Octobre 1943

Vendredi 1er Octobre (S. Rémi)

Au point de vue atmosphérique ce mois commence bien ; joli soleil, tiédeur. Et malgré tout on voit, on sent que l’automne est là. Les fruits tombent ; plusieurs fois par jour, je vais disputer aux merles les poires dont deux arbres jonchent le sol. Cette année ils sont très productifs. En pommes la récolte sera moyenne, nos vieux arbres sont presque tous morts et ceux que nous avons mis pour les remplacer commencent seulement à montrer leurs fruits.

Le cidre fait, il y a quelques jours, avec Mr Gaouyer, est mis en bouteilles. Il y en a 100 plus 27 litres. Je le trouve très bon parce qu’il est très parfumé et très sucré mais, en s’alcoolisant il va sans doute durcir.

Louis va chez Bellec à Kerdiny pour retirer des pommes de terre.

Samedi 2 Octobre (SS Anges Gardiens)

Hier Henri était allé à Morlaix faire ses achats pour la fête de demain ; aujourd’hui, c’est Annie qui va en ville pour le même motif. La pauvre Cric et moi qui ne pouvons nous absenter nous chargeons les autres de nos commissions. Ici nous n’avons pas un instant de répit, les occupations urgentes s’enchevêtrent les unes dans les autres.

Dimanche 3 Octobre (Ste Fauste)

J’ai le grand regret de ne pouvoir aller à la messe. Mal aux jambes et aux pieds, manque de chaussures, trop d’ouvrage à la maison, voici les causes de cette abstention. Que le Bon Dieu nous rende donc u n peu de liberté et le nécessaire pour reprendre non notre ancienne vie de confort, mais une existence moins terre à terre. Il faut hélas la mener et le plus courageusement possible malgré les dégoûts et les lassitudes.

Aujourd’hui, nous trouvons quand même les moyens de faire un peu la fête en l’honneur de St François, patron de mon mari, de mon fils et de ma petite fille. Henri reçoit un beau livre, Franz de l’argent pour acheter un chien, Françoise son autosky, un petit banc clos, un livre d’images, des bonbons. Menu du déjeuner : Potage julienne – Concombre – Poulet rôti – Purée de pommes de terre – Pommes meringuées – Café – Calvados.

Lundi 4 Octobre (S. François d’Assise)

Oublié de noter hier qu’Henri nous avait offert une bouteille d’excellent vin blanc et qu’il y avait et une profusion d’hortensias pour orner la fête ainsi que des lettres de tous nos chers absents.

Aujourd’hui fut notre deuxième journée de pommes de terre. Nous avions le même nombre de travailleurs et le rendement fut presque identique : 11 charretées contre 10. Comme Isis faisait le transport on la chargeait un peu moins que Mignonne et que la jument que L’Hénoret nous avait prêtée et je crois que nous avons maintenant 100 quintaux de pommes de terre à la maison. C’est une belle récolte dont nous devons être reconnaissants au Ciel car elle assure notre subsistance pour les mois d’hiver et nous permet en plus d’aider les autres.

Mardi 5 Octobre (S. Constant)

Louis, aidé de Me Martin, achève les 5 lignes de pommes de terre qui avaient dû être abandonnées hier à cause de la tombée de la nuit. Cela nous donne encore une bonne charretée. Donc nous en avions 22 plus 250kgs mis directement en sacs sur le champ pour Me Martin et ce qui avait été pris depuis 3 semaines pour notre nourriture et celle des porcs. Je voudrais pouvoir livrer rapidement ce pourquoi nous sommes imposés, mettre à part la semence et calculer ce dont nous pouvons disposer car cette denrée serait intéressante à vendre. Son cours moyen dans le pays est 150frs les 100kgs.

Cricri va au bourg avec Pétronille qui lui a procuré une bicyclette pour cette course. Je règle Francine venue chercher sa carte d’alimentation. Me Murla vient voir la génisse d’Ondine et la retient.

Mercredi 6 Octobre (S. Bruno)

Louis va retirer les pommes de terre chez Mr Gaouyer ; le temps se maintient mais il a quelques défaillances et elles suffisent à maintenir une humidité qui est néfaste aux haricots. Les gousses à demi-mures pourrissent au lieu de sécher. Je crois qu’il faudrait arracher les plants mais où les mettre ? Nous n’avons aucun emplacement. De même pour les fruits que je ramasse quotidiennement nous n’avons pas d’installation convenable. Je les empile sur les parquets des chambres inhabitées et cela n’est pas fameux ni peur eux ni pour les planchers. Il aurait fallu aux temps faciles et prospères arranger un grenier et un fruitier.

Il y a aussi autre chose qui me manque pour faire mes récoltes : le temps. Francine ne vient plus du tout je l’ai réglée hier et du matin au soir je suis occupée.

Jeudi 7 Octobre (S. Serge)

C’est chez les Bretons qu’on arrache les patates aujourd’hui. Crachin et boue doivent rendre l’opération ennuyeuse mais somme Louis n’a pas paru je pense qu’on s’y est mis malgré cette atmosphère peu favorable.

Depuis dimanche, j’ai un ulcère qui me fait bien souffrir à la jambe gauche. Il faut quand même trotter dans la maison, le jardin et la ferme. Je vais même plus loin aujourd’hui. Accompagnée de Franz, je me traîne au Poullen chez les Le Normand, espérant qu’on nous donnerait la petite Irène pour nous aider. Vain espoir, Me Le Normand la garde chez elle. Mais cette course nous rapporte quand même : deux excellentes crêpes chacun et une indication qui, peut-être, s’il plait à Dieu, donnera des fruits. J’écris aussitôt pour la nièce dont Me Le Normand nous a parlé bien qu’elle m’ait dit qu’elle ne savait rien faire et n’était pas dégourdie comme ses enfants à elle.

Vendredi 8 Octobre (Ste Brigitte)

Arrachage de pommes de terre chez les Troadec de Ker Gouner. Donc pas encore de Louis aujourd’hui mais, grâce à Me Goyau et à Jopic, je n’ai pas de travail trop pénible pour ma jambe malade. Certes il me faut aller et venir quand même mais je passe bien du temps assise dans la cuisine à éplucher pommes de terre et pommes, à écosser des haricots noirs pour semence.

J’écris à Kiki, nous avions reçu des nouvelles de son fils hier. A noter qu’avant-hier Marcel Charles a porté, en même temps que la livraison de Pétronille, 3 sacs d’avoine qui nous étaient réquisitionnés d’urgence. Nous aurions dû envoyer 25kgs de plus mais impossible de les faire contenir dans les sacs du Syndicat.

Il a fait aujourd’hui un temps délicieux, clair, ensoleillé et même chaud de 10hrs à 18 heures. J’ai repiqué quelques scaroles mais c’es tard et je n’en espère pas grand’chose.

Samedi 9 Octobre (S. Denis, év.)

Pétronille nous prête un broyeur à main pour la lande. On va donc pouvoir donner de l’ajonc haché à nos chevaux. C’est une nourriture très fortifiante dont ils ont besoin tous les trois. Depuis le sevrage de son poulain Isis parait aller beaucoup mieux pour la marche mais elle reste maigre. Comme il est nécessaire de la faire travailler pour essayer de reformer ses muscles détruits, il faut l’alimenter substantiellement. Peut-être aurons-nous la chance miraculeuse de la sauver ! Quant à Mignonne, la vaillante bête est bien vieille et depuis la maladie de sa compagne on lui a imposé un dur travail. Elle aussi a besoin de fortifiant.

Il y a eu ce matin un peu de rosée blanche, la première de l’année mais sous le grand soleil la terre s’est vite réchauffée. Cricri et moi nous nous risquons à manger des cèpes. Les autres attendent l’effet produit sur nous.

Bombardement assez sérieux à Ploujean.

Dimanche 10 Octobre (S. François de Borgia)

Malgré une jambe malade je ouis aller entendre la messe à Kermuster avec Henri et Franz. Me Goyau nous apporte un tas de champignons dont nous nous régalons au repas de midi. Je crois bien que ce soit aujourd’hui la terminaison des quelques bonnes choses qui variaient nos menus. Au déjeuner, nous mangeons les dernières tomates. Il est vrai qu’il en reste 3 ou 4kgs entièrement vertes qu’Henri a cueillies à cause des gelées et misse sous châssis dans ‘espoir vague qu’on pourra les consommer plus tard. Au dîner nous avons les derniers haricots verts car je crois qu’on ne peut pas compter sur les quelques fleurs qui se présentent encore.

Mr Mayer vient nous présenter un jeune homme que j’engage. Henri a la grippe intestinale à la mode. Franz va à Kerprigent et payer le loyer Fournis (doublé)

Lundi 11 Octobre (S. Gomer)

Au Moulin à Vent on retire les pommes de terre, très belle récolte parait-il. Nous y envoyons Jean Colléter du Verne et à partir de 3hrs ½ Louis avec Mignonne et la charrette. Dans la matinée on fait ici du cidre avec les petites poires et quelques pommes à couteau, cidre destiné à être transformé en Calvados. Franz estime que nous aurons presque une chauffe, c'est-à-dire les 20 litres autorisés mais mon fils voit toujours grand et beau ; j’estime à un peu moins la production de ces 150 ou 160 litres de liquide obtenu. On verra.....

Les Menou viennent chercher leur porc. On leur donne le plus gros et il en fait 90kgs. Franz croyait qu’il dépassait les 100. Cela m’inquiète pour l’acceptation de celui que je voudrais envoyer le 19 au ravitaillement.

Mardi 12 Octobre (S. Wilfrid)

La grosse truie qui  a perdu sa compagne hier est toute triste ; elle ne mange pas. On dirait qu’elle regrette celle qui la battait si souvent et lui disputait victorieusement la nourriture.

