu ! Je ne puis que prier.

Temps affreux qui augmente mon cafard. On ne peut pas travailler dehors. Nous allons à Kermuster, Henri, Cric et moi pour chercher le pain. Je tricote un peu chez Annie où il y a du feu. Henri va mettre un colis pour Franz.

Vendredi 13 Novembre (S. Brice)

Mariage d’Hélène Le Marois. Nous pensons bien à elle. Le ciel est triste et je n’imagine guère une "noce" par ce temps là.

La journée se traîne un peu lamentable pour nous malgré les travaux auxquels nous nous livrons. Louis rentre les choux qui avaient été plantés dans les champs. J’en ai une certaine quantité et d’assez beaux dans le nombre. A retenir les espèces "Quintal d’Alsace" et "Quintal d’Auvergne". Je ramasse des pommes ; ce sont les dernières qui étaient restées accrochées aux plus hautes branches et que le vent de cette nuit a fait tomber.

Nous allons, Henri et moi, à Kermuster pour chercher mon colis. Il n’y est toujours pas et mon inquiétude augmente à son sujet. Le courrier manque. Nous n’avons même pas le journal. Donc aucune nouvelle. On se sent perdu. Mais il faut de l’énergie et plus l’épreuve est lourde, plus nous devons avoir de force pour la porter. Demandons cette force à Dieu qui ne nous la refusera pas.

Samedi 14 Novembre (Ste Philomène)

Pas grand-chose à noter. Petit à petit je reprends contact avec les choses d’ici. Les occupations ne me manquent pas. Il y a des travaux urgents partout, maison, ferme, jardin, champs. Henri continue à s’occuper du ravitaillement. C’est lui qui va prendre la viande au bourg le matin. Aussitôt après le déjeuner il part à Morlaix voulant régler les questions d’Assurances avec Mr de Preissac avant son départ et désirant surtout obtenir une chambre en ville pour lundi soir.

Mon colis étant arrivé enfin chez Fustec, nous allons le chercher, mes filles et moi. Chez Me Braouezec où Annie entre prendre un peu de farine nous voyons un livre de cuisine que me tente fort.

Dimanche 15 Novembre (Ste Eugénie)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Annie va à celle de 10hrs ½ me confiant Françoise que j’emmène cueillir des bettes au jardin et qui m’aide ensuite à les préparer. Mon après-midi est employé au service de mon mari qui avait attendu la veille de son départ pour regarder les vêtements qu’il allait emporter. Naturellement il y a trouvé bien des raccommodages à y faire, "points d’arrêt" comme il dit. Ce qui m’a contrarié ce n’est pas l’ouvrage pressé quoique je déteste ces imprévus de la dernière heure mais j’étais désolé d’avoir tant à coudre un dimanche. De plus Francine qui était soi-disant de garde sort aussitôt après déjeuner et ne rentre pas. Nous avons donc le goûter et la cuisine du soir à faire.

Lundi 16 Novembre (S. Edme)

Préparatifs du départ d’Henri. La confection de ses bagages est coupée par une course chez Eugénie à laquelle j’ai des tickets et bons à remettre pour certaines denrées et une visite au Verne où j’emprunte la carriole qui doit mener mon mari à Morlaix.

Défilé des clients du beurre. Me Tromeur nous apprend que Jeanne Boubennec est perdue et ne peut plus aller très loin. Cette nouvelle nous attriste beaucoup. L’Autrichien de Kermuster nous apporte une bouteille de pétrole. Nous lui donnons sa livre de beurre malgré sa résistance. Quoique ce garçon sot très gentil, je ne veux rien devoir aux Allemands.

Henri part vers 2hrs ½ Je me mets aussitôt à rentrer des haricots pour ne pas me laisser envahir par l’inquiétude et la mélancolie. Après le goûter je vais à Kerdini ayant à parler aux Jégaden. Lettre de Franz. Reçu mes phots de Boulogne.

Mardi 17 Novembre (S. Agnan)

Il ne fait vraiment beau temps depuis hier mais naturellement il est de saison, c'est-à-dire assez froid. Je ramasse des gousses de haricots restés sur des pieds qui ont été consommés en vert. Cette récolte sera peu abondante mais il faut rien laisser perdre. Ce travail absorbe la matinée.

Après le déjeuner nous partons, Cric et moi à Térénez, pour voir la pauvre Jeanne Boubennec. Annie me fait une scène, disant que je vais lui rapporter la tuberculose. Comme il y a un devoir de charité, je passe outre. La malade ne nous voit même pas, étant dans une sorte de coma provoqué par les incessantes piqûres de morphine qu’on lui fait pour adoucir sa fin, la méningite étant déclarée ; sa malheureuse mère paraît très sensible à notre démarche.

Nous allons régler Melle Le Gag. Après le dîner Cricri va chez Yvonne pour vente d’un veau ; je reconduis Francine. En revenant j’assiste à l’abattage d’un avion, affaire de 3 minutes. Ce fut superbe et terrible.

Mercredi 18 Novembre (S. Maxime)

Francine conduisant sa petite sœur chez le médecin ne nous arrive qu’à 3 heures de l’après-midi. J’ai donc à m’adjuger son travail toute la matinée, Cric étant de son coté employée à la ferme jusqu’à midi ½.

Déjeuner après lequel je griffonne quelques lignes à mon mari en lui envoyant des photos à remettre aux Pierre. Dérangements divers. Jégaden me prévient qu’il a reçu le permis de transport pour Albert et que les pommes de terre sont justement bloquées. Il faut donc se hâter. Aussi je passe tout l’après-midi à réparer des sacs.

