Octobre 1944

Dimanche 1er Octobre  (S. Rémy)

Anniversaire du petit Michel. Avec Henri et Franz, assisté à la messe matinale de Plouezoc’h. A la sortie bavardé assez longuement avec les Prévallée. André était arrivé de Paris cette semaine par étapes, sur des camions. Voyage de 4 jours, difficile, pénible et si hasardeux qu’il hésite à faire le retour dabs les mêmes conditions. Et en plus de l’inconfort et de l’insécurité, très coûteux. Il nous dit que le quartier des Invalides a eu quelques dégâts sérieux. Nous avions encore plus d’impatience de nouvelles d’Albert.

Deux paysans de Plouzévédé viennent voir notre vieux brave Brabant pour l’acheter, affaire indécise encore qui se fera peut-être. Ils déjeunent à la maison. Franz part avec Mr Gaouyer à la recherche de pommes à acheter dans la région de Plouégat, Guerrand et Plestin. Trop tard. Tout est vendu ou retenu.

Visites de Mr de Kermadec avec Charles. Conversation intéressante sur les évènements actuels. Notre voisin voit aussi un avenir sombre devant nous.

Lundi 2 Octobre  (Sts Anges G.)

Belle journée. Sous le ciel clair, avec le rayonnement encore chaud du soleil, on oublie un peu la misère actuelle ; les craintes qui sont obsédantes les autres jours se calment un peu aussi, car on sent la Bonté de Dieu qui veut nous éprouver sans nous accabler.

Entrée de notre nouvelle domestique de ferme : Jeanne      âgée de 25 ans, mère d’un petit Jean-Claude de 2 ans ½ qu’on dit d’origine allemande. Malgré cet avatar et la tonsure qui le signale, cette fille m’a été sympathique à première vue. J’espère qu’elle nous restera longtemps, longtemps – pour son bonheur et pour le nôtre mais il ne faut pas chanter victoire trop tôt. J’ignore presque tout d’elle ; et puis tant de choses peuvent survenir.

Je garde beaucoup le petit Alain cet après-midi car Annie est occupée à faire une surprise pour Françoise dont c’est la fête demain. Il fait fabriquer soi-même les objets puisqu’on ne trouve plus rien à pouvoir acheter.

Mardi 3 Octobre  (Ste Thérèse E.-J.)

Pour fêter nos deux François et notre petite Françoise nous nous livrons, Annie et moi, à des travaux culinaires que le manque de matières rend assez difficiles. Grâce aux ressources du bord, nous parvenons quand même à élaborer deux menus substantiels et fort bons, à mon avis du moins.

Pour Françoise, les tartes au riz, crèmes et pommes furent sans doute ce qu’elle apprécia davantage. Les cadeaux furent, pour mon mari une bouteille du meilleur calvados et des livres ; pour Franz de l’argent et les surprises faites par sa fille ; pour cette dernière une très jolie poupée confectionnée par ses parents, une petite étable donnée par nous. On fait ce qu’on peut…… Tous ont paru satisfaits. Quelques fleurs du jardin, hortensias, fuschias, asters et roses ont accompagnés nos vœux.

Mr Salaün et Yvonne Féat ont été employés par Franz dans le champ de Kerligot et ici Antoinette et moi avons commencé les préparatifs de la journée de demain.

Mercredi 4 Octobre  (S. FRanç. D’A.)

Arrachage de nos pommes de terre. Nous devions avoir 15 travailleurs ; il ne s’en est présenté que 12. Le Moulin s’est excusé étant réquisitionné mais les Guézennec se sont abstenus sans que nous en connaissions la raison. Malgré ces défections, l’ouvrage a pu s’accomplir à peu de chose près. Le champ près de l’école fut arraché et il n’est resté que 2 charrettes sur le terrain.

Le temps n’a été que potable, sombre, menaçant avec une brise plus que fraîche. A 8hrs du soir un très violent orage éclate juste au moment où nos gens avaient terminé la tâche et rentraient à la maison. Tonnerre, éclairs, averse formidable de grêle. J’avais prié Ste Thérèse de l’Enfant Jésus de pouvoir nous obtenir la grâce de pouvoir faire notre récolte de ce jour, j’ai été exaucée presque miraculeusement et j’en suis très reconnaissante à la chère petite Sainte que j’ai choisie avec St Joseph comme patronne du Mesgouëz.

Nous avons à renouveler cette séance la semaine prochaine. Alors seulement je pourrai écrire ce qu’est notre récolte.

Jeudi 5 Octobre  (S. Placide)

.La tempête a duré toute la nuit et s’est prolongé jusqu’à ce soir. Vers 18 heures la pluie a cessé, le soleil nous a honorés de quelques rayons avant de se coucher mais l’horizon nord est resté menaçant. Impossible de travailler dehors. Louis a fait des paniers et à montrer à Franz comment il s’y prenait.

Henri est allé à Plougasnou malgré le déluge pour nos cartes d’alimentation. Quant à moi, à part mon ouvrage de cuisine (Antoinette n’est pas venue) je n’ai fait que le rangement du matériel sorti hier et l’écossage de mes haricots. Celui des flageolets pies-noirs est terminé. J’en ai 57 livres. Le reste ne produira pas grand-chose je le crains. Cette récolte n’est même pas suffisante pour la lourde maison d’ici et j’aurais tant désiré en donner à d’autres affamés !

Remercions cependant Dieu de cette précieuse manne car le ravitaillement est un des gros soucis de notre triste époque.

Vendredi 6 Octobre  (S. Bruno)

Moins de vent mais une pluie fine, froide, pénétrante qui dure toute la matinée et dérange les projets du jour. On devait arracher les pommes de terre des Troadec et ce n’est qu’à 2hrs de l’après-midi qu’on est venu chercher Louis. Les tubercules ont été sortis de terre mais on ramassés. Les nôtres restés sur le sol avant-hier soir y sont encore.

Toudic vient fendre et scier du bois pour le chauffage d’Annie. Notre petit Alain est malade ; il a 38° de fièvre et Annie est allée au bourg chercher des médicaments pour lui. C’est sans doute un peu de grippe compliquée d’une crise dentaire et j’espère que ce malaise ne sera ni long, ni grave. Le pauvre amour est bien mignon, il est très tendre avec moi qui le garde pendant l’absence de sa mère.

Franz va à la foire aux chevaux de Lanmeur. Elle est nulle ; pas d’acheteurs paysans à cause du mauvais temps et de l’insécurité des cours ; pas de marchands à cause du manque de transports.

Samedi 7 Octobre  (Ste Foi, v.)

Notre Jeanne partie jeudi chez elle pour chercher des sabots n’est pas encore revenue. En allant à la boucherie, Henri va s’informer chez elle et apprend que sa mère est malade et qu’elle est obligée de rester quelques jours la soigner et tenir la maison tant qu’elle sera au lit. Contrariété assez vive pour moi acceptée avec résignation car j’y avais crains davantage. J’espère qu’elle se plait ici et nous reviendra.

Temps bien mauvais encore ce matin. Il se remet en fin d’après-midi. Mon pauvre mari déambule sur les routes toute la journée. Le matin, course hebdomadaire au bourg et tantôt visite au vivier de Trégastel où il a vu Mr Oullen qui lui a remis des lettres. Il vient de rentrer et nous n’avons pas encore lu cette correspondance que mon mari veut connaître le premier redoutant sans doute de mauvaises nouvelles des uns ou des autres.

Dimanche 8 Octobre  (Ste Brigitte)

Au premier moment de calme hier soir nous avons pris connaissance des chères lettres. Henri a commencé la lecture par la longue missive d’Albert (6 grandes pages) la plus récente qui était en effet un résumé des nouvelles de toute la famille et de la situation actuelle. Tous les nôtres étaient sains et saufs à la fon du mois d’Août mais tous avaient couru de grands dangers et n’y avaient échappé que presque miraculeusement. Que de reconnaissance envers Dieu, la Ste Vierge et nos célestes protecteurs !

Il m’est impossible de répéter dans le court espace dont je dispose ici, les incidents que ce courrier nous apprend sur nos aimés. Paul qui avait reçu une lettre de Sisteron et qui a trouvé fin Septembre une occasion de faire parvenir de ses nouvelles à Paris dit que les Pierre ont subi 4 bombardements dont un terrible qui a détruit la ville en grande partie et qu’ils ont été obligés de passer 3 jours dans leurs caves.

Aujourd’hui, messe à Kermuster, déjeuner plantureux de crémaillère chez les Le Guézennec, à Kerdini. Visite de Julien.

Lundi 9 Octobre  (S. Denis, év.)

En dépit d’un temps peu favorable, les L’Hénoret ont fait leur récolte de pommes de terre aujourd’hui. J’en suis contente car cela nous fait une obligation de moins mais Louis et Me Goyau étant réquisitionnés au Moulin à Vent, la journée a été lourde ici pour nous et nos affaires personnelles  sont restées en panne.

Annie a trouvé le moyen de faire les siennes : son ravitaillement d’épicerie à St Antoine, la modiste, les Braouézec pour avoir du tabac, Me Clech pour être fixée au sujet de Françoise. Hélas ! pour cette dernière affaire, la réponse est négative, les leçons particulières ne peuvent pas continuer maintenant que les choses ont repris. Nous le regrettons vivement car la petite bonne femme commençait à bien travailler.

Pendant l’absence d’Annie, j’ai gardé Alain toujours souffrant ; sa température se maintient entre 38,5 et 39,2. Sauf un air abattu, il ne donne aucun signe de maladie ni de douleur.

Mardi 10 Octobre  (S. François B.)

Belle journée dont on profite pour ramasser la fon des pommes de terre tirées mercredi. Je cueille aussi des haricots qui feront semence pour l’été prochain. Partout on profite des derniers beaux jours pour faire les récoltes. Au fond cette saison en dépit de sa mélancolie et de la menace proche de l’hiver est très intéressante et nous incite à chaque instant à des actes de reconnaissance envers Dieu, autour de tous ces dons précieux.

Franz a cueilli les potirons ; il y en a un énorme qui pèse près de 50 livres. C’est Françoise qui  a planté la graine, aussi est-elle très fière. Il est temps que d’autres ressources nous arrivent car quelques unes de celles dont nous avons joui ces temps-ci ne tarderont pas à être épuisées. Les haricots verts, les tomates et les champignons diminuent. Nous en avons eu en grande abondance. En somme nous vivons presque entièrement sur le Mesgouëz.

Alain n’est pas encore guéri, j’en suis bien ennuyée.

Mercredi 11 Octobre  (S. Julien)

C’est le déménagement des Réguer. Franz y prend part avec Mignonne et une charrette. Cela l’occupe toute la journée par un temps bien désagréable qui s’améliore un peu à la fon de l’après-midi.