Franz continue à passer pas mal de temps au Mesgouëz et recommence à s’en occuper. Cela possède presque autant d’inconvénients que d’avantages. Il s’y connait certainement mieux que nous sur bien des points mais il a tendance à ne tenir aucun cas des circonstances actuelles et veut faire marcher tout comme avant la guerre. Et puis il n’est pas commerçant du tout, je dirais même qu’il n’a pas du tout le sens pratique. Enfin il ne s’occupe pas des exigences d’une lourde maison.

Mercredi 13 Octobre (S. Edouard)

On conduit notre pauvre Quimper à Lanmeur où elle est livrée au Ravitaillement général, non en notre nommais à celui d’Henri de Preissac. Toute la journée de Louis est employée à cette livraison car il est obligé de conduire ensuite la bête à Plouigneau.

Entrée au Mesgouëz du neveu d’Armand Bescond, le sacristain de Plougasnou. C’est le garçon présenté dimanche par Mr Mayer. Il a 18 ans ½ et parait très gentil. Ses parents habitent Boulogne ; lui est ouvrier plombier. Il a bonne volonté pour se mettre aux travaux agricoles et j’espère que notre pauvre Cricri sera très déchargée par ce jeune homme quand il se sera mis au courant.

Me Goyau continue à venir encore cette semaine. Je puis donc ne pas trop fatiguer ma jambe malade. Je tricote un peu pour Me Goyau.

Jeudi 14 Octobre (S. Calixte)

La journée se passe sans incidents d’aucune sorte, ni triste, ni heureuse pour l’exploitation. Une joie familiale à noter : réception d’une lettre de Pierre. Mais cette joie est bien mélangée d’inquiétude car notre fils nous raconte ses difficultés pour alimenter les siens. A Sisteron, il ne trouve rien ou à des prix prohibitifs pour sa bourse. On lui fait le kilo de pommes de terre jusqu’à 20frs et celui de haricots à 40frs. Il nourrit en ce moment sa famille surtout avec des courges et de l’épeautre. Il nous annonce qu’il pourra peut-être nous envoyer un peu de carbure ; ce serait un grand allègement pour notre misère hivernale.

Armand Bescond, le sacristain, vient faire sa quête avec Lucien Troadec.

Vendredi 15 Octobre (Ste Thérèse)

L’impression d’automne s’accentue. La nuit empiète sur le jour et les feuilles commencent à tomber. Il serait grand temps d’arracher les haricots et de cueillir les pommes ; malheureusement ma jambe malade m’empêche presque de me tenir debout et je ne puis faire ces travaux qui sont habituellement de mon ressort. J’épluche les légumes et fais la cuisine pour la communauté. Entre ces occupations, je tricote au manteau de Me Goyau. Il y avait un demi devant et les manches à faire, je pensais en avoir seulement pour 3 ou 4 jours et je vois qu’au train dont j’y vais cela va languir. Il est triste de constater qu’on devient incapable des choses qu’on faisait jadis vite et bien. Je me sens une pauvre loque mais j’accepte, ô mon Dieu, cette déchéance que vous permettez.

Samedi 16 Octobre (S. Léopold)

Même vie très occupée, assez morne. Nous mangeons encore 2 lapins de notre élevage car cette semaine comme les deux précédentes, il n’y a pas de distribution de viande à Plougasnou. C’est la grande foire de l’année à Morlaix. Franz nous dit qu’elle est piteuse. Ni vendeurs, ni acheteurs, ni forains. Et cependant, par habitude, par routine, les gens des bourgs et des campagnes s’y rendent. Ils veulent avoir fait leur foire Hautcque. Franz est allé voir le marché aux chevaux ; il n’y a rien acheté mais, encouragé par Mounier, il a commandé une pouliche du modèle d’Isis à un marchand de Landivisiau qui doit aller lui chercher cela dans la montagne.

Dimanche 17 Octobre (Ste Edwige)

Seuls Henri et Franz peuvent aller à la messe. Ma jambe m’empêche de les accompagner à Plouezoc’h. Cric est retenue par l’ouvrage de ferme et Annie se sent fatiguée. Mr Méa de Plouénan et son beau-frère qui habite Ploujean viennent pour des achats de litière et déjeunent avec nous. Heureusement Franz avait prévu le coup et avait fait tuer un coq la veille. Nous avons donc un déjeuner assez bien : Bouillon de poulet – Coq rôti – Pommes de terre – Sauce aux champignons – Salade – Poires – Café – Calvados.

Visites de Prigent du Verne, du père de Joseph, de Francine avec son fiancé venue nous inviter au repas de noces. Donc journée très occupée par le travail ordinaire et tous les dérangements survenus. Donné 20 pommes au père de Jopic.

Lundi 18 Octobre (S. Luc, év.)

Me Goyau étant là, je peux me reposer un peu mais ne suis guère plus libre de m’occuper des choses personnelles. Il me faut éplucher des légumes et raccommoder des sacs pour mettre le blé que Louis, Armand et Jopic passent au tarare afin de le livrer le plus tôt possible au Ravitaillement. Je crois que notre récolte dépasse un peu l’estimation qui en a été faite et que nous aurons largement ce qu’il faut pour l’imposition et l’ensemencement.

Henri va à Kerprigent, il y touche l’argent payé pour la pauvre Quimper 1596frs. Franz va payer les plants de rutabagas chez Jaouen au Guernevez (250frs) ; il va aussi chez Lucie pour interdire les bals que les Braouézec, Tortochot se sont mis à donner tous les dimanches et qui font scandale.

Marie Troadec vient chercher des pommes ; je lui en donne 5 livres.

Mardi 19 Octobre (S. Savinien)

Louis porte le matin un de nos porcs à la Réquisition. Il est vrai qu’il ne pèse pas très lourd : 74kgs mais cet animal est payé 40frs de moins qu’il n’a été acheté à 4 semaines. Nous l’avons nourri et copieusement pendant 4 mois pour arriver à ce beau résultat. C’est décourageant et fait comprendre pourquoi bien des paysans renâclent devant ce devoir national de donner pour l »alimentation générale.

Pour nous cet avatar est certes un gros ennui mais nous continuerons autant que possible à envoyer ce qui nous est demandé. La question beurre est la plus préoccupante. Cette semaine encore Henri a pu porter 4 livres mais il y en a de moins en moins et nous avons dû manger de la compote de pommes.

Temps abominable. Armand est malade. Lettre de Kiki qui a la jaunisse.

Mercredi 20 Octobre (S. Aurélien)

Bien meilleur temps qu’hier. Il fait moins froid, le vent est tombé et ce n’est plus la pluie continuelle. Une seule ondée vers 10hrs. Louis peut donc l’après-midi porter 30 sacs de blé au Syndicat. Nous avons donc satisfait largement pour cette denrée à ce qui nous est demandé puisque nous avons livré 27 quintaux ½ au lieu de 25. On va maintenant mettre de côté la semence. Je crois qu’il restera quelques sacs.

De notre côté nous commençons à enlever les haricots blancs pour conserver en secs. C’est tout un fourbis, nous ne savons où les mettre.

Lettres de Paule et du petit Jean à Cricri. Ce bonhomme a du entrer au collège lundi ; il en était  très ému et éprouvait le besoin d’annoncer lui-même cette grande nouvelle à sa chère marraine.

Jeudi 21 Octobre (Ste Ursule)

Temps moyen, très de saison, ondées trop fréquentes pour permettre le travail dans les champs ni même la continuation du ramassage des haricots. Franz emploie les hommes à l’arrangement de la cour de ferme, leur faisant empierrer quelques endroits trop bourbeux. Les Murle viennent chercher le veau d’Ondine. Il pèse 90 livres et nous donne ainsi 900frs moins une chance de 20frs.

Francine vient chercher notre marmite et notre chaudron du battage. Ayant refusé d’aller à son repas de noces, je lui fais son cadeau (200frs). On reviendra demain de chez Lucie prendre de la vaisselle, de la verrerie et des couverts.

Je termine le tricot de Me Goyau ; j’en suis bien aise car l’ouvrage pour nous ne manque pas et j’ai si peu de temps à pouvoir y consacrer. Lettre d’Albert.

Vendredi 22 Octobre (S. Mellon)

Franz fait continuer par louis et pas Armand le travail commencé hier mais nous ne pouvons pas nous occuper des haricots et j’en suis ennuyé car il reste à peu près la moitié de la récolte en danger sous les averses. Le fiancé de Francine et Tortochol viennent chercher le matériel. A noter 24 assiettes creuses, 24 assiettes plates, 24 couverts, 24 verres et 12 couteaux.

Etant obligée de ménager ma jambe car j’en souffre beaucoup je ne puis guère circuler et je profite des instants de repos forcé pour commencer un tricot pour Cricri. J’emploie un reste de laine provenant d’une tunique faite il y a dix ans et j’ai bien peur de ne pas avoir la quantité nécessaire au corsage demandé.

Visite de Mr Clech qui nous apporte des sabots et clacques de Guimaëc. Nous lui devons 310frs.

Samedi 23 Octobre (S. Hilarion)

Mariage de Francine. Annie, Cric, Françoise, Me Goyau, Paulette, Me Martin, Nicole et moi allons assister à son départ à 9hrs et prendre ensuite le café chez elle. Sa toilette est jolie ; elle est bien coiffée. Son voile brodé tout autour sort de l’ordinaire. Malheureusement les chemins sont boueux et le ciel menaçant. Quelques minutes avant la mise en marche du cortège, il tombe une ondée formidable. Après cela s’arrange et il fait même assez beau temps toute la journée. J’en profite pour arracher quelques haricots à la fin de l’après-midi.

En sortant de chez Francine, nous sommes allés à Ker Hervé pour essayer d’acheter des haricots secs. Les Cudennec ont déjà vendu tous leurs blancs mais ils nous ont promis des noirs. C’est toujours cela. Il faut y retourner dans une dizaine de jours pour les prendre.