Louis achève de préparer la terre dans laquelle il va semer l’avoine. Annie répare du linge pour envoyer demain à notre pauvre Franz qui en réclame n’espérant plus son retour prochain.

Jeudi 19 Novembre (Ste Elisabeth)

Décidément il est impossible ici de se faire un règlement de vie. C’est toujours l’imprévu qui est le maître. Quoique je me lève avec le jour, je ne m’appartiens plus dès que j’ai quitté ma chambre. Francine est souvent en retard le matin ; je dois, quand elle n’est pas arrivée, m’occuper du petit déjeuner. Ce fut le cas aujourd’hui. Je l’avais à peine absorbé qu’Yves L’Hénoret est venu prévenir qu’il avait tué un jeune taureau et je suis parti de suite au Moulin chercher 5 livres de viande.

En rentrant j’ai baratté, j’ai trié des haricots pour le dîner du soir (1300grs), je suis allée chercher des betteraves rouges, ai préparé différentes choses pour le colis de Franz, ai écrit à Albert... On a déjeuné, j’ai couru chez Eugénie, nous sommes partis pour le bourg, Annie, Françoise et moi. 2 colis pour Franz, 1 de linge, 1 autre du Secours : 2 boîtes sardines, 2ls haricots, 2 pains d’épices, 2 paquets Olibet, 2 paquets pâtes, 2 paquets tabac, ½ chocolat, beurre, 1 paquet café, 1 pipe donnée par Annie.

Vendredi 20 Novembre (S. Edmond)

La journée d’hier déborde sur cette page car je veux noter le départ d’Eugelbert avec toute sa batterie pour l’Espagne ou le Portugal. Il est venu dans la matinée nous faire ses adieux très attristés. A signaler aussi une longue visite de Mr de Kermadec qui avait le cafard et n’a trouvé que la consolatrice Cricri avec laquelle il a passé tout l’après-midi.

Lettres d’Henri et de Pierre.

Louis a semé l’avoine dans le premier des Parcs normands.

20 – Les pommes de terre d’Albert sont expédiées. Cela m’occupe un peu le matin et prend Louis toute la journée car il accompagne Jégaden à Morlaix. Eté le matin avec Cric chercher le pain à Kermuster. Visite de Marie Olive Gourville pour me proposer des échanges. Après le déjeuner, nous partons à Térénez. Trouvé Jeanne Boubennec morte depuis 2hrs du matin. Au retour été prévenir dans les fermes voisines.

Samedi 21 Novembre (Présent. De la Vierge)

Je me lève de bonne heure car j’ai beaucoup à faire avant de partir au bourg. Queue à la boucherie. Je vais déjeuner à l’hôtel de Bretagne : une soupe poireaux et pommes de terre, 3 sardines à l’huile, une portion de pommes de terre à l’eau, 1 pomme, 1 verre de cidre ; coût 23frs 50. Chacun apporte son pain. Je tente ensuite de payer le battage. François Marie a perdu ma note. Il la refera et viendra la toucher au Mesgouëz.

Je mets pour Annie un colis à la poste. Je paye le loyer Chocquer. L’aînée de ces demoiselles me demande de doubler le prix ou elle me reprendra ce champ. Il faut soumettre le cas à Franz et prendre son avis. Enterrement de Jeanne Boubennec ; Cricri et Annie y viennent aussi. Sur la route du retour je suis prise de terribles douleurs d’estomac. C’est tellement intolérable que je me mets aussitôt au lit sans dîner.

Cartes de Paul et de Pierre. Je souffre toute la nuit. Beaucoup d’avions.

Dimanche 22 Novembre (Ste Cécile)

Nous allons, Cric et moi, à la messe de 8hrs ½ à Kermuster et Annie à la grand’messe de Plouezoc’h qui se dit maintenant à 10hrs ½. Je suis de cuisine et fais entre autres choses un far à la façon de Paule. Mon dîner se trouvant très préparé depuis le maton, je puis, dès que la vaisselle est faite et rangée, sortir un peu avec Cric. Nous allons chez les Troadec à Kergouner. C’est un hôpital. Il y a 7 malades de différentes manières. Nous y goûtons, ma fille rentre faire son ouvrage à la maison tandis que j’entre à Madagascar régler avec Jégaden différentes affaires particulièrement celle des pommes de terre d’Albert.

Il y a grand déjeuner chez nos voisins. On y est encore à table à 5hrs ½. Dîner, vaisselle, écossage de haricots en parlant avec mes filles, un peu de lecture.

Lundi 23 Novembre (S. Clément)

On ne devrait jamais abandonner son chez soi. Je ne m’y reconnais plus, un tas de choses me manquent. Le stylo dont je me servais ici et que j’avais laissé dans le bureau a disparu en même temps que ma bouteille d’encre. Je perds une grande partie de ma matinée à le chercher vainement. J’aide Cricri au barattage du beurre qui est assez long et dur à cause de la température assez basse.

J’écris des cartes à Henri, à Albert, à Paul, aux Pierre. Je reçois une assez longue lettre de mon mari qui me semble aussi ignorant que moi des graves évènements qui se passent et qui partagent notre angoisse. Le journal continue à ne rien dire, des bobards circulent, tellement incroyables qu’on ne peut y ajouter la moindre importance. Nous ne savons qu’une chose, c’est que les avions britanniques passent nombreux sur nos têtes et qu’on entend de violents bombardements.

