Brignac, le 4 Juillet 1869

Mes cours de l’Athénée, mes publications n’avaient fait de moi ni un professeur de Sorbonne, ni un écrivain notable, aspirant à une académie quelconque; mais les études auxquelles j’avais du me livrer pour préparer mes leçons, les articles et les livres m’avait profité et je n’étais plus le mince coureur de cachet qui avait si longtemps répété les enseignements de Monsieur Colart. Je sentais que j’avais fait un grand pas; les parents de mes élèves le sentaient bien aussi, et, peu à peu, je fus appelé à professer dans des conditions nouvelles.

Ce fut Mademoiselle de Noailles qui m’ouvrit la porte par où j’entrai dans ce domaine. Elle voyait beaucoup le Vicomte Marthère de Girardin qui allait, sans cesse, chez ses parents, qui, après un voyage en Italie, avait tourné au sérieux et à la religion, qui cherchait à s’occuper sans avoir encore un but bien arrêté, et qui, sur ce qu’elle lui dit de moi, imagina de me demander des leçons d’histoire. Il vivait avec sa soeur, la Vicomtesse de (Indre); Monsieur de (Indre) assista un jour à notre conférence, et désira me connaître de plus près. Je dînai chez lui; il était instruit, spirituel, aimable. Je fus très heureux de le voir souvent; Madame de (Indre) elle même m’accueillit avec bonté, et sa maison a été un centre pour moi et en serait encore un si je pouvais comme dans ma jeunesse aller dans le monde. Monsieur de la Féronnaye (Fernand) a depuis pris sa part des leçons que je donnais à Monsieur de Girardin. Monsieur Adrien de Mun, son beau frère, devenu veuf, a épousé Mademoiselle Claire de (Indre), et ses noms seuls, indiquent le milieu dans lequel je me trouvais introduit. Quelques noms compléteront cet aperçu. Monsieur de Melun, Monsieur de Falloux (1)  étaient amis particuliers de Monsieur de Girardin. Messieurs Elie et Boyer de Gontard voulurent comme lui mettre un peu d’ordre dans leurs souvenirs historiques et s’adressèrent à moi. Presque aussitôt le Duc de Maillé, le Duc de Dino (2) , le Comte Camille de Lambertye, le Prince de Léon se joignirent à eux, et j’eus deux fois par semaine, à l’Hôtel Gontant, un vrai cours d’hommes, agréables à faire en somme et profitable pour moi. Il est bien vrai que j’avalais, en parlant, la fumée d’autant de cigares que je comptais d’auditeurs et que je sortais de là pénétré de parfums d’assez fâcheux aloi pour aller chez mes élèves d’un autre sexe. Mais on me savait exempt du vice dont mes habits portaient les stigmates et on renvoyait à sa véritable adresse un tort pour lequel on était d’ailleurs trop indulgent déjà.

La Duchesse de Rohan habitait l’Hôtel Gontant; elle m’appela pour ses filles, mariées depuis au Marquis de (Bethiry) et au Comte Esterhazy et mortes toutes deux et les soins que je leur donnais me mirent en rapport avec la Duchesse de Gontant qui m’admit dans son petit sanctuaire et que j’ai vue d’une manière suivie tant qu’elle a conservé ses facultés. Je nommerai encore parmi les personnes de la société qui recommencèrent avec moi leurs études, la Comtesse Gérard de Chabot, Messieurs de Bourbon Busset et de Bourbon Chalus, deux ménechemes (3)  que je n’ai pu distinguer l’un de l’autre que bien des années après. Mais il me faut taire le nom d’une femme de grande naissance, d’une beauté remarquable, d’une intelligence supérieure, qu’un mariage peu sympathique avait jeté dans de tristes écarts, qui revenue violemment à la retraite voulait occuper son esprit et recourût pour cela à mes lumières de professeur. Une de ses belles soeurs, deux amies fidèles malgré tout, s’étaient mises de la partie. Je réussis dans ce petit coin par mon austérité même, et j’allais souvent le soir chez la recluse. J’allai même l’été suivant passer une semaine avec elle chez ses parents, dans une des plus magnifiques habitations de notre vieille noblesse. J’ai toujours été indulgent pour cette Madeleine parce qu’elle m’avait dit une parole humble dans cette semaine de campagne. Le nom d’une autre pécheresse était venu dans l’un de nos longs entretiens; celle-là portait haut la tête et se pavanait dans le scandale; il y eut un moment où ma pauvre interlocutrice se mit à dire: « Assurément, je n’ai le droit de prêcher personne » et moi qui lui savait de la hauteur, je fus si frappé de ce qu’elle avait du souffrir pour articuler cette courte phrase devant un homme de mon état et de mon âge que je me promis d’éviter tout ce qui pourrait devenir une blessure pour elle. Des circonstances que je n’ai pas à expliquer ici l’éloignèrent de Paris, et je restai en correspondance avec elle. Je la revis à partir de 1845 et jusqu’à sa mort qui eut quelque chose de foudroyant et qu’elle a rendue admirable par la grandeur et l’éclat de son repentir.

Mes relations avec Madame de Montbreton, avec Madame de Monville sont de la même époque, et j’en marque le point de départ à cause de la véritable amitié que ces dames m’ont accordée et que je leur ai franchement rendue. J’ai déjà expliqué que mes leçons n’étaient qu’une partie de mon existence et que mes habitudes d’homme du monde ont été pour une part au moins égale dans la position que je me suis faite. Il faut donc résumer ce côté de mes souvenirs après avoir fixé l’autre.

Le Vicomte de Girardin et sa soeur ont droit à la première place dans la série nouvelle de mes relations. L’un était beaucoup moins brillant que l’autre. Un certain embarras à exprimer la pensée de vive voix et même par écrit le faisait juger inférieur à ce qu’il était en réalité. Il a fini par entrer dans les ordres sans s’attacher à une paroisse et il dirige nombre d’oeuvres charitables avec un zèle digne des meilleurs temps. Je l’ai visité à St Sulpice pendant la durée de ses études théologiques; j’ai assisté à sa première messe et je le vois encore mais rarement.

Madame de Indre, avec des facultés remarquables, est quelque peu portée au paradoxe. Elle avait, aux approches de 1840, découvert toute sorte d’homme de génie parmi la littérature de second ordre et je ne me rappelle pas sans étonnement le cas qu’elle faisait d’Alphonse (Rarr) et de ses émules. Elle a goutté (Granier de Lassagnac); j’ai dîné chez elle avec Fiorentino (4) , le 12 Mai 1839, jour d’émeute marqué par les hauts faits de (Barbio). Je l’ai entendu regretter que Monsieur le Comte de Chambord n’eût pas appelé sur lui l’attention populaire par quelque coup de tête du genre de ceux de Strasbourg ou de Boulogne. Mais ce qu’il y avait d’étrange parfois dans ses assertions n’ôtait rien à l’agrément de son commerce. Elle a fait un livre « De l’origine des idées et de leur fusion au sein du Catholicisme ». Elle ne me l’a jamais donné et je me suis cru dispensé de le lire et de lui en parler.

Monsieur de Indre aimait passionnément la discussion, et il y apportait, malgré son animation, une bonne grâce et une bonne foi trop rare en vérité. L’aigreur ne venait jamais altérer le débat et la courtoisie la plus exquise gardait ses droits chez lui. Sans avoir un grand état de maison, il recevait beaucoup, et j’ai passé dans son salon des soirées fort agréables. Le Prince de Luxembourg, le Prince Gaston de Montmorency étaient les plus gros seigneur du cercle; Monsieur Arthur (Bougnat), Monsieur de (Coriolis) y portaient plus de gaieté et de saillies. Les femmes de mérite y affluaient et prouvaient que le charme n’est pas incompatible avec la piété et les hautes vertus. Le fils de Monsieur de Indre, marié à Mademoiselle de Beauvau a écrit un joli volume sur la cour d’Angleterre au temps de Georges 2. Sa fille, Madame de Mun, m’amène ses enfants depuis douze ans.

Je n’ai presque rien à dire de la Duchesse de Rohan chez qui je n’ai dîné qu’une seule fois, mais sa mère m’a laissé un souvenir des plus gracieux en dépit de l’âge avancée où je l’ai connue. Je n’ai pas eu à fouiller l’histoire de sa jeunesse et le fait le plus reculé de sa vie, pour moi, c’est l’éducation des enfants de France. Elle avait suivi la cour déchue en 1830 et vécu du pain de l’exil à Holyrood et à Prague, et, après tant de tristesse, elle gardait, de 75 à 80 ans, une vivacité d’esprit toute juvénile. Il s’en fallut de très eu que je fusses chargé de mettre en ordre des mémoires qu’elle a écrite bien tard et dont j’aurais, je crois, tiré meilleur partie que l’arrangeur à qui elle a confié ce soin. Elle a voulu revoir avec moi la galerie du Louvre et elle me parlait de tout avec cette simplicité élégante particulière aux femmes distinguées de l’ancien régime. Son esprit était toujours éveillé et piquant, quelque fut le sujet abordé par elle, et je n’ai jamais ri de meilleur coeur qu’en l’entendant raconter une conversation qu’elle avait eu avec son confesseur, l’Abbé (Lorichez), sur un scrupule de conscience. Elle avait reçu l’absolution un matin pour communier le lendemain. Il lui vint dans le jour un visiteur qui lui parla du Prince de Polignac; et l’occasion, grâce au diable sans doute, l’avait amené à quelques propos qu’elle finit par ne pas trouver tout à fait charitable. Avant la messe, elle va à la sacristie de St Thomas pour dire son cas, et l’Abbé d’entrer dans son sentiment de la veille, et de lui répondre :  Vous n’avez dit que cela? Vous ne savez donc pas que ..., que... », et le pauvre Prince fut habillé de pied en cap sans qu’il y manquât rien cette fois. Mon récit est bien lourd, le sien était ailé; et il est bon d’ajouter qu’il n’a laissé dans ma pensée que l’impression d’un joli badinage sans le moindre mélange de malignité ou d’(arrivisme) pour les choses saintes et pour le vicaire de St Thomas d’Aquin que j’ai connu excellent prêtre et homme assez médiocre pour dire toute la vérité. Madame la Duchesse de Gontant a marié plusieurs de ses petits enfants dans des brillantes conditions. Elle était demeurée personne influente et habile jusqu’à la fin, et toute cette influence tenait à sa personne car elle vivait d’une pension de 12.000 francs que lui faisait Monsieur le Comte de Chambord. Une attaque a frappé son intelligence et elle s’est survécu pendant deux ans.

