Lettre de mon pre

son petit-fils

L’Aber-Wrach le 28 Septembre 1984

Mon cher petit garçon,

Ta maman me demande de te raconter un peu comment on vivait du temps où j’étais enfant et même jeune homme.

N’imagine surtout pas que cette existence ressemblait à celle des hommes de cavernes ou à celle des Gaulois ou que nous mangions encore avec nos mains avant que la fourchette ne fut inventée.

Je suis né en 1905 c’est-à-dire au tout début de ce siècle dont tu auras connu seulement le dernier quart. Et j’ai connu depuis de gros changements pour ne pas dire des bouleversements. Je dois dire que j’étais parmi les privilégiés ayant eu une existence très normale, n’ayant pas connu la misère ni une prospérité excessive.

J’étais ce qu’on appelait un citadin, habitant Asnières, puis Boulogne donc dans la banlieue parisienne.

A partir du moment où je suis allé en classe, à l’âge de 7 ans, sachant déjà lire, écrire, faire des additions et des soustractions, voici le récit d’une journée ordinaire. Lever vers 7 heures 15, prière, car je faisais partie d’une famille pratiquante, toilette à l’eau froide, été, comme hiver, petit déjeuner (cacao au lait avec du pain et du beurre - les enfants ne prenaient pas de café - parfois une panade ou une crème de riz). Départ à 7 heures 45, classe de 8 heures à 11 heures 30. Retour à la maison pour le déjeuner. A nouveau la classe de 14 heures à 16 heures (j’étais externe libre). Goûter sommaire et rapide (une tartine de pain et un bâton de chocolat). Puis devoirs et leçons jusqu'à l’heure du dîner. De nouveau la prière du soir et coucher.

Nous avions congé le jeudi après-midi et le dimanche de chaque semaine. Les vacances étaient ainsi échelonnées dans l’année : à la Toussaint 2 jours, à Noël 8 jours, au mardi gras 1 jour, à Pâques 15 jours, à la Pentecôte 2 jours. Les classes se terminaient vers le 20 Juillet et la rentrée se faisait le 1er Octobre. Nous allions en classe à pied. Il n’existait aucun ramassage scolaire pas plus dans les campagnes qu’à la ville. Et les petits campagnards faisaient souvent plusieurs kilomètres de marche, par tous les temps, été comme hiver. Il n’y avait pas de cantine dans les écoles primaires rurales. Les enfants apportaient leur soupe dans un petit pot qu’ils faisaient chauffer à midi chez un commerçant du village ou chez une personne charitable.

En ville il y avait une majorité de femmes qui ne travaillaient pas. Elles avaient pris le temps d’apprendre à leurs enfants les premiers éléments des études. A cette époque il n’y avait n’y crèche, ni classes maternelles.

Les moyens de transports n’étaient pas développés. Il y avait quelques bicyclettes et de très rares autos, propriétés surtout de gens très aisés qui avaient même souvent les moyens de s’offrir un chauffeur. Le train existait et c’était même le seul moyen pour se rendre de la banlieue à Paris. Dans les campagnes il existait parfois des lignes à voies étroites que l’on appelait des « tortillards » à cause de la lenteur des locomotives. Les wagons n’étaient pas très confortables. Ils étaient éclairés le soir au pétrole, les banquettes des 3èmes classes étaient en bois et quand il fallait rester assis dessus pendant 12 ou 14 heures pour se rendre de Paris en Bretagne on était plutôt mal à l’aise et passablement secoué.

En ville il n’y avait guère que des fiacres, voitures attelées par un cheval avec un cadre dont la tenue te ferait rire, ces fiacres remplaçaient les taxis. Pour les transports en commun il y avait des omnibus tirés par quatre chevaux. Le métro n’existait pas. Dans le ciel on voyait quelques ballons ronds ainsi que des dirigeables, les premiers étaient poussés par le vent, les seconds avaient un moteur. Les avions ont fait leur apparition plus tard. La marine était assez développée, les transports des marchandises lourdes et encombrantes se faisaient par des péniches qui naviguaient sur les fleuves et les canaux. Pour se rendre en Amérique il n’y avait que le bateau et ton arrière-grand-père dont la situation l’appelait fréquemment au Mexique ou au Brésil mettait au moins trois semaines de traversée. Pour aller en Indes, au Japon ou en Indochine on prenait généralement le bateau aussi, mais le voyage était encore plus longs.

L’électricité n’était pas en usage. On s’éclairait avec des bougies ou des lampes à pétrole ou encore au gaz. Mais cela ne donnait qu’une faible lueur et pour travailler le soir s'était pénible d’être à deux ou trois autour d’une lampe.