Au Mesgouëz, vie normale. Jeanne est revenue mais sa mère est encore malade, incapable de faire son ouvrage chez elle et si elle était obligée de se remettre au lit, je crains bien qu’elle rappelle sa fille et ce m’est un gros souci car Me Goyau se montre de plus en plus désireuse de rentrer à Paris avec ses enfants.

Les trains vont reprendre dit-on à la fon de ce mois un trafic réduit mais régulier. On annonce aussi qu’un service postal pour toute la France, à part une douzaine de départements, sera rétabli très prochainement mais n’admettra que des cartes postales non illustrées.

Je suis allée chez Eugénie. C’est la première fois depuis 4 mois que je touche un peu d’épicerie : 3 livres de sel, des allumettes, 1 paquet de lessive, 1 paquet de mélange café. C’est peu.

Jeudi 12 Octobre  (S. Donatien)

Trois averses torrentielles au cours de la journée n’ont pas empêché le tirage et la rentrée des pommes de terre Gaouyer. C’est encore Franz qui a tenu à représenter le Mesgouëz à cette opération chez nos très aimables et complaisants voisins. Nous leur avons beaucoup d’obligations qu’il faut leur rendre avec certaines formes à cause du caractère assez susceptible et nerveux de Mr Gaouyer, excellent homme mais un peu tatillon, autoritaire et violent. Je serais désolée de le froisser et de le peiner et cependant nous ne pouvons pas toujours satisfaire les désirs qu’il manifeste généralement à la dernière minute.

Ici, visite de Me Sypiorsky pour Alain qui va mieux. Elle croit à une crise dentaire. La pauvre femme a eu pendant 17 jours son Riquet entre la vie et la mort, septicémie générale. Elle ne s’est pas couchée pendant tout ce temps, veillant sur son malade qui délirait, ne pouvant avertir son mari, passant par mille angoisses dans sa petite maison, sans lumière. Elle a beaucoup changé. Il faut que nous lui cherchions du bois pour cet hiver.

Vendredi 13 Octobre  (S. Géraud)

Encore une de ces journées où les travaux extérieurs contrariés par le temps n’avancent que lentement et avec peine. Mr Salaün et louis achèvent toutefois l’arrachage des dernières fanes de pommes de terre et cela permet à Franz de fixer à Mardi prochain notre deuxième journée ; il a même commencé la retenue des ouvriers nécessaires et s’en est assuré à peu près la moitié.

Pour moi le ravitaillement es un gros souci car la viande de boucherie est plus que problématique, je n’ai plus de lapins à sacrifier, presque plus de porc et il faut cependant que j’arrive à trouver de quoi servir deux grands repas et 2 collations à 25 personnes, toutes douées de forts appétits et habituées à en avoir "plein le ventre" suivant leur expression.

Annie est fatiguée, elle a son retour de couches depuis hier et considère cela comme une catastrophe. Aussi est-elle de triste humeur. Par contre petit Alain est redevenu normal, c'est-à-dire tout mignon.

Samedi 14 Octobre  (S. Calixte)

Anniversaire de naissance de mon grand père Prat ; je n’y songeais nullement et chose curieuse c’est sa pensée qui m’est venue la première à mon réveil. Naturellement j’ai prié pour lui. Je ne l’ai guère connu en ce monde car je n’avais pas 7 ans quand il est mort mais dans les dernières années de sa vie il avait pris l’habitude d’écrire un journal que je possède et que j’ai lu ; sa figure m’est donc familière……..

Henri est allé au bourg ce matin ; il en a rapporté des lettres pour Franz, plis officiels envoyés au Maire de Plougasnou par la Direction des Services agricoles. On lui annonce que son poste de Conseiller agricole est supprimé. Cela n’a rien d’étonnant car le nouveau gouvernement chambarde systématiquement tout ce qui a bété fait par celui du Maréchal. Il fallait donc s’y attendre mais c’est quand même bien ennuyeux car Franz est sans situation. Va-t-il reprendre le Mesgouëz ? – Bons et mauvais côtés. Nous ne voulons pas l’influencer.

Les Franz vont à Morlaix avec leur fille. Je garde Alain.

Dimanche 15 Octobre  (Ste Thérèse)

Messe à Plouezoc’h. Il pleut ; le raccourci est devenu impraticable. C’est avec mélancolie et angoisse que j’entre cette fois-ci dans la mauvaise saison. La principale cause de mes pensées sombres est l’absence de Cricri. Il y a cinq mois qu’elle est partie et je ne peux pas m’habituer à la séparation. Je ne sais pourquoi le dimanche est toujours plus pénible à vivre. Pourtant, je devrais avoir des grâces plus spéciales pour l’accomplissement de mes devoirs d’état.

Au moins nous n’avons pas eu trop de dérangements importuns aujourd’hui. Deux courtes visites. L’une de Me Jégaden de Kerligot venue apporter des boutures de plantes à Annie et celle de 2 paysans en quête de pies-noires à acheter.

Temps assez maussade mais pas trop vilain cependant. Nous avons trouvé à Plouezoc’h de la viande pour la journée de nos pommes de terre qui doit avoir lieu mardi.

Lundi 16 Octobre  (S. Bertrand)

Hier, Zaza de Prévallée, vue à la sortie de la messe, nous a cité les noms de cinq ou 6 personnes de leurs amis et même de leur famille qui ont été assassinés ces jours derniers dans les Côtes du Nord. Par ici, nous entendons aussi raconter des actes de violence et même de sauvagerie commis par n’importe qui sur n’importe qui. Chacun satisfait ses rancunes et ses vengeances personnelles, se fait justice à lui-même. Et pourtant nous venons de lire dans un journal le message de de gaulle qui condamne ces agissements. Sera-t-il écouté mieux que le Maréchal qui n’a cessé de prêcher, pendant 4 ans, la bonne entente, la solidarité, l’entraide ?....

Nous commençons à faire quelques petites choses en vue de demain. Je cueille des haricots et je commence à les écosser pour les manger frais. Je crains bien que mes cocos blancs soient très compromis par l’humidité. Bien des gousses sont tachées.

Mardi 17 Octobre  (S. Gauderic)

Le temps s’annonçait beau au lever du soleil. Il n’a pas tardé à s’assombrir et il a crachiné une bonne partie de la journée. Nous devons cependant remercier Dieu car ces conditions atmosphériques ont été une contrariété, une gêne sans être un empêchement à l’ouvrage projeté. Il n’est pas tout à fait terminé mais on pourra l’achever entre nous sans grand concours de mains étrangères.

On a presque tout enlevé du sol et ramené 6 charrettes à la maison. Franz estime qu’il en reste encore une grande ou 2 petites sur le terrain. C’est ennuyeux car nous connaissons par là des gens qui ne se feront aucun scrupule d’aller glaner. Tout s’est bien passé ; les repas ont été prêts à temps, copieux et bons.

Reçu une carte postale de Paul du 29 Août. Comme nous avons de lui des nouvelles plus récentes, notre joie fut mitigée.

Mercredi 18 Octobre  (S. Luc, év.)

En voyant le temps ce matin, quelle reconnaissance j’ai pour notre journée d’hier. Les Jégaden ont commencé leur travail mais ont été obligés vers 10 heures de décommander les 25 personnes qu’ils avaient reportant la tâche à demain.

Ici, drame. Franz dit à Louis d’aller couper du trèfle pour les chevaux avant de se rendre chez Jégaden et Louis donne son compte. Tout va de travers. Jeanne n’est pas débrouillarde, elle ‘arrive point à faire son ouvrage. De plus, elle a une poussée de furoncles qui la fait souffrir et la gêne ; Madame Goyau est fatiguée, énervée. Seule Antoinette semble de bonne humeur.

A ce propos il me faut rendre justice à cette fille qui, à son arrivée de Paris, m’avait semblé une jeune fille un peu prétentieuse et d’aspect plutôt rébarbatif. En la connaissant mieux, je lui ai découvert bien des qualités.

Que je suis lasse et découragée ; en plus de cela, depuis quelques heures un malaise physique se joint à mon fâcheux état moral.

Jeudi 19 Octobre  (S. Pierre A.)

J’avais dû prendre froid hier car j’ai été si patraque que je me suis jetée au lit avant le dîner. Vomissement de bile et douleurs d’entrailles. Françoise a été éprouvée de la même manière ces jours derniers mais elle a des vers et sa mère croit que c’est la cause de cette indisposition.

Un peu meilleur temps qu’hier. La journée de Jégaden se fait. Récolte splendide qui n’est encore qu’à la moitié.

Un homme de la montagne vient de se présenter pour être domestique ici. Je crois que Franz s’est à peu près entendu avec lui. Il  aune femme qui viendrait aussi avec ses 2 enfants, des garçons de 11 et 9 ans mais si Franz se décide à reprendre l’exploitation je n’ai rien à dire et m’incline, décidée à lui faciliter les choses autant que je le pourrai.

Carte d’Albert du 12 Oct. Il dite avoir de bonnes nouvelles des Vans et de Sisteron.

Vendredi 20 Octobre  (S. Caprais)

Encore du vent et de la pluie. La saison d’automne est bien triste cette année et cela augmente encore nos embarras. Le travail est retardé et l’ouvrage quotidien ne s’accomplit qu’avec de pénibles difficultés. La garde des vaches est devenue presque impossible à cause de l’état du terrain qui est converti en marécage. Aussi notre personnel est-il très nerveux et comme nous le sommes nous-même je crains, à chaque instant, des chocs désastreux.

Franz installe en fruitier les lits allemands laissés ici ; il cueille des pommes d’hiver et commence à les ranger. Je ne puis plus récolter de haricots ces jours-ci et je pense qu’ils seront tous perdus avec cette humidité. Ma seule ambition serait de sauver un peu de semence.

Samedi 21 Octobre  (Ste Ursule)

La période de mauvais temps se prolonge et aussi l’indisposition de Jeanne que ses jambes empêchent de faire le travail qui lui incomberait. Avec cela, Me Goyau soigne des dents, court de tous côtés pour trouver des sabots et nous abandonne. Antoinette fait une lessive chez Denise. Bref, je suis seule avec Franz qui s’occupe des vaches heureusement. Annie est d’une humeur terrible. Est-elle vraiment malade, à bout de forces comme elle le prétend. Elle n’en a pas l’air mais les apparences sont parfois trompeuses. En tout cas, Françoise et Alain semblent guéris. Je suis toujours un peu patraque depuis mercredi soir.

Une grande joie m’inonde l’âme ce soir. Reçu en fin d’après-midi une carte de mon Pierrot chéri. Au 10 Octobre, ils étaient tous en vie, en bonne santé à Sisteron, n’ayant perdu que l’auto de Pierre.

Dimanche 22 Octobre  (S. Mellon)

Messe à Kermuster. Temps meilleur. Ciel encore gris mais avec quelques éclaircies, même quelques rayons de soleil et pas une goutte d’eau ! C’est peut-être la première fois de ce mois que nous avons une journée sans pluie. Si cela pouvait durer je sauverai peut-être encore quelques haricots.