Madame de Monville que j’ai connue à la même époque est fille du Maréchal Lannes (5)   de glorieuse mémoire. Traitée par la nature en enfant gâtée, elle avait en partage la beauté, la fortune, assez d’esprit pour plaire même avec un autre visage, et, avec tous ces dons et tous ces privilèges, elle n’a pas été heureuse. J’ai vu assez souvent son mari; je crois qu’il vit encore et je ne sais que dire de lui sinon qu’il m’a toujours paru bizarre, qu’il a gaspillé des trésors, qu’il a adopté un genre de vie inadmissible pour un homme servi; et je dois ajouter que si sa femme a eu des torts, ce que j’ignore absolument, il a fait tout ce qu’il fallait pour l’y pousser. Je ne l’ai connu que malade, converti à la pratique la plus exacte de la religion et je ne doute pas qu’elle ait toujours été bonne, sincèrement bonne d’intention et d’élan. Je lui ai vu des intérêts de soeur de charité. Chargé par elle de donner des leçons à sa fille, j’ai eu, au bout de 6 mois, une lettre où était abordé une petite question d’argent. Je n’ai pas, Dieu merci, l’avidité qui oblige les clients à se mettre en défense, et je n’hésitai pas à répondre, avec toute la politesse qui m’était commandée que je ne pouvais continuer de donner mes soins à Marie de Monville. Quelques heures après, je recevais la plus aimable réparation du procédé qui m’avait blessé et ma visite du lendemain commença une véritable liaison, toujours respectueuse de ma part, mais très cordiale et fort confiante de la part de Madame de Monville. Je la vis souvent; un mal intérieur l’obligeait à vivre couchée et l’y oblige encore. Le moindre accident, sans cesse menaçant pouvait l’enlever à sa pauvre fille, et voilà trente ans que toujours chancelante, elle voit mourir autour d’elle, des amies et des compagnes qui la plaignaient et qui se préoccupaient de l’avenir de son enfant. Je m’étais assez attaché à elle pour lui donner une partie du temps que me laissaient parfois les grippes ou les parties de plaisir de mes élèves. Quand il me manquait une leçon, je montais son escalier et je lui lisais du Bossuet, du St François de Sales. Je dînais souvent avec sa fille près de son lit, quelque fois en compagnie de l’Abbé de Bory. J’ai passé en 1842 quatre mois avec elle en Normandie chez Madame de (Crisinay), et il a fallu qu’elle s’éloignât de paris pour rompre des habitudes qui s’étaient maintenues après mon mariage car elle avait admis ma femme dans son étroite familiarité. J’ai d’elle de jolies et affectueuses lettres, et sa chère Marie, devenue Madame de la Roche Aymon vient encore me voir et me consulte sur ses plus chers intérêts, sur les projets qui se rapportent à l’établissement de ses enfants. Je n’ai aucune intimité avec Monsieur de la Roche Aymon qui a de nobles et précieuses qualités, mais qui manque de liant. Il ne passe d’ailleurs que trois mois à Paris, en appartement meublé; il ne reçoit pas et je n’ai pas à le rechercher.

Ma première leçon donnée chez Madame de Monbreton est postérieure de trois mois à peine au début de mes relations avec Madame de Monville; mais je la connaissais déjà; je la rencontrais chez des amis communs et dans le monde; je fus tout de suite invité à ses soirées. Des courses archéologiques dans les églises de Paris et jusqu’à St Denis resserrèrent ces rapports mais l’intimité et l’affection ne sont venues qu’après mon mariage, et je renvoie à cette époque de ma vie ce que j’ai à dire de (Lorcy) et de ses habitants.

C’est encore à Monsieur de Girardin que je dois le bonheur d’avoir connu Madame (Sevetchine). Quiconque a pénétré dans le sanctuaire de la rue Ste Dominique comprend ce que j’éprouve en écrivant un tel nom; quiconque a bien lu la lettre et les pensées de cette rare personne envie le privilège que j’ai eu de la voir souvent, de l’entendre, de la consulter, de la trouver toujours prête à m’écouter et à me répondre. J’ai dit dans une de mes leçons ce que j’ai compris d’elle, de son esprit, de son âme, de sa raison, de sa foi et je ne pourrais que me répéter ici. Mais je tiens à rappeler qu’elle assistait à ma messe de mariage, qu’elle est la première femme du grand monde à qui j’ai présenté celle que j’associai à ma vie, et que son accueil a été pour le ménage tout ce qu’avait pu souhaiter le jeune homme. Je ferais une longue liste des personnages intéressants que j’ai pu rencontrer dans son salon: le Père Lacordaire, Monsieur de Frayssinous, le Comte Xavier de Maistre (6) , Monsieur de Falloux, le Baron d’Eckstein, Monsieur de Carné, le dernier Duc de St Simon, Monsieur de Jouanne. A tout ce qu’il y avait de grand, de noble, de distingué dans la société française et étrangère paraissaient tour à tour dans cette maison où il n’y avait jamais foule, et où l’on apprenait toujours quelque chose. J’ai donné des leçons au Prince (Gagarine) (Alexandre), neveu de Madame Sevetchine, à Mademoiselle Nathalie Strogonoff, fille d’une de ses amies qui est restée en correspondance avec moi jusqu’à sa mort et qui voulait m’attirer en Russie quand la révolution de Février a ébranlé ma très petite fortune et ma position à Paris. Il y a donc mille raisons pour moi de ne rien oublier de ce qui se rapporte à la rencontre bénie d’une élue de la Providence, mais une vénération et une gratitude presque religieuse me préserveraient d’un tel oubli s’il était possible.

Monsieur de Falloux que je voyais d’ailleurs chez Monsieur de Lagny et au conseil de l’oeuvre des amis de l’enfance, se prêta au goût très vif que j’avais pour son esprit si élevé, pour son caractère si noble; il m’attira chez sa mère qui m’invita souvent à dîner, qui me mena aux Italiens, les bons rapports subsistèrent après son mariage avec Mademoiselle le Caradine de la Chalotais. La vie politique, la députation, le Ministère, les succès de tribune et l’éloignement où il s’est tenu de Paris après le coup d’Etat du 2 Décembre 1851 ont pu interrompre nos relations sans donner rien d’officiel à son abord quand il m’est arrivé de le rencontrer chez son cousin le Marquis de Tinguy.

Quelques séjours à la campagne ont marqué les trois années dont ce chapitre et le précédent rappellent les principales circonstances. Un mois chez Madame Annisson, un mois chez Madame Lemesle, quatre mois chez Madame de Crésénoy valent bien quelques détails.

Monsieur Annisson était, comme je l’ai déjà dit, le beau frère de Monsieur de Barante. Il avait été directeur de l’Imprimerie Royale, Député et possédait, rue d’Anjou, un hôtel élégant et confortable avec un jardin énorme pour Paris sur lequel on vient de faire une partie du Boulevard Haussman. Retiré de toute fonction et de toute participation aux affaires publiques, il habitait entre Yvetot et Caudebec, une terre de St Aubin où il menait une vie patriarcale dans l’acceptation la plus sérieuse du mot. A onze heures, chaque jour, la famille se réunissait dans le salon, tous les domestiques y entraient; Monsieur Annisson lisait l’Evangile; puis, on se mettait à genoux et il disait l’oraison dominicale après quoi on allait déjeuner. Le puritanisme dont cette petite cérémonie quotidienne fait naître l’idée, n’imprimait rien de triste à la vie de St Aubin. Monsieur et Madame Annisson étaient fort distingués l’un et l’autre, d’une intarissable conversation, et d’un sens très droit. Les souvenirs de la Révolution et de l’Empire revenaient de la façon la plus intéressante dans leurs entretiens et une remarquable fermeté marquait leurs appréciations. Rallié sans enthousiasme au régime de Juillet, Monsieur Annisson est le seul qui, à cette époque, m’ait parlé du Roi, Louis Philippe comme en parlera l’Histoire. Un jour où j’avais longuement causé avec lui de ce Prince, il m’arriva de lui dire qu’il devait parfois être embarrassé de l’attitude de son déplorable père pendant la Révolution et il me dit: « Pas assez ». Il était bon musicien et savait rendre sur le piano tout ce qu’il avait entendu de Gluck, de Pucini, de Chérubini, de (Méhech). Mais, à l’exemple d’un publiant célèbre, il aurait pu dire (en musique seulement): « je ne lis plus; je relis ». Le soir, après huit heures, on prenait en commun la revue des deux Mondes ou quelque ouvrage nouveau, et on occupait ainsi le temps qui précédait la retraite. Caudebec, Lillebonne, la Chapelle de St Vaudrille ont été pendant mon séjour des buts de promenade. Monsieur Eugène Annisson, frère de mon hôte, alla seul à Gravauchon, château magnifique que faisait bâtir Madame de (Sillers). Les travaux n’étaient pas encore assez avancés pour qu’on risquât une visite en masse qui eût gêné. C’est pendant ce séjour à St Aubin que j’ai surtout apprécié Eugène Annisson dont j’ai raconté la mort si prématurée.

Madame Lemesle chez qui j’allai ensuite, était une demoiselle d’Arcy, aussi belle que bonne, mariée à un créole de la Guadeloupe, mère de quatre enfants dont l’aînée recevait mes leçons depuis 1831, et qui s’était faite la patronne des pauvres dans sa terre de Toury en Gatinais. J’ai vu chez elle, dans cette résidence, Monsieur de Pernelle, le Comte et la Comtesse Joseph de Villeneuve, le Marquis et la Marquise Amelat, Monsieur Olivier de Lauriston, que j’ai tous retrouvés à Paris l’hiver suivant aussi bienveillants qu’ils l’avaient été. Un comice agricole dont Monsieur Lemesle avait la présidence nous a tous attirés à Montargis, et j’ai pu y faire des observations de plus d’un genre, soit pendant la distribution des médailles, au moment où un charretier ivre est venu recevoir un prix de tempérance, soit au banquet où nombre de convives avaient mis habit bas en gardant religieusement leur chapeau. Un bal dans la salle de spectacle terminait la fête. J’étais encore d’âge à danser et Madame Lemesle voulût bien me dire qu’elle comptait sur moi, toutes les fois qu’elle se verrait invitée par quelqu’un avec qui il lui serait désagréable de figurer. C’était en 1840. J’avais 26 ans, et je pouvais lui rendre ce petit service qui était loin de ressembler à une corvée. Quelques années après, j’avais vu partir Monsieur Lemesle pour les colonies. J’allai le lendemain chez sa femme que je savais très émue de ce départ. La personne qui m’ouvrit me dit en pleurant qu’elle était morte. Elle était languissante depuis quelques jours, je ne lui connaissais d’autre mal que des aphtes et je ne m’explique pas encore cette fin tragique. Monsieur Lemesle ne s’est jamais consolé; il vit chez sa fille aînée, la Marquise de Bancougne au Château d’Herbault près de Blois et ne va à Toury que lorsque ses affaires y réclament impérieusement sa présence.