Lettre de Pierre. Son ravitaillement hivernal est presque assuré. J’en suis plus heureuse que je ne puis le dire.

Dimanche 24 Octobre (S. Magloire)

Avec une certaine peine je ouis me traîner en sabots jusqu’à Kermuster où j’entends la messe en compagnie d’Henri, de Franz et d’Armand. Annie et Cricri vont à la grand’messe. D’avoir pu accompagner nos devoirs religieux me rend l’âme plus légère. Et puis le temps est joli, très frais le matin et le soir mais clair, ensoleillé. Dans l’après-midi on aurait pu se croire au printemps ; malheureusement nous ne pouvons pas jouir de moments qui auraient du charme ; il faut rester attelés aux besognes de la maison  et de la ferme. Je vais cependant jusqu’à la garenne de Pen an Allée pour y chercher deux choux.

Franz court la campagne pour son enquête sur les pommes de table et pour trouver une défonceuse.

Lundi 25 Octobre (S. Crépin)

Même vie de galères dont je m’échappe trois quarts d’heures pour aller régler diverses choses avec notre voisin Jégaden. Ce bonhomme a beaucoup de ressources ; il est complaisant et nous rend service à peu près chaque fois que nous le lui demandons, mais il a l’inconvénient d’être cher. Ainsi il me prend 40frs pour un litre d’essence pour moudre un sac de grains et il m’a vendu des pommes de terre à 2frs la livre. Mes dettes envers lui sont toutes réglées mais je n’ai pu avancer l’expédition des pommes de terre d’Albert car les feuilles n’étaient pas encore en règle.

Annie a aussi des difficultés pour l’envoi qu’elle veut faire à sa famille. Tout est compliqué maintenant ; on ne peut rien faire sans avoir un tas de formalités à remplir.

Tiré encore des haricots.

Mardi 26 Octobre (S. Rustique)

Aidée d’Henri et de Franz j’achève la récolte des haricots. Naturellement tant qu’ils ne sont pas écossés, je ne puis juger de leur quantité ni de leur qualité mais je crois que sans avoir accompli leur promesse  ils auront un rendement moyen.

Dieu est bon, il nous envoie toujours le nécessaire au moment voulu et s’Il permet que j’aie des inquiétudes, même des angoisses parfois c’est afin qu’il s’élève un sentiment de plus vive reconnaissance dans mon cœur quand la grâce spirituelle ou matérielle arrive. Ainsi, aujourd’hui, Mr Martin nous a apporté 10 livres de semoule de Tromelin et j’en espère encore d’autre par François Goyau. Nous faisons moudre aussi un peu de blé pour avoir de la farine.

Mercredi 27 Octobre (S. Frumence)

Réponse de Melle Mansoux au sujet des haricots. Elle en voudrait 5 ou 6 kilos et préfère des rouges. Je n’en ai guère vus par ici. Je vais chercher et si je ne trouve pas je lui enverrai des noirs qui sont meilleurs marché et qui, bien apprêtés, ne sont vraiment pas mauvais.

Yvonne Féat vient. Comme il fait un temps merveilleux pour la saison, nous lui faisons commencer une grosse lessive.

Franz me dit le nom du pommier qui donne des fruits précoces assez colorés et abondants chaque année. C’est, parait-il, le "pigeonné de Jérusalem". Yvonne m’apprend que pour faire mûrir les tomates il faut les mettre dan du foin. Je vais à Kerdiny demander un journalier à envoyer demain chez Jégaden pour tirer des pommes de terre. Je ne trouve que Jopic Braouézec.

Jeudi 28 Octobre (SS Jude et Simon)

On tire la fin des pommes de terre chez Jégaden. Il a une récolte fantastique. Monsieur Gaouyer vient fabriquer son cidre sur notre pressoir. Louis travaille avec les juments le champ de Kerligot où Franz veut semer de l’avoine le plus tôt possible.

Annie accompagne son mari à Morlaix où elle fait beaucoup d’acquisitions dont quelques uns intéressantes. Yvonne achève la lessive qu’un beau soleil sèche dans l’après-midi. Je repique une centaine de salades : laitues de la Passion (graines données par Mr Clech). Henri va au bourg pour renouveler nos cartes de ravitaillement.

Vendredi 29 Octobre (S. Narcisse)

Chacun poursuit ses petites besognes. Louis est à ses labours. Franz va au concours d’étalons et à leur marque ; il déjeune chez Monnier. Cric reste à la ferme, moi devant mon fourneau. Annie se donne au tricot. Et le temps passe.... passe trop vite.

Ma jambe ne se guérit pas, la plaie reste vilaine ; cependant j’en souffre moins et j’espère maintenant m’en tirer sans trop de frais. Ce qui me coûte le plus, ce ne sont ni le docteur, ni le pharmacien mais le secours que je suis obligé de demander à des journalières, Me Goyau ou Yvonne Féat. Impossible de faire autrement. Pourtant je ne reste pas étendue comme je devrais peut-être, je vais, je viens mais en me traînant et fais les choses bien lentement.

Samedi 30 Octobre (S. Quentin)

Une bonne chose à noter : l’avoine a été semée dans le champ de Kerligot. Franz l’a lancée en terre de sa propre main cet après-midi. Je crois qu’il a été heureux de reprendre en cette occasion son beau métier d’agriculteur mais il n’a pas manifesté d’enthousiasme. On le sent désabusé, triste ; il ne se fait pas à la nouvelle vie si différente de l’ancienne que nous menions ici.

Henri va le matin à Plougasnou et en revient encore bredouille ! Cela fait 4 semaines que Loisel n’a pas pu distribuer de viande. Aussi nous avons fait tuer pour demain la grosse mère lapine brune. Notre élevage nous a déjà fourni 7 bonnes pièces et nous allons le liquider presque avant l’hiver.

Dimanche 31 Octobre (S. Arsène)

Avec regret, je manque la messe, mon pied gauche est difficile à chausser à cause de son enflure. Et, de plus, il faut bien que quelqu’un reste pour garder Françoise et la maison. Henri, Franz, Annie et Cric vont à l’office du matin. Partis de très bonne heure, ils peuvent se confesser et communier. Armand est à Plougasnou ; le Bon Dieu verra bien que son pauvre sauvage Mesgouëz fait ce qu’il peut.

Temps de Toussaint : sombre et humide mais doux ; l’atmosphère est d’une tristesse pénétrante. Nous essayons de la secouer, de faire un peu la fête. Notre lapine est copieuse et bonne ; nous l’arrosons d’un litre de gros rouge qui ne nous semble pas mauvais et le soir nous avons des nouilles aux tomates (grand luxe !) et un far avec une bouteille de cidre mousseux. C’est la fête du Christ-Roi, un peu celle de Christiane.

Novembre 1943

Lundi 1er Novembre (Toussaint)

Même ciel lamentable et même vie de misère. Tous les domestiques sont absents et nous avons toutes les corvées sur les bras. Ni Cricri, ni moi, ne pouvons aller à la messe. Dieu nous voit, nous pardonne ; j’espère même qu’il nous tient compte de cette privation et de nos regrets.

Une des tantes de Ker Hervé vient se faire panser par Cricri. Jopic rentre le soir en nous annonçant qu’il part demain matin car ses classes recommencent mercredi. Encore un avatar, il faudra qu’Armand garde les vaches à sa place ; il n’y est point habitué d’abord, ensuite pendant qu’il fera cela il ne pourra pas seconder Cricri pour le travail de ferme : cuiseurs et litières. Nous retombons exactement au même point qu’avant l’arrivée d’Armand.

Mardi 2 Novembre (Trépassés)

Souvenirs plus intenses es chers Disparus et du beau passé. Tristesse, mélancolie mais, grâce à Dieu, espoir de retrouver un jour tous nos aimés et d’être avec eux dans une très heureuse éternité.

Henri va encore à la messe mais pour les autres le travail, qui n’avait guère cessé, reprend. Personne ne vient à notre aide. Armand prend le rôle de Jopic et parait s’en tirer et s’en accommoder.

Mr Clech nous apporte des plants de fraisiers mais nous n’avons pas le temps de les mettre en place. Franz va faire une piqûre à la jument des Gourville Ty Nevez à Kermuster ; on lui donne un paquet de tabac. Mr Gaouyer termine sa première fournée de cidre et m’en donne 2 litres pour faire des crêpes. Il parait que c’est excellent de délayer la farine avec du cidre doux à la place du lait.

Mercredi 3 Novembre (S. Hubert)

Anniversaire de la mort de mon beau-père. Henri va à la messe. Je ne puis que m’associer à ses prières.

Hier soir, Franz a vu les premières bécasses. Il dit que cela nous annonce un hiver prématuré, dur sans doute. La température reste tiède aujourd’hui. Dans l’après-midi, Franz, Louis et Yvonne commencent l’arrachage des betteraves mais la pluie les interrompt assez vite, ils ne font pas grand’chose.

Le départ de Jopic hier matin complique encore la vie. Cricri est souffrante mais ne veut pas s’arrêter. Moi aussi je traîne ma jambe malade pour faire de la cuisine aux gens et aux bêtes dont j’ai la charge.

J’écris à Albert, à Paul et à Monsieur Prigent. Louis porte au Syndicat 9 sacs d’orge et 6 de blé ; il touche l’avoine mais il y a erreur.

Jeudi 4 Novembre (S. Charles Borromée)

Nous envoyions 2500kgs de pommes de terre pour le ravitaillement général. Nous en avons encore 1100 à livrer. Je suis contente d’être libérée d’une grosse partie de notre impôt mais voudrais bien être débarrassée sans trop de retard de ce qui reste et je crains que ce ne soit pas de si tôt car maintenant que la place est libre Franz parle de faire rentrer les betteraves, opération qui, avec les moyens dont nous disposons et le mauvais état des chemins, prendra peut-être une dizaine de jours.