Nous sommes encore seuls avec notre invalide aujourd’hui et ce n’est pas drôle mais un peu d’espoir vient de sortir de ma triste situation. Je crois que Franz va se décider à reprendre l’exploitation. Naturellement je veux lui en faciliter beaucoup, beaucoup le moyen mais il y  a mon mari qui s’oppose à ce que je me "…-le", dit-il et qui est méticuleux, tatillon en diable. Va-t-il s'entendre avec son fils ?

Annie va à Térénez pour essayer d’avoir des cigarettes américaines. Elle revient bredouille. Je garde Alain.

Lundi 23 Octobre  (S. Séverin)

Rien de transcendant à noter si ce n’est une heureuse petite nouvelle. Le journal annonce u’à partir de mercredi 20 Octobre la correspondance par lettres ordinaires va reprendre dans toute la France à l’exception de quelques départements nommés dans lesquels se déroulent encore des opérations militaires, tels que le Morbihan, la Loire Inférieure, la Charente Maritime etc. Ces lieux, à part les ci nommés se trouvent surtout à l’est, au nord-est et nous allons donc pouvoir communiquer librement maintenant – par écrit seulement hélas ! avec les chers nôtres.

Encore du mauvais temps. Franz fait avec Louis du cidre pour calvados avec les pommes avariées. Il installe un fruitier. Le meuble est très bien mais l’emplacement pris ne peut être que provisoire.

Mardi 24 Octobre  (S. Erambert)

Pas de Louis aujourd’hui mais abondance de main d’œuvre féminine : les deux Goyau, Yvonne Féat et Jeanne Braouézec un peu mieux d’attaque. Nous en profitons pour ranger et nettoyer la salle à manger devenue un affreux capharnaüm, pour passer la balle d’avoine et faire différentes petites choses d’intérieur.

Depuis la guerre, mais surtout depuis l’entrée des Allemands au Mesgouëz, la maison est sens dessus dessous et a été livré au pillage. J’aurais bien voulu y mettre un peu d’ordre avant l’hiver.

J’ai écrit longuement aux enfants cet après-midi. C’est bizarre. Il y a des masses d’histoires à leur raconter, une foule d’affaires à traiter avec eux, et, en me relisant, je me suis aperçue que je n’avais rien dit sur ces 4 grandes pages ; elles expriment seulement – et encore bien mal – ma Tendresse pour eux et ma souffrance de leur éloignement.

Mercredi 25 Octobre  (S. Crépin)

On a opéré Monsieur Prigent du Verne cet après-midi. Je ne sais au juste de quelle maladie dans le bas ventre mais je crois le pauvre homme assez mal en point.

J’écris à Cricri.

Amélioration du temps au point de vue humidité mais l’air est plus aigre, les froids vont peut-être survenir. Franz fait commencer l’arrachage des betteraves. Je cueille le plus de gousses de haricots possible pour les mettre à l’abri en attendant l’écossage mais les grosses pluies de ces jours-ci ont achevé le ravage et je crois bien que je ne pourrai pas sauver grand-chose. Pour les flageolets verts, la tâche est terminée. J’ai récolté 15 livres. Avec les 58 de pies-noirs cela me fait 73 livres de haricots. Pour les cocos blancs nous en avons mangé 5ls demi frais.

Jeudi 26 Octobre  (S. Rustique)

Ce matin, un jeune chemineau, d’aspect un peu étrange, assez inquiétant s’est présenté à la maison, demandant de l’ouvrage – ou du moins un morceau de pain. Naturellement je lui ai donné de quoi apaiser sa faim mais je n’aurais pas osé l’engager. Franz l’a pris pour trois jours ; nous lui avons installé un lit à la ferme. Il dit avoir 21 ans, être sans famille, ouvrier agricole et s’appeler Hyppolite Carre. Il parle peu mais travaille bien et Franz en profite pour avancer la rentrée des betteraves.

Aujourd’hui très beau temps. Visite de Madame de Sypiorsky Petit Alain a plusieurs vomissements. Est-ce un embarras gastrique car Monsieur aime la bouillie avec un peu d’exagération il me semble, est-ce dû à la crise dentaire. Ce chéri est tout à fait mignon, éveillé, doux, gai, caressant.

Vendredi 27 Octobre  (S. Frumence)

Mauvaise journée. Nous sommes inquiets du petit Alain. Hier soir ses vomissements n’étaient que sanguinolents. Ils ont continué toute la nuit et ce matin out le liquide rendu était rose avec des filets de sang pur. Franz est allé à Morlaix demander le docteur Martin qui est venu à la fin de l’après-midi. Il parait ne pas comprendre beaucoup ce cas mais, ayant examiné très soigneusement le bébé il ne croit pas que ce soit grave et a conclu en annonçant une gastro entérite due à la dentition. J’ai passé tout le temps dont j’ai pu disposer auprès du bonhomme chéri.

Gros arrivage de lettres. Carte de Pierre, datée du 16 Octobre. Inconfort et privation s à Sisteron. 5 missives d’Albert fort intéressantes sur les évènements d’Août à Paris.

Samedi 28 Octobre  (Sts SIM. Et J.)

Notre Hyppolite s’est envolé à l’aube, nous ayant cependant averti de son départ et s’étant fait régler hier soir. C’est un drôle de type – étrange, peut-être inquiétant. Les voisins prétendent que la police le recherche. Il parait que les gendarmes ont été prévenus par Jégaden qu’il se trouvait chez nous. Il a bine travaillé pendant son séjour ici, presque muet. Les domestiques disent que ce doit être le traître Corre. Quoiqu’il en soit, le temps s’est à nouveau gâché et on n’a pas pu continuer la rentrée des betteraves.

Alain a encore vomi toute la journée mais le soir il a pu garder le comprimé ordonné par le docteur Martin. Espoir pour le ménage de domestiques. L’homme est venu chercher une voiture et un cheval pour amener demain famille et bagages. Je demande de tout mon cœur à dieu que ces gens soient bien et que l’exploitation, que je vais laisser à Franz marche au mieux.

Dimanche 29 Octobre  (S. Narcisse)

Messe matinale à Plouezoc’h. Il faut maintenant partir presque à la nuit pour y arriver à temps car le raccourci est devenu impraticable. Il n’y avait personne du Roc’hou. Il parait que Mr de Kermadec n’est plus maire et que Me de Kermadec vient d’avoir une forte crise cardiaque.

Dans la matinée, Franz va porter du bois à Me de Sypiorsky. Il apprend le retour de Louis Boubennec que sa famille croyait mort après 4 ans de silence. A son entrée, imprévue et subite, dans la maison Madame Boubennec s’est mise à pousser des hurlements…. Par contre Franz rencontrant à son retour Mr Boubennec sur la route n’a pas eu besoin de ménagements pour lui annoncer la résurrection de son fils. Le père Boubennec est resté impassible, se contentant de dire : « Ah ! tiens, c’est bon ! »

A la tombée de la nuit le ménage agricole nous arrive.

Lundi 30 Octobre  (S. Quentin)

.Il est difficile d’avoir une opinion sur des gens que l’on ne connaît que depuis quelques heures, sans en avoir jamais entendu parler, sans avoir le moindre renseignement sur eux mais la première impression n’est pas mauvaise, surtout en ce qui concerne la femme, figure douce et sympathique. J’espère donc que le ménage François – Joséphine Quinamant restera longtemps au Mesgouëz et aidera bien nos jeunes fermiers à mener et à grandir leur exploitation.

Les temps sont bien difficiles ; jamais il n’y a eu partout autant d’instabilité et même d’insécurité. Le gouvernement de de Gaulle commence à avoir des difficultés avec tous les groupes, toutes les bandes qui se sont formés et qui veulent faire la loi, épurer et même exécuter leurs sentences. Mais ces gens sont armés et malgré l’ordre qui leur en est donné ne veulent pas déposer leurs armes.

Henri ne voit plus seulement l’avenir en noir, il le voit en rouge….. Il écrit une très longue lettre à Sisteron.

Mardi 31 Octobre  (S. Marcel)

Il y a déjà détente dans le service et le rôle que j’assumais au Mesgouëz depuis 5 ans. Franz reprend l’exploitation et Annie se décide avec de nombreuses réticences et protestations mais avec une joie et une fierté manifeste à être la grande patronne ici. C’est demain que je serai mise à la retraite.

Il faut en effet profiter du changement de personnel pour bouleverser l’ancien état des choses. Louis nous a quittés ce soir. Je l’ai réglé avec une certaine mélancolie. Pourtant ma résignation est complète et je m’attends çà une existence beaucoup plus calme et douce. La journée s’est passée à mettre Joséphine au courant des lieux et des ressources. Elle est intelligente, travailleuse et s’y connaît fort bien en tous les ouvrages de la maison et de la ferme.

Henri et moi nous sommes allés nous confesser à Plouezoc’h et mon mari s’est rendu ensuite au Roc’hou pour prendre des nouvelles de Me de Kermadec qui va un peu mieux. Je vais chez le cordonnier et chez la modiste.

Novembre 1944

Mercredi 1er Novembre  (Toussaint)

Messe et communion. Beaucoup de monde à l’église. Que Dieu entende et qu’Il exauce toutes ces prières. Les miennes sont mises en union avec celles de mes chers enfants de Sisteron. Que je pense à eux tous, particulièrement à ma fille. Nous serions si heureuses, si bien ensemble maintenant que je vais disposer de plus de temps et pouvoir savourer la vie qui contient tant de belles choses en dépit du travail quotidien.

J’aide un peu à la cuisine car Jeanne étant de sortie Joséphine la remplace à la ferme. Cette nouvelle débarquée est déjà bien au courant. C’est une personne active et entendue en beaucoup de choses. Nous avons une fameuse chance qu’elle nous soit tombée du Ciel juste au moment voulu.

Jeudi 2 Novembre  (Les Morts)

Indulgences plénières.

Messe et Communion comme hier. Visite au cimetière. Il y a déjà sous ces tombes des visages que nous avons connus : prière sur Hubert de Kermadec, sur Monsieur Costa, sur les Jégaden.

Le temps est frais mais clair. Nous avons pu nous risquer à prendre le raccourci. Me Goyau vient ; on arrache des betteraves à Park Normand et on en ramène quelques voitures. Le tas  - grossit dans le jardin. Me Goyau est là - Micheline Troadec, en venant chercher son beurre m’apporte de la part de sa mère un peu de sucre en poudre très fin et très blanc et un paquet de thé : le tout de provenance américaine.

Annie va chez la modiste, je garde Alain très mignon. Taillé une housse pour paillasse de balle d’avoine. Mes mains ont maintenant beaucoup de mal pour faire de la couture. Nous voyons Louis travailler chez Jégaden. Voilà cette place mystérieuse !