Madame de Crésenoy chez qui j’ai passé l’été en 1842 était veuve, amie intime de Madame de Monville. Frappée dans sa plus chère tendresse par la mort de sa fille, la Marquise de Chaponnais, elle avait un fils, élevé près d’elle par un précepteur qui s’était fait recevoir médecin et qui avait donné beaucoup plus de temps à ses études personnelles qu’à celles de son élève. On s’était aperçu trop tard du résultat de cette combinaison. Une année passée au Collège de Juilly n’avait pas réparé grand chose et on me demandait de consacrer deux heures chaque jour à un travail que le cheval, les visites et enfin la chasse rendirent aussi peu profitables que je le prévoyais en partant. Je n’avais pas voulu me refuser à une tâche qu’on désirait vivement me voir accepter. Des arrangements, forts avantageux sous le rapport pécuniaire, me paraissaient à considérer, avec la perspective très prochaine de mon mariage déjà convenu; et cet ensemble de circonstances suffit sans doute pour expliquer mon séjour au Château de Saint Germain près de Neufchatel en Bray.

Je me trouvai là d’abord en assez petit comité. Madame de Crésenoy n’avait avec elle que Madame de Monville et sa fille, Madame la Baronne de Soubeyran et ses deux enfants. Je vis bientôt arriver le Marquis de Rochedragon, sa fille et son gendre (Le Comte de Beaufort), le chanoine de Montaigu, le Marquis et la Marquise de Bougars avec leurs deux enfants, l’Abbé de Bory et enfin le Comte de Lyonne.

De Madame de Crésenoy, j’ai peu à dire; elle était alors très souffrante et je n’ai pu juger que de sa parfaite bonté. Son fils, très agréable d’extérieur, est allé à Rome comme attaché d’Ambassade, et après avoir mené la vie du ...port avec toute l’élégance voulue, il a épousé une de mes élèves, Mademoiselle de Montesquiou, soeur de Madame Pozzo di Borgo et de Madame de Chézelle.


J’ai dit ce qu’était Madame de Monville pour moi, je n’y reviendrai pas quoique ce séjour prolongé près d’elle me l’ai fait apprécié davantage et ait été le moment où sa confiance s’est manifesté le plus complètement. Elle m’a communiqué en effet à St Germain les lettres de sa mère, de son mari et de quelques amis, relatives au projet d’alliance réalisé un peu plus tard entre sa fille et Monsieur de la Roche Aymon. Madame de Soubeyran est fille du Duc de Rovigo (7) , Ministre de la police sous Napoléon 1°. Son mari était receveur particulier des finances à Paris, et ne venait que rarement du Samedi au Lundi. (Il est aujourd’hui receveur général à Nancy). Sa fille était une enfant, son fils à peine adolescent, ne pensait guère à devenir sous Gouverneur du Crédit Foncier. Elle a de l’esprit, peut-être le sentiment tout filial qui lui faisait considérer comme un devoir de défendre à outrance les actes les plus accentuées du Duc de Rovigo contribuait-il à mettre du froid entre nous. Toujours est-il que Madame de Monville m’a prévenu plusieurs fois qu’elle avait eu à faire acte de bonne amitié en relevant des paroles aigres douces à mon adresse. Je n’ai jamais changé pour cela de façon d’être, et, à la fin nos relations étaient devenues excellentes. Toutefois, je n’ai guère visité Madame de Soubeyran à Paris plus de trois fois et je n’ai jamais revu son fils.


Le Marquis de la Rochedragon, officier général en retraite et gendre du Maréchal Macdonnald, avait été un beau militaire et était resté un homme de très bonne compagnie. Il était particulièrement attentif pour Madame de Monville que son état de souffrance mettait au dessus de tout soupçon de coquetterie, mais que ses amies plaisantaient volontiers sur la stabilité du Marquis en Normandie. Monsieur et Madame de Beaufort sont restés beaucoup moins avec nous et je ne les ai pas retrouvés.

Madame de Montaigu et Madame de Bougars étaient pour moi de vieilles connaissances. Elles appartenaient à l’intimité de Madame de Montguyon. La seconde est morte, je vois encore la chanoinesse qui a toujours été excellente pour moi et pour les miens. Quant à Monsieur de Bougars, il était, sous la restauration, Ecuyer du Roi, et malgré l’exiguïté de sa fortune, il avait renoncé en 1830 à tout ce qui aurait pu blesser sa conscience politique. Il a donc vécu dans une honorable médiocrité, voisine de la gêne, mais soutenu par l’estime de tout ce qui le connaissait. Il est encore de ce monde, malade et morose. C’est un des meilleurs musiciens que j’ai connus, avec la plus heureuse mémoire et le talent de rendre au piano les morceaux de chant, d’orchestrer sur les ensembles de choeur aussi fidèlement et aussi brillamment qu’on le puisse souhaiter. Il avait l’extrême humilité de m’envier quelque chose en musique; j’écris sur une table, sans instrument, au milieu des conversations, en y prenant part moi-même; il a besoin de son clavier et de la solitude; et cette petite différence lui paraissait un avantage considérable pour moi. C’est l’affaire d’habitude première. Mon vieux maître, Monsieur Sadin, avait exigé, dès le début, que je fasse comme j’ai toujours fait. Monsieur de Lyonne vint assez tard et semblait devoir être un célibataire obstiné. Il tint devant moi des propos tout à fait décisif sur ce point, et m’amena un jour à lui dire ma pensée sur cette passion de la liberté personnelle et l’indépendance du vieux garçon qui fait naufrage à la fin devant la volonté persévérante d’une femme de charge, d’une Madame Evrard, ressemblant à l’héroïne de Collen d’Harleville. J’étais tout plein de mon sujet; il me plaisanta de bonne grâce sur les raisons que j’avais de parler comme je faisais; il convenait pourtant que je touchais juste en évoquant le fantôme de Madame Evrard. Quelques mois plus tard, il a épousé Madame de Crésenoy, en adoptant son fils Albert, et ce démenti, donné à ses principes, a été l’acte le plus sage de sa vie. Ce n’est pas un homme sans valeur, bien s’en faut, mais il est un exemple des limites imposées quelques fois à la pratique des arts chez certaines personnes. il peint avec une constance exemplaire, et, depuis quarante ans, il n’a pas fait un progrès, disent ceux de ses amis qui ont vu la longue série de ses toiles. Le signet a été mis un jour et il n’a plus avancé.

Le 1° Octobre 1842, je quittai Saint Germain. Le 3 Novembre suivant, j’étais marié.

Deauville sur Mer, 16 Juillet 1869

Je me rappelle avoir lu tout haut dans le grand salon de Bourneville, un feuilleton du Journal des Débats où Jules (Sanin) racontait son mariage. Quelques jours après, Rolle, le critique de théâtre du National, relevait l’incroyable inconvenance de cette relation faite au public de ce qu’il y a de plus intime dans la vie privée, et il disait crûment à son confrère : Vous avez tiré votre femme à 20.000 exemplaires. Roll avait raison. Je profiterai de la leçon, même ici. Ni Victorine, ni mes enfants n’ont besoin que je leur dise ce que l’une sait bien, ce que les autres peuvent deviner, en se rappelant la manière dont ils nous ont vu vivre. Notre ménage a été préservé de ces agitations qui font du mariage un drame sombre, une comédie ridicule ou une élégie plaintive. Beaucoup de travail d’un côté, un soin attentif de l’intérieur de l’autre, une égale sollicitude pour nos enfants, voilà l’essentiel de notre union qui dure depuis 27 ans bientôt, qui a été attristée par des pertes cruelles, mais où la discorde n’a jamais pénétré. Le mariage civil et le mariage religieux ont eu lieu le même jour; à la Mairie du 10° arrondissement, beaucoup moins magnifique alors qu’elle ne l’est depuis qu’on l’a transporté à l’Hôtel Sanson; nous avions pour officiant, Monsieur (Thierrit), beau père de Monsieur St Marc Girardin. A St Thomas d’Aquin, la bénédiction nuptiale nous fut donnée par l’Abbé de La Tour, Curé de la paroisse qui m’adressa quelques paroles flatteuses au milieu des formules d’usage en pareille rencontre. J’avais pour témoin Monsieur Gué, peintre d’un talent remarquable et du plus charmant esprit, qui remplaçait Dauzats absent, et mon confrère Charles (Beney) Nocher à qui j’avais demandé de me donner cette marque publique de son amitié avait craint l’émotion et me l’avait dit avec une telle angoisse que je n’avais pas insisté. Du côté de ma femme, les témoins étaient Monsieur Gasnier, son parrain, et Monsieur Delaunay dont nous voyons encore la veuve. J’aurais à revenir sur Monsieur Gasnier qui a fait, en mourant, un legs d’une trentaine de mille francs à mes enfants. Un déjeuner chez ma belle-mère suivit la messe et le soir, nous allâmes au Gymnase où jouait Léontine Volnys et Bouffi. Ma Belle-Mère, ma Mère et Clara de Beauchamps, la plus proche parente de ma femme, étaient avec nous. Mon frère était sous officier et je n’avais pu le faire venir. Paulin et Louise étaient retenus à Gray par des considérations majeures; j’étais donc peu entouré par les miens, mais l’assistance était nombreuse et sympathique à l’Eglise.

J’avais loué un appartement 83 rue du Bac et je l’avais fait arranger aussi bien que ma position me le permettait, en utilisant mon mobilier de garçon. Ma belle-mère se logea dans la même maison et vécut à notre table pour concilier son désir de se séparer aussi peu que possible de sa fille et mon parti pris de donner à ma femme l’habitude de mener sa maison et de mesurer notre vie à nos ressources. Nous logions alors dans la rue de l’Université, au coin de la rue de Beaum et nous avions pour propriétaire, le célèbre Chevet. Cette existence commune a duré avec ma mère jusqu’à la révolution de février, avec ma belle-mère jusqu’en 1854, époque à laquelle sa santé l’obligea à d’autres arrangements.