Les journaux nous apprennent la mort de Marie Guenneau, notre ancienne bonne au temps où les enfants étaient tout petits. Cela nous fait beaucoup de peine. Petit à petit toutes les figures familières d’autrefois s’évanouissent........

Vendredi 5 Novembre (S. Théotime)

Franz commence la fabrication de notre cidre. Je fais un colis pour Sisteron. Il contient du linge et de vieux vêtements de Pierre. Nous y avons ajouté des pommes, de l’orge, 4 livres de semoule, 1 cake, des boites de réglisses pour les enfants. Que Dieu protège ce pauvre envoi. Je n’ai généralement pas de chance avec nos colis pour Sisteron, presque tous ont été défoncés et dévalisés.

On vient demander à Cric d’aller d’urgence chez les Féat pour voir Yvonne qui a un doigt très malade. Ennuis ; elle veut faire marcher notre assurance. Le soir, nous mangeons des crêpes faites avec du cidre doux à la place du lait. C’est bon mais pas meilleur qu’autrement, à la mode normale, il me semble.

Samedi 6 Novembre (S. Léonard)

Henri part de bonne heure à Morlaix et il y passe toute la journée. Malgré un temps maussade, il s’amuse presque à faire des courses et à jouer au badaud dans cette petite ville. Cela le change de l’atmosphère sauvage du Mesgouëz.

Franz achète 2 petits porcs qu’il paie 1600frs le couple. Ce sont deux mâles assez forts déjà qui doivent avoir six ou sept semaines. Mr Gaouyer qui a pris Mignonne et la charrette pour porter des pommes de terre à Morlaix nous ramène les cochons le soir. Il en apporte aussi au Moulin à Vent. Me Goyau étant à la maison, je ne me fatigue pas trop et ma jambe est moins enflée.

Dimanche 7 Novembre (S. Ernest)

J’ai encore le regret de ne pouvoir aller à la messe mais Henri, Franz et Armand vont à Plouezoc’h à celle de 8 heures et Cricri peut aller à la grand’messe.

Franz fait une partie de chasse au blaireau avec Toudic et Marcel Cazoulat de Corniou. Ils ne trouvent rien dans les terriers signalés. Nos garde-manger sont vides et quand les chasseurs arrivent, sans avoir prévenu, à 3hrs de l’après-midi, nous en sommes réduits à leur laisser sortir leurs provisions, n’ayant à leur offrir que la table, le banc et une bouteille de bon cidre mousseux.

Comme distraction dominicale, je tricote un peu. Me Martin tue deux de nos lapins car nous sommes encore sans viande cette semaine.

Lundi 8 Novembre (Stes Reliques)

Lettre de Pierre qui nous annonce l’envoi d’un colis. Nos aînés de Sisteron nous gâtent ; ils nous expédient des flocons de maïs, des pâtes de fruite, des amandes et chose précieuse entre toute quelques kilos de carbure qui nous donneront un peu de lumière pendant les longues soirées d’hiver. Je leur suis bien reconnaissante d’autant plus que les pauvres enfants ont aussi des difficultés de ravitaillement et se privent pour nous envoyer ces douceurs ; j’en suis attendrie au point que du regret se mêle à la joie que me donne ces marques de tendresse.

Une pluie fine gêne le travail dans les champs. Toudic vient cependant l’après-midi.

Mardi 9 Novembre (S. Mathurin)

Journée assommante car nous n’avons aucune aide. Il faut être en corvées du matin jusqu’au soir. Le pull-over commencé pour Cricri rencontre des obstacles, je le lâche ou du moins je l’interromps pour un temps indéterminé et je commence une paire de socquettes.

Mercredi 10 Novembre (S. Juste)

Cricri est de sortie dans l’après-midi. C’est un fait si rare que je le note. Elle  a été convoquée le matin par Mr Mayer venu à bicyclette la prévenir que le Commandant Marie devait venir vers 4 heures visiter à Plougasnou toutes les œuvres concernant les Prisonniers et leurs familles. En sa qualité de Correspondante de la Famille du Prisonnier, Cric ne pouvait guère se dispenser de voir le Commandant. D’ailleurs, elle n’était pas fâchée, je crois, de s’évader un peu de ses fastidieuses tâches. Elle a trouvé Me Martin pour la remplacer. Chez le docteur Le Roux, on lui a offert une tasse de thé et puis elle a été ramenée en auto au Mesgouëz.

Jeudi 11 Novembre (Ann. De l’Armistice)

Anniversaire de Franz. Impossible de trouver quoique ce soit à lui offrir. Nous ne pouvons même pas recourir au tabac qui est rationné et dont personne ne peut acheter que sa mesure. Son père lui a vainement cherché un livre intéressant à Morlaix et a dû se contenter de lui donner un modeste billet de 50frs.

On fait au Mesgouëz une importante journée de rentrée de betteraves mais l’éloignement ne permet pas de ramener plus de 13 charretées. Heureusement le Park Normand a pu être débarrassé, c’était le principal car le chemin est horriblement mauvais déjà et va devenir tout à fait impraticable. Le reste qui fera de 9 à 10 voitures environ arrivera plus facilement par la route. Nous avons aux champs : Franz, Marguerite Moal, Me Charles et paulette Goyau, L’Hénoret et Louis comme charretiers, Me Salaün et François Marie Goyau à la maison.

Vendredi 12 Novembre (S. René, év.)

Lettre de ma sœur Marguerite, elle va mieux et trouve, parait-il, un peu de nourriture à Paris en ce moment. Les choses y sont à des prix forts, prohibitifs pour bien des bourses mais on peut les trouver quand le besoin en est trop grand et c’est déjà précieux.

Ici nous avons de temps en temps de bonnes occasions. Ainsi, aujourd’hui on est venu me prévenir de l’abattage d’un cochon chez Lévollan, lequel porc atteint d’une angine était condamné mais dont la chair était consommable. On la vendait 45 et 50frs la livre. Annie est allée en chercher un morceau.

Je mets notre petit cidre en bouteilles. Je tricote un peu le soir, avançant ma paire de chaussettes. Les Cudennec de Ker Hervé apportent un rôti de veau à Cricri. Je vais à Kergouner.

Samedi 13 Novembre (S. Brice)

2ème et dernière journée de betteraves. Nous avons pu réunir 3 aides et une charrette attelée de 2 chevaux. Avec cela Franz est venu à bout de ce qui restait. Mais l’opération fut contrariée par un temps détestable tout l’après-midi ; elle ne fut terminée qu’à nuit tombée et il y a eu les deux dernières charges à emmagasiner.

Notre Armand donne quelques désillusions. Il est toujours poli et complaisant mais le métier n’entre guère ; il est trop mou pour la vie qu’il faut mener dans une ferme. Cricri lui répète tous les jours les mêmes choses qui ne font que traverser sa cervelle. On ne peut pas se reposer sur lui pour aucune des besognes qu’il fait quotidiennement depuis un mois ; il faut surveiller continuellement ; je trouve cela presque plus assommant que d’opérer soi-même.

Dimanche 14 Novembre (Ste Philomène)

Une des plus lamentables journées que j’ai vécues. Cependant il ne nous est arrivé aucun mal véritable à moins que ce soit à mon insu mais le temps fut affreux ; on respirait une atmosphère d’une indicible tristesse. Aucun domestique à la maison ; il a fallu tout faire nous-mêmes, ce qui nous a absorbés Franz, Cricri et moi du matin jusqu’au soir. Le service de ferme était particulièrement désagréable par le froid, dans la boue, sous la pluie, avec des rafales terribles de vent.

Avec cela, éclairs, tonnerre, grêles, c’était à croire que nous étions à la fin du monde. Il est tombé des grêlons énormes, plus gros que des boules de naphtaline. L’un d’eux a cassé un carreau de la cuisine. Les animaux, chien et chats semblaient affolés.

Lundi 15 Novembre (Ste Eugénie)

La tempête sans avoir cessé est moins forte. Madame Goyau souffrante ne vient pas mais Armand se rentre et garde les vaches, ce qui est déjà un bien grand soulagement. Néanmoins nous sommes encore dans les tripotages, sans aucune détente jusqu’à cette heure voisine de minuit. Cette vie nous devient odieuse à la pauvre Cric et à moi, nous voudrions nous en évader. – censure -

Visite de la vieille Camille, la mendiante ; elle est plus minable que moi, peut-être dans un degré supérieur de déchéance. La vue de ses loques me fait remercier Dieu des miennes ; je me sens un peu moins malheureuse.

Mardi 16 Novembre (S. Edme)

Vraiment nous sommes écrasées par un travail bien peu relevé. Je suis navrée surtout pour Cricri qui n’a plus aucune vie intellectuelle, aucune distraction et qui vit dans le fumier du matin jusqu’au soir sans avoir même le temps de soigner son pauvre corps qui aurait besoin de ménagements. Ses mains délicates, autrefois si fines, sont gonflées, tuméfiées, meurtries. Elle est très courageuse et ne recule devant aucun effort physique mais ce qui la décourage parfois ce sont les mentalités de son entourage. Elle ne comprend pas l’égoïsme. Hélas ! on le rencontre partout et plus encore qu’autrefois malgré la grande épreuve que nous subissons et qui devrait nous rendre meilleur.

Mercredi 17 Novembre (S. Agnan)

Pas de changement mais l’espoir d’une petite amélioration demain. Madame Goyau qui est dans son retour d’âge et traverse une crise périodique depuis samedi va mieux et pense nous revenir demain. Cricri s’échappe un instant pour aller chez Jeannie Bellec lui demander de nous rendre les deux litres d’essence que nous lui avions prêtés pour son battage de 1942. Elle les lui rend.

