Octobre 1947

Mercredi 1er Octobre (St Rémi)

Un mois qui commence. Je le souhaitais chargé d’évènements pour nous et l’avenir de nos enfants en particulier pour celui de Cricri. Maintenant qu’il est là, j’ai peur. A mon âge on redoute les changements ; on sait que le temps et les forces vont manquer pour refaire une vie. IL le faut pourtant ; je ne puis par une lâcheté que j’appelle lassitude nous laisser glisser hors du milieu social où nos parents nous ont placés. Trop de gens déjà dans la famille se contentent de situations en dessous de celles de nos ascendants. Je voudrais que nos enfants se maintiennent ; il faut les aider en luttant pour eux si ce n’est avec eux.

Mais Octobre commence mal. Les négociations avec Morvan n’ont pas abouti à Lanmeur aujourd’hui. Au contraire elles se sont envenimées. Henri et Franz passent toute la journée à discuter. Visite de Mr de Kermadec et de Charles.

Jeudi 2 Octobre (Sts Anges Gardiens)

Henri retourne dès le matin chez Morvan et chez le notaire de Lanmeur. Les choses paraissent s’arranger avec de petites concessions de part et d’autre mais tant que l’acte ne sera point fait et signé nous ne serons pas tranquilles. En tout cas, mon mari a été reçu fort aimablement par nos adversaires ; ils ont discuté avec grand calme et les Morvan lui ont offert un déjeuner somptueux. Hélas, c’était la mise en présence de Franz et d’Yves L’Hénoret qui avait tout gâché. Les vieilles histoires avaient été sorties et avaient mis de l’énervement ; on en était même arrivé aux injures et comme L’Hénoret est assez violent quelques gros mots regrettables avaient été servis à Franz.

Ici, journée normale. Anniversaire intime pour le vieux ménage Morize qui se souvient de l’époque lointaine des fiançailles.

Vendredi 3 Octobre (Ste Fauste)

Temps radieux. Mais les aurores et les crépuscules fraîchissent d’une façon menaçante. Nous travaillons au jardin. Ce nous indique surtout Monique et Annie car Cricri et moi n’avons pas beaucoup le loisir de jouer avec les aiguilles. Cependant entre 3 et 4 heures je tiens un tricot et j’avance assez les chaussettes de mon fils.

Ce soir, pour occuper Henri et Monique après le dîner, nous faisons un bridge. Je m’y sens absolument nulle. Il est vrai que depuis une dizaine d’année je n’ai pas touché une carte. Franz est allé à la foire de Lanmeur pour se rendre compte des cours. Pas grand changement.

Samedi 4 Octobre (St François d’Assises)

Trafic ordinaire. En plus cueilli des poires, coupé des nouilles, achevé ma parie de chaussettes pour Franz.

Un certain nombre d’allées et venues à la maison. Rien qu’Yves Clec'h du Mesgouëz Bihen vient 4 fois pour des piqûres de pénicilline que lui fait Cric. Cela se renouvellera demain et après-demain. Il a une sorte d’empoisonnement du sang, dû à la culture des artichauts. Yves Lévollan fait du cidre sur notre pressoir. Hélène Fournis de Ker an Groas vient aussi se faire piquer. Comme ses séances se terminent lundi, elle apporte un bon morceau de saindoux pour remercier son opératrice.

Monique va le matin à Plougasnou avec Annie et l’après-midi à Morlaix. Franz ramasse des pommes. Tout le monde est très occupé. Le temps continue à être merveilleux.

Dimanche 5 Octobre (St Constant)

Messe matinale à Plouezoc’h. C’est un enchantement de sortir à l’aube dans la jolie campagne qui s’éveille sous un ciel nacré. Beau sermon sur Ste Thérèse de l’Enfant Jésus. Le Recteur revient du pèlerinage fait à Lisieux cette semaine pour le 50e anniversaire de la mort de la petite sainte. Il est tout pénétré de son sujet et communique son émotion à l’assistance car il est orateur.

Dès mon retour à la maison, je suis reprise par le travail ordinaire qui se complique d’une réception Kermadec dans l’après-midi et du dîner Colléter à 20hrs ½. Tout va bien mais je connais quelques minutes de bousculade et même un peu d’affolement. C’est triste de se sentir peu à peu diminuer en facultés et en moyens d’action. Je me momifie….. Est-ce un bien ou un mal ? mais je crois que l’esprit se paralyse en même temps qu le corps ; je souffrirais moins de ma déchéance.

Lundi 6 Octobre (St Bruno)

C’est toujours l’été mais les feuilles jaunissent et les pommes commencent à tomber. Il y a eu des fruits cette année dans notre jardin. Pendant tout leur séjour mes petits-fils se sont régalés de pêches de plein vent et de poires pas mures qu’ils disputaient aux oiseaux. Malheureusement malgré la sécheresse et la chaleur beaucoup se gâtent même sur l’arbre et ne se conserveront pas. On se charge d’ailleurs de les manger. Comme le beurre manque nous faisons beaucoup de compotes pour les petits déjeuners et les goûters. Cela m’évite d’acheter des confitures qui sont rares sans tickets et qui coûtent si cher.

A partir de maintenant j’ai la carte des vieillards pour l’alimentation. Elle donne droit à quelques douceurs comme supplément de sucre et un peu de chocolat. Cela améliorera le régime de la communauté et comme Henri s’est résigné aussi à changer la sienne il y aura du mieux surtout si nous rentrons à Paris cet hiver.

Mardi 7 Octobre (S Auguste)

Journée des pommes de terre. Elle est favorisée par un temps idéal. Mais hélas ! la récolte est déplorable. Six petites charretées seulement. Et les tubercules bien défectueux, parait-il. Jamais, depuis huit ans que je suis ici, je n’en ai vu aussi peu. Cela tient à plusieurs causes. D’abord Franz s’obstine, malgré mes conseils, à ne consacre que très peu de terre à cette culture ; ensuite elle a été faite cette année dans un sol impropre. Et puis on n’y a pas mis de fumier parce que ce champ Chocquer n’est plus loué par Franz depuis la St Michel.

Je m’effraie de cette pénurie quand il aurait fallu au contraire abondance de cette précieuse denrée pour affronter un hiver qu’on annonce très très dur. Enfin !... Confiance, espoir en Dieu. A part la maigreur de la récolte tout va bien. Les gens sont en forme, les repas bons, copieux, ponctuels.

Mercredi 8 Octobre (Ste Brigitte)

Une lettre d’Albert arrivée hier en fin d’après-midi ne fait que confirmer la lettre qu’Henri avait reçue de Mr de W il y a quelque temps. Aucune précision sur le lieu de la future exploitation ni sur le moment où il nous faudra partir. Mais cette entrevue de mon beau-frère avec Mr de W donne l’impression d’une chose à peu près conclue ; il n’y aurait qu’un peu de patience à avoir encore….. peut-être jusqu’au printemps. A nos âges les mois ont la valeur des années et ce retard est ennuyeux pour Henri. Quant à moi je ne veux avoir ni regret, ni désir. Je m »abandonne à la Volonté de Dieu, le cœur serré, angoissé devant tout ce qu’il faut quitter mais sentant le devoir d'agir pour le bien de tous et surtout pour assurer l’avenir de Cricri.

Personnellement, je ne serais pas fâchée de retrouver un peu mon existence d’autrefois mais j’aurais accepté la triste situation actuelle de grand cœur pour ne pas m’éloigner de ceux que j’aime.

Jeudi 9 Octobre (St Denis, évêque)

C’était hier la Confirmation à Plougasnou et à Plouezoc’h. Le nouvel évêque de Quimper, Mgr Fauvel venait pour la première fois dans nos paroisses et nos Recteurs avaient recommandé à leurs ouailles de venir nombreux lui faire accueil et recevoir sa bénédiction. Henri, Annie, Monique, Françoise, Alain sont allés dans l’après-midi à Plouezoc’h et sont revenus conquis par la simplicité et l’affabilité de notre prélat. Cric et moi aurions bien désiré le voir aussi mais impossible, la vaisselle a été terminée trop tard. Une fois de plus le rôle de Cendrillon !

Aujourd’hui cela a changé pour ma fille. Elle est allée à Brest pour toucher le tabac et quelques vêtements destinés à nos prisonniers. Monique l’a accompagnée et cette corvée est devenue partie de plaisir, ma nièce ayant rencontré par un heureux hasard un camarade : Maurice Vacher, par vu depuis 6 ans, qui les a invitées, hébergées, promenées. C’est un architecte qui s’occupe de la reconstruction de Brest. Ici tout le fourbi m’est retombé sur les bras.

Vendredi 10 Octobre (St Paulin)

Un faire part venant de Bizerte nous annoncé hier la naissance le 30 Août d’un petit Daniel dans le ménage de Roger Serdet. Voilà un neveu que je ne verrai peut-être jamais. Cela ne m’empêche pas de lui souhaiter joyeusement la bienvenue dans mon cœur.

Les nouvelles pleuvent en ce moment. Aujourd’hui une lettre de Germaine Dupuis m’apprend le très prochain mariage de Jotte. Je suis étonnée et navrée de savoir que cette union n’a pas le joyeux consentement de Germaine, qu’elle s’y résigne très à contrecœur craignant pour le bonheur à venir de sa fille unique. Je voudrais savoir ce qu’en pense la grand’mère. Il faut que j’écrive à ces bonnes amies. Mais je suis affreusement occupée et ne pourrai sans doute pas m’exécuter avent dimanche.

Monique qui, d’après sa famille, doit être rentrée à Paris le 17 octobre commence à courir les fermes à la recherche de beurre et de haricots secs… Aucun espoir pour la première denrée, promesses à échéance lointaine pour la seconde.

Samedi 11 Octobre (Ste Clémence)

Beaucoup de travail. Beaucoup de dérangements. Avalanche écrasante de soucis. Confiance en Dieu et malgré espérance dans le retour de jours terrestres plus doux à vivre. Hier soir, je me suis promis de lire un peu : Monique m’a prêté une brochure : Le Silence de la Mer » par Vercors. C’est l’analyse d’une âme d’officier allemand qui aime l’esprit et le cœur français et rêve d’union possible. Il se heurte précisément à des résistants mais à des âmes compréhensives qui souffrent en le sentant obliger de refuser leur sympathie. C’est très court, très vite lu. Ma soirée y a grandement suffi. J’ai même pu encore tricoter quelques points aux chaussettes commencées pour Henri il y a huit jours et qui vont sans doute s’éterniser sur le chantier.

Tanguy Jégaden vient demander à Cricri de faire le traitement du plasma Quinton à son bébé. Elle commencera demain et cela doit durer 36 jours.

Dimanche 12 Octobre (St Séraphin)

Messe à Kermuster. Cricri commence dans la matinée la série de piqûres du petit Henri Jégaden et elle est demandée auprès de Me Prisent de Kerdini pour une main très malade qu’elle charcute consciencieusement. Ma pauvre fille est débordée avec tout ce qu’elle fait ici et ses clients de l’extérieur.

Françoise montre du goût et des aptitudes pour les soins aux malades. J’en suis satisfaite, elle pourra secondée ou remplacer sa tante et rendre service autour d’elle. Ma petite-fille sera aussi une sportive. Elle vient d’apprendre en un rien de temps à monter sur une bicyclette et peut se servir de celle de sa mère. C’est avec elle que ce matin elle est allée à Kermuster sans le moindre accroc.