Mardi 24 Novembre (Ste Flora)

C’est à rien n’y comprendre. Lorsque j’essaie chaque soir de récapituler et d’examiner mes actions du jour, je n’y vois presque rien à noter. Et pourtant toutes mes heures sont pleines... je m’efforce de ne pas perdre une seule minute et de les employer toutes à ce que je considère comme des devoirs.

Ce matin, allées et venues dans la maison puis courses à Kermuster où il fallait porter le beurre de la réquisition ; déjeuner ; passé une bonne partie de l’après-midi à ranger un tiroir ! Celui des outils de mon mari. C’était long de rassembler les clous épars dans le fond et de les mettre par tailles et par espèces dans des boites d’allumettes.

Ensuite j’ai arraché et rentré mes betteraves rouges. La nuit s’annonçant claire et froide, je craignais la gelée. Dîner, écossage des derniers haricots noirs. Visite d’Yves L’Hénoret. Lecture du journal. Héla ! toujours profonde obscurité !

Mercredi 25 Novembre (Ste Catherine)

Anniversaire de mon Pierre. Je pense à lui, je prie pour lui. Je puis même le lui dire mais de bien loin, hélas et seulement par une carte bien brève ! Merci, mon Dieu, de m’avoir donné ce fils si bon, si tendre, si compréhensif de tous ses devoirs, et si courageux pour les remplir !

La journée est d’une grisaille qui touche à l’obscurité ; notre angoisse n’a pas diminuée d’une façon raisonnable, c'est-à-dire par la connaissance de quelque chose de rassurant mais, comme on s’habitue à tout, si j’ai encore l’esprit tourmenté, mes nerfs sont moins tendus. Les bombardements continuent ; les avions britanniques ou américains passent et repassent.

Je vais à Kermuster le matin à cause de l’arrivée du poêle d’Henri. Impossible de trouver du sel nulle part. La boulangère m’en prête 600grs que j’aurai à lui rendre ; elle a refusé d’être payée en notre misérable monnaie. Travaux variés dans l’après-midi. On prépare la terre pour le blé.

Jeudi 26 Novembre (S. Lin, m. p.)

Yvonne vient ; j’en profite pour jardiner toute la matinée ; nous faisons des endives puis les boutures de géraniums. Malheureusement je suis obligée de m’absenter l’après-midi. C’est le renouvellement de nos cartes d’alimentation. J’attends un peu à la mairie mais surtout chez Me Le Mel que j’ai besoin de voir. Il ne m’est pas possible de trouver du vitriol pour notre blé et ce que j’en ai à la maison est insuffisant.

Diverses courses au bourg. Wahl le pharmacien me raconte les évènements actuels, à sa façon, et les déductions qu’il en tire ; ce sont les leçons de la radio de propagande communiste qu’il me sert.

Je ne rentre qu’à la nuit et trouve mon monde prêt à se mettre à table. Louis a fini de labourer le champ de l’école et son frère d’étendre le fumier à Kerligot. Nous goûtons notre cidre ; exquis. Ecossage de haricots.

Vendredi 27 Novembre S. Séverin)

Les journées sont d’une brièveté désespérante. Le jour se lève si tard, la nuit tombe si tôt. Et aucun moyen d’avoir une lumière convenable pour travailler le soir. Aussi on ne fait pas grand’chose tout en s’appliquant à ne pas perdre ce temps de grâce. Ménage du matin, organisation des repas, courses à Guergonnan pour l’achat de haricots, à Kermuster pour le pain de la semaine et voilà l’heure du déjeuner.

Ensuite, dès que nous sommes sortis de table, arrivée des Goya, mère et fille, qui venaient chercher des modèles et prendre une leçon de tricot. Cela a duré jusqu’à la nuit. Elles ont commencé chacune un pull-over. Par contre, dans les terres, bonne et belle besogne a été faite par Louis, aidé de Cricri. Ils ont semé le blé dans le champ de l’école. Louis jetait le grain et ma fille hersait derrière lui avec les chevaux.

Samedi 28 Novembre (S. Sosthène)

Nous apprenons dès l’aube une nouvelle terrifiante : rupture de l’armistice, prise de Toulon par les Allemands, démobilisation de nos armées et même, dit-on, destruction complète de notre flotte dont les marins se sont faits sauter avec leurs navires, ne voulant pas se rendre aux Allemands. Les journaux expliquent un peu les choses plus tard.

Je pars au bourg le plus tôt possible et je ne rentre qu’à 2hrs ½ ayant attendu 2hrs chez Loisel. En revenant j’entre à Kerlinger pour payer le loyer de Kerligot à Me Fournis. Elle me donne un morceau de pain, du lard et un verre de cidre. Paulette Goyan est déjà à la maison. Nous défaisons le tricot commencé hier et je lui indique un autre point. La cloche du dîner interrompt la leçon et pour nous il ne m’est possible que d’éplucher des haricots le soir.

Dimanche 29 Novembre (Avent)

A noter qu’hier après-midi, Louis et Cricri ont semé le blé derrière la maison de Lucie. Cela nous fait à peu près la moitié de ce que nous avons à mettre.

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Cherché en vain là-haut sel et clous. La brave Marie Marec me donne cependant une demi-livre de sel qu’elle a empruntée. Annie va à la gd-messe ; je garde Fafasse.

Aussitôt après le déjeuner nous partons, Annie, Françoise et moi, à l’Heure de prières pour les prisonniers. Au retour, j’ai la visite de François Marie Tocqueur auquel je règle mon battage : 1452frs. Je m’attendais à un peu plus, bien que ce soit assez cher et j’aurais été heureuse quand même, toute cette opération nous a été favorable. Encore merci à dire au Bon Dieu.