Vendredi 3 Novembre  (S. Papoul)

.Anniversaire de la mort de mon beau-père. Henri et moi communions pour lui à Plouezoc’h. Après la messe, salut et bénédiction du St Sacrement. Je vais chez Bellour qui me donne quelques clous puis chez  Eugénie Mahé qui me donne un peu de fil. Braves gens !

Je termine la paillasse et fais un traversin pour les enfants Guinamant. Je garde aussi un peu Alain qui est tout à fait guéri. Franz sème la première parcelle d’avoine.

Lettres d’Albert et de paul. Celle de Paris est déjà ancienne (3 Sept.) Celle des Vans me donne des nouvelles de Sisteron. Mes chéris ne souffrent plus de la faim. Une soupe populaire est installée dans leur garage et ils y vont chercher des portions. Lettre de kiki qui me rassure enfin.

Samedi 4 Novembre  (S. Charles B.)

Fête de ma belle sœur Charlotte. Maintenant j’ai plus de famille de l’autre côté que dans ce monde. Et cependant si aimés que soient ces disparus, il me semble qu’en ce moment je tiens beaucoup à la vie. Je suis tellement heureuse d’être rassurée sur mes enfants, sur ma sœur, mes beaux-frères et neveux que tristesses, privations, menaces n’atteignent pas mon cœur. Henri s’en indigne souvent, me reprochant de voir les choses en personne bornée, égoïste ne regardant qu’un tout petit cercle.

C’est bien possible mais la terre est trop vaste pour que je me passionne sur les évènements qui la secouent actuellement. Ma famille est indemne, je remercie Dieu.

Les journées deviennent très courtes, nous avons supprimé le goûter de 5 heures et nous dînons à 6hrs ½   Franz est allé à Morlaix avec Françoise. Il achète un couple de porcelets (2000frs). Les gens qui nous les amènent dînent ici et pendant qu’ils sont à table, un cochon à eux resté dans la voiture se sauve. On le cherche en vain.

Dimanche 5 Novembre  (Ste Bertile)

Au petit jour on retrouve le cochon dans le verger au bout du jardin.

Messe matinale à Plouezoc’h. Nous apprenons que Zaza vient d’avoir un 3ème garçon à 7hrs. Franz et Annie vont à la grand’messe ; je garde Alain.

L’après-midi est occupée par différentes petites choses mais relativement calme. Je prépare les comptes à régler avec Franz. Les derniers mois de cette campagne agricole ont été lourds à cause de la main d’œuvre et je constate une fois de plus combien notre chère petite Cricri a contribué à faire marcher l’exploitation. Peut-être que sans elle nous n’aurions pas pu joindre les deux bouts tandis que je vais sortir de notre gérance avec un certain bénéfice. Je ne sais pas encore au juste lequel. Il faudra lui revaloir cela.

J’écosse encore des haricots.

Lundi 6 Novembre  (S. Léonard)

Nous faisons du cidre. Mon aide est réclamée par Franz pour remplir les seaux de pommes broyées. Il faut aller vite et je suis contente de pouvoir marcher à la cadence des autres. Même Jeanne qui porte les seaux au pressoir me fait attendre à plusieurs reprises. Je vais dans l’après-midi porter à Kermuster le beurre de ravitaillement, je prends du pain et je paye la note de Le Sault (430frs). Voici toutes mes dettes payées, je le crois du moins et j’ai l’âme plus légère.

L’évènement le plus saillant de ce jour est l’arrivée d’une longue lettre de Pierre nous racontant les terribles épreuves qu’ils ont traversées à Sisteron cet été. Nous en avons tous été violemment émus. Nouveaux élans de reconnaissance envers Dieu qui a protégé mes très chéris et fierté de leur vaillance charitable à tous les trois.

Mardi 7 Novembre  (S. Ernest)

Jamais je n’ai été aussi occupée que depuis que je n’ai rien à faire soi-disant. Tout le monde en profite pour se faire aider et mes affaires passent ensuite. Dieu sait cependant si le programme est chargé. Mon mari me réclame des raccommodages. Franz me donne des sacs à réparer et Annie me confie son fils à garder pendant qu’elle va chez le dentiste.

Au fons j’aime beaucoup mieux ces occupations variées que la tâche de cuisinière que j’ai accomplie pendant 13 mois ici. Joséphine me remplace devant le fourneau. Elle s’en tire bien ; je la critique seulement – et dans mon for intérieur une insuffisance de cuisson. Par contre Jeanne Braouézec menace de nous quitter.

J’écris à Pierre pour le 25 nov. son anniversaire.

Mercredi 8 Novembre  (Stes Reliques)

Yvonne Féat m’aide à entreprendre la remise en état de la maison saccagée depuis le début de la guerre, pillée par les uns ou les autres. Je retrouve plusieurs choses que je croyais perdues, j’en découvre que j’avais oubliées mais je constate la disparition ou la mise hors d’usage de tant d’autres que l’opération est plutôt attristante. Il faut se faire une raison, abandonner la part du feu et surtout comparer notre sort à celui des malheureux qui ont tout perdu. J’ai encore des richesses dont l’emploi me mettra bien à l’aise pour le restant de mes jours. Je les dois surtout à ma chère maman et je lui en ai une profonde reconnaissance.

Donné à Annie des étoffes pour robes et tabliers à Françoise et un couvre lit de cretonne pour le lit de la petite.

Jeudi 9 Novembre  (S. Autremoine)

Franz part à l’aube pour une partie de chasse assez mystérieuse. Je ne sais au juste avec qui ni où mais je soupçonne des camarades de Plouezoc’h et Kervellec de l’avoir invité à partager ce plaisir…. Défendu. Il revient tard, rapportant deux lapins dont nous nous régalerons un de ces jours.

Le temps est bien mauvais. A la fois vent, pluie et froid. Toudic vient. Annie lui fait couper du bois de chauffage. Elle a aussi Yvonne Féat qu’elle emploie à des rangements d’appartement. Je continue un peu mon nettoyage du grenier mais seule et je n’avance pas beaucoup car j’inspecte le contenu des caisses et c’est assez long. Quelques dégâts causés par l’humidité, les mites et surtout les souris.

Vendredi 10 Novembre  (S. Juste)

Je constate ce matin la naissance d’une portée de lapins. Je vais bien la soigner et j’espère qu’elle donnera de quoi continuer l’espèce que Cricri désire cultiver. Le mâle et la femelle sont de mon goût. Les quatre petits nés il y aura demain 5 semaines vont très bien, sont jolis et mangent déjà mais, à mon avis, ils n’ont pas assez de tâches et ces tâches sont trop claires, plutôt grises que noires.

Encore des rangements. J’en ai pour plus d’un mois là haut si je veux tout voir et remettre en ordre après tant d’années d’abandon. Nous nous attardons, Henri et moi, à classer soigneusement les souvenirs de notre Pierre chéri. Avec bonheur je retrouve les excellentes notes récoltées tout au long de ses études. Nous nous attendrissons en parlant de ce fils parfait.

Samedi 11 Novembre  (S. Martin)

Anniversaire de Franz. Il est peut-être le seul à ne pont y avoir songé. Parti aux premières lueurs du matin, il ne se rentre pas le soir. Nous ne nous inquiétons pas trop car il n’est pas seul. Son domestique l’accompagne. Ils sont allés d’ailleurs dans le pays de ce dernier, tout petit hameau perdu dans les montagnes d’Arrhées. Mais je suis désolée de ne pas l’embrasser le jour de ses 42 ans. Comme le temps passe ! …. Je me remémore les heures qui ont précédé cette naissance. Que d’angoisses ! Quelle joie ensuite quand le petit cadavre a été ressuscité. Grâce à Dieu d’abord puis au bon docteur Vincent. De Profondis.

Journée calme. Je continue tout doucettement les rangements du grenier. Deux caisses visitées de fond en comble, deux autres faites  à moitié. Il y en a pour un certain temps à ce rythme là.

Dimanche 12 Novembre  (S. René)

Messe à Kermuster. A mon retour j’apprends que Jeanne Braouézec fait son bagage et s’apprête à nous quitter. Aucun motif à ce départ puisque les Franz lui ont promis la livre de beurre par semaine réclamée pour sa mère. On ne peut même pas obtenir qu’elle prolonge pour huit jours ainsi qu’il ait coutume. C’est vraiment une drôle de fille et elle ne serait pas à regretter si on trouve à la remplacer.

Franz et Annie reviennent à 14hrs ½ enchantés de leur ballade. Annie est désarmée par plusieurs cadeaux de son mari : 5 livres de sel, 3 bocaux pour conserves, une belle poêle à frire. J’ai aussi ce dernier objet pour 100frs ce qui est somme très raisonnable à notre époque.

Il m’a fallu reprendre mon métier de cuisinière puisque Joséphine passait à la ferme.

J’écris à ma fille.

Lundi 13 Novembre  (Ste Brice)

Six mois sans Cricri. Cela m’a été très dur mais j’espère maintenant la revoir. Que Dieu nous conserve vie et santé à toutes  deux jusqu’au bienheureux jour de notre réunion. Je veux cependant, sans l’attendre, essayer de réparer envers elle les dommages qu’elle a subis du fait de la guerre. Je ne connais ni le nombre, ni l’espèce, ni la valeur des bijoux qui lui ont été volés par les Allemands mais je voudrais lui refaire – autant que possible – le trousseau que je lui avais constitué et qui a disparu de l’armoire à linge de la Chaussée du Pont.

J’ai donc choisi dans ce qui me reste quelques choses qui remplaceront les pièces volées. Malheureusement la quantité est moindre et c’est dépareillé. Mais il ne faut pas être difficile comme avant et j’espère que ma chérie sera contente de ce que j’ai mis pour elle dans sa chambre.

Mardi 14 Novembre  (S. Claude)

Temps affreux. J’ai une crise de rhumatismes qui me fait beaucoup souffrir d’abord et puis, ennui plus grand, qui me rend incapable de presque tout travail. Ma main, mon bras et mon épaule gauches sont paralysés. Les animaux aussi subissent la mauvaise influence de l’atmosphère. Un des jeunes porcs achetés l’autre samedi a une angine et je crois bien qu’il en trépassera. On est venu chercher deux fois Franz pour faire des piqûres à des juments malades, l’une au Moulin à Vent, l’autre chez Dunff de Kerdini.

Me Goyau vient heureusement après une absence de plus d’une semaine. Je puis donc désarmer un peu sans que Joséphine soit écrasée de travail. Je m’occupe seulement de mes lapins. La nouvelle portée est découverte, cela grouille dans le nid. Il y a au moins six petits, peut-être davantage. Je voudrais bien la sauver.

