Octobre 1945

Lundi 1er Octobre (St Rémi)

Rentrée des classes. Henri, Jean et Yves débutent au collège St Yves de Quimper et Françoise chez les bonnes soeurs de Plouezoc’h en qualité de demi pensionnaire. J’ignore les impressions des garçons mais celles de la fille ne me semblent pas trop mauvaises. Françoise qui était si vivante il y a encore quelques semaines, est devenue amorphe, presque triste ; elle a d’ailleurs très piètre mine. Je m’en inquiète et voudrai bien que le changement de vie produise une amélioration physique et morale chez cette petite. Malheureusement son école est vraiment trop loin de chez nous et je crains qu’elle ne la suive, surtout en hiver, qu’avec irrégularité.

Ici rien de sensationnel, sinon un temps merveilleux pour la saison.

Mardi 2 Octobre (Ss Anges Gardiens)

Une importante journée : arrachage des pommes de terre d’hiver qui seront notre principale, je puis même dire notre seule ressource alimentaire pendant de longs mois puisque le jardin n’a pas été ensemencé cette année. La récolte est très bonne, paraît-il, pour le peu de terre que Franz avait concédé à cette production.

Malheureusement la défection, en dernière heure, de trois personnes qui nous avaient promis leur concours a empêché l’achèvement du travail. Il reste une douzaine de grandes lignes à tirer et il faudra sans doute recruter encore quelques journaliers.

Ici, Cric et moi nous nous sommes tirées victorieusement de tout l’ouvrage de maison et de ferme.

Phi Phi est un peu malade, vomissements.

Mercredi 3 Octobre (Ste Fausie)

Franz, Francis et les deux Allemands continuent la récolte de pommes de terre et font à peu près la moitié de ce qui restait – plutôt plus que moins et si le temps reste aussi favorable ce sera vite terminé maintenant sans avoir besoin de recourir à une main d’œuvre supplémentaire, toujours très difficile à recruter. Il vient se présenter une personne comme fille de ferme. Je note à tout hasard son nom et son adresse : Melle Catherine Moling – La Roche – St Jean du Doigt. Mais ni elle-même, ni ses conditions ne me plaisaient et Franz à qui nous avons communiqué nos impressions fut aussi d’avis de s’abstenir. Une lettre à écrire.

Le soir, nous fêtons nos François et Françoise. Annie a fabriqué un quatre quarts au chocolat qui était un vrai régal. Nous avions eu le temps d’oublier cette saveur.

Jeudi 4 Octobre (St François d’Assises)

Henri se rend à la gendarmerie de Taulé. Il y perd l’illusion qu’il avait de retrouver son sabre. Cela lui est un chagrin car cette arme était le dernier souvenir que lui avait donné sa mère peu de temps avant sa mort. Il revient de son expédition avec 3 pièges à rat. Depuis quelques jours déjà il faisait chasse active à ces terribles rongeurs qui saccagent tout au Mesgouëz ; il va continuer mieux encore, je l’espère.

Même vie que les autres jours. On achève la rentrée des pommes de terre. C’est une bonne chose. Françoise passe un bon jeudi avec ses cousins. Elle accepte avec une douce résignation (qui m’étonne) la pension chez les bonnes sœurs mais elle n’en est pas fanatique du tout.

Pétronille et son mari viennent faire du cidre.

Vendredi 5 Octobre (St Constant)

La plus grande partie de notre matinée est employée à passer de la balle d’avoine pour les paillasses des enfants Franz et Pierre. La machine a été empruntée aux Lévollan. C’est un peu fatiguant à faire mais occupe 3 personnes et c’est un peu ennuyeux parce qu’on se remplit de poussière et de détritus dont on a du mal à se débarrasser ensuite.

Franz va voir la foire de Lanmeur pour se rendre compte des cours. Celui des chevaux a un peu baissé sur certaines catégories mais est encore très élevé. Pour les vaches il y a encore monte et d’ailleurs les bêtes sont introuvables.

Nous lavons des bouteilles et faisons du petit cidre avec les pommes laissées par les Clec’h du Mesgouëz Bihen. Me Clec’h de l’école nous apporte encore des tomates. J’achète à un homme de Santec 100 livres de carottes pour 300frs.

Samedi 6 Octobre (St Bruno)

Françoise est classée première et nous revient avec la croix pour sa première semaine scolaire. Nous en sommes un peu étonnés mais très satisfaits. Seulement je me demande si cette promesse aura des suites….. Il me semble que Franz est déjà las de conduire sa fille à Plouezoc’h et qu’Annie est ennuyée de se lever plus tôt pour la préparer au départ. Si les parents manquent de persévérance, l’enfant cessera tout effort. Malheureusement nous n’avons rien à dire, rien à faire. Il faut que nous n’émettions aucun avis car les Franz ne souffrent pas la moindre intrusion dans leurs affaires. Les Pierre d’ailleurs sont pareils quand il s’agit de leurs enfants pour lesquels nous les trouvons parfois trop faibles.

Le procès Laval est commencé.

Dimanche 7 Octobre (S Auguste)

Inauguration des monuments aux fusillés de Plougasnou. Henri va aux cérémonies qui débutent par un office religieux et une messe. Il entend plusieurs discours et, parti à 7 heures, il ne revient qu’à midi. Il nous communique ses impressions.

Je vais à la messe de Plouezoc’h accompagnant notre prisonnier. Forcément au cours de la route nous essayons de parler un peu.  J’ai presque tout oublié de ce que j’ai su d’allemand autrefois, quelques mots remontent du fond de ma mémoire. J’arrive à comprendre que ce Bernard Ebbling a 49 ans, qu’il est marié à une  Caroline qu’il appelle « Lina », qu’il a 5 enfants s’échelonnant entre 15 et 4 ans : Gertrude, Martha, Carole, Elisabeth et Ernst et beaucoup de petits détails : sur sa vie en Allemagne. C’est un industriel d’un milieu social moyen qui devait avoir une existence très confortable.

Lundi 8 Octobre (Ste Brigitte)

Toujours du beau temps mais la semaine commence mal. Francis est rentré hier soir  dans un état d’ébriété réellement pénible et il est reparti ce matin soi-disant à Plouezoc’h  pour aller à la poste mais en réalité pour courir tous les bistrots de la région. Il titre une bordée formidable et il est probable que cela va se terminer par son départ volontaire ou son expulsion d’ici.

Franz qui a reçu des demandes de chevaux va trouver Prigent Ker en Prinz et s’entend avec lui à ce sujet. Il faudrait qu’il trouve un moyen de gagner de l’argent en dehors du petit rapport que le Mesgouëz pourrait lui donner par la culture.

Annie va à Plougasnou. Nous gardons Alain qui devient très diable.

On castre les porcs.

Mardi 9 Octobre (St Denis, évêque)

Francis Kerandren, le vagabond a repris sa course. Il était rentré hier soir dans le même état que la veille mais cette fois son ivresse au lieu d’être joviale était sombre, farouche, presque méchante. Franz et Cricri avaient dû le remonter dans sa chambre. Ce matin, Francis avait retrouvé son équilibre et sa dignité. Il est sorti de sa chambre vêtu de ses plus beaux atours, et muni de son très maigre bagage. Il a demandé son règlement et nous a quitté avec des adieux  presque affectueux. Ce vieux marin est incorrigible. Après avoir navigué de 14 à 50 ans sur toutes les mers du monde, il ne peut se tenir en place ni se dispenser de courir des bordées. Avec cela caractère exécrable mais bon cœur et fond d’honnêteté, je crois.

Je vais dans l’après-midi à Plougasnou chercher le vin avec Henri et toucher ma pension de vieillesse. Cette longue course me fatigue.

Mercredi 10 Octobre (St Paulin)

L’absence de Francis ne se fait pas trop sentir à la ferme, nos prisonniers ont fait l’ouvrage mais Franz parle de prendre entièrement Bernard pour l’exploitation. Cela nous priverait de son secours dans divers petits travaux de maison qu’il accomplit quotidiennement avec la régularité et le soin qui sont qualités innées chez lui.

Mon occupation principale aujourd’hui fut de faire sécher la grosse lessive faite hier par Yvonne Féat. Heureusement, il y avait un temps à souhait : grand soleil et un peu de vent. Mais nos poteaux de ciment se sont effondrés, les fils de fer sont distendus ; on ne peut mettre que peu de linge à la fois. Il faut le remplacer dès qu’il est sec. Moins une demi-douzaine de petites pièces, c’était achevé le soir au crépuscule.

Henri va à Kerprigent. Il y apprend de mauvaises choses sur Elisabeth Prévallée. Les analyses prouvent le cancer.

Jeudi 11 Octobre (Ste Clémence)

Rien à signaler de particulier pour nous à part l’achat d’un balai de paille par Henri à Morlaix pour la somme de…. 245frs. Je ne puis m’habituer aux prix de maintenant et reste avec ma mentalité d’autrefois très effrayée des dépenses qui paraissent excessives. Le temps passe et modifie les conditions de l’existence. Je me souviens d’une affectueuse semonce de mon arrière grand-père qui jugeait que son épouse avait fait une folie en s’achetant un chapeau à rubans roses qui avait coûté quelque chose comme cinq francs…

Les évènements mondiaux ont plus d’importance mais je ne puis les juger n’ayant sur eux que des données très vagues. Nous avons appris hier la condamnation à mort de Pierre Laval après un procès qui fut une sinistre comédie.