Carte de Pierre et lettre de Mr Loin qui m’envoie le permis de transport. Maria (l’Espagnole) dîne à la maison.

Lundi 30 Novembre (S. André)

Journée calme, bien occupée tout de même par une foule de petits détails et surtout de dérangements hors programme. Je baratte le matin, refais des boutures de géraniums, la chèvre de Françoise ayant dévoré celles qu’Yvonne avait arrangées jeudi dans mes pots. Je m’occupe surtout des haricots. Bien qu’il n’y en ait pas des masses cette année, c’est encore un bien encombrant et sale fourbi et je voudrais avoir terminé avant le retour d’Henri. Ma pensée est allée souvent auprès de mon mari aujourd’hui car si ses plans se sont réalisés, il a du quitter les Vans ce matin et arriver ce soir à Sisteron. Je pense qu’il aura trouvé les enfants endormis...

Ecrit à Pierre. Louis et son frère Tanguy travaillent à Kerligot dont les talus sont à couper avant les labours et semailles.

Décembre 1942

Mardi 1er Décembre (S. Eloi)

Le nom Décembre évoque le véritable hiver. Il ne fait certes pas chaud, le ciel est souvent voilé mais il n’y a pas à se plaindre de la saison car le temps, dépourvu de charmes, est favorable au travail. Qu’il continue à être ce qu’il est pendant encore une quinzaine et nous serons non seulement au pair mais un peu en avance.

Porté le beurre à la réquisition. Il est maintenant à 22frs75 la livre. Comme c’est plus cher que nous le vendions, nous avons augmenté les clients à ce même prix. Et ils ne s’en plaignent pas car, partout ailleurs, c’est 30frs. Différentes courses à Kermuster. Je crois que Lucien pourra nous procurer encore un peu de farine. Passé aussi chez Gourville.

Ouvrages divers. Lettre de Franz pour Annie. Le soir nous mangeons des crêpes. Ecossage.

Mercredi 2 Décembre (Ste Aurélie)

Anniversaire du baptême de mon cher grand. Quel soleil sur la neige éclatante de ce jour déjà lointain (40 ans !). Comme les cloches sonnaient joyeusement et comme mon âme était remplie de bonheur ! Il est doux de se souvenir des beautés perdues mais c’est aussi un peu cruel. Alors pour ne pas laisser les regrets me déprimer, je m’absorbe dans les soucis et travaux de l’heure actuelle. Ils sont assez nombreux et variés... pour me distraire ! Il a plu hier soir et cette nuit. Cependant la terre n’est pas détrempée et Louis se hâte de travailler à Kerligot désirant pouvoir y semer le blé au plus vite.

Enfin une carte de mon mari nous apprend sa bonne arrivée aux Vans. Les journaux sont de plus en plus énigmatiques. Il parait que la T.S.F., elle-même, ne dit plus grand’chose.

Jeudi 3 Décembre (S. François Xavier)

L’évènement saillant de ce jour fut notre voyage à Morlaix. Il était combiné depuis huit jours, Yvonne était retenue pour garder Françoise et remplacer Cricri dans certains travaux. Malheureusement ma pauvre fille n’a pas pu nous accompagner, Annie et moi. Louis était prêt pour semer le blé à Kerligot, le temps était très favorable et il avait besoin d’elle pour herser derrière lui.

J’ai vivement regretté ce contretemps mais il est certain que les semailles doivent prendre le pas sur les autres choses par le temps qui court. A Morlaix on ne trouve presque rien mais, en regardant, en fouillant, on peut au moins prendre quelques idées, trouver quelques bricoles.

Vendredi 4 Décembre (Ste Barbe)

Nous cherchons en vain à placer la génisse de Mouchette. Les fermes qui réclamaient nos petites pies noires sont actuellement sans lait et ne peuvent sevrer. Nous avions un dernier espoir en Kerbaseou et nous y sommes allées voir, Cricri, Françoise et moi en allant chercher le pain à Kermuster. Il va falloir nous résigner à la vendre pour la boucherie.

Les haricots m’occupent toujours. Malheureusement la récolte n’est ni abondante, ni belle. Il y a peu de gousses, elles sont presque vides et la grande majorité des grains sont tachés. A noter les 3 causes qui peuvent avoir déterminées cela : 1° terre trop fumée – 2° plantation trop tardive – 3° humidité de la saison. Il est en notre pouvoir de remédier aux deux premières.

Carte d’Henri, datée des Vans.

Samedi 5 Décembre (S. Sabas)

Méditant d’aller à Morlaix avec Cricri tantôt, je pars au bourg dès la petite aube. Attente de 2 heures à la boucherie. Au retour j’ai une pluie torrentielle ; elle continue tout le début de l’après-midi, si bien que nous renonçons à notre projet. Annie nous invite à aller travailler chez elle où il y a du feu et où il fait très bon. J’en profite pour commencer un petit manteau rouge pour Cricri.

Désespérant de trouver des joujoux pour Noël, Annie suit mon conseil d’utiliser de vieilles choses, elle va réparer et garnir le lit de Blondinette, la poupée de Franz et Françoise en héritera. Il n’est pas encore facile de dénicher les garnitures de cette petite literie.