Mercredi 15 Novembre  (Ste Eugénie)

Nous avons mangé hier les lapins de garenne rapportés par Franz jeudi soir. Ils étaient délicieux. J’ai oublié de noter que dans une carte de Marguerite arrivée récemment était contenue la nouvelle de la mort de Pierre Machard. Triste fin d’une vie bien triste. C’était un vieux camarade et sa disparition l’est sensiblement douloureuse.

Mon infirmité rhumatisante m’oblige au repos ; je trie des haricots pour semence et parviens à tricoter quelques rangs d’une socquette pour moi avec maladresse certes mais de façon encore potable.

Le petit cochon de Franz a été trouvé mort ce matin. Annie prétend que c’est un signe de très mauvais augure pour leur entrée en carrière. Elle se montre de plus en plus opposée à la reprise de Franz. Naturellement, je serais navrée qu’il y renonce pour un caprice de sa femme car je ne vois pas où il pourrait aller en ce moment mais je ne veux pas l’influencer.

Jeudi 16 Novembre  (S. Eucher)

Lever avant le jour. Henri et moi, nous partons à Morlaix par le car Merrer. Nous y passons toute la journée, déjeunant chez Picart. Malheureusement nous trouvons les magasins vides et notre liste d’achats n’a que 4 ou 5 rayures.  Nous regrettons surtout de n’avoir pas trouvé de quoi nous chausser car c’était le plus urgent.

J’étais contente de sortir un peu du Mesgouëz ; il y avait 6 mois (exactement le 13 mai) que je n’étais allée à la ville mais cette dernière m’a semblé si triste que je suis rentrée le soir avec le plus grand plaisir dans mon bled.

Henri a payé la note d’assurances incendie chez Mr de Preissac. Franz est allé porter 10 quintaux de blé au ravitaillement général et a touché 900frs dus pour nos pommes de terre de l’an dernier. Yvonne Féat a travaillé au service d’Annie. Alain a quitté son berceau.

Vendredi 17 Novembre  (S. Asciscle)

Temps à cafard. Me Goyau nous annonce que ses enfants partent pour Paris la semaine prochaine, lui laissant toute leur marmaille à garder et que par conséquent nous n’avons pas à compter sur elle cet hiver. Quel pétrin ! Avec ces ennuis domestiques, Annie est d’une humeur massacrante. Franz me fait pitié ; il semble découragé, d’autant plus qu’il n’est pas très bien portant ; il traîne un malaise – sans doute grippal, depuis dimanche. Avec cela il s’est donné un effort en portant des sacs de blé hier et n’est pas capable de faire grand’chose aujourd’hui. Je suis bien ennuyée de le voir ainsi.

Ondine a donné un coup de pied sur une jambe de Joséphine remplie de varices ; elle souffre. Tout va mal. – Allons ! courage. Ah ! si Cricri était là !

Samedi 18 Novembre  (S. Odon)

Jeanne Braouézec est bien entrée à Kerprigent, autrement dit les de Preissac nous l’ont prise. Je ne trouve pas cela chic mais, à mon avis, Franz ferait mieux de se montrer beau joueur que de faire des  reproches à Henri et même simplement à le bouder. Malheureusement, poussé par Annie, je crains qu’il se brouille avec son camarade. L’isolement est déjà grand ici, une séparation avec Kerprigent l’augmenterait beaucoup encore.

Franz sème une parcelle d’avoine ; il en a maintenant à peu près un hectare semé. Annie va chez sa modiste, je garde Alain. Ce bonhomme reste un peu dans son youpala où il s’amuse et je puis tricoter un peu.

Le chapeau d’Annie est très dernier cri, assez réussi dans son excentricité mais Melle Lachoueyré n’est pas bon marché, 125frs de façon en fo lui fournissant tout.

Dimanche 19 Novembre  (Ste Elisabeth)

Assistance à la Grand’Messe. C’est du fruit rare pour nous. J’espère cependant que Dieu me permettra désormais d’être plus libre et de pouvoir m’offrir de temps en temps quelques offices religieux, quelques exercices spirituels. Rencontré Mr de Kermadec, toujours beau diseur d’anecdotes d’actualité, amusantes bien souvent malgré la gravité triste des évènements.

Franz va à la chasse à Plouezoc’h et François à Guerlesquin ; le temps est affreux. Heureusement Me Goyau vient nous aider, ce qui fait que je ne suis pas enchaînée toute la journée à la cuisine. J’explore mon grenier et j’y fais quelques découvertes intéressantes mais quel travail d’Hercule quand il faudra remettre de l’ordre là dedans.

Le pauvre Eman qui est sourd et aveugle tombe par la gerbière du grenier et se fracasse une cuisse.

Lundi 20 Novembre  (S. Edmond)

La tempête était telle hier soir que Franz n’a pas pu quitter Ker au Prinz qu’à plus de minuit quand s’est produite une accalmie. Il est donc rentré à 1h du matin, rapportant encore 2 lapins. Quant à François, il a dû demander un abri dans une ferme sur sa route car il lui était impossible d’avancer. Il est revenu ce matin en rapportant à Franz un petit setter. Ce chien est tombé à pic. Il y avait une heure environ que Franz avait exécuté le pauvre Eman  qui était inguérissable et souffrait atrocement. Cela nous a fait beaucoup de peine.

Le courrier nous apporte grand nombre de lettres. Nouvelles assez bonnes des chéris de Sisteron, des Albert, de Paul mais dans la famille d’Annie deuil hélas ! presque sûr de Maurice Bonnal qui aurait été fusillé à La Blin et opération très grave de Jenny de Guilhermy.

La tempête continue.

Mardi 21 Novembre  (Prés. N.-D.)

Toujours du vent et de la pluie mais température plus douce. En allant porter à manger la matin à mes lapins, je constate une nouvelle naissance. Cette fois c’est de la lapine grise qui est mère d’une portée assez nombreuse, je crois. Me Goyau ramasse le nid, j’essaye de réchauffer un pauvre petit trouvé au milieu de la case dans la paille toute mouillée. Nous mettons ça dans une caisse et à la grâce de Dieu !

Après-midi passée au grenier avec Yvonne Féat. On y voit un peu plus clair mais que d’ouvrage encore. Je pourrai heureusement le faire seule. Retrouvé mes journaux de jeune fille et celui de notre voyage en Amérique. Henri s’empare de ce dernier et le lit avec un plaisir manifeste. On aime revivre les beaux vieux souvenirs. Quand j’en aurai le temps je m’y plongerai aussi.

Mercredi 22 Novembre  (Ste Cécile)

J’ai bien peur que cette année nos travaux agricoles aient un grand retard. Le temps les entrave depuis deux mois. Et je crains aussi que notre ménage de domestiques s’évapore sans tarder. Les journaux ont annoncé aujourd’hui qu’il y aurait à partir de demain 2 trains chaque jour de landerneau à Paris. De suite Joséphine m’a doit qu’elle irait le plus tôt possible voir son appartement et ses affaires. Si la vie lui paraît possible dans la capitale comme ravitaillement et situation pour son mari j’imagine qu’elle s’y refixera avec satisfaction car si François paraît aimer la campagne elle semble préférer la ville.

Je redoute donc les pires complications domestiques. En attendant, j’essaie de remettre un peu d’ordre chez nous. Chaque jour, il y a progrès, progrès qui ne se voit guère, que je suis seule à savoir.

Jeudi 23 Novembre  (S. Clément)

La pluie, la pluie, encore la pluie, toujours la pluie ! Nous vivons dans un  marécage et sommes convertis en batraciens avant de l’être en poissons. Je ne sais pas quelle couleur sont les âmes de la gent aquatique mais l’âme humaine, saturée d’humidité est d’un gris très foncé. Avec l’eau qui tombe, je mélange la poussière que je secoue dans le grenier.

Que de souvenirs. Lettres de nos disparus, jouets de nos enfants, objets qui ont été témoins de nos années heureuses. Ai-je mené vraiment une existence de luxe ?...... Je le croirais en me replongeant dans ces choses qui me rappellent le cadre ou les occupations de mon passé. Les anciens vêtements font sourire la pauvre vieille souillon qui se revoit jeune, jolie, pimpante.

Me Goyau cesse de venir car ses enfants partent pour Paris dimanche matin lui laissant les 3 petits dont elle prépare le logement.

Vendredi 24 Novembre  (Ste Flore)

La catastrophe prévue depuis 2 jours arrive. Les Guinament ont aussi envie de revoir la capitale, d’y retrouver leur logis et leurs affaires. Joséphine nous annonce donc qu’ils nous quitterons bientôt. Qu’allons-nous devenir absolument seuls avec toutes n os bêtes et le travail très en retard cette année à cause du mauvais temps. – Si le Bon Dieu ne nous vient pas en aide, il va falloir liquider.

Avec cela autres soucis : Annie est malade et s’imagine qu’elle attend un 3e enfant. Nous n’en pouvons rien savoir mais cette idée vraie ou fausse la rend à la fois nerveuse et dolente. Elle passe une partie de la journée au lit me laissant la garde d’Alain.

J’ai le cafard. Heureusement une lettre de mon aimée Cricri met un rayon dans mon cœur bien las. J’avais broyé beaucoup de noir à son sujet pendant toute la semaine.

Samedi 25 Novembre  (Ste Catherine)

Anniversaire de mon Pierre. Ce cher bonhomme occupe aujourd’hui mon esprit et mon cœur. Il est un fils délicieux, toujours attentif et si dévoué, si tendre. Que Dieu le bénisse et lui rende au centuple tout le bonheur qu’il nous donne. Mon meilleur souhait pour lui est que ses fils lui ressemblent.

Franz fait un tour à Morlaix où c’est grande foire aujourd’hui : foire de Ste Catherine. Il constate que les cours ont peu variés et se maintiennent à des hauteurs insensées. Très légère baisse sur les vaches, petite hausse sur les porcelets, ce qui est étrange car le manque de sel nuit beaucoup en ce moment à la vente des porcins.

Annie reste au lit – elle sèvre  Alain qui accepte la chose avec la plus sage philosophie. Je suis obligée de m’occuper d’elle et du petit ce qui me fait forcément négliger mes rangements.

Temps toujours bien mauvais. Quelle triste saison !

Dimanche 26 Novembre  (S. Lin, p.)

A part l’assistance à la messe de Kermuster mon temps se passe dans la chambre d’Annie qui a la fièvre, souffre des seins et de la gorge et est d’une humeur massacrante. Par brides je parviens à écrire 2 lettres, l’une à ma sœur Marguerite, l’autre à Cricri.

Légère amélioration atmosphérique. Le soleil se montre dans la matinée et il ne tombe pas une goutte d’eau jusqu’au crépuscule. Malheureusement celui-ci ramène la pluie ou pour mieux dire les averses. Il y en, a plusieurs dans la soirée ; ce sont des tombées de grêle surtout.