En me mariant, j’avais fermement résolu de rompre des habitudes qui ne pouvaient pas être celles de ma femme. Je la présentais aux personnes qui m’avaient particulièrement bien traité et je ne continuai de voir que celles qui manifestèrent nettement le désir de la recevoir et de la visiter. J’avais été sobre de présentations et, une grossesse la mettant dans l’impossibilité de s’habiller et de sortir le soir, nous vécûmes fort retirés. Marie vint au monde dix mois et deux jours après notre mariage; sa mère la nourrit. Paul arriva ensuite et ce n’est guère que dix ans plus tard que nous nous sommes constitués une société.

Mes matinées et les journées avaient leur emploi. Le soir, nous lisions à haute voix, et je me plus à faire connaître à ma femme ce qui, dans notre littérature et dans celle de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Italie et de l’Espagne, est interdit aux jeunes filles ou demande un commentaire à défaut de pleine maturité. Quant à ma carrière, je ne fis en 1843 qu’un pas notable. Le Général Oudinot, l’un des vice-président du Cercle Agricole, me fit demander des conférences pour la commission sur laquelle il avait une notable influence, et je débutais devant un public qui, après vingt six années, consent encore à m’entendre. J’ai fait au Cercle plus de cent conférences sur les matières les plus variées, quelques fois les plus délicates, et je n’y ai pas éprouvé un seul désagrément. Un certain Monsieur de la (Brauvenien) était, quand j’arrivai, l’agent chargé particulièrement de cette branche du service. On lui donna pour successeur avant la fin de la saison, Monsieur Edouard Mennechet que j’avais beaucoup vu chez Monsieur Colart, qui venait de monter ses matinées littéraires et scientifiques de la rue Duphot, et qui, en me retrouvant là et en m’écoutant parler, eut la pensée de m’associer à son oeuvre de haut enseignement pour la femme et pour les jeunes personnes, et voilà comment je suis aujourd’hui une espèce de professeur de faculté en possession d’un établissement considérable, bien avant que Monsieur Duruy eut songé à fonder une Sorbonne de filles.

Monsieur Mennechet avait été lecteur des rois Louis 18, Charles 10 et faisait les vers avec une facilité extrême, j’allais presque dire, excessive, jouait la comédie comme un artiste de profession et plaisait à tout le monde. Rien n’eut été si facile pour lui que de se faire employer, quand une révolution le laissa sans plan et sans fortune. Il refusa par fidélité à son opinion tout ce qui s’offrit à lui et la société légitimiste l’aida dans ce qu’il entreprit pour vivre. La liste de ses opérations serait longue. Je me bornerai à rappeler ici le « Plutarque français », une histoire de France en quatre petits volumes qui eût un des prix Monthyon et qu’il vendit à 20.000 exemplaires en peu de mois, les petites voitures de place qui lui valurent près de 300.000 francs, une entreprise pour le transport des farines à Paris qui emporta cette fortune aussi vite que les petites voitures l’avaient donnée. Nature légère au fond, Monsieur Mennechet vivait largement quelque fût l’état de ses affaires, et quand une maladie incomprise des médecins, l’emporta dans la force de l’âge, il laissa très peu de choses à ses enfants. Ce qui me touche dans ses créations, ce sont ses Matinées littéraires et scientifiques qu’il fonda rue Duphot, n° 10, dans une salle que Monsieur le Comte Hocquart avait fait disposer pour lui avec goût, avec élégance même, et où la société la plus choisie se disputa les places. Il ne professait pas comme je le fais maintenant; il lisait ses leçons dans un cahier, et comme il disait très bien les vers, il multipliait les citations. Quoi qu’il fît du reste, on le trouvait charmant, et, pendant quatre années; il n’eût pas une chaise vide. Il prit successivement pour associés trois savants: Monsieur Achille Comte, Monsieur Babinot, Monsieur de Sylvestre, et je n’ai paru à côté de lui, comme professeur d’histoire, que l’année qui précéda sa mort. Il était déjà atteint et je dus le remplacer pendant près de deux mois; mais il n’avait aucune appréhension sur l’issue de son mal et, un mois avant d’expirer, il pensait encore à ses cours. Il mourût vers Novembre 1845. Je fus aussitôt initié à l’état de sa fortune et j’offris à sa veuve de me charger de la tâche pour ne pas laisser perdre à ses enfants les profits d’une affaire qu’il avait imaginée et réalisée. Madame Mennechet n’accepta pas d’abord, et je fis, à mes risques, en louant la salle de la rue Duphot, un cours qui me rendit, tous frais payés, un millier de francs de bénéfice. Au mois de mai 1846, j’étais devenu subrogé tuteur des deux filles de Monsieur Mennechet; je renouvelai mes propositions avec assez d’insistance pour les faire agréer, et j’assurai à mes pupilles la moitié du produit des leçons de littérature jusqu’à leur mariage. Je remontai cette sorte d’Athénée plus péniblement que si je m’étais présenté immédiatement comme successeur de l’homme que chacun regrettait et une somme assez ronde a aidé la famille Mennechet à sortir d’embarras. Léonie, mariée à Monsieur Hadot, aujourd’hui Receveur général à Melun est restée déférente pour moi. Alice a fait un second mariage et j’ai du cesser de la voir. Je suis brouillé avec Madame Mennechet pour avoir pris au sérieux ma qualité de tuteur et pour lui avoir fait des remontrances fort légitimes à propos d’un débat d’intérêts avec ses enfants. Bien des choses finissent ainsi dans ce pauvre monde. Le jour où mes deux pupilles ont été établies et où j’ai cessé de leur donner une subvention, j’ai fait disparaître le nom de leur père et le titre de « Matinées » de mes programmes et de mes cartes d’abonnement. Je ne voulais plus m’armer d’antécédents que je n’avais pas à répudier, mais que ma rupture avec Madame Mennechet ne me portait pas à rappeler publiquement; je n’en avais au reste nul besoin. Dès 1847, ma situation était bonne, indépendante du souvenir de mon prédécesseur, et c’est huit ans plus tard que j’ai rompu avec une oeuvre déraisonnable. Je puis dire que j’avais agi plus que largement.

Il serait inutile de nommer ici les personnes qui m’ont écouté à ce début d’un enseignement si développé depuis; mais, comme je l’ai fait jusqu’ici, je fixerai quelques souvenirs précieux qui se rapportent à cette époque.

Madame de Montbreton avait désiré m’avoir à Lorcy, pour donner pendant un mois, des soins plus suivis à sa fille; et, sentant bien que je ne me séparerais pas de ma femme, elle avait fait toutes les avances d’une entrée en relation et avait obtenu une promesse qui ne pût pas avoir d’effets en 1843, mais à laquelle nous fîmes honneur l’année suivante. Le mari, la femme, le baby, encore au sein de sa mère, et une femme de chambre, voilà ce qu’acceptaient nos hôtes pour avoir une trentaine de leçons fort bien payées d’ailleurs. J’étais évidemment en reste, et je demeurerais un fort reconnaissant serviteur de Madame de Montbreton, si elle n’avait pas préféré faire de moi un ami. Depuis vingt ans Lorcy est une sorte de chez moi où je vais avec toute ma tribu sans le moindre scrupule et ma correspondance avec la dame de ce beau lieu est aussi régulière et aussi franchement affectueuse qu’avec Madame Standish. Madame de Montbreton a, je crois, neuf ans de plus que moi. Je l’ai encore vue plus agréable d’extérieur et avec les plus beaux yeux qu’on puisse rêver. Elle a de l’esprit, de la lecture; elle écrit fort bien et la solitude de ses bois ne m’effraie en aucune façon.

Son mari était un intrépide chasseur, excellent homme, facile à vivre, sans instruction littéraire, mais assez drôle en conversation, avec un bégaiement qui ne lui mésseyait pas. Il était taillé pour vivre cent ans. Une fluxion de poitrine l’abattit et, après avoir traîné trois ans, il est mort à (Hières). Sa fille, mariée au Comte de Montault a déjà un fils de vingt ans, une fille mariable et une autre qui, à quatorze ans, est aussi grande qu’elle.

Monsieur de Montbreton avait un frère aîné, le Comte Jules, qui vivait beaucoup dans la famille de l’Aigle, que tout le monde a connu, qui disait tout ce qui lui venait aux lèvres et qui n’hésitait pas à se donner pour un paillasse, probablement pour qu’on ne pensât pas à lui appliquer l’épithète. A 75 ans, il était encore jeune et chassait à courre comme un Nemrod, faisant vingt lieux à cheval sans la moindre fatigue. Il est mort en deux jours pour avoir fait arrêter par un pédicure une petite suppuration au pied dont il était ennuyé. Dans son délire d’agonie, il sifflait des fanfares et criait comme s’il avait eu une meute à exciter.

Madame de Nicolaÿ, mère de Madame de Montbreton, qui vient de mourir à 83 ans, en possession de toutes ses facultés, Madame de Léautaud sa soeur, une de victimes de Madame Lafarge, sont venues à Lorcy pendant que nous y étions et sont demeurées bien veillantes pour nous. C’est Madame de Léautaud qui a pensé la première à marier ma fille avec Arthur Danloux dont la famille connaissait la sienne de temps immémorial. Lorcy a donc encore de ce côté des droits à une mention dans ce résumé de ma vie.

C’est chez Madame de Montbreton que j’ai connu le Comte de Clarac, ancien soldat de l’armée de Condé, et l’un des plus aimables savants qui ait honoré l’Institut. Il avait, des premiers sous le Roi Joachim Murat, poussé, avec activité les fouilles de Pompéï et était devenu conservateur du musée des antiques au Louvre. On a de lui un bel ouvrage sur la sculpture grecque, qui lui a coûté les restes de sa fortune. Il vivait, à la fin, de son traitement de conservateur et d’une rente viagère que lui faisait la ville de Toulouse à laquelle il avait vendu son cabinet. Il a été frappé d’une attaque foudroyante d’asthme chez Madame de Montbreton à Paris, sur un canapé où il était assis depuis cinq minutes à peine.

Le pays où est Lorcy est une des plus jolies parties de notre France et les belles habitations y sont nombreuses. J’ai noué là de bonnes relations avec le Comte Henri de Montesquiou, propriétaire de l’ancienne Abbaye de Longpont dont les petites filles sont devenues mes élèves, et avec la Vicomtesse de Courval qui a fait du château et de la terre de Pinon une des plus magnifiques résidences qu’un particulier puisse montrer. Madame de Courval est fille du célèbre et malheureux Général Moreau, du glorieux vainqueur d’Hohenlinden, tué si tristement à Dresde en 1813.

En 1844, je fus appelé à donner des leçons à Mesdemoiselles de Billing, aujourd’hui Madame Serre, et Madame de Sauley; et si je les nomme ici, ce n’est pas seulement parce que leur père et leur mère m’ont traité avec bonté, mais encore parce que leur aïeule maternelle, Madame de Courbonne, m’a accueilli avec amitié dans son salon, un des plus agréables de Paris.