Dimanche 6 Décembre (S. Nicolas)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Il faut faire maintenant le grand tour et partir à la nuit noire. Annie ne part qu’après notre retour pour assister à l’office de 10hrs ½. C’est le jour libre de Francine ; elle est de fort méchante humeur et je crois qu’elle cherche un prétexte pour nous larguer. De nouveaux Allemands sont arrivés dans le pays, on dit qu’ils cherchent du service, les gages offerts sont tentants et de plus les jeunes filles d’ici aiment beaucoup la société des garçons de quelque nationalité qu’ils soient. Francine va sûrement chercher un embauchage de ce côté.

En attendant ce fut aujourd’hui la série des corvées ménagères : vaisselle, cuisine, garde de Françoise, Annie ayant son indisposition périodique. Je fais le soir un gâteau aux flocons de maïs ; il est très apprécié et me rappelle Sisteron.

Lundi 7 Décembre (S. Ambroise)

Tous les lundis, c’est le défilé des clients pour le beurre. On les raréfie de plus en plus et il a fallu donner congé aujourd’hui à une mère de 4 enfants qui me fait grand pitié. Mais nous ne pouvons faire autrement, à cause de la réquisition, de nos besoins personnels et du désir que nous avons de fournir tant soit peu aux deux plus anciens clients de Franz : le facteur et les Tromeur.

A noter aussi la visite d’un très aimable capitaine de gendarmerie qui venait apporter à mon mari sa croix d’officier de la Légion d’Honneur. J’avais envie, pour lui éviter un nouveau dérangement de lui offrir ma poitrine et mes jours. Je n’ai pas osé malgré mon âge respectable et ce charmant gendarme reviendra pour donner l’accolade au décoré qui l’attend depuis au moins 2 ans.

Je puis tricoter quelques instants en fin de journée à un petit manteau pour Cric que j’ai commencé samedi.

Mardi 8 Décembre (Immaculée Conception)

Journée des rutabagas. Nous avons le père Salaün, sa fille et sa petite fille. Je vais trier les navets avec eux et aider Louis à charger les charrettes. Cela dure toute la journée et n’est pas terminé quand la nuit tombe. La récolte est assez bonne et avec ce que nous avons de betteraves et de pommes de terre je puis être à peu près tranquille pour la nourriture si nous avons un hiver normal. Il vaudrait mieux qu’il soit rigoureux pendant un mois mais qu’il soit court et que les sèves remontent tôt.

Les exercices rapides et violents auxquels je me suis livrée depuis ce matin m’ont courbaturée. Saine fatigue dont je suis heureuse.

Carte de Franz, adressée à son père et à moi pour nous souhaiter un joyeux noël. Pauvre chéri, comment veut-il que ces fêtes nous soient douces quand nous le savons en captivité.

Mercredi 9 Décembre (Ste Léocadie)

Nous continuons le travail d’hier avec un effectif un peu réduit et une petite variante. Il n’y a plus de rutabagas à tirer ; il s’agit de les "décoleter". Je n’avais jamais fait cela mais ce n’est point difficile avec un bon instrument et je m’en acquitte assez bien. Nous y étant mis de bonne heure nous avons terminé pour le goûter. Heureusement car un vent violent, pénétrant, glacial, s’est élevé vers midi. Une tasse de café au lait bouillant me réchauffe bien et je puis ensuite rester dans la cuisine en tricotant. J’achève le dos du petit manteau rouge de Cricri, délaissant ma corvée quotidienne de haricots.

Reçu 2 cartes de Sisteron. Henri parait s’y plaire, avoir été reçu avec beaucoup d’affection et y être traité confortablement. Mes cinq petits bonhommes ont la varicelle.

Jeudi 10 Décembre (Ste Valérie)

Depuis 8 jours, nous avons médité de nous donner congé aujourd’hui et d’aller ensemble en ville faire des achats en vue de Noël et du Jour de l’An. Yvonne a été retenue pour garder Françoise et faire le travail de Cricri dans l’après-midi. Le matin je baratte et trie des haricots. Nous déjeunons de bonne heure et allons prendre le car Mérou à Kerabellec. Il a repris son service depuis 8 jours et marche maintenant au gazogène. Ce sera bien précieux pour nous d’avoir tous les jeudi de moyen de locomotion un peu moins problématique que le véhicule Huet qui, la plupart du temps, arrive déjà surchargé à Kermuster et file sans même s’y arrêté.

A Morlaix nous ne trouvons pas grand’chose. Cependant, nous parvenons à découvrir quelques bibelots, ou pour mieux dire quelques objets d’utilité dont nous nous ferons mutuellement des cadeaux.

Vendredi 11 Décembre (S. Damase)

Louis achève le labour dans le champ du pigeonnier. Cric, Françoise et moi, allons à Kermuster le matin, corvée hebdomadaire du pain. La journée passe trop vite, c’est à peine si je puis tricoter une heure car je suis obligée d’écrire quelques lettres. Je devais une réponse à Yves Maudet depuis 2 mois. J’écris à mon mari, à Franz, au Contrôleur des Contributions de Morlaix qui a certainement commis une erreur en me demandant une justification. Il a confondu François et Franz Morize. Annie ayant déclaré ses revenus avec exactitude, je pense que l’affaire n’aura pas de suite mais il fallait protester.

Mon écossage de haricots n’avance guère ; je n’en puis faire qu’après le dîner et pas longtemps pour économiser l’éclairage.