Il y a 4 semaines que le ménage Guinament est ici. Franz n’a pas encore déchanté sur l’homme qui est aussi bien que possible, travailleur, docile, complaisant. La femme a beaucoup de qualités aussi mais c’est une fausse douce. Elle a beaucoup de volonté autoritaire, c’est elle qui mène le ménage et comme elle est assez nerveuse et fantasque, la barque doit quelque fois aller à la dérive.

Lundi 27 Novembre  (Ss Vital et A.)

Nouvelle journée passée dans la chambre d’Annie qui a encore 38°5 de fièvre et qui se lamente. Sa gorge va mieux cependant et quant à la gêne qu’elle éprouve dans les seins c’est chose si normale que je ne m’en inquiète point. Alain est gentil comme un amour et non seulement il se laisse soigner par moi sans difficulté mais il me fait véritable fête. Je puis faire quelques points de tricot en gardant notre petit fils quand il est dans son youpala. Je commence une paire de gants, ayant terminé mes socquettes noires.

Le meilleur moment de la journée pour moi est une demi-heure le soir quant la lampe brûle encore après la vaisselle faite et la cuisine rangée ; je puis alors tenir mon ouvrage pendant qu’Henri relit à haute voix – censure - le journal écrit pendant notre voyage au Mexique 1907 – 1908.

Mardi 28 Novembre  (S. Maxime)

Impossible d’avoir un temps plus détestable que celui qu’il a fait aujourd’hui. Pluie du matin au soir, obscurité lugubre. Les caractères s’en ressentaient autour de moi. Annie est restée au lit, affreusement maussade et grognante. Elle m’a servi un long chapelet d’insultes et de récriminations. Heureusement que je ne m’en fais plus et que j’entends tout cela avec beaucoup plus d’indifférence que le bruit de l’eau qui dégouline sur nos toits ;

Joséphine aussi était de triste humeur et Monsieur mon époux m’a fait quelques reproches dont les uns sont mérités, les autres non. Parmi les premiers, il y a une lettre à Me Juge pour la mort de sa sœur, pas encore écrite depuis une semaine que le faire part nous est parvenu et le raccommodage de chaussettes fort négligé depuis plusieurs mois. Je vais tâcher de la satisfaire.

Bonne lettre de Pierre.

Mercredi 29 Novembre  (S. Saturnin

François part pour 48 heures. Il s’en va dabs son pays pour rassembler quelques provisions destinées au voyage de sa femme à Paris. Celui-ci est proche et le résultat sera signe  de la liquidation ou du prolongement de notre Mesgouëz. Si ces gens bous quittent sans que nous puissions les remplacer, je ne vois pas comment nous pourrions encore tenir le coup. A la grâce de Dieu ! J’ai vu tant de choses ces temps derniers que mes facultés émotives sont très réduites. Indifférence ou Philosophie ?....

Le manque de sel rend toute nourriture insipide et bien d’autres privations se font sentir en attendant d’autres plus dures qui menacent. J’ai encore eu à m’occuper d’Alain aujourd’hui mais peut-être un peu moins car Annie s’est levée. J’ai pu écrire enfin à Me juge et raccommoder les chaussettes de mon mari.

Jeudi 30 Novembre  (S. André)

L’absence de François se fait sentir, sa femme est obligée d’être davantage à la ferme et par conséquent je dois me tenir un peu plus auprès du fourneau. Cependant je puis, au cœur de l’après-midi, quitter pendant 3 heures à peu près ma livrée de cuisinière pour aller faire une visite au Roc’hou. J’y trouve les malades sorties de leurs lits, Me de Kermadec avec une assez pâle mine mais Zaza toute rajeunie et pimpante. Je tombe à pic pour voir Me Le Marois, arrivée du matin. Elle me donne d’intéressantes nouvelles de toute sa famille et nous parlons beaucoup de nos enfants de Sisteron que nous avons en grande estime et surtout grande affection. Naturellement j’ébauche des condoléances au sujet de la mort de Cécile Le Marois Boissanger. Sa belle-mère m’a arrêtée en me disant : « Je l’aimais beaucoup mais je n’ai pas le temps de la pleurer. »

Décembre 1944

Vendredi 1er Décembre  (S. Eloi)

François est rentré dans la hit et Toudic vient. Franz emploie ce dernier a débarrasser quelques uns de nos toits de l’envahissement des lierres. Hélas ! sous la verdure on trouve de nombreuses brèches. Nécessité absolue de réparations coûteuses.

Je vais à Plougasnou toucher – avec 2 ans de retard – ma modique pension de vieillesse (247frs par an). Je prends un livret de caisse d’épargne pour Alain et me libère des assurances sociales de Louis Breton. Station à la pharmacie pour prendre des fortifiants destinés à Annie et à Françoise. Prière à l’église. Eté porté chez Me Le Roux des papiers concernant la Famille du Prisonnier. Cherché en vain dans tout le bourg sabots ou claques pour moi et galoches pour Françoise. Un brin de causerie avec Hortense qui est devenue une gazette bien terne.

Samedi 2 Décembre  (S. Anthème)

La journée aurait été bien terne mais pas trop mauvaise si un drame n’était survenu vers le soir entre Franz et Joséphine au sujet de l’écrémeuse non lavée. Menace de départ immédiat puis donnée des huit jours. Il est évident que cela ne pourra pas marcher mais j’espère une prolongation qui nous aurait permis d’agir avec plus de réflexion et peut-être de meilleures chances pour une liquidation si nous y sommes obligés. Il adviendra ce que Dieu voudra.

Henri est très nerveux, Franz semble plutôt abattu, Annie parait contente entrevoyant sa vie future à Paris avec beaucoup de confort et le voisinage de sa famille.

Henri fait visite à Me Le Marois et aux Kermadec. Mauvaise nouvelle au sujet de Mr de Kermadec.

Dimanche 3 Décembre  (Avent)

Regret très grand de ne pouvoir assister à la messe. Annie va à la grand’messe à laquelle je comptais me rendre et me laisse Alain à garder.

Joséphine est hésitante et taciturne. A 9hrs du soir, elle se décide brusquement à partir pour Paris dès demain matin laissant ici son mari et ses 2 garçons. Reviendra-t-elle ? Mystère. Elle est très fantasque. En attendant je vais avoir une existence bien chargée de travail et bien dure. Si nous restions entre nous, je me tourmenterais moins mais à cause de l’homme et de ses enfants il faut un service convenable et je suis toute seule à l’assurer….

J’écris à pierre et répond aussi à Heymann et à Mimi Prat.

Lundi 4 Décembre  (Ste Barbe)

Temps lamentable qui ajoute encore à mon cafard. J’ai repris ma place devant le fourneau et je n’en bouge guère. Avec tout le cortège de nos misères actuelles, l’existence est réellement dure ici ; le manque de sel rend notre alimentation désagréable malgré les efforts que je fais. Et puis la lumière va faire complètement défaut, Henri ne veut plus donner de carbure conservant les quelques morceaux qui lui restent pour de grandes occasions. Je n’ai presque plus de pétrole.

On ne sait toujours rien pour Mr de Kermadec qui doit passer à Quimper devant le tribunal d’Epuration et contre lequel on a dressé un dossier formidable d’ingratitude.

Mardi 5 Décembre  (S. Sabas)

Même vie qu’hier dans la même atmosphère lugubre, avec le même travail abrutissant. Une petite consolation me vient chaque soir au moment où je me jette dans mon lit : « Un jour de moins. » Qu’est-ce que j’attends donc ? Certes le retour de Joséphine qui sera un allègement mais surtout celui de ma Cricri qui sera le bonheur si mon Pierre vient avec elle.

Nous avons toutes sortes d’ennuis ; les réquisitions pleuvent et sont presque impossibles à satisfaire.

Le beau-frère de François Guinament vient le soir ; il reste à dîner et à coucher. Il parait un brave homme  mais n’offre rien d’intéressant.

A noter que nos poules continuent à pondre un peu, très peu, tandis que celles des autres se sont arrêtées depuis près d’un mois.

Mercredi 6 Décembre  (S. Nicolas)

Anniversaire de la mort de mon grand père maternel, mon parrain ; je pense à lui et prie pour lui. Paulette Goyau vient nous voir, elle a reçu des nouvelles de Paris. Son Maurice Chicot lui est infidèle et elle considère ses fiançailles comme rompues. Elle doit être désolée dans le fond mais a vaillante contenance.

Yvonne Féat vient aussi ; sa mère est tombée en se cassant 3 côtes ; elle ne peut donc plus nous rendre aucun service ces jours-ci. Quelle malchance ! il ne nous reste que l’aide de Me Martin qui vient traire 2 fois par jour mais ne peut guère en faire plus à cause de son ouvrage personnel. Avec cela notre petit Alain est malade ; il a de la fièvre et vomit. Sans doute nouvelle crise dentaire.

Longue lettre d’Albert adressée à moi, nouvelles assez bonnes sur son ravitaillement.

Jeudi 7 Décembre  (S. Ambroise)

Tout le ponde est las de la persistance de la pluie mais l’ennui qu’elle cause n’est rien auprès des menaces qui résultent de deux mois d’humidité constante à cette époque. Les semailles ne peuvent se faire et par conséquent la future moisson  en souffrira certainement plus ou moins – suivant les régions. Ensuite des inondations sont à craindre. A Paris et dans la banlieue on est obligé d’évacuer plusieurs rues voisines de la Seine. Et les inondations génèreront à coup sûr le ravitaillement déjà bien précaire de la capitale.

A signaler aujourd’hui une activité aérienne anormale. De nombreux avions passent malgré la tempête. Nous entendons plusieurs explosions et Henri a entendu dire ce soir à la boulangerie qu’il y avait eu alerte à Morlaix. Cela nous rappelle que le guerre n’est pas terminée.

Vendredi 8 Décembre  (Conc. N.-D.)

Nouvelles angoisses. D’abord une lettre de Pierre, datée du 6 décembre à Paris. Notre forestier nous annonce l’obligation dans laquelle il est de quitter Sisteron sans tarder. Son Conservateur lui a montré des papiers indiquant sans doute que sa vie est en danger s’il séjourne encore dans cette région. Il y a cependant accompli scrupuleusement son devoir et on ne peut lui reprocher que d’avoir obéi de tout cœur au Gouvernement que nous avons eu pendant quatre ans. Or ceci est considéré comme un crime qui est puni par la détention, les travaux forcés et même la mort.

Pierre est donc venu au Ministère pour avoir son changement de poste ; il l’aura, dit-on, dans un mois. Pourvu qu’il n’arrive rien d’ici là. Paule qui doit rester à Sisteron encore un certain temps accompagne Pierre dans son voyage. Cricri est restée, gardienne des cinq enfants.