J’écris à Pierre pour son anniversaire du 25. C’est un peu tôt mais tous veulent dire à ce cher garçon ce qu’ils ont pour lui dabs le cœur et notre Chef veut que ce ne soit pas en bloc mais à des jours différents.

Il fait très froid, c’est presque un temps d’hiver que nous avons.

Jeudi 18 Novembre (S. Maxime)

On trouve ce matin un petit veau dans l’étable. C’est Io qui l’a donné pendant la nuit sans tambours ni trompettes. Franz s’occupe avec Louis du triage de la semence de blé. Il passe matinée et après-midi chez Bescond à Kermuster.

Pendant son absence, à 1h de l’après-midi, Armand trouve Isis très malade dans son écurie. On lui fait 2 piqûres de pilocarpine. Le soir elle est calme mais toujours malade et nous sommes inquiets. Les i mauvais jours de l’an dernier vont-ils recommencer. Il y a un ennui très grave à la maladie d’Isis, même si elle n’est que passagère, cela va retarder nos travaux de labour qui devaient commencer de suite pour l’ensemencement du blé.

Vendredi 19 Novembre (Ste Elisabeth)

Nous en avons été quittes encore pour la peur. Isis ressuscite. Jusqu’à près de minuit hier soir, nous étions très tourmentés de son état ; elle restait étendue et se roulait de temps en temps. Avant de se coucher, Cric est retournée la voir, l’a trouvé dressée cherchant à manger. Elle lui a fait un barbotage que notre bonne bête a mangé avec un appétit manifeste et rassurant. Aujourd’hui le mieux persiste et s’accentue, nous la croyons sauvée et de tout cœur je rends grâce à Dieu.

A part ce soulagement et la venue de Me Goyau, la vie misérable continue et, chose qui m’est plus dure que tout, c’est qu’Henri s’en énerve, proteste, fulmine en nous voyant réduites à ce qu’il appelle une lamentable déchéance.

Samedi 20 Novembre (S. Edmond)

Isis est redevenue normale ; la crise est terminée mais cette bête a besoin de ménagements et le gros travail va peser sur la pauvre vieille Mignonne. Franz va trouver Féat de Rocandour pour lui demander de venir tuer notre porc. Il prend rendez-vous avec lui à huitaine sous condition, bien entendu que d’ici là nous aurons pu nous procurer du sel.

Lettre de Paule nous annonçant la bonne arrivée du colis expédié le 6. Il n’a pas été trop longtemps en route et ce qui est encore plus appréciable que sa rapidité c’est qu’il n’a pas été visité comme les précédents dans lesquels il a toujours manqué plusieurs objets. Nos enfants paraissent heureux des modestes victuailles que nous avions pu réunir dans ce paquet. Je suis navrée de ne pouvoir les gâter davantage.

Dimanche 21 Novembre (Présent. De la Vierge)

Encore un dimanche sans aller à l’église. J’ai gardé Françoise pendant que ses parents allaient ensemble à l’office matinal de Plouezoc’h. Henri et Cric sont allés à la grand’messe dans cette même paroisse et j’étais bien obligée de préparer le repas.

Naturellement beaucoup d’ouvrage mais deux bonnes heures calmes après le déjeuner et la vaisselle. J’en profite pour tricoter. J’ai commencé vendredi une paire de socquettes de laine que je voudrais voir ma Cric mettre à ses pieds la nuit. C’est de la belle laine d’avant-guerre ; aussi ma fille me déclare vouloir la conserver pour sortir et me demande de lui en faire de lit avec des déchets de laine bons à cela seulement.

Visite d’Yvonne Féat qui depuis une quinzaine vient tous les jours faire panser son doigt par Cricri. Franz s’occupe d’organiser une journée de défonçage.

Lundi 22 Novembre (Ste Cécile)

Temps bien désagréable : froid, humidité. Cela n’empêche pas Annie d’aller à Lanmeur visiter la clinique de maternité et Franz de faire arracher les rutabagas. Mr Gaouyer me rapporte le billic réparé. Nous pourrons peut-être nous en servir encore pour faire des takès mais je le crois devenu tout à fait impropre à la fabrication des crêpes. J’en suis désolée car il est impossible d’en acheter un autre en ce moment. Même avec des bons "matière" c’est un article introuvable.

Madame Goyau étant là, mon service est un peu moins pénible. J’ai le temps de chercher dans mes bouts de laine de quoi faire les chaussons de nuits promis à ma fille et même de les commencer le soir après dîner.

Nous commençons cette semaine le régime d’hiver : suppression du goûter et repas du soir à la tombée de la nuit.

Mardi 23 Novembre (S. Clément)

On rentre une partie des rutabagas ; il en reste encore environ deux charretées sur le terrain mais dans le haut qui est moins humide, plus accessible. Il y aura aussi quelques choux à ramasser. Annie, fatiguée de sa course d’hier, reste au lit toute la journée, se levant seulement le soir pour venir dîner.

L’ampoule d’Henri l’empêchant toujours de se chausser, ce sont Cric et Françoise qui vont à Kermuster chercher le pain.

Visite de Me Menou qui m’apporte 25 livres de sel (environ 15 livres de gros et 10 de fin) Ce n’est pas tout çà fait ce qu’il faudrait mais je puis faire des échanges, des emprunts et nous décidons à peu près la tuerie du cochon pour samedi prochain.

J’écris à Pierre et à Paule la lettre hebdomadaire. A déjeuner nous servons à Armand son écureuil en civet ; il parait s’en délecter. C’est déjà le 2ème que je cuisine.

Mercredi 24 Novembre (Ste Flora)

L’évènement sensationnel du jour est l’entrée au Mesgouëz d’une pouliche de 6 mois venant de Scaër. Nous la payons 25000frs. Avec les frais elle nous revient à près de 26000. Il parait qu’elle est forte et bien faite ; j’en aime la robe brun très foncé presque noir. Elle a du sang, est assez nerveuse mais semble douce et facile quand même. Franz et Louis vont la chercher à Morlaix.

Le soir Me Goyau nous fait des takès sur le billic réparé ; ils sont très réussis et je puis un peu me consoler de l’accident survenu à notre précieux ustensile. Je termine après dîner la paire de socquettes tricotée avec des restes de laine et je fais de lus 3 sacs pour mettre des haricots destinés à voyager. Cric met ses chaussettes aussitôt.

Jeudi 25 Novembre (Ste Catherine)

Plusieurs courses chez Eugénie. Je vais aussi 2 fois chez les Clech de l’école, questions de ravitaillement. Depuis que le pied d’Henri est malade, il reste en pantoufles et nous lègue son rôle de commissionnaire. Cricri va porter des objets de layette chez Soizic.

Lettres d’Albert et de Pierre. Germaine va mieux ; son état qui paraissait désespéré depuis  1 an est en très sérieuse voie d’amélioration. Je suis d’autant plus heureuse de lire une lettre de mon Pierre chéri que c’est aujourd’hui son anniversaire de naissance. Bien pensé à lui, prié pour lui si affectueux, si bon, si méritant.

Raccommodé une chemise de nuit à Henri. Mes mains déformées par les gros travaux deviennent très maladroites à la couture.

Vendredi 26 Novembre (S. Lin, m. p.)

Défrichement d’une partie de garenne. Avant son départ pour la guerre, Franz s’était attaqué déjà à cette pièce de terre et en avait fait défoncé un bon morceau dans lequel il y avait des pommes de terre l’an passé et des rutabagas celui-ci. On en a labouré avec 5 chevaux environ 40 ares aujourd’hui. Certes la terre n’est pas belle, encombrée de racines, en grosses mottes mais c’est un acheminement vers un sol propre à la culture. On dot y semer de l’avoine pour commencer.

Nous avions Mr Gaouyer, Yves L’Hénoret, Lucien Troadec, Mr Salaün, François Cudennec, Yves Jégaden avec Mignonne, 2 juments de Madagascar et deux autres de Kergouner. Tout a très bien marché. Les repas ont été copieux, bons et exacts. A midi il y avait 2 beaux lapins des Clech (250frs) et le soir du rôti de bœuf.

Samedi 27 Novembre S. Séverin)

Un nouveau fait un peu saillant rompt la monotonie de notre existence. On tue le cochon. C’est assez d’embarras habituellement car Cric et moi nous nous chargions de toute la charcuterie. Devant notre manque de service actuel, il a fallu y renoncer cette fois. Alors nous avons fait venir Féat de Roc an Dour à Plouezoc’h qui, lui, se débrouille seul avec tout : viande, graisse et tripailles. Nous allons en profiter pour prendre une leçon qui nous sera bien utile car si nos pâtés, andouilles et saucissons étaient bons, nous les faisions au jugé et non dans les règles de l’art.

Féat vient donc vers 3hrs ½ cet après-midi, exécute, lave, rase, nettoie les boyaux et suspend la bête. Il dîne avec nous et reviendra demain pour la salaison et autres préparations.

Dimanche 28 Novembre (Avent)

Messe de 8hrs ½ à Kermuster avec Henri, Franz, Annie et Françoise. René Féat qui est allé à l’office d’Adoration et qui y a communié n’arrive qu’à 11hrs, découpe notre truie qui pesait 109 kilos, déjeune avec nous puis sale, met en pot, fait la charcuterie. Il travaille très bien en ce sens qu’il est adroit, rapide et d’une merveilleuse propreté mais peut-être son art de charcuterie manque de finesse. Quant elle s’en donne la peine Cricri faut encore mieux à mon avis. Nous prenons tout e même une leçon et maintenant nous saurons faire le boudin.

Dès ce soir nous en avons mangé d’excellent que j’ai fait griller en y ajoutant des pommes sautées au beurre. René Féat part vers 6hrs en nous donnant les indications nécessaires pour achever les pâtés de foie et faire mardi ceux de tête.