Samedi 12 Décembre (Ste Constante)

Depuis le départ d’Henri, j’assume le ravitaillement en boucherie et ce soin absorbe toutes mes matinées de samedi. La visite de l’inspecteur a mis au ralenti l’ardeur de Loisel à bien servir ses clients. Il ne distribuait ce matin  que de petits morceaux. Je pense que ce  n’est que momentané et qu’il recommencera ses largesses... qu’on paie d’ailleurs fort cher. Mon mari qui proteste toujours contre "le marché noir" ne s’aperçoit pas que c’est une manière d’en faire... sans en avoir mine. Il est vrai que dans l’ensemble la commune n’y perd pas. Tant de paysans qui ont droit à leur ration de viande ne vont jamais à la boucherie que les gens du bourg peuvent en toucher davantage sans rompre l’équilibre.

Louis et Cricri sèment le dernier blé de la saison. Je donne à ma fille 8 petits boutons de bois décorés d’un épi. Je les ai trouvés à Plougasnou ce matin. Rapporté les sacs des Pierre.

Dimanche 13 Décembre (Ste Luce)

Messe de 8hrs ½ à Kermuster. Annie se dispense de l’office sous prétexte de garder Françoise au chaud, la croyant un peu enrhumée mais la petite ne reste pas enfermée avec sa mère et passe sa matinée avec Cricri ou moi, nous accompagnant dans toutes nos allées et venues.

Pour la première fois depuis longtemps, j’ai un dimanche vraiment calme. J’en profite pour essayer de mettre de l’ordre dans mes plus précieuses affaires souvenirs. Le point de départ en fut la recherche d’une barrette que je voulais prêter à Cric pour épingler sur ses vêtements sa croix de perles fines. Les Croix de toutes sortes se portent beaucoup actuellement, c’est la grande mode à Parie et dans toute la France. Il me faut remuer tous mes bijoux pour trouver la broche désirée, je me trouve en possession de 17 Croix de diverses matières.

Lundi 14 Décembre (S. Nicaise)

Barattage le matin, puis j’écris à Henri et à Paul tenant à ce qu’ils aient une pensée tangible de ce jour, 100e anniversaire de leur cher papa disparu. Ensuite je vais au grenier récolter quelques gousses de haricots pour écosser le soir ; la cloche du déjeuner m’interrompt et je suis obligée d’y retourner un quart d’heure après le repas.

Mon après-midi se passe à garder Françoise pendant qu’Annie travaille en cachette pour préparer les Noëls de sa fille. Voici près de quinze jours qu’elle se livre à cette occupation. Je trouve très bien qu’elle fabrique elle-même de jolis jouets et en rafistole d’anciens mais il me semble que c’est abusif, que la petite sera trop gâtée et que toutes ces affaires d’un seul coup la rendront exigeante à l’avenir : 2 poupées avec trousseaux complets, lit tout garni, etc. etc. !

Nous apprenons la mort de Mr Fournis. Cric et moi allons jeter de l’eau bénite le soir après le dîner.

Mardi 15 Décembre (S. Mesmin)

Gardé Françoise le matin pendant qu’Annie va chez Abraham à Plouezoc’h pour tenter d’avoir quelques mètres de tissu. Elle revient bredouille. Tout en surveillant les ébats de notre terrible lutin, je trie des haricots.

Aussitôt après le déjeuner, toilette hâtive et je pars à l’enterrement de Mr Fournis. Après la cérémonie, terminée vers 16hrs, je vais à Velin Arvel faire une visite aux Loin. Il n’y a pas que la politesse dans cette démarche car j’ai à faire signer la feuille d’expédition pour les pommes de terre de Sisteron. On me reçoit avec la plus grande amabilité, on m’offre un excellent goûter, pain de fantaisie frais, café ou pour mieux dire décoction d’orge très réussie. On parait ne manquer de rien à Velin Arvel. Retour à la nuit close bien qu’il ne soit que 18 heures.

Mercredi 16 Décembre (Ste Adélaïde)

Sans mettre les pieds hors de notre domaine, nos journées se trouvent remplies tellement qu’il ne s’y trouve point place pour une seconde de désoeuvrement et d’ennui. Nous pouvons être tristes, soucieuses devant la situation actuelle mais jamais découragées et c’est l’essentiel. Je parle pour Cricri et pour moi. Annie est différente. Son sort est-il réellement plus dur que les nôtres ? Se l’imagine-t-elle ? La pauvre est devenue un gémissement à jet continuel. Elle se plaint de tout.

Je me suis occupée assez longuement des pommes de terre des Pierre. Faire les étiquettes sur toile, les coudre, remplir, peser les sacs, les fermer à points de couture assez serrés, cela n’a l’air de rien mais est assez long pour la maladroite aveugle.

Loisel vient enfin prendre la génisse de Mouchette. Elle a près de 9 semaines, pèse 130 livres et m’est payée 1040frs. Je n’ai jamais vendu un veau si cher (8frs la livre). Visite de Mr Gaouyer. Louis et moi allons avec lui voir les taillis pour lui donner 2 charretées de bois à couper. Visite de Mrs Salaün et Charles le soir pour protester, jalousies de bûcherons. Ecrit à Me Le Marois et à Henri. Reçu carte d’Henri.

Jeudi 17 Décembre (Ste Olympe)

Le mauvais temps continue et Louis ne peut pas encore se libérer de la journée due à Lévallan. Voici déjà 2 fois qu’elle est remise. J’en suis contrariée mais teins absolument à ce que nous portions les pommes de terre des Pierre à Morlaix avant la fin de cette semaine.

Malgré la bourrasque et les averses, je vais au bourg porté le colis de Franz. Affluence énorme. J’attends 3hrs ½ et ne vois mon tour arrivé que lorsque la nuit s’est faite. Je rentre à 20hrs assez fatiguée mais contente de ce que mon pauvre prisonnier recevra : ½ l de beurre, 1 agenda de la part d’Annie, 4 pains d’épices, ½ l de sucre, 2 paquets de tabac, 1 livre de pois, 2 boites de sardines, 2 grandes tablettes de chocolat. L’Oeuvre y ajoute en supplément de Noël : 1 fromage, 1 boite de sardines, 2 nougats, 1 boite de déjeuners complets, 2 sachets pour soupes.