Vendredi 12 Octobre (St Séraphin)

Je ne crois pas avoir déjà vécu une aussi belle arrière saison que celle-ci. Nous avons eu encore aujourd’hui une lumière et une chaleur de plein été. Michel et Philippe restent dehors du matin jusqu’au soir et pourront emporter un beau souvenir du Mesgouëz. Alain est en crise dentaire, ce qui le rend un peu grognon. D’ailleurs, ce bonhomme qui était si doux se montre assez volontaire depuis quelques jours.

Henri va dans l’après-midi à Plougasnou pour la viande de boucherie et en rapporte un beau gros morceau. Me Clec’h nous donne encore quelques tomates qui sont, parait-il, les dernières de son jardin.

Samedi 13 Octobre (St Edouard)

Une nouvelle apportée par une lettre de Marguerite me surprend, me bouleverse et me navre. Monique que nous espérions heureuse et bien mariée parle de divorcer. Naturellement nous ne savons pas ce qui s’est passé entre elle et son mari mais s’il est exact, le motif qu’elle donne est assez futile pour permettre d’espérer une meilleure solution à leur désaccord. Jean reprocherait à Monique d’être trop sortie et d’avoir trop dépenser durant son absence. N’empêche que ce nuage est chargé de menaces et que nous   n’avions pas besoin de ce gros souci.

Pierre nous arrive le soir. Il est content de son installation à Quimper et trouve qu’ils y auront des relations intéressantes et agréables.

Dimanche 14 Octobre (St Calixte)

Anniversaire de mon grand-père Prat. Messe de 8hrs ½ à Kermuster. Les garçons chassent dans l’après-midi et rapportent 3 perdreaux et 1 ramier. On prépare le départ des deux petits qui sont enchantés à la perspective d’un voyage en auto.

Toujours un temps extraordinaire pour la saison mais les matinées et les soirées commencent à fraîchir et alors l’automne devient sensible. A terre, un tapis de feuilles mortes.

Henri décide d’aller voter à Paris dimanche prochain puisqu’il y est inscrit comme électeur et Franz, de son côté, projette un petit voyage à Quimper. Ces messieurs ont la bougeotte, ni l’un ni l’autre ne peuvent rester longtemps absents.

Lundi 15 Octobre (Ste Thérèse)

Le départ fut laborieux. L’auto ne pouvait pas se mettre en route. Il a fallu la pousser et même y atteler nos chevaux. Ces difficultés ont atténué le chagrin des adieux. D’ailleurs la séparation est beaucoup moins triste Que lorsque nos enfants s’en allaient à une grande distance et pour un temps qui devait être long. Certes ce n’est pas la vie côte à côte sous le même toit mais nous nous entons assez voisins pour penser que nous pouvons nous rejoindre presque à volonté.

Franz sera le premier à connaître l’installation des Pierre. Il est partit très contant remettant l’exploitation entre les mains de sa sœur. Je pense qu’il reviendra jeudi et que d’ici là tout ira bien au Mesgouëz.

Journée sans histoire. Nos Allemands accomplissent leur travail dans le calme.

Mardi 16 Octobre (St Léopold)

Yvonne Féat vient nous faire une seconde lessive. Françoise souffrante, mouvement grippal sans doute, 38° matin et soir, ne va pas en classe mais elle est morne et ne met pas beaucoup d’animation dans la maison. Henri va au bourg. Il en rapporte un journal qui nous apprend que pierre Laval a été fusillé hier, à midi ½. Les détails de cette exécution nous ont été très pénibles.

Les Prigent du Verne font du cidre ici et dès qu’ils auront terminé les L’Hénoret prendront le pressoir. Mais je désire faire un peu de petit cidre avec le résidu Prigent et tâcherai d’arranger cela demain.

Annie, Cricri et moi sommes comme Françoise assez mal en point.

Mercredi 17 Octobre (St Florentin)

Cricri est plus occupée que jamais. J’espérais qu’elle allait se reposer, vivre un peu pour elle-même mais elle ne peut s’empêcher de se dévouer, de travailler pour les autres. Elle a entrepris le raccommodage des loques de nos prisonniers et a passé ces deux jours sur l’unique chemise de Bernard dont elle est parvenue à faire quelque chose de très acceptable. Elle a commencé aujourd’hui un pantalon taillé dans un sac de toile.

La lessive a bien séché mais elle n’est pas belle. Que de tâches et surtout de déchirures à réparer !

Pierre Laval dont j’ai lu hier le récit d’exécution me hante. C’est atroce ce jugement et cette mort. Je pense aussi beaucoup à Monique. Décidément tout va mal. Henri prépare son voyage. Lui qui s’en allait autrefois sans s’en faire pour des  expéditions lointaines attache une importance extrême à ce petit déplacement.

Jeudi 18 Octobre (St Luc, évêque)

Henri me demande quelques raccommodages en vue de son départ. Je ne suis plus habituée à coudre. De plus mes yeux sont devenus très mauvais et mes pauvres mains sont plus qu’à demi paralysées par des rhumatismes articulaires et déformants qui me font naturellement souffrir mais qui me gênent bien davantage. Cette maladresse que je constate mille fois chaque jour est ma principale misère, elle me rend incapable de "servir" comme je le voudrais. J’arrive cependant tant bien que mal à recoudre quelques boutons et à repriser des chaussettes. Cette occupation ravive mon regret de l’ancienne existence où je travaillais beaucoup à des ouvrages manuels intéressants.

Franz revient de Quimper, content de son petit voyage. Il trouve l’installation des Pierre très bien.

Vendredi 19 Octobre (St Savinien)

Départ d’Henri, à 7hrs. Il était allé hier prendre son billet et retenir une place. J’espère donc qu’il aura fait un voyage assez confortable. Mon mari a beaucoup vieilli ces derniers temps. Lui qui faisait de grand discours contre le matérialisme attache maintenant beaucoup d’importance à sa personne physique. Il la soigne du mieux qu’il peut et j’en suis heureuse car cela me dispense d’être aux petits soins pour lui. Cependant je veille à ce qu’il ait le nécessaire et je me suis levé avant l’aube pour faire son petit déjeuner et préparer son ravitaillement de la journée. Maintenant j’attends déjà impatiemment ses nouvelles de route.

I9ci vie peu gaie mais très occupée. Les L’Hénoret dont du cidre. Notre pressoir a de nombreux clients, il faut donner à chacun son tour. Me Clec’h nous propose des plants de choux de printemps.

Samedi 20 Octobre (St Aurélien)

Franz livre son premier blé à sa coopérative. Il envoie le grain de la parcelle semée après l’hiver et dont certains épis avaient eu la carie. Ce froment est accepté et même bien noté. J’en suis contente car je craignais des observations et peut-être même un refus. Les L’Hénoret ont terminé et les Clec’h du Mesgouëz Bihen leur succèdent au pressoir après nous avoir laissé 15 litres de petit cidre.

Le temps change. Il pleut un peu le soir. Depuis bien des semaines il n’était pas tombé une goutte d’eau. On dit que c’est une nécessité. N’empêche que c’est un gros ennui pour les pauvres gens qui n’ont ni imperméables, ni chaussures.

Dimanche 21 Octobre (Ste Cécile)

Grande journée politique. La France essaie de se reconstituer, de se refaire un Gouvernement. Va-t-on faire quelque chose de bien, de meilleur du moins que ce qui existe actuellement. Beaucoup en doute. Nous avons tous accompli notre devoir électoral et je crois que nos 4 votes sont identiques sur toutes les questions.

A la sortie de la messe basse à Plougasnou, rencontre des Loin, toujours très aimables. Ils nous invitent à prendre le petit déjeuner chez eux. Franz et Cric attendus au Mesgouëz se défilent mais j’accepte un peu à regret ayant aussi beaucoup d’ouvrage à la maison. Ce ménage Loin a aussi des misères et même un grand chagrin mais il supporte cela dans un cadre très plaisant et confortable entourés de beaucoup de petites douceurs matérielles qui nous manquent.

Lundi 22 Octobre (St Mellon)

Pour me consoler de l’absence de mon mari qui me manque beaucoup je m’offre ces nuits-ci…. de splendides clairs de lune. Il a l’habitude de fermer le plus hermétiquement possible les rideaux. Non seulement je ne les tire pas mais il fait si doux que je puis laisser la fenêtre ouverte et le spectacle est vraiment féerique.

Reçu une lettre d’Henri qui a fait bon voyage mais ne nous donne guère ses impressions sur la vie parisienne puisqu’il ne la connaissait que depuis quelques heures.

Annie va à une vente et fait plusieurs achats dont elle est enchantée. Naturellement la garde d’Alain nous immobilise toute la journée.

Mardi 23 Octobre (St Hilarion)

Aujourd’hui ce fut une autre histoire mais le résultat en est identique. Annie avait rendez-vous chez sa couturière de Kermuster, le temps était trop peu sûr pour qu’elle emmène Alain. Alors mon amour de petit-fils m’a encore été confié et j’ai dû renoncé aux rangements que je voulais faire avant le retour de mon mari. J’ai seulement visité quelques papiers.