Lundi 29 Novembre (S. Saturnin)

Journée moins surchargée que les précédentes mais qui ne peut cependant pas s’appeler de repos puisque j’ai toujours à m’occuper de la cuisine. Madame Goyau me décharge des soins aux bêtes ce qui est déjà très appréciable et me permet, entre 2 et 4 heures de l’après-midi d’écrire sur mon cahier de recettes les explications données hier par René Féat et de tricoter. Je termine la paire de socquettes commencée vendredi soir après le départ des défricheurs.

Toudic vient et travaille dans le jardin. Il abat 2 vieux pommiers. Cela me cause toujours un déchirement dans le cœur quand je vois tomber un arbre ; de plus ceux-ci donnaient encore des fruits que je regrette mais Franz les avait condamnés parce qu’ils gênaient le développement de petits pommiers à cidre plantés juste avant la guerre.

Lettre de Pierre à Cricri.

Mardi 30 Novembre (S. André)

Fabrication du Calvados. A 9hrs du matin, départ de la barrique contenant le jus des poires et dans l’après-midi arrivée du tonnelet renfermant dans ses flancs de chênes une vingtaine de litres de cette eau de vie fruitée qui est appréciée grandement par les hommes d’ici. Elle fut goûtée, déclarée excellente mais à mon avis elle est trop forte, a besoin de s’éventer et de vieillir.

Toudic continue son travail de bûcheron dans le jardin. Pour nous, c’est l’ouvrage quotidien auquel Cricri ajoute la course de Kermuster, son père ayant encore trop mal au pied, et une visite à Me Gaouyer pour la remercier du sel prêté et le leur rendre. Je fais mes colis de haricots destinés aux Mansoux. J’écris à Pierre.

A dîner nous mangeons des takès avec du pâté de foie. Arrivée du colis des Pierre en parfait état.

Décembre 1943

Mercredi 1er Décembre (S. Eloi)

Ce nom décembre énonce des sensations de froid et de tristesse. Cependant le mois débute par un temps doux, même ensoleillé.

Hier soir Cric et moi nous nous sommes attardées à dévider de la laine embrouillée et mangée par les mites pour tricoter une brassière destiné au bébé attendu et il était 2hrs moins la quart ce matin quand nous avons gagné nos chambres.

Armand va au bourg faire sa visite mensuelle au docteur. Franz et Louis sèment l’avoine dans la garenne défrichée, ce qui termine l’ensemencement de cette céréale.

Après dîner, Cric fait le pâté de tête, je l’aide un peu et puis je commence la brassière d’Alain ou de X. Le nom de fille n’est pas encore trouvé.

Jeudi 2 Décembre (Ste Aurélie)

Pas grand’chose à noter en dehors du voyage d’Annie à Morlaix rendu difficile et pittoresque par suite d’une panne de car. Elle a traversé la rivière en bac pour aller prendre sur l’autre rive la voiture venant de Carantec. Accompagnée de Mimi de Kermadec, elle avait la charge d’une femme de Plouezoc’h en crise aiguë d’appendicite qu’on devait opérer à 4hrs de l’après-midi et qui souffrait terriblement.

Ici, existence normale, c'est-à-dire de galères. Le seul bon moment est lorsque la journée est terminée si la lampe consent à nous verser encore un peu de lumière. Alors, pendant une heure environ, nous pouvons lire, écrire, faire quelques points ou tricoter. La présence d’Armand gêne souvent les conversations intimes que nous pourrions avoir pendant ces courtes veilles.

Vendredi 3 Décembre (S. François Xavier)

A 8hrs ½ du matin, pendant qu’Armand prenait son petit déjeuner, un jeune homme est venu lui annoncer que sa tante Marie était morte subitement pendant la nuit. Il n’a eu que ce mot dans sa stupeur : « Ah ! bien ; elle a fait vite celle-là ! » Il l’avait vue en santé normale mercredi. Puis il  a terminé son café au lait, s’est habillé et est parti au bourg. A moins de changement imprévu, il nous reviendra lundi. Mais d’ici là il nous faudra nous en tirer sans lui.

Par chance Paulette Gayau se trouvait libre aujourd’hui et elle est venue promener nos vaches dans l’après-midi. Henri parvient à mettre de vieilles chaussures de toile blanche, assez douces pour son pied et il va jusqu’à Kermuster chercher le pain. Louis prépare de la terre pour le blé. Le temps est beau mais froid.

Samedi 4 Décembre (Ste Barbe)

Environ 60 ares de blé ont été ensemencés aujourd’hui par Franz escorté de Louis. Henri et Cricri vont au Service et à l’enterrement de Marie Bescond. Ils en profitent pour faire des courses au bourg et ses environs. Cricri s’occupant d’enquêtes pour la "Famille du Prisonnier", elle goûte chez les Le Roux, très aimables pour elle et revient tard au Mesgouëz.

Ici travail ordinaire avec de la surcharge causée par l’absence d’Armand. Je puis quand même, dans la soirée, achever la brassière du bébé attendu. J’ai encore de quoi en tricoter une de la même taille et je la commence.

Le froid est assez vif ; on a vraiment la sensation d’hiver. Mon Dieu faites qu’il ne soit pas trop dur, ni trop long surtout car la nourriture va nous manquer si la saison est rigoureuse.

Je raccommode une chemise de nuit à Henri.

Dimanche 5 Décembre (S. Sabas)

Encore pas de messe aujourd’hui ni pour Cricri, ni pour moi. J’en suis navrée. Cette privation de vie spirituelle est la plus dure de notre existence dans ce bled. Mon beau-frère Paul qui est devenu un saint homme la comprend, il cherche à nous en consoler en nous disant l’excellence de l’accomplissement des devoirs d’état les plus obscurs.

Dans l’après-midi, visite de Me de Sypionsky, toujours aimable et très intéressante. Franz va à Kerprigent. Tout y va bien.

Pour nous, travail double à la ferme ; cependant Louis, Me Goyau et Paulette sont venus nous aider dans la matinée. Je me sens bien découragée mais je ne veux pas écouter mon mari qui est furieux de ce qu’il appelle ma déchéance. Au contraire je veux considérer cette misère comme un relèvement. Depuis des siècles peut-être, ceux de ma famille avaient exemptés des duretés de la vie matérielle.

Lundi 6 Décembre (S. Nicolas)

Toudic vient et continue à couper les vieux pommiers. Louis travaille encore un peu de la terre destinée au blé. Il ne peut aller vite à cause de l’épuisement de nos juments. La pauvre Isis est restée très infirme et Mignonne est trop vieille pour tout l’ouvrage qu’on est obligé de lui faire faire. De plus, la nourriture leur est mesurée avec parcimonie. Nous avons eu très peu de foin à cause de la sécheresse, l’avoine manque, les betteraves sont restées petites pour la même raison. Et il y a 2 estomacs chevalins de plus à remplir. C’est à songer à une liquidation générale avant l’arrivée de la famine qui menace.

Cricri part à la nuit pour assister à une réunion d’œuvres qui se tient à la mairie de Lanmeur à 10hrs. Elle ne rentre que vers 17hrs mais elle n’est pas restée à jeun tout ce temps ; elle a déjeuné à Bois-Eon entre le Comte et la Comtesse de Pluvie, dans leur bibliothèque, en toute intimité.

Mardi 7 Décembre (S. Ambroise)

Beau temps clair et presque doux. Franz sème encore 2 petites parcelles de blé ce qui porte à un hectare environ la surface ensemencée et nous fait la moitié de la tâche pour cette année. Mais la partie qui reste à faire sera beaucoup plus dure. Il parait que le labour après betteraves est bien plus facile qu’après trèfle.

Armand revient mais comme sa mère prolonge son séjour toute la semaine à Plougasnou, il sera certainement assez dérangé jusqu’à lundi prochain.

Annie va consulter le docteur Le Roux qui ne voit rien d’anormal dans son état ; elle s’entend presque avec lui pour l’accouchement qui, suivant toutes probabilités, aura lieu à la clinique de Lanmeur. Cricri s’occupe de ses œuvres dans l’après-midi. Je termine la 2ème brassière.

Mercredi 8 Décembre (Immaculée Conception)

Première Communion de notre petit Henri chéri. Nous allons tous, sauf Annie restée avec Françoise, à la messe matinale de Plouezoc’h. Nous nous confessons et communions à peu près au même instant que notre aimé bonhomme. De retour à la maison, je fais l’acte d’acceptation de la Mort, enseigné par Paul, espérant bien qu’il me fera donner indulgence plénière au dernier moment de ma vie.

Louis, qui prend la génisse d’Io pour la réquisition aux frais de son beau-père, la porte à Plougasnou. Elle pèse 34kgs et nous est payée au prix de boucherie 10frs la livre, soit 680frs.

Toudic est là. Mon pauvre verger a maintenant un aspect nu. Je sais qu’on va y planter de tout jeunes arbres qui donneront des fruits plus tard mais je ne reverrai plus les beaux ombrages et puis les nouveaux plants sont choisis "à cidre" et je regrette mes vieilles grosses superbes pomme de fer si bonnes au fond.

Jeudi 9 Décembre (Ste Léocadie)

Encore un lever à la nuit. Nous quittons la maison, Henri, Cric et moi, à 7hrs et grâce au raccourci, très mauvais mais encore praticable pour les gens en bottes ou en sabots, nous arrivons à Plouezoc’h un bon quart d’heure avant le départ de la voiture. Cric, en arrivant à Morlaix, va de suite chez son coiffeur qui la garde jusqu’à midi ¼. Henri et Franz vont déjeuner chez Monnier tandis que ma fille et moi nous nous rendons à la Tour d’Argent. Repas ni bon, ni mauvais, ni copieux, ni étriqué.