Le chauffage se faisait au bois ou au charbon dans des cheminées ou des poêles. Le chauffage central était très rare et toujours avec les mêmes combustibles : bois et charbon.

Quant au confort et à l’hygiène ils étaient assez sommaires. Quelques maisons possédaient une salle de bains avec une baignoire en zinc que l’on chauffait par-dessous, comme une marmite ou à l’aide d’un chauffe-eau au gaz. Mais on n’avait pas, la plupart du temps, l’eau courante. Dans les cabinets de toilettes ou dans les chambres on avait des cuvettes et des pots à eau qu’il fallait remplir soit au robinet, soit à une source ou à un puits. Les W.C. avait des sièges en bois situés au-dessus d’une fosse qu’une entreprise venait vider quand elle était pleine.

Notre maman en été nous emmenait au bord de la mer en Bretagne dans une maison que l’on louait. Il y avait peu de monde sur les plages car la plupart des gens qui travaillaient n’avaient pas de congés. Nous arrivions au moment des moissons, les céréales étaient coupées à la faucille ou à la faux et les gerbes étaient liées à la main. Le battage se faisait à l’aide de fléaux, parfois avec des machines sommaires qui ne séparaient pas le grain de son enveloppe (balle) et la force était fournie par des chevaux qui faisaient tourner un manège.

Les nouvelles se transmettaient par la poste. On recevait des lettres qui mettaient un certain temps avant d’arriver. On avait aussi des journaux, mais qui donnaient surtout des nouvelles locales, ou étrangères datant de plusieurs semaines.

Les distractions n’étaient pas celles d’aujourd’hui, d’ailleurs notre travail scolaire ne nous laissait guère le temps pour nous amuser. Nous jouions à chat perché, aux barres, à la marelle, au gendarme et aux voleurs, au cerceau etc. ... Le cinéma commençait à peine avec des films en noir et blanc, muets et dont les images étaient très saccadées. Je n’y allais pas. Le cirque nous intéressait davantage. Le théâtre existait depuis l’antiquité, mais les enfants le fréquentaient rarement (le tour du monde en 80 jours au Châtelet). Il n’y avait pas de télévision, ni de radio, mais des lanternes « magiques » qui projetaient sur un drap tendu des images en couleurs racontant des histoires (un peu comme une bande dessinée d’aujourd’hui) : Riquet à la Houppes, Blanche Neige, le Petit Chaperon rouge etc. ...). Mais cela n’avait rien de commun avec les beaux films de Walt Disney.

La mode te paraîtrait grotesque maintenant. Les dames avaient des vêtements très serrés, elles portaient des corsets qui étaient de véritables carapaces. Leurs jupes étaient si longues qu’elles traînaient parterre. Sur la tête elles avaient des chapeaux très larges avec des plumes ou des bouquets de fleurs artificielles. Les hommes ne se promenaient pas tête nue. Ils avaient tous une coiffure allant de la casquette au haut de forme en passant par le chapeau mou, le melon ou le canotier en été.

En 1914, j’avais 8 ans, lorsque la France entra dans cette première guerre mondiale qui fut un massacre de millions d’hommes. C’était au mois d’août, nous étions en vacances dans le Morbihan. J’ai vu partir mon Papa et mes Oncles, et quantité d’autres hommes, jeunes pour la plupart. Ils ne pensaient pas que cette guerre serait si longue (4 ans) et si atroce et tous partaient avec enthousiasme. Ils avaient les uniformes de l’époque avec les pantalons rouges qui était très visibles, alors que les allemands étaient habillés de gris. Au début il y eu de terribles combats souvent à l’arme blanche, dans des charges où l’on s’embrochait avec les baïonnettes, les lances ou les sabres. Les blessés affluaient dans les hôpitaux et ils n’étaient pas beaux à voir, des figures méconnaissables, des bras et des jambes en moins. Il y avait bien des fusils et des canons. Mais les avions et les tanks sont apparus plus tard.