Je n’ai jamais su clairement l’histoire d’un mariage romanesque et malheureux qu’avait fait cette charmante personne, et qui avait longtemps gâté sa vie. Elle avait environ 80.000 livres de rente quand je l’ai connue, et habitait un entresol de la rue d’Anjou. Une santé déplorable lui interdisait toute locomotion; elle était donc toujours chez elle et, depuis quatre heures jusqu’à minuit, sa porte était ouverte. Elle avait été attachée à la princesse de Vaudémont dont la société était devenue un héritage pour elle, et je ne puis même essayer de donner une liste des gens qui lui demeurèrent fidèles jusqu’au bout. Je nommerai pourtant le vieux général Fagel, ambassadeur de Hollande, Monsieur de Custines qui me prît en gré et qui m’a souvent écrit, Monsieur de (Nieuiveckicki), Monsieur de Salvandy; Monsieur de Cercourt, Monsieur Dimidoff et la Princesse Mathilde, Chopin que j’ai entendu là pour la dernière fois pendant toute une soirée (le Prince Napoléon était au nombre des auditeurs), enfin Monsieur (Chaix d’Ert Ange), avocat de Madame de Courbonne, dans son procès de séparation., charmant causeur, orateur consommé au barreau et qui a tristement échoué à la tribune et au Parquet. Le Sénat est pour lui un oreiller ou un tombeau et je me compte parmi ceux que sa double déconvenue a étonné et chagriné. Madame de Courbone est morte, il y a cinq ans dans un état d’accablement qui, depuis plusieurs mois, la privait du seul plaisir dont elle fit cas, celui de causer avec des amis intelligents.

Plusieurs personnes avaient le désir de me voir entrer dans l’enseignement public et me présentèrent dès 1843 à Monsieur Villemain. Mais pour aborder l’Université, il fallait être pourvu de diplômes. Je me remis, un été, au Grec et au Latin et je conquis sans difficulté mon grade de Bachelier. C’était trop peu pour obtenir une situation de quelque importance. Je me préparai à la licence ès lettres pendant plusieurs années et j’échouai. J’étais arrivé à faire convenablement la dissertation latine; Monsieur Victor Leclerc, doyen de la faculté, me l’a dit sans marchander. Un thème grec de ma façon a été classé par Monsieur Guignault dans la première moitié des compositions corrigées par lui; la dissertation française n’était pas une difficulté sérieuse pour moi. Mais les vers latins se trouvèrent hors de ma portée. Je n’en avais jamais fait dans le cours si tronqué de mes études classiques et je ne suppose plus qu’à 34 ans, il soit possible de réussir à un tel travail. Il est certain que j’y perdais mon temps et ma peine. Je le regrette parce qu’il est toujours fâcheux d’avoir à s’avouer qu’on est inepte sur un point quelconque. Mais ni moi, ni les miens n’avons perdu grand chose à cet échec. Un succès devant mes juges de Paris m’aurait fait professeur d’histoire dans une faculté de province et j’y aurai végété parce qu’on ne va pas chercher là ordinairement les orateurs de la Sorbonne et du Collège de France. Il y a dans cette petite humiliation un bienfait du ciel, et je préfère de beaucoup ce que je suis à ce que j’aurais été. Mon fils a l’honneur d’être licencié et il fait sagement en préférant ma succession aux palmes universitaires.

Je ne vois plus rien à dire sur ce qui me touche avant la Révolution de Février. J’avais, aux approches de cette grande secousse sociale, une sorte de pressentiment qui ne trompait pas. On sait le bruit que faisait l’histoire des Girondins de Monsieur de Lamartine. La commission du Cercle Agricole me demanda d’en faire le sujet de quelques conférences et je trouvai assez de matières pour en remplir trois. La veille du jour où je devais parler pour la première fois, le Prince Pierre d’Arenberg (8)  était fort agité. Il me fit appeler chez lui, me lût un projet de discours qu’il voulait prononcer avant de me donner la parole, pour conjurer les orages. Je lui promis d’être sage; je l’amenai à renoncer à son speach, et je lui prouvai, à l’oeuvre, que je n’avais pas trop présumé de ma réserve.  Jamais la salle n’avait été si remplie, et les amis de l’auteur étaient venus en nombre pour relever la moindre erreur, si j’en commettais une. Je ne leur donnai pas cette satisfaction. Quand j’arrivais pour ma 3° leçon, il fallut passer par de petits cabinets pour gagner ma place et je fus accueilli par une double salve d’applaudissements, faite pour dissiper mes dernières appréhensions s’il m’en était resté. En terminant (c’était le 10 Février 1848), je résumai ce que j’avais dit et j’exprimai la conviction où j’étais que, si de prochaines agitations troublaient notre pays, l’auteur des Girondins y aurait contribué dans une très large mesure. Quatorze jours plus tard, la prédiction était devenue de l’histoire. Avant même que ces deux semaines se fussent écoulées, le bureau du Cercle, la Commission administrative et la Commission des conférences avaient voulu me donner un témoignage de satisfaction et une lettre, signée du Prince d’Arenberg et du Général Oudinot m’apprit que j’étais membre honoraire du Cercle agricole et je partageais cet honneur avec Monsieur Berryer (9) , avec Monsieur Mathieu Dombarle, et avec quelques autres personnages illustres sans me croire élevé à leur cheville par cette élection qui m’a laissé d’ailleurs un sentiment très fondé de gratitude pour ceux qui l’avaient menée, et qui m’a donné certains avantages auxquels j’ai lieu de tenir sans en user beaucoup. De tous les droits attachés à mes titres, je n’exerce que celui de donner des billets de conférence à des personnes qui désirent les entendre, et d’emprunter à la bibliothèque les livres nouveaux que je veux lire sans les acheter.

Deauville sur Mer, le 23 Juillet 1869

J’avais suivi avec inquiétude la campagne du banquet réformiste; je m’étais étonné en lisant certains discours de Monsieur Duvergier de Hausanne disant en pleine chambre que ses... s’adressaient à un autre auditoire que celui du Palais Bourbon. Le Mardi 22 Février, je déjeunais au café de la Madeleine entre deux leçons et je vis un peloton de garde municipale prendre position devant la grille de l’église et mettre obstacle à la réunion des gens qui comptaient aller à la manifestation libérale. Les rues prirent vite un aspect qui me fit croire qu’il était sage de rentrer. Le lendemain, le rappel battait; je pris mon uniforme; je passai une partie de la journée avec mon bataillon, sur la place du Palais Bourbon, assez mal édifié de l’attitude et du langage de mes camarades qui prétendaient en grand nombre donner une leçon au Gouvernement; le soir, on appris que le roi avait appelé Monsieur Molé et l’avait chargé de former un ministère. Cette reculade me semblât de fâcheuse augure. A minuit, le tambour battait de nouveau; j’allai à la mairie et Monsieur Ambroise Didot me dit que Bixio et quelques autres venaient de prononcer de grosses paroles à propos de la fusillade du Boulevard des Capucines. On nous renvoya chez nous en nous convoquant pour le point du jour; j’arrivai des premiers à notre lieu de rassemblement et quoique nous fussions vite assez nombreux sous les armes, tout prenait à nos yeux un air de débâcle indéfinissable mais très sensible. On nous mena au Carrousel; le Duc de Nemours et le Duc de Montpensier passèrent devant notre front; le Maréchal Bugeaud nous parla; je fus du nombre des gardes nationaux qui allèrent à l’Etat Major prendre des paquets de cartouches pour en faire la distribution et j’y vis Monsieur Thiers (10)  et Monsieur de Rémusat qui se croyaient ministre avec Monsieur Odilon Barrot.

Quand nos armes furent chargées on nous envoya garder la préfecture de police avec un bataillon d’infanterie de ligne. Nous étions là depuis deux heures, lorsque, sur un ordre supérieur, la troupe partit la crosse en l’air. Ma compagnie fut presque aussitôt appelée à protéger un poste de garde municipale que la population voulait mettre à feu et à sang, et notre capitaine, Monsieur Guilbert, nous mena avec un sang froid admirable à une besogne qui n’était pas sans péril. Les braves gens dont la destinée ne tenait qu’à un fil furent sauvés et quand nous rejoignîmes notre bataillon, on nous fit rompre les rangs et rentrer chez nous. Louis Philippe avait abdiqué et roulait vers l’exil; la République était proclamée et les destinées de la France étaient jetées au hasard. Rien de lugubre comme l’aspect de Paris à cette fin de journée du 24 Février.

Depuis cette date, chaque semaine compte plusieurs prises d’arme et j’ai la satisfaction de n’en avoir pas manqué une. J’étais de ceux qui coururent à l’Hôtel de ville quand on voulût y arborer le drapeau rouge et je déclare que je n’ai pas entendu un seul mot du discours de Monsieur de Lamartine. L’éloquence en plein vent reste un mystère pour moi après une telle épreuve. Je suis encore arrivé des premiers au quai d’Orsay, le jour de l’envahissement de l’Assemblée Constituante (15 Mai) par le parti rouge. J’ai vu charger les dragons de Monsieur de Goyon et ramener Jobrier à leur caserne. Enfin, dans les journées de Juin, j’ai passé cinq fois vingt quatre heures hors de chez moi. Au moment où l’affaire commença, nous sûmes que notre capitaine en second ne voulait pas « marcher contre ses frères », et, par acclamation, nous donnâmes son commandement à Souley qui nous conduisit avec des épaulettes de laine, nous avertissant qu’il ferait sauter la cervelle au premier qui broncherait. Plusieurs fois, nous fumes sur le point de donner; mais nous ne brulâmes pas une amorce. Je n’ai donc rien à raconter ici qui puisse embarrasser ma modestie . On n’est pas un héros pour avoir couché sur le pavé et les impressions qui me restent de ces sanglantes journées sont celles du premier venu parmi les parisiens de mon âge. J’ai vu partir le Général Négrier pour le poste où il a trouvé la mort; j’ai vu Monsieur de Falloux, Monsieur de Lasterye et nombre de représentants de ma connaissance revenant de leurs explorations à travers les barricades et rapportant des nouvelles. Mais, ce qui m’est plus particulier, c’est une rencontre de quelques heures avec Horace Vernet devant l’Institut. Il était colonel de la Garde Nationale de Versailles et paraissait bien plus fier de ses grosses épaulettes que de son pinceau. Son langage tenait de celui du troupier et du rapin et n’avait pas toute la gravité. que demandaient les circonstances.