Samedi 9 Décembre  (Ste Léocadie)

Hier soir, assez tard, nous étions déjà tous couchés et dormions pour la plupart quand un visiteur s’est annoncé par de vigoureux coups de poings et de pieds dans les portes. C’était Pierre Traon, le frère de Monrouleau, en état d’ivresse. Il venait prévenir Franz qu’une lettre de dénonciation contre lui était partie de Kermuster dans la journée. Comme il n’était pas en pleine possession de ses facultés, il ne faut peut-être pas trop s’alarmer mais il doit quand même y avoir du vrai dans ce qu’il a raconté. Et une nouvelle inquiétude s’ajoute dans mon cœur à celles qui y sont pour mes chers Pierre.

Franz n’a pas trop l’air de s’en faire ; il est surtout occupé de l’ouverture de la chasse au gibier d’eau qui doit avoir lieu demain. Il est invité par Prigent de Ker au Prinz et Mr Gaouyer lui prête son fusil.

Reçu une lettre de Kiki.

Dimanche 10 Décembre  (S. Hubert)

Quoique Joséphine ne soit pas de retour, j’ai pu ce matin assister à la messe dite en la chapelle de Kermuster. Je me suis levée très tôt et j’ai tout préparé pour le petit déjeuner avant de partir. C’était presque inutile car il n’y avait François sous les armes lorsque nous sommes rentrés à 9hrs ½. L’obscurité et le très mauvais état des routes m’empêchent d’aller à Plouezoc’h où l’office matinale a lieu une demi heure plus tôt et dont la distance exige une autre demi-heure supplémentaire de voyage. Aussi je tiens beaucoup à ne pas manquer Kermuster, plus accessible.

Franz fait l’ouverture de la chasse sur les grèves de Ker Armel. Il est invité à Ker au Prinz avec Henri de Preissac et quelques autres. Très beau déjeuner mais peu de coups de fusil. Aucun gibier.

Ici journée très morne. Tout mon temps est pris par des besognes médiocres. Je puis seulement écrire à ma sœur.

Lundi 11 Décembre  (S. Damase)

Toujours, toujours de la pluie. Est-ce un  nouveau déluge ? En tout cas, à certains jours, on a une impression de fin du monde. Tonnerre, éclairs, averses de grêle avec des  projectiles formidables. Aucun travail ne se fait dans les champs qui sont de vrais cloaques. Nombreuses désertions dans la main d’œuvre agricole de notre coin.

On nous a dit que Marcel et Jean Charles s’engageaient avec beaucoup d’autres. Cependant ceux ne sont pas des foudres de guerre et il est incroyable que d’eux-mêmes ils aient eu cette idée. Ils vont laisser l’un et l’autre deux femmes de prisonniers dans l’embarras. Mais elles ont leurs parents dans le voisinage et leur situation est encore moins critique que la notre.

Cependant légère atténuation à ma peine, Yvonne Féat vient et me donne quelques bons coups de main tout en lavant pour Annie. Henri va au Roc’hou. L’affaire Kermadec est stationnaire.

Mardi 12 Décembre  (Ste Odile)

Un peu d’espoir, Joséphine s’est rentrée à midi et parait d’assez bonne humeur. Cela ne signifie point qu’elle est décidée à finir ses jours au Mesgouëz. Je crois même qu’elle est fort tentée de reprendre la vie parisienne le plus tôt possible mais les inondations de la Seine, le froid, le manque de combustible rafraîchissent son enthousiasme et s’il ne lui prend pas une nouvelle crise de marasme, elle peut nous donner encore un mois ou deux. Ce serait ça de gagné et peut-être que d’ici là des circonstances heureuses et imprévues nous sauveront. Que la Volonté de Dieu soit faite.

Après-midi un peu meilleure. Annie en profite pour aller chez sa modiste et à Térénez. Ce qui l’attire dans ce dernier lieu, c’est le tabac. Des marins américains y viennent souvent et paient leurs consommations avec des cigarettes ou denrées alimentaires que les cafés revendent ensuite.

Mercredi 13 Décembre  (Ste Luce, v.)

Les chats sont entrés dans mes cages à lapin et ils ont tout saccagés. J’étais désolée ce matin en constatant ce désastre. Il y avait surtout une portée de 4 âgés de plus de deux mois et qui était vraiment belle. Je m’étonne même que des chats aient pu tuer des animaux de cette taille. Mais il n’y a pas de doute ; on les a vus. Aussi le Rouquin a payé de sa vie ses crimes et ceux de ses confrères. François l’a assommé à coups de bâton. Et je crois que Miquet,  Mistigri et Minousse risquent aussi de passer de vilains quarts d’heure.

Le temps a été meilleur. Une journée sans pluie cela parait tellement beau après une si affreuse période qu’on imagine volontiers avoir retrouvé le beau temps. Franz bêche dans le jardin et prépare 2 planches où nous mettrons de l’ail. En pensant aux Pierre j’en réclame une 3ème que nous ferons dès que possible.

Jeudi 14 Décembre  (S. Honorat)

Anniversaire de la naissance de mon beau-père.

Nous quittons le Mesgouëz, avant 7 heures, dans la nuit et prenons à Kermuster un car pour Morlaix. C’est par acquit de conscience que nous avons fait cette expédition. Ainsi que prévu, nous ne trouvons rien à pouvoir acheter pour les Noëls. D’abord les magasins sont vides, aucun choix, pas même des à peu près. Ensuite, quand, par hasard, on trouve un objet, le prix affiché fait qu’on s’en détourne aussitôt avec une sensation de malaise. Vu un ours blanc, en vilaine étoffe, peluche de coton, marqué 1056frs. Nous ne pouvons vraiment pas offrir cela à notre petit Alain. Pour tous les objets de métal, il faut donner des "contreparties" ou avoir un bon de la mairie.

Rencontré Me de Preissac que l’état de santé de son mari retient à Morlaix où elle vit dans une mansarde. Vieillie et triste, la pauvre femme !

Vendredi 15 Décembre  (S. Mesmin)

Malheureusement il a replu cette nuit et les labours faits hier restés presque en panne aujourd’hui. Comme le ciel s’est un peu rasséréné on peut espérer reprendre demain. Mais quelle lenteur ! D’habitude à cette date, tout notre blé était semé et cette année non seulement nous n’en avons pas encore mis un seul grain mais la terre n’est pas prête, pas même en état d’être préparée pour certaines parcelles.

Nous avons terminé la plantation des gousses d’ail. Il y a maintenant 3 planches de 5 rangées assez longues. Nous pourrons donner leur petite provision aux Pierre qui, cette année au moins, ne pourront pas cultiver de jardin.

C’est très pénibles de se sentir surveillés, épiés par des gens qui cherchent à trouver des fautes dabs tous vos achats, toutes vos paroles. Joséphine a dit à Annie qu’elle avait reçu cette consigne par le maire de St Denis.

Samedi 16 Décembre  (Ste Adélaïde)

Miguet, le chat de Me Martin, a payé hier de sa vie les crimes commis dans mon clapier. Cette mort me fait un peu de peine surtout par les conditions qui l’ont entourée. Ce sont les enfants qui ont fait l’exécution, aidés par Roger L’Hénoret et avec une véritable cruauté. Ces petits n’ont pas la moindre sensibilité ; ils torturent et tuent les bêtes non seulement avec indifférence mais avec plaisir. Cela leur est un jeu, hélas ! Françoise qui est de la bande prend aussi des instincts sanguinaires.

Journée marquée par la fabrication de cidre dans la matinée. J’aide au broyage des pommes, contente d’en être débarrassée mais navrée de la saleté et des dégâts que ces fruits ont fait dans la maison.

Dans l’après-midi, je garde Alain pendant qu’Annie va chez sa modiste à Plouezoc’h. Je puis, en m’occupant du petit, recoudre un sac fait au tricot il y a plus d’un an.

Pas de viande aux boucheries aujourd’hui.

Dimanche 17 Décembre  (Ste Olympie)

La tempête a repris et a fait rage toute la nuit. Regret de manquer la messe. D’une part, le mauvais temps en est la cause ; je ne pouvais partir sous les rafales dans l’obscurité pour assister à l’office matinal et il a fallu que je remplace Annie auprès d’Alain pendant la grand’messe à laquelle Franz et elle ont assisté avec mon mari. Et puis ma santé a été aussi une entrave. Ma crise rhumatismale s’est portée dans les genoux ; je souffre beaucoup – surtout du genou gauche et marche difficilement. Je commence ma correspondance de jour de l’an : 2 lettres sur une trentaine dont j’ai dressé la liste.

René Féat vient nous apporter un peu d’espoir pour la tuerie de notre cochon ; il a trouvé du sel mais les conditions sont à débattre, il ne faut pas encore chanter victoire. Nous sommes dans une grande misère actuellement pour l’alimentation.

Lundi 18 Décembre  (S. Gatien)

Temps un peu meilleur. Il a encore plu avec  violence cette nuit mais dans l’après-midi, le ciel s’est dégagé des nuages et nous avons revu le soleil. C’est surtout à cause du blé que nous sommes désolés de cette si longue période d’humidité ; la terre est un véritable marécage mais Franz dit qu’il serait encore temps de semer au début de Janvier et nos champs pourraient sécher et être labourés d’ici là s’il ne pleuvait plus. Prions et espérons.

Annie va au bourg pour les bons d’alcool et pour différentes petites affaires personnelles ; je garde donc Alain tout l’après-midi ; il est très gentil et je puis tricoter un peu. Commencé une paire de bas pour lui. N’ayant aucun joujou à lui donner ce sera mon cadeau de Noël.

Ecrit à Me Dupuis.

Mardi 19 Décembre  (S. Grégoire)

Yvonne Féat vient ; elle donnera 2 jours cette semaine mais Annie les prend pour lui faire faire une grande lessive et mes nettoyages restent encore en panne. Temps froid mais clair ; on recommence à labourer.

Me martin a décidé un voyage à Paris et est allée à Morlaix prendre ses billets pour Vendredi soir. Il parait que les voyages se font plus normalement mais que les trains sont archi-combles.

J’écris à Paul pour les fêtes. Cela me faut 4 lettres faites sur la quantité prévue, c’est peu. Il faudra m’y mettre d’une manière plus suivie, sans quoi la tâche ne sera point terminée en temps opportun.

Tricoté un peu ; le premier bas d’Alain est achevé. Mon dernier petit lapin meurt. Nous n’avons aucune nouvelle pour le cochon. Me Braouézec (la boulangère) fait cadeau à Henri d’une demi-livre de sel fin.

Mercredi 20 Décembre  (S. Philogone, Q.-T.)

Je ne sais comment nous vivons. Journées courtes, trop pleines, pas une seconde de répit

Annie va chez sa modiste et ramène son deuxième chapeau que je préfère au premier. Je garde Alain, ce qui me permet d’achever sa paire de bas. Mais Françoise les a vus et je ne pourrai pas les mettre dans ses chaussons la nuit de Noël. Il faut trouver autre chose. Les Franz se mettent en frais d’imagination eux aussi pour fabriquer quelques joujoux à leurs enfants avec de vieilles choses dénichées dans les greniers.