Ensuite courses. J’achète des chaussures et nous convenons avec un fourreur de l’exécution du manteau de petit gris pour le courant de janvier. Achat de quelques étrennes : manque de choix, prix fantastiques. Il n’y a guère que les livres qui restent abordables. Même la vaisselle et la verrerie ne se vendent que contre des bons ou tickets. Nous sommes quand même contentes de notre journée.

Vendredi 10 Décembre (Ste Valérie)

La vie reprend sa monotonie après la petite échappée d’hier. Cependant, Me Goyau me secondant dans mes tâches de cuisinière et de porchère, je puis, au milieu de l’après-midi, m’octroyer presque deux heures de repos, ce dont ma jambe malade avait grand besoin. J’en profite pour tricoter. Cette fois c’est pour ma Cric. Désespérant de lui trouver pour Noël quelque colifichet à son goût et dans les moyens de notre maigre bourse, j’ai entrepris un cache col en laine de pays blanche que j’avais achetée autrefois chez Me Moal. Si j’e ai le temps, j’y ajouterai des socquettes et peut-être des gants ou des moufles.

Armand nous quitte le soir pour aller voir sa mère qui reprendra demain matin la route de Paris ; il doit aussi passer son dimanche à Plougasnou où on célèbre le deuil de sa tante. Donc, jusqu’à lundi, notre existence se trouvera surchargée au-delà de son ordinaire. Armand nous achète un poulet 100frs.

Samedi 11 Décembre (S. Damase)

En arrivant à 7hrs  Louis voit naître le veau de Domino. C’est malheureusement un petit taureau ; nous l’aurions sevré s’il avait été une génisse. Madame Goyau fait tuer le cochon qu’elle réservait chez nous depuis près de 2 mois ; le 2ème porc de Bayeux, frère jumeau de celui que nous avons livré à la réquisition. Il pèse 186 livres. Cette exécution et le travail qu’elle entraîne nous privent de ses services pendant 2 ou 3 jours au moins.

Franz sème une parcelle de blé dans le Méjou de Kerdiny. Pendant notre déjeuner tombe la première neige de la saison. Elle est suivie de deux autres averses pareilles dans l’après-midi, ce qui n’empêche pas Louis de herser pour couvrir le blé semé. Il n’y aura plus que 2 petites parcelles à ensemencer pour avoir terminé les semailles d’automne.

Dimanche 12 Décembre (Ste Constante)

A part l’assistance à la messe de Kermuster qui me fut douceur et repos, la journée doit être notée comme particulièrement dure. Pas un instant pour souffler avant cette 22ème heure. Il a passé un tas de gens venus demander une chose ou une autre.

Visite d’Henri de Preissac qui nous achète deux vaches : Bretonne et Io. Séance de Mes Goyau et paulette qui font leurs pâtés de porc à la maison. Avec cela tout le travail de ferme.

Le soir nous faisons un peu de boudin avec du sang que nous laissent les Goyau. Nous nous en sommes bien régalés mais cette cuisine a beaucoup retardé notre dîner. Il a fallu ensuite faire la vaisselle. Seules Cric et moi restons à la cuisine quelques instants, les autres ont gagné leurs lits.

Lundi 13 Décembre (Ste Luce)

Franz et Louis vont livrer les vaches à Kerprigent. Bretonne est payée 9000 et Io 6000. Je les regrette mais ne veux même pas le laisser voir. Il faut que je me détache complètement de cette exploitation qui durant 4 années a été mon souci constant.

Armand est revenu ; c’est un allègement ou pour mieux dire cela en serait un si Me Goyau ne profitait pas de sa présence pour nous abandonner à son tour. Je crois qu’elle ne viendra guère de la semaine d’après le programme qu’elle m’en a fait : fabrication de saucisses, lessive, raccommodages, courses  à la ville pour achats de Noël et d’étrennes. Cric va au Roc’Hou. Nous recevons une lettre de Paule qui nous parle de la Première Communion d’Henri.

Mardi 14 Décembre (S. Nicaise)

Nous sommes inquiets de Domino qui n’a pas encore délivré depuis son vêlage de samedi matin. Franz et Cricri la soignent. Toujours pas de Me Goyau ce qui nous donne la vie bien lourde. Sans perdre une minute, nous ne parvenons qu’à faire l’indispensable pour la subsistance de notre entourage.

Louis laboure dans le Méjou de l’école, Toudic coupe les arbres du verger, Armand aide Cricri dans les soins aux vaches. Heureusement Madame Martin a pitié de nous et prépare le cuiseur. Alors, ce secours permet à Cricri de courir jusqu’au Roc’Hou dire aux Kermadec que nous avons appris par H de Preissac la mort de leur vieille Françoise et prenons part à leur peine.

J’écris aux Pierre. Le soir je travaille à l’écharpe de Cricri. Anniversaire de naissance de non beau père.

Mercredi 15 Décembre (S. Mesmin)

Encore une journée bien morne. Cependant je sors du Mesgouëz, ce qui m’arrive rarement maintenant. Je vais jusqu’à chez les Jégaden au sujet des pommes de terre d’Albert restées en panne à Morlaix. Les sacs en tissu de papier qui les contiennent ne sont pas admis. Jégaden va nous en prêter mais ils sont en mauvais état et il y aura fort à faire pour les réparer. Le temps presse car il fait déjà très froid et les pommes de terre peuvent geler.

Visite de Cudennec de Kerho, employé à la mairie qui vient nous prévenir que nous avons un bovin à envoyer à la réquisition mercredi prochain. Sera-ce la taureau, sera-ce Moustic ? Franz hésite. J’ai le cœur serré en voyant la dispersion de tout... Terminé le cache-col de Cricri.

Jeudi 16 Décembre (Ste Adélaïde)

Madame Goyau parait ; elle fait un eu de toilette des appartements de nos cochons puis s’éclipse. Les enfants prétendent que maintenant qu’elle est en possession de son porc je ne dois plus compter sur le service qu’elle faisait à la maison depuis le départ de Francine. Je comprends que cette femme puisse avoir à faire chez elle, surtout à l’approche des fêtes mais qu’elle nous lâche complètement de façon aussi subite me parait impossible, surtout qu’elle n’a pas encore payé sa bête (5580frs).

En dehors des soins quotidiens données aux gens et aux animaux, ma journée se passe à raccommoder des sacs prêtés par Jégaden pour envoyer les pommes de terre d’Albert. Franz et Louis achèvent les semailles de blé. Mon fils m’a dit de noter que les 2 dernières parcelles (Méjou de l’école et Venelle Chocquer sont sous blé rouge d’Alsace)

Vendredi 17 Décembre (Ste Olympe)

Mon réveil sonne à 6hrs ½, nuit complète. Henri et Franz partent par le car Mérer emportant les fameux sacs. A la gare ils se livrent au transvasement et parviennent à faire enfin l’expédition ; il ne reste plus qu’à confier les précieux tubercules à la Providence afin qu’ils ne gèlent ni ne soient volés en route et qu’ils arrivent à bon port.

Journée ordinaire pour nous ; tout le travail quotidien se fait mais au prix de quelle fatigue et cela entraîne la négligence du reste. Or, Cricri et moi aurions mille choses à faire que soins aux bêtes, préparations des repas et vaisselle.

Lettre de Pierre qui nous parle aussi de la Première Communion d’Henri dans des termes qui me mettent un profond bonheur dans l’âme et qui calment un peu mes inquiétudes au sujet de petit Philippe.

Commencé les socquettes assorties au cache-col de Cricri.

Samedi 18 Décembre (S. Gatien)

Henri va au bourg e cette fois-ci il rapporte un peu de viande. Depuis deux mois nous n’en avions guère touchée de notre boucher.

Visite de René Prigent de Kerauprinz venu voir nos poulains. C’est un connaisseur et son avis compte. Il les trouve bien surtout la pouliche. Pour 1943, la lettre qui doit commencer les noms de ces animaux est bien  un V. Alors ils seront : Verdun et Viviane. René Prigent déjeune avec nous. Il apprécie tellement notre Calvados fait avec des poires qu’il demande à en échanger un litre contre un autre de Calvados 1939 de son crû à lui.

J’ai divers ennuis. Henri a rencontré le percepteur qui lui a demandé es renseignements sur une personne de notre entourage qui a une mauvaise affaire sur les bras. D’un autre côté Franz et louis ne s’entendent pas bien et je crains que cela casse un jour ou l’autre.

Dimanche 19 Décembre (S. Timoléon)

Par une affreuse tempête, nous allons Henri, Franz et loi assister à la messe de 8hrs à Plouezoc’h. J’ai le bonheur d’y communier en pensant que je ne pourrai sans doute pas le faire le jour de Noël. Peut-être même cette fête se passera-t-elle sans messe pour moi.

Journée dure atténuée cependant par la présence d’Armand. Franz va chasser avec les Prigent – Barazer – Kervellec. Il rentre très tard, nous sommes inquiets ; il rapporte un lapin pris au furet.

Dans l’après-midi le temps s’améliore un peu. Je vais jusque chez Me Goyau et tâche de la décider à revenir nous aider cette semaine au moins trois journées pour nous permettre de préparer Noël. Elle tâchera mais a beaucoup à faire elle-même.

Me Martin qui a tué son cochon hier ne peut pas non plus nous secourir en ce moment.

Lundi 20 Décembre (S. Philogone)

La vie nous devient plus dure que jamais. Notre paille, déjà trop restreinte pour les besoins de la ferme, va se trouver encore plus réduite du fait d’une réquisition de 200kgs qu’il faut livrer demain à Morlaix. Je vais chez Jégaden régler les pommes de terre d’Albert et essayer en même temps de lui faire porter notre paille avec la sienne. Tentative vaine. – censure - Heureusement je trouve Pétronille mieux disposée et nous n’aurons pas à faire cette course qui aurait pris au moins une demi journée en ce moment où nous sommes accablés d’ouvrage.