Je confesse la peine que j’éprouve à détruire des lettres. Je nous encombre d’une masse d’épîtres qui ne sont souvenirs que pour moi seule et n’auront sans doute aucun intérêt pour les générations futures. Certes sur ces temps particulièrement agités nous avons tous vu beaucoup de choses mais nous avons toujours évité d’en parler dans nos correspondances craignant indiscrétions, censures ou suppression totale. Sans compter l’espionnage et ce qui pourrait suivre.

Mercredi 24 Octobre (St Magloire)

Yvonne Féat vient sans être attendue mais elle ne m’est d’aucun secours car les Franz l’emploient. Annie lui fait nettoyer son appartement. Franz dans les premiers jours de Novembre la visite d’un Monsieur  Cribayet d’Aurillac qui vient acheter des chevaux dans la région et qu’il compte héberger.

Le temps est très mauvais, il y a des bourrasques impressionnantes et de grosses averses de temps à autre. J’ai dû prendre un coup d’air car j’ai une sorte de névralgie faciale et je souffre beaucoup d’un œil. C’est à peine si je puis l’ouvrir.

Malgré l’atmosphère peu favorable on termine notre tas de bois. Monsieur Gaouyer qui fait son cidre out en aidant au bois dîne avec nous.

Jeudi 25 Octobre (St Crépin)

Retour d’Henri. Il arrive de bonne heure le matin ayant été ramené jusqu’à Plouezoc’h par les Jean Costa de Beauregard rencontrés heureusement à Morlaix. Causerie. Nouvelles des uns et des autres. Bien des tristesses, bien des soucis. Le divorce de Monique se poursuit. Il parait que c’est Jean qui le demande et pour les motifs que Marguerite m’avait dit : c'est-à-dire sorties et dépenses. Cela me semble trop futile. Et puis, voici que Michèle Morize vient de rompre ses fiançailles avec Jacques Pierrez sans en donner d’autres prétextes que ceci : « Il a cessé de me plaire ! » Enfin il vaut mieux que c soit maintenant que plus tard mais nous regrettons tous cette décision car ce jeune homme était vraiment très sympathique.

Vendredi 26 Octobre (St Rustique)

Temps morose qui ne peut inspirer aucune allégresse ; D’ailleurs je ne sais pas trop qui pourrait se sentir un cœur ensoleillé dans la triste époque actuelle. Tant de menaces planent dans l’air. Une des moindres est la question financière quoiqu’il soit pénible et même désastreux de voir l’Etat s’emparer d’une grande partie de notre patrimoine. Les journaux commencent à parler de la dévaluation du franc et aussi du fameux impôt sur le capital qu’on décore du beau nom d’ « Impôt de Solidarité ». Il est aussi question de la nationalisation des banques, des grandes industries ; bref c’est un glissement vers le communisme qui a gagné terriblement de points aux élections de dimanche dernier.

Samedi 27 Octobre (Ste Antoinette)

Décidément je n’arriverai jamais à remettre nos pauvres affaires en ordre. Jeudi Annie m’a laissé son fils pour aller trouver le dentiste au bourg, hier ce fut pour se rendre chez le Chef de District à Lanmeur afin d’obtenir l’autorisation d’envoyer des pommes de terre à sa mère ; bref, c’est un jour une chose, un autre une affaire différente mais tous mes instants sont pris.

J’ai trouvé à grand peine quelques minutes pour planter les choux que Me Clec’h m’a apportés hier. Opération pas facile avec la compagnie de Thaïs, la petite chienne de Pierre qui est insupportable. Franz a très mal aux jambes. Olivier qui nous avait annoncé sa visite par un télégramme de décommande de la même façon à quelques heures de distance et Mr Cribayet avertit aussi que son voyage est remis.

Dimanche 28 Octobre (St Simon)

Messe à Kermuster. Bernard y vient avec nous. Me Fustec nous vend 400grs de café pour les 4 cartes déposées chez elle : elle me fait plaisir car ma provision venant de Roberto Heymann pour le 1er Janvier 1940 est très basse ; je n’en avais plus que pour une fois ou deux et encore en très petit comité. Cette denrée, avec tickets bien entendu, coûte 100frs le kilo. Ce n’est pas excessif pour une marchandise qui vient de si loin et cependant devant ce prix je regrette moins que la vente ne soit pas libre ; je ne pourrais en reprendre l’usage quotidien.

Marguerite Fustec m’a dit qu’elle trouvait un petit progrès dans l’arrivage des produits d’épicerie. Nous désirons beaucoup une amélioration au point de vue vestimentaire. Henri s’est vu dans l’obligation d’acheter un pardessus d’occasion 5000frs. Il n’aurait pas pu en avoir un neuf.

Lundi 29 Octobre (St Narcisse)

Franz ayant ouvert le petit tonneau de cidre fait cette année, nous en mettons dans 60 bouteilles que je ficelle et qui nous feront une réserve. Il nous reste encore quelques pommes à broyer mais elles ne donneront certainement pas le liquide qui serait nécessaire au Mesgouëz. Franz hésite devant le prix d’un sac de pommes 350frs et même 400 ou 450 les 50kgs de ce fruit. Jamais il n’a été aussi cher et cependant cette année la récolte fut bonne dans notre région.

Annie est très énervée par la question des pommes de terre qu’elle veut envoyer à sa famille. Mr loin veut bien nous aider, ce dont nous lui sommes reconnaissants mais nous craignons de lui attirer quelques ennuis.

Oublié de noter hier que notre petite Françoise a été classées seconde et a eu la Croix pour son travail de la semaine dernière.

Mardi 30 Octobre (St Arsène)

Franz a une nouvelle recrue aujourd’hui : le plus jeune fils des Féat Roc’an dour de Plouezoc’h. Ce garçon, jeune mais très grand, est un prisonnier libéré récemment. Il a été 5 ans en Allemagne et n’a pas encore de situation ; il fait quelques journées et Franz l’a pris pour le rentrée des betteraves mais surtout pour dresser Viviane. Cette bête très douce s’est bien laissée faire aujourd’hui et promet d’être une bonne travailleuse. Guillaume Féat occupe la chambre de Francis. Il parle un peu allemand, ce qui enchante nos bons hommes.

Annie court encore toute la journée pour l’histoire des pommes de terre et nous héritons de la garde d’Alain, ce qui ne l’empêchera pas de dire qu’elle n’a personne à qui le confier deux minutes.

Mercredi 31 Octobre (Ste Lucile)

Hier, j’ai envoyé quelques pommes aux Loin par Annie, mais je voudrais leur en faire offrir d’autres par Cric lorsqu’elle ira leur faire visite et en envoyer aussi quelques unes à la vieille Catherine de Térénès. Le reste sera pour nous. Récolte moyenne cette année qui nous best d’un grand secours en ce moment où le beurre nous est très mesuré. On fait des compotes qu’on met sur le pain du petit déjeuner et du goûter. Je bénis notre jardin et regrette de n’avoir pu le travailler cet été.

J’ai commencé l’écossage des haricots. Ca ne va pas vite, j’ai si peu de temps, étant en cuisine du matin au soir et toujours bousculée. Je trouve pour demain  un plat de haricots noirs à manger frais. Cela fait une variante. On continue la rentrée des betteraves et le dressage de Viviane. Tout va bien. Guillaume Féat va coucher dans sa famille.

Novembre 1945

Jeudi 1er Novembre (Toussaint)

Départ à 6hrs ½ pour Plouezoc’h. Je vais si lentement que je mets près d’une heure pour atteindre l’église en prenant encore le raccourci  qui est en ce moment en bon état. Je puis me confesser et communier avant la messe. Me de Kermadec annonce la naissance d’un petit Yves Prévallée. Zaza est mère de 6 enfants : 4 garçons et 2 filles. Henri, Franz et Bernard sont avec moi à la messe basse. Annie, Cric et Françoise vont au grand office de 11hrs.

J’ai quelque mal à faire le déjeuner avec Alain qui est maintenant assez turbulent et touche à tout. Il m’arrive de plus une visite : Francis qui est de retour de son équipée, qui s’est refait le moral, dit-il, et qui aurait eu je crois désir de rester ici. Franz l’invite à déjeuner mais se garde bien de l’embaucher. Il se cherche une place dans nos parages.

Vendredi 2 Novembre (Trépassés)

Henri et Cric vont à la Messe de 8hrs et ils y communient. Françoise est en vacances ; cela met plus d’animation dans notre demeure si peuplée d’enfants au cours de l’été et qui n’a plus que le bébé Alain pour l’ensoleiller.

Guillaume Féat est arrivé de bonne heure ce matin et le travail a repris au point où il avait été abandonné mercredi soir. Même programme très chargé pour chacun d’entre nous. Depuis quelques jours il refait très beau temps, on ne se croirait pas en Novembre. Néanmoins les jours deviennent courts, les feuilles mortes tombent et les arbres en partie dépouillés ont déjà une physionomie hivernale.