Parmi mes compagnons immédiats, se trouvait Auguste Barbier, l’auteur des (iambes). Si Vernet ressemblait au héros de ses grandes toiles, Barbier n’avait absolument rien de la physionomie que l’on supposerait au poète de la Curée. Petit de taille, avec une figure de bureaucrate ou d’avoué, d’une aménité parfaire comme langage, il me parlait avec douleur des événements qui se déroulaient sous nos yeux et déplorait amèrement qu’un poète, Monsieur de Lamartine, ait été au pouvoir quand avait commencé un conflit meurtrier, et puis, comme on ne peut gémir tout le temps que nous eûmes à passer ensemble sous le harnais, la conversation prit un tour plus littéraire que politique et social et une longue discussion sur Shakespeare occupa une partie de notre nuit.

Barrer des rues, fouiller des passants suspects, conduire des bandes de prisonniers à des dépôts, aller de lieu en lieu selon les ordres qu’on nous donnait, et dont la portée nous échappait, si tant est qu’ils eussent une portée, avertir nos sentinelles de se tenir sur leurs gardes, être prêts à lutter d’un instant à l’autre, apprendre la blessure de notre camarade Adolphe Baudon, celle de l’Archevêque de Paris, recueillir au passage des bruits contradictoires, des nouvelles impossibles, saisir une occasion de savoir ce qui se passait dans notre intérieur, voilà en somme ce que fut la vie pour nous dans ces affreuses journées de Juin. Ma femme était depuis quelques temps à Dugny avec ses enfants chez nos amis Muller. Dès qu’elle sût qu’on se battait à Paris, elle y revint seule, à pied, en faisant un long détour pour arriver jusqu’à notre rue de l’Université. Je pus la voir plusieurs fois quand on nous postait dans notre quartier, lui envoyer quelques signes de vie quand j’étais au loin. Je rentrai enfin après que la lutte fût terminée et je dormis quinze heures de suite. Ma belle mère ramena les enfants au bout de quelques jours seulement. Je n’ai rien à dire de la Constitution bâclée par nos représentants, de l’élection présidentielle que je voyais d’un autre oeil que mes amis. Mais les liens qui m’attachaient au Général Oudinot m’obligent à parler de lui. Député indépendant à la fin du régime de Juillet, il avait été chargé par le Gouvernement provisoire de former l’Armée des Alpes qu’il croyait appelée à entrer en Italie, et il avait en outre un mandat de représentant à l’Assemblée Constituante. Aux approches du 10 Décembre, le Prince Louis Napoléon sollicita son concours, et, après l’avoir obtenu, il vint chez lui, rue de Bourgogne, la veille de sa prise de possession, avouer qu’il avait du promettre l’Armée des Alpes au Maréchal Bugeaud. Le Général résigna son commandement. Quelques mois après, Monsieur Rossi était assassiné à Rome, Pie 9 fuyait la ville des apôtres, et la France avait à intervenir. Je n’ai pas été étranger à la rédaction d’un mémoire présenté par le Général au Président de la République sur ces événements et sur l’opportunité d’une expédition dont le soin lui fut confié. J’ai des lettres de lui, datées de toutes les périodes de sa campagne; j’ai ses livres, sa correspondance, et je puis attester qu’il y a un odieux mensonge dans les considérants de l’ordonnance qui, après le 2 Décembre 1851, a donné le bâton de Maréchal à Monsieur Vaillant. Je suis en outre témoin de deux faits qui prouvent que la conscience de cet élu du coup d’état n’était pas tranquille tant qu’a vécu un homme maltraité, méconnu, frappé déloyalement pour être allé à la mairie de la rue de Grenelle le jour où la constitution était déchirée. Cette fâcheuse affaire m’a laissé un souvenir amer, ineffaçable parce que nulle explication ne saurait prévaloir  contre ce que j’ai vu. Le Général n’a pas écrit ou reçu une ligne qu’il ne me l’ait aussitôt communiquée, et, longtemps après l’événement, j’assistais à une visite du colonel aide de camp du Maréchal Vaillant (11) , Ministre de la Guerre où la fierté était chez l’opprimé. Je signerai de mon sang qu’il y a eu là une infamie.

La politique est une laide chose où je ne voudrais voir tromper aucun de ceux que j’aime. Elle ne fait pas vivre les gens de ma taille et j’ai en grand peine à soutenir ma maison pendant l’année qui suivit la chute de la monarchie constitutionnelle. Mon avoir était fort peu de chose, et je manquerais à la vérité si je disais que la révolution l’a diminué. J’ai pu croire tout perdre quand on m’a payé en rente au pair des bons du trésor qui auraient du être soldés en argent. Mais une compensation fut accordée plus tard aux intéressés sur la proposition de Monsieur Goudchaux, ministre des finances qui savait bien que la banqueroute ne profite pas à l’état. La rentrée de 20.000 francs que j’avais prêtés à mon beau père pour son cautionnement, me permit d’ailleurs d’acheter du 5 p % au cours de 58; je l’ai revendu depuis à 96 et il y a encore eu un profit dans cette opération. Mais il fallût trois ans pour réaliser ces arrangements. Le revenu de mon capital était tout à fait insuffisant pour nos besoins, et les ressources semblaient faire défaut. Mes cours étaient devenus déserts et quand je les repris à l’entrée de l’hiver, ils me donnèrent 800 francs en dehors des frais. Les leçons particulières étaient rares parce que les familles de ma clientèle allaient vivre dans leurs terres et restreignaient leurs dépenses. Je fis flèche de tout bois; j’abaissai mes prix à des conditions misérables; j’enseignai le latin à Mademoiselle de St Aulaire; je tentai de mettre Léon Visconti en état de subir en examen de bachelier, et c’est lui qui renonçât à travailler avant que je trouvasse la chose impossible. J’éprouve quelque fierté à dire que du 24 Février 1848 au 24 Février 1849, j’ai su gagner 5000 francs et suffire aux nécessités de mon intérieur. Il y a plus; pendant cette terrible année, nous avons eu quelques soirées chez ces excellents Visconti que je viens de nommer et chez Madame Staub qui faisait danser en dépit de tout.

J’avais été recommandé à Madame Visconti en 1846 par Monsieur Lazard que j’avais vu chez Monsieur Fouqueville et retrouvé chez la Duchesse de Reggio et dès les premières leçons données à son fils d’abord et ensuite à sa fille Mathilde, (aujourd’hui Madame Dodun), j’avais obtenu d’elle et de son mari une place parmi les gens qu’ils recevaient le plus volontiers. Elle fit près de ma femme des avances si gracieuses qu’elle triompha sans peine de sa timidité et la mit de moitié dans ses invitations pour moi. L’avènement de la République fut pour Monsieur de Visconti une source de tracasseries assez pénibles. Il était chargé du monument de l’Empereur Napoléon aux Invalides et Monsieur Ledru Rollin, devenu Ministre de l’Intérieur, espérant atteindre de ce côté son prédécesseur Monsieur le Comte Duchatel, fit à l’honorable architecte des chicanes honteuses. On peut être un très honnête homme et un grand artiste, sans se croire un écrivain; Monsieur Visconti voulait opposer un historique des travaux exécutés par lui aux insinuations qui le blessaient dans ses justes susceptibilités, et il eut l’extrême modestie de me faire demander par sa femme si je consentirais à mettre son mémoire en français. Je causai pendant quelques temps avec lui; je rédigeai ce qui me resta de son entretien; il signa après avoir eu l’approbation de Monsieur Delaugh, son avocat, et je tiens de lui un exemplaire de l’iconographie grecque et romaine de son père qu’il m’envoya en souvenir de ma participation à sa défense. On sait que la justice lui donna raison par un arrêt éclatant. Sa femme mourût du choléra en Juin 1849 et il ne se releva pas de cette perte. Lorsqu’il fut chargé de l’achèvement du Louvre et que j’allais le complimenter, il m’embrassa en pleurant et me dit: « Si au moins elle vivait! » Il n’a pas fini son oeuvre. On l’a rapporté mort dans une voiture de place. Son fils a été enlevé par une fluxion de poitrine et sa fille est malheureuse en ménage. Je ne vois pas sans un serrement de coeur son hôtel de la rue Fortin, vendu au Prince Stourza et transformé, et je pense souvent aux bonnes heures que j’ai passées dans cette élégante demeure avec des gens si distingués et si accueillants.

Madame Staub, femme du célèbre tailleur, amenait à mes cours deux filles dont l’une est aujourd’hui Baronne Bonnemain et l’autre Madame Donon. Madame de Bonnemain est une bonne personne qui m’a confié sa petite Marguerite. Madame Donon m’est devenue étrangère. Son mari, associé aux grandes spéculations de Monsieur de Morny, a fait une grosse fortune et fondé un important établissement de crédit. Il est actuellement propriétaire de la terre de Longray où un de mes clients, le Comte de Seraincourt, avait dépensé énormément d’argent en travaux d’embellissement.