Franz va chercher une bicyclette à Kerprigent pour que Cricri puisse l’accompagner dans une tournée qu’il doit faire demain pour son service.

Mardi 21 Décembre (S. Thomas)

Ma pauvre fille échappe pendant quelques heures à l’existence pénible qu’elle mène depuis 6 mois. Malheureusement l’atmosphère ne favorise guère sa randonnée dans la montagne. Quant elle revient avec son frère à 8hrs du soir, ils n’ont pas un fil sec sur le corps. Mais ils paraissent contents tout de même de leurs 80 kilomètres sous une pluie torrentielle dans un pays sauvage. La mission de Franz fut accomplie sans difficulté mais Cric n’a pu dénicher les domestiques qu’elle espérait trouver. La main d’œuvre manque à Bolayec comme ici.

Me Goyau est venue remplacer Cricri mais je n’ai quand même pas arrêté mon surmenage du matin jusqu’à minuit car personne ne peut remplir les rôles de Cricri dans la maison et à la ferme.

Mercredi 22 Décembre (S. Honorat)

Notre petit taureau est envoyé au ravitaillement. C’est Louis qui le conduit à Lanmeur. J’ai encore la faiblesse d’avoir des regrets. Matinée moins bousculée. J’en profite pour aller à Kerdiny chercher quelques livres de semoule chez Denise Goyau. En revenant j’entre à Ker Hervé et je trouve 5kgs de haricots noirs chez les Cudennec. J’y vois filer pour la première fois de ma vie, Catherine la mère de Pierre et de François qui est infirme reste assise à son rouet une grande partie de la journée et a en ce moment beaucoup de travail. Elle m’explique et me montre avec complaisance comment elle s’y prend. J’aimerais filer mais où trouver un rouet en état et surtout de la laine ?

Jeudi 23 Décembre (Ste Victoire)

Henri passe la journée à Morlaix pour faire ses achats de Noël et du jour de l’an. Il trouve quelques petites choses. Je ne sais s’il a pris un objet destiné à mon soulier mais je sais que je n’aurai pas le parapluie demandé au petit Jésus, article introuvable à Morlaix.

Franz va encore à la chasse au lapin et il en rapporte un à la maison.

Notre après-midi se passe à préparer un colis pour les Pierre. Il me donne bien des déboires. Je n’y puis faire tenir le poulet tué et préparé pour cela, je me trompe de saucisson, les pommes réservées à l’attention de mes petits se sont abîmées. Henri n’a rapporté que des cadeaux insignifiants etc. etc.

Nous faisons du boudin le soir avec du sang récolté chez les Gourville et des boyaux donnés par Jeannie Bellec.

Vendredi 24 Décembre (S. Delphin)

Trafic ordinaire auquel s’ajoute quelques travaux supplémentaires en vue de la fête de demain. Je cherche dans mes affaires personnelles des souvenirs pour mes filles. J’arrête mon choix sur un petit cahier d’argent et une boite à thé en même matière.

Il nous arrive un colis de mandarines sans nom de donateur. Nous supposons que cela vient de l’aimable Roberto mais je ne sais pas où le remercier et cela me contrarie presque autant que la vue et la bonne odeur des fruits me réjouissent.

Henri va jusqu’à Morlaix pour expédier lui-même la caisse des Pierre. Elle contient un cake, 14 œufs, un peu d’orge, de la semoule, quelques pommes, un morceau de lard, un saucisson, 1kg de beurre, 5 éléphants en bois, 5 petits livres, 5 calendriers, 5 boites de réglisses.

Samedi 25 Décembre (Noël)

Messe matinale à Plouezoc’h avec Henri. Au retour nous allons voir les souliers dans le salon ; le mien contient une corbeille à fruits en bois sculpté (don des Franz) et une planche à gâteau, un capuchon imperméable, un calendrier. Nous sommes tous gâtés malgré les difficultés actuelles. Et nous trouvons aussi moyen de faire deux repas de fête.

Menu du déjeuner : Soupe – Huîtres armoricaines – Poulet rôti – Pommes de terre – Tarte à la crème et aux pommes – Café – Cognac.

Au dîner nus avons : Potage aux pâtes – Lapin de garenne sauce chasseur – Choux fleurs sautés – Mandarines – Calvados.

A part ces réjouissances spirituelles  et stomacales, nous avons tout le tracas et les fatigues de chaque jour. J’écris le soir à chacun de mes enfants et petits-enfants. Bien pensé à eux et prié pour eux aujourd’hui.

Dimanche 26 Décembre (S. Etienne)

Henri et moi allons à Kermuster mais Franz et Annie, ayant oublié de se lever à temps, ne vont qu’à la grand’messe de Plouezoc’h. C’est le pardon de cette paroisse, l’office dure longtemps et nous déjeunons assez tard. Ce ne sont plus les fines bombances d’hier mais nous avons quand même un plat apprécié : du boudin. Depuis que nous avons tué notre porc, nous avons mangé plusieurs fois du boudin. Ayant appris à le faire, nus demandons maintenant du sang de cochon dans les fermes voisines où on le laisse perdre.

Toudic qui est presque toujours le charcutier dans le quartier nous prévient et même recueille pour nous le nourrissant liquide. Ainsi nous en avons eu des Bellec, des Gourville et nous en aurons de Jaouen-Prigent.

Lundi 27 Décembre (S. Jean, ap.)

J’aime encore mieux la vie de semaine que celle du dimanche quoiqu’elles soient presque semblables et ne nous offrent pas plus de répit l’une que l’autre.

Armand est revenu de bonne heure ce matin, ce qui a un peu soulagé Cricri mais il y a eu le beurre à faire et il m’a fallu aider Louis à charger 1700 livres de pommes de terre pour la réquisition. Nous avons été prévenus vendredi soir seulement que nous devions livrer aujourd’hui. Or il a fallu trier une à une les pommes de terre pour n’en pas mettre de petites ni de malsaines, ce fut long.

Maintenant nous sommes libérés de cette opposition mais nous n’avions plus qu’une case ½ pour nous et e sera juste.

Mardi 28 Décembre (SS Innocents)

La confection de quelques lettres de vœux pour 1944 nous a retenus jusqu’à 1h du matin cette nuit et la tâche n’est point achevée. Me Goyau que nous n’avions pas vue depuis huit jours a reparu et sa présence me permet d’écrire encore 4 lettres et de réparer un sac de Mr Gaouyer que Louis avait décousu du haut en bas en le chargeant.

Cricri va chez Gourville, au Ty Nevez de Kermuster pour recueillir le sang d’un cochon. Louise Breton recommence une série de piqûres mais comme c’est à la maison que cela se passe Cricri n’en est pas trop dérangée.

Henri est allé ce matin à Morlaix faire l’expédition de 2 poulets, l’un à l’adresse de Germaine Morize et l’autre à celle des Prat 1 rue Henri Duchêne à Paris. Je note cette dernière parce qu’elle est toute nouvelle ; la pauvre grand’rue va être abandonnée.

Mercredi 29 Décembre (Ste Eléonore)

De nouvelles difficultés ont surgies. Franz est de mauvaise humeur et me dit de tout liquider. C’est d’ailleurs un peu ce que nous faisons depuis deux mois ; la ferme se vide de ses bêtes et de ses produits. Le blé est parti, l’avoine aussi ; il reste seulement le petit tas d’orge pour ensemencer ; les pommes de terre se sont effondrées. Je trouve cela bien lamentable, ces greniers déserts et plus encore les places vacantes dans les étables qui étaient pleines à craquer.

J’étais si heureuse à la pensée de rendre à mon fils une exploitation en bonne odeur de prospérité. Et il parait que l’avenir est trop sombre au point de vue nourriture pour toutes les bouches d’animaux que nous avions à remplir.

Meston vient acheter un veau et commencer des pourparlers sur Moustic, une belle génisse.

Jeudi 30 Décembre (S. Sabin)

Anniversaire de ma Cric. Pour le lui souhaiter, n’ayant rien pu acheter, je suis réduite à chercher un petit souvenir dans mes affaires personnelles. Mon choix se porte sur une épingle marocaine en argent, sans grande valeur mais qui a son cacher. Je l’ai beaucoup porté autrefois et ma fille s’en souviendra....

Atmosphère triste. Franz n’est pas content de nos domestiques, il les gronde assez sévèrement et je crains bien qu’ils nous quittent. Ce serait la fin de tout !

Résignons-nous... attendons et prenons nos dispositions pour liquider. Jamais je ne me suis sentie aussi désemparée. Les grandes nouvelles du monde donnent aussi le cafard. C’est un effondrement général. Et puis, on apprend des choses qui troublent, qu’on ne sait s’il faut croire ou les traiter de propagande terroriste.

Vendredi 31 Décembre (S. Sylvestre)

Fin d’année lamentable ; une seule bonne chose à noter : lettres de nos Pierre chéris si affectueuses, si réconfortantes, si belles ! Une petite satisfaction stomacale : nous avons de très belles huîtres données par Me Tromeur de Térénez mais je n’y puis qu’y goûter ayant été malade toute la nuit.

Henri rapporte du bourg un superbe gigot de 8ls 100grs qu’il a payé 410frs.

Nous apprenons la séparation du docteur et de Me Le Roux par Yvonne Féat venue nous souhaiter un bon nouvel an.

Louis conduit Ondine au taureau de Lancien à Plouezoc’h. Cricri termine des petits mouchoirs de soie de toutes les couleurs pour donner demain à Françoise. Ma fille et moi passons ensemble cette dernière soirée de l’année.

Notes diverses 1943

Dans les notes en dernières pages de cet agenda ma grand’mère a noté l’adresse de Wicktoria :

Melle Wicktoria Kukla, chez Me Lepage – La Bridoulette – Avesnelles près Avesnes-Nord (Ferme modèle)