Samedi 3 Novembre (St Hubert)

Anniversaire de la mort de mon beau père. Henri va encore à la messe ce qui fait que j’ai toujours été réveillée de bonne heure pendant les jours où Françoise n’allant pas à l’école, j’aurais pu servir le petit déjeuner à 8hrs ½ seulement. Franz n’ayant plus Guillaume Féat que pour cette journée veut en profiter pour avancer le plus possible la rentrée des betteraves. Il prend donc Hans avec eux à Kerligot et Bernard garde les vaches, ce qui fait que nous héritons de l’ouvrage de ce dernier. Et comme en plus Annie passe tout son après-midi à Morlaix nous avons la garce d’Alain qui n’est pas une sinécure ;

La journée est mauvaise, plusieurs petits accidents : casse d’un bol et d’une assiette.

Dimanche 4 Novembre (St Charles)

Fête de ma belle-sœur défunte. C’était liesse…. Autrefois. Maintenant mélancolie des souvenirs et regrets du passé. Heureusement nous avons l’espérance d’un monde tout lumière, beauté, amour. Messe matinale. J’y communie, Bernard aussi. Ce dernier ne s’est pas confessé mais il devait être d’accord avec sa conscience et celle-ci d’accord avec Dieu.

Nous apprenons par Me de Kermadec que Pierre Le Marois a été retrouvé sain et sauf en Indochine par son cousin Olivier de Rodellec. Pas de détails mais la chose est sûre et nous nous associons de tout cœur à la joie de sa famille.

Henri, Cric et Françoise vont dans l’après-midi avec les 2 Allemands à Térénès. Ils goûtent chez les Boubennec. Annie va à Kermuster pour son envoi de pommes de terre. Alain et moi restons seuls à la maison.

Lundi 5 Novembre (Ste Bertille)

Enervement. Franz ne pense qu’à ses betteraves et il accapare tout le personnel. Il s’est augmenté d’Yvonne Féat aujourd’hui. Discussions au sujet du bois. Les Franz trouvent toujours que ceux qui les entourent ne font rien et mangent trop. C’est décourageant de les servir et même si la main d’œuvre était abondante, je crois qu’ils ne s’attacheraient aucun domestique. On nous reproche de trop bien traiter les 2 prisonniers et de les avoir gâchés. J’ai grande envie ce soir de leur donner mon compte et de les laisser se débrouiller seuls puisqu’ils sauraient tellement mieux faire que nous.

J’écris à Me Le Marois et aux Pierre. Henri a commencé hier soir la lecture du "Kilomètre 88" par Daguerche. Relecture.

Mardi 6 Novembre (St Léonard)

Nous n’avons plus guère de secours par Bernard que Franz a mis à la garde des vaches pour se servir d’Hans à la rentrée des betteraves. Heureusement que ce travail avance mais….. après lui il est à redouter qu’il en survienne un autre, déclaré de première urgence aussi.

Au coeur de la journée nous avons une lumière et presque une température d’été. Seules les aubes et les nuits décèlent l’automne. Henri s’occupe de Françoise quand elle rentre de classe ; il surveille ses devoirs. Je suis contente qu’il s’intéresse à cette petite qui nous emble assez disposée à s’instruire et qui a fait de réels progrès depuis les quelques semaines qu’elle fréquente l’école de Plouezoc’h.

Mercredi 7 Novembre (St Ernest)

Toudic reparaît. Il y avait longtemps qu’on ne l’avait pas vu au Mesgouëz – ni dans les autres fermes non plus car il a été malade. Il reprend le travail avec modération, car il est encore obligé de se ménager. Cela ne l’empêche pas d’élever son prix qui de 60frs par journée est porté à 80frs. Franz lui a demandé de venir une fois par semaine, voulant se le ménager dans le cas où les prisonniers seraient repris. Il est en difficulté avec la commune prétendant que celle-ci doit diminuer la facture de nos Allemands de celle du bois dont elle nous est redevable. Le maire aurait marché volontiers, nous a-t-on dit, mais quelques membres du Conseil municipal s’y opposent – en parti pris contre nous.

La dernière charrette de betteraves est rentrée. On couvre le tas ;

Jeudi 8 Novembre (Stes Reliques)

Le beau temps continue. C’est presque anormal d’avoir en cette saison tant de lumière et de chaleur de dix heures à 17 heures. Franz voudrait en profiter pour faire le travail dans les champs. Mais il est assez fatigué et nos Allemands ne sont pas assez cultivateurs pour le remplacer.

Vendredi 9 Novembre (St Mathurin)

C’est la marque te le concours des étalons. Franz y va ; il est absent toute la journée et le soir il parait tout content d’avoir repris contact avec le monde des chevaux.

Ici tout se passe normalement dans le calme. Il ferait encore bon vivre si on savait s’accommoder des ennuis actuels et s’en remettre complètement à Dieu pour les grandes choses auxquelles nous ne pouvions rien…. Malheureusement chacun voudrait échapper aux corvées qu’il juge indignes de lui et ne voit pas assez qu’en se dérobant il augmente la charge des autres.

Nous avons terminé le "Kilomètre 88" et Henri reprend "Catherine de Médicis" lue en Janvier dernier mais inconnue de Cricri.

Samedi 10 Novembre (St Juste)

Françoise est encore première cette semaine et la Mère Supérieure a dit à Franz qu’on la considérait comme l’une de ses meilleures élèves. Elle ne lui reproche qu’une timidité excessive. Ma petite fille nous étonne beaucoup. Il parait qu’elle a très bon appétit à l’école, mange de tout sans rechigner, elle qui est ici des plus capricieuses et n’aime guère que le pain beurré, la viande ou les œufs. C’est à n’y rien comprendre : elle est là-bas tout l’opposé de ce qu’elle est ici.

Saïc a tué hier une de nos jeunes poulettes qui commençaient à pondre, c’est désolant…. Mais ce sont à peu près les seules occasions dans lesquelles nous pouvons manger de la volaille. Nous rôtirons celle-ci demain pour l’anniversaire de Franz.

Dimanche 11 Novembre (St Martin)

Anniversaire de Franz. Anniversaire aussi de l’Armistice ! Oh ! les joies d’antan, comme elles paraissent splendides au milieu des hontes et des misères actuelles ! Messe à Kermuster, prières ardentes pour la France, et pour mon aîné. Les deux me tourmentent, leur avenir m’angoisse. Ils sont malades, déprimés, déconcertants, mais j’espère…..

Visite de Jean Lancien du Bouillanoux qui vient nous inviter à son café de fiançailles. Il se marie Samedi. Cette amabilité nous étonne à cause de la vieille hostilité Mesgouëz – Bouillanoux. Franz y est en ce moment et commence les libations en l’honneur du futur ménage qui n’est pas de la plus grande jeunesse mais qui parait-il s’est donné des preuves amoureuses.

Lundi 12 Novembre (St René)

Toudic vient mais on ne tarde à le réclamer pour tuer un cochon et il part après déjeuner ce qui contrarie assez  Franz. Ce dernier fait faire en ce moment des trous dans un de ses terrains pour y planter 51 pommiers à cidre. Je l’approuve tout en regrettant que ce travail ne soit pas fait sur le Mesgouëz puisque les jeunes arbres m’appartiennent et que cela aurait été une notable amélioration. Mais je me garde de dire quoique ce soit ; il faut ménager les susceptibilités, grandes… grandes.

Pierre nous annonce qu’il viendra peut-être jeudi avec Louis Roman. Je serai ravie de revoir mon Pierrot mais un peu ennuyée de recevoir son camarade dans une demeure aussi piteuse.

Mardi 13 Novembre (St Brice)

Yvonne Féat s’amène avec l’intention excellente de me donner cette journée pour faire notre lessive. Le temps est encore favorable mais menace beaucoup de changer. J’acquiesce cependant car il est tellement difficile de l’avoir. Elle ne va plus guère travailler dans les fermes que pour du beurre et je n’en ai pas à lui donner, hélas ! C’est donc une faveur qu’elle me fait. Ses journées sont courtes à cette époque et elles sont augmentées de 10frs. C’est 60frs maintenant. Les prix actuels me font peur ; je crois que nous allons périr de misère.

Franz laboure pour semer de l’avoine. Il voudrait le faire avant la fin de la semaine. En effet voici la pluie et ma lessive est encore toute trempée.

Mercredi 14 Novembre (Ste Philomène)

J’étends mon linge entre deux averses ; il ne sèche pas mais s’égoutte quand même un peu. Franz fait du petit cidre avec les pommes laissées par les Clec’h du Mesgouëz Bihen. Il va voir le maire de Plougasnou au sujet de notre bois réquisitionné il y a un an pour la cantine de l’école. C’est une affaire très compliquée, très embrouillée. Je crains bien de ne jamais toucher le moindre argent pour ces beaux troncs de pins, chênes et châtaigniers coupés par les Allemands pour la défense contre les avions anglo-américains.

Briquette a son veau, une génisse que Franz ne trouve pas bien typée à cause d’une tâche blanche sur le nez. Tout se passe rapidement et bien vers midi ½.

Jeudi 15 Novembre (Ste Eugénie)

Reçu une lettre de Pierre dont le voyage est remis à la semaine prochaine. Nos enfants sont toujours très satisfaits de leur séjour à Quimper et n’ont pas l’air de regretter Sisteron.

Franz achève la préparation du champ Chocquer où il va mettre de l’avoine. Monsieur Gaouyer recommence du cidre et les L’Hénoret viennent demander à lui succéder pour la même opération. Décidément il y a presse autour de notre pressoir.