Franz porte les 2 poules pour lesquelles nous sommes imposées au Ravitaillement. Les journaux parlent d’une grande offensive allemande en Belgique et dans le Luxembourg. Ils auraient progressé très sensiblement, perçant les lignes américaines.

Jeudi 21 Décembre  (S. Thomas)

Henri va à Morlaix et trouve les magasins encore plus vides que jeudi dernier. Il rapporte cependant quelques cartes postales illustrées que nous écrivons dans l’après-midi aux cinq petits de Sisteron. Nous ne pouvons rien leur envoyer pour leur Noël ni leurs étrennes. J’espère que leurs parents auront trouvé quelques babioles pour leurs souliers en passant à Paris.

Ici tout va mal, le temps se remet à la pluie et de nouveau tout travail dans les champs doit être abandonné. C’est à désespérer de semer du blé cette année. Les domestiques sont de mauvaise humeur et menacent encore de nous abandonner. La lessive d’Annie ne veut pas sécher. Je suis saboulée par tout le monde mais pour me consoler je pense que la statue de N.D. de Boulogne a dû arriver à Morlaix cet après-midi et qu’elle apportera un peu de sérénité.

Commencé des gants pour Henri.

Vendredi 22 Décembre  (S. Fabien)

Franz et Annie font pour Alain un ours en  peau blanche taillé dans de vieux gants de bal. Comme ils ne veulent pas que Françoise les surprenne dans ce travail, je suis obligée de garder beaucoup ma terrible petite fille auprès de moi. Le départ des Martin pour Paris la désoriente et la désempare. Ils prennent le train vers 17hrs mais l’auto des Pouliquen les a emportés au début de l’après-midi.

Notre cochon est vendu et je crois que nous aurons du sel pour conserver l’autre. Mais cette vente qui a été difficile et qu’on cherche à faire depuis près d’un mois a été un peu ratée à mon avis. L’affaire n’était pas conclue depuis 5 minutes que Me Narcisse pour laquelle le porc avait été presque promis à Me de Sypiorsky arrivait. Elle était navrée et comme elle payait 2frs de plus par livre nous perdons environ 500frs. Ce qui m’ennuie surtout c’est que je crains d’avoir ennuyé avec cette affaire Me de Sypiorsky.

Samedi 23 Décembre  (S. Anastasie)

Cette semaine, en l’honneur de la fête, Henri a pu toucher un peu de viande. Nos gens commençaient à en avoir un peu assez du jeûne. A ce propos, j’ai remarqué que les Guinamant devaient être habitués à se très bien traiter. Ils sont difficiles, il leur faut quantité et qualité. Et ils me racontent l’abondance dans laquelle ils vivaient non seulement à Paris mais aussi dans leur famille qui habite cependant un tout petit village perdu dans la montagne.

Henri, Franz et moi allons nous confesser à Plouezoc’h. Je marche bien difficilement avec mes genoux malades. Trouvé au retour une grande et très affectueuse lettre de ma Cric. Je travaille à une balle au crochet pour le petit Alain. Voici Noël et pas un grain de blé n’a encore été semé chez nous. Toujours c’était terminé à cette époque, j’en suis bien tourmentée.

Nous apprenons que le père Gourville de Kermuster s’est jeté dans son puits.

Dimanche 24 Décembre  (Ste Delphine)

Messe matinale et communion à Plouezoc’h. Nous y entendons un sermon sur N.D. de Boulogne et sa mission miraculeuse qui est la Conversion des pécheurs.

Franz part à la chasse avec la bande Kervellec, Barazer et Prigent. Il tue pour la première fois depuis la guerre un volatile que les chasseurs ont baptisé du nom d’un gibier d’eau mais qui en réalité est une perdrix, pièce prohibée actuellement. Avec cette pièce, il en abat 2 autres : des lapins mais comme ses compagnons n’ont pas eu autant de chance, il ne rapporte que l’oiseau.

Journée occupée, préparatifs de Noël, correspondance. Franz et Annie vont à la messe de minuit, je garde les enfants en écrivant des lettres, tricotant un peu et lisant des pages écrites par Paul Bourget sur Honoré de Balzac. Soirée mélancolique mais calme. Je me couche vers 3 heures.

Lundi 25 Décembre  (NOEL)

Visite des souliers mis dans le billard où la crèche a été dressée hier matin. Françoise a beaucoup de joujoux de ses parents bien rafistolés et qui sont autrement beaux que ce qu’on trouve maintenant. Alain a son ours et sa balle ; les grands n’ont guère que des livres. Toutefois Henri a un thermomètre, Franz une cravate, Annie une petite bouteille de parfum "Fleur de tabac". Pour mon compte j’ai un agenda, "Catherine de Médicis" et "l’homme du dernier Tzar".

Il n’y avait pas de messe avant 10hrs. Nous y allons Henri et moi. Temps clair, belle gelée blanche, nous pouvons prendre le raccourci qui est une vraie patinoire. Communion. Vu Mr de Kermadec et Mr Costa. Cuisine. Garde d’Alain. Multiples rangements. Franz a des visites dans l’après-midi et cueille des feuillages pour le reposoir de N.D. de Boulogne à Kermuster.

Mardi 26 Décembre  (S. Etienne)

La série des "Blavez-Mad" a commencé pour nous hier soir. Au moment où nous allions nous mettre à table pour dîner Mr Salaün est venu nous inviter à aller prendre le café chez lui dès que nous aurions achever notre repas, ajoutant qu’il avait reçu à midi tous ses enfants, qu’il lui restait un peu de viande et qu’il était si difficile de se procurer quelque chose qu’il serait heureux d’en profiter pour nous recevoir sans doute….. pour la dernière fois. Nous y sommes donc allés, Henri, Franz, Françoise et moi.

Aujourd’hui la journée aurait pu être calme mais Barazer et Le Dru de Brenn sont venus tuer un cochon pour un de leurs cousins qui habite Taulé. Cette opération a duré longtemps ; ils ont déjeuné avec nous. Yvonne est venue et a commencé les nettoyages de la maison. En voyant le travail fait j’ai été un peu consolée. Les dégâts causés par les pommes sont à peu près réparables.

Mercredi 27 Décembre  (S. Jean, ap.)

Grande journée. Passage de N.D. de Boulogne dans notre coin. Elle est arrivée à Plouezoc’h vers 11hrs ½ et c’est là que je suis allée la prier entre midi et 13hes afin que les autres de la maison puissent aller l’honorer ensuite sur le territoire de Plougasnou.

Hélas ! il se passe un drame au Mesgouëz pendant mon absence. Une discussion s’élève entre Annie et Joséphine à propos de charbon ; celle-ci donne son compte et la tribu des Guinamant s’évapore instantanément. Je ne les revois pas, ni les uns, ni les autres. Peut-être ne sont-ils point à regretter ?.... Mais nous sommes dans un grand embarras. Il est heureux que cette catastrophe se soit produite aujourd’hui où N.D. de Boulogne a rempli mon âme de sérénité.

Nous allons Henri et moi assister à la messe de minuit à Plougasnou et mon mari a un tour de gardes de 2 à 3hrs cette nuit. J’ai préparé un far pour notre réveillon.

Jeudi 28 Décembre  (Sts Innocents)

Nous avons joui d’une nuit magnifique de clair de lune, froide sans être trop glaciale et vraiment je n’ai pas été trop fatiguée de la veille et de la longue course. Nous sommes rentrés à 5hrs moins ¼, avons réveillonné gentiment de notre far que nous avons fait glisser avec une goutte de calvados et avant 5hrs ½ nous nous mettions au lit, très heureux d’avoir pu faire cet effort en l’honneur de la vierge. Il y avait grande affluence à la cérémonie ; nous avons eu le bonheur de communier et Henri a très vaillamment monté la garde.

Aujourd’hui, comme nous avons eu Yvonne Féat, cela n’a pas été trop dur. Franz et Annie sont allés à Morlaix pour déménager la chambre de la rue de Brest, j’ai gardé Alain et j’ai pub terminer les gants d’Henri. A 4hrs René Féat vient tuer notre cochon qui fait 108kg seulement mais de très belle chair.

Vendredi 29 Décembre  (S Eléonore)

Personne aujourd’hui. Pour la première fois, autant que je me souvienne, nous n’avons pas un seul domestique, pas un journalier, pas une journalière. Annie essaie de traire. Franz fait l’ouvrage de la ferme, Françoise garde les vaches. Sans répit je me livre à toutes les besognes ménagères.

Une lettre de Pierre, bien affectueuse comme toujours, me cause cependant une certaine peine car il nous dit que le retour de Cric sera très probablement différé. J’espérais tant retrouver ma fille dans quelques jours que cette déception m’est vraiment cruelle ; je crains de ne la revoir jamais. Mais que le volonté de Dieu soit faite.

Samedi 30 Décembre  (S. Roger)

Anniversaire de Cricri. Je pense beaucoup à elle - Journée lourde pour mon cœur et mes pauvres vieux membres - René Féat vient dépecer notre porc.

Franz sème enfin ses premiers grains de blé (40 ares environ). Le soir une lettre de Michèle Morize nous apprend ses fiançailles officieuses avec Jacques Pierrez. Nous en sommes très étonnés mais joyeusement surpris. Etant donné les conditions de son existence de jeune fille un peu abandonnée malgré la grande affection de sa mère et de son grand-père, il vaut mieux qu’elle ait assez tôt un autre foyer.

Dimanche 31 Décembre  (S. Sylvestre)

Messe et communion à Plouezoc’h. Beaucoup d’ouvrage – pas un instant de répit. Grande mélancolie ; craintes pour l’avenir mais remise de tout entre les mains de Dieu.

Franz fait des invitations pour un café mardi soir. Je me demande comment il pourra caser tous ces convives dans la cuisine, seule pièce un peu habitable par cette température.

Mes salades de scaroles sont toutes gelées et le jardin a pris un aspect lamentable. Mon cœur est à Sisteron, je voudrais tant les savoir tous heureux là-bas, non seulement à cause de la sérénité d’âme mais aussi grâce au confort nécessaire qui, je le crains, leur manque. Mon Dieu que mes peines et privations se changent en joies pour ceux que j’aime.

Notes diverses 1944

Mr et Me Olivier Prat

1 rue Isambart à Pacy s/Eure – Eure

Me Francine Le Guézennec

50 route de Sartrouville

Montesson – Seine et Oise

Melle Wictorya Kukla

Chez Mr E Ducarne Lengarnd

Ferme de la Folie

Etroenngt – Nord

Me Martin

34 rue Danton

Issy les Moulineaux

Me Ren Granger

La Chalottière

Par Tröo – Loir et Cher.