A la maison, nous passons tout l’après-midi à la préparation d’un gâteau de châtaignes et chocolat que nous dégustons le soir et qui est déclaré délicieux par tous. Franz va à une réunion politique pour la préparation des élections municipales.

Lundi 13 Octobre (St Edouard)

Série de visites. D’abord celle de René Féat : pourparlers au sujet d’une vache. Celle du garde fédéral Baillache qui vient nous prévenir que la chasse au chevreuil demandée par Pierre est organisée pour le 23. Enfin celle de Morvan qui fixe à mercredi prochain la séance qui doit clôturer notre différent au sujet des talus. Ces braves gens se succèdent presque sans répit et de 10 à 15 heures. Le fourbi quotidien dévire le reste de notre temps. Cric retourne panser Madame Prigent. Il parait que la main de cette pauvre femme est en mauvais état, affreuse à voir mais Cric croit pouvoir en prendre la responsabilité. Cela m’effraie un peu…..

Mardi 14 Octobre (St Calixte)

Il fait toujours beau et bon mais le ciel reste couvert et quand le soleil a paru, à plusieurs reprises, il n’avait plus l’éclat des autres jours. Madame Trévian est venue et je lui ai donné une lessive à faire. Josef Meier est en crise de cafard. Moi aussi j’ai l’âme lourde.

Monique a reçu une lettre de sa mère qui lui demande d’être rentrée à Paris le 17 pour un engagement de location. Elle a donc décidé de partir après-demain.

Je parviens à écrire quelques lettres aujourd’hui. Reçu des nouvelles de Quimper. Les enfants ont fait leurs premières compositions au Collège. Michel est premier sur toute la ligne ; ses trois aînés sont placés dans la première moitié de leurs classes d’environ 40 élèves. Ce n’est pas très brillant mais déjà pas si mal attendu qu’ils sont parmi les plus jeunes.

Mercredi 15 Octobre (Ste Thérèse)

Madame Fournis revient se faire piquer. Son état général étant meilleur on lui administre maintenant un médicament qui doit la disposer à devenir mère.

L’évènement du jour est la signature de notre accord avec les Morvan. Cela s’est passé très calmement et ils ont déjeuné ici avec le notaire de Lanmeur. Mais entre Franz et L’Hénoret la question du bois n’est pas résolu. Elle risque de traîner 107 ans et de provoquer encore beaucoup de petits drames. Nous en sommes bien navrés mais n’y pouvons rien ; nos conseils ne sont pas écoutés, Franz trouve que nous sommes des panades et que notre esprit de conciliation incite les gens à nous danser sur le crâne. Il s’imagine être craint et respecté en se butant dans ses idées ou prétentions.

Jeudi 16 Octobre (St Léopold)

Départ de Monique.

Agitation toute la matinée. Elle manque le car. Complications. Heureusement ce n’est pas par la faute d’un déjeuner en retard. Le repas était prêt à l’heure indiquée. Il est près de minuit, Franz n’est toujours pas rentré mais Annie qui avait aussi conduit Monique à Morlaix est là depuis 20 heures ayant laissé son mari en conversation sur la route avec un bonhomme plus qu’éméché, aux abords du Dourduff. Je m’inquiète. Il faut cependant aller se coucher mais j’aurai du mal à m’endormir. Je suis cafardeuse ce soir.

Reçu le faire-part du mariage de Jotte. Elle épouse un type de Vannes, un Joseph Le Bras. Lettre de Kiki, pas émue de la venue au monde de son premier petit fils. Elle me répons « qu’il ne faut pas lui parler de ces gens-là qui lui sont devenus tout à fait indifférents. »

Vendredi 17 Octobre (St Florentin)

Malgré une atmosphère paisible, les fruits tombent beaucoup ces jours-ci. J’en ramasse le plus possible et cela me prend du temps. J’ai commencé aussi aujourd’hui la récolte de mes haricots. Personnellement je n’avais fait que des haricots verts et nous en avons eu copieuse moisson en Août et septembre (avec environ 3ls ½ de semence 1600grs). Tout n’a pas été cueilli, il ne faut rien laisser perdre. Nous aurons je crois deux bons plats de ces légumes frais, toute la semence pour l’an prochain et peut-être encore une ou deux livres à consommer secs.

Une de nos vaches (Copine 4 ans) est vendue à Le Menn 34000frs. Nous donnerons 3000 à Franz, 1000 à Cric et le reste nous tirera d’embarras….. pour l’instant. Mais il devient urgent de faire rentre de l’argent par le travail puisque nos rentes ne suffisent plus à notre existence pourtant simple.

Samedi 18 Octobre (St Luc, évêque)

On sait vite les choses dans le pays. Les gens ont appris que nous étions disposés à vendre quelques vaches et les clients arrivent. Ce matin, visite de Le Den, envoyé par une parente ou voisine pour voir nos bêtes. Son choix s’est porté sur Briquette et nous sommes dans de nouveaux pourparlers. Cela me fait un peu de peine cette dislocation ; elle est nécessaire car les Franz ne peuvent reprendre la ferme telle qu’elle est, trop lourde. Il leur faut un allégement et il est naturel qu’ils conservent plutôt les bêtes qui sont à eux. Ils ont d’ailleurs une dizaine de jeunes vaches ou veaux et un taureau. C’est déjà beaucoup et je ne sais pas comment ils pourront s’en tirer quand les Allemands seront partis.

Montrouleau, en état de joyeuse ivresse, vient dîner et coucher au Mesgouëz. Il se dit le soir partisan de de Gaulle et déclare qu’il votera sans le sens qu’il indique.

Dimanche 19 Octobre (St Savinien)

Le devoir religieux se double aujourd’hui d’un devoir national. Je suis allée les accomplir tous les deux à Plougasnou, notre paroisse et commune. Mr Oulhen, le grand mareyeur du Diben avait organisé des transports automobiles gratuits et j’ai profité de l’un d’eux, sur un très petit parcours seulement. J’ai dû faire à pied environ 9 kilomètres. Certes j’étais assez fatiguée en rentrant au Mesgouëz, ma jambe gauche était douloureuse et lourde mais l’âme était satisfaite.

Temps radieux qui disposait l’âme à l’espérance. Espérance de quoi ? Elle était certaine mais un peu vague en moi. Souhaitant vivement un redressement de la France, une meilleure politique, un gouvernement plus à la hauteur des circonstances exceptionnelles que nous traversons, je désire pour moi-même des jours plus calmes. Que Dieu nous donne tout cela !

Lundi 20 Octobre (St Aurélien)

Franz qui a dépouillé le scrutin n’est rentré qu’à 3hrs du matin. Je ne l’avais pas attendu et ce n’est qu’à son lever que nous avons connu le résultat des élections d’hier. Ballottage sur toute la ligne. Aucun candidat n’est élu. Il faudra donc remettre cela dimanche ; perspective qui ne m’enchante guère ; je crains toujours d’être empêchée par ma piètre santé actuelle de donner l’effort nécessaire.

Il parait que dans l’ensemble les Français ont fait un pas vers la droite. C’est le "Rassemblement du Peuple Français" qui arrive en tête un peu partout. Le Parti Communiste le suit de près, écrasant les deux petits qui s’étaient glissés entre eux : Socialistes et radicaux. Dans notre région c’est encore le Socialisme qui domine.

Lettre de Monique. Elle a fait bon voyage ; elle est contente d’avoir retrouvé sa famille mais on la sent un peu inquiète et mélancolique. J’achève la lecture d’un livre prêté par Elle : "Torrents", par A. Marie Desmarets.

Mardi 21 Octobre (Ste Cécile)

Les jours diminuent. Le manque d’éclairage nous est pénible à tous et je crois que j’en souffre plus que les autres. C’est seulement le soir, quand tout le travail est terminé, que je respire un peu librement et que je puis lire, écrire, coudre ou tricoter un peu. Dans quelques jours, si Dieu ne vient pas miraculeusement à notre secours, nous serons obligés de nous mettre dans nos lits au crépuscule pour ne les quitter qu’à l’aube. Ce ne sera pas drôle.

Bien des soucis et grande diversité de petits travaux. Les L’Hénoret. On commence à préparer le pique-nique de jeudi pour la grande expédition de chasse. Pâté de lapin. Joseph tue deux volailles dont le gros coq. Ces hécatombes m’émeuvent toujours un peu.

Mercredi 22 Octobre (St Mellon)

La journée se passe surtout en préparatifs ménagers et culinaires pour le passage de Pierre et le grand pique-nique de demain. Arrivée de notre forestier à la nuit tombante. Visites et rencontres à Morlaix l’avaient retardé d’une grande heure. Aussi la soirée se prolonge-t-elle assez tard en douces causeries intimes. Pierre nous donne des nouvelles de nos chéris. En ce moment bonnes santés sur toute la ligne et les garçons travaillent bien. Henri et Jean sont dans une moyenne plus que satisfaisante, Yves se distingue encore davantage. Quant au satané Michel, il est à St Yves comme l’an passé, au lycée, premier en tout. Il parait qu’au Collège il est assez discipliné mais dès qu’il en a franchi les portes, il vagabonde et fait les quatre cents coups. Quand fera-t-on de celui-là ??

Jeudi 23 Octobre (St Hilarion)

Incroyable déveine. Depuis 3 mois il y a un temps merveilleux et juste aujourd’hui le ciel a laissé tomber des cataractes d’eau presque sans discontinuer. Comme les rendez-vous étaient pris, les chasseurs y ont été exacts mais leur réunion s’est faite surtout de bavardages et de gobichonneries. Impossible de rester à l’affût en forêt. Les plats que nous avions préparés très copieux ont été appréciés mais pas entièrement vidés, nous avons pu juger de leur goût par quelques restes.

Naturellement pas de chevreuil, pas de sanglier. Pour se consoler le soir, avant de repartir, les chasseurs ont tiré sur un ramier et sur une bécasse qui sont tombés. Mes deux fils énervés par cette journée ont eu le tort d’aborder le soir avec moi des questions sérieuses.

Vendredi 24 Octobre (St Magloire)

Déjeuner de bonne heure car Pierre à une audience au tribunal de Morlaix à 1h30 pour faire condamner un délit de pêche. Il part donc un peu avant midi ½ emmenant avec lui son père, son frère et Taïs. Cette chienne était ici en pension depuis plus de deux mois, Cric la soignait. Aussi Pierre, pour récompenser cette bonne gardienne, lui a donné une superbe paire de gants de peau fourrés.

Temps meilleur mais….. cafard. Ce n’est pas seulement l’envolée de Pierre qui en est cause mais aussi la lourdeur de certains tracas d’ordre matériel. L’heure est venue d’un changement de vie ; il faut s’y résigner. Henri doit partir mardi prochain. Ses fils ont lutté pour qu’il renonce à reprendre du travail à son âge : 72 ans ½. Il veut tenter…… J’approuve et….. j’ai peur.

Samedi 25 Octobre (St Crépin)

Josette Dupuis se marie aujourd’hui. Ce fait me rappelle de vieux souvenirs qui me rendent mélancoliques…. De tout cœur je souhaite qu’elle soit heureuse.

Le temps est redevenu beau après l’assombrissement de défavorable de jeudi ; le soleil brille mais l’atmosphère a beaucoup fraîchi. Henri commence ses préparatifs de départ et je me trouve obligé de lui consacrer mes rares instants libres. Il est aussi occupé avec l’arrangement d’une affaire de passage à travers nos pâtures pour les L’Hénoret et j’espère qu’elle va être terminée avant qu’il s’en aille car Franz est toujours en guerre avec ces voisins pour la question du bois.

J’écris à Paule, à Monique et à Madeleine Sandrin. Terminé aussi une première chaussette en coton gris foncé pour Henri qui me servira de modèle.

Dimanche 26 Octobre (St Rustique)

Ballottage des élections municipales. Nous accomplissons tous le devoir. Messe à Kermuster et puis en car Huet jusqu’au bourg. Retour à pied. La campagne est jolie, j’en goûte le charme et sens que j’aurai la nostalgie de ce pays. Mais il faudrait que la mentalité des gens s’améliore car ce coin, un des plus ravissants de Bretagne, est, parait-il, un des plus mal pensants. Franz croit que depuis un an il y a un petit revirement dans les opinions politiques. Le scrutin d’aujourd’hui le révèlera ce soir.

L’Hénoret signe le papier que mon mari a élaboré avec le secours de Pierre et que Franz a bien voulu approuver. Une affaire terminée, je l’espère du moins. Mais on peut toujours s’attendre à des interprétations fantaisistes et à des difficultés dans l’exécution.

Henri va faire ses adieux à Kerprigent. Il y voit un jeune ménage Boscau, très sympathique.

Lundi 27 Octobre (Ste Antoinette)

Surcharge de travail, un peu d’énervement. Préparatifs d’Henri qui ne sait pas combien son absence peut durer et qui aurait voulu ranger ses affaires avant son départ. C’est impossible et à l’exception de sa table de chevet un peu débarrassée et nettoyée, le désordre est encore plus grand qu’avant ses rangements. Il faut une confiance très grande en Dieu pour croire que le très vieux ménage que nous sommes peut encore reprendre contact avec la vie civilisé en ayant une activité productrice.

Franz m’a rapporté cette nuit les résultats de nos élections municipales. Pas fameuses. La liste socialiste a passé toute entière sauf un candidat qui se trouve remplacé par Monsieur Oulhen. Mais il parait que ce dernier est « un cheval de Troie »

Mardi 28 Octobre (St Simon)

Départ d’Henri. Lever à 6hrs en pleine nuit. Je l’accompagne à Morlaix par le car Huet. Gros cafard, craintes nerveuses multiples et variées…. Mon mari a du courage et une certaine confiance en lui-même qui peut produire une impression favorable. Ses états de service dont il a fait une nomenclature exacte sont beaux mais a-t-il conservé vraiment à son âge ses capacités d’autrefois ? J’en doute un peu et, tout en lui désirant de tout cœur une brillante fin de carrière, je ne m’y attends pas.

Courses dans Morlaix. A mon retour ici, je me sens un grand vide. Mais il faut trimer dur toute la fin de journée et le temps passe….

Mercredi 29 Octobre (St Narcisse)

En dehors de toutes les questions d’affection, Henri nous manque en beaucoup de petits détails matériels qui se renouvellent quotidiennement et même plusieurs fois par jour. Il est à la fois instinctif et logique d’aller au plus pressé mais cette méthode a aussi des torts. On ne fait que les choses urgentes, le reste est toujours à la traîne et souvent ce reste a plus d’importance véritable que les affaires jugées pressées.

C’est ainsi que tout mon temps est absorbé par la préparation des quatre repas qui se succèdent en douze heures. J’aurais voulu commencer sérieusement les rangements de maison aujourd’hui et j’ai tout juste plié quelques draps et quelques serviettes. C’est toujours ça mais a cette allure le nettoyage du Mesgouëz durera bien 107 ans.

Franz fait du cidre destiné à la fabrication du calvados.

Jeudi 30 Octobre (St Arsène)

L’écossage des haricots va sans doute prendre tout le temps libre que je puis avoir durant les prochains jours. Franz dit que des précieux grains seront perdus si on les laisse dans le jardin, bien que les  bouquets soient suspendus aux arbres. Ce serait une grande perte.

Je suis allée tantôt à Guergonnan chez "Tonton Lomic" qui me fournit chaque année une petite provision. Il m’a parlé de 60frs la livre. Je lui en ai retenu 25 malgré ce prix que je trouve bien fort. J’ai demandé aux Franz de me donner 20 livres et c’est accordé à condition que j’écosse moi-même. Alors je m’y suis mise.

Lettre de Pierre. Tout va bien chez lui.

Vendredi 31 Octobre (Ste Lucile)

La pauvre Mignonne tombe d’épuisement sur le champ qu’elle labourait. Il faut 7 hommes pour la relever. Franz prétend qu’elle est finie et ne pourra plus travailler. Il dit qu’il va falloir la vendre à la boucherie. Cela me navre.

Reçu une lettre d’Henri datée d’hier. Il avait fait bon voyage et avait déjà vu Mr de W. La société américaine est fondée. C’est la Companha de Cabofrio et il se pourrait que d’ici quelques semaines mon mari soit définitivement embauché. Je suis très émue, heureuse et triste tout ensemble. Pour Henri et Cric je remercie Dieu. Mais mon Franz, mon Pierre, tous mes petits-enfants tant aimés.

Franz sème un peu d’avoine, la première dans Parc Normand – environ 60 ares.

Novembre 1947

Samedi 1er Novembre (Toussaint)

Matinée ensoleillée. Un temps de Pâques plus que de Toussaint. Mais la perspective de l’hiver qui vient empêche de se laisser à la douceur de cette atmosphère ; on sait malheureusement qu’elle ne peut guère se prolonger. Je pars à l’aube et arrive à Plouezoc’h 3 quarts d’heure avant la messe ; je me confesse à l’Abbé Scodet, le Vicaire. On ne l’aime pas beaucoup dans le pays ; on lui reproche ses opinions politiques et ses idées très larges. Je l’apprécie comme directeur de conscience. Il comprend les difficultés de la vie actuelle et s’attache plus à l’esprit qu’à la lettre pour l’accomplissement des lois de Dieu et de l’Eglise.

Sauf assistance à la messe et une petite visite aux Gaouyer, la journée se passe à peu près comme les autres. Nous la marquons seulement par un excellent entremets : châtaignes et chocolat. Franz tue un perdreau. J’écris à Henri.

Dimanche 2 Novembre (Trépassés)

Communié à la messe de 8hrs et fait ensuite le nécessaire pour gagner 3 indulgences plénières. J’ai demandé à Dieu de bien vouloir m’en réserver une pour la purification totale de mon âme et d’appliquer les autres à ceux que j’aime dans l’autre monde.

Yvonne Fats vient nous voir et me faire écrire deux lettres pour elle à des hommes de loi qui s’occupent de ses revendications conjugales.

J’écris à mon Pierre le tenant au courant du projet brésilien mais essayant de ne pas l’alarmer inutilement. Je sais qu’il le voit avec inquiétude et tristesse, il ne faut donc pas lui en présenter l’accomplissement comme une chose sûre et prochaine. D’abord elle ne l’est pas ; ensuite il vaut mieux, si elle se réalise, l’y habituer peu à peu. Je procède ainsi pour moi-même. Aujourd’hui je suis déjà moins bouleversée.

Lundi 3 Novembre (St Hubert)

Anniversaire de la mort de mon beau-père. Je ne puis aller prier dans une église mais je le fais ici en accomplissant mon travail ordinaire. Cricri entend la messe à Plouezoc’h avant d’aller chez le coiffeur où elle avait rendez-vous à 8hrs. Elle ne rentre qu’après 14 heures et de mauvaise humeur parce qu’elle est insatisfaite du travail de l’artiste capillaire auquel elle s’est adressée.

J’écosse des haricots. On m’en abandonne 20 livres mais je dois les préparer moi-même. Je ne pense pas que ce soit très long car la récolte est belle et saine. Les gousses sont bien  sèches.

Mardi 4 Novembre (St Charles)

Le temps est bien menaçant mais cela n’empêche pas Me Trévian d’aller au lavoir avec notre linge. Un boucher veut vient voir notre pauvre Mignonne et fait sur elle une offre de 20000frs. Franz n’accepte ni ne refuse. Il doit rendre réponse par téléphone un de ces jours assez prochains.

Lettre d’Henri. Commencement de service postal d’hiver. Le facteur viendra maintenant le matin pour nous apporter les lettres arrivées la veille. Précisément en ce moment j’aimerais être informée avec rapidité des faits, gestes et projets de mon mari. Et je suis aussi désireuse d’avoir des nouvelles de François Prat qu’on a dû opérer ce matin. Henri me semble assez assuré de son engagement brésilien ; il est allé voir les dates de départ des prochains bateaux. Ceux de décembre (9 et 27) sont déjà complets à la Cie des Chargeurs Réunis.

Mercredi 5 Novembre (Ste Bertille)

Anniversaire de la mort de ma sœur Geneviève.

Mr Gaouyer fait du cidre et me donne deux litres de ce sirop pour faire des crêpes. Lévollan vient labourer avec un cheval et Franz sème encore un peu d’avoine.

Les Férec de Plouezoc’h prennent la vache Briquette qu’ils avaient retenue il y a 15 jours. Ils la paient 34000frs comme celle de Le Menn et, suivant les indications laissées par Henri, je donne 3000 à Franz et 1000 à Cricri. On vient encore nous demander une vache mais Franz répond qu’il n’y en a plus à vendre. Cela me prouve qu’il compte garder mes 3 dernières et j’en suis bien aise. La liquidation catastrophique annoncée se fera peut-être, mais dans de meilleures conditions que ne le prétend le ménage pessimiste.

Jeudi 6 Novembre (St Léonard)

Aujourd’hui c’est Gourville qui est venu avec ses chevaux travailler Parc-Nevez ou du moins la moitié de Parc-Nevez. Ces aides sont précieuses dans la crise que la pauvre Mignonne nous fait traverser ; elles ne sont pas seulement dues à des rapports de bon voisinage, c’est le paiement d’une dette contractée par l’usage de notre pressoir. Ces braves gens ont fait ou vont faire leur cidre chez nous, on ne leur demande rien pour cela mais quand il faut crier S.O.S. c’est vers eux qu’on lève le bras. Geste très admissible qui semble tout naturel à tous mais qui manque d’élégance. Je n’aime pas le faire et Cric l’a en horreur. Nous tâchons de recevoir nos aides aussi bien que possible et cela entraîne à de la dépense et à du travail.

Annie et Françoise vont à bicyclette jusqu’à Kerprigent quêter du beurre. On les reçoit gentiment mais…… pas de beurre. Cricri termine les soins à Me Prigent de Kerdiny et reçoit en récompense 2 bouteilles d’apéritif.

Vendredi 7 Novembre (St Ernest)

Monsieur Gaouyer a terminé son cidre. Les Clec’h du Mesgouëz Bihen lui succèdent aussitôt. Cricri va à Plougasnou pour le courrier des Allemands, la boucherie et différentes courses. Grâce à la bicyclette laissée par Monique elle a vite fait un aller et retour au bourg. C’est un très grand secours. Naturellement quand ma fille absente j’ai plus d’ouvrage et je n’ai rien fait d’autre aujourd’hui que les tripotages quotidiens. Il serait cependant nécessaire que je mette un peu d’ordre dans mes affaires – même sans faire vraiment les préparatifs d’un départ.

Belle journée. La lessive de mardi est presque sèche. A cette époque c’est une opération assommante, longue et bien difficile de aire sécher le linge quand on n’est pas mieux installé pour cela que noués le sommes.

Samedi 8 Novembre (Stes Reliques)

Franz, Annie et Cricri vont à Morlaix. Cric en rapporte son manteau dont la réparation coûte 4150frs. Je trouve cela exagéré. Cloarec, le marchand de choux-fleurs, vient voir ce que Franz a de fumier à vendre et fait marché pour un bon prix je crois, car, après son départ, Franz me dit qu’il estime aux environs de 30000frs la somme que le tas entier va lui rapporter.

Lettre d’Henri à Christiane et à Françoise. Les nouvelles de François Prat sont relativement bonnes car l’opération a réussi et le chirurgien ne manifeste pas d’inquiétude pour l’avenir mais, à son réveil, le malade a beaucoup souffert. On lui a enlevé une tumeur et on lui a scié une côte sur une longueur de cinq centimètres. Sa mère et sa femme ont été seules admises à le voir après l’opération, Henri ira dès que l’autorisation en sera données. Mon mari a déniché dans Paris (avenue de St Mandé) une "Ecole du Bois". Il y va se documenter. Cela mise beaucoup Françoise d’apprendre que son grand-père va à l’école.

Dimanche 9 Novembre (St Mathurin)

Messe à Kermuster. Et puis journée très morne. Entre les repas, j’écosse des haricots. Certes on est content d’une belle récolte mais cela donne du travail et de l’encombrement. Avec tous les fruits et les bouquets de haricots qu’il a fallu mettre à l’abri, notre rez-de-chaussée tout entier est un vrai capharnaüm. Aussi je me hâte de débarrasser le plus possible avant le retour d’Henri. Pour les pommes mes petits-enfants se chargent de les liquider. Françoise et Alain me semblent préférer les fruits verts aux fruits mûrs.

Il faudrait cependant que je m’occupe un peu de mes vêtements. Avec l’incertitude dans laquelle nous vivons, je n’ai rien préparé pour l’hiver et nous en sommes aux portes. J’ai regardé les vieilleries que je pourrais employer et mon choix est tombé sur une robe grise dans laquelle on peut faire au moins une jupe.

Lundi 10 Novembre (St Juste)

Louis Salaün laboure pour nous ; il achève Parc-Nevez. Malheureusement le temps ne permet pas à Franz de semer comme il le désirait ; une pluie fine tombe toute la journée mais surtout dans l’après-midi.

Un paysan des environs vient demander à Franz de lui passer un de ses prisonniers pendant quelques jours et Franz lui dit de prendre Josef demain soir. Ce dernier, très cafardeux, parait bien endolori par la pensée de quitter le Mesgouëz et Willy semble aussi navré d’être séparé de son compagnon. Je me demande avec inquiétude comment les Franz vont s’en tirer sans les prisonniers. Tant que Cric et moi sommes ici pour donner des coups de main cela ira peut-être mais ensuite ?....

Lettres d’Henri, de Pierre et de Paule. Bonnes nouvelles. A part une nuit passée par mon mari et son frère Paul au commissariat de police et une place de 1er pour le petit Henri, rien à noter.

Mardi 11 Novembre (Fête de la Victoire)

Grande journée ! Nous avons eu le bonheur d’approcher les restes de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus. Souvent j’avais eu le désir d’aller à Lisieux, j’en étais empêchée par des raisons diverses et j’avais fini par me résigner. La chère petite Sainte, voyant que je ne pouvais aller à elle, est venue à moi. La chasse d’or donnée par le Brésil qui contient les précieuses reliques circule à travers la France. Elle est passée aujourd’hui par Morlaix, n’y restant que quelques heures. Il a fallu la saisir.

J’ai loué le taxi Mérer (425frs + 5 litres d’essence). Nous sommes partis, Franz, Annie, Cric, Françoise, Alain et moi à 7hrs ce matin, il faisait à peine jour et nous sommes arrivés au Carmel de Morlaix en même temps que la grande auto funéraire. Nous en avons vu descendre             la châsse que nous avons ensuite toucher et baiser dans la chapelle. Merci Ste Thérèse, protégez-nous.

Anniversaire de Franz (45 ans) Gâteau châtaigne et chocolat.

Mercredi 12 Novembre (St René)

Franz a terminé son ensemencement d’avoine hier dans l’après-midi. Aujourd’hui il a commencé son cidre de 2èmes pommes. Je crois que pour cette année la consommation du Mesgouëz sera largement assurée. De mon côté je continue à écosser des haricots. Certes, je bénis le Ciel de nous avoir envoyé une copieuse récolte de ces légumes mais je voudrais en avoir fini de leur écossage. La tâche avance ; je puis même dire que la mienne est achevée mais je travaille à celle des Franz qui voyant la pluie menacer ont rentré la fin de leurs bouquets dans le vestibule qu’ils encombrent et salissent. J’ai hâte de les voir disparaître.

Le courrier de ce matin contenait une lettre de Bernard Ebbing, adressée à Cricri. Ce brave homme est fidèle malgré qu’il avoue avoir passé de tristes jours ici. Nous avons été très heureux d’avoir de ses nouvelles. Il dit qu’Hans est aussi rentré chez lui. Bernard a repris facilement sa vie d’avant guerre mais se plaint du ravitaillement bien maigre dans sa région.

Jeudi 13 Novembre (St Brice)

La température est douce et il ne pleut guère, c’est un bel automne. Aujourd’hui, l’après-midi fut ensoleillé et malgré tout une atmosphère de cafard plane sur le Mesgouëz. On sent venir des jours plus sombres et plus tristes. La dislocation se fait peu à peu. Gens, animaux et choses tout d’évapore. Franz a été averti par le boucher Castel qu’il devra lui livrer Mignonne samedi matin à Lanmeur. Aujourd’hui c’est le tas de fumier qui se trouve bien amoindri car Mr Clec’h (de l’école) en a fait enlever 12 mètres cubes pour 12000frs. Il est probable que Josef nous quittera bientôt. Et nous-même, Henri, Cric et moi, combien de jours passerons-nous encore ici ?

Franz continue son cidre et moi les haricots. Nous sommes tous satisfaits du rendement. Franz croit qu’il aura environ 1500 litres.

Vendredi 14 Novembre (Ste Philomène)

On a téléphoné de ne pas conduire Mignonne à Lanmeur demain. Ce sera pour la semaine prochaine. J’aurais préféré que ce fut fait surtout par la crainte d’un accident avant car la pauvre bête peut tomber pour ne pas se relever d’un moment à l’autre.

Lettre d’Henri qui me donne le cafard. Il me dit de ne pas l’attendre avant une grande quinzaine et ne parait plus aussi sûr de l’affaire brésilienne. Il fait des démarches pour trouver un emploi à Paris et mercredi dernier il a dû voir le Colonel Rimailho qu’il croit capable de l’aider en cela.

On a terminé ici la rentrée des rutabagas. Et j’en ai fini de l’écossage des haricots. Le cidre coule toujours. Nous n’allons pas avoir assez de barriques.

Samedi 15 Novembre (Ste Eugénie)

Temps lugubre. Il a plu toute la journée ; l’humidité est pénétrante. Fini le bel été et même celui de la St Martin. On nous annonce « un hiver pourri » et nous allons y entrer sans feu et sans lumière. Tout notre gros bois est brûlé. Nous n’avons plus ni carbure, ni pétrole. J’écris ce soir à la pâle lueur d’un bout de chandelle - rongé par les rats – que j’ai retrouvé au fond d’une caisse en explorant le grenier qui est derrière notre chambre. Quel capharnaüm. Je n’arriverai jamais à le ranger. Il faudrait pourtant enlever les plus grosses saletés et y mettre au moins un ordre apparent.

J’ai commencé par le coin du buffet Sigé où sont les souvenirs de voyage. Alain qui était avec moi était très intéressé par le singe empaillé Roubio et me posait une foule de questions sur lui.

Dimanche 16 Novembre (St Edme)

Pas de messe aujourd’hui. J’en ai du chagrin mais aucun remord car l’abbé Scodet fut très formel il y a quinze jours m’autorisant à m’abstenir de l’Office lorsque mon état de santé ou mes devoirs faisaient obstacle à la longue route qu’il me fallait accomplir pour y assister.

Franz a eu dans la matinée une réunion de son Syndicat agricole de Landerneau. Il en est revenu avec d’excellentes résolutions d’activités diverses et content de l’attention flatteuse que lui a manifestée le président de cette société. Dans l’après-midi, il a fait un tour de chasse avec Henri de Preissac, Loisel, Masson de St Jean et un certain Monsieur Vincent, Parisien nouvellement installé dans le pays pour prendre la succession des Pouliquen-Fournis qui lui ont vendu leur fonds de commerce (quincaillerie). Il a rapporté un perdreau et une bécasse.

Lundi 17 Novembre (St Aignan)

Bien sale atmosphère. Pluie du matin jusqu’au soir. Un seul rayon de soleil, une lettre d’Henri. Il n’est d’ailleurs ni très brillant, ni très réchauffant car mon mari est toujours dans la même incertitude de notre avenir. Il a même eu la grosse déception de ne pas voir le Colonel Rimailho sur qui il espérait pour trouver un emploi. Son ancien chef de service qui a 84 ans est encore très jeune d’allure et de cerveau ; il s’occupe activement d’une foule d’affaires mais il vit dans sa propriété de Normandie et ne vient que rarement à la Société des Ingénieurs d’Organisation dont il est le président. On ne l’attend pas avant décembre. Donc coup d’épée dans l’eau.

Gourville est au pressoir depuis ce matin. Me Jégaden du Mur est venue prendre du fumier. Tout le tas est donc vendu (33000frs)

Mardi 18 Novembre (Ste Claudine)

Petite amélioration du temps. Le ciel est resté sombre toute la journée mais la pluie n’était plus que du crachin et il y a eu quelques heures sans eau. Néanmoins le travail des champs ne s’est pas fait. Franz et les Allemands ont tourné autour de la maison, s’occupant à diverses besognes.

Mon fils a surtout travaillé pour ses abeilles ; il les a calfeutrées en vue de l’hiver proche et il a commencé de nouvelles ruches pour loger les essaims du printemps futur. Nos prisonniers ont bêché un assez grand bout de terre dans le jardin ; on y mettra de l’ail et peut-être des échalotes dans une quinzaine de jours.

Pour nous ouvrage ordinaire. Par brides, je fais quelques rangements mais l’incertitude où je suis de ce que nous allons devenir rend cette tâche difficile. Presque tous les objets auront une place différente selon que nous restions ici, allions à Paris ou partirons au Brésil.

Mercredi 19 Novembre (Ste Elisabeth)

Passé tout l’après-midi à mettre du cidre en bouteilles.

Beaucoup d’énervement dans l’air. Je suis affreusement lasse te découragée.

Franz fait des courses à Plougasnou pour l’achat de ses semences de blé, de barriques d’essence etc. Je crois que rien n’est conclu et qu’il faudra qu’il remette cela demain. Il se peut aussi que Josef parte assez prochainement. Mais ce départ comme tout le reste flotte encore dans l’incertain.

Lettre de Paul qui a dû quitter Paris ce soir après avoir remis le retour aux Vans deux mercredis de suite, non qu’il se plaisait à paris mais par une sorte d’inertie.

Jeudi 20 Novembre (St Edmond)

Après avoir téléphoné à Brest et à Lorient, Franz a maintenant la conviction que Josef ne sera pas rapatrié avant un mois. Il songe quand même à le retourner au camp. Dans un sens je le regretterai beaucoup mais dans un autre je serai satisfaite qu’il parte, surtout si c’est pour rentrer chez lui. Ce brave garçon est très malchanceux ; il lui arrive à chaque instant des accidents ; toujours il a mal quelque part, Cricri le panse et un de ces jours nous verrons Josef tout entouré de bandelettes, comme une momie.

Aujourd’hui c’est grandissime fête en Angleterre. La princesse Elisabeth, héritière du trône, s’est mariée avec un prince grec, naturalisé Anglais pour la circonstance. Elle ‘na pas eu un bien joli temps ; ciel de saison.

Vendredi 21 Novembre (Présent. de la Vierge)

Journée printanière presque à la fin d’une semaine maussade et même davantage. Dès que le soleil luit au dessus du paysage qui nous entoure, il s’en dégage un grand charme dont la douceur pénètre l’âme – la mienne du moins. Lettres d’Henri et de Pierre – deux très aimés – Cela aussi me rend plus courageuse que les jours passés.

Mais soleil et affection n’empêchent pas de sentir combien notre existence actuelle a de défauts. Le plus grand, à mon avis, est son instabilité. Autrefois les années se succédaient à peu près pareilles ; on pouvait s’organiser un avenir, compter garder jusqu’à la fin de sa vie ce qu’on possédait d’argent et de choses. Maintenant tout se dérobe, rien ne peut être considéré assuré ; il faut être prêt à tout quitter – même sa peau - faire peau neuve à plus de 70 ans ; ce n’est pas facile.

Samedi 22 Novembre (Ste Cécile)

Encore une semaine qui s’achève sans que je puisse prévoir de quoi sera fait celle qui vient. D’après les prévisions d’Henri, elle doit être décisive. Cricri manifeste de l’espoir. Je sens qu’elle désire vivement changer de vie, aller vers de nouveaux horizons. Cela se comprend. Sans être toute jeune, elle a encore, comme on dit, la vie devant elle tandis que pour mes 70 ans elle est en arrière et je me suis fortement enracinée dans les vieilles affections, les vieilles habitudes ; j’aurais du mal à m’en détacher. Et cependant je reconnais que l’affaire brésilienne, si elle est telle qu’on nous la présente, est une chance exceptionnelle, miraculeuse qu’on ne doit pas laisser passer et dont il faut être très reconnaissant à Dieu.

Dimanche 23 Novembre (St Clément)

Messe à Kermuster. J’arrive en retard.

La moindre petite réception est maintenant cause de tant de souci et de travail qu’il est impossible d’y prendre un réel plaisir. Du reste aujourd’hui, d’ordres en contre ordres, nous ne savions pas jusqu’à 10 heures du matin comment la journée allait s’organiser.

Primitivement nous devions avoir à déjeuner Henri de Preissac, Jean Loisel et sa femme, François Masson de St Jean et un Mr Vincent. Puis, pour une raison péremptoire, Masson s’est décommandé, les Loisel ont suivi le mouvement, ensuite Mr Vincent a donné contre ordre, il ne restait plus qu’Henri. Et voici qu’en arrivant ce matin, l’ami de Kerprigent a déclaré qu’il était obligé de rentrer chez lui à midi ½ pour recevoir un client de Lanmeur mais qu’il reviendrait à 2hrs de l’après-midi pour rejoindre tous les autres. Ce programme a été suivi.

Henri a vendu 2 pies noires pour 80000frs et la journée s’est bien passée. Nous avons offert le café à 2hrs et un simple mais joli goûter à 6 heures.

Lundi 24 Novembre (Ste Flore)

Rangé ce matin les objets sortis pour notre petite réception d’hier. Comme le menu était modeste quoique bon, j’avais tenu à ce qu’il y ait un décor de bon goût rappelant les luxes d’autrefois. J’avais mis ma plus elle nappe sur laquelle faïence et cristaux mettaient notes vibrantes. Couverts de vermeil, candélabres avec bougies. C’était vraiment agréable à voir.

Aujourd’hui journée plutôt morne avec de bonnes et de mauvaises choses. Lettre d’Henri qui croit que sa fameuse affaire aboutira avant le 10 décembre. Ennui pour la vente de notre pauvre Mignonne. Le marchand qui l’avait acheté il y a 15 jours 20000frs ne veut plus la prendre que pour 15000, à cause d’une très grosse baisse des cours. La situation politique et économique de la France est très aiguë, grèves partout, interruption des transports et trafics. On parle de Révolution. Ramadier qui a démissionné ne trouve pas de remplaçant. Tous ceux auxquels Auriol s’adresse refusent. Les journaux de ce matin disent que Schumann aurait accepté.

Franz écrit une lettre recommandée à L’Hénoret.

Mardi 25 Novembre (Ste Catherine)

Anniversaire de mon aimé petit Pierre. Doux souvenirs, tristes réalités. D’abord le héros chéri de la fête n’est pas là. Mon collaborateur dans la jolie histoire est absent aussi…. Et puis cette journée fut marquée par une triste circonstance de second ordre, j’en conviens, mais à laquelle Franz, Cric et moi avons été très sensibles – beaucoup plus que je l’imaginais – La pauvre Mignonne est partie…. Coup de téléphone ce matin. Il fallait livrer de suite à Morlaix où se tenait la grande foire Ste Catherine.

Franz et Willy se sont mis en route immédiatement avec notre jument. Ils sont rentrés assez tard le soir ayant fait l’aller et le retour à pied. Franz dont la jambe malade a une longue plaie saignante était esquinté et navré. Ce qu’il m’a raconté de ses adieux à Mignonne m’a désolée également.

Ici Jean Clec'h a labouré une grande partie du champ du pigeonnier et si le temps est favorable on pourra continuer demain et semer du blé. Nous avons trinqué ce soir à la santé de Pierre avec Monrouleau qui n’avait pas mangé mais fort bu depuis deux jours.

Mercredi 26 Novembre (Ste Delphine)

Pendant la nuit les nuages se sont entassés sur nos têtes et de grosses averses ont arrosé notre réveil. Avec cela froid vif et pénétrant bien désagréable ; on n’a pas pu travailler dans les champs et la journée fut morne. Cela ne veut pas dire qu’elle fut inoccupée. Le travail quotidien obligatoire suffit à occuper toutes les heures.

J’ai terminé une paire de chaussettes pour mon mari. Je ne me rappelle plus à quelle date je l’avais commencée mais elle a dû rester deux mois sur le chantier ; je n’avais jamais le temps de la prendre, si bien que je me disais que, tant que je remplirais les fonctions de cuisinière au Mesgouëz, je n’entreprendrais plus un ouvrage de couture, crochet ou tricot. Et voilà que sans quitter mes aiguilles, j’ai monté les mailles d’une nouvelle chaussette toujours pour mon même bonhomme avec le même coton gris foncé acheté par Paule à Quimper.

Jeudi 27 Novembre (St Séverin)

Matinée assez bousculée. Voulant aller à Morlaix par le car de 1 heure et me trouvant obligée de faire un déjeuner un peu plus soigné qu’à l’ordinaire parce que nous avions Jean Clec'h qui labourait gracieusement pour nous le champ du pigeonnier, j’avais une tâche lourde sur les bras. J’en ai eu raison ; le programme fut accompli dans le temps voulu.

Mais en arrivant en ville où je devais (d’après le désir - ordre - exprimé par mon mari) me faire photographier en vue de nos passeports, j’apprends que les mercredis et jeudis les photographes ne peuvent rien tirer à cause du manque d’électricité. J’étais désolé mais j’ai fini par découvrir un petit bonhomme (Marquis, rue Gambetta) qui opère au jour et qui s’est exécuté. Je ne m’attends pas à quelque chose de bien mais du moins ce n’est pas de ma faute s’il y a du retard dans la réunion de nos papiers.

Franz est allé chasser à Kerprigent ; il tue 2 bécasses.

Vendredi 28 Novembre (St Sosthène)

Franz a semé ce matin son premier blé dans le champ du pigeonnier. Ce n’est pas la moitié de ce qu’il compte mettre mais tout de même un bon morceau et il est content.

Aucune nouvelle de Paris ni d’ailleurs du reste. La grève est presque générale.  Il y a déjà quelques jours que cela menaçait ; les trains ne marchent plus depuis trois jours, je crois, mais jusqu’à aujourd’hui le service postal s’était fait par avion ou par auto. On parle même de révolution. Je m’inquiète pour ceux de Paris. Ici on est tranquille dans notre bled mais nous nous sentons séparés de tous les nôtres comme au moment de l’invasion allemande en 1940. Confusément je me demande les dangers que nous courons les uns et les autres. Je ne me trouve pas de réponse et cependant une certaine angoisse m’étreint le cœur.

Le temps fut plus que triste aujourd’hui. Henri a dû avoir ce matin un entretien avec Mr de W.

Samedi 29 Novembre (St Saturnin)

Ce matin, lettre de Pierre, écrite le 25 et venue par avion. Tout va bien à Quimper et je suis heureuse d’avoir des nouvelles de cette si chère nichée. Très heureuse aussi des pensées affectueuses de mon aimé garçon pour sa vieille maman. Il m’écrit cette phrase gentille : « Quelque soit l’âge on a toujours besoin de sa maman. » Lui être utile, l’aider, ce chéri serait mon bonheur mais…… il vaut peut-être mieux que cela reste en l’état de doux rêve. Dans la réalité, malgré une grande tendresse mutuelle, il vaut mieux que les vieux ménages ne se collent pas aux jeunes. Sagesse un peu dure mais l’expérience commande. De loin je puis travailler et prier, prier surtout.

Franz, Annie et Cric vont à Morlaix, la dernière pour se faire photographier chez le même artiste que moi. Elle me rapporte mes photos. J’en suis satisfaite. Elles sont naturelles, ressemblantes, dans le genre discret que je préfère.

Dimanche 30 Novembre (Avent)

Ce matin, à 6hrs ½ par un beau clair de lune je suis partie pour Plouezoc’h où j’ai assisté à la basse messe. J’étais contente de cette luminosité sans laquelle j’aurais été forcée de renoncer au Saint Office. Mes infirmités me compliquent beaucoup le vie maintenant. Pour tout, je dois compter avec elles et je crains bien d’être un embarras pour mon mari et ma fille s’ils prennent une carrière aventureuse comme celle qu’ils ont en vue actuellement. Une bonne femme qui aura peut-être besoin bientôt d’un fauteuil roulant ne devrait pas songer à aller vivre dans la forêt vierge tropicale. A la grâce de Dieu !

Temps triste cet après-midi. Les Franz ont leurs nerfs. Monsieur calme les siens en partant à la chasse ; comme il en rapporte deux bécasses il retrouve sa bonne humeur. Madame se met au lit.

NOVEMBRE - Notes

Pour préparer Alain à sa visite aux reliques de Ste Thérèse nous lui avions expliqué qu’il allait voir une très gentille dame qui était enfermée dans une belle boite tout en or et qu’il fallait demander à cette dame beaucoup de bonnes choses pour lui et sa famille. « Est-ce qu’elle a des bonbons nous a-t-il demandé » - « Non, a répondu Cricri, mais elle a des roses plein ses bras et elle t’en donnera. » Alain se remet à jouer et au bout d’un instant il revient me dire : « Non, Grand’mère, je ne demanderai pas des roses à la dame, je lui demanderai des caramels. » Alors en sortant de l’église, je lui ai acheté des bonbons de la part de Ste Thérèse.

Décembre 1947

Lundi 1er Décembre (St Eloi)

Un mois qui commence mal. Le mouvement communiste est violent et notre Gouvernement parait se gendarmer. La grève générale était décidée pour aujourd’hui, je ne sais ce qui en est mais Me Trévien ne l’a pas faite en tout cas ; elle est venue laver pour moi et avait du mérite à cela car il gèle assez fort.

Le froid amène abondance de bécasses ; nos taillis en abritent et Franz en a encore tué deux aujourd’hui ainsi qu’un ramier. Ces succès lui redonnent un peu le goût de la chasse qu’il semblait avoir bien perdu cette année.

Toujours aucune nouvelle d’Henri depuis sa lettre datée du 21 nov. Le facteur est cependant venu ce matin. Il fait son service mais il n’est guère informé de ce qui se passe en dehors.

Je n’y vois rien avec la pauvre chandelle qui est ma seule ressource comme éclairage. Et quand elle sera morte……………………………………………………………………………

Mardi 2 Décembre (Ste Aurélie)

Lettre d’Henri qui me parait à peu près assuré de son engagement pour le Brésil. Naturellement il reste encore les signatures à échanger et un proverbe dit : « de la coupe aux lèvres. »… Je ne veux donc ni me réjouir, ni pleurer. Remercier Dieu si cela arrive, me résigner aussi aux abandons douloureux et, si cette chose providentielle nous fait défaut, m’en consoler, essayer surtout d’en consoler mon mari et ma fille, les encourager à chercher ailleurs, voilà ce qu’il faut. Il est certain que la solution définitive de cette affaire approche et qu’il y aura presse, peut-être même bousculade dès que le contrat sera fait.

Mon esclavage d’ici m’empêche de faire le moindre préparatif. A l’exception des photos pour passeport, nous n’avons rien commandé.

Anniversaire d’Austerlitz, du baptême de Franz et fête de Ste Viviane, vierge et martyre a dit le recteur en chaire dimanche.

Mercredi 3 Décembre (St François Xavier)

Une autre lettre d’Henri, moins ancienne, me montre l’affaire brésilienne stationnaire. La conférence de Londres a une grande influence sur elle car le gros manitou américain qui tient la clé du coffre est secrétaire général à la Conférence et ne peut, tant qu’elle durera, s’occuper d’autre chose. Dès qu’elle sera terminée, il viendra à Paris ; mon mari et un autre Français lui seront présentés par Mr de W et il signera les contrats. Donc, il faut attendre……..

La situation en France s’améliore un peu disent les journaux. Le trafic recommence mais il y a des sabotages et un accident arrivé aujourd’hui a coûté la vie à plusieurs personnes. Nous avons appris que Mr Gaouyer avait eu une congestion avant-hier, qu’il avait été très mal, qu’on l’avait cru perdu et qu’on lui avait donné l’Extrême Onction. Franz est allé le voir. Il est mieux.

Un nommé Jean Cuef est entré à la maison ce soir.

Jeudi 4 Décembre (Ste Barbe)

Ce Jean-François Cuef venu hier après-midi demandé du travail au Mesgouëz se dit compagnon de captivité de Franz au camp de Dresde où il remplissait, prétend-t-il, les fonctions d’ordonnance. Il émet de bonnes idées, raconte les grand malheurs qui l’ont éprouvé et devrait m’inspirer confiance et pitié et…. malgré moi, je ne puis avoir ces sentiments à son égard ; il ne met pas sympathique. On verra bien dans quelque temps, ce qu’on doit en penser. J’imagine que c’est un vagabond invétéré, assez ami de la dive bouteille. Je le compare à Francis, de triste mémoire.

La matinée est belle. Jean Clec'h vient labourer et Cri va chercher ses photos à Morlaix. Je suis ravie de son épreuve de profil et vais-je crois en faire commande de 12 exemplaires. Dans l’après-midi, forte pluie qui dure et interrompt le travail de Jean Clec'h. – censure -.

Vendredi 5 Décembre (St Sabas)

Jean Cuef (ou l’individu qui s’est présenté sous ce nom) a disparu. Il avait bien travaillé hier ; ce matin il s’est levé de bonne heure, a pris son petit déjeuner d’une manière tout à fait normale et s’est mis à l’ouvrage. Quand j’ai sonné pour le repas de 1 heure, il n’est pas venu se mettre à table en même temps que les autres. Franz, croyant qu’il n’avait pas encore l’habitude de la cloche, est allé le chercher dans le champ du pigeonnier. Personne ! Il est monté dans sa chambre ; elle était vide. On s’est informé auprès des voisins. Aucun ne l’avait vu à l’exception d’Yves Clec'h qui, en venant faire son cidre, l’avait rencontré sur la route, allant, lui a-t-il dit, acheter du papier à cigarette. Il était à peu près 10hrs du matin ; il en est plus de 10 du soir maintenant, on n’a pas revu le bonhomme qui a laissé ici son maigre bagage composé de 3 pièces vestimentaires sans valeur. Je ne crois pas qu’il ait emporté quoique ce soit nous appartenant.

Samedi 6 Décembre (St Nicolas)

Anniversaire de la mort de mon Grand-père et parrain que je n’ai presque pas connu puisque je n’avais que 2 ans et 4 mois quand il nous a été enlevé. Lettre d’Henri qui me parle surtout des évènements de cette quinzaine. L’affaire brésilienne n’a pas avancé. Aura-t-elle une solution comme nous l’espérions avant le 10 de ce mois. Je ne le crois plus maintenant.

Mauvais temps ; les travaux restent en panne. Bien des soucis – un peu de cafard. Aucune nouvelle de notre vagabond. Je lis dans, le journal l’arrestation d’un voleur qui me fait penser à lui. Jugement téméraire sans doute mais je trouve imprudent d’accueillir sous son toit le premier venu comme Franz l’a déjà fait plusieurs fois.

Dimanche 7 Décembre (St Ambroise)

Hélas ! pas de messe ce matin.

Franz va chasser à Kerprigent avec Barazer et René de Ker au Prinz. Il passe une bonne journée, rapporte deux bécasses mais revient très fatigué, nerveux, souffrant de sa jambe. Ces ulcères variqueux qui ne sont pas soignés deviennent inquiétants mais en dépit de tout ce que nous nous acharnons à lui dire, Franz ne veut pas consulter un médecin.

Ici, défilé presque ininterrompu de gens venus pour diverses affaires ; les chasseurs de Plouezoc’h en premier pour chercher Franz, Me Jégaden pour une piqûre contre la tension artérielle, Lucien Troadec avec un cousin au sujet d’un achat de bois, le neveu de Mr Gaouyer conduisant une vache au taureau, Jeanne Colleter pour bavarder un peu, le facteur apportant les calendriers de 1948, des prisonniers Allemands en quête de renseignements, un autre prisonnier qui veut être travailleur libre et qui brigue peut-être la succession de Josef.

Lundi 8 Décembre (Immaculée Conception)

Pas grand-chose à dire de cette journée qui fut morne. Aucune lettre, aucune visite, l’ordinaire et fastidieux travail de la maison. Jean Clec'h laboure dans la matinée un morceau de Park Normand ; il compte terminer en une demi-journée mais quand pourra-t-il nous la donner. Cela dépend beaucoup du temps, dit-il, car il a des travaux urgents à faire chez lui pour lesquels il faut une terre ni molle, ni dure. La pluie, le gel sont des obstacles et il devra profiter du moment jugé favorable par son père. Je crois qu’il aimerait aussi en avoir fini de nos labours. Quel soulagement j’éprouverai quand on m’annoncera que tout le blé est semé !

Nous allons terminer ce soir notre neuvaine à l’Immaculée Conception faite en union avec toute l’Eglise de France pour la paix et le relèvement de notre pauvre Patrie.

Mardi  9 Décembre (Ste Léocadie)

Platitude d’une existence qui passe en travaux terre à terre. A noter seulement la confection, en collaboration avec Cric, de petits pâtés de viande trouvés délicieux accompagnés d’une salade de scarole, cadeau de Jeanne Colleter. Au courrier une lettre de Paul, très affectueuse ; j’en suis touchée et bien que je lui ai écrit dimanche je ne veux pas rester longtemps sans recommencer.

Le docteur Le Roux fait à nouveau parler de lui. On dit qu’il va revenir à Plougasnou. Avec quelle femme ? La légitime devant Dieu ? ou la Légale ? On raconte que, depuis qu’il a épousé Jeanne Cudennec dont il a une fille, il retourne vers celle que je continue à nommer Madame Le Roux ; il sort avec elle, va au théâtre, au cinéma, au bal en sa compagnie et…. le reste. Bref, elle serait sa maîtresse.

Je crois que tous ces gens sont des détraqués mais je m’étonne quand même qu’ils osent revenir dans un pays qu’ils ont tant scandalisé il y a seulement deux ans.

Mercredi 10 Décembre (Ste Valère)

Jean Clec'h achève le labour. Franz sème. Le blé est fait. Bonne chose dont nous sommes tous contents. On essaie de le montrer à notre jeune voisin en lui offrant un déjeuner modeste mais ayant un petit air de fête.

Le pauvre malchanceux Josef a un accident, il prend sa main gauche dans le coupe betteraves et se sectionne presque un doigt ; il saigne beaucoup. J’espère que les choses s’arrangeront. Cric le soigne de son mieux et l’emmènera demain voir le docteur.

Ce soir, Ondine a eu un veau vers 19 heures ½ : un taureau. Nous l’attendions avec impatience, manquant de lait et de beurre. Beau temps, ciel clair, soleil, température douce ! La situation politique parait moins tendue ; la conférence de Londres piétine. Aucune nouvelle d’Henri depuis le 3 déc.

Jeudi 11 Décembre (St Daniel)

Cricri mène Josef à la consultation du docteur Kervern dans la matinée. Celui-ci ordonnant un repos de 3 semaines, je crois que Franz va se décider à le renvoyer à Brest ce qui permettra peut-être au pauvre garçon d’être libéré et de rentrer dans sa famille à la fin de ce mois.

Nous prenons le car, Annie et moi, pour aller à Morlaix faire des achats en vue des Noëls et des étrennes. Tout est affreusement cher et pas beau. Cependant, nous prenons quelques articles ; à mon compte, deux livres, des peignes de poche, des bougies pour la crèche. A celui d’Annie, un tableau noir et une petite balance pour Françoise, des bricoles pour Alain, des chaussettes pour Franz. Je vais chercher ici dans mes affaires de quoi faire quelques cadeaux à mes filles n’ayant pas un portefeuille assez garni pour entrer dans les magasins.

Vendredi 12 Décembre (Ste Constance)

Josef devant partir demain matin, avant le jour, pour Brest, ses préparatifs dominent le reste des évènements. A noter une lettre d’Henri qui ne nous apprend rien de nouveau et l’enterrement de Madame Chocquer auquel Franz assiste. Je suis allée ce matin dire une prière auprès du lit mortuaire.

J’ai enfin terminé les chaussettes de mon mari. Travail rustique mais long qui me mettra quelque chose dans les mains à lui offrir le 1er Janvier s’il est de retour. Il ne parle pas du tout de nous revenir mais nous laisse entendre que ce ne sera que contrat en poche ou avec la perte de tout espoir brésilien. Il dit avoir fait la connaissance rue Las Cases d’un gentil jeune homme susceptible de faire un mari pour Michèle mais me recommande le silence à ce sujet.

Samedi 13 Décembre (Ste Luce)

Josef est parti ce matin avec Franz. Il est tard et mon fils n’est pas encore rentré. Je m’inquiète ; mon imagination évoque les sabotages des voies ferrées qui ont eu lieu depuis trois semaines. Un peu de cafard aussi du départ de Josef, très bon garçon auquel nous étions habitués depuis huit mois et qui m’inspire une réelle pitié à cause des malchances qui s’accumulent sur lui.

Le temps aussi fut triste aujourd’hui : ciel bas et crachin. Petit Alain s’est brûlé les mains en tombant sur le poêle de sa mère. Cricri ne croit pas que ce soit grave mais le pauvre bonhomme souffre et s’énerve.

Dimanche 14 Décembre (St Nicaise)

Anniversaire de la naissance de mon beau-père en 1842. Il aurait 105 ans aujourd’hui. Prié pour lui à la messe dans la petite chapelle de Kermuster. Journée assez terne au cours de laquelle je m’octroie quarante minutes de liberté que j’emploie en rangements. Mais ce n’est pas à cette allure que  j’arriverai à remettre la maison en ordre. Et puis je fais les triages et les classements de nos affaires avec beaucoup de lenteur. Je m’attendris devant les souvenirs du passé et je n’ai guère de courage pour les détruire. Pourtant à quoi bon laisser tout cela derrière nous qui sommes maintenant sur le bord de nos tombes. C’est un encombrement sans intérêt – même pour nos enfants.

Lundi 15 Décembre (St Mesmin)

On fait le dernier cidre. Je ne crois pas que ce reste de pommes puisse donner les deux barriques escomptées par Franz. Lettre de Kiki, toujours lamentable. J’avoue que sa situation est bien triste mais sans doute un peu ou même beaucoup par sa faute.

Visite d’un gendarme pour prendre des renseignements sur la situation militaire de Franz. Il nous doit être à la recherche d’un vagabond qui se présente dans les fermes en demandant du travail, vole et s’en va. Cela nous fait penser au fameux Jean Cueff. Mais rien ne prouve que ce soit le même homme.

Temps doux et sans pluie mais sombre, un temps à cafard, dit Cric.

Mardi 16 Décembre (Ste Adélaïde)

Les journaux disent qu’il y a rupture entre les grandes puissances qui discutaient à Londres, que les pourparlers sont suspendus jusqu’à une date indéterminée. Cependant ils rajoutent que les Ministres restent sur place et doivent avoir encore une entrevue aujourd’hui. On ne pense pas qu’elle aboutisse à une reprise des discussions. Mais tout est possible et je ne veux pas me réjouir en pensant que Mr Mackland libéré va pouvoir enfin régler notre sort. Entre la coupe et les lèvres….. encore, toujours. Lettre d’Henri, lassé de l’attente, craignant de ne pas être eu milieu de nous pour Noël. Je vais lui répondre ce soir.

On a coupé du bois avec une scie circulaire appartenant au Mesgouëz Bihen. Louis Boubennec et deux autres pêcheurs viennent de nous apporter un gros panier d’araignées de mer.

Mercredi 17 Décembre (Ste Olympe)

Ce matin je suis allée représentée le Mesgouëz au service de Madame Chocquer. Cela m’a fait une assez grande course à pied, entre dix et douze kilomètres par un temps plus que frais mais pas trop désagréable tout de même. Je m’en suis bien tirée. Rencontrée plusieurs personnes de connaissance et profité de cette sortie pour aller chercher mon carnet de pension de vieillesse qui se trouvait à la Mairie. On va encore changer les billets de 100 et 50frs. J’en ai écoulé quelques uns chez Loisel mais il faut être débarrassé de tous avant le 1er janvier.

Molotow a quitté Londres hier. Français et Américains le feront demain après s’être réunis une dernière fois ce soir à un dîner offert à l’ambassade de France. Espérons une entente cordiale.

Jeudi 18 Décembre (St Gatien)

Quel travail la préparation d’un plat d’araignées de mer surtout quant on le veut copieux pour une imposante tablée. Annie y avait travaillé hier dans la matinée. Cric et moi y avons consacré notre soirée jusqu’à minuit et ma fille a repris de bonne heure ce matin. Mais aussi ce fut un régal que les enfants ont apprécié autant que les grandes personnes.

Annie et moi sommes allées tantôt à Morlaix. Nos préparatifs de Noël et d’étrennes se font un peu, à petits coups, car nous sommes de plus en plus effarouchées par les prix. Je vais chez le photographe chercher les épreuves supplémentaires commandées et à la Sous Préfecture prendre des informations au sujet des passeports. Rencontré Me de Kermadec en veine de bavardages.

Le journal donne aujourd’hui les aventures de notre ouvrier de passage (du 3 au 5 courant). C’était bien un vagabond et même un voleur. Je l’avais pressenti.

(Coupure du journal)

SAINT-JEAN-DU-DOIGT

VOL D’UN PARDESSUS.- M. Jean Silliau, cultivateur à Trégoaladen, en St-Jean-du-Doigt, avait pris à son service, au début de ce mois, un homme âgé d’environ 45 ans, parlant breton et dépourvu de papiers. Cet individu avait affirmé qu’il allait recevoir sans tarder sa carte d’immatriculation.

Le 8 courant, alors qu’il travaillait dans un champ avec M. Jean Silliau, le commis lui demanda de se rendre au bourg pour y prendre un paquet de tabac.

Or, lorsque le cultivateur rentra chez lui vers 11 heures, il constata la disparition de son pardessus d’une valeur de 3000frs. C’était sans aucun doute le domestique qui s’en était emparé et avait jugé prudent de ne plus reparaître à la ferme de son patron.

Avant son départ, cet individu avait dit se nommer Cueff et être originaire de Plougoulm.

Son signalement correspond à celui d’un individu qui a été plusieurs fois condamné pour vol.

Les gendarmes saisis d’une plainte, le recherchent.

Vendredi 19 Décembre (St Darius)

Françoise a eu cette matinée de congé pour la fête de la Mère Supérieure. Cela nous a permis de nous lever un peu plus tard, c'est-à-dire quand le jour a commencé à paraître. Cela m’a fait plaisir  car, si j’aime me lever de bonne heure, je déteste le faire à la lumière artificielle. Je quitterais allègrement mon lit à 4hrs du matin en été et j’ai du mal à le faire à 8 en ce moment.

Lettres d’Henri. La fin de la Conférence va produire l’aboutissement de notre affaire ou…. de notre rêve. Mais il y a un retard de quelques jours parce que notre Américain a des questions financières à régler pour les Etats-Unis avec la Grande Bretagne. Il viendra ensuite passer 48 heures à Paris avant de regagner New York en compagnie de Mr de W. Henri ne pense donc plus être de retour ici pour Noël.

Nous avons mangé ce soir de délicieuses crêpes au cidre doux.

Samedi 20 Décembre (St Théophile)

Ce matin visite de Cricri à Monsieur Gaouyer qui ne va toujours pas fort. Il n’est plus à l’article de la mort mais il ne se remettra d’aplomb que lentement et difficilement. Les préparatifs des Noëls des enfants se font. Franz est réellement très adroit pour ce genre de travaux. Je dirai même qu’il fait de trop jolies choses. C’est malheureux de les abandonner à des enfants qui vont les saccager. J’essaie de rassembler des bibelots qui ne sont pas de précieux souvenirs pour moi et peuvent quand même faire plaisir aux uns et aux autres car Cricri parle de faire un petit arbre de Noël pour les enfants, Annie s’ingénue à se faire des élégances avec de vieux matériaux ; elle s’arrange des chapeaux. Cric aussi rêve soins de beauté et toilette.

Dimanche 21 Décembre (St Thomas)

Malgré une nuit assez obscure, je puis aller à la messe en partant à 6hrs ½ et en me servant par moment d’une lampe électrique. C’est laborieux et je manque de m’étaler sur le sol. J’arrive quand même assez tôt pour me confesser et communier avant l’Office. Quelques courses à la sortie de l’église.

A mon retour, j’ai la surprise de trouver au Mesgouëz 3 chasseurs (H de Preissac, Loisel et Mr Vincent) venus embaucher Franz pour une randonnée à la bécasse. Ils ont passé une bonne journée ensemble, ayant déjeuné ici avec des provisions apportées par eux et une partie des nôtres. Tout finit par bien se passer mais il y a quelque énervement et pas mal de bousculade car, à côté de cette surprise party, Françoise avait une séance récréative au patronage de Plouezoc’h. Elle y jouait un rôle.

Visite des Prigent de St Antoine, bien gentils mais tombant bien mal. Enfin la journée s’achève, je suis fatiguée. Il y a 4 bécasses et 1 bécassine dans le garde-manger.

Lundi 22 Décembre (Hiver)

Atmosphère triste mais vraiment pas dure. L’hiver breton est moins rigoureux que celui de la région parisienne. Il commence plus tard. En ce moment les arbres perdent leurs dernières feuilles et il y a encore quelques roses dans le jardin. Mais la végétation se fera bien attendre. Ce n’est que vers le 20 Avril que les bourgeons éclatent dans les années normales. Nous allons entrer dans la plus mauvaise période ; cependant bientôt nous sentirons la remontée vers les beaux jours et cela donne du courage.

Le journal annonce qu’à partir de demain, le prix du tabac aura une nouvelle augmentation. J’ai donc été bien inopinée en achetant hier à Plouezoc’h la provision destinée aux étrennes de tous mes fumeurs. J’ai fait une économie de 15frs.

Rangé quelques petites affaires aujourd’hui : rayon des futilités. La mode revient aux falbalas et colifichets de mon temps de jeunesse.

(Coupure du journal)

LE FAMEUX CUEFF

de Plougoulm

fait encore parler de lui

Le jeudi 11 décembre dernier, M. François Quéau, cultivateur à Trohoat, en Saint-Martin-des-Champs, avait rois à son service Jean-François Cueff, 47 ans, originaire de Plougoulm, ouvrier agricole, sans domicile fixe.

Or, dans la nuit du 20 au 21 décembre, Cueff quitta son employeur et celui-ci s’aperçu, après on départ, qu’il avait emporté deux paires de chaussures, deux poules et un coq et un sac de 15 kilos de blé qu’il lui avait volé.

Trouvant sans doute le sac de blé trop encombrant, le voleur l’avait abandonné entre Trohoat et Pors-an-trez, où il a été retrouvé.

Cueff, qui a été plusieurs fois condamné, avait déjà agi de la même façon à l’égard de M. Silliau, cultivateur à St-Jean-du-Doigt, chez qui il s’était fait embaucher. Il avait quitté celui-ci, le 8 décembre, en emportant son pardessus, qu’il porte d’ailleurs à présent.

Cueff a trouvé le moyen de s’habiller à bon compte !

Nous mettons les cultivateurs en garde contre cet individu, qui est amputé de l’annuaire de la main gauche et que les gendarmes recherchent.

Mardi 23 Décembre (Ste Victoire)

Lettre de Pierre qui me renouvelle son intention de venir ici à la fin de cette semaine avec ses 4 aînés. Peut-être Henri sera-t-il de retour, peut-être non. En ce dernier cas, il y aura nuage sur notre réunion mais j’essayerai tout de même qu’elle soit heureuse, cordiale surtout.

Je cherche dans mes affaires des cadeaux de Noël à pouvoir offrir à mes grands. Pour les petits ce sont les parents qui s’en chargent et heureusement car je serais terriblement embarrassée. Cricri va dans l’après-midi à Morlaix faire ses emplettes particulières ; elle rencontre Yvonne de Kermadec retour de Quimper qui lui donne de bonnes nouvelles de là-bas.

Franz ayant reçu un avis pour prendre un travailleur Allemand libre décide de reconduire Willy à Brest lundi prochain et le lui annonce.

Une génisse naît de Bruck ce soir vers 9 heures.

Mercredi 24 Décembre (Ste Emilienne)

Veillée de Noël ! Le Mesgouëz est désert. Franz, Annie, Cric et Françoise sont partis à la messe de minuit, Willy est allé à Plougasnou faire la fête avec se camarades allemands, prisonniers comme lui. Notre voisine Jeanne Colleter est aussi absente……. Je me sens assez mélancolique toute seule auprès du lit de mon petit Alain qui dort bien paisible malgré la hâte qu’il a de voir les merveilles que contiendront ses souliers ou plutôt qui les écraseront.

Henri est à Paris mais il doit revenir samedi matin…….sans avoir vu Mr Mackland. Le télégramme reçu tout à l’heure dit seulement : Entrevue retardée au 5 Janvier, serai à Morlaix samedi matin. Peut-être que devant ces retards successifs, il s’est découragé, peut-être au contraire qu’il est tellement assuré de l’affaire qu’il n’hésite pas à faire un voyage coûteux et fatiguant pour passer le 1er Janvier avec nous et recevoir dimanche les baisers de Pierre et de ses  4 grands. Nous verrons bien. En attendant je m’inquiète.

Jeudi 25 Décembre (Noël)

Au retour de mes enfants, nous avons fait cette nuit, tous les cinq, un gentil réveillon. Menu simple mais délicieux sur toute la oigne : Charcuterie Loisel, Andouille noire et crème de foie avec les premières endives du jardin – Chocolat et Cougloff. Le cidre dont nous avons arrosé la cochonnaille était exquis, mousseux et sucré, on aurait dit du vin d’Asti. Nous nous sommes couchés à 4 heures du matin, pour nous relever, Cric et moi à 8hrs.

Je suis allée à la messe de 9hrs ½ à Plouezoc’h. Françoise et Alain impatients étaient allés au devant de moi sur la route. Je les ai rencontrés à Kervélégen. Dès mon arrivée, nous nous sommes dirigés vers la salle de billard où nous avions mis nos souliers devant la cheminée. Emerveillement des deux petits, plaisir plus silencieux des autres. Tous étaient satisfaits.

Aux deux repas nous avons aussi cherché des réjouissances abordables. Enfin notre Noël s’est bien passé, demain l’arrivée des Pierre sera joyeux branle-bas et occasion d’autres fêtes.

(Coupure du journal)

SAINT-POL-DE-LEON

CUEFF est arrêté

mais il nie toujours

Le « Télégramme » a relaté dans son numéro de lundi dernier les derniers exploits du fameux Jean-François Cueff, 47 ans, originaire de Plougoulm, ouvrier agricole, sans domicile fixe, plusieurs fois déjà condamné pour vol et chapardage au préjudice des patrons qui l’employaient.

Cueff était donc recherché par les gendarmes pour avoir tout dernièrement emporté, en quittant son employeur, M. François Quéau, en St6Martin-des-Champs : 2 paires de chaussures, 2 poules, 1 coq, 15 kilos de blé. Il avait en outre sur la conscience le vol d’un pardessus « emprunté » à un précédent patron, M. Silliau, cultivateur à Saint-Jean-du-Doigt.

Les gendarmes de Saint-Pol, au cours d’une enquête discrète, apprirent que Cueff avait trouvé asile chez sa sœur, Mme André, rue Pouillon, à St-Pol-de-Léon.

C’est là qu’ils l’appréhendèrent. Mais, si Cueff reconnaît avoir quitté la ferme de M. Silliau, emportant un pardessus que celui-ci lui avait donné – sans spécifier si c’était un prêt ou un don définitif ! – en revanche il nie comme un beau diable avoir volé ni coq ni poules ni chaussures ni blé chez M. Quéau. Il demande même à être confronté à ce sujet avec ses accusateurs.

En attendant, il a été mis en état d’arrestation et conduit devant le procureur de la République à Morlaix.

Vendredi 26 Décembre (St Etienne)

Une certaine bousculade a précédé le débarquement de mes Quimpérois. A la nuit tombante sont descendus de l’auto Pierre, Henri, Jean, Yves et Michel. Joyeuse embrassades, regrets envoyés aux quatre chers absents. Et demain le grand Chef nous arrivera. Que va-t-il nous dire ?...... D’après mes fils qui s’en montrent désolés notre départ est décidé, il n’y aurait plus que des formalités à remplir et c’est cela qui obligera leur père à se trouver le 5 Janvier à Paris. Il viendrait donc seulement pour nous entrevoir, régler peut-être certaines choses, passer le jour de l’an au milieu de nous.

 Je ne sais plus ce que je désire, je remets tout entre les mains de Celui qui seul connaît l’avenir et sait de quel côté est notre bien et surtout celui des êtres aimés dont nous avons si grand souci.

Samedi 27 Décembre (St Jean, apôtre)

Arrivée d’Henri. Cricri va au devant de lui à Morlaix avec ses frères qui ont une partie de chasse organisée du côté de Plougasnou dans la propriété des Richard. Ils n’en reviennent que le soir assez tard pour dîner, chargés de bécasses, ravis de l’amusement de cette journée, heureux d’avoir fait la connaissance de gens charmants, à la fois cultivés et simples, ayant apprécié un excellent déjeuner offert dans un restaurant par Jézéquel, le boulanger - pâtissier – marchand de bois de Morlaix qui les avait conviés à cette randonnée.

Les enfants sont restés ici et ont joué gentiment. Annie est allée à Morlaix pour affaire de notaire. Henri nous a raconté les nouvelles parisiennes. Il doit repartir dans huit jours et parait considérer l’affaire brésilienne comme assurée. Il me donne aussi d’excellente nouvelle d’une augmentation de sa retraite d’ingénieur.

Dimanche 28 Décembre (Sts Innocents)

Messe à Kermuster. Temps maussade. Nous cherchons cependant à ce que ce soit joie et lumière au Mesgouëz car nous avons choisi ce jour pour en faire notre premier janvier et fêter en famille le changement d’année. Distribution de cadeaux. Menus corsés et soignés. Nous avons eu cependant la sagesse d’échelonner sur cinq repas les réjouissances stomacales amassées pour ces fêtes.

Ainsi vendredi soir mous avons mangé les bécasses, hier matin, le beau lapin d’Annie, le soir les superbes langoustes offertes par Henri. C’était le tour des poulets aujourd’hui et de l’entremets marron et chocolat. Excellentes mirabelles au sirop envoyées par Paule. Tous mes chéris se sont régalés et je n’ai pas donné ma part de ces bonnes choses au chat.

Séance récréative chez les bonnes soeurs. Françoise tient un petit rôle et ses trois grands cousins vont l’applaudir.

Lundi 29 Décembre (S Eléonore)

Départ des chéris à 9hrs du matin. Comme le bon temps passe vite. Je n’ai pas le courage de ranger et me sens assez désemparée toute la journée. Ce soir, j’ai commencé le travail épistolaire du changement d’année. Il a fait sombre et froid.

Mardi 30 Décembre (St Roger)

Anniversaire de Cricri. Départ de Willy. Je me lève à 5hrs ½ pour dire adieu à notre prisonnier et préparer différentes choses pour son ravitaillement de route et celui de Franz qui l’accompagne à Brest.

Je donne à ma fille pour fêter ses…. années mes deux plus jolis éventails, reliques anciennes venant d’arrières aïeules. Je les avais proposés à son choix et comme elle ne pouvait pas de décider, je lui ai fait cadeau des deux. Mais elle déclare vouloir les mettre en vitrine et ne pas s’en servir. Ayant retrouvé en même temps l’éventail écaille et Chantilly de grand’mère Prat je compte l’emporter si je suis appelée à remener une vie mondaine et cela m’inspire l’idée de rechercher mes dentelles noires.

Lettre d’Etiennette. J’écris plusieurs épîtres de vœux. Le soir Franz ramène un nouveau prisonnier Gustave.

(Coupure du journal)

PENZE

APRES L’ARRESTATION

DE CUEFF

Les Penzéziens ont appris l’arrestation de Cueff à St-Pol.  Cet individu, de passage mardi matin dans notre localité, rendit visite à plusieurs commerçants. Le récit de ses infortunes eut le don d’apitoyer nos compatriotes qui, n’écoutant que leur générosité, ouvrirent leur bourse pour secourir ce malheureux, qui leur semblait si sincère. L’un d’eux, qui lui avait donné 500 fr., eut la surprise désagréable, en lisant son journal l’après-midi, d’y voir une mise en garde contre un individu dont le signalement correspondait à celui de son visiteur du matin. Il informa aussitôt les gendarmes de St-Pol de sa mésaventure et les prévint que ce personnage avait été vu à la Madeleine. Félicitons notre concitoyen d’avoir aidé les gendarmes à trouvé la piste de ce délinquant.

Mercredi 31 Décembre (St Sylvestre)

Adieux à1947. Cette année me laisse certainement plus de mauvais souvenirs que de bons. A sa dernière heure cependant, je veux remercier Celui qui m’a envoyé joies et peines. Ces dernières sont peut-être les meilleures. Dans le domaine des choses éternelles, elles ont sans doute une valeur plus grande. Aussi je dois remercier davantage des larmes que des rayons de soleil.

Et maintenant il faut s’armer pour d’autres luttes. Mon Dieu donnez-moi des forces et aussi l’intelligence nécessaire pour bien comprendre mes devoirs.

Lettres de parents et d’amis. Il va falloir répondre. Comment en trouver le temps dans une existence aussi surchargée ? Henri va chez les Preissac porter nos voeux.

Notes diverses 1947

Bernard Ebbing

Gemen

Borkener n° 242

Borgen

Weshalen – Allemagne

Hans Dittmar

Hebanz

Post: Marktlenthen

Oberfranken

Bayern – Allemagne

Appareil de photographies de Franz déposé chez Monsieur Cabossel, 2 rue de Valois – Paris