J’ai 20 livres de haricots écossés et j’approche de la fin de ma récolte. Encore quelques soirs de cet ouvrage qui n’occupe pas mon esprit et me permet d’écouter avec plaisir la lecture que fait mon mari.

Vendredi 16 Novembre (St Edme)

Henri qui a été hier matin à Morlaix nous en a rapporté un beau poisson (un merlu) que nous avons mangé à midi aujourd’hui. Tout le monde a beaucoup apprécié ce mets qui malgré le voisinage de la mer est fruit rare pour nous. Franz accomplit son projet de semailles. L’avoine est mise dans le champ entre l’école et Kerdini. Il lui reste encore deux petites parcelles à mettre sous cette céréale mais il prévoit beaucoup de dérangements pour la semaine prochaine.

Pas de chance encore pour ma lessive. Il crachine toute la journée et ce soir ce fut même de la vraie pluie.

Samedi 17 Novembre (St Aignan)

Ce ne fut que ce soir que je ramassais enfin une lessive sèche, ou du moins à peu près sèche. J’étais découragée quand ce matin le soleil a percé l’écran nuageux et nous a souri jusqu’à sa tombée sous l’horizon. Belle journée qui m’a réconfortée quoique les nouvelles politiques soient graves – même bien sombres. En somme personne ne sait où nous allons ; les uns croient qu’il y aura une réaction ; les autres pensent que c’est une marche à grands pas vers le cataclysme. Que Dieu prenne la France en pitié !

Mariage de Lancien du Bouillanoux. Cela occupe Franz toute la journée.

Dimanche 18 Novembre (Ste Claudine)

Messe à Plouezoc’h. On avait annoncé un changement d’heure, le retour à l’ancienne qu’on appelle : heure solaire et j’en étais bien contente. Cela fut décommandé et nous restons avec…. l’heure allemande ce qui n’a plus beaucoup de raisons d’être. Résultat : c’est qu’il faut se lever dans l’obscurité et préparer le petit déjeuner presque à tâtons ; j’ai horreur de cela. Acceptons quand même les mortifications.

Les Allemands ont eu enfin des feuilles pour donner de leurs nouvelles à leurs familles. Ils écrivent. Henri et Cric vont porter leurs lettres à Pomplencoat mais Bernard reste très cafardeux.

Lundi 19 Novembre (Ste Elisabeth)

Franz laboure et sème un de ses petits terrains d’avoine. Pour le dernier il est forcé d’attendre le secours promis par Yves Clech du Mesgouëz Bihen.

Dépêche de Mr Cribaillet auquel Cricri téléphone de Kermuster pour le rendez-vous avec Franz demain matin 8hrs 40 en gare de morlaix.

Pierre nous arrive ce soir pour dîner et coucher. Il partira de très bonne heure demain mais reviendra mercredi soir. Il va voir à rennes son nouveau conservateur. Il est toujours content de son poste à Quimper. Il nous apporte du sucre et une tablette de chocolat pour confectionner une friandise que nous dégusterons à Noël.

Hans tue le père lapin pour demain.

Mardi 20 Novembre (St Edmond)

Franz et Pierre partent ensemble à 7hrs ¼ pour aller l’un au devant de Mr Cribaillet, l’autre prendre son train pour Rennes. Franz revient avec son invité. Nous avons fait de notre mieux pour le recevoir et ce fut très convenable mais nos moyens sont trop limités en tout. Heureusement nous avons affaire à un homme simple, aimable, souriant qui semble s’accommoder aux restrictions actuelles. C’est un homme de cheval qui a pu parler avec mon mari et mes enfants de cet animal qui les intéresse tous. Avec Franz il explore un peu la région, mais les chevaux hongres y sont rares. Ils n’en voient qu’un seul, chez le beau-père de Pétronille et combinent pour demain une expédition dans le Léon.

Mercredi 21 Novembre (Prés. de la Vierge)

Naturellement le branle bas bien avant l’aube. Je sers le petit déjeuner vers 7hrs. Mr Cribaillet et Franz ont rendez-vous avec Méré à Plouezoc’h et vont en taxi dans le Léon. Ils trouvent heureusement ce qui leur faut aux environs de Taulé. Mais il reste encore à compter avec l’opinion des vrais acheteurs qui doivent arriver ce soir ou demain et il ne faut pas encore considérer la chose comme faite.

Ici ouvrage normal ave une petite surcharge – préparation d’un meilleur repas en l’honneur de Pierre et d’une chambre pour le bonhomme qui doit l’accompagner. Ils n’arrivent tous deux qu’à minuit. Nous ne les attendions plus et avions gagné nos lits. Cric et moi leur servons les restes du repas encore assez confortables.

Jeudi 22 Novembre (Ste Cécile)

Troisième lever à 6hrs en pleine nuit car les voyageurs ont hâte de reprendre la route. Leur camion au gazogène ne fait guère que 25 kilom. à l’heure et Quimper est encore assez éloigné. Ils ont un peu de mal à prendre leur envolée. Il faut une bonne demi-heure pour chauffer la machine. Franz part avec eux et ne revient que le soir. Il a fait connaissance avec les clients : 3 braves vignerons de Perpignan qui se sont déclarés ravis des choix faits par eux. Une difficulté encore : le transport. Le wagon promis ne peut être donné aujourd’hui, peut-être demain ou après et alors le dérangement continue pour Franz qui ne sera tranquille qu’après m’embarquement des gens et des bêtes. Mr Cribaillet reste coucher à Morlaix.

Vendredi 23 Novembre (St Clément)

Depuis 3 jours le facteur vient de bonne heure le matin apportant les lettres qui, avec l’ancien régime, nous auraient été remises la veille au soir. Cela met un retard dans le courrier et c’est ennuyeux quand il y a des réponses pressées à donner. C’est le cas aujourd’hui. Notre concierge de Boulogne  nous prévient que notre appartement étant inoccupé va être réquisitionné. Nous sommes très anxieux de ce qu’il convient de faire. Henri décidera. Moi je n’ai qu’à suivre mais de toute façon je sais qu’il y aura sacrifice car si j’aime mon petit coin Chaussée du Pont, j’aime aussi le Mesgouëz où j’ai souffert et lutté.

Ce matin je suis allée chercher des choux chez Me Jégaden du Mur et suis entrée chez les Louis Breton bien installés déjà.

Samedi 24 Novembre (Ste Flore)

L’affaire de Perpignan a été terminée hier soir. Le train emportant la cargaison a dû quitter Morlaix vers 9hrs du soir et Franz est rentré pour dîner au Mesgouëz. En somme, il a gagné 5000frs + 2 litres de grenache + 1 litre d’alcool marc de raisin à 90° en 4 journées de travail intéressant. Il estime ses frais à 500frs environ ; il lui reste donc un joli bénéfice. Il en est content et le voila reparti dans l’amour des chevaux. Il songe à acheter une pouliche à la foire de Ste Catherine et s’en est occupé aujourd’hui. Mais le court est très haut et son fournisseur habituel lui conseille d’attendre le printemps.

Dimanche 25 Novembre (Ste Catherine)

Anniversaire de mon Pierre chéri. Nous pensons bien à lui et prions de tout cœur pour lui et sa nichée. Je lui écris quelques lignes pour lui rendre notre souvenir plus tangible.

Messe à Kermuster. Achat d’épicerie chez Marguerite Fustec : 125grs de vrai café par personne ce mois-ci. C’est une bonne fortune dont nous nous réjouissons au repas de midi en le terminant par une tasse du breuvage apprécié. Franz n’est pas là. Invité à une partie de chasse avec ses camarades habituels il fait un déjeuner monstre chez Barazer : Potage – huîtres – blanquette de veaux – nouilles – civet de lièvre – rôti de bœuf _ haricots – gâteau – mousse au chocolat – pommes – café – liqueurs et boissons variées. Au tableau : 1 renard, 2 lapins, 1 perdreau, 1 bécasse.

Lundi 26 Novembre (Ste Delphine)

Nous avons Yvonne. Journée de repassage. Je cherche à mettre un peu d’ordre dans notre malheureuse lingerie pillée par les uns et les autres. Je suis désolée des  nombreux manques et aussi de l’état déplorable de ce qui reste. Enfin ! Que la Volonté de Dieu soit faite. Je pense aux dépouillements de Job sur son fumier. Nous n’en sommes pas encore tout à fait là.

Franz va à la foire de Morlaix. En effet les pouliches sont hors de prix et il renonce à son désir d’acheter. Il fait froid. Mes pauvres lapins crèvent tous les uns après les autres. Pour Cric et moi les journées sont devenues trop courtes mais nous y gagnons un instant de répit chaque soir. Il est vrai que l’emploi en est réglé. Henri lit à haute voix afin de nous dés abrutir. Cric et moi nous nous livrons à un travail machinal.

Mardi 27 Novembre (S Séverin)

Toujours du beau temps. Hans laboure à Kerligot la terre destinée au blé. Henri se prépare du tabac avec les feuilles récoltées il y a un an. Jamais on ne se croirait à la date actuelle si ce n’était le froid nocturne et matinal. Et encore le thermomètre ne doit pas descendre bien bas.