Carte d’Henri.

Vendredi 18 Décembre (S. Gatien)

Nous allons chercher le pain à Kermuster, Cric et moi. Voici 2 mercredi que Philippe Menou, notre boulanger de Plouezoc’h, chez lequel Annie et Françoise sont inscrites, manque. Il parait qu’il est sérieusement malade. Notre charge est donc plus lourde. Nous ne succombons cependant pas sous son poids.

Déjeuner à 11hrs. Nous partons ensuite à Morlaix porter à la gare les pommes de terre des Pierre. Il fait très mauvais temps. A St Antoine nous essuyons un grain formidable mais cela s’arrange et la suite de cette randonnée se passe aussi bien que possible.

Yvonne de Kermadec nous apprend qu’elle est nommée à Brest, ce qui nous désole et ne l’enchante guère.

Carte de Pierre.

Samedi 19 Décembre (S. Timoléon)

Terrible journée ! Isis est frappée brusquement à 9hrs du matin par une crise d’hémoglobinurie. Défilé de Guéguen, des vétérinaires, des voisins. Je suis dans une angoisse folle, Cricri fait tout ce qu’elle peut. Que Dieu ait pitié de nous ! Je n’ai pas le courage d’écrire les détails qui, d’ailleurs, importent peu.

Dimanche 20 Décembre (S. Philogone)

Messe de 7hrs ½ à Plouezoc’h. Cricri a passé toute la nuit dans l’écurie. La situation reste la même. Notre pauvre bête est entre la vie et la mort.

Lundi 21 Décembre (S. Thomas)

C’est Louis qui a passé la nuit auprès d’Isis ; elle a été assez calme. En somme l’état général n’est pas trop mauvais mais la paralysie de l’arrière train se prolonge. Les vétérinaires sont revenus. On a essayé de soulever la bête avec un palan. Je n’ai que très peu d’espoir mais il faut continuer la lutte et mettre toute notre confiance en Dieu et nos Saints protecteurs.

Naissance à l’improviste d’un veau de Io, vers 7hrs du soir. C’est une génisse minuscule, on dirait un fox-terrier.

Mardi 22 Décembre (S. Honorat)

Toujours le même état. Monsieur Gaouyer a tenu à veiller bien que les Balcon aient déclaré que la chose n’était pas utile. On a encore essayé de soulever Isis ce matin et elle a cassé un 2e palonnier, prêté par Lévollan. Aggravation le soir. Louis Cornaland, cherché en hâte, déclare la métrite si redoutée comme complication. Isis est très agitée. Les deux fils Charles s’installent pour la nuit auprès d’elle.

Nous avons maintenant un palonnier en fer forgé par Le Sault et des sangles prêtées par lui. Je suis dans une angoisse indicible.

Mercredi 23 Décembre (Ste Victoire)

Pas de changement. Notre pauvre bête se prolonge. Elle ne parait pas trop souffrir aujourd’hui après une nuit que ses veilleurs ont dit avoir été très agitée. On la lève 2 fois ; elle tient bien sur sa patte gauche et s’il n’y avait pas métrite nous pourrions espérer. Le soir elle recommence à se remuer beaucoup, alors, pour ne pas qu’elle s’énerve on ne fait que la retourner sans la dresser. Yves Lévollan et Yves L’Hénoret viennent passer la nuit.

Jeudi 24 Décembre (S. Delphin)

Nous sommes toujours dans l’attente angoissées du fatal dénouement. Isis s’affaiblit mais ne paraît pas trop souffrir. Sa nuit a été un peu moins mauvaise que la précédente. Je n’ai de confiance qu’en Dieu par l’intercession de la Ste Vierge et de nos grands saints protecteurs. J’ai dit aujourd’hui 1000 Ave Maria pour implorer Celle à qui son fils ne peut rien refuser surtout aujourd’hui.

Eté à Kermuster chercher du pain dans la matinée et l’après-midi au bourg. Confession. Colis de Franz (2 paq. tabac, 3 pains d’épices, 2 boites sardines, 2 paq. café, 1 gde tablette chocolat, 2 nougats aux figues, 1 pâtes, 1 pois cassés, beurre et conserve de veau) Queue à la boucherie, retour à la nuit.

Louis et Toudic veillent.

Vendredi 25 Décembre (Noël)

Réveil à 5hrs ½. Annie et Cricri vont à Plouezoc’h se confesser et communier pendant que je garde Françoise. Je vais à la grand’messe et puis recevoir la Ste communion avant l’Office. La bonne Marie Marec me donne 3 gâteaux secs pour me soutenir. J’obtiens un morceau de viande chez les Cars. Nous sommes de cuisine et de vaisselle toute la journée, Francine qui a  fait fête chez elle ne fait que paraître à la maison pour dire que nous n’avions pas à compter sur elle.

Notre journée de Noël est donc un  peu plus que mélancolique. Cependant le Petit Jésus a passé par la maison. Nous avons trouvé ce matin chacune quelques objets utiles et agréables dans nos souliers. Ceux de Françoise ont même été splendidement garnis.

Isis s’est dressée une fois dans la journée et parait moins paralysée. Louis ne s’absente guère et aide Cricri. Me Gaouyer et Joseph Troadec passent la nuit.