La meilleure acquisition que j’ai faite en ces temps agités est celle de Madame Baudon qui n’a cessé jusqu’à la veille de sa mort, encore très récente, de me donner des preuves de son amitié et qui m’a initié à tout ce qu’elle a pu éprouver de soucis et de joies, de craintes et d’espérances. Fille d’un espagnol qui avait joué un rôle sous Charles IV, le Prince de la Paix (Isquerdo de Rivéra), elle avait été élevée au couvent des (Augustines) avec Aurore Dupin (Georges Sand), la Duchesse de Noailles et la Comtesse d’Aubusson et s’était trouvée orpheline et sans aucune fortune, au moment où elle avait le plus grand besoin d’appui. Monsieur de Sémonville paya, je crois, sa pension et elle devint une personne instruite et une admirable musicienne. Attachée depuis, comme sous gouvernante à l’éducation de Mademoiselle, fille du Duc de Berry, par Madame la Duchesse de Gontant, elle fut jetée dans de nouvelles épreuves par la Révolution de Juillet. Le roi, obligé de garder la Duchesse de Gontant, dût mettre de côté la sous gouvernante de sa petite fille; et elle fut recueillie par Madame Des Montiers qui la garda avec elle jusqu’au jour où Monsieur Baudon lui offrit son nom et une grande existence. Deux premiers enfants du premier lit pouvaient la voir d’assez mauvais oeil entrer dans la maison de leur père et il ne m’est pas démontré que le gendre du riche receveur général ait absolument dissimulé sa contrariété! Mais Adolphe Baudon a eu pour sa belle-mère une véritable et expansive tendresse dont l’expression m’a souvent paru touchante et qui n’était que la juste rétribution de bontés de toutes les heures. Madame Baudon a eu deux filles; Augusta est devenue Comtesse de Chabot, Eugénie est Marquise de Rosembon et je les aime comme mes enfants. La maison était tenue avec une sorte de splendeur quoique très ordonnée, et chaque jour on y voyait les plus illustres noms de l’ancienne cour. Madame de Lagrini disait volontiers qu’elle n’y trouvait jamais moins de quatre Ducs et elle aurait pu ajouter, « des meilleurs ». J’étais de ce côté de son salon en pays de connaissance; on le sent d’après tout ce que j’ai raconté antérieurement; je ne m’y arrêterai donc pas; mais je dirai que j’ai vu de près chez elle, le Général Cavaignac. Personne n’avait, plus que ce grand républicain, l’attitude d’un Prince, et il ne lui avait pas fallu un long règne pour la prendre. Il s’est écoulé plus d’un an avant qu’il daignât m’adresser la parole et le glace ne fût rompue qu’au jour où nous nous trouvâmes tous deux près du lit d’Augusta assez gravement malade pour donner des inquiétudes. En me voyant arriver, il me dit: « Bonjour, Monsieur Prat. » et quand il fut parti, Madame Baudon de s’écrier: « Vous l’avez conquis! » J’avoue que je n’en crois rien et que je ne suis pas autrement charmé de cette tardive politesse. J’honore le caractère du Général Cavaignac; nulle marque de respect ne m’aurait coûté à l’égard d’un homme qui a gouverné la France avec probité dans des temps difficiles. Mais il m’a semblé qu’il était un peu gourmé pour un démocrate, et qu’il aimait trop qu’on le regardât d’en bas. Je n’acceptais pas le rôle de courtisan ici plus qu’ailleurs.

Deauville sur Mer, 30 Juillet 1869

Une année traversée sans trop de gêne après les événements qui pouvaient tout anéantir m’avait donné foi dans le parti que je pouvais tirer de ma profession et m’avait décidé à m’y tenir en dépit de tout ce que j’entendais dire autour de moi. Après avoir résisté aux offres qui m’étaient adressées de Russie, je repoussai celles d’amis qui voulaient demander pour moi une place de Bibliothécaire, ou qui prétendaient me faire obtenir une charge de secrétaire rédacteur à l’Assemblée Nationale. Je vis enfin une pure illusion dans le bon vouloir de personnes qui songèrent à une sous direction des beaux Arts et qui me présentèrent à Monsieur Charles Blanc alors Directeur, à l’effet d’y arriver. J’étais professeur. J’avais 35 ans; il fallait rester professeur. J’essayais de l’être dans les meilleures conditions possibles et sans abandonner l’enseignement supérieur qui était devenu ma spécialité et qui devait reprendre sa petite importance à mesure que le calme reviendrait, je résolus d’y adjoindre des cours élémentaires. On peut, me disais-je, se passer de leçons de littérature et d’histoire d’un certain ordre. Mais on ne saurait condamner des enfants à ignorer la grammaire, la géographie, et les rudiments de la science historique. En mettant mes soins à un prix minime, je trouverai de petits auditeurs qui me feront vivre, à qui je serai plus utile qu’un magister tout à fait ignorant. Les mères assisteront à mes leçons; si elles reculent devant la dépense d’une répétitrice ou d’une gouvernante à demeure, elles apprendront de moi des procédés d’enseignement; elles me devront une méthode qui manque à presque toutes les personnes étrangères au métier de pédant; elles auront chaque semaine, dans les réponses de leurs enfants, un contrôle de leur propre travail. Je reprenais, comme on voit, ma vieille visée de l’enseignement maternel d’une manière plus pratique que dans ma seconde publication ?

L’idée une fois arrêtée, il fallait passer à l’exécution, épreuve délicate où tant de rêves spécieux viennent s’évanouir. Je commençai par distribuer dans un programme divisé en huit classes ou années, les matières que je me proposais d’embrasser. et j’y mis assez de soin pour n’avoir pas à eu modifier sensiblement ce plan d’études depuis vingt ans que j’en fais l’application. Je fixai ensuite à soixante francs le prix de la souscription semestrielle et je l’ai maintenu pendant huit ans, respectant même quand je crus pouvoir élever mes honoraires à cent francs, les conventions faites jusque là avec les familles. Je décidai enfin que je ne ferai ni annonces dans les journaux, ni envoi de prospectus par la poste ou par Bidault pour avertir le public de ma nouvelle fondation. Je crus raisonnable et plus sûr pour l’avenir de me borner à dire de vive voix aux gens qui me connaissaient ce que je voulais faire et à ne donner des programmes imprimés qu’à ceux qui m’en demanderaient. J’avais pour mes grands cours, un local que je payais à la séance, non plus rue Duphot, mais Place Vendôme n°12, au fond d’une grande cour. Je retins cette salle conditionnellement sans savoir combien de jours j’aurais à l’occuper et j’attendis les inscriptions.

J’ouvris deux cours élémentaires. Le Mardi, 10 Décembre à midi et à 2 heures 1/2; le premier vrai cours de babies avait trois élèves: Marie Duclos, Thérèse et Rosalie Busener; ma fille et Edouard Muller furent adjointes à ce petit noyau? Le deuxième cours se composait au début de Louise de Villan et de Gabrielle de Nadaillac et les 300 francs que me valaient cinq inscriptions couvraient juste les frais de location de la salle meublée, chauffée et servie. Je recrutai bientôt de nouveaux clients et mes livres font foi de la présence de 19 enfants à ces deux cours pendant le premier hiver. L’année suivante, j’eus 65 élèves de cinq degrés. En 1851-1852, j’atteignais la centaine, et, comme les matinées littéraires avaient repris un niveau respectable, je pus, sans manquer aux lois de la prudence, louer au terme de Juillet, un assez grand appartement, rue Neuve des Petits Champs, n°99, et le meubler convenablement. Le grand salon était consacré à mes élèves. Ma femme en avait un plus modeste pour elle; j’avais un petit cabinet pour travailler et pour recevoir les personnes qui avaient à me parler, et, pendant six années, j’ai pu me contenter de cette installation. Quand je la quittai en 1858 pour prendre celle que j’ai encore, grands et petits cours me rendaient 19.000 francs. Ma nouvelle salle fut inaugurée par un produit de 28.000 francs et j’ai atteint le chiffre de 30.000 que je n’aurais certes pas si l’on m’avait demandé en 1858 où je comptais arriver.

Tant que je m’étais borné à suivre la tradition de Mennechet, je n’avais éveillé aucune susceptibilité, et je n’avais eu à me plaindre que des élèves de l’Abbé Gaultier. Quand je m’adressais aux enfants, je trouvais des ennemis dans quelques uns de ceux qui n’avaient pas compté m’avoir comme concurrents. Monsieur Colart jeta des hauts cris et sa veuve ne m’a jamais pardonné. Les élèves de l’Abbé Gaulthier que ma conduite à leur égard aurait du rendre fort coulants, n’ont caché à personne leur hostilité à mon oeuvre et à moi-même. Seul, Monsieur Levi père fut d’une courtoisie à laquelle je me plais à rendre hommage. Il me rencontra quelques jours après mon bien modeste début, me dit qu’il savait ma tentative et qu’il croyait à mon succès. Nos rapports de confraternité ont toujours été excellent. Monsieur Colart n’a pas cru non plus qu’il dût devenir mon ennemi et nous sommes dans les termes de gens qui se respectent et qui s’aiment.

Voilà vingt années effectives pour moi de cet enseignement et je n’ai pas manqué une leçon, et personne n’a dit un mot à ma place. J’ai fait mon office de maître d’école avec la goutte, avec la fièvre, en des dispositions d’esprit et de coeur où j’aurais pu à la rigueur trouver une excuse près de mes clients. Je suis bien aise de n’avoir pas cédé à de petites faiblesses qui en auraient amené d’autres. Les auxiliaires d’ailleurs me sont suspects à plusieurs titres. Il faudrait être bien sûr des principes et de la parole d’un étranger, pour se décharger sur lui de la moindre partie d’une tâche toujours délicate et je n’ai jamais vu de suppléant qui n’essayât pas d’attirer à lui les familles près desquelles on lui donne accès. Ceux qui ne se livrent à aucune manoeuvre blâmable, résistent rarement à la tentation d’en vouloir à l’homme qui se sert d’eux. Si mon fils fait quelques cas de mes avis, il n’aura non plus ni associé ni collaborateur.

Nombre d’élèves dont les mères avaient trop à faire pour surveiller les études, avaient besoin de gouvernantes ou de répétitrices et j’ai pu venir en aide à bien des misères en recommandant des personnes dignes d’intérêt. Je dois pourtant dire que j’avais des précautions sérieuses à prendre pour ne pas engager mal à propos ma responsabilité et j’ajouterai que les occasions de faire du bien de cette manière deviennent de plus en plus rares.

Quiconque a un peu vécu sait combien c’est chose grave que de mettre une étrangère dans son intérieur, entre une mère et ses enfants, en contact avec un mari, avec de grands fils, en frottement continuel avec des domestiques. Il faut, pour éviter les écueils d’une telle situation, un tact, un esprit, des vertus qui ne sauraient être à la portée de tout le monde, et quand on réfléchit aux circonstances qui décident une vocation de gouvernante, on ne s’étonne pas du trouble jeté dans certaines familles par des personnes de cette classe, de l’inanité des résultats obtenus dans bien des cas où il n’y a pas eu lieu à des reproches sérieux, du mécontentement que gardent, après bien des années consacrées à ce pénible ministère, celles que l’âge oblige à y renoncer sans avoir acquis les éléments d’une existence passable. J’ai vu des centaines de personnes vouées à cette profession; il en est que j’honore d’autant plus que j’en connais les difficultés. Je sens que je m’aventurerais beaucoup si je garantissais la valeur des autres. Je me borne le plus souvent à renvoyer les personnes avec qui je les mets en rapport, avec celles qui me les ont recommandées, ou dont elles-mêmes invoquent le témoignage. Je dis scrupuleusement ce que je sais, ce que m’a révélé leur présence auprès de mes élèves et je me décharge de tout le reste sur les répondants, avertissant encore de ce qui me parait donner ou ôter du poids à leur avis. J’ai du, dans quelques rarissimes occasions, parler ou écrire en termes sévères à des malheureuses qui avaient manqué à leurs devoirs; plusieurs autres m’en ont voulu de n’avoir pas mis plus de chaleur à les appuyer, quand je croyais devoir me tenir sur la réserve. Mais en réunissant tous les souvenirs, je ne crois pas qu’il y ait lieu pour moi de gémir sur ce côté de mon rôle près des familles qui s’adressaient à moi. J’ai eu à me défendre de présents, directs ou indirects, qui m’auraient fait honte ou regrets; j’ai eu quelques correspondances maussades; mais qu’est ce que ces ennuis quand il s’agit de rendre des services.