Yvonne fait une grande lessive pour Annie. Je vais à Kermuster avec Henri pour rapporter ensemble 20 livres de sel. Nous serions donc en état de faire tuer un porc. Il faut avouer qu’il y a pour cela progrès sur l’an dernier. A cette époque nous touchions 50 à 100grs de sel par personne pour un mois. C’était bien ennuyeux et j’ai plus pâti du manque de sel que de celui de sucre.

Mercredi 28 Novembre (St Sosthène)

Lettre de Pierre écrite le 25. Quel amour de garçon ! Il me console de beaucoup de misères. Je vais lire à Pétronille un passage qui la concerne pour lui demander de nous vendre un peu de blé pour Albert.

Je termine le soir après dîner l’écossage de mes haricots. J’en ai 27 livres de parfaitement sais et 4 livres d’un peu tâchés très employables pour une purée. En fin de compte j’ai peu de perte – moins que je ne l’avais pensé en faisant la récolte.

Nous lisons ou pour mieux dire relisons "Marie Stuart" par Stefan Gweiglivre bien intéressant. Il vient une femme pour nous louer Pen an Allée, Marie Le Gall chez Me Le Lay du Merdy Bras. Franz commence un cheval de bois pour le Noël d’Alain.

Jeudi 29 Novembre (St Saturnin

Annie qui va dans la matinée à Plougasnou en revient à demi satisfaite. Elle rapporte la laine à laquelle les tickets d’Alain donnaient droit mais n’avait ni le pétrole ni l’alcool à brûler qu’elle croyait trouver chez Delépine. Les choses dont la vente est déclarée libre n’arrivent qu’au compte goutte. Et puis, tout est si cher que c’est décourageant !

Les journaux donnent le programme de notre ministre communiste qui déclare supprimer toutes les actions des industries qui vont être nationalisées. On les remplacera par une rente viagère. Plus d’héritage. Et ce sera le commencement d’un régime marxiste.

Vendredi 30 Novembre (St André)

Un mois se termine…. Toujours les mêmes gênes actuelles et les mêmes angoisses pour l’avenir avec la sensation cependant que notre sort est parmi les meilleurs de notre terrible époque. Toutes les vies sauves parmi nos plus proches et une ruine relative. Acceptons et remercions. Tâchons aussi d’avoir l’énergie nécessaire pour surnager.

Monsieur Gaouyer est décidemment un excellent homme. Voyant Franz très fatigué il a semé aujourd’hui à sa place 80 ares de blé à Kerligot.

Une lettre de Paul nous apprend qu’il a eu de la congestion pulmonaire ces temps derniers et qu’il est à l’hôpital où il restera jusqu’au 15 Mars, après quoi il envisage de réintégrer lui aussi son home parisien. Aussi une lettre d’Albert qui s’occupe de notre  appartement.

Décembre 1945

Samedi 1er Décembre (St Eloi)

Temps triste. Les difficultés accroissent. Je me sens lasse plus que jamais et lutte contre le découragement. Il y a cependant à peu près chaque jour un moment agréable. C’est le soir, quand la vaisselle est rangée. Cric et moi prenons un ouvrage manuel et Henri nous fait la lecture. Ma fille s’est donnée cette semaine au raccommodage du pantalon de notre Allemand Bernard. Elle avait des matériaux tellement réduits pour cette tâche qu’elle a pris de mes cheveux pour en stopper le fond… Cette aventure m’a rappelé qu’autrefois ma grand’mère glissait de nos cheveux dans les broderies des ornements d’église.

Visite de Jean Conseil.

Dimanche 2 Décembre (Avent)

Pas même l’assistance à la Messe pour me consoler. D’ailleurs ni Henri ni Cric ni Bernard ne peuvent aller à l’église car il pleut à torrents toute la matinée. Franz seul avec sa bicyclette peut faire cette pieuse course. Il passe toute la matinée chez Mr Gaouyer en compagnie d’autres chasseurs mais le gibier est laissé bien tranquille à cause du temps. Les heures se passent surtout autour de la table des Gaouyer où furent servis des mets bien cuisinés, arrosés comme il sied.

Anniversaire du baptême de Franz qui fut un jour bien ensoleillé. Après dîner j’écris à Pierre. Cricri va au Guernevez porter à Jaouen un cahier de modes pour remettre à Paulette Goyau.

Lundi 3 Décembre (St François Xavier)

Toudic vient. Les Franz se font un verger sur un terrain de leur petite ferme. ; ils y plantent 51 pommiers à cidre. Cette opération m’intéresse car je la trouve une bonne affaire pour valoriser leur fonds. Je regrette cependant que nos enfants paraissent se détacher de ce que j’appelle le vrai Mesgouëz. On dirait même qu’ils cherchent à le déprécier, à le ruiner.

Nous recevions un faire part de la mort du père de Marie de Preissac. Le soir, je travaille à raccommoder un chandail que mon mari portait pendant la guerre qui est devenu une véritable écumoire. Il y a toujours plusieurs mois que j’y travaille.

Mardi 4 Décembre (Ste Barbe)

Toujours du sale temps. On est obligé de renoncer au travail dans les champs et Franz commence à faire notre cidre. Annie va dans l’après-midi à Plougasnou, elle en rapporte différentes choses entre autres des parfums concentrés pour v faire de la liqueur et de suite elle fabrique une bénédictine qui ne nous a pas semblé mauvaise. Ce sont des  extraits Noirot. Si je pouvais avoir un peu de sucre et d’alcool j’en ferais volontiers pour offrir aux femmes qui viendront nous souhaiter une bonne année. Il faut songer aux fêtes proches et tâcher d’avoir quelques petits cadeaux à distribuer. Cric a commencé des serviettes pour Alain.

Mercredi 5 Décembre (St Sabas)

Franz va porter 12 sacs de pommes de terre pour le ravitaillement général ; il touche pour cela 2200frs. Henri profite du voyage de la charrette pour rapporter le vin auquel lui, Cricri et moi avons droit pour les mois de novembre et de décembre.

Visites de Me Boubennec à qui je donne quelques pommes et de Mr Prigent, le Conseiller municipal qui s’occupe des prisonniers et qui venait réclamer ce que nous devons pour nos deux Allemands. Ces messieurs n’étant pas là, nous ne soldons rien. Cette dette dépasse 7000frs.

Le soir nous terminons "Marie Stuart" et j’achève aussi le raccommodage du chandail d’Henri.

Jeudi 6 Décembre (St Nicolas)

Anniversaire de la mort du grand-père maternel qui fut mon parrain. Je ne l’ai guère connu mais je sais quand même quelques vagues choses de lui et j’imagine que dans ma génération mon frère Louis avait beaucoup de ressemblance avec lui.

La santé physique et morale de Franz me tourmente beaucoup ; il ne veut pas se soigner et refuse même de voir un médecin.

Henri commence la lecture de "La tragédie de Ravaillac" par les frères Jean et Jérôme Tarraud. Décidément nous nous plongeons dans l’histoire. Cricri travaille pour ses neveux. Elle fait des petites serviettes de table pour Alain et un service de dînette pour Françoise.

Mauvais temps. Henri va le matin à Morlaix.

Vendredi 7 Décembre (St Ambroise)

Lettre d’Albert qui n’a pas pu faire renouveler ma carte d’alimentation à Boulogne. C’est une ennui à cause de mon domicile qui se trouve indiqué là bas sur le déclaration signée par Henri et qui demeure au Mesgouëz si l’on en juge par cette carte. Espérons qu’il n’y aura pas de complications.

Encore de la pluie. Henri l’affronte pour aller prendre la boucherie à Plougasnou. Ici, énervement, tristesse. Lettre de Marguerite Nimsgern qui me raconte aussi les épreuves de toute sa famille. Les choses vont bien mal pour la plupart des gens. Franz qui a broyé des pommes hier fait du cidre.

Samedi 8 Décembre (Immaculée Conception)

Lettres de Paul et de Pierre. Le premier se rétablit et commence à se lever. Il est de plus en plus un saint homme et nous prêche patience et courage. Le second nous envoie de bonnes nouvelles de sa nichée. Il y a cependant quelques points noirs (c’est le cas de le dire). L’électricité est supprimée à Quimper 3 jours par semaine et dans ce cas les pauvres Pierre n’ont pour tout éclairage qu’une lampe Prigent et une veilleuse à huile de pied de bœuf. C’est très gênant car les 3 grands garçons ont des devoirs à faire.

Annie passe son après-midi à Morlaix et revient presque bredouille. Continuation du cidre. Nous avons 2 grandes barriques plus le petit tonneau de calvados. Lettre de Mr Cribaillet.

Dimanche  9 Décembre (Ste Léocadie)

Nous voici dans les jours les plus courts. Il faisait encore nuit presque complète lorsque je me suis mise en route pour Kermuster. Assistance à la Messe, petite station chez Fustec.

Dans l’après-midi, Cricri et Henri vont à Kerprigent. Ils y apprennent la mort de Mr de Preissac, survenue hier vers 13h30. Nous en sommes très attristés. Une petite consolation me vient cependant de ce qu’une prophétie du cher homme ne se réalisera point. Il m’avait annoncé que nous serions pendus tous les deux aux arbres de nos propriétés et m’avait d’avance demander pardon du manque de galanterie d’un dernier salut fait sans doute en tirant la langue.

J’écris à Albert, à Paul, à Kiki, aux Pierre.