Samedi 26 Décembre (S. Etienne)

Ma Communion d’hier me fortifie, je suis moins nerveuse. Je pars de bonne heure pour décider le vétérinaire à venir voir Isis. J’y parviens en promettant une partie de l’essence nécessaire. Marcel Guégen doit aussi en fournir.

La visite des Baron dans l’après-midi ne nous rassure pas mais donne quand même une lueur d’espoir à laquelle je me cramponne. Que les heures semblent longues dans cette pénible attente ! Il paraît que dans 3 ou 4 jours nous serons fixés. En attendant il faut agir.

La pauvre Cric est d’un dévouement et d’une énergie admirable, Louis est aussi dévoué et tous nos voisins d’une complaisance touchante. Le bon Gaouyer vient plusieurs fois par jour.

Je n’ai pas le calme nécessaire pour commencer ma correspondance de fin d’année mais je fais de ci, de là, quelques rangs de tricot. Annie, Cric et moi commençons une neuvaine pour Germaine. C’est Cricri qui veille toute seule.

Dimanche 27 Décembre (S. Jean, ap.)

Dans un sens la visite des vétérinaires a été un peu rassurante. Ils ne croient pas à la métrite pour une jument pleine. Restent donc les seuls reins pris. Ils le sont malheureusement très. Les urines sont affreuses.

Messe de 8hrs ½ à Kermuster.

Isis levée tient bien sur sa patte gauche et un peu sur la droite. Il y a progrès au point de vue paralysie. Mais la journée est encore bien triste. Nos voisins continuent à défiler, offrant leurs services qu’on accepte ou refuse selon les besoins.

Francine nous faisant un peu de travail aujourd’hui, je puis commencer ma correspondance de jour de l’an. Ecrit à Henri, aux Pierre, à Albert, à Paul, à Kiki, à Germaine, à Michèle, à Marie Aucher.

Cricri tient à passer encore la nuit dans l’écurie. Elle prétend s’être reposée mieux dans la paille que dans son lit.

Lundi 28 Décembre (SS Innocents)

La nuit d’Isis a été bonne. Cricri a pu dormir, dit-elle, de 1hr à 6hrs du matin. Malheureusement la bête s’affaiblit, il faut lui faire des piqûres au camphre pour soutenir le cœur.

Nous tuons un de nos gros porcs, une truie qu’on ne pèse pas mais qui doit faire au moins 250 livres, peut-être même près de 300. Cette opération occupe toute la matinée.

Avec les allées et venues nécessitées par Isis, je ne puis guère me livrer à un travail sérieux quel qu’il soit. J’écris une carte à Balzard. Annie va porter à Plouezoc’h 2 poulets, un pour la rue Las Cases, l’autre pour sa famille. Cricri et moi allons à Corniou laver les boyaux de notre cochon.

Mardi 29 Décembre (Ste Eléonore)

Isis n’a pas été veillée cette nuit, pour la première fois depuis le commencement de sa maladie, le mieux parait s’accentuer mais, les urines continuant à révéler le trouble des reins, nous n’osons guère nous laisser à l’espoir. En tout cas nous ne sommes pas sortis d’affaire !

Je pars au petit jour pour assister au service Fournis que je croyais être à 9hrs ½. Comme il ne commence qu’à 10hrs je puis faire mes courses au bourg avant et rentrer pour déjeuner avec tout le monde à une heure normale.

Dans l’après-midi je porte à Kermuster le beurre de la réquisition et ma lettre au Contrôleur. Rapporté du pain. Ensuite, charcuterie jusqu’au soir avec Yvonne Féat, venue nous aider après déjeuner.

Mercredi 30 Décembre (S. Sabin)

Anniversaire de ma fille chérie. Le plus beau cadeau lui est fait par le Bon Dieu ; elle a maintenant beaucoup plus d’espoir de conserver sa jument. Remise sur pied à l’aide du palan, Isis se tient seule et commence à s’appuyer un peu sur sa jambe droite. L’esprit plus libre, j’aurais voulu me livrer à un tas d’occupations qui urgent dans les dernières heures d’une année mais Francine n’est pas venue et nous avons été en cuisine du matin au soir à cause de nos pâtés de cochon qu’il fallait exécuter.

Reçu quelques lettres parmi lesquelles une carte de mon petit Henri. Ce chéri écrit fort bien pour un bonhomme de 6 ans et il me dit des choses si douces que mon cœur en est tout chaviré. Il fait assez froid. L’hiver commence. Mariage de Jean Prigent du Verne.

Jeudi 31 Décembre (S. Sylvestre)

Francine ne vient pas encore, ce qui complique beaucoup notre journée qui devait déjà être surchargée. Nous n’arrêtons pas. Je prends Me Martin pour nous aider à faire le nettoyage de la cuisine. Nous tentons vainement d’aller à Morlaix ; il n’y a pas de car, pas un seul : ni Mérer, ni Huet, ni Ammonou.

Isis va mieux ; je n’ose pas chanter victoire mais je la crois sauvée à moins d’une rechute. Par contre celle des Jégaden de Kerdini est morte hier. Il faudra que je me souvienne de ma promesse de les aider si ce malheur leur arrivait et qu’il nous soit épargné. Notre jument a pu se relever seule aujourd’hui. C’est un énorme progrès. Louis a trouvé aussi son urine moins opaque et moins colorée. Que Dieu soit béni.

Nous sommes invités à un café au Verne en l’honneur des mariés d’hier. Mes filles y vont, je garde Françoise. Soirée de solitude.