La carrière de professeur au cachet offrait des ressources quand j’ai monté mes petits cours, et quelques personnes instruites, intelligentes et courageuses, me doivent une sorte d’aisance et me disent que j’ai été leur providence. Je ne pourrais plus faire aujourd’hui ce qui m’a été si facile autrefois. Tant de jeunes filles prennent maintenant le parti de donner des leçons au lieu de se livrer à une industrie plus positive, que mes nouveaux clients m’arrivent presque tous pourvus, et me demandent l’entrée de ma salle pour la personne qui s’occupe de leurs enfants. Je me suis fait une loi de ne jamais faire perdre un emploi de leur temps à de pauvres créatures qui ont eu bien de la peine à le trouver; je reçois donc celles pour qui on me sollicite, et il en vient chez moi, un nombre véritablement encombrant. Toutes ne sont pas à la hauteur de leur situation. Et Dieu sait ce qu’elles donnent pour ma méthode dans des maisons où je ne suis pas connu. J’ai pu y perdre près de bien des gens, mais la prospérité de mes cours m’interdit toute plainte, et je continuerai d’être facile jusqu’à l’imprudence. On comprendra seulement que la masse des parties prenantes me laisse une bien moindre part à faire aux institutrices à qui je porte un réel intérêt, et qu’on se trompe quand on imagine qu’il m’est facile de pourvoir d’élèves une maîtresse même distinguée. Combien y en a-t-il qui se disent tout bas: « S’il voulait? » et à qui je réponds en toute sincérité de coeur: « Si je pouvais. » Je déplore l’erreur des pères et des mères qui, dans une situation modeste ou gênée, font des sacrifices énormes pour donner à leurs filles une éducation littéraire. Une petite dot, constituée par des épargnes correspondantes, vaudrait bien mieux. Le moindre état, fut-ce celui de couturière ou de marchande de mode, serait plus profitable et je n’admets pas que l’honnêteté soit plus difficile à garder dans un magasin qu’ailleurs.

En entrant dans mon nouveau local (1852) de la rue Neuve des Petits Champs, je doublais mes frais, je rendais mon ménage plus lourd, je m’obligeais à une mise de fonds assez considérable pour meubler un grand appartement. J’essayai de combler cet espèce d’abîme en augmentant mon labeur et en tirant parti de ma salle à un moment de la semaine où je ne m’en servais pas.

Je connaissais depuis des années le Docteur Le Maoud, homme d’esprit et de coeur tout à la fois qui, en vrai disciple de l’auteur des entretiens sur la pluralité des mondes, avait mis les sciences naturelles à la portée des jeunes filles et qui régnait, dans toutes les bonnes pensions de Paris, du droit que lui donnait une aptitude spéciale, soutenu par une grande facilité de parole et par l’art de dire convenablement certaines choses scabreuses. Depuis dix sept ans, j’ai considéré comme un devoir d’assister à toutes les leçons qu’il a faite chez moi; le peu d’observations que j’ai eu à lui soumettre ont été accueillies par lui comme elles lui ont été adressées, avec cordialité, et il s’en trouve bien. Je lui prends pour le local, le chauffage, le service, le quart du produit brut de son cours et, comme je fournis le public aussi bien que le mobilier, il a lieu de se louer de moi. Il faut en surplus la parfaire estime que nous avons l’un pour l’autre pour rendre possible un tel arrangement. Je règle les comptes de ce vieil ami, et il m’a avoué vingt fois qu’en passant même sur son incapacité notoire en cette matière, il rougirait jusqu’aux oreilles, s’il avait non pas à débattre des conditions avec les clients tentés de marchander, mais même à recevoir une somme convenue. Je pense qu’il y a un peu d’excès dans cette fierté là. Il me semble très naturel, très légitime, très digne de prendre le prix nullement exagéré d’un travail où je ne m’épargne pas et je ne sens quelque chose d’analogue à l’embarras du bon docteur que lorsque les convenances du monde me réduisent à voir de l’argent entre moi et telle mère qui me permet de la considérer comme une amie. J’ai de Monsieur Le Maout de fort jolies lettres et son talent épistolaire est peut-être au dessus de son talent de parole. Mais il écrit peu, et nous n’échangeons guère plus de deux lettres chaque été. Je viens de marier son fils dont je pouvais répondre comme du mien, et, entre nous, c’est à la vie et à la mort. Je suis allé le voir, il y a quelques années, dans une habitation qu’il possède en Bretagne, à Louannec, près de Perros Guirrec, sur la baie de Saint Yves, en vue des sept îles, devant un des plus magnifiques décors d’opéra qu’on puisse inventer, et il veut bien conserver de cette visite, un souvenir dont je suis fort touché.

C’était une mince addition à mes recettes que le cours de sciences naturelles au début. J’eus une ressource plus abondante dans un cours d’histoire religieuse que je fis moi-même le Lundi à Midi ½ et qui a duré six ans. J’y passais en revue, devant un auditoire féminin, les systèmes religieux et philosophiques de l’antiquité, la Bible, les origines du Christianisme, les écrits des Pères de l’Eglise, les hérésies, les Conciles, l’histoire de la Papauté au double point de vue de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel, et je pourrais faire imprimer trois volumes très fournis en réunissant mes leçons. J’ai abandonné cet enseignement à mon entrée dans mon dernier local parce que mes cours de littérature et d’histoire s’étendaient et absorbaient mon temps. Mais je me suis bien trouvé d’avoir tenté cette nouvelle voie. Les études que j’avais à faire pour nourrir mes leçons m’ont été plus utiles encore qu’à mes élèves et elles ont laissé des trous que je retrouve de temps en temps et qu’on pourrait croire effacés.

J’ai enfin gagné quelques milliers de francs, en consentant à donner, en dehors de mes cours, et à de très hauts prix, des soins particuliers à quelques personnes qui voulaient m’avoir dans ces conditions. Mademoiselle de Vilars, aujourd’hui princesse de (Thimay), la fille de la princesse Rotschoubey, Madame Drouin de Thuys, Yolande de La Rochefoucauld, aujourd’hui Duchesse de Luynes, Mesdemoiselles de Biron, Angélique de Vogüe m’ont occupé ainsi à divers dates.

Telles sont pourtant les charges d’une existence installée comme la mienne, qu’il m’a fallu plusieurs années pour mettre les recettes au dessus des dépenses et pour commencer à préparer un avenir à mes enfants et des chances de repos à ma vieillesse, si je dois en avoir une. L’économie était portée chez moi jusqu’à la limite qui la sépare de la lésine et qui, outrepassée, la rend sordide et honteuse; quelques circonstances diminuaient pour nous les occasions de dépenser, nous vivions une partie de l’été chez nos amis Muller, à Dugny; nous donnions six semaines à ma belle mère dans l’Orléanais, et notre train de maison était arrêté pendant quatre mois. Une seule fois, nous nous accordâmes un voyage. La Baronne Goethals nous avait invités à aller chez elle dans sa terre de Rhodes près de Warterloo et à Bruxelles au moment du mariage du Duc de Brabant. Nos enfants étaient chez leur grand’mère, et nous allâmes de Bruxelles à Anvers, puis à Aix la Chapelle, à Cologne, à Coblentz, à Mayence, à Manheim, à Heidelberg, à Baden pour revenir par Strasbourg et Lunéville. J’avais retrouvé en 1854, les impressions de 1834, en visitant les mêmes lieux, moins la Hollande et ma femme avait profité de ma petite expérience. Tout compte fait, il nous en coûta 700 francs pour cette unique folie de notre vie de six années et je ne me suis jamais reproché cet excès de prodigalité. J’étonnerais tous ceux qui ne tiennent pas exactement leurs comptes, si je leur montrais, groupés comme ils le sont à chaque fin d’année dans mes livres, les chiffres qui se rapportent à chaque chapitre de mon budget d’alors, et j’avoue humblement que je ne me suis jamais expliqué comment procèdent des gens dont je connais le revenu, inférieur au mien en ces années intermédiaires, et que je vois mener un train plus magnifique. Je me demande parfois s’ils déjeunent et s’ils dînent quand ils sont tout seuls, s’ils sont vêtus quand leur porte est fermée aux visiteurs, et surtout s’ils paient les marchands chez qui ils se fournissent. Quelques années ont renversé toutes les règles de l’économie domestique. Chacun a voulu faire comme s’il était riche et je crains fort qu’une terrible liquidation ne menace dans un avenir prochain ceux qui vont à grandes guides aujourd’hui.

  1. Alfred Frédérique Comte de Falloux 1811-1886, homme politique, légitimiste, catholique libéral, auteur de la loi scolaire sur la liberté de l’enseignement.
  2. Duc de Dino, gendre de Talleyrand.
  3. Les Ménechemes, comédie de Plaute qui présente 2 jumeaux qui se ressemblent fort.
  4. Pier Angelo Fiorentino, 1809-1864, écrivain italien, collbore avec A Dumas Père etGustave Doré.
  5. Jean Lannes, Maréchal de France, Duc de Montebello, 1769-1809, campagnes d’Italie, expédition d’Egypte, tué à Essling,.
  6. Xavier de Maistre, 1763-1852, frère de Joseph de Maistre, fait une carrière d’officier, compose de petits récits avec l’esprit du XVIII°.
  7. Anne Savary, duc de Rovigo, 1774-1833, général et aide camp de Napléon en Espagne et en Autriche, ministre de la police (1810-1814)
  8. Pierre d’Arenberg Prince 1790-1877 créé Duc et Paire en 1827 fut le fondateur de la branche française des d’Arenberg.
  9. Pierre Antoine Berryer, 1790-1868, avocat catholique et légitimiste.
  10. Adolphe Thiers, (1797-1877), homme politique français qui joue une part active dans les journées de Juillet 1830, il fait acclamer Louis Philippe, s’affronte avec Guizot, soutient l’élection de Louis Bonaparte, chef du pouvoir exécutif en Février 1871, contribue à l’écrsement de la Commune. Président de la République en Août 1871, il démissionne en 1873 et devient le chef de l’opposition républicaine.
  11. Jean Baptiste Philbert VAILLANT, Maréchal de France, (1790-1872), campagne de Russie, participe à la prise d’Alger, Ministre de la guerre (1854), puis Grand Maréchal du Palais (1860-1870).