Lundi 10 Décembre (Ste Valère)

On active la rentrée des rutabagas qui occupent un terrain dans lequel on mettra du blé. Franz très fatigué par l’exercice qu’il prend dans ce travail est de très méchante humeur. Annie est nerveuse elle aussi.

Henri et Cric vont porter à Plouezoc’h le colis de haricots préparé pour Albert. Il y en a 18 livres à 25frs la livre. C’est bien cher et je serais confuse d’annoncer ce prix tout en étant sûre que nos Parisiens seront enchantés de recevoir cette coûteuse mais précieuse denrée. Cricri va ensuite au Roc’hou prendre des nouvelles de Madame de Kermadec. Elle la trouve au lit, gardée par son mari qui ne s’est pas déshabillé depuis samedi.

Mardi 11 Décembre (St Daniel)

Anniversaire de ma cousine Germaine Dufour. Je pense à elle et aux angoisses que lui donnent actuellement le sort de son fils unique. Enterrement de Monsieur de Preissac. Henri part à 7hrs car il doit assister à la cérémonie de Morlaix et même tenir un des cordons du corbillard. Comme il accompagne le corps jusqu’au caveau de Plougasnou, il ne rentre ici qu’à la nuit tombante. Franz et Annie vont seulement à l’absoute qui a lieu dans notre église paroissiale. Cric et moi sommes forcées de nous abstenir à regret.

Monsieur Gaouyer fait encore du cidre. Il aura une belle récolte cette année.

Mercredi 12 Décembre (Ste Constance)

Lettre de Pierre. Nos enfants ont en ce moment un grand souci. Ils voudraient que leurs petits aient un joyeux Noël et il est difficile de trouver quelque chose pour mettre dans les souliers. A Quimper ils ont trouvé quelques jouets mais à des prix affolant. Ici Franz et Annie fabriquent eux-mêmes des choses qui auront plus de cachet et reviendront à des sommes minimes. Françoise aura une poupée en chiffons et Alain un beau cheval à bascule.

La rentrée des rutas est terminée. Yvonne Féat étant venue, les deux Allemands ont pu y être employés aujourd’hui. Ce soir nous avons mangé des crêpes au cidre doux offert par Mr Gaouyer.

Jeudi 13 Décembre (Ste Luce)

Chose extraordinaire dans ma vie actuelle. Je m’évade de la cuisine pendant cinq heures consécutives. Je vais à Morlaix par le car Mérer qui passe devant Bellec vers 13h15. Cela ne me fait que 2h ½ dans Morlaix mais j’en ai assez. Horrifiée par les prix j’achète peu de chose. Un livre très ordinaire coûte 200frs. J’avais l’intention d’en offrir à mon mari et à mes fils, j’y renonce et prends seulement une cravate pour Henri. Pour mes filles et belles-filles, je chercherai un souvenir pour ce Noël de misère dans mes affaires personnelles. Quant aux petits-enfants leur grand-père s’en chargera. Je ne veux pas qu’il trouve que j’ai fait des folies ou que j’ai été trop mesquine. Comme il est toujours enchanté de ce qu’il fait et que j’y souscrirai ce sera le mieux.

Vendredi 14 Décembre (St Nicaise)

Nous avons Yvonne, elle m’aide un peu dans mes tripotages ordinaires tout en terminant les repassages de nos dernières lessives. Je lave des bouteilles destinées à contenir du petit cidre. Nous payons nos haricots à Yvonne. Pour notre compte, y compris la ration de la rue Las Cases, j’ai eu 37 livres à 25frs, soit 925frs. Heureusement que notre récolte dans le jardin Martin fait le fond de notre approvisionnement car cette précieuse denrée que mon mari apprécie beaucoup est vraiment bien coûteuse.

Samedi 15 Décembre (St Mesmin)

Franz et Annie sont à Morlaix toute la matinée. En rentrant, ils nous apprennent que la chasse au lièvre et à la perdrix qui devait se fermer le 5 janvier seulement serait close dimanche soir. Alors Franz qui avait organisé une grande partie pour le 30 avec ses compagnons habituels nous dit qu’il a changé et fait ses invitations pour demain. J’en suis un peu affolée mais contente au fond pour plusieurs raisons. Nous nous débrouillerons pour organiser un bon menu. Je vais acheter les choux mais ne trouve qu’une livre de lard. Enfin, à la Grâce de Dieu ! En combinant nos efforts cela pourra marcher.

Françoise a congé car son école est sans dessus dessous pour les fêtes données par le nouveau recteur.

Dimanche 16 Décembre (Ste Adélaïde)

Installation du nouveau curé de Plouezoc’h. Celui qui nous quitte était déjà très bien. Cric a vu l’arrivant ce matin à la grand’messe et le déclare encore mieux – du moins comme aspect. Il a fait une grandissime réception et les repas ont eu lieu chez les Bonnes Sœurs.

Ici nous avons aussi été en cuisine toute la journée. Ce fut vraiment réussi. Voici le menu : Potage de légumes – timbale de nouilles – civet de lapin – rôti de bœuf – tarte au riz et             aux pommes – café – liqueurs. Les chasseurs ont eu beaucoup d’entrain mais le rendement fut nul, ou à peu près. Ils ne vinrent déjeuner qu’à quatre heures de l’après-midi avec de bons appétits.

Franz appelé par Marcel Guégen va le soir piquer la jument des Bellec.

Lundi 17 Décembre (Ste Olympe)

L’Hénoret qui devait aider Franz aujourd’hui à défoncer une parcelle de terre n’est pas venu à cause du temps. Monsieur Gaouyer est toujours en fabrication de cidre. Il aura eu cette année une révolte merveilleuse : une dizaine de barriques avec les cinquante pommiers du Panta. Il bénit la Providence et arrose généreusement les copains.

Franz travaille aux Noëls de ses enfants. Le cheval à bascule d’Alain est presque terminé et je le trouve mieux que celui qui est exposé aux Nouvelles Galeries de Morlaix avec cette étiquette 2200frs. Il faut un modelage de la tête d’une poupée qu’Annie habille joliment.

Mardi 18 Décembre (St Gatien)

Annie passe la matinée en courses Plougasnou et Térénès. Le temps permet le matin à Monsieur Gaouyer de semer environ 12 ares de blé pour Franz mais il fait affreux tout l’après-midi : vent- violent et froid accompagné de pluie. Marcel Guégen déjeune à la maison et accompagne ensuite Franz chez les Bourhis dont on croyait la ferme à vendre. C’était une erreur. Ils sont tout trempés.

Cric et moi avons en plus de notre ouvrage Alain à garder toute la journée. Je mets en bouteille un peu de petit cidre (30).

Mercredi 19 Décembre (St Darius)

Franz commence le labour du champ où se trouve le pigeonnier mais il est très dérangé. Les Jégaden de Kerligot viennent chercher le veau de Briquette. Il a aussi la visite de son ami Pajol et diverses choses à régler. Enfin un bon morceau se trouve déjà fait et il espère terminer demain si le temps le permet. Je mets encore un peu de petit cidre en bouteille.

Nous avons terminé "la tragédie de Ravaillac". Henri nous lit maintenant "Les Manants du roi" par Lavarande. Les deux premières histoires de ce livre nous ont intéressées et même émues, Cric, Annie et moi.

Jeudi 20 Décembre (St Théophile)

On continue le labour dans le champ du pigeonnier toujours avec la jument prêtée par le Mesgouëz Bihen. Yvonne Féat vient épandre du fumier le matin et faire une lessive dans l’après-midi pour Annie. J’essaie vainement d’aller à Morlaix rejoindre Henri parti dès le matin mais le car Mérer me file devant le nez archi comble depuis Térénès. J’en suis navrée car j’avais des tas de courses à faire en ville. Il me faut renoncer à tout.

Henri a opéré pour notre compte à tous deux en ce qui concerne nos petits-enfants. Il a fait de son mieux, je l’en ai remercié mais au fond de moi-même je ne suis pas enchanté de ses choix. Il a dépensé des sommes folles pour des objets qui ne les représentent pas, hélas ! pas du tout.

Vendredi 21 Décembre (St Thomas)

 Monsieur Gaouyer sème le champ du pigeonnier dans la matinée et déjeune avec nous. Tout le blé prévu est semé mais Franz se demande si la dernière petite parcelle qu’il lui reste à faire et qu’il pensait mettre sous avoine ne pourrait pas être ensemencée avec les quelques kilos de froment qu’il lui reste.

Visite de Denise Gayau qui est venue passer 48 heures ici pour se ravitailler et qui nous donne des nouvelles de sa famille.

Arbre de Noël chez les bonnes sœurs de Plouezoc’h ;

Ce matin, j’ai acheté 22 livres de cochon pour 1320frs (120frs le kilo) chez les Breton de Trévouellet Bihen. Me voici muni pour les Blavez Mad. Je commence un col au crochet pour la poupée de Françoise.

Samedi 22 Décembre (Hiver)

Il fait assez beau dans la matinée. Franz et Cricri vont en bicyclettes à Morlaix pour y faire leurs achats de Noël et du Jour de l’an. Ils sont, comme leur père et moi, déçus par le petit nombre des objets exposés à leur choix, leur apparence camelote et leurs prix inabordables. Cependant ils font quelques acquisitions mais seront obligés de retourner là-bas avant les fêtes.

Pendant ce temps, Hans, aidé par François L’Hénoret commence le labour de la dernière parcelle à ensemencer de blé ou d’avoine. Hélas ! la pluie se met à tomber. Il est impossible de reprendre le travail après le déjeuner et la tâche est à peine à sa moitié.

Visite d’Hervé Clech, fils du sacristain de Plouezoc’h qui nous achète un jeune frêne 700frs. Nous lui commandons plusieurs paires de sabots. Terminé le petit col.

Dimanche 23 Décembre (Ste Victoire)

Messe à Kermuster ce qui me permet d’assister au Saint Sacrifice dont j’avais été privé dimanche dernier. Anniversaire de Paule. Pensées et prières pour elle.

Journée assez morne malgré le surcroît d’occupations donné par l’approche de Noël. Quoique dépourvus, mon vieux mari et moi sommes assez calmes. Nous ferons ce que nous pourrons et si les enfants n’en sont pas contents, tant pis pour eux ! D’ailleurs ils comprennent notre impuissance dans les circonstances actuelles, ayant eux-mêmes mille difficultés pour trouver quelques petites choses à mettre dans les souliers des petits.

Annie est très nerveuse et veut tout envoyer promener.

Lundi 24 Décembre (Ste Emilienne)

N’ayant rien pu trouver de bien à des prix abordables et ne voulant pas que les souliers restent vides j’ai cherché dans mes affaires des cadeaux pour mon mari et mes enfants. Henri, Franz, Annie et Cricri vont à la messe de minuit. Bernard les accompagne. Je reste à garder les petits tout en commençant ma correspondance de jour de l’an. ? Pour empêcher la mélancolie de submerger mon âme durant cette veillée solitaire j’écris surtout à ceux que j’aime le plus ma sœur et mes beaux-frères.

Franz a pu terminer son labour dans la matinée et y a semé de l’avoine.

Mardi 25 Décembre (Noël)

Nous avons réveillonné cette nuit : excellente tasse de cacao, pain et beurre – un peu de confiture. Nous nous sommes couchés à 5hrs moins ¼ et à 8hrs ½ j’étais levée. Visite des souliers. Tout le monde a été gâté et est heureux. Alain est émerveillé de son Dada et Françoise ravie de sa poupée qu’elle appelle Marie-France.

Henri avait une cravate, une douz. de mouchoirs, un paquet de cigarettes donné par moi, une bouteille de triple sec cadeau des Franz. J’avais le Comédie Humaine de Balzac, 1 lampe électrique, des bonbons (mon mari), 1 pince à cornichons (les Franz).

Franz avait des  pantoufles (sa femme), 1 pièce d’or Napoléon 1er et un béret basque (son père et moi), 1 glace (Cricri). Cricri avait la même pièce d’or, 1 lampe électrique, 1 douz. de serviettes. Pierre aussi une pièce d’or et 6 mouchoirs.

Paule des serviettes. Annie avait une lampe électrique (son mari), 2 litres de pétrole, 7ms de finette, 1 coupon pour sac à ouvrage (nous). Cricri a reçu d’Annie un outil pour coudre des chaussures.

J’ai pu aller à la grand’messe. Pour le déjeuner Cric nous avait fait des crêpes farcies de viande et Annie une crème Montfermeil. J’ai donné des gâteaux secs achetés dimanche chez Fustec.

Naturellement il a fallu travailler comme les autres jours.

Mercredi 26 Décembre (St Etienne)

On est un peu vaseux à la maison. D’ailleurs le temps a été très vilain toute la journée. Le facteur apporte des lettres qui nous apprennent la naissance d’une petite Marie-Christine le 14 déc. chez les François Prat. Le soir j’écris encore quelques lettres et il est minuit lorsque je regagne ma chambre.

Jeudi 27 Décembre (St Jean, apôtre)

Henri va le matin à Morlaix. Il ne trouve pas les objets que nous lui avions demandés pour Françoise et Philippe et les remplace par d’autres….. qui représentent encore moins mais c’est chose soulageante de penser que chaque enfant aura son petit cadeau.

Dans l’après-midi, Franz va faire notre calvados. Déception ! il n’y a que 17 litres. On s’alcoolisera moins au Mesgouëz.

Temps très doux mais humide. On chambarde la porcherie. Les 4 cochons ont été mis chacun dans une case différente et mes pauvres lapins assez mal installés. Il faut que je me détache de tout et je vais renoncer à ce petit élevage qui m’intéressait.

Lettres de Paul et de Suzanne Prat.

Vendredi 28 Décembre (Ss Innocents)

Le temps est toujours anormal de douceur mais bien désagréable par son humidité. Franz est allé ce matin à Lanmeur et il a déjeuné chez les Réguer (Maria Dossal). Il a mangé du sanglier tué avant-hier tout près de Kerprigent. C’était, paraît-il, un mâle de 188 livres (une fois saigné). La peau faisait 32 livres et il parait cependant que c’était un jeune à la couleur et à la saveur de la chair.

Le facteur nous souhaite la bonne année. Nous lui donnons 50frs et les Franz la même somme. Je le note afin que, si nous sommes encore ici l’an prochain, on fasse la même chose.

Annie va dans l’après-midi à Plougasnou et rapporte 6kgs de carbure. La voilà tranquille pour son éclairage.

Samedi 29 Décembre (S Eléonore)

Une certaine bousculade. Mais la cause en est si heureuse que je l’accepte bien volontiers. En plus du travail quotidien il faut préparer le logement de Pierre et de ses quatre aînés. Ils ne nous arrivent qu’à la fin de l’après-midi avec de bonnes mines réjouies dont je suis tout attendrie. Installation bien rudimentaire – je puis même dire assez inconfortable. Mais le temps n’est pas mauvais. La température est douce et d’ailleurs les pauvres petits ne sont pas élevés dans du coton. J’apprends que le ravitaillement quimpérois n’est pas riche et le menu que j’offre : soupe au lait – choux – salade de pommes de terre et de betteraves – pommes au four leur parait luxueux.

Le matin on a trouvé dans l’étable un petit veau, fils d’Ondine.

Dimanche 30 Décembre (St Roger)

Je manque la messe, ce qui me navre en dépit du sentiment que j’ai d’en être dispensée par mon état de santé et l’accomplissement des devoirs de mon état. Henri, nos deux fils et Bernard vont à l’office du matin, Cric et les enfants assistent à la grand’messe. Avant le déjeuner, nous nous souhaitons la bonne année – distribution des étrennes. Alain est fou de joie. L’auto mécanique donnée par son parrain lui semble une merveille.

Voici nos menus du jour : Soupe aux choux – Huîtres apportées par Pierre – Poulets rôtis – Purée de pommes de terre – Mousse au chocolat – Café – Liqueurs – bon vin blanc et bordeaux rouge. Le soir : Consommé Poule au pot – Haricots au lard – Far.

Après dîner, nous jouons aux petits chevaux et bavardons ensemble jusqu’à minuit ½.

Lundi 31 Décembre (St Sylvestre)

Brièveté des joies. Aussitôt après le déjeuner, nos oiseaux chéris s’envolent. Merci mon Dieu de la douceur de leur visite. Merci aussi pour toutes les protections et les grâces de cette année qui s’achève tout juste au moment où j’écris ces lignes. Il est minuit. Certes il y a eu des épreuves et même des tristesses, quelques souffrances, beaucoup de privations et de gênes mais nous avons tenu le coup. Que la Providence nous ait en garde durant 1946 ! Je lui confie tous les chers miens et je m’abandonne aussi à sa Volonté.

Veillée. Cricri termine le mouchoir russe qu’elle veut donner à Annie demain. Nous jouons un peu avec Françoise. A minuit moins ¼ Annie nous offre un tout petit mais délicieux réveillon : une tablette de chocolat et un peu de bénédictine.

Notes diverses 1945

Me Claude Viellard

10 faubourg de Montbéliard

Héricourt (Hte Saône)

Du 2 au 8

Lundi, mardi, mercredi, jeudi paulette garde les vaches. Vendredi Paulette garde les vaches. Samedi 1 j + une garde de vaches

A Cricri

Viande  100frs

Pain         97,50

Tabac       31,50

              ---------

              229,00

                          Annie

Pain       39

Farine    15

Eponge  25

Farine    60

              ----

              139

                22

              ----

              117

Me G     1ère  sem           6 j        1l

              2ème sem          5 j        1l

P                        1ère  sem           3 j

              2ème sem          2 j ½

167 ½   reste 14 j ½

Mr et Me René Martin

34 rue Danton

Issy les Moulineaux (Seine)

Dimanche 3 juin traite – lundi journée – pas mardi – mercredi après-midi – jeudi traite – vendredi (1/2 j matin) à payer ½ journée – Samedi pas – (Dimanche j) – Lundi journée – mardi – mercredi

Reste ½ j à payer

Du 9 au 16 toute la semaine 6 j – 2lvs de beurre

Du 16 au 23 Lundi – mardi matin – pas mercredi – pas jeudi – vendredi garde les vaches le soir – Samedi gardé les vaches le matin - 2lvs de beurre

Du 23 au 30 – lundi – mardi – mercredi garde des vaches par Paulette matin et soir – jeudi après-midi – vendredi toute la journée – samedi – 2lvs de beurre.