Dans tous les villages, chaque jour ou presque, on apprenait la mort d’un mari, d’un fiancé, d’un enfant, d’un frère ou d’un ami. Il n’y avait plus d’hommes pour cultiver les champs, ils étaient remplacés par des femmes et des enfants. La France était en grande partie occupée, les denrées essentielles à la vie manquaient. On n’avait plus de pétrole pour s’éclairer, plus de charbon, plus de bois pour se chauffer, l’alimentation était réduite. Les Allemands se sont avancés jusqu’aux environs de Paris d’où on entendait le canon. Alors nous sommes partis en 1915 avec notre Maman dans la Loire où nous avons passé deux ans en pleine campagne, aidant, dans la mesure de nos moyens, aux travaux agricoles et à la garde des troupeaux pendant nos jours de congé. En 1917 nous avons repris nos classes au collège de Boulogne. Les Allemands ont refait une avancée sur Paris et la nuit souvent il y avait des bombardements par avions ou par dirigeables (Zeppelins). Comme nous étions jeunes, cela nous amusait de voir les projecteurs de la défense aérienne chercher dans la nuit ces vilains oiseaux et de contempler les petits nuages blancs des obus qui éclataient dans le ciel. Enfin le 11 Novembre 1918, l’armistice était signé, toutes les cloches sonnaient car la France était victorieuse et recouvrait l’Alsace et la Lorraine, deux belles provinces que les Allemands nous avaient pris en 1870. Les survivants rentraient peu à peu dans leur foyer et la vie reprenait.

Les gens ayant subi pas mal de privations pendant ces quatre précédentes années ont recherché des distractions et on s’amusait dans Paris.

Mais les jeunes adolescents que nous étions, nous sommes remis à nos études plus sérieusement ayant retrouvé nos professeurs d’avant guerre qui avaient été remplacés pendant qu’ils étaient au front par des hommes de bonne volonté, personnes âgées ou réformées qu’on recrutait un peu au hasard. On préparait le bac avec la volonté d’une réussite. Mais je n’étais plus un enfant, j’étais un jeune homme. Pour préparer une Grande Ecole on m’a mis à Versailles à l’école St Geneviève. J’étais pensionnaire et je ne sortais que le Dimanche de midi à neuf heures du soir. La discipline était dure mais nécessaire si on voulait arriver à un bon résultat.

Tu vois que la vie était un peu différente de celle de maintenant. Il fallait beaucoup plus compter sur soi-même, les choses étaient moins faciles. Presque tout le monde à l’époque actuelle fait ses courses en auto, avant on marchait à pied. Mais on se déplaçait moins loin et moins vite : pas de métro, peu de voiture à moteur, pas d’avions, seulement des trains et des bateaux relativement lents et des véhicules tractés par des chevaux. Pas de cinéma, pas de radio, pas de télévision. Le soir Paris n’était éclairé que par des réverbères à gaz qu’un employé muni d’une grande perche venait allumer et le matin il repassait pour les éteindre.

Le confort manquait, encore plus dans les campagnes que dans les villes. Et puis le progrès est arrivé petit à petit. C’est malheureux à dire, mais la guerre à été aussi une cause de progrès dans la mécanique et la médecine. Les premiers postes de radio étaient à galène, il fallait tâtonner le minerai pour obtenir un son qui se propageait dans des écouteurs qu’on tenait sur les oreilles. Le téléphone commença à s’installer et nous donnait des nouvelles plus rapides. Le cinéma a progressé, il est devenu parlant vers 1930 et la couleur est apparue assez récemment. La télévision vous permet d’avoir rapidement des vues et ces nouvelles de pays très lointains.

Faut-il croire que dans cette première moitié du 20ème siècle on était plus malheureux ? Certes il y avait de grosses misères que l’on pouvait moins facilement secourir. Mais les gens étaient plus humains, on avait de meilleurs contacts avec ceux de notre entourage. La vie était plus saine, la nourriture plus naturelle, il y avait moins de bruits, on était moins bousculé. Des maladies, oui il y en avait, entre autres la tuberculose qui faisait de gros ravages, mais déjà moins que la peste ou le choléra. Si actuellement la durée de vie est plus longue grâce aux progrès de la médecine, il y a encore ce terrible cancer, les maladies du cœur dues beaucoup au genre de vie que l’on mène, et puis il y a tous ces accidents de voitures faisant de nombreux morts principalement dans la jeunesse et des handicapés. Que serait une nouvelle guerre avec toutes ces nouvelles inventions, biologiques, chimiques et physiques ?

Alors, vous les jeunes d’aujourd’hui, sachez profiter de ces changements que nous avons connus assez tardivement. Mais soyez prudents, l’organisme de chacun a ses limites, n’abusez pas de votre santé en ne laissant pas le repos nécessaire à votre esprit et à votre corps. Méfiez-vous du bruit et de l’agitation : autrefois, quand on dansait, on faisait des pas cadencés ou on glissait. Aujourd’hui on saute et on se contorsionne.

Alors, mon cher petit Rodolphe, je te souhaite de ne jamais connaître les difficultés d’autrefois, ni les guerres, ni les grandes misères. Mais je te souhaite aussi les grandes joies qui furent les nôtres. Et n’oublie pas que le bonheur ne s’acquiert pas sans effort et sans maîtrise de soi-même.

Sur ce, je t’embrasse très tendrement.

Ton